COURTE CHRONIQUE RELATIVE A L'AUNIS
Ce n'est pas seulement dans sa grande Chronique que Richard a parlé de sa patrie , PAunis. Il a consacré à cette province l'opuscule publié dans le tome XII des Historiens de France. Ce court écrit, auquel on peut donner, à défaut de mieux, le nom de chronique , tient à la fois de la complainte et de la prophétie. Parfois Fauteur y expose les faits ; plus souvent il les remplace par des lamentations , par des prédictions dont on ne peut guère dire si elles ont été faites avant ou après les événements. On voit d'ici combien il peut être embarrassant d'avoir à interpréter certains de ces passages. Malgré son obscurité, malgré le jargon biblique dont il est plein et les prophéties à la façon de Merlin qu'on y rencontre à toutes les pages, ce singulier opuscule offre un sérieux intérêt.
Parmi les vassaux (1) les plus puissants des comtes de Poitiers figuraient les sires de Châtel-Aillon , maîtres de cette ville , du château de Lisleau, de l'île de Ré, et, sll faut en croire le père Arcère, de La Rochelle. On a vu qu'un membre de cette noble famille, Isembert III, avait donné l'île d'Aix aux moines de Cluny. C'est son petit-fils, Isembert lY, que Richard fait ici entrer en scène. Guillaume X , qui médite de s'emparer de Châtel- Aillon, corrompt les chevaliers d'Isembert (2) et les entraîne contre leur seigneur. Cette désertion paraît avoir eu pour origine l'irritation que causait aux vassaux la liaison adultère de leur suzerain avec une femme dont Richard ne nous a pas con-
(1) Donation de l'île d'Aix à l'abbé de Cluny par Isembert Illde ChAtel* Aillonv Besly, Comtes de Poitou, Preuves, p. 354 : a Hoc laudavit, hoc conces-» ait, et hoc confirmavit Dominus noster Guido cornes Pictavorum... »
(2) Bouquet , XII , p. 418 : « Goadunatis fraudulenter Castri-Julii militibus. »
tlÔ RICHARD LE POITEVÎN.
serve le nom (l). Assiégée par terre et par mer, la place tint depuis le il août 1130 jusqu'aux jours qui précédèrent l'A vent. Enfin Isembert, ne pouvant tenir plus longtemps, se réfugia dans le château de Lisleau, situé à quelque distance de Châtel-Aillon , entre cette ville et La Rochelle. Il résista encore, avec l'aide du Normand Guillaume , qui avait la garde du château, pendant une année entière. Enfin , obligé de se rendre , il abandonna au duc Guillaume ses deux forteresses , ne conservant que l'île de Ré et la moitié de ses anciens revenus. Isembert mourut à un âge avancé , et fut enterré avec ses prédécesseurs à Saint-Martin de l'île d'Aix.
Richard a décrit ces deux fortes places qui pendant un an et demi tinrent en échec le duc d'Aquitaine. Il rapporte qu'au siège de Châtel-Aillon (2) l'armée de Guillaume X s'étendait depuis l'église Saint-Romain jusqu'à la porte Poitevine, située à l'Est, et que du côté de la mer la ligne d'investissement entourait la partie sud de Châtel-Aillon depuis la porte Poitevine jusqu'à la porte des Poissons , qui regarde Oleron. Il ajoute : « Cette ville i> forte, située sur l'Océan, ne possède aucun cours d'eau, aucun » bois , aucune source ; son seul puits est placé hors les murs , » au pied de la colline qui porte la ville et que l'on nomme Pele- » nerte. Quant aux puits nombreux que l'on trouve dans l'en- » ceinte, l'eau n'en est point potable. Châtel-Aillon est ceint de » tours et de murs si puissants , qu'il ne craint les attaques d'au- » cune machine de guerre , les assauts d'aucune armée , qu'il » défie les efl'orts de tout assiégeant , à condition que les habi- » tants , pourvus de pain et d'eau , veuillent le défendre. » Lo langage de Richard n'est pas assez clair pour que nous puissions savoir si Guillaume X fit raser la place , ou si les murs furent seulement en partie renversés par les travaux du siège (3). On ne connaît aucun autre détail sur Châtel-Aillon au douzième siècle , si ce n'est qu'une chapelle , probablement située dans le château,
(t) P. 418 : a Insurrexerunt contra te optimates tui. clamantes et garrientes : Filii domini nostri aduUerini sunt, ideo non imperabunt nobis. » ^ P. 419 : a Hujus miserlae caput et initium fuit aliéna uxor domini Isemberti, quoniam una de filiabus Belial ab omnibus dicebatur. » Uart de vérifier a pris le mot aliéna pour le nom de la femme d'Isembert , qu'il nomme Aliène (t. II , p. 360).
(2) Ou Castrum Julii, Donation faite par Isembert de Châtel-Aillon à l'église de Saint-Vivien, dépendance de l'île d'Aix : a Hoc autem factum est apud Castrum-Julii in Capella Sancti Nazarii » (Arcère, t. II, p. 638).
(3) P. 418 : « Turres tu» destructae, mûri tui semiruti... Inimici tui vallo cir- «umdederunt te, et usque ad inferiora terrœ prostraverunt te. »
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était dédiée à saint Nazaire. Par contre , le journal d'Amos Barbot , historien de La Rochelle, contient une description de Châtel- Aillon, faite en partie d'après un procès- verbal de 1430. Ce morceau, quoique relatif à une époque bien postérieure à celle qui nous occupe , mérite d'être lu ; il montre quelle fut , même depuis la fondation de La Rochelle, Timportance de cette ville, aujourd'hui disparue (1) :
« Lequel lieu de Chastelaillon se recoDgnoist avoir esté ville tant par » la veue et Testât des lieux qui sont de présent , par les vestiges des » ruynes qui en restent et se voyent jusqu'à ce jour, que par les tiltres » et procès- verbaux de la visite qui s'est faicte de Testât auquel toutes » choses en estoient il n'y a pas deux cens ans , et en Tannée mil-qua- » tre-cens-trante... Laquelle ville ancienne de Chastelaillon et première » de tout ledit pais d'Aulnis, selon Testât de ses dites vestiges et ruynes » et le susdit procès-verbal , avec le domjon qu'elle avait pour sa re- » traicte retranchement et principalle forteresse d'ycelle , qui se remar- » que aussi estant assis sur une motte de terre dont il paroist une par- » tie , aboutissant par Tun de ses frons à la mer qui Tavoisinoit et la » bornoit de trop près d'une part , ayant en cette part et descente vers » la dite mer ung port et havre ou se chargcoicnt les vins et aultres » marchandises pour ledit pays, et de ce lieu se distribuent ès-environs » et provinces voisines. Laquelle ville en oultre estoit tellement con- » struicte et composée en son édihce et bastiment ancien , selon ce qui » en appert par les vestiges en restaiis et par la teneur des susditz pro- » ces verbaulx , qu'elle estoit fossoyée de bons et grands fossés de tou- » tes pars sauf du costé de la dite mer ; la dite ville et son domjon » enceints et enfermés de bonnes meurailles larges de plus de six pieds » d'épaisseur, et de cinc a six toises de haulteur par dessus ses dits fos- » ses ; ayant la dite ville qui estoit de trois cens soixante cinc brasses » ou toises en sa grandeur , et le dit domjon (2) , qui estoit de soixante » toises de circuit , séparé de la dite ville par fossés Qt pont-levis , pour n son embellissement et forteresse quatorse belles et fortes tours pour » le temps d'alors raportées par ledit procès-verbal , scavoh* deux au portai de la principalle porte et entrée de la dite ville du costé du » ferme et de la terre , deux aultres à la porte (3) par laquelle on sortoit » de la dite ville au port et havre estant au pied et bas d'ycelle, regardant » le costé de la mer ; plus deux aultres tours rondes de grandeur ches-
(1) Bibliothèque nationale, ms. français 18968, fol. 8 f. L'abbé Cholet a donné dans le Bulletin religieux du diocèse de La Rochelle et de Saintes (1864 , p. 375) une copie incomplète et Incorrecte de ce passage.
(î) Bqt., XII, p. 418 : « EUminatis hominibus a turre eminentiori . » Il y avait donc un donjon au temps d'Isembert; mais entre 1130 et 1430 il dut être reconstruit ou tout au moins accommodé aux règles d'une architecture plus récente. Le donjon de 1 130 ne pouvait pas avoir de mâchecoulis.
(3) Peut-être la porta Piscium,
112 RICHARD LB POtTEVIN.
» cuDe par le dedans de trois toises^ à l'entrée et pont-levis pour entrer » de ladite ville dans ledit domjon ou cbasteau d'ycelle ; à l'un des coins » duquel domjon estoit la haulte et grosse tour qui paroist presque • toute en son entier, ayant de hault vingt toises faisant six vingt pieds, p et six estagcs sans les basses fosses d'ycelle, et le dessus de sa voulte 9 servant de garde corps qui pour la défiance du lieu estoit fait a quar- » neaux avec marchecouUis et archières ainsi qu'estoient les murs qui p circuissoient ladite ville et domjon, à l'entour desquels murs estoient » toutes les aultres tours et principallemant du costé de la dite mer , » vers lequel estoit bastie l'église qui y estoit , le pan de laquelle faisoit p la dite muraille de la ville , au devant de laquelle pour marque de sa » supériorité sur le pais et les costes qui en despendent encores , et p comme le seul port et havre remarcable pour lors audit pais , tous les » navires qui passoient estoient obligés selon ledit procès verbal d'abaisp ser leur teuf (?) et pavillon en signe de soubmission et déférance , à p faulte de quoy Us estoient arrestis et amandables. p
Nous savons, par le père Arcère, qu'en 1660 , on voyait encore à Châtel-Aillon les vestiges de sept tours , et que ces débris furent anéantis par les tempêtes qui signalèrent l'hiver de 1709 (1).
L'opuscule que nous étudions ne prétend pas être une histoire suivie de TAunis au douzième siècle. 1/auteur , sans doute , s'est borné à y mentionner les faits qui l'ont le plus vivement frappé. Après avoir raconté les malheurs du sire de Châtel-Aillon , il saute brusquement à la fin du douzième siècle , et raconte le révolte des fils de Henri II , qui suivit de près le meurtre de Thomas Becket (2). 11 cite , au nombre des barons soulevés, Geoffroi de Lusignan, et fait allusion à la captivité de Guillaume le Templier, archevêque de Bordeaux (3) , sans dire si c'est entre les mains de Lusignan que tomba ce prélat. Le malheur de Henri II remplit de joie notre historien , irrité contre ce prince depuis le meurtre de Thomas ; il lui prédit la prochaine arrivée de I^ouis VII , que dans son langage énigmatique il appelle le « roi du Sud. »
La reine Alienor (4) inspire à Richard des sentiments bien différents. Il déplore la captivité par laquelle cette princesse , chère aux Poitevins , expia la révolte de ses fils. Dans un passage d'ail-
(1) Hist. de La RocheUe, t. I. p. 25.
(2) A ce propos, Richard confond Raimond V, qui, le 25 février 1172, vint à Limoges faire hommage à Henri II , avec Alphonse Jourdain , qui mourut en 1148.
(3) P. 419 : a NonnuUi eorum sub custodia ponuntur : Hoc damnum primum expertus est Willelmus archiepiscopus Burdegaiensis. »
(4) De (iquila rupti fœderis (p. 420) : c'est sous ce nom, emprunté aux prédictions de Merlin, que Richard désigne la reine d'Angleterre.