COURTE CHRONIQUE RELATIVE A L*AUNI
leurs plein de Temphase la plus vague , il la dépeint exilée sur une terre étrangère (1) , séparée de tous ses gens et de ses conseillers : « Les uns , enlevés par surprise à leur patrie , sont condam- « nés à une mort ignominieuse, à d'autres on enlève la vue, « d'autres s'en vont en tous lieux errer en fugitifs. » Richard termine ce morceau en prédisant à sa duchesse une prochaine délivrance (2).
Le passage suivant , où sont flétries les violences et les dépré« dations de Raoul de la Faye , gouverneur d'Aquitaine , n'est guère moins obscur. Ce Raoul de la Faye , de noble famille (3) , était oncle de la reine Aliéner (4) ; c'est d'après son conseil que le duc Richard se fit l'allié du roi de France (5) ; il fut un de ceux qui excitèrent les fils de Henri II contre leur père (6) lors de leur première révolte. Placé à la tête du gouvernement de l'Aquitaine , ainsi que semblent l'indiquer les expressions de Richard, il se signala par ses déprédations ; ses instincts rapaces s'étaient révélés dès 1163 ; étant alors sénéchal de Saintonge, il avait, sous prétexte de servir le roi , dépouillé le prieur de Saint-Georges d'Oleron (7) ; nous voyons par la petite Chronique de Richard que son administration ne cessa pas d'être violente, et qu'il fut enfin expulsé de sa charge par le roi d'Angleterre (8). Il paraît dès lors avoir mené une existence de pillard (9) . Malheureusement Richard ne donne pas la date de cette destitution qui provoqua dans tout l'Aunis une explosion de joie (10).
(1) P. 420 : « Idcirco translata es de terra tua , et deducta ad terram quam ignoràsti. »
(2) « Appropinquat enim dies quo a filiis tais liberaberis, et ad terram tuam reverteris. »
(3) tt ... Radulfi de Paya , qui fuit frater Guilielmi vicecomitis de Gastelleyrac. » Geoffroi du Vigeois, Labbe, II, p. 391.
(4) ce ... avunculus reginœ Alienor. » Raovl deDicet, Imag. histoHarum, Bqt., XIII, p. 190.
(5) BenoU de Peterborough, Vie de Henri II, Bouquet, XIII, p. 150.
(6) Raoul de Dicet , Bouquet , XIII , p. 190. Chronieon Turonense , Bouquet , XII. p. 477.
(7) Bouquet. XII , p. 488 (1163), continuation de la chronique de Vendôme. Henri, sollicité par une ambassade du prieur, avait rendu à la communauté de Saint-Georges l'argent extorqué.
(8) Bqt., XII , p. 420 : « Quia quanto gradus ejus altior fuit, tanto casus ejus gravior — Rex Aquilonis de Neustria rugiet, » etc.
(9) P. 420 : « Ëgressus de finibus nostris , exul cum prœdonum multitudine per diversas provincias rapiendo latitat. »
(10) P. 420 : « Vox exultationis ab insula Oleronis audita est , vox gaudii et tremoris a Rupella. »
Il est également diflBicile de savoir à quelle année se rapporte le soulèvement de La Rochelle auquel font allusion les passages suivants. Peut-être doit-il être placé à Tannée 1188. On sait qu'en 1 188 les barons aquitains et poitevins , et entre autre Geoffroi de Lusignan , se soulevèrent contre leur seigneur. Richard , s'il faut en croire Benoît de Peterborough (1) , réprima cette révolte avec férocité : « Il assiégea les châteaux et les places fortes , les » prit et les força, brûla les villages et en emmena le butin , déra- » cina les arbres fruitiers. » Henri II , mécontent de son fils , eut beau soutenir de son argent les barons révoltés (2) , Richard ne s'arrêta qu'après les avoir tous réduits à l'obéissance. Or , le texte que nous étudions parle de gens révoltés contre Richard Cœur de Lion , qui vont chercher du secours auprès de Henri II : « Malheur à ceux qui se rendent auprès du roi du Nord pour « cherchej: de l'aide (3) ! » L'auteur nous dépeint la terreur qu'inspirait l'approche de Richard (4). Il semble dire que La Rochelle , pour lui résister, se fortifia et se ceignit de fossés (5) que remplissait l'eau de la mer. Il prédit à La Rochelle sa ruine, dont il rend responsables les riches habitants de cette ville. Puis , s'adressant à une tour qui, sans doute, défendait l'entrée du port, il lui annonce, dans une bien singulière apostrophe , que les ennemis , après l'avoir attaquée , s'enfuiront couverts de honte (6). Quel parti peut-on bien tirer de ces déclamations confuses ? A part ce seul fait que les Rochelois prirent part à la révolte de 1188, on ne peut trouver dans tout ce morceau aucun renseignement positif. Richard fait-il allusion à des événements passés , ou sommesnous en présence de véritables prédictions ? La Rochelle fut-elle vraiment, comme le veut VArt de vérifier (7) , traitée avec la dernière
(1) Bouquet, XVII, p. 479.
(2) Giraud le Cambrien, De instructioneprincipiSf Bouquet, XVIII, p. 145 : « prœmissa pecunia grandi, majorique promissa. »
Raoul de Dicet, Bouquet, XVII, p. 622 : a Gaufridus, régis Anglorum fultas auxilio simul et pecunia, sicut dicitur, comiti restitit, sed parum profuit. »
(3) P. 420 : « Vœ lis qui vadunt ad regem Aquilonis, adauxilium quaerendnm » Cette hypothèse appartient aux éditeurs des Historiens de France, p. 421, note.
(4) « 01 fugîte a facie Ricardi Aquitanorum ducis. »
(5) R Muros suos cum fossis dupliciter augebit. Circuibit eam undique mare , rumorque tanti operis transcendet Alpes. »
(6) u Et tu, turris maritima , cum propugnaculis in altum fîrmiter aedilicata , filii alieni venient usque ad te ; sed pudoris ignominia cooperti. singuli ad terram suam fugient. »
La fin de ce passage renferme des indications géographiques dont le sens est fort obscur.
(7) T. II, p. 363.
COURTS GHRONIQUB RELATIYB A l'aUNIB. 115
rigueur , ou bien fut-elle vainement assiégée ? Enfin , si dans ce morceau , Richard ne fait qu'exprimer ses craintes ou ses espérances , ce qui n'est pas impossible , est-il absolument certain que le soulèvement de La Rochelle ait amené le duc Richard sous ses murs? La réponse à ces différentes questions ne paraît pas se trouver dans le court écrit que nous venons d'examiner.