‹ Notice sur Émile DeschampsChapitre 4 sur 4 · A UNE MÈRE QUI PLEURE · texte numérisé non relu

A UNE MÈRE QUI PLEURE

Comme un voleur de nuit chez vous la mort avide S'est glissée; et voilà qu'il dort sous le gazon, Le beau petit entant, lui qui, dans la maison, Tenait si peu de place et laisse un si grand vide !

Quand le fil de nos jours lentement se dévide Sur le fuseau fatal, et que notre toison Tombe, mûre et jaunie à l'arrière saison, Insensé qui se plaint du fossoyeur livide!...

Mais qui donc avec vous, qui ne gémirait pas, Voyant que votre Abel se lasse au premier pas, (vHie son rire si vite en un râle se change?...

Pourtant, réfléchissons que Dieu dut bien l'aimer,

Puisqu'il le prend à l'âge où, sans le transformer, De reniant rose et blond il va se faire un ange!...

Les œuvres posthumes nous révéleront une période peu connue de la vie d'Emile Deschamps. — il fut atteint, presque en même temps que son frère Antony

mais à un degré moins intense, d'une sorte de maladie

noire (1), qui ne fit qu'exciter chez lui la faculté poétique. Il a exprimé l'état de son âme en des vers d'une tristesse résignée et pénétrante. Ces Lamento, où le sentiment religieux domine et que le poëte croyait être ses dernières paroles, seront lus par nous tous avec un bien vif et douloureux intérêt.

On a souvent reproché à notre poëte de s'être trop livré au monde et d'avoir dépensé son esprit et son talent en menue monnaie. Nous laisserons sur ce sujet la parole à M. Paul Juillerat (2). — « Emile Deschamps, dit-il, a succombé au danger inséparable des brillantes facultés qui le prédesti-

(1) Le phénomène de seconde vue dont nous avons parlé plus haut se trouve en partie confirmé par cette singulière maladie, et tient sans doute aux mêmes causes physiologiques. Tout est possible de la part d'une intelligence aussi délicatement impressionnable que celle d'Emile Deschamps. Et d'ailleurs, comme il l'a très-bien dit quelque part : « Si l'homme ne croyait qu'à ce qu'il comprend, il ne croirait ni à Dieu, ni à lui-même, ni aux astres qui roulent, ni à l'herbe qui pousse. »

(2) M. Paul Juillerat a écrit une double notice sur Emile et Antony Deschamps, dans le recueil des Poètes français, publié chez Hachette par M. Eugène Crépet, C'est de là que nous avons tiré les quelques charmantes lignes qu'on va lire.

naient à devenir un des favoris de ce public des salons qui demande tant aux intelligences d'élite et qui leur rend si peu. Une fois entré dans ce milieu attrayant mais fatal à l'inspiration du poète qui vit surtout de solitude et de liberté, il n'a plus eu le courage d'en sortir. Son infatigable obligeance lui a interdit la retraite et le silence. Il lui a fallu prêter un concours incessant aux moindres solennités de la vie de cette société élégante dont il s'est laissé faire le poète officiel : aux œuvres de bienfaisance, ouvertures de crèches et de salles d'asile, concerts pour les pauvres, etc. On rencontre dans son dernier recueil jusqu'à des pièces de vers pour les distributions de prix et les fêtes des pensionnats de jeunes filles. Les vers d'album, les envois aux dames, les remercîments et félicitations aux confrères en Apollon, dans cette languides petits vers que les poètes se croient tenus de parier entre eux, fournissent aussi un trop vaste contingenta

cette édition On ne peut se défendre d'un regret

en voyant les riches eaux d'un tleuve se dissiper en ruisseaux. »

M. Paul Juillerat a certes raison; mais il eûl fallu,

cO NOTICE

en vérité, être bien ennemi de soi-même pour vouloir corriger le poëte de ses aimables défauts. S'il a trop aimé ses contemporains, la postérité aura seule le droit de s'en plaindre.

Il s'occupait uniquement à plaire; réceptions, visites, correspondances, absorbaient le meilleur de son temps. Sa porte était toujours ouverte, sa maison toujours pleine. « Il avait transporté partout ses généreuses habitudes d'hospitalité. Il recevait presque chez tout le monde. Avec son doux et fin sourire, il faisait les honneurs de chaque salon comme du sien (1). »

Il ne faudrait pas croire pourtant que cette bienveillance excessive, et dont il était si prodigue, le rendit incapable de sentiments plus solides et plus profonds; Alexandre Cosnard, son ami de trente-cinq ans, son disciple de prédilection, est là pour témoigner du contraire. — Sainte-Beuve parle quelque part de ces amis dévoués et inséparables, esprits pour ainsi dire jumeaux, qui sont chacun comme un autre exemplaire de la conscience et de l'àme de leur ami, « un exem-

(1) Henri de LacrateUe.

SUR EMILE DESCHÀÏUPS 5»1

•plaire delà plus ancienne édition, avec les corrections à la main, les marges entières précieuses et ce qu'on appelle en bibliographie les témoins (1). »

(l)M. Cosnard a dédié, en 1843, à Emile Descham] premières poésies (Tumulus). La dédicace, écrite en ?en admirables, a fait la réputation de son auteur. Elle s été insérée dans le recueil déjà cité di> M. Eugène Crépet, les Poètes français. Un second volume de poésies, Posthuma, t paru tout récemment sans nom d'auteur. Enfin, «1rs poëmes inédits, très-différents par Le ton el la forme de veux déjà publiés, attendent encore l'impression.

Dans le courant de 1848, Emile Deschamps, fatigué et malade, avait quitté Paris :

La ville sans raison, sans air et sans repos, Et sur qui tous les ans l'ange maudit secoue Quatre mois de poussière après huit mois de boue.

Il était venu se fixer à Versailles, où de toutes parts on accourut vers lui comme en pèlerinage. Il s'était créé la spécialité de poète consultant; sa clientèle de Paris était nombreuse ; elle lui resta fidèle dans sa retraite.

Il ne se formait pas de société littéraire entre jeunes gens, sans qu'on pensât tout de suite à lui en offrir la

NOTICE SUR EMILE DESCHAMPS ô-i

présidence. Depuis 1830 il y a toujours eu dans un petit coin de la littérature parisienne une jeu» Frartù , dont on ne pouvait faire partie qu'à la condition d'avoir vingt ans et d'être doue d'une grande surabondance d'illusions. Il a fallu qu'Emile Deschanips lut tour à tour, et bon gré mal gré, de toutes lesjeuft - France.

Il y a de cela bien peu d'armées, quelques rhétoriciens, appartenant aux divers lycées de Paris, avaient fondé une petite association calquée sur le cénacle. On y faisait des conférences, on y lisait des vers. L'un de nous fut chargé d'écrire à Emile Deschamps, qui voulut bien être membre correspondant et président honoraire! — Soyez certain que ce ne fut pas pour lui une sinécure. Il nous envoyait des poésies; il nous écrivait le plus sérieusement du monde des lettres pleines d'encouragements et d'éloges.

Et, puisque je me suis fait pour un instant l'historiographe de cette académie d'écoliers, je puis bien citer quelques fragments de la correspondance — absolument inédite, cela va sans dira — dent elle a été l'occasion :

« J'ai lu avec un vif intérêt le compte rendu de

vos séances. Il n'y a pas jusqu'à l'énergique animation de vos débats qui ne me plaise et ne m'affriande. C'est de la verve, c'est de la vie, c'est de la jeunesse! Tels nous étions lors du premier cénacle, de 1826 à 1830... »

« Quant à l'amitié que vous me témoignez, elle

s'explique par la mienne, qui est bien vive et bien franche. — Les sentiments prennent leur niveau, et l'on reçoit, en général, ce que l'on donne. »

« Puissiez-vous être ce qu'ont été les grands

d'entre nous, que j'admire de la même admiration qu'alors : Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset,. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve (1) ! Je n'ai cultivé la poésie qu'afin de mieux sentir et de plus applaudir la leur; — je suis resté littérairement et poétiquement fidèle à mes dieux; et je le proclame en toute

(1) Sainte-Beuve l'avait un peu oublié. FI s'en plaignait quelquefois, mais sans la moindre amertume. « Au reste,, ajoutait-il, il a été pour moi comme il est pour tous et pour tout. Ses affections sont aussi variables que sea Dpinions. — N'allez pas, pour cela, le croire plus indifférent on plus sceptique qu'un autre; il aprit naïvement. C'est un chien qui a changé trente-six fois de maître et de fidélité. »

SUR EMILE DESCHAMPS occasion, sans arrière-pensée étrangère à l'art. »

« Vous avez trop de rimes indigentes ou incolores (verbes ou épithètes), puis des répétitions de mots et quelques assonnances fâcheuses... »

« Prenez garde, je vous le répète, à certaines

rimes. Je suis intraitable sur ce point. Cherchez la rime riche et pittoresque : elle est le générateur du vers français (1).»

«....Merci de vos aimables \isites ! Hélas! je ne vais plus aux fêtes, il faut bien que les fêtes viennent à moi... »

« Vous avez la bonté de me parler de mes otomts

éparses. Mon Dieu, quant à mes poésies, nouvelles, romans et articles de genre, on n'en trouve plus que sur les quais de temps à autre. Cinq ou six éditions ont été entièrement épuisées, et voilà longtemps que

(1) « Musset a L'affectation et la pretention.de la négligence : il a voulu rompre avec l'école «lit*1* de la forme, dont il est sorti, et, eu rimant mal exprès, il a CPU DQUS donner une ruade. Sa ballade andalonse en certains endroits él ut très-bien rimée ; il l'a iirimèê après coup, de peur de ni' >utrer le bout de cocarde. Emile Deschamps, pendant ce temps-là, s'évertuait a re rimât les ballades de Moucrif.

Sua quemqm. »

w. : Soles et Pensres.)

je me propose de les reproduire dans mes œuvres complètes avec tout mon théâtre, et mes proses et poésies encore inédites. Mais les maladies, mais les chagrins et les complications de toutes sortes m'ont entravé, et cette lourde besogne, qui sera achevée pourtant, si je ne finis pas avant elle, se traîne lentement et péniblement (1). »

L'une des dernières lettres finit ainsi :

« Votre ami pour toujours, — est-ce pour longtemps?... »

J'ai surtout tenu à reproduire les passages trop rares dans toute cette correspondance, où le poëte nous a parlé de lui-même. Il fallait, pour l'y décider, l'interroger avec instance; et encore n'obtenait-on que de vagues et courtes réponses. Il justifiait admirablement cette remarque de la Bruyère :

« Un homme vain trouve son compte à dire du bien ou du mal de soi ; un homme modeste ne parle point de soi. »

(l) Deux mois avant sa mort, l'édition était prête. Ce recueil posthume, publié par la famille du poëte, va paraître chez Alphonse Lemerre.

Ses amis, du moins, ont parlé pour lui. Lamartine, déjà vieux, et plus disposé au blâme qu'à l'éloge, a écrit ces lignes que nous avons précieusement recueillies :

« C'est sans raison qu'on accusait madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à l'Académie française... Pourquoi n'eùt-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Emile Deschamps, ce Saint-Évremont charmant des salons de Paris... »

Et ailleurs :

« Emile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiées dans la science des lettres et dans la bonté fine du cœur. »

« Emile Deschamps — avait dit, il y a longtemps. Charles Nodier — tiendrait à l'Académie une place qu'on aime toujours à voir bien occupée, celle de l'homme de lettres et de l'homme du monde fondus dans une même personne. »

Pourtant, il ne fut pas nommé. L'Académie, qui l'ajournait sans cesse, I»' croyait, comme tout le monde d'ailleurs, assez jeune pour attendre.

Quant à moi, je l'ai toujours connu jeune, sauf peut-être durant la très-courte période de souffrance et de maladie qui a précédé sa mort. Le dimanche, à peine échappé du collège, j'accourais, comme un amoureux, frapper à l'ermitage de notre cher maître. Dans une petite salle à manger, éclairée comme une serre par un plafond vitré, et dont le papier de tenture, à nuances vives et fraîches, simulait gracieusement une tonnelle, deux couverts étaient mis sur une table étroite. De quel appétit nous déjeunions ! Vraiment le repas était exquis, mais l'esprit charmant du poète était bien un autre régal!

Ces matinées où l'on parlait littérature et poésie, et où l'on se moquait des vieux professeurs moroses, et des donneurs de pensums, avaient pour moi tout le rharme et tout le piquant attrait d'une fredaine.

Ce poëte de quatre-vingts ans était-il donc un vieillard, avec sa voix sonore, son jeune sourire, et cette abondante et fine chevelure qui semblait avoir prématurément blanchi? Fallait-il qu'il subit enfin la loi commune? Ne pouvait-il échapper aux misérables infirmités de l'extrême vieillesse, et sa

mort, quand l'heure inévitable sonnerait, devait-elle être autre chose que le tranquille départ d'une àme?

Nous avions tous cette illusion, mais lui ne se laissait point abuser. Bientôt ses forces diminuèrent, Ba vue s'affaiblit. Au commencement de cette déplorable année 1870, il était complètement aveugle. Nos désastres hâtèrent sa fin. Il est mort à Versailles, après une longue et douloureuse agonie, le 22 avril 1871, dans sa quatre-vingt unième année (1).

Ainsi s'est terminée une existence entièrement consacrée aux lettres, et qui resta toujours étrangère aux stériles agitations de la politique. Tandis que bien d'autres se faisaient les courtisans de la foule, ou briguaient les faveurs des gouvernements, lui, fidèle aui croyances de sa jeunesse, ne voulut être et ne fut jamais qu'un poète. Ce sera l'éternel honneur de Ba mémoire.

(1) Emile DeSChamps lui. durant sa vieillesse, et jusqu'à sa mort, entouré de soins infinis. Les amis «i la familledu poëte savent bien à quel pieux et fidèle dévouement nous rendons ici hommage, et à coup bût ils ne. nous pardonneraient point île L'avoir oublié.

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