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Notice sur Émile Deschamps

La maison qui porte le numéro 10 de la rue de la Ville-l'Èvèque lut, de 1826 à 1880, l'une des plus et des mieux fréquentées de Paris.

Poètes, musiciens, peintres, sculpteurs, hommes du monde, hommes d'Etat, prélats et financiers, toutes les illustrations, toutes les célébrités, tontes les jeunes

et vieilles renommées, s'y rencontraient dans la plus

brillante et la plus étourdissante confusion.

La queue des voitures commençait à la porte d'Emile Deschamps et occupait toute la longueur de la rue. Il fallait être prodigieusement sourd pour venir à bout de s'endormir le samedi soir dans ces parages. Boileau en serait mort.

Toute cette foule, empressée et joyeuse, montait au premier étage splendidement illuminé, et se répandait jusque dans les chambres à coucher et dans les couloirs. — Tant pis pour ceux qui s'éloignaient trop du petit salon où se tenait, au milieu d'une élite d'improvisateurs et d'orateurs, de ténors et de virtuoses, l'aimable maître du logis. Quand ils accouraient, surpris tout à coup par une explosion de bravos, le sonnet était lu, la romance était chantée, le bon mot était dit.

Le plus souvent, — à moins que ce ne fût Emile luimême, — c'était Nodier qui inaugurait ainsi la soirée par quelque fine anecdote; Nodier, le roi des conteure, le spirituel, le modeste et bienveillant Nodier, Nodier toujours en belle humeur, Nodier toujours jeune. On ferait une litanie de ses innombrables mérites. Le len-

demain, il recevait à son tour nombreuse compagnie à l'Arsenal :

Gais comme l'oiseau sur la branche,

Le dimanche, Nous rendions parfois matinal

L'Arsenal.

Moins assidus que Nodier, parce qu'ils se prodiguaient davantage ailleurs, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, venaient quelquefois à ces réunions. Ce n'est pas là, j'en suis sur, que l'auteur des Martyrs a laissé échapper son fameux mot : « Je bâille ma \\c. » Quant au Chantre d'Elvirc, il 3 rencontrait don auditeurs disposés à l'admiration, cl de jolies Femmes dont il était l'idole. Il entrait, on se taisait. La maîtresse de la maison lui avançait elle-même un fauteuil près d'une console, à la place la plus apparente et la mieux éclairée, puis de tous côtés s'élevaient des prières timides. <ni demandait une méditation, <m implorait une hannonie; et le majestueux poète s'exécutait toujours avec une gracieuse bienveillance. — Victor Hugo cependant passait alors pour le plus grand de ces trois grands hommes, il était dans toute la nouveauté de ;a

4 NOTICK

gloire, dans tuute la maturité de son génie. Comme ce temps est loin! Vous vous rappelez la Tristes» 4'Olympio :

Pâle, il marchait. Au bruit de son pas grave et sombre. Il voyait, à chaque arbre, hélas! se dresser l'ombre Des jours qui ne sont plus !

Vujourd'hui, si'inblalile ù tiastitielza, Oî\ mpio n'es! plus iju'nn fou lamentable. Que ne peut-il * 1 1 1 moins, pu ses moments lucides, rhatitcr s;i ilernièrc tristesse? Il regretterait, ecltc lois, non p;i> ses fraîches amours île quinze nus, mais les beaux joins de Notre-Dame, île Ïiuy-Jltns cl tYllermini, et, entre autres dates chères à un cœur «le vieux pinte, ce 21) juin ls.'tn, où, chez Emile, peut-être, il Aint, ainsi que le raconte Sainte- Beuve, réciter le soir à quelques amis, « d'une voix émue et encore palpitante de la création, » l'admirable pièce qui devait servir de préface et comme de frontispice à son prochain recueil :

Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçait Sparte...

Passons. — Apres les maîtres, les disciples : Sainte- Beuve, ou plutôt Joseph Delorme, le poète des Bayons

SUR EMILE DBSCHAMPS jaunes et de YOde à la Rime; — Alfred de Musset, âgé de vingt ans à peine, et n'ayant encore lancé « au sein de ce cercle favorable que ses premières études de poésie, quelques pastiches d'André Chénier, des chansons espagnoles d'une heureuse turbulence de page, niais visiblement chauffées au vaste soleil couchant des Orientales (1) ; » —Alfred de Vigny, plus grave, plus mûr, et déjà en possession de tout son renom littéraire (2).

Puis, à l' arrière-ban, les poètes de moindre importance, Voetœ minores : — Antony, qui a beaucoup profité, ce me semble, de la réputation de son frère ; —

(1) Critiques et Port nuls littéraires, édition de Renduel, 1836. — Tome II, page 201.

(2) Il est impassible de ne pas citer ici les jolis vers •l'Alfred de Musset, répondant, en 1843, à des stances charmantes que venait de lui adresser Charles Nodier :

Alors, dana la grande boutique

Romantique, Chacun avait) maître ou garço&i

Sa chanson.

Hugo portait déjà dana l'Ame

Notre -Dame, Et commençai! a 1 oooaper

i>'\ grimper

Ulric Guttinguer, le plus éploré des romantiques ; — Jules de Rességuier, Achille du Clésieux, Antoine de La Tour, Charles Coran, Félix Arvers, George Farey, Jules de Saint-Félix, le marquis de Belloy, Jean Polonius, et tant d'autres, — et Guiraud, que l'auteur des Lundis appelle poliment un poète moyen ; — et de Latouche, qui récitait avec succès les poëmes d'André Chénier; — Soumet, Pavie, Belmontet, Jules Lefèvre, et plus de vingt encore que j'oublie.

Un seul peut-être mérite une mention spéciale, Louis Bertrand, en littérature Aloisius Bertrand, un des plus fidèles parmi les enfants d'adoption et les jeunes pupilles du cénacle.

Il avait apporté de sa province une gaucherie, une modestie, et avec cela un ree] talent qui le firent tout

De Vigny chantait sur sa lyre

Ce beau sire Qui mourut sans mettre à IV i

is verts.

Antony battait avec Dam--

Un andanU', Emile ébauchait vite et t<">t

Vn presto.

<le suite aimer et protéger. Victor Hugo, en répondant à la jolie ballade du Pèlerin, lui écrivait o qu'il possédait au plus haut point les secrets de la forme et de II facture, et que notre Emile Deschamps lui-même s'avouerait égalé. » — De leur côté, les amis de Dijon, la ville natale de Bertrand, le rappelaient à eux et au\ douceurs de la vie champêtre : « Revend, nous avons des promenades à travers bois qui valent peut-ètnbien les soirées d'Emile Deschamps; nous avons le> pêchers tout roses sur la cote, les pruniers, les cerisiers, les pommiers blancs tout embaumés, où le rossignol chante... (1) » Mais un charme tout puissant If retenait à Paris, où il venait de s'enrôler, avec une vocation profonde, dans la troupe élégante et harmonieuse des poètes.

A côté de ces rimeurs fringants, qui étaient aussi de rudes convives et d'infatigables danseurs, on remarquait au\ soirées éclectiques d'Emile Deschamps un petit, groupe assis et peu bruyant de vieillards qui appartenaient encore à l'ancien régime littéraire, et

(i) Lettre il»1 M. «'Ii. Brugnot, citée par Sainte-Beuve -dans les Portraits contemporains.

entre tous, l'aimable Andrieux, professeur éminent, savant humaniste et poète..., si l'on peut dire que Colardeau, Gentil-Bernard et Dorât soient des poètes (1).

Quelqu'un sait-il qu'il existe une comédie d'Anaximandreet qu'il en est l'auteur? En revanche, il a fait un joli conte, le Meunier de Sans-Souci, que tout le monde a lu et retenu; causeur intarissable, toujours vêtu d'une étrange redingote marron; un peu suranné et vieillot, mais en somme,' charmant. Il avait la grâce des choses anciennes qui sont restées neuves. — On peut voir dans l'attique du palais de Versailles (galerie des Contemporains) un spirituel tableau de M. Hehn : Une Lecture au Théâtre-Français. Parmi les gens de lettres groupés autour de la longue table verte, se remarque le jeune et souriant Emile Deschamps. Andrieux lit et bat la mesure comme un maître à chanter du xvme siècle. Tout le monde est attentif, car l'excellent homme n'a qu'un souffle de voix. C'est de lui que M. Villemain a dit qu'il se faisait entendre à force de se faire écouter.

Je ne mentionnerai pas les personnages non litté-

(1) Dans l'acception moderne «lu mot.

SUR EMILE DESCHAMPS ï>

mires qui venaient à ces réceptions uniquement pou y entendre et y applaudir les autres; je ne dirai rien des philosophes (Laromiguière, Jouflroy, Royer-Collard), gens graves et solennels, qui parlaient quelquefois, mais ne causaient jamais. Je nommerai seulement, pour finir, parmi un grand nombre «le femmes lettrées et spirituelles, trois des plus connues : Sophie Gay, l'auteur de Léonie de Montbreuse et d'Anatole; Delphine, sa fille, jeune précieuse qui devint, à quelque temps delà, sous le nom de madame de Girardiu, et sous le pseudonyme du vicomte de Launay, un remarquable écrivain; et enfin madame Tastu, qui succédait à madame Dufrénov dans l'emploi de femme sensible. Elle aussi fit mieux plus tard: mais on était encore, pour toutes les questions d'art et <le Lroùt. sons l'influence du régime précédent : bien des gêna ne juraient que par Delille et son école: et certes, les tableaux du baron Gérard, les fauteuils à griffes de sphinx, les turbans, les manches a gigot, étaient de rares chefs-d'œuvre, en comparaison de la méchant! défroque littéraire que l'Empire venait de léguer I II Restauration.

Il nous a paru utile, avant d'entrer dans le détail de la biographie, de jeter un rapide coup d'œil sur la société au milieu de laquelle notre poëte a passé ses plus belles années. C'est vers ce temps-là, en effet, de 1824 à 1828, que l'action littéraire d'Emile Deschampa éclate dans toute sa force : alors, comme l'a dit un critique peu bienveillant d'ordinaire, Blaze de Bur\, « alors s'élaboraient les grandes traductions de Rome», de Macbeth, et les admirables romances de RocWgaWj traNaux généreux auxquels on se livrait d'enthousiasme, t't qu'on aimait tant à lire dans ces soirn> et la rue de laVille-l'Évèque, ou les ministres de (liai sollicitaient la faveur d'être admis: alors dan> des

entretiens véhémente, tumultueux, intarissables, jaillissaient comme autant d'étincelles électriques toutes ces opinions, toutes ces théories que devait formuler la préface des Études (1). »

Emile Deschamps est né à Bourges, le £0 février 1791, d'une famille noble, autrefois très-riche, mais que la Révolution venait de ruiner complètement. — Tous les biographes ont raconté comment un de ses aïeux, François Deschamps, notable habitant de Bergerac, eut l'honneur de recevoir et d'assister dana m maison Henri de Navarre, à L'époque où ce prince guerroyait contre la Ligue. Devenu roi, Henri IV lui envoya, en témoignage de bon souvenir, des lettres de noblesse qui l'autorisaient à prendre pour armoiries un Lion armé sur champ dîazur, avec cette devise :

Fortis, Gencrosus et Fidelis.

Au wiir siècle, les descendants de François Deschamps habitaient encore leur maison de Bergerac. C'est là que uaquit, en i" n, le père d'Emile et d'An

(1) Revue iêt Deux~Mondtt\ du L5 S0ÛI ISll

tony, M. Jacques Deschamps de Saint-Amand, qui fut un des hommes les plus distingués de son époque, un de ces amateurs exquis, dont le goût passe pour infaillible, et qui sont presque aussi rares que les grands

écrivains. *

Après avoir fait d'excellentes études aux collèges de la Flèche et de Louis-le-Grand, M. Jacques Deschamps était entré, à l'âge de dix-huit ans, dans les Fermes générales, où plusieurs membres de sa famille occupaient des places importantes. Ses talents et son intelligence le firent avancer rapidement. Il était, en 1790, directeur des Domaines et receveur général de la province île Berry. Il épousa, cette année même, mademoiselle de Mausabré, de l'ancienne famille des cumtes de Mausabré ou Mal-Sabré, en Berry, lesquels tirent leur nom d'une glorieuse balafre reçue par L'un d'eux en Terre-Sainte. On retrouve leur titre et leur blason dans les annales de la seconde croisade.

M. Deschamps de Saint-Amand était donc, malgré ses fonctions administratives, un assez grand seigneur, recherché dans la société la plus aristocratique, où il avait le bon goût d'entraîner et de produire des nom-

mes de lettres, tels que Lemierre, Ducis, Thomas, Beaumarchais, dont il s'honorait d'être l'ami. — Emile Deschamps, dans un très-curieux article publie en 1835 (1), nous a fait la description fidèle d'un de ces salons parisiens que fréquentait son père à l'époque de sa première jeunesse. On nous saura gré d'en citer ici quelques passages :

« C'était le jour de la présidente N*** ou de la marquise de ***, vers la fin d'un mois de décembre. Voici la porte cochère toute grande ouverte. Le Suisse, dans sa tenue d'ordonnance, frappait de sa hallebarde et se rangeait noblement pour laisser entrer votre carrosse; un des laquais allait souffler la torche sous un degrands éteignoirs du portail, et vous descendiez dans le vestibule, au milieu de. la livrée qui se levait et se découvrait devant vous, car la politesse commençait alors dans les antichambres et ne vous quittait plus. Au moment où vous entriez dans le salon, la pendule SOnnait-elle si\ heures et demie, la maîtresse de la maison vous grondait d'arriver si tard. On avait des-

i- France littéraire, i année, :>r livraison, févriei

servi le dîner depuis plus de deux heures, et le reversés des douairières était déjà en bon train. — Vous jouiez ou vous ne jouiez pas, mais à coup sur, vous vous amusiez. Toutes les femmes qui étaient là n'étaient pas jolies, mais toutes étaient gracieuses ; tous les hommes n'étaient pas des gens d'esprit, mais tous étaient aimables

« A huit heures et demie arrivait beaucoup de monde à la fois. C'étaient les personnes qui revenaient du nouvel opéra ou de la tragédie nouvelle. On les entourait, on les questionnait sur ce grand événement, fort grand en effet, car Tancréde ou Akeste auront sans doute un plus long retentissement que bien des lois qui ont passé à d'immenses majorités

« A dix heures, les rangs s'éclaircissaient ; il ne restait plus que les personnes à qui la maîtresse de la maison avait dit : « Vous soupez avec nous? » Et c'étaient ordinairement les personnes les moins ordinaires. C'est alors que les conversations devenaient pins intimes, que les intimités devenaient plus tendras. Le souper était une sorte de repas libre; la porte oe s'ouvrait plus pour laisser entrer on sortir \ on ne craignait

SUR EMILE DB6CHAMPS i:>

plus une désertion ni une visite; les yeui .-'allumaient ,i\rc les girandoles de la table; les tûtes et les \»>\i> mots partaient avee le vin «l'Aï : les cœurs se rapprecliaient comme les siégea. Les Batteries délicates, lm impromptus galants, les couplets BémiUants, les declarations à voix bien basse ou bien haute, pour nï-tr»entendues ou comprises qoe d'osé seule pci'oouue, toutes les caresses de lesprit qui allaient chatouille l'orgueil de la reine du lieu, un air chargé d'amour r et des rires de tendresse encore plus que de gaieté..» Voilà un salon et un souper de 17 75. »

Hélas! cette intelligente et joyeuse vie oe devait pas durer longtemps. La Révolution arriva; les elube s'ouvrirent et les salons se fermèrent

Ruiné par les assignats, M. Jacques Deschamps de Saint-Arnaud se vit forcé d'accepter un emploi dans l'administration républicaine. T'n de ses frères avait émigré à l'armée de Coudé. In autre, M. Deschamps des Toumelles, s'était laissé nommer, vers la fin de 1792, ministre «les contributions, c'est-à-dire ministre des finances. Ce fut lui qui appela à Paris M. Jaeqi - Deschamps, lui lit avoii les fonctions d'administrateur,

et obtint en même temps de la Convention un décret portant que : « En considération des services rendus par lui à la République, le citoyen ministre Deschamps des Tournelles était autorisé à ne pas tutoyer son frère aîné. » Cet oncle du poète avait lui aussi beaucoup d'esprit.

Trois mois après son entrée au ministère, il eut le rare courage de protester, par sa démission, contre le crime du 21 janvier. C'était risquer sa tète; il le savait. Déjà deux des siens avaient été immolés sur la place de la Révolution, lorsqu'il fut pris, jeté à la prison des Carmes et conduit devant le tribunal révolutionnaire qui prononça contre lui une sentence de mort. — Un matin, on présenta à Robespierre une liste de condamnés, sur laquelle était inscrit le nom de M. Deschamps des Tournelles. C'était le 8 thermidor : il mit en marge : Bon pour le 13. Mais deux heures après, le règne de Robespierre était fini, et son propre supplice allait bientôt mettre un terme au stupide et honteux régime de la Terreur.

ou voit au milieu de quels troubles, de quelles émotions, de quels deuils s'écoula l'enfance d'Emile De--

SUR EMILE DESCHAMPS il

champs. Dès qu'il sut lire, son père l'envoya à Orléans, chez l'abbé de Fonblaves, vieil ami de la famille, tresdigne prêtre, mais chef d'institution fort médiocre. Aussi, lorsque, sept ans après, Emile revint à Paris, il fallut lui donner des maîtres et recommencer son instruction.

Il a raconté, dans ses Réalités fantastiques, souvenirs de sa vie d'écolier, puis son retour a Paris, et ses études sous la surveillance de son père :

« Assis dans un fauteuil de maroquin très-élégant, la tête coiffée et poudrée comme les petits maîtres d'autrefois, des pantoufles jaunes et pointues à ses petits pieds dont il était coquet malgré ses soixantedix ans, ou plutôt à cause de ses soixante-dix ans, mon aimable et vénérable père s'occupait sans relâche d'affaires administratives ou de recherches littéraire-, devant un grand bureau encombré de livres et de papiers; et moi, je travaillais sur une petite allonge i

refaire mon éducation de collège, De m'interrompent que pour écouter des anecdotes OU des fCTS,

dont mon père avait la mémoire si bien remplie, ";i

pour aller l'embrasser cent fois par matinée (1). »

Voilà sous quelle douce influence le talent et la vocation de notre poète se révélèrent peu à peu.

L'une des connaissances intimes de M. Jacques Deschamps était M. de Vigny, père d'Alfred. — Emile et Alfred s'étaient donc connus de bonne heure. Plus âgé de quelques années, Emile avait pu initier son jeune camarade, en même temps que son frère Antony, dans les secrets de la poésie et de la rime. M. Deschamps revoyait, critiquait et encourageait leurs ébauches. Bientôt chacun amena ses amis, et le petit groupe alla toujours s'augmentant. — Antony, dans l'une de ses plus gracieuses poésies, nous fait un tableau complet de ce premier cénacle présidé par son père :

C'était là le bon temps, c'était mon âge d'or, Où, pour se faire aimer, Pichald vivait encor, Cygne du Paradis qui traversa le monde Sans s'abattre un moment sur cette fange immonde.

(1) Rèaliti's fantastiques. Paris, Paul Henneton, 1854.

Les quelques récits contenus dans ce petit volume se rattachent à. une série d'Observations <lu poète sur luimême, à propos de cette mystérieuse faculté de Becondc vue dont il a eu positivement de nombreui accès. Nou* aurons ['occasion d'y revenir.

SIR EMILE DESCHAMP.- M

'Soumet, Alfred, Victor, Parseval, ton «nlin

Qui, dans ces jours heureux, vous teniez par la main.

Rappelez-vous comment, au fauteuil de mon père,

VOUS Venii'Z

Du feu de poésie é 3 vieux ans

Et sous les fleurs de mai cacher ses cheveux blaucs. Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine, Et frémissaient d'amour à leur muse divin.*; Les autres, avant eux, amis de la maison, •Calmaient cette chaleur par leur froide raison, Et savaient chaque jour tirer de leur mémoire Sur Voltaire et Lekain quelque nouvelle histoire.

M. Jacques Deschamps mourut le 8 mai 1826, k plus de quatre-vingt-cinq ans. Alexandre Soumet prononça sur sa tombe un discours (1) où nous remarquons ce passage :

« Vous l'avez connu comme moi, messieurs, ce vit Hilard dont toutes les facultés d'aùm r 1 1 >/• pt nu r i ta ri prof ondes et siacttoes, qui avait tantêbservé sous tant de régnes différents) et qui n'avait rien oublié de tout ce qui peut rester dans la mémoire d'un homme de bien.... Que de fois n'avons-nous pas demandé des conseils à cet esprit éclairé qui n'avait -/- & // agi qm

[\) Voir les journaux 'In temps, imt.uiniu'iit 1, - /<

l'expérience! Que de fois n'avons-nous pas été chercher des consolations auprès de cette âme ardente et pure, sans cesse rajeunie par la tendresse paternelle et les sentiments dévoués î 11 nous a été enlevé au ?nilieu de nos larmes, lui qui n'en avait jamais fait répandre. »

Ces parules. en \ ajoutant l'éloge dît au poète, auraient pu être prononcées, près d'un demi-siècle plus tard, sur la tombe d'Emile Deschamps. Tous ceux qui l'ont connu dans ses dernières années seront frappés comme nous Je cette touchante ressemblance.

il]

C'est en 1812, avec Millevoye et Béranger, mais bien avant Lamartine, que notre poète a débute. Sa première pièce de vers est une ode patriotique, la Paix conquise, imprimée au Journal de T Empire, avec un avant-propos élo^ieux de Fontanes, alors grand-maître de l'Université. L'Empereur lui-même, à qui les vers du jeune poète ont été lus, lui fait exprimer sa satisfaction, et lui envoie "//' tabatière aXor enrichie 'A- diamaiits !

Plus tard, en L821, l'ode sur la Paix conquis* tut insérée au dernier volume de9 Victoires >\ Conquêtes, • : nous l'y retrouvons, parmi toutes sortes d'hymnes, de dithyrambes, de chants '!<> guerre, signés de tous les

Iiaour-Lormian de l'époque. Le poème d'Emile Deschamps, d'un lyrisme déjà rajeuni, est le seul du recueil qui se puisse lire encore; nous en détachons la strophe suivante :

La France, avec ses bois, ses plaines embaumées. Sa gloire, son beau ciel, ses palais, ses armées, Comme un astre éclatant domine l'univers, Et l'Angleterre,' triste et le front chargé d'ombre,

Comme une tache sombre.

Importune et noircit l'azur brillant des mers.

Dans le courant de cette même année 1812, il l'ut nommé receveur de l'enregistrement et des domaines à Vincennes, et, lors des sièges mémorables de 1814 et 1815, il se trouva enfermé dans la forteresse avec le brave général Daumesnil, auquel il rendit d'importants serftees et dont il devint l'intime ami. — On sait que, potff ne pas livrer aux troupes alliées l'immense matériel de guerre accumulé à Vincennes, Daumesnil feignit de ne point reconnaître le gouvernement nouveau, et laissa flotter sur le donjon le drapeau tricolore de l'Empire ; d'où la nécessité du siège. Les ministres devaient, bien entendu, désavouer hautement la conduite

du général et dissimuler le mieux possible leur complieité. Quant à Daumesnil, il comptait sincèrement, une fois le tour joué et les Prussiens partis, remettre au roi Louis XVIII les trésors qu'il aurait sauvés.

Mais il fallait instruire le pouvoir des motifs de cette résistance : ce n'était pas chose facile ; Emile Deschamps s'en chargea. Il sortit du fort, franchit adroitement les lignes ennemies, courut chez le général Maison, chez le général Gouvion Saint-Cyr, leur expliqua la conduite du commandant de place, les fit entrer dans ses vues, et revint au château avec l'assurance qu'on saurait gré à Daumesnil de sa rébellion simulée. — Le plan réussit à merveille, et Vincennes ne se rendit qu'au Roi.

Mais le gouvernement oublia ses promesses. Soupçonné de fidélité à L'Empire, Daumesnil n'attendit pas longtemps sa destitution. On la lui notifia le jour même où Emile Deschamps lui offrait, au nom des Habitants de Vincennes, une épée d'honneur. — Cette démarche était absolument étrangère à la politique, et le hasard seul l'avait l'ait coïncider a\ee la disgrâce officielle. Néanmoins, la police voulut 3 voir une ma-

nifestation bonapartiste. L'auteur de la Paix conquise fut arrêté, interrogé, soumis à une enquête minutieuse, et s'en vengea, comme un poëte de la Fronde, par des couplets (l).

Revenu à Paris, dans l'administration centrale, il put se livrer sans contrainte à ses goûts et à ses amitiés littéraires (2).

Deux succès dramatiques obtenus coup sur coup le rendirent presque célèbre. Sehnours de Florian, comédie en trois actes et en vers, écrite en collaboration avec de Latouche, fut jouée pour la première fois au théâtre Favart, le 3 juin 1818. Le parterre demanda l'auteur. Nos timides poètes se mirent ù crier des coulisses :

— Ne nous nommez pas ! ne nous nommez pas !

— Alors, dit le régisseur, quels pseudonymes choisissez-vous?

— Les premiers venus, Bernard frères!

[l] Voir pour cet épisode l'excellente biographie de Mirecourt.

(2) Il se maria à Paris vers la fin de 1820. — Madame Emile Deschamps est morte en 1855*

Cependant, le tumulte et les trépignements redoublaient, et le rideau se leva avant que le pauvre i seur eût eu le temps de se recueillir et de préparer s.»n discours.

— Messieurs, dit-il en se reculant à grandes enjambées vers le fond du théâtre, la pièce que nuus avons eu l'honneur de représenter devant vous est de messieurs les premiers venus frères.

Et de rire! — Quelques mois après, Emile Deschamps, de société encore avec M. de Latouche, donna à l'Odéon le Tour de fureur, un seul acte envers, qui eut un succès de vogue, jusqu'à cent représentations. Cette petite comédie, lestement écrite, en vers de bon aloi, bien rimes, était une nouveauté littéraire, un avant-gout léger de la renaissance prochaine. Il y était question d'auteurs, d'acteurs et de journalistes. Les partisans de l'imitation classique tirent semblant <!e croire, afin de justifiée leur approbation, que le jeune poète et. son collaborateur B'étaienl inspirés du lf< rewt galant de Boursault. 11 fallait bien qu'ils trouvassent à appliquer leurs théories de maîtres d'écriture, a la même époque, M. Finnin Didol De proposaitril

pas pour modèle à Lamartine l'illustre Lancival î Cependant cette bluette, loin d'être un pastiche, a fourni plus tard à Casimir Delavigne l'idée de ses Comédiens. Voici en peu de mots de quoi il s'agit : on apprend qu'une grande tragédie, Philopirmcn, œuvre d'un poëte de dix-sept ans, va être jouée au Théâtre- Français. Là-dessus, une jeune fille s'est déjà monté la tête pour l'intéressant jouvenceau. — Mais ce qu'elle ne sait pas, ce qu'il ne faut pas qu'elle sache pour que cet agréable imbroglio soit mené à bonne fin, c'est que Philopœmen a attendu plus de quarante ans dans les cartons son Tour de faveur, et que le précoce auteur de cette tragédie est aujourd'hui un vieillard de soixante ans au moins, lequel a eu tout le temps d'oublier ce lointain péché de jeunesse. Il a fait fortune dans le commerce, hélas! et les ans, et les grossiers travaux, l'ont déforme au moral comme au physique. Heureusement, ce personnage, qui se trouve être l'ami intime du père de notre amoureuse, a un fils, jeune officier à demi-solde, récemment licencie :

Il était militaire avant qu'on fit la patx<

SUR EMILE DESCHAMPS j:

Ce vers bien simple, qui faisait allusion à l'armée de la Loire, était toujours, paraît-il, couvert d'applaudissements. On prévoit le dénoùment. Le beau cavalier, depuis longtemps épris de la jeune fille, se révèle au moment précis où l'auteur de Philopœmcn apparaît dans sa désolante réalité ; — et la comédie se termine, suivant les règles du vrai théâtre comique, par un bon mariage bourgeois.

Il fallait entendre Emile Deschamps s'effacer luimême dans cette collaboration pour faire plus belle la part de M. de Latouchc ! — Par exemple, on aurait eu tort d'en croire un mot : c'était pure modestie. Est-ce que le talent, le style et la manière du traducteur de Macbeth ne sont pas partout reconnaissables Mans cette jolie comédie? De Latouche n'a guère travaillé qu'ail plan et à la disposition générale des scènes. Les quelques ouvrages qu'il a laissés témoignent à cet égard contre lui.

Pas de succès notable à constater entre 1818 et 1823. A partir de cette date, on voit poindre le romantisme. La Muse française est fondée. Emile Deschamps y publie quelques poésies qui se retrouveront plus tard dans les Études, et un grand nombre de fantaisies en prose très-remarquées : la Double Confidence, ['Enlèvement, René-Paul et Paul-René, Effet de brouillard, Mea eulpa, Appartement éi louer, Bains publics, le Manuscrit en voyage. — C'est également dans la Muse française que parut, avant 1824, un article intitulé : La guerre en temps de pair, où déjà le porte faisait hautement sa profession de foi romantique. — Presque toutes ces charmantes pages ont été réunies en volume et pu-

hliées vers 1820, sous le titre un peu naïf de : Le Jeun<- Moraliste du xixe siècle.

Nous arrivons enfin à cette glorieuse année 1828 ()), qui est bien la date culminante de la période romantique, et à laquelle se rapporte la publication du plus important ouvrage d'Emile Deschamps , les Études françaises et étrangèreê. — Depuis longtemps on l'attendait. I/auteur de Selmours et du Tour <J> fa\ > m- « tait désigné dans les salons, et surtout dans ce petit monde heureux et choisi où vivaient entre eux les poètes, comme une des espérances de l'avenir littéraire du siècle. Aussi, l'apparition de ce livre qui contenait, sous forme de préface, un hardi manifeste en faveur des nouvelles théories littéraires, ne manqua pas de soulever des tempêtes dans la critique. Furieusement attaqué d'une part, fermement défendu de l'autre, il

(î) M. df Martignac venail d'entrer au ministère, On siit avec quelle rare intelligence cet illustre bomme d'Étal protégeait et encourageail les lettres. Il donna une pension à Pichald, l'auteur injustement oublié de /.- midat, et décora Emile Deschamps, qui devint et resta toujours son plus fidèle ami .

fut l'occasion d'une de ces batailles à la Hernani, qui

resteront légendaires.

Cependant, sans y prendre garde, Emile Deschamps avait cruellement blessé le meilleur de ses amis, en déclarant qu'il ne reconnaissait que trois véritables poètes français : Victor Hugo, Lamartine et Alfred de Vigny. — L'illustre auteur de Saùl, alors à l'apogée d'une réputation que nous ne comprenons plus ,guère aujourd'hui, homme en tout cas supérieur à ses œuvres, et véritable personnage littéraire, Alexandre Soumet n'était pas nommé. Il ne se plaignit pas de cet oubli qui lui parut une injustice, mais il s'en vengea de façon à inspirer les plus vifs regrets, et presque des remords à Emile Deschamps. — Ayant à rendre compte des Études françaises et étrangères, il m salua affectueusement l'heureux succès, fit du livre une longue et très-bienveillante analyse, et enfin résuma toutes ses louanges par ce trait : « M. Emile Deschamps est désormais obligé de reconnaître qu'il y a aujourd'hui plus de trois poètes en France. »

A partir de 1831, Emile Deschamps a cessé, je ne sais tn>p pourquoi, de réimprimer, à chaque édition

nouvelle, la préface des Études. Il était sans cloute inutile de défendre encore, après son triomphe, la cause du Romantisme; mais l'intérêt littéraire survivait au mérite de l'à-propos, et l'auteur des Étud devait pas être en cela plus modeste que l'auteur de Cromweli.

Cette préface charmante valut à Emile Deschamps l'amitié de Gœthe : « Je vous prie d'assurer M. Emile Deschamps, écrivait-il à David d'Angers, qu'il m'a fait un grand cadeau par sa préface, parce que, très-attentif à la marche de la littérature française nouvelle et renouvelée, je fais mon profit de l'aperçu qu'il en présente avec grande sagesse et modération ; ce qui m'est d'autant plus facile, que je trouve le contenu de son beau discours parfaitement en harmonie avec ma conviction qu'il éclaire et confirme encore... »

Quelque temps après, s'adressant cette fois à l'auteur des Études lui-même, Gœthe l'appelait sou ckflr compatriote : « Dans l'ordre intellectuel, disail-il, le> patries ne s'étendent pas horizontalement comme sur une carte, et ne sont pas déterminées par «les frontières de convention; elles se superposent, au con-

traire, par larges couches sociales, qui sont comme l'enveloppe idéale du monde, et où se rencontrent, sans distinction de nationalité, de mœurs ou de langage, les intelligences de même nature et de même valeur. — Nous sommes, vous et moi, de la patrie des poëtes. »

Je voudrais. — mais l'espace me manque, — donner ici quelques extraits de ce rare volume. Les romances sur Rodrigue, dernier roi des Goths, sont de magnifiques fragments d'épopée lyrique, d'une poésie moins élevée, sans doute, que celle des Orientales et de la Légende des siècles, mais d'une versification infiniment plus correcte, plus harmonieuse et plus variée. — Le poëme de la Cloche [l] avait été déclaré intraduisible par madame de Staël : Emile Deschamps n'en a pas moins admirablement compris et exprimé cette œuvre étrange, toute hérissée de termes techniques. La Fiancée de Corintlu, /'É[>iti< aux mânes de Joseph Delorme, le Sonnet de Mort fontaine, sont de petits chefs-d'œuvre dignes de figurer dans une anthologie. — Est-il pos-

(1) De Schiller.

sible pourtant de ne rien citer? — Je prends au hasard quelques vers de la Cloche :

Sous la forêt où glisse une pâle lumière, 0 voyageur, hâtez vos pas vers la chaumière. L'angelus des hameaux retentit dans les airs; Le filet allongé pend sur les Ilots déserts; L'agneau devant les chiens vers le bercail se sauve ; Le troupeau des grands bœufs, au front large, au poil

[fauve, S'arrache, en mugissant, aux délices des prés.

Que le chœur de la danse à pas joyeux s'approche! "Venez tous pour donner le baptême à la cloche; Cherchons-lui quelque nom propice et gracieux, Baptisons-la du nom de la reine des deux. Balancée au-dessus de la verte campagne, Que sa bruyante joie ou sa plainte accompagne Les scènes de la vie en leurs jeux inconstants : Qu'elle soit dans les airs comme une voix du temps! Que le temps, mesuré dans sa haute demeure, De son aile, en fuyant, la touche, heure par heur.' , Aux voluptés du crime apportant le remord, Qu'elle enseigne aux humains qu'ils sont nés pour la mort.

El que tOUt ici-bas s'évanouit et passe

Comme sa voix qui roule et s'éteint dans L'espace!

Le long cable noueux, de son lit souterrain, Arrache lentement la cloche aux lianes d'airain.

Oh ! qu'elle monte en reine à la voûte immortelle l Elle monte, elle plane, amis, et puisse-t-elle, Dissipant dans nos deux les nuages épais, De son premier accent nous proclamer la Paix !

A côté des Études françaises et étrangères, il faut placer, comme se rapportant à peu près à la même époque, et comme ayant contribué, dans une mesure presque égale, à la réputation d'Emile Deschamps, lesdeux célèbres traductions de Macbeth et de Roméo. Il avait d'abord écrit ce dernier drame en collaboration avec Alfred de Vigny ; il le refit plus tard entièrement, ne conservant de la traduction primitive que ce qui. lui appartenait en propre.-

Roméo et Macbeth étaient déjà reçus au Théâtre- Français, quand Alfred de Vigny y fit représenter Othello. La pièce n'eut aucun succès et porta malheur aux deux autres, pour lesquelles on craignit un sort pareil et qu'on n'osa pas jouer.

Emile Deschamps ne se décida à les publier qu'en 1844. Cette édition est aujourd'hui complètement épuisée. On y trouve une préface très-intéressante, des notes, des commentaires, une biographie de Shakes-

peare et de très-curieuses notices sur les héros ou héroïnes de chaque drame.

Cependant, quatre ans après, en 1848, les sociétaires de l'Odéon eurent l'idée de monter Macbeth, qui fut jout:, avec quelques coupures et arrangements de détail, le 23 octobre de la môme année. Les représentations se suivirent sans relâche pendant plusieurs mois.

Cette traduction de Macbeth, irréprochable au point de vue de la langue et de la versification, a paru, à de certains critiques, trop peu exacte et fidèle. On a reproché au poète les ingénieuses combinaisons auxquelles il a du recourir pour réduire le sujet a. de justes proportions théâtrales : — changements dans l'ordre des scènes, suppression de personnages inutiles, etc. Il n'a fait, en somme, qu'élaguer Légèrement, avec précaution et respect, cette œuvre exubérante el touffue. Les comédiens anglais ont, avant lui. compris la nécessité de modifier le plan du drame pour en rendre Inintelligence et la présentation plus faciles. Ces licences sont consacrées par la tradition et par l'exemple de Shakespeare lui-même.

Il est vrai que, dans les grands morceaux, dans les longs fragments qu'il conserve tout entiers, le traducteur s'est vu forcé trop souvent de subordonner le sens à la forme; mais pour traduire autrement, il eût fallu traduire en prose.

En effet, les beautés d'une langue ne correspondent pas nécessairement à des beautés analogues dans l'autre langue. Il faut ajouter ici l'équivalent de ce qu'on a retranché là, et ces compensations ne sont possibles que de poëte à poëte. Emile Deschamps y réussit merveilleusement. S'il ne lui arrive pas toujours de traduire par un très-beau vers une très-belle pensée de l'original, souvent, en revanche, il sait revêtir de sa propre poésie une idée médiocre ou incolore. Il n'a voulu être que le traducteur, et il a été le collaborateur de Shakespeare. Je conseille à ceux qui peuvent lire l'auteur de Macbeth dans sa langue de rapprocher du texte anglais le fragment que voici :

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