RUE SOUFFLOT
Messieurs <*>,
POUR parler du professeur, de Tacadémicien, du savant illustre que la France vient de perdre, je n'ai aucun titre, et, succédant aux témoins autorisés (2) qui ont raconté déjà cette belle vie, je me
(1) La présente Notice a été lue, le 27 noyembre 1885, dans une séance de la Société archéologique et historique de TOrléanais, à laquelle M. Egger appartenait comme membre honoraire. Les membres des deux autres sociétés savantes d'Orléans (la Société d'agriculture, sciences, belles-lettres et arts, et l'Académie de Sainte-Croix), dont M. Egger faisait également partie, les autorités universitaires et les professeurs du lycée, avaient été conviés et ont assisté à cette lecture. La séance était présidée pai* M. Gustave Baguenault de Puchesse, docteur es lettres, ancien élève et ami de M. Egger, et Président de la Société archéologique. La famille de M. Egger était représentée par le second fils de rillustre helléniste, M. Max Egger, professeur au collège Stanislas.
(2) Voyez, vers la fin de cette Notice, la liste des discours prononcés aux obsèques de M. Egger.
h&te d'invoquer ma seule excuse : c*esl d'avoir été jadis, à TËcole normale, un de ceux auxquels M. Ëgger a ouvert la voie, qu'il a conseillés et soutenus plus tard dans des travaux auxquels il n'a pas dédaigné de s'associer^ un de ceux surtout qui ont connu son bon cœur et joui de son amitié. Ai-je besoin de dire que je ne prétends pas â retracer en détail une existence si remplie, ni à porter un jugement sur tant de travaux dans des directions si diverses? Le simple exposé de ce qu'a fait, tenté ou conseillé M. Egger suffira sans doute à intéresser le lecteur, et je m'assure qu'après avoir pénétré dans son intimité, ceux qui ne connaissent en lui que l'homme public conviendront que l'homme privé n'est pas moins digne de respect, et qu'une telle vie mérite d'être offerte en exemple.
Pour nous d'ailleurs, Orléanais, M. Egger est presque un compatriote. Son père était originaire d'Orléans, qu'une partie de sa famille habite encore. Lui-même y vint plusieurs fois dans sa jeunesse et y contracta des relations qu'il ne cessa d'entretenir, qu'il étendit même par la suite. Enfin membre de nos trois sociétés savantes, il s'honorait de ce lien nouveau qui le rattachait plus étroitement encore à la ville paternelle. Je n'ai pas ft rappeler qu'en 1864 la Société archéologique, sur la proposition et grâce aux libéralités, devenues maintenant perpétuelles, d'un de ses membres (1), décida la création d'un concours quinquennal à la suite duquel seraient décernées des récompenses. C'est M. Egger
(i) M. Boucher de Molandon, membre et à plusieurs reprises Président de la Société archéologique, membre et ancien Président de TAcadémie de Sainte-Croix, bien connu par ses dons généreux à la Société archéologique.
qui vint présider la séance solennelle où furent proclamés, en 1869) le 8 mai (notre date sainte, la date commémorative de notre Jeanne d'Arc), les résultats du premier de ces concours. Bien que ce souvenir date de tei^e ans, plus d'un parmi nous se rappelle l'allocution charmante où M. Egger loua le zèle de ceux qu'il appelait ses confrères pour l'étude des inscriptions, des chartes, de tous les documents authentiques, étude facile dans une cité où les collections renommées ne sont pas rares (1) et où de généreuses donations ont fait de notre dépôt public un des plus riches musées provinciaux (2). Nous l'avons revu deux fois depuis : en 1876, encore le 8 mai; il nous parla d'antiquités, comme toujours, nous adjurant de recueillir avec un soin pieux nos vieux mots Orléanais, ces débris d'un passé qui se survit dans les noms de nos rues ou de nos églises, et dans le parler de nos campagnes. « Un peu Orléanais par ma naissance (et j'aime â m'en faire honneur)^ nous disait^il, je ne parcours pas ce pays sans y relever dans la bouche du peuplé quelques-uns de ces mots qu'on regrette de voir tomber d'usage parmi les gens du monde poli (3). p
(1) Il suffira de citer celleâ de M. l'abbé Desnoyers, vicaire général, membre de nos trois sociétés savantes, plusieurs fois Président de la Société archéologique (voy. la note suivante), et les collections de livres, de monnaies et de médailles de M. Louis Jarry, membre de nos trois sociétés savantes.
(S) M. Tabbé Desnoyert a fait don à notre ville, en 1868, d'une collection de livres aigourd'hui déposée à la Bibliothèque publique, et, plut tard, d'une collection d'olgett d'art maintenant exposée dans les salles du Musée historique.
(8) S. ËGOBR, Tradition et Réformée^ p. 223. Les deux autres allôcoiionsy du 8 mai 1860 et du 8 mai 1880, ont été également reoueillies
Comment furent accueillis ses conseils, donnés avec tant d'esprit et de bonne grâce, je n'ai pas à vous en faire souvenir. Une dernière fois il a reparu parmi nous^ en 1880, le 8 mai toujours. L'âge était venu ; avec Tôge les infirmités, hélas ! nous le retrouvions aveugle ! et avec les infirmités bien des chagrins. Il nous parla encore, toujours avec la même bonne grâce, mais plus sérieuse, presque grave, oserais-je dire avec un accent de tristesse? 11 nous félicita de notre culte constant pour les antiquités, souhaitant que Tétude n'en fût jamais séparée de celle des lettres proprement dites. Nous aurions dû le revoir cette année â notre dernier concours. Pour la première fois, et malgré d'instantes et affectueuses sollicitations, nous avons été privés de sa présence. La Société du moins sait ce qu'elle doit à l'homme éminent qui comptait dans son sein plus d'un ami personnel, et qui lui a donné tant de marques d'affection : elle recueillera son souvenir, n'oubliant pas que, si ce Musée dont je parlais tout à l'heure conserve son image (1), c'est à nous, qui l'avons entendu jadis et applaudi, de garder vivants au fond de nos cœurs sa spirituelle et cordiale parole, non moins que les enseignements précieux de sa vie.
Emile Egger, ainsi désigné sur l'acte de l 'état-civil, ei prénommé Auguste-Emile sur l'acte de baptême (2),
in extenso par M. Egger dans le même ouvrage, p. 208 et soi?, et p. 225 et suiv.
(i) Le musée d'Orléans possède le buste de M. Egger par M. Gougnj, de Versailles.
(2) Quelques-uns de ses premiers ouvrages, par exemple le Latini sermonis vetustioris Reliquiae selectœ (février 1843), V Epigraphices grsecœ Specimina selecta (1844), portent comme nom d'auteur À. E. Egger. De bonne beure, M. Egger prit Tbabitude de ne signer
naquit à Paris, le 18 juillet 1813, d'une famille devenue française, mais originaire de Carinthie en Autriche (1). Son arrière-grand-père, maître tailleur à Strassburg, petite localité aujourd'hui de 2,000 âmes environ, à 30 kilomètres nord de Klagenfurt, avait eu au moins (2) quatre enfants : un fils, Maximilien Egger, vraisemblablement l'aîné de la famille, né vers 1746, qui vint s'établir en France vers 1764, et trois filles qui se marièrent dans leur pays, et dont la descendance existe encore, disséminée à Vienne, à Gratz, à Tropau et à Klagenfurt. Comme dans beaucoup de familles nombreuses, la fortune de ces quatre enfants a été bien diverse. Tandis que les deux sœurs cadettes se mariaient à des maîtres tailleurs, Taînée épousait en 1775 un docteur en médecine nommé Vest, que l'empereur Joseph II anoblit en 1782, et dont un fils, le docteur Lorenz Otto von Vest, fut lui-même un médecin renommé. En 1875 il restait de la descendance de cette aînée un grand nombre de petits-enfants et plusieurs arrière -petits-enfants, dont cinq mineurs sous la tutelle d'un capitaine autrichien, leur parent, qui avait fait la campagne du Mexique
que de son prénom d'Emile, le seul sous lequel il soit en général connu.
(i) Les renseignements qui concernent les origines de M. Egger sont empruntés à des papiei*s de famille, en particulier à des notes de la main de M. Egger, et que Mn« Egger a bien voulu me communiquer.
(2) Une lettre de Marie- Anne de Vest, sœur de Maximilien, à sa belle-sœur, Marguerite Bellanger (13 janvier 1805), parle de deux autres frères d'ailleurs inconnus. Les dates qui suivent semblent résulter de renseignements fournis par la même lettre. M. Egger, dans ses notes biographiques, dit simplement, et sans doute d'après des souvenirs vagues, que son grand-père «c vint s'établir vers 1770 en France ».
avec rinfortuné Maximilien. La seconde fîUe eut quatre enfants, dont un devint prélat (abbé mitre) des Bé* nédictins de Saint-Paul à Klagenfurt. La troisième n'a pas laissé de postérité connue. Quant au fils émigré, c'est ô Orléans qu'il était venu se fixer, d'abord comme ouvrier, puis comme maître tailleur. Après la mort d'une première femme, il s'y remaria le 25 janvier 1774 avec une Orléanaise, Marguerite Bellanger. De ce mariage, qui fût célébré à l'église Saint-Pierre-Ensentelée (1), naquirent six enfants, quatre filles et deux fils.
Le père, très estimé, et qui était un homme d'ordre et de sens, autant qu'on peut l'induire de sa correspondance, avait un bon atelier, rue d'Illiers, au n® 121 d'alors (2), dans la maison portant aujourd'hui le n^ 14 et où demeure notre confrère M. Chouppe. C'est là que sont nés les six enfants. M"** Chouppe, qui habitait la maison contiguô (n*^ 16 d'aujourd'hui), avait connu particulièrement la famille Egger, et, lorsque plus tard les membres de cette famille se dispersèrent, elle conserva des relations avec eux, surtout avec le père et une des tantes de M. Egger. Maximilien mourut en 1804, laissant aux siens une modeste aisance. De ses six enfants, trois au moins se trouvent représentés encore aujourd'hui. Taillée par une fille, septuagénaire et aveugle, à Versailles; une autre par une fille aussi, octogénaire et depuis peu paralytique, à Orléans, et dont les descendants sont également Orléanais; un troisième en-
(1) Proprement : a Saint-Pierre en sente lée » (in aemita lata).
(2) Cette indication résulte d'une lettre adressée de Paris, le 15 nivôse an XIII (5 janvier iS05), par Jean de Vest, fils atné de Marie- Anne de Vest, à sa tante Mar^erite Bellanger, veuve de Maximilien Egger.
fant, le second par ordre de primogéniture (1), était un fils, Gaston-Maximilien, né le 14 août 1779, baptisé 6 la même église Saint-Pierre-Ensentelée, et qui fut le père du célèbre helléniste. Gaston-Maximilien fut placé dans un collège d'Orléans, où il commença des classes que la Révolution interrompit ; mais il garda toujours le goût de Tétude sans pouvoir presque jamais s'y livrer librement. Soustrait au service militaire, grâce aux sacrifices que son père s'imposa pour le faire remplacer, il alla en 1797 se fixer à Paris, où il épousa, le i^^ octobre 1802, Anne-Victurnienne Décors, et où il ne tarda pas 6 s'établir comme tapissier. De son mariage il eut, lui aussi, six enfants, trois garçons et trois filles. Quatre moururent jeunes. Seuls, Emile et sa sœur, Anne-Ida, plus ôgée de quatre ans et demi (elle était née le 30 décembre 1808), devaient survivre ô leur père. Ce père était un homme remarquablement doué ; dessinateur habile et d'un goût délicat pour les travaux de sa profession, il a laissé, paraît-il, des modèles charmants de meubles et de tentures; par surcroit, d'un esprit inventif, et, selon l'expression de M. Egger, de « quelque génie pour la mécanique » (2). Des notes autographes de son fils assurent qu'il avait apporté certains perfectionnements à
(1) Dans ses notes autobiographiques, datées de 1854, M. Egger a écrit : c Mon grand-père eut plusieurs enfants, dont mon père était Tatné. » Soit oubli, soit méprise sur les dates de naissance, ce renseignement est inexact, à moins qu'on n'entende c le ûls aîné ». D'un tableau généalogique dressé avec un grand soin par M^t Egger sur des indications envoyées d'Autriche, en 1875, par un ami de la famille, il résulte que le premier enfant fut une flUe née en 1776, et qui mourut en 1842; Gaston-Maximilien, né en 1779, fut le second.
(2) Le papier dans l'antiquité et dans les temps modêmes, par
des appareils orthopédiques; il s'occupait aussi de la direction des ballons; surtout il avait imaginé un système pour la construction des tentes mobiles qui fut admis à l'Exposition des produits de l'industrie en 1827. Les jours de congé, le fils allait assister le père sous la tente-modèle exposée dans la cour du Louvre (1). Parfois même, suppléant l'inventeur absent, il expliquait au public le mécanisme de l'appareil. On voit qu'il fit jeune son apprentissage de professeur. Ce souvenir a dû se représenter souvent à son esprit, lorsque, plus tard, nous menant de l'École normale à ce même Louvre pour nous faire admirer quelque statue ou déchiffrer quelque inscription récemment acquise, il se voyait suivi dans les salles par les visiteurs qui se joignaient à notre petit groupe. En 1830, nouvelle invention : il s'agit d'un moteur à vent d'un mécanisme ingénieux et simple, au dire du fils, qui en a conservé les dessins et l'explication manuscrite. Malheureusement, et comme tant d'inventeurs, notre compatriote poussait le désintéressement jusqu'à l'imprudence : il n'avait pas pris de brevet pour ses appareils d'orthopédie ; pour son moteur à vent, il contracta avec un capitaliste des engagements qui ne lui furent pas avantageux. Même dans la direction de son commerce, universellement aimé et estimé de ses confrères aussi bien que de sa clientèle, il semble avoir apporté, comme Ta écrit son fils, avec une probité sévère, une médiocre
£. Egger, Paris, 1866 (page 44). Dans ses notes autobiographiques M. Egger a écrit de même : <( Avec une vive prédilection pour la mécanique et la physique, où il apportait un véritable génie d'inventeur, etc. 1
(i) Elle a été déposée avec les dessins et les notes explicatives au Conservatoire des arts et métiers.
aptitude. Plus qu'à demi ruiné, en 1815, par le départ d'un grand fonctionnaire de l'Empire auquel il avait fourni un ameublement somptueux qui ne fut pas payé, il avait beau donner tout le jour aux soins de sa profession, et le soir, à dix ou onze heures, c'est son fils qui l'atteste, « reprendre le crayon, la plume et le compas pour tracer des plans, faire des calculs et mettre au net les projets dont sa tête était sans cesse occupée », il n'avançait pas. Sa santé s'épuisait dans cette lutte continue. L'excès de travail, la déception que lui causa le succès insuffisant de son système de tentes dont les dépenses furent à peine couvertes, enfin le chagrin de ses démêlés au sujet du moteur à vent, déterminèrent une maladie longue et douloureuse qui l'emporta à l'ôge de cinquante ans, le 30 avril 1830. Cette période d'épreuves avait laissé dans l'esprit du fils, devenu jeune homme, une impression pénible qui ne s'effaça jamais. « C'est un des plus tristes souvenirs de ma vie, a-t-il écrit dans ses notes, mais un des plus nobles aussi ; car je ne songe pas sans quelque orgueil à cette généreuse confiance de rinventeur (1), » qui croyait assurer l'honneur de son nom et l'indépendance de sa famille.
Le père mort laissait dans la gêne sa veuve et les deux seuls enfants survivants, la fille, alors âgée de vingt-deux ans, et son frère, qui en avait dix-sept à peine. Avant tout il fallait pourvoir aux nécessités de la vie. La fille avait appris la peinture, et si l'on se reporte aux temps éloignés où nous placent ces événements de famille, et qu'on se rappelle en quel discrédit était alors dans certaines classes la profession d'artiste, on sera frappé que les parents aient songé pour leur fille
(i) Notes autobiographiques.
à lui réserver ce moyen d'assurer son avenir; mais le goût de l'étude, des arts, des lettres fut toujours en honneur dans cette famille dont le chef, on l'a vu, n'était assurément pas un esprit vulgaire. Quoi qu'il en soit, la jeune artiste se mit courageusement à l'œuvre. Elle avait reçu les leçons du célèbre Redouté. Entre plusieurs de ses tableaux, M. Chouppe possède encore le premier qu'elle ait peint dans l'atelier du mattre> une simple rose. Elle était d'ailleurs réputée comme l'une de ses meilleures élèves. Un témoignage du temps (1), que confirment les souvenirs de familles orléanaises qui l'ont connue, nous apprend qu'elle avait du goût et du talent, et que ses productions furent souvent remarquées aux expositions annuelles du Louvre : à ceux qui ont fréquenté plus tard la maison de M. Egger, où se voient encore plusieurs tableaux de sa sœur, ces marques d'estime paraîtront sans doute justifiées. Tout en produisant, elle donnait des leçons de peinture dans des pensions de jeunes filles, dans des familles riches; elle en donna à M*"® Villemain : elle contribua ainsi, par le produit de ses leçons et la vente de tableaux de fleurs, à introduire quelques
(1) A roccasion d'une pièce de vers intitulée : Les cinq petits tahleaiuc de ma chambre, et qui commence ainsi :
Trois clochettes d'Ida^ bouquet délicieux, Toujours plein de fraîcheur, que la rosée inonde; Un beau myosotis, fleur de TAme et des yeux,
Fauteur, Charles Auguste Chopin, dont il sera question plus loin dans cette Notice, scoute en note : « Volubilis, peint par W^^ Ida Egçer, jeune talent enlevé à la peinture par une mort prématurée, et dont les productions ont été souvent remarquées au Louvre. x> Le Myosotis du dernier vers était un Bouquet d* après Redouté, {Au coin du feu. Paris, imprimerie Crapelet, janvier 1844, p. 95.)
ressources dans la maison. M. Egger cloute qu'elle était un modèle de grôce et de vertu, et nous verrons qu'en effet elle fut la plus tendre des soeurs et la plus dévouée.
Quant au fîls, il avait sans doute montré tout enfant de la bonne volonté et d'heureuses dispositions pour Tétude; car il aimait à raconter qu'un vieil ami de sa famille, parlant de lui (il avait alors sept ans), disait â ses parents : « Voilà un petit gaillard qu'il faut faire travailler ; il sera un jour pair de France. » — « Depuis ce temps, ajoutait gaiement M. Egger, trois Chambres de pairs ont passé sous le pont, et je n'ai fait partie d'aucun de ces naufrages. ï> Le vieil ami s'était-il à ce point trompé? Il y a des pairies de plus d'une sorte, et celle de la république des lettres n'a jamais été la moins enviée, ni peut-être la moins enviable; elle ne passe pas, dans tous les cas, pour la plus accessible. Ce qui est sûr, c'est que le conseil fut suivi : les parents hésitaient & y faire honneur; mais l'enfant avait une tante, Ânne-Élisabeth, née à Orléans en 1789, qui mourut & Paris en 1849, et qui aimait Tétude comme presque tous les membres de sa famille. Elle était alors directrice d'études dans la pension très florissante de M"*® Place, rue de Vaugirard. C'était une personne excellente, aimée et vénérée de ses élèves, et que sa bonté avait fait surnommer a Maman Egger y> : j'en ai recueilli le témoignage jusqu'à Orléans dans la famille Gombault et près de nos confrères, MM. Tranchau et Chouppe. Sur ses instances, l'enfant fut placé au collège Saint-Louis, dont il suivit les cours comme externe depuis 1823 ; il y fut bientôt renommé comme l'un des meilleurs élèves. De 1823 â 1830, en effet, ses succès ne se démentent pas, constants et ré-
guTiers plutôt que brillants. Les palmarès mentionnent son nom dans toutes les facultés, en histoire et en mathématiques comme en latin et en français, mais, ce qui est remarquable, pas plus en grec que dans le reste : un 2® accessit de version grecque en cinquième, un 5® en quatrième, un 1^ en troisième, un 3® en rhétorique: voilà pour le grec la part du futur helléniste. Sa faculté de prédilection parait avoir été les vers latins : il y obtient le 6® accessit en quatrième, le 2® en seconde, le lef prix en rhétorique, et, dans ces deux dernières classes, c'est surtout pour les vers latins qu'il est envoyé au Concours général où il remporte, en seconde, un 3® accessit, en rhétorique un 8® avec un 1®' accessit de version latine (1). Trente ans plus tard, h souvenir de ses solides études n'était pas effacé, et, lorsque se fonda, en 1860, l'Association des anciens élèves de Saint-Louis, c'est à M. Egger que ses camarades de 1823 à 1830 vinrent offrir la présidence de l'œuvre.
A la mort de son père, le jeune Emile achevait sa rhétorique. N'était-ce pas une imprudence, quand la famille était dans la gène, et l'avenir incertain, de continuer des études t Ne valait-il pas mieux que le jeune homme fit son apprentissage dans quelque atelier pour attendre Tôge de succéder à son père? Sans aller au devant de cette résolution extrême, le pauvre collégien, par respect pour le nom et la profession paternels, se résignait. Heureusement une parente qu'il faut nommer (car elle a bien mérité de la science par la résolution qu'elle inspira). M™® Duverdy, remontra que l'écolier était
(1) Le principal lauréat de la classe était M. Ernest Havet, qui préludait par les plus brillants succès de collège à sa belle carrière de savant et d'écrivain, et qui resta Fami de M. E^ger.
d'apparence débile, peu propre à des travaux manuels, qu'il faisait honneur à ses études, que l'exemple du père n'était pas d'ailleurs tellement encourageant (1), Bref, il fut décidé que les études seraient poursuivies. Du moins le courageux rhétoricien voulut-il ne pas être à charge aux siens, et doué déjà de cette force de volonté dont il devait donner tant de preuves dans sa carrière, il s'arrangea, tout en faisant sa philosophie comme externe au collège Henri IV, pour avoir quelques élèves en répétition.
Vers la fin de 1831, ses études étaient terminées et le jeune philosophe reçu bachelier (1®** août). 11 avait dixhuit ans. L'École Normale s'offrait naturellement ô la juste ambition d'un tel humaniste. Mais se faire admettre à l'École, c'était s'interdire ou 6 peu près les répétitions fructueuses qui assuraient pour une part le bien-être de sa famille. Il y renonça. L'École y perdait un élève qui lui eût fait honneur : elle devait se dédommager huit ans après en rappelant dans son sein comme maître, et vingt-huit autres années plus tard en accueillant à son tour comme élève son fils aîné. Au reste, l'indépendance qu'il avait dû se réserver ne fit pas tort à ses succès. Tout en perfectionnant ses études littéraires, il suivit une année encore divers cours de sciences, celui de mathématiques élémentaires, où il obtint deux accessits, au collège Henri IV, et, 6 la Faculté des sciences, les cours de Thénard, de Dulong et de Pouillet. Parlant aux élèves du lycée Louis-le-Grand à la distribu-
(i) Mn>« Duverdy possédait, rue d'Enfer, à la hauteur de la place Médicis actuelle, une maison où avaient demeuré deux universitaires, V. Cousin et Lefébure de Fourcy, et professait un grand respect pour la science et les savants.
lion des prix de 1876, il rappelait avec gratitude le souvenir « du bon Despretz (1) » et des maîtres ém-inents qui Tavaient initié ft Télude des sciences expérimentales. On verra plus loin que cet apprentissage scientifique ne ftit pas perdu. Pour le moment, pressé par d'autres devoirs, il continua de rechercher des leçons. Sa réputation de lauréat et son grade de bachelier lui ouvrirent successivement les portes de deux établissements, l'institution Vauthier, située au n° 37 de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève sur remplacement de l'ancien collège de la Marche, où il donna des répétitions de grec et de latin, d'octobre 1831 à juin 1836, et l'institution Michelot, rue de Vaugirard, où il enseigna le français à partir de 1834 (2). En même temps, il aborda les examens et les concours d'ordre littéraire. Toute cette série d'épreuves, qui effraient à bon droit les plus courageux et dont chacune exige d'ordinaire une longue préparation, il la parcourut en trois années : bachelier & dix-huit ans {l^ août 1831), il était licencié à dix-neuf (27 juillet 1832), docteur à vingt (27 juillet 1833), agrégé à vingt et un (12 septem-
(i) TradUUm et Réformée, p. 97.
(2) Par suite de renseignements forcement hAtifs et qui n'avaient pu être vérifiés à temps^ il a été dit au lendemain de la mort de M. Egger qu'il avait donné des leçons dans les deux institutions Barbet (il faut dire Vauthier) et Michelot tout en faisant sa philosophie. Les carnets de recettes et de dépenses que M. Egger tenait à jour dès cette époque, et dont J'ai des extraites sous les yeux, font foi que les relations avec l'institution Vauthier datent seulement d'octobre 1831 (M. Vauthier délivra même, en 1836, un certificat en règle constatant la durée du séjour de M. Egger comme répétiteur dans sa maison), et, avec l'institution Michelot, de 1834. Au reste, je ne sais si la législation universitaire d'alors aurait permis à des chefs d'institution d'avoir comme répétiteur un maître non bachelier.
bre 1834). A la licence comme ô l'agrégation, il fut reçu le premier. Au concours d'agrégation, sa pièce de vers latins charma le président, M. Villemain. Le sujet était un Songe d'Ennias. Le vieux poète racontait qu'Homère lui était apparu, Texhortant à laisser de côté les imitations grecques et à chanter dans un poème dUnspiration nationale les rudes combats des Romains et la gloire de Rome. Pour faire parler son héros, le candidat avait eu l'idée d'emprunter ô Ennius luimême quelques-uns de ses archaïsmes : sa pièce avait ainsi par endroits comme une saveur de vieux latin. M. Villemain fut ravi de l'originalité de cet essai, où l'érudition ne faisait tort ni ô la noblesse des idées ni è l'ampleur de l'imagination, et l'on verra plus loin qu'il conçut le projet d'utiliser pour le bien des études latines le précoce savoir du nouvel agrégé. Les épreuves orales du même concours avaient offert au candidat une autre occasion de faire apprécier sa science : interrogé par M. Villemain sur le Collège des Augustales, à peine défini par les historiens latins, mais mieux connu depuis la découverte, alors récente, d'inscriptions nombreuses, le candidat avait montré une telle connaissance de la question que le président, surpris et presque déconcerté par l'étonnante érudition de son justiciable, crut devoir mentionner cet incident dans son rapport.
Pour l'examen du doctorat, qu'il subit, contrairement aux habitudes universitaires, avant l'agrégation, M. Egger avait choisi comme sujet de thèse française une Étude sur l'éducation, et particulièrement gar l'éducation littéraire chez les Romains, depuis la fondation de Rome jusqu'aux guerres de Marius et de Sylla. La thèse latine avait pour titre : De Archytœ
tarent ini, pythcLgorici , vita, operibus et philosophia disquisitio. Ces deux opuscules étaient de courtes dissertations comme toutes les thèses d'alors, Tune de 46 pages in-S*^, l'autre de 67. A l'inverse de l'usage qui a prévalu, la thèse latine est la plus développée. C'est ô cet examen que M. Victor Le Clerc ouvrit la séance par ces mots qui causèrent quelque émoi, paraît-il, dans l'auditoire : « Enfin, Monsieur, voilà des thèses qui nous apprennent quelque chose. » — « Sans doute, remarque M. Egger (1), il regrettait un peu de s'être montré trop facile dans quelques-uns des précédents doctorats. » Une autre particularité signala cette soutenance : ce fut la dernière fois que deux candidats subirent l'épreuve le même jour. Celui qui succéda à M. Egger devant le célèbre tapis vert de la Sorbonne fut M. Lafaye (2), l'auteur du Dictionnaire des synonymes ^français, et qui enseigna la philosophie dans notre collège royal de 1833 à 1837 (3). M. Le Clerc, jugeant que la nécessité d'argumenter en im même jour sur quatre thèses se conciliait difficilement avec une discussion approfondie, décida qu'il n'y aurait plus de soutenance dans une même journée
(1) Tradition et Réformes y p. 338.
(2) De son vrai nom Lafaist (P.-B.), ainsi appelé dans les palmarès du collège, et désigné sous les deux noms dans le Catalogue général de la librairie,
(3) Sous le provisorat de M. Lecomte, dont il suffît de citer le nom, et dont un des gendres, notre confrère M. Tranchau, est lui-même devenu plus tard proviseur du lycée. On n'apprendra pas non plus sans intérêt, à Orléans, que le successeur de M. Lafaye fut, de 1837 à 1839, M. Francisque Bouillier, ancien Inspecteur général de Tlnstruction publique, aujourd'hui membre de l'Académie des sciences morales et politiques.
que pour un candidat. Cette simple innovation n'a pas été sans influence sur le développement qu'ont pris dans la suite les thèses de doctorat.
Docteur et agrégé, le jeune professeur pouvait maintenant prétendre aux plus hautes chaires de collège. M. Villemain, qui avait conçu pour son justiciable de l'agrégation une grande estime, lui proposa la rhétorique de Rouen. Mais le débutant souhaitait ardemment ne pas quitter Paris, où le retenaient d'impérieux devoirs de famille, et où ses brillants succès lui donnaient quelque droit de prétendre. Le ministre eut égard à son désir en l'appelant (12 novembre 1834) aux fonctions modestes et peu lucratives d'agrégé suppléant au collège Saint-Louis pour les classes de lettres. Les premiers mois furent pénibles. A vingt et un ans, diriger d'emblée une classe nombreuse d'élèves qui ne sont plus des enfants n'est pas chose facile: tous ceux qui ont Texpérience de l'enseignement l'ont plus ou moins éprouvé. M. Egger eut besoin de toute son habileté autant que de son énergie naturelle. Il réussit, « mais non, dit-il lui-même, sans laisser derrière lui un souvenir de ses premiers échecs qui gêna fort son avancement » (1). Ce n'est que trois ans et demi après (15 mai 1838) qu'il fut chargé de la rhétorique supplémentaire (sorte de cours préparatoire au baccalauréat es lettres pour les élèves destinés aux écoles spéciales) et des conférences de rhétorique au collège Henri IV. Le 25 septembre de la même année on lui confiait, avec avancement, la deuxième division de seconde au même collège, et Tannée suivante il devenait agrégé divisionnaire au collège Charlemagne. Parmi les élèves qui ont passé par sa
(i) Notes autobiographiques.
— isolasse dans ce dernier établissement, il se souvenait particulièrement de M. Greffroy, devenu son collègue en Sorbonne, et membre de l'Académie des sciences morales et politiques, qui racontait naguère que l'exemple de ce maître, déjà renommé à Tâge où la plupart entrent dans la carrière, avait décidé de sa propre vocation.
Avec le traitement d'agrégé, la position conquise n'assurait pas plus de 1,900 fr., auxquels s'ajoutait heureusement le produit de leçons particulières. Même avec cet appoint, les ressources étaient médiocres. Un trait à noter, c^est que néanmoins le jeune professeur prélevait régulièrement sur son gain quelques petites sommes pour des achats de livres. J'ai sous les yeux un extrait de ses carnets de dépenses tenus à jour, dès ce moment, avec cet esprit d ordre dont il ne devait jamais perdre Thabitude : dès 1831, Tannée de son baccalauréat, il se procure un Dictionnaire françaisgrec , une Géographie de Letronne, un Suétone, un 5ophocle, une Cyropédie, un Térence, d'autres ouvrages encore. Ces acquisitions continuent en 1832; elles deviennent plus importantes en 1833, l'année de son doctorat. Sur le conseil de M. Le Clerc il achète un Forcellini. Ce sont les commencements de cette bibliothèque qui deviendra peu à peu si riche, et dont il sera si justement fier plus tard. Sans doute, parmi ceux qui liront ces lignes, il y aura peu d'universitaires licenciés ou docteurs de 1840 à 1876, à qui elles ne rappellent quelque prêt, fait par le maître, et toujours régulièrement inscrit par lui sur le registre où il notait les sorties et les rentrées des volumes qu'il communiquait si libéralement.
Au moins l'avenir était-il assuré. Le jeune agrégé
pouvait attendre un avancement certain; mais surtout sa mère et sa sœur étaient désormais, et, pour une large part, grâce à lui, à Tabri du besoin. Il semble qu'après tant d'épreuves, ces années autour de 1835 aient été pour la famille comme une courte période d'apaisement. L'intérieur se ressent de l'aisance que consolide le travail de tous, de la joie que causent les succès du frère et de la sœur, et que troublent seulement des inquiétudes naissantes pour la santé de la jeune fille. Quelques amis viennent y causer d'art et de littérature. C'est le temps des Lamartine, des Hugo, des Musset. Comme tant d'autres, alors, on s'essaie timidement à les imiter : de cette période sont datées la plupart des petites pièces de vers que signe l'un des familiers de la maison, Charles-Auguste Chopin, avocat, futiu* bienfaiteur de M. Egger, et qui ont été réunies, en 1844, sous le titre : Au coin du feu (1). Dans quelques-unes se lit le nom d'Ida Egger; d'autres sont dédiées à deux jeunes hommes qui devaient rester les amis de la famille, M. Auguste Robert, auteur lui aussi de quelques opuscules poétiques (2), et un Orléanais, M. Médéric Fontaine, seul survivant aujourd'hui de ce petit cénacle. A cinquante années de distance, on se représente les joies discrètes de ces réunions intimes, et l'impression revit d'un intérieur où les vulgarités de la vie sont parfois oubliées pour les pures jouissances de l'esprit.
La période scolaire terminée, le laborieux professeur
(i) Voyez les notes des pages 10, 28, etc.
(% Le Connétable de Bourbon^ drame en cinq actes, en vers, honoré d'un prix de FAcadémie française (épuisé) ; Louis XI en belle humeur^ Paris, Ollendorf, 1879; etc.
employait ses vacances à donner des leçons dans de riches familles, trop heureuses d'avoir pour leurs fils un répétiteur d'un tel mérite, et que son âge rapprochait naturellement des jeunes gens qu'on lui confiait. C'est ainsi qu'en 1837 il accompagna, dans un voyage de vacances à Dunkerque, la famille Cochin, dont le chef, Denys Cochin, le célèbre fondateur des Salles d'asile, lui avait demandé son assistance pour ses deux fils : l'un d'eux était Augustin Cochin, qui devint membre de l'Académie des sciences morales et politiques, et préfet de Seine-et-Oise en 1871, et qui ne cessa d'entretenir avec son ancien maître des relations affectueuses. De même encore et à deux reprises (du moins les notes personnelles de M. Egger portent deux fois cette mention), nous le retrouvons à Orléans, où nous pouvons recueillir sur son caractère et ses goûts des renseignements précieux. Il y -ânt, en effet, passer les vacances de 1833 et de 1836 au château du Buisson, sur la commune de Mézières (Loiret), appartenant à la famille Gombault. M. Gombault père, banquier à Paris, avait connu Gaston-Maximilien Egger, qu'il employait comme tapissier ; il s'était intéressé aux succès du jeune Emile, devenu si rapidement un des professeurs renommés des collèges parisiens. Son fils, M. Charles Gombault, ne crut mieux faire que de remettre, pendant les vacances, à ce maître éprouvé la direction des études de son propre fils. Lui-même était d'ailleurs instruit, membre d'une de nos sociétés savantes, orléanaises (1), où je l'ai rencontré dans sa vieillesse, et possesseur
(1) La Société d*agriculture, sciences, belles-lettres et arts d'Orléans. La Table générale des matières contenues dans les Bulletins, Annales et Mémoires de la Société mentionne diverses études de M. Gombault
d*une bibliothèque composée avec goût et d'une très belle collection d'estampes. Dans cette maison Emile Egger se fit aimer de tous pour son obligeance et sa conversation aimable, autant qu'estimer pour ses goûts studieux et sa passion pour la lecture. Lui-même avait gardé de ce temps lointain et des bontés du galant homme qui l'accueillait le meilleur souvenir. Il s'en montra toujours reconnaissant, s'intéressant à son tour aux succès de tous les membres de cette famille, et conservant avec eux des relations amicales (1). Chaque fois qu'il venait parmi nous, il n'oubliait jamais d'aller revoir ses anciens hôtes, soit à Orléans, soit dans leur nouvelle propriété de Villecante, sur la commune de Dry (Loiret). M. Gombault, de son côté, ne manquait guère, aux séances académiques où je le voyais fréquemment, de me demander des nouvelles d' «. Emile », dont la brillante fortune l'avait réjoui sans le surprendre.
Au moins une fois, la sœur accompagna le frère dans un de ces voyages de vacances. Elle s'établit quelques jours dans une petite campagne que possédait la famille Chouppe, à Saint-Pryvé, près Orléans, el, en retour de l'hospitalité qui lui était offerte, elle y peignit un petit tableau de fleurs que notre confrère a conservé. Le jeune Emile venait de temps à autre dans la maison, et parfois s'essayait, lui aussi, à dessiner :
8ur V Acclimatation des plantes exotiques (p. 35), sur le Robina Acacia viicosa et hispida (p. 52). La Notice nécrologique que lui a consacrée l'ancien président de la Société, M. de Sainte-Marie, a été insérée au tome XV, p. 125, des Mémoires de la Société (6 juin 1873).
(1) On sait que les plus proches descendants ou représentants de cette famille à Orléans sont aujourd'hui, outre M"»» Albert Gombault, veuve de Tancien élève de M. Egger, et ses fils, M. et M™« de Montmarin, gendre et fille de M. Charles Gombault, et leurs enfants.
M. Chouppe a gardé le souvenir d'une tète d'Énée que son ami esquissa sans la finir. On voit que, même dans le choix de ses modèles, il n'était pas infidèle à l'antiquité grecque. Il s'en tirait d'ailleurs avec un médiocre succès, et la conversation du savant, racontant les aventures de son héros, était plus intéressante, paralt-il, que son ébauche d'artiste. M. Egger n'avait pas oublié non plus ces vieilles relations. Au voyage qu'il fit parmi nous, pour le mariage du regretté Albert Dumont, auquel il servait de témoin, il me demanda de le conduire chez M"^ Chouppe, alors presque nonagénaire et aveugle. Il éprouvait une joie filiale à la pensée de revoir la maison où avaient vécu ses grands-parents et où son père était né. Il charma la pauvre aveugle en lui rappelant quelques noms amis d'autrefois, et, comme elle le questionnait sur les devoirs de sa profession, il trouva le moyen de l'égayer en lui racontant diverses anecdotes sur quelques examens légendaires du baccalauréat.
Bien que pourvu de tous ses grades, notre professeur ne se croyait pas tenu, pour cela, de se reposer. Dès ce temps, il avait de la science et des devoirs d'un maître l'opinion que nous l'entendrons bien souvent exprimer : c'est qu'il faut apprendre pour savoir, et non pour emmagasiner, en vue d'un examen, un fonds de connaissances sur lequel on vivra ensuite. Pour cette science de commande, vieillie presque aussitôt qu'acquise, il avait une sorte d'aversion. Se tenir au courant du perpétuel devenir de toutes les questions, même de celles qui semblent résolues, lui a toujours paru la première obligation d'un professeur. Aussi, quel souci d'informations 1 quel soin pour se renseigner I Lectures continuelles, la plume à la main; visites aux biblio-
thèques et aux collections; acquisition, dans la mesure où le lui permettaient ses ressources à l'origine si modiques, de livres et de revues; choix des nouvelles publications savantes que, plus tard, les grands libraires étrangers de Paris lui envoyaient chaque mois et où il faisait son tri, il ne négligeait rien. Jusqu'à la fin de sa vie il a conservé incessant ce besoin d'être informé. Il n'y a guère plus d'un an qu'ayant rencontré dans un texte des Géorrjiques, proposé au concours d'agrégation, un certain vere suo (1), simple au premier abord, mais qu'à la réflexion on ne sait trop comment entendre, je lui en parlai, comme il m'arrivait souvent. Rien ne l'intéressait comme cette sorte de difficultés. A quelques-uns de ses anciens élèves il ne craignait pas, lui, le maître par excellence, de demander des consultations de ce genre, et il aimait qu'on lui en demandât. Il s'y attachait avec la ténacité d'un esprit exigeant qui veut avoir raison de l'énigme, et c'était une jouissance de le voir mettre en jeu, avec sa vaste science, sa pénétration d'esprit et son étonnante mémoire. Il était bien rare que de cette lutte avec un texte difficile ne jaillit pas quelque lumière inattendue. Ma question piqua sa curiosité. Le lendemain il me donnait une solution h laquelle n'avait songé aucun commentateur. Cela même ne lui suffit pas : il écrivit à M. Reinhold Dezeimeris, de Bordeaux, correspondant de l'Institut, qui a commenté avec une autorité particulière certains passages des Géorgiques (2), et qui à son tour envoya une réponse d'une nouveauté imprévue.
(i) Géorgiques, IV, 22.
(2) Dans ses Corrections et retnarques sur le texte de divers auteurs, Bordeaux, 1883.
Si tel il était à soixante et onze ans, on peut se figurer ce qu'il devait être à vingt-cinq. En fait, les années qui s'écoulent de 1834 à 1840, où commencera pour lui un rôle nouveau, paraissent avoir été par le jeune maître singulièrement mises à profit. De quelque côté qu'on se tourne, vers la Sorbonne, le Collège de France, les journaux universitaires, les revues savantes, on retrouve sa trace. Son temps se partage entre le soin de sa classe, les leçons particulières qu'il n'avait pas le droit de négliger, l'assiduité aux grands cours publics, la fréquentation d'une Société des Méthodes d'enseignement, présidée par M. de Lasteyrie, dont il devint lui-même un des administrateurs (11 janvier 1837), et où il raconte plaisamment qu'en peu d'années on avait inscrit quatrevingts méthodes nouvelles [pour l'enseignement de la lecture (1), enfin le séjour presque quotidien dans les bibliothèques. On le voit auditeur attentif de Letronne, d'Eugène Burnouf, de Fauriel, de Victor Le Clerc, suivant leurs cours en prenant des notes, rédigeant leurs leçons, si bien que plusieurs nous sont aujourd'hui connues uniquement par les comptes-rendus qu'il en a faits. Justement, M. Dubois, futur directeur de l'École normale et Conseiller de l'Université, venait de lui ouvrir l'accès au Journal général de l'Instruction publique. Il en profita pour y publier, dans une série de douze articles, le résumé des mémorables leçons de Fauriel sur l'épopée homérique (2). Les grands travaux d'érudition trouvaient en lui un critique toujours prêt à
(1) Tradition et Réformes, p. 310 et suiv.
(2) Ce compte-rendu a été résumé par M. Talbot, professeur au lycée Gondorcet, dans VAnnxiaire de l'Association pour V encouragement des études grecques en France, 14* année, 1880.
en faire apprécier Pinlérêt. C'est lui, par exemple, qui rendit compte dans le même journal du classique mémoire de M. Le Clerc sur les Journaux chez les Romains et sur les Annales des Pontifes ; du traité de Bureau de la Malle sur V Économie politique des Romains, de la Nouvelle méthode latine, publiée par J. L. Burnouf, des Oracles Sibyllins, édités par Alexandre. De la variété même de ces sujets on peut induire combien son savoir était déjà étendu, combien souple devait être son talent d'écrivain.
Mais de tous les cours deux surtout l'attiraient, ceux de Hase et de Boissonade. Hase faisait à l'École des langues orientales vivantes, depuis 1819, un cours de grec moderne, auquel il avait adjoint plus tard des notions de paléographie grecque; il était réputé pour sa science de grammairien et d'épigraphiste. Boissonade, titulaire de la chaire de littérature grecque à la Faculté des lettres, avait succédé le 28 décembre 1812 à Thelléniste Larcher. Mais nommé par surcroît en 1828 professeur au Collège de France, en remplacement de Gail, il s'était fait suppléer à la Sorbonne par Guigniaut (1828-1830), puis par J. David, fils du grand peintre, qui conserva cette suppléance jusqu'en 1840. En 1833, Boissonade professait donc seulement au Collège de France ; on vantait son érudition et la finesse de sa critique philologique et littéraire. A ce moment (1833) il achevait la publication de ses Anecdota. C'est à ces deux maîtres, d'un savoir égal, mais d'aptitudes diverses, que s'attacha notre agrégé. Tous deux contribuèrent surtout à le former. « A l'un, dit M. Bréal (1), il dut son pen-
(1) Article nécrologique sur M. Egger, dans le journal Le Temp$ (numéro du 6 septembre 1885).
— séchant pour la grammaire, la paléographie^ l'archéologie, les inscriptions; l'autre lui inspira l'amour delà langue grecque, de la poésie grecque. » Ajoutons qu'ils n'eurent pas seulement une influence certaine sur le développement de son esprit ; c'est encore auprès d'eux, surtout auprès de Boissonade, que se décida pour une grande part la destinée de M. Egger. C'est en écoutant son illustre maître qu'il se prépara à recueillir sa suppléance ; c'est autour de sa chaire qu'il rencontra une élite de jeunes hommes avec lesquels il se lia d'une vive amitié, et qu'il retrouva ou qui vinrent le rejoindre plus tard à l'Institut : Laboulaye, de Longpérier, Berger de Xivrey, surtout Brunet de Presle, qui fut dans la suite l'un de ses amis préférés, enfin l'excellent Dehèque dont il allait devenir peu d'années après le fils d'adoption.
Tout en recevant ces enseignements précieux, le studieux professeur travaillait pour son compte. C'est dans cette période de sa vie que se place la publication des trois premiers ouvrages qui attirèrent sur lui l'attention des érudits : l'édition du traité attribué à Longin, et auquel il ajouta un appendice inédit (1837); la même année, l'édition du livre de Varron De lingua latina ; en 1838, celle des fragments de Verrius Flaccus, avec le fragment de S. Pompeius Festus. Le choix de ces textes semblait indiquer la voie où M. Egger allait s'engager : deux grammairiens et un des rhéteurs qui ont le mieux interprété l'art de la composition, quels écrivains pouvaient mieux convenir aux débuts du savant, grammairien lui-même, qui devait être en même temps un des maîtres de la critique littéraire? En 1837 l'Académie des inscriptions ayant mis au concours pour 1839 un Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste, M. Egger résolut de concourir.
Après avoir réuni et classé tous les matériaux de son travail, il se disposait ô le rédiger et déjà même avait commencé cette rédaction, lorsqu'il tomba et se cassa le coude du bras droit (1). Le terme fixé pour le concours approchait; tout le labeur de deux années de recherches et de méditations allait être perdu : sa sœur prit la plume et écrivit sous sa dictée le célèbre mémoire qui obtint le prix (2). Il le publia en 1844 avec une épigraphe empruntée à Sénèque : Per multa impedimenta eluctatus, allusion tout à la fois au regrettable accident qui avait failU Tempècher de concourir, et au malheur de famille dont je vais bientôt parler.
L'administration voulut récompenser le jeune lauréat : M. Cousin, alors ministre, Tappela (27 août 1839) à l'École normale, comme chargé de la conférence de grammaire, et peu après (7 septembre) au jury d'agrégation de grammaire, présidé par l'Inspecteur général J. L. Burnouf. Une démarche délicate de M. Rinn, alors maître de conférences à l'École, qui n'avait cependant aucune relation personnelle avec M. Egger, avait fait décider la première de ces deux nominations.
Tant de succès furent attristés par un deuil. Le 22 janvier 1840 M. Egger perdit sa sœur, cette compagne des mauvais jours, qui l'avait aidé à relever la fortune de la famille, et qui eut au moins la consolation d'entrevoir pour son frère tout un avenir de sécurité et
(1) Notes autobiographiques.
(2) On sait que ce mémoire contient une remarquable étude du Monument d'Ancyre. Sur ce texte célèbre, dont la première copie exacte est due à M. Georges Perrot, ancien professeur de rhétorique à notre lycée (1860), aujourd'hui membre de TAcadémie des inscriptions et directeur de TÉcole normale supérieure, voyez VExploration archéologique de la Galatie^ etc. Paris, Didot, 1862-1872.
d'honneurs. Elle s'éteignit doucement & l'âge de trentedeux ans, minée par la consomption fl). En apprenant
(1) Cette mort inspira ao poète Auguste Oiopin, Fami de la âuniUe dont j'ai déjà parlé, les deux pièces de rers suivantes : '
Sur la mort dm MUs Ua E***
SouMC dédié à a mèn.
Une remme au front pâ]e, à la joue amaigrie, Du cheYet de son lit contemplait tristement ' Dans one urne félèe, où Tonde était tarie, Une rose penchant son front languissamroent.
Quand do sein de la fleur vers son âme attendrie Une Toix, s'exhalant comme un gémissement :
€ Jeune fenmie, pHié pour U rose flétrie !... € Pour la rose qui Ta mourir dans Uta moment!...
• Ton art peut loi donner one nouvelle vie... c Ah ! pour voir à la mort son image ravie, € Peintre que jaime... adieu !... Je reviendrai demain ! • Et tu semblas sourire, et de U faible main Tu cherchas ton pinceau... Mais la rose infidèle S'efléuiUa tout à coup... et tu mourus comme elle!