‹ Notice sur deux manuscrits d'une traduction française de la Consolation de Boëce conservés à la Bibliothèque cantonale de FribourgChapitre 1 sur 13 · LL · texte numérisé non relu

LL

M. L. Delisle, dans son travail sur les anciennes traductions françaises de la Consolation de Boëce t, à dressé une liste de huit versions, dont il a donné une courte analyse :

I. Une traduction, en prose, par Jean de Meung, conservée, à l’état de fragment, dans un feuillet de la Bibliothèque nationale de Paris (fin du XIII" siècle), et en entier dans quatre manuscrits des XIVe et XVme siècles de la même Bibliothèque. L'ouvrage est dédié à Philippe le Bel et se termine par quelques lignes assez intéressantes : « À ta royal majeste tres « noble prince par la grace de Dieu roy des François « Phelippe le quart je Jehan de Meun qui jadis ou « Rommant de la Rose puis de Jalousie ot mis en « prison Bel Acueil enseignai la maniere du chastel « prendre et de la Rose cueillir et translatay de latin

1 L. Deuisce, Anciennes traductions françaises de la Consolation de Boëce conservées à la Bibl. nationale, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, XXXIV (1873), 1-32 et Inventaire général et méthodique des mss. français de la Bibl. nationale, Il, Paris, 1878, p. 318.

« en françois le livre Vegece de chevalerie et le livre « de merveilles de Hyrlande et la vie et lés epistres « Pierres Abaelart et Helovs sa fame et le livre « Aered de esperituelle amitié envoie ore Boëce de « Consolacion »...….

II. Une traduction, partie en vers et partie en prose, attribuée à Jean de Meung. Elle porte aussi, en tête, la dédicace à Philippe le Bel, mais elle est bien différente de celle que nous venons de citer. Elle débute par ces vers :

Je qui souloie diter et escrire Les livres de haulte matière Et d’estude avoie la fleur, Fais ore dis de duel et de pleur...

et se trouve dans un nombre assez considérable de manuscrits (pas moins de dix-sept), dont l’un est du XIVme siècle et copié de la main de Henri du Frévou !.

ITT. Une traduction anonyme, en vers et en prose, qui présente une ressemblance frappante avec la version précédente. « Je laisse à d’autres le soin — écrit « M. Delisile — de rechercher de quel côté est le « plagiat. » Elle contient de plus un court prologue :

Quar ceulx qui sont en grans tristeces Conforte doucement Boëces,

C'on dit de Consolacion,

Propos ay et entencion

De lui translater en françois,

Si que chevaliers et bourgeois

Y praignent confort et les dames, S'ilz ont triboul de corps et d’ames.

1 Voir, sur ce copiste, DELISLE, Fac-sim. de livres copiés et enluminés pour le Roi Charles V, Paris, 1903, pp. 15-16.

Ou livre a vers, et si a prose; Si vueil si ordonner la chose Que li vers soient mis en rime, Ou consonant ou leolime ;

La prose est mise plainnement Or oer le commencement,

Vient ensuite le premier livre :

Je qui sueil diter et escrire Les livres de haute matire, Et d’estude avoie la fleur, Fair or dir de duel et de pleur….

M. Delisle n’a trouvé qu’un seul manuscrit de

cette version, écrit en 1397, à la Bibliothèque nationale, f. fr. n° 1096.

IV. Une traduction en vers par un auteur originaire de Meung, qui n’est pourtant pas Jean de Meung. Elle diffère sensiblement des autres. Sur cet auteur, voir P. Paris, Les mss. françois, V, 43 et Thomas, Romania, XXI, 512-5.

V. Une traduction en prose par un Italien (ms. du XIVe siècle 1 in.).

VI. Une traduction en vers par un anonyme. Elle se trouve dans un manuscrit exécuté vers la fin du XIVme siècle.

VII. Traduction en vers par Renaut de Louens (Louhans). Cette version a été beaucoup plus répandue que les autres. M. Delisle en donne le commencement et la fin, selon un manuscrit qui se termine par un épilogue, dont les derniers vers portent à croire que l'ouvrage a été achevé à Poligny, le 31 mars 1336.

1 P. Meyer. De l'expansion de la langue française en Italie, Roma, 1904, p. 27 (Atti del Congresso intern. di scienze storiche. Vol. IV).

re Elle se trouve dans un grand nombre de mss.

M. Delisle en a cité huit des XIVme et XVme siècles ; mais il en existe certainement d’autres, ainsi que l'ont démontré MM. Nagel, Zeitschrift f. roman. Philol., XV, p. 1, et Grüber, Grundriss. 11, 1027.

VIII. Une traduction en vers, faussement attribuée à Charles, duc d’Orléans. C’est à M. Delisle que revient le mérite d’avoir débarrassé l’histoire de cette attribution erronée 1.

Dans un compte-rendu du mémoire de M. Delisle, M. P. Mever a essayé de réduire à six les huit versions que nous venons d’énumérer ?. Entre autres, la troisième devrait être écartée, n'étant en somme qu’un vulgaire plagiat de la seconde. Sans entrer, pour le moment, dans des détails qui trouveront leur place plus loin, je constate que, depuis les ingénieuses suggestions de M. Paul Mever, personne n’est revenu, jusqu’à présent, sur le sujet, ce qui me fait espérer que ces quelques lignes, dédiées à la version n° VII (Renaut de Louhans), trouveront, auprès des érudits, un accueil favorable. Cette version, à proprement parler, n’est pas un exposé littéral de la Consolation : elle en est, plutôt, un commentaire, mais un commentaire fait par un écrivain intelligent, qui a su tirer profit de quelques-unes des traductions ge produisit en assez

et interprétations que le moven à grand nombre.

1 V. Romania, XXI, 614. À ces versions, il faut en ajouter une autre de Pierre de Paris (ms. Vatic. 4788), outre une sorte d'abrégé comprènant environ 1700 vers et composé par un certain Simon de Fresne. Voir P. Meyer, Bull. de la Soc. des anc. textes, 180, p. 8o.

? Romania, II (1873). Voir mes Testi antichi francesi per uso delle scuole di filologia romanza, Roma-Milano, 1908, p. 114.

EEE 4 =

La raison de cette assez nombreuse production est à rechercher dans le fait que le moven âge honorait en Boëce une victime d’une persécution religieuse, dirigée par Théodoric contre les orthodoxes. On en fit un martyr de la foi, en dépit des motifs qu’il expose lui-même sur les véritables causes de sa condamnation. Dans ses cinq livres de la « Consolation », il nous parle des griefs politiques dont on l’accusait (c’est-à-dire de trop regretter la liberté de Rome et de vouloir défendre les droits du Sénat), et ne fait aucune place au Christianisme. Cette Philosophie qui vient le consoler dans la prison où on l’a jeté, cette Philosophie, qui l’a nourri de son lait et qui apporte au malheureux prisonnier le baume incomparable de ses conseils et de ses réflexions, est une philosophie presque païenne !. Elle parle le langage des anciens sages, de Cicéron ou de Sénèque; elle ne se pose pas les problèmes et les doutes que nous trouvons dans les ouvrages des écrivains chrétiens ; on dirait qu’elle ne les soupçonne même pas. Malgré cela, Boëce vivait dans le monde de l’imagination du moyen âge comme une victime entourée de l’auréole du martyre. Toutefois, comme les traductions révélaient un Boëce différent de celui que le peuple aimait, on s’attacha à expliquer sa doctrine d’après les idées de la philosophie chrétienne. C’est pourquoi ces anciens commentaires défigurent quelque peu son livre, en y introduisant un élément étranger. Or, la version n° VII, composée par un religieux, se propose non seulement de traduire, mais d'interpréter Boëce. En faisant nos réserves sur l’op-

1 Déjà au cours du X”° siècle, dans un Commentaire sur la Consolation publié par A. Mai (Classicorum auctorum e Vaticanis codicibus T. III Romæ, 1831), p. 333, on regrettait que Boëce eût fait une trop large part aux dogmes des platoniciens, de platonicorum magis dogmatum vanitate quam de doctrinæ evangelicæ veritate.

= fe

portunité de quelques passages de ce commentaire, nous pouvons affirmer que la valeur philologique et l'intérêt littéraire de ce texté, sans être de la plus haute importance. n’en sont pas moins dignes d'étude et de réflexion.

Deux manuscrits, encore inconnus, de la version de Renaut de Louhans (n° VII) se trouvent à la Bibliothèque de Fribourg :. Ils appartiennent au XV: siècle et méritent d’être signalés aux érudits. Le premier (A) renferme, outre la Consolation. une traduction française des « Distiques moraux » de Caton, attribuée, par erreur, à P. Arsent ?. A la fin, une main du XV": siècle, a écrit une pièce amoureuse :

Marcy requier doulce dame d-onneur.

Aves pitie de moy s-il vous agree :

Vous servans suis et seray nuyt et jour,

En vous ay mis mon desir ma pensee

Si ardemment que matin et vespree

Penser ne puis fors qu-a vous, sans cessee,

Pour la beaulte de votre doulx vis cler

Pour quoy tous jour vous clammeray et clamme Mon cœur m-amour et ma tres chiere damme.

1 Un autre ms. de cette version est à la Bibl. de Genève (174%). C'est par erreur que le catalogue manuscrit de cette Bibliothèque attribue cet ouvrage à un certain « Philippe de Guichard ». Ayant eu l'occasion de consulter le manuscrit, j'ai pu constater que Philippe en est le copiste. {Ca- Jinist le roman de boece de consolation escript a puian par la main de guichard philippe. L'an mil tiijc. Ixxÿj. et le dernier jour d'aoust) et Renaut de Louhans l'auteur. Seulement, le nom de celui-ci ne figure nulle part dans le ms. Deux passages de cette même version de Renaut ihistoire d'Orpheus et d'Hercules) se trouvent dans un autre ms. genevois (17@*) signalé par Senebier et étudié par M. E. Ritter. Notice du ms. 170 de la Bibl. de Genève dans le Bulletin de la Soc. des anc. textes. :S77. p. S5. Voir aussi le même Bulletin, V, 97.

? L'erreur remonte à Berchtold, qui en a publié plusieurs vers. d’après un ms. incomplet, dans les Archives de la Socièté du canton de

L'autre ms. (B), daté de 1448, contient aussi un autre ouvrage, très connu, de Renaut, Ung jovenceau appelé Mellibée, traduit du Liber consolakonis el consilii de Albertano da Brescia (1246) ‘, et une copie de la célèbre « Handfeste » de la ville de Fribourg, déjà publiée à plu-

sieurs reprises ?.

Les deux mss. sont indépendants (à savoir, l’un n’est pas la copie de l’autre, et les deux ne dérivent pas d’un seul modèle), comme le prouve la comparaison du texte. Il suffira, pour s’en convaincre, de publier, en regard l’un de l’autre, les deux épilogues, sur lesquels nous devrons revenir. On y remarquera des variantes et des divergences très sensibles, surtout aux vv. 4,:5, 13, 23 et 24 (p. ex. religion : region: frere : cellui: polognie : prolongniez; etc.)

Fribourg, 1 (1850), p. 429. M. V. Rossel a répété l'erreur dans son Histoire littéraire de la Suisse romande, 1 (1889), p. 87. En réalité, l’auteur de cette traduction est Jean Lefevre, poète picard du XV”* s. Voir J. Urricx, Der Cato Jean Lefeyre's dans les Romanische Forschungen, XV (1904), p. 71. M. Ulrich n’a eu connaissance ni du texte de Berchtold, ni de notre ms., qui, d’ailleurs, n'est pas enregistré dans le catalogue imprimé de la Bibl. de Fribourg (1868). La traduction commence :

Cathon fut preux chevalier et sage homme Maint bon conseil en la chité de Romme Donna jadis pour la chose publique...

Le manuscrit de cette traduction, conservé à Oxford (Bodléienne n° 278) et cité par Ulrich, avait été signalé par M. P. Meyer, Bull. de la Soc. des anc. textes, 1877, p. 38.

1 Grundriss de Grôber, II, 1025. Le ms. de Genève, 1741, contient aussi ce petit ouvrage dont l’auteur paraît bien être notre Renaut, bien que BRUNET, Man. d. libr. |, 1036, parle d'une Histoire de Melibée de Christine de Pisan. Dans une autre rédaction du même écrit, le texte commence : Apres ce ma tres chere dame. Les traités d’Albertano jouirent aussi d'une certaine renommée en France et en Allemagne. Une autre traduction française est contenue dans le ms. fr. 1142 de la Nationale de Paris.

? Recueil diplomatique du canton de Fribourg, |, 22, n° 10. ERNST Leur, La Handfeste de Fribourg dans l’Uechtland, Lausanne, 1880. Voir aussi STEFFENS, Lateinische Paläographie, II, 74.

Cy preignent fin et sont deliures De Boece tout les .V. liures Se uous uoles les nom sauoir Et la religion savoir avoir (sic) 5 Du frère. que dieu enseigna Ce petit rouman. que fin a A commenchier. et a parfaire Qui n-est pas fait, sans painne traire Le prologue premier lises 10 Et les grans lettres auises Car se vous les mettes ensamble Elles vous diront. che me samble Le nom et la ville du frere La religion (sic) toutte clere 15 Et toute expresse. vous dira Cil qui le prologue lira Se uous uôles sauoir l-annee Et la uille et la journee Ou le frere parfit s-entente 20 L an Mill. cec. et .VI. et .KXX.

Le dernier jour de may preigne Lors savez quant a fin meine Fut che rouman a polognie Dont ly frere. s-est pou loignie 25 Qui le rouman en rime a mis Dieus gart au frere. ses amis Qui ce petit roumant a fait Et I pardon tout son mesfait

Amen.

Or prennent fin et son delivres De Boëce tuit le cinq livres.

Se vous voulez le nom savoir Et auxi la region avoir ‘

5 De cellui a cui Dieu encline Qui ce livre a mis en rime Au commencier et au perfaire Qui n-est pas fait sans painne trayre Le prologue premier lisiez

10 Et les grans lettres advisez Car se vous le mettez ensemble

De la ville et de celluv le nom Et toute clere la region 15 Et toutte expresse vous dira Cil qui le prologue lira Se vous voulez savoir l-annee Et la ville et la journee Ou ly frere perfist s-entente 20 L'an mil. iijt. et six et trente Le derrain jour de may prene{z|, Si sarez quant a fin menez Fu cil romans et prolongniez Dont lÿ maistres soit en ciel logiez 25 Qui le romains en rime a mis Dieu gard au frere ses amis Qui ce petit romant à fait Et ly perdoint tout son mesfait.

L'importance de l’épilogue de la version de Renaut

n’a pas échappé à M. Delisle. L’auteur nous y indique (vv. 20-21) l’époque (31 mai 1336) où il a composé son ouvrage. Quant à son nom, il peut être tiré — nous dit-il — de la première lettre des strophes du prologue; et, en eflet, si nous rassemblons les premiers vers des dix-neuf huitains en tête de l’ouvrage, nous trouvons que les initiales donnent bien le nom de l’auteur : FRÈRE RENAUT DE Louexs. Voici ces vers, dans la leçon du ms. B:

F ortune mere de tristesse.

R aison et cause plus pour quoy….

E n francois n-est pas propremant….

R esgarde bien le livre tout...

E non portant je n’ay pas dit.

R aconte Boëce souvent...

E pour ce ay mis m-entente….

N2y pas garde la difference.

A ù premier quant je commensay...

U ont aucunes gens desprisant...

T uit cilz que fortune enjure….

D es biens mondains quant il les ont...

E: par ce qui estudieroit.…

L oer devons Dieu et cest homme...

O r est raison que je vous die...

U ient appres que par excellence...

E ile qui tout son temps se peinne….

N est homme au monde tant soit fort.

S 2 fortune qui fut muee..

Sa patrie était « Lovens » et l’ouvrage fut achevé en 1336, à Poligny, selon notre ms. A (v. 23) qui est d'accord ici avec les meilleurs manuscrits, dont j'ai pu prendre connaissance !.

1 Bibl. Nationale (Paris) n° 822 (f. 54) : a pouloignie: n° 578 (f. 54) : a Poloignie: n° 1540 (f. 58°) : a poloignie: n° 1102 (f. 107) : a polonie. Les trois premiers mss. sont du XIV" siècle. Le ms. n° 1095 (XV"* siècle) a : cil; romans a prolongnie: mais il est évident, grâce à l’a qui est resté,

Reste à identifier cette ville de « Lovens », où notre auteur a vu le jour vers la fin du XIIIM siècle. A. van Hasselt ! et A. Dinaux ?, s'appuyant sur quelques vers du prologue

En François n'est pas proprement, Nul n’en doit avoir desplaisance,

Pour ce que au commencement Je ne fuy pas nourris en France...

ont songé à la ville de Louvain (Lüwen). Je ferai remarquer, toutefois, que d’autres Lovens ne manquent pas hors de France, par ex. « Lovens », dans le canton de Fribourg ?, qui n'aurait pas moins de droit à être considéré comme la patrie de Renaut, si le raisonnement de van Hasselt et Dinaux était juste. Mais il n’en est pas ainsi. Les vers

RS roc au commencement je ne fuy pas nourriz en France

veulent tout simplement dire que notre auteur n’a pas été élevé dans l’Isle-de-France, ou, plutôt, qu’il a passé son enfance dans une région qui ne pouvait pas se dire française, à cette époque-là. Van Hasselt et Dinaux ont eu le tort de prendre l'expression « France » et « françois » au sens moderne du mot. La langue de Renaut, étudiée par M. Nagel, tranche la question et nous indique, comme patrie

que nous avons là une faute du copiste pour polongnie. Je dois la communication de la fin du prologue, dans les leçons des mss. de Paris, à l’'amabilité de M. L. Dorez, à qui j'adresse ici mes meilleurs remerciments.

1 A, van Hassecr, Essai sur l'Histoire de la poésie française en Belgique, 1837. p. 06.

2 A. Dinaux, Les Trouvères brabançons, 1863, p. 620. Je n'ai pas pu consulter VayssiÈre, Renaut de Louens, Paris, 1873.

3 F. SrabELMANN, Etudes de toponymie romande (Pays fribourgeois et districts vaudois d'Avenches et de Payerne) dans les Archires de la Société d'histoire du canton de Fribourg, VIT (1902), p. 325.

du poète, un pays de l’Est de la France t. Il s’agit donc de Louhans (dép. de Saône-et-Loire), au moven âge Zoens, Loans, Lovans (lat. Lovincus) ?, alors sous la dépendance de l’Empire, et il est évident que nul homme de ce territoire, pas plus que de la Lorraine, ne se serait dit français à l’époque où vécut notre Frère Renaut *.

La traduction en vers de Boëce est l’œuvre de sa jeunesse, ainsi qu'il nous l’apprend tout au début de son prologue :

Fortune, mere de tristesse,

De doleur et d’affliction

Mettre me fait, en ma jonesse, Mon estude et m'entencion

De faire ung roman sur Boece…..

C’est un ouvrage intéressant, qui mériterait bien l’honneur d’être publié en entier, grâce surtout aux nombreuses digressions intercalées dans le texte, sous forme de commentaire. Comme nous ne possédons pas de renseignements sur ces digressions, dont quelques-unes ont une valeur incontestable, je crois devoir en faire ici une mention particulière. Renaut trouve le moyen d'insérer, dans sa traduction, des contes moraux, des dits, des légendes classiques, dont il a tiré le sujet dans des livres qu’il ne nous indique pas. Quelques-unes. de ces pièces

1 Je citerai quelques traits caractéristiques : a nasalisé peut rimer avec o nas., (p. ex. : estande : monde : habonde Nagel, p. 14), ainsi qu'il arrive dans le « Yzopet » (ed. W. Færster); au lieu de regle (regula) nous trouvons rigle, comme dans le « Lothr. Psalter » ed. Apfelstedt, p. XX; l’r est muet devant consonne (v. Færster, Yzopet, p. 14), ecc., ecc.,

? « Louhans » est la forme actuelle. On trouve Loens, Loans, etc., au XIII"* siècle. Voir GuiLcemiN, Dictionnaire topographique de l'arrondissement de Louhans, Chälons-sur-Saône, 1866 (Mém. de la Société d'arch. de Châlons s. S.)

3 Sur le sens du mot « français » au moyen âge, je dois de précieux renseignements à une aimable communication de M. P. Meyer (29, x. 1907).

jouirent d’une certaine renommée au moyen âge et furent copiées dans différents recueils. Dans un ms. de Genève, 1790, par exemple, on lit un conte en vers, qui est tout simplement une copie incomplète d’un dif composé par Renaut et inséré dans le second livre de sa version 1. Il s’agit d’un homme inconstant qui change de métier sept fois et finit par déclarer « qu'il voudroit ja ung asne estre ».

L-istoire d-ung homme qui fust de vij. ou de viij. mesliers el a la fin deuint asnes ?.

Nous en lisons ystoire où * fable D-ung qu-auoit ung fil non estable Qu-au commencement de sa vie Regarda l-estat de clergie

Et vit qu-il estoit moult precieux

Tres aises tres delicieux

Les clers ont les prelacions

Les richesses les possessions

Les grans palefrois les cheuaulx

Les vins vies et les nouuiaulx

Deuant tous aultres la parole

Or se prit aler a l-escole

Et cuida grant cler deuenir

Et son grant estat maintenir

Quant vint apres trois jours ou quatre Il: regarda les enfans battre

Et la peinne qu-il conuient traire Quant ungs homs se veult bon clerc faire Matin leuer et tart couchier

De jour penser de nuyt songier

1 Dans le second fascicule de 1910 de la Zeitschrift f. roman. Philologie, paraîtra un court article que j'ai dédié à ce conte considéré, à tort, jusqu’à présent, comme un fabliau ou un dit original.

2? Le titre est tiré du ms. A; le texte est celui de B (reproduction diplomatique). L

3 Ms. en.

CR Ur

Et les aultres afflictions

Qui sont vehues eis prelacions L-estat de clergie mesprise

Et dit que mieulx vaut marchandise.

Marchians gaienent hardiement Marchians viuent aysement Marchians peult proffit acquerre Et en la mer et en la terre

Lors feist ses nefs appareillier Oultre mer s-en va gaignier Mes quant fut en mer parfonde Regarda le peril de l-onde

Et se sentit le cuer amer

Pour le mouement de la mer Tantost arriere sy se retorne

A cultiuer ! terre se donne

Et cil qu-auoit le cuer volage Commence louer cultiuage

Que on peult gaignier en eurtil Sans grant traueil et sans grant peril Sans aler loing de sa mayson Mais appres vint une saison Quant il cuida grant gaing acquerre Sa semence perist en terre

Et ne getta herbe ne grain

Si se tint pour ung fol villain

Et jura per sa main senestre

Que cheualier [y conuient estre Car cheualiers ont les honneurs Et les estats des grans seigneurs Sans main mettre on leur apporte Tout ce qui leur fault a leur porte On les sert a grant diligence

À honneur et grant reuerance Chascung doubte le cheualier

Car il mainne son escuier

Ses hommes et sa pietaille

N-est riens au monde qui ly faillie Qu!i] a cheuallier fait villonnie

Il n-est pas segur de sa vie.

! Ms. culliues.

Tantost cheuallier se fist faire Mes appres ly vint a contraire Qu-il le conuient aler en guerre Pour son pais et pour sa terre Quant s-arma scelong le coustume Des armes qui ne sont pas plume Et il mist l-eaume en la teste

Ne le tient pas n-a jeu n-a feste Apres quant vit la cheuauchie Des ennemis qu-est approchie

Et qui se monstrent en appert Lors voulsist estre aultre pert ! Et pensa s-il estoit deliures

Qui ly donroit, C. mille liures Que cest estat ne maintiendroit Pour les perilz que il y voit

Se se tourna aux aduocas

Et vit qu-entre tous les estas

Que cil scelonc ce qui ly semble

Est ou on met plus d-argent ensemble Aduocas gaingnent sans grant painne Que ung homs sa cause demainne Pour aduocat qui tous jours tire

Il se puet bien tenir de rire

Car s-il a point d-argent en bourse Ly aduocat en fera trousse

Tantost prent habit d-auocat

De cheuallier laisse l-estat

Quant vint apres en ung fort plait Son aduersaire auant se trait

Tant de coustumes tant de loys Tant de canons et tant de drois

Et tant de demandes ly baille

Que il ne scet quel part il aille

Si proposa en son coraige

Qui se mettroit en mariage.

1 C'est-à-dire : part. Dans la langue de notre auteur, ar* et er* riment ensemble. Voir Nagel, p. 15 : «er ist mit ar° (zu art) zusammen gefallen :

« armes :

lermes : arbres : herbes. Am zahlreichsten sind diejenigen Reime,

« in denen es sich um latein. apparet oder Formen von perdere handelt, »

mi ——

Quant ung homs a sa prode femme Qu-est saige et de bonne afaire Elle gouuerne la mayson

Et tant ordonne per rayson Mult d-aise fait a son mary S-elle le voit le cuer marry Tres doulcement le resconforte Asses d-aultres aises |y porte Pour ce tantost se marya

Pour la grant ayse qu-il y a Appres quant son estat reuoit Ne trouve pas ce qu-il cuidoit Se tient en despit mariage

Et se mit en ung reclusage

Et pour pensa toute sa vie Estudier astronomie

Et sauoir du ciel la nature

Car de la terre n-a plus cure

Quant commensa a estudier

De jour de nuyt a trauaillier Tant y trouue d-empeschement De regles et de commencement Tant de liures et d-astrallables De chemins drois et retrogrades Tant d-estoilles et de planettes De cercles de cornes et de comettes Pole article et entartique Estoilles estans et arratique

De diuisions et de figures

De proporcions et de mesures De cours et de reuolucions

Et de prenostications.

Des choses qui sout a aduenir Que il ne scet le quel tenir

Ains est annuyez de sa vie

Et misten sa merencolie

Qu-il vouldroit ja ung asne estre L-asne ne met ren en sa teste

De riens au monde ne ly chault Autant du froit comment ! du chault

1 Le ms. A porte ici : comme.

EAN ES

Suivent d’autres contes non encore signalés, que j’indiquerai d’après le ms. À !:

D-ung homme lequel trancha sa langue a se; dens pour che que il nen deist fausele :

D-ung homme lisons en ung liure Qui auoit le ceur francq et deliure.…

Comment ung roy dez conseilleurs de Rome guerroya contre ceulx de Carlage. Comment ceulx de Cartage le priront et le firont morir de cruelle mort pour le; mauls qu-il leur auoit fait :

Nous lysons d-ung roy vaillant home Qui fu des conseilleurs de Rome

De grand forche et de grant corage Qui contre la gent de Cartage

Par ung grant temps auoit fait guerre Et fist moult de mal en leur terre...

Les cruaultefs| et tiranniefs] que l-empereur Noiron fist faire :

Il aparut bien en ung homme...

Comment le roy Pirus ne pol oncques corrumpre Fabrice por or ne por argent :

Ou gist le corps du bon Fabrice...

Comment lung des enfans de Tarquinius l-orguiloux la belle Lucrecie deflora :

Il ot ung conseillieur a Romme...

Comment Senecque dist a Lucille qu-il feist son exem-

plaire de Cathon.

Aussy fust le sages Cathon De grant fame et de grant renon.….

1 Dans le ms. B. les contes ne sont pas pourvus de titres.

Nous avons ensuite de nouveaux contes tirés de l’histoire de Néron, de Sénèque, de Démosthène, d’Aristote et, enfin, les légendes d’Orphée, d’Hercule, d’Attila, d’Ulysse, etc. Ici, je me bornerai à reproduire une digression sur la nature de l’homme (ms. À) :

[Beste mue]

Tout ainsi comme par le contraire Cil qui s-esforche de mal faire

De sa nature se transmue

Et est semblant a beste mue.

[Loup]

Quant aucun l-autruy bien conuoite Et par diuers chemins agaite ?

Comment fortraire le porra

S-il le toulra ou emblera

La grant ardour de son corage

Le fait sambler ung loup sauuage.….

[Chien enragé|]

Quant aulcun a la langue ague Et comme rasoir esmolue Pour diffamer et pour mal dire Pour tesmoigner et contredire Appelle est chien enragie

Car de venin est entachie N-ales pas en sa compagnie Car en luy n-a que villanie L-ung aboie l-autre gette mort Et puis l-autre bien souuent mort Car il ly tolt sa bonne fame Par detraction et diffame.

1 Reproduction diplomatique.

? oi et ai riment ensemble, comme dans parfaite : estroite: faire memoire: traistre : accroistre, exemples relevés par Nagel. p. 18. Oi était donc prononcé 0e avec e large.

[Wolpil]

Quant aulcun demaine sa vie

Par barat et par tricherie...

Vulpil le porras appeller

Car tant se change et contrefait Qu-on ne peult congnoistre son fait.

[Lyon]

E quant aulcun en son ceur a mis Soy vengier de ses ennemis

De tout maul se fremist et d-ire On peult bien de tel homme dire Que il porte ceur de lyon

Qui le fait cruelx et felon.

[Cerf]

Quant aulcuns est trop poeureux Es fais qui ne sont perilleux

En tel maniere qui se doubte

La on doubter ne deueroit goutte Faire poras compareison

De luy et du cerf par raison

[Asne|

Quant aulcun est trop paraisoux En tous les lieux et oublioux

A cui ne chault de sa besoigne

De l-asne pas trop ne s-esloigne Asne est une pesant beste

Qui riens ne retient en sa teste.

[Oysel]

Quant aulcun est de ceur muable Et en son estat trop changable Oysel le porras appeller

Car il ne fait fors que voler.

Le ms. A nous fait savoir (p. 10, v. 24) que l’ouvrage fut terminé à Polignv (dép. du Jura), ce qui peut bien être, car la leçon du ms. B doit être mauvaise. Nous avons là, si je ne me trompe, une lamentable faute du copiste. N’avant pas compris son modèle, il a lu (au lieu de a polingnie où a polongnie) les mots et prolongnie, sans s’apercevoir que le sens de la phrase en souffrait beaucoup et que le verbe prolongnier, pour prolonger ou bien prolongier, serait, en tout cas, réfractaire à la phonétique française. On serait porté donc à conclure, d’après ce passage, que le ms. A, tout en renfermant de grosses fautes, est supérieur au ms. B. Ce n’était certainement pas l'opinion d’un de ses possesseurs du XVM"e siècle, qui a cru l’améliorer ou le corriger à l’aide de notre ms. B. Je me représente les choses ainsi : un studieux fribourgeois de la moitié du XVe siècle environ (il s’agit certainement de Fribourg, car les deux mss. sont écrits sur une espèce une tête de bœuf surmontée d’une

de papier à filigrane

étoile — très usité à cette époque-là à Fribourg ! et l’un d'eux — le ms. B — contient une copie de la « Hand-

feste » ?) a eu sous les yeux les deux textes et a lu, la plume à la main, l'ouvrage de Renaut dans les deux mss. C’était une lecture assez superficielle (ainsi que le démontre le

1 Je trouve, par ex., le même filigrane dans le ms. 136 (4,12) de la Bibl. cantonale à Fribourg et dans un ms. Leg. et Var. 1? aux Archives d'Etat. Je connais plusieurs filigranes représentant une tête de bœuf surmontée d'une étoile (voir, p. ex., Briquer, Les filigranes, IV, (14006, 14649, etc.)}, mais aucun n'est identique à celui du papier employé à Fribourg. Peut-être, était-ce le filigrane d'une papeterie dans le canton de Fribourg.

2 C'est une copie excellente : suivent quelques actes concernant Fribourg. Le tout de la même main à laquelle nous devons le texte de Renaut. Dans le passage « pascua flumina cursus aquarum siluas nigra jura et nemora que vulgus appellat trjboluz », notre copie porte tribolcz, ce qui veut dire que la prononciation patoise était tribols.

nombre de fautes dont il ne s’est pas rendu compte), mais une lecture d’un homme intelligent qui, chemin faisant, a reporté entre les lignes et dans les marges du ms. A quelques variantes et même quelques vers de B. Nous avons donc une révision du ms. A faite dans le but d’en perfectionner le texte. Malheureusement, le ms. B n’a pas la valeur que lui attribuait notre Fribourgeois et il est arrivé assez souvent que les variantes indiquées aux marges de A sont de beaucoup inférieures au texte du même ms. Ce procédé de révision me paraît être confirmé par ces quelques remarques concernant le premier livre. Il est évident que je pourrais facilement étendre mon examen aux autres parties de l’ouvrage.

I, v. 3. Le ms. A porte : Les livres qui son a prisier et dans la marge : Ces livres qui sont exposer (sic). B porte : Ces livres qui sont expose.

v. 11. Le ms. À : Me fait mener en ma vieillesse. Sur mener on a écrit : mestuer. Or, le ms B a : Me font mestuer en ma veillesse.

str. VI, 2. À : Qui auroil cesle propriele et dans la marge : Quan on voit reste poyrelé, leçon de B.

str. XVI, 4. À porte : Æstoit ma chambre enuironnée. Sur chambre on lit, de la main du correcteur : couche. ce qui est donné par le ms. B.

Inutile de continuer. J’ai comparé plusieurs passages

dans les deux manuscrits et le résultat en a été toujours le même.

Pour rendre sensible, aux veux du lecteur, la façon de procéder de ce correcteur inconnu du XVe siècle et pour donner un spécimen des deux mss. fribourgeois, je reproduirai un même passage dans le texte de A et de B. C’est une strophe d’une pièce interpolée (Vers de la Mort) que je publie, en entier, dans lApp. I.

ne Ca

Ms. B.

Il suffit de comparer ces deux planches pour se convaincre :

1° que les vers dans la marge de À (ne ne lour vaull crie[r| cras cras : Ne nul saphime n aullre cas: Il vivont en melencolie en deffaut et en.maladie) sont tirés du ms. B.

2° que le correcteur n’est ni le copiste de A, ni le copiste de B. Il n’a pas plus la sûreté du premier que l’élégance du second (voir, surtout, les lettres Æ, n, l, h.) 1.

Serait-il possible d’identifier ce studieux fribourgeois du XVe siècle, occupé à collectionner et collationner des textes français? ? A cette époque-là, plusieurs textes français furent écrits à Fribourg ou dans les environs; mais aucun ne me paraît présenter les caractéristiques de l'écriture de notre correcteur. Il est, d’ailleurs, bien difficile de porter un jugement absolu par le fait que toutes ces écritures, encore gothiques, ont des traits communs et plusieurs textes ne sont parvenus jusqu’à nous que par des copies. Ainsi, parmi les chroniqueurs fribourgeois du XVme siècle, le seul Jean Gruyère (Hans Greierz), nous a laissé de précieux autographes, par ex. cet en-tête dans un registre d’une haute importance aux Archives d'Etat :

1 Le copiste de B a écrit aussi la première partie d'un recueil de poésies d'Alain Chartier, possédé par M. le comte Max de Diesbach, à Fribourg. La table de ce ms. a été communiquée par M. A. Pracer, Romania, XXXIV, 597. V. l'App. IV.

? Vers le milieu du XV": siècle, le français avait gagné beaucoup de terrain à Fribourg, où le premier acte en roman date de 1319 (JEANJAQUET, Un document inédit du français dialectal de Fribourg au XVre siècle dans Aus romanischen Sprachen u. Literaturen, Halle, 1905, p. 271). En 1424, on avait permis aux notaires de stipuler en français ou en allemand (Rec. diplom. du canton de Fribourg, VI, 135 ; Ritrer, Romania, XNNX, 404.) Quelques années plus tôt, pour apaiser certaines querelles entre les deux parties de la population, on avait défendu aux enfants de s'armer de bâtons à la St-Jean et de crier : « Romans contre Allemands. »

(ZJo1019) Suey})

NS

Je ne parle pas de l'écriture cursive, qui n’entre pas en ligne de compte, lorsqu'il s’agit de textes littéraires. Voici, dans la petite planche ci-contre, un spécimen de la cursive de Hans Greierz ‘. Cela me dispense, je suppose, de plus amples explications.

Les autres chroniques ne sont connues que par des copies exécutées, au moins, un siècle plus tard ?. C’est le cas du Livre des prisonniers de Nicod Bugniet, des notices historiques de Nicod du Chastel (vers 1448) et de la chronique de Jacques Cudrefin, fils de Peterman Cudrefin #. En revanche, nous avons quelques autres textes littéraires, copiés à Fribourg vers la moitié de ce même siècle: le Livre de bonne vie de Jean Dupin, dont je reproduis quelques lignes à la page suivante.

de

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