IMO
Saison d'hiver.
A feu Ua - et Élisa -, mes écran eo poéeie.
Au printemps, quand tout rit. del d^azur, bob, champs verts.
Dans les champs et les bois errant a l'aventure.
Silencieusement je t*admire, ô nature !
Sans songer à chanter U beauté dans mes vers.
Mais plus laid, quand revient la saison des hivers
Que les champs et les bois ont perdu leur verdure'
Les oiseaux leurs chansons, les sources leur murmure
Et qu'un morne sUence attriste tes déserts.
C'est alors que les voix dans ma lyre cachées
S'éveillent pour pleurer les feuilles desséchées.
Les oiseaux envolés, le printemps qui n'est plus...
Alors que je vous chante, ô mes pauvres sœurs mortes, Frêles rameaux brisés de secousses trop fortes, Mais que ma foi rattache à l'arbre des élus I
Novembre 1840.
cette mort, M. Villemaîn, qui savait toutes les marques de dévouement dont le frère était redevable à la sœur, lui rappela une belle page de Fourier sur la collaboration de miss Herschell aux magnifiques travaux de son frère, le grand astronome. « A part l'importance de ces travaux mêmes et Tillustration d'Herschell, écrivait à ce propos M. Egger, il n'y a rien que de vrai dans la comparaison. L'heureux souvenir de M. Villemain me toucha jusqu'aux larmes, et je ne le rappelle pas sans une nouvelle émotion. »
Quelques mois après (5 septembre), Emile Egger était nommé suppléant dans la chaire de seconde au collège Saint-Louis. Une ambition bien naturelle le poussait vers l'enseignement des Facultés, pour lequel il se sentait mûr malgré son jeune âge. Peu auparavant (24 mars) une ordonnance royale, rendue sur le rapport de M. Cousin, venait justement d'instituer pour le recrutement des professeurs de Facultés une agrégation nouvelle. Les épreuves de ce concours étaient destinées à mettre en relief, outre le savoir des candidats qui devaient être docteurs, leur méthode de discussion et leur talent de parole. M. Egger se fit inscrire. Le concours de 1840 est demeuré célèbre; les contemporains en ont gardé le souvenir comme du « plus remarquable peut-être qui ait été » (1). Les juges étaient (2) : Victor Le Clerc, doyen de la Faculté des lettres, président; Alexandre, Inspecteur général de l'Université; Fauriel, professeur de littérature étrangère à la Faculté des
(4) M. Vacherot. (Notice sur M. Berger, dans le Mémorial de VAasociation des anciens élèves de l'École normale^ p. 293.)
(2) Les renseignements qui suivent sur ce concours sont empruntés au Bulletin universitaire, organe alors officiel des actes du Ministère de rinstruction publique, t. IX, année 1840, nouvelle série.
lettres ; Patin, professeur de poésie latine à la môme Fm^ulté ; Ampère, professeur de littérature française au Collège de France, Huit docteurs es lettres se présentaient, parmi eux quelques-uns des maîtres les plus en renom de ce temps. Berger, Demogeot, Ozanam. Par de tels adversaires les (M^emières places ne pouvaient qu'être chaudement disputées. Le concours s'ouvrit le 16 septembre. Après quinze jours d'une lutte publique, doot le bruit attira dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne une foule extraordinaire de professeurs et de lettrés, le jury rendit son jugement le 2 octobre : Ozanam était reçu premier; Egger, second; Berger, qui, paraît-il, ne l'avait cédé à aucun de ses adversaires dans les deux épreuves de l'explication et de l'argumentation, fléchit dans la leçon et fut classé troisième. Voici comment le président appréciait dans son Rapport au ministre les résultats du concours : ce Trois concurrents, disait-il, ont paru prendre dès l'abord dans ces diverses épreuves une supériorité qui leur a été quelquefois disputée vivemient, mais qu'ils ont cependant presque toujours conservée.
a M. Ozanam, déjà connu comme ses deux rivaux, dont les noms suivent, par les plus honorables épreuves devant notre Faculté, a semblé au jury mériter le premier rang, moins par ses connaissances classiques, fort étendues sans doute, mais égales peut-être chez d'autres, que par sa manière large et ferme de concevoir un auteur ou un sujet, par la grandeur de ses commentaires et de ses plans, par ses vues hardies et justes, et par un langage qui, alliant l'originalité A la raison et l'imagination à la gravité, parait éminemment convenir au professorat public. Seul des candidats, il a fait preuve d'une étude grammaticale et littéraire des quatre langues
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étrangères indiquées au programme, l'italien, l'espagnol) Tallemand et l'anglais.
« M. Egger, qu'un prix remporté à l'Académie des inscriptions et belles-lettres et des services distingués dans les collèges de Paris avaient signalé de plus près à notre attention, est avant tout un philologue très savant et très habile ; mais la rapidité de sa pensée, la vivacité de sa parole, et l'immense avantage qu'il a obtenu dans la composition française qui a fait partie de ce concours, prouvent qu'il est appelé à joindre au mérite de savoir beaucoup le talent d'être écouté.
« M. Berger, esprit plus calme et plus froid, aussi incapable de commettre une faute de goût que de se tromper dans l'interprétation d'un texte difficile, porte à un degré singulier la netteté et la précision du langage; on ne. peut appliquer aux lettres avec plus d'art et d'élégance la rigueur des études philosophiques.
« Vous me permettrez, Monsieur le Ministre, de vous rappeler que ces trois concurrents, qui ont si dignement inauguré une institution nouvelle et mérité de vous être proposés unanimement pour le titre d'agrégés de notre Faculté des lettres de Paris, avaient conquis leur diplôme de docteur devant le tribunal sévère de cette Faculté même, dans ces longues et graves séances de doctorat dont vous connaissez et dont vous avez souvent partagé les travaux,
a S'il était possible d'accorder le même titre h un quatrième concurrent, qui, dans un concours moins fort, aurait pu être le premier, à M, Demogeot, professeur instruit, d'une élocution ingénieuse et ornée, qui a très bien expliqué l'italien et l'anglais, ce serait peut-être le dédommager avec justice des efforts qu'il a dû faire
pour combattre, sans trop d'inégalité, contre des rivaux si redoutables (1). »
Ce que le rapport ne pouvait pas dire, c'est que M. Egger avait fait preuve dans ce concours d'une générosité vraiment chevaleresque, et pour ceux qui n'ont pas connu l'homme ce trait suffirait à le faire apprécier. Les épreuves étaient déjà fort avancées, et de l'aveu du public, comme sans doute dans l'opinion des juges, le seul concurrent qui pût disputer la première place à M. Egger était Ozanam. Celui-ci tire au sort le sujet de la leçon qu'il devait faire le lendemain, après vingtquatre heures de préparation. Le président donne lecture du billet : Histoire des Scholiastes grecs et latins. Ici je laisse la parole à Ozanam lui-même. « Ceci, écrivait-il à un ami, semblait une méchanceté du sort, et l'on savait si bien que je n'étais nullement au courant de ces spécialités philologiques que la lecture du billet fut accueillie par un rire général de malice... Je me croyais perdu, et, bien qu'un de mes rivaux, M. Egger, avec beaucoup de générosité, m'eût fait passer d'excellents livres, cependant après une nuit de veilles et une journée d'angoisses, j'arrivai plus mort que vif au moment de prendre la parole. Bref, votre ami parla sur les Scholiastes pendant sept quarts d'heure avec une assurance, une liberté, dont il s'étonnait lui-même ; il parvint à intéresser, à émouvoir même, à captiver non pas seulement ses juges, mais l'auditoire, et se retira avec tous les honneurs de la guerre, ayant mis les rieurs de son côté (2). » — « Heureux M. Ozanam I écrivait à ce propos un journaliste contemporain (3); plus heureux M. Eg-
(1) Bulletin universitaire y t. IX, année 1840, nouvelle série.
(2) Lettres d'Ozanam (lettre du 14 octobre 1840), t. I, p. 304.
(3) Écho de VInstruclion publique (n» du 18 octobre 1840).
ger ! puisqu'il a montré une admirable générosité dans des circonstances où Ton a souvent à déplorer les effets d'une jalouse et basse rivalité. »
En revanche, et le rapport ne pouvait rien en dire davantage, M. Egger avait failli subir un désagrément dont tout autre que lui se fût trouvé déconcerté, mais qu'avec son extraordinaire possession de lui-même il sut tourner à son profit. Il venait de commencer sa leçon, qui devait durer, comme celle d'Ozanam, une heure et demie, et il parlait déjà depuis dix minutes, lorsque à d'imperceptibles indices il croit s'apercevoir qu'il ne s'empare pas de l'esprit de ses juges. Il avait préparé une leçon savante et méthodique, remplie de faits, touffue d'érudition ; sa parole en demeurait comme alourdie, et il sentait qu'elle ne prenait pas son essor habituel. Il s'arrête alors, se recueille quelques instants; par un effort presque incroyable de concentration d'esprit, il change de fond en comble le plan de son exposition> abandonne ses notes, et reprenant la parole la garde une heure et demie durant, charmant ses juges et l'auditoire.
On aura sans doute remarqué le passage du rapport où M. Le Clerc signale « l'immense avantage » que M. Egger a obtenu dans la composition française. Le sujet était : De U autorité qu'on doit accorder dam le jugement des faits et des caractères au témoignage des Oraisons funèbres de Bossuet. M. Egger avait conservé une copie de sa composition, qui reste intéressante, môme à un demi-siècle de distance et après tant de travaux critiques sur le génie et les œuvres de Bossuet.
Agrégé des Facultés, M. Egger avait franchi tous les degrés de la hiérarchie des concours. 11 ne lui restait plus qu'à recueillir le fruit de tant d'efforts. Déjà, en 1838,
Fâuriel^ qui lui témoignait une grande estime^ lui avait proposé de le faire agréer comme suppléant dans sa
chaire de littérature étrangère. Mais M. Egger, se défiant de sa connaissance insuffisante des langues et des littératures modernes, et préférant d ailleurs se consacrer aux lettres anciennes qui Tattiraient, déclina Thonneur d'une succession quil jugeait périlleuse (1). Quelques mois après le concours d'agrégation^ la récompense s'offrit enfin : Boissonade ayant proposé au jeune helléniste sa suppléance en Sorbonne, celui-ci accepta avec reconnaissance. Le 29 octobre, il recevait Tinvestitm-e ministérielle. Il avait vingt-sept ans. C'est à cet Age, où souvent on cherche encore sa voie, qu'Emile Egger prenait pied comme professeur dans cette Sorbonne qu'il ne devait plus quitter et dont il n'allait pas tarder à devenir l'une des forces.
Il y retrouvait comme doyen l'homme savant et bon qui venait de l'apprécier, et qui ne cessa de lui témoigner une affection presque paternelle. En même temps il entretenait avec un autre personnage, alors ministre de l'instruction publique, et qui a fait grande figure dans cet ôge d'or de l'Université, M. Villemain, des relations singulièrement honorables à la fois pour le débutant et pour celui qui se faisait son protecteur. M. Villemain avait conservé le meilleur souvenir du jeune agrégé de 1834, devenu si rapidement l'une des espérances du haut enseignement public* En 1842 (6 août), il le désigna pour siéger à son tour au jury de cette même agrégation des lettres, et, se rappelant la pièce de vers latins qu'il avait remarquée, il proposa à l'ancien candidat devenu maître l'idée d'un livre que
(1) Notes autobiographiques.
M. Egger composa sous le titre de Latim germonis iustioris reliquiœ selectœ, et qui fut alors une nouveauté originale (février 1843). Pour beaucoup de lettrés qui ne connaissaient guère de la langue et de la littérature latine que les grands classiques, ce choix de textes archaïques fut comme la révélation d'une littérature inconnue. En tète du livre, dédié, comme c'était justice, au ministre qui en avait suggéré la pensée et tracé le plan, l'auteur avait placé une préface, sorte de tableau des origines de la langue latine, des institutions et du génie de l'ancienne Rome. L'ouvrage fut accueilli avec faveur par la presse universitaire. Malheureusement M. Egger, pressé par le ministre de publier son livre, et n'osant pas modérer l'impatience de son protecteur, s'était trop hâté; il n'avait pas pris le loisir de soumettre ces textes difficiles et peu connus à une récension critique et il avait laissé dans son recueil un certain nombre de leçons mauvaises ou suspectes. On le lui reprocha avec raison, mais en termes si âpres qu'il en conçut un vif chagrin. Le souvenir de cet incident n'a pas peu contribué à le rendre par système indulgent pour les ouvrages qu'il appréciait. « J'ai toujours préféré, écrivait-il à ce sujet dans ses notes intimes, la critique qui encourage à celle qui dénigre... Dans ce monde, si peu de gens vivent de la vie des lettres que la petite société des philologues ferait bien de vivre en paix avec elle-même. Les discussions d'ailleurs ne gagnent rien à devenir des disputes, ni les objections à laisser une blessure au cœur de nos confrères. » Ces lignes sont de 1854 : elles ont leur commentaire dans ce souvenir que rappelle M. Bréal (1):
(i) Journal Le Temps^ n» du 6 septembre 1885.
comme il était un jour question devant M. Egger d'une polémique acerbe entre deux savants : « et que deviennent, dit-il, dans tout cela, les humaniores litterœ? »
M. Villemain ne se laissa pas émouvoir par ces critiques. Loin de là, il conçut le projet d'une entreprise autrement vaste et hardie, celle d'un Recueil général d'épigraphie latine sur le modèle du Corpus inscriptionum grœcarum de Bœckh, dont la publication venait d'être commencée en Allemagne. Il institua à cet effet une commission où figurent les plus grands noms de la science française d'alors, Letronne, Naudet, J. L. Burnouf, Le Clerc, Hase, Bureau de la Malle, Patin, Giraud, d'autres encore, et où son protégé, auquel il destinait un rôle particulièrement actif dans le travail commun, eut l'office de secrétaire. Le 10 juillet 1843, le ministre réunissait la commission et lui exposait ses vues; moins d'un mois après (3 août), M. Egger lisait le Rapport qu'il venait de rédiger et où étaient exposés le plan et les principales divisions du recueil projeté. A peine annoncée au monde savant, l'entreprise recueillit l'adhésion des plus illustres représentants de la science épigraphique en Europe : Borghesi promit son concours; Freund, Mommsen, écrivirent à M. Egger pour offrir leur collaboration. On ne songe pas sans douleur que tout ce zèle fut stérile pour la France. M. Villemain ayant quitté le ministère, l'entreprise fut abandonnée. L'Académie de Berlin, comme on sait, la reprit pour son compte et sut la mener à bonne fin. M. Egger ne s'est jamais consolé de l'avortement de ce dessein, duquel il avait espéré quelque renom pour lui-même et un grand honneur pour son pays.
Vers ce moment sa vocation semble se décider pour les études grecques. Bien que suppléant de Boissonade, il était resté jusqu'alors latiniste autant qu'helléniste : à partir de 1844 Thellénisme va l'occuper presque sans partage. Cette année même, il publie une Méthode pour étudier V accentuation grecque, rédigée avec la collaboration d'un ami, M. Galuski, et où se trouvait exposée sur la nature de l'accent circonflexe une théorie neuve et ingénieuse, puis le recueil intitulé : Epigraphices grœcœ specimina selecta, choix de 49 pièces rares ou intéressantes empruntées surtout au riche trésor de Bœckh, et que l'auteur proposa en 1844 comme sujet d'explication aux auditeurs de son cours pour les initier ô l'étude des inscriptions grecques. Ce fut, pour ainsi parler, le premier pas fait en France dans une voie où l'étranger, comme souvent, a fini par nous distancer, et où de jeunes savants en ce moment même nous aident à regagner le terrain perdu (1).
Plus que par ces livres modestes, M. Egger donnait par son cours en Sorbonne une vive impulsion aux études d'antiquité grecque. En 1844, il professait déjà depuis quatre ans. Dès le début, son enseignement eut le caractère d'originalité qui devait le distinguer parmi tant d'autres cours diversement célèbres. Boissonade, que M. Egger suppléait, on se le rappelle, ne s'attachait
(1) M. Salomon Reinach, ancien élève de l'École normale, ancien membre de TÉcole d'Athènes et agrégé de TUniversité, qui vient de publier un excellent Traité d'épigraphie grecque, i vol. gr. in-8» de xxxiii-560 p., Paris, Ernest Leroux, 1885; et M. René Gagnât, ancien élève de TÉcole normale, chargé de cours à la Faculté des lettres de Douai, qui vient également de faire paraître un très utile Cours élémentaire d'épigraphie latine, i vol. grand in-8», Paris, Ernest Thorin,
guère qu'à l'analyse philologique et grammaticale des textes. A peine de loin en loin un mot bref, échappé pour ainsi dire à l'attention du professeur, révélait comme à la dérobée le fin critique et le lettré délicat. M. Egger pensa qu'il y avait profit à inaugurer « des leçons d'un intérêt général où le mouvement des idées, la diversité des phases de la poésie et de l'éloquence, les progrès de la science dans le sein de l'hellénisme, seraient exposés avec ensemble (1) ». Mais trop grammairien lui-môme pour abandonner les traditions de son mattre, il proposa à Boissonade, qui n'y contredit pas, de dédoubler en quelque sorte son enseignement : il ferait chaque semaine deux leçons, Tune d'analyse philologique, l'autre de critique littéraire, l'une et l'autre se prêtant un mutuel secours et l'explication philologique servant comme de support au développement des idées générales. Ce fut l'origine de ce qu'on a appelé la grande et la petite leçon, que M. Egger mena de front jusqu'à la fin de sa carrière, devançant ainsi dés ses débuts une réforme dont l'esprit n'a pénétré officiellement dans le régime des Facultés que vers 1879 (2).
Même dans la leçon oratoire, le lettré n'écartait jamais les préoccupations de l'antiquaire et du savant. C'est ce mélange de l'érudition et de la critique littéraire qui a marqué son enseignement d'une empreinte originale. Pour louer ou blâmer, il voulait d'abord être sûr d'avoir compris, et, pour comprendre, il s'aidait de toutes les
(1) Tradition et Réformea, p. xxii.
(2) Les oonférencea instituées vers 1879 diffèrent de la petite lêçùn en ce que cette dernière était publique, comme la grande, et qut le professeur y prenait seul la parole, tandis que la conférence est fermée et ne comprend que des étudiants régulièrement inscrits et soumis à un régime de travaux écrits et d'exercices oraux.
ressources de la science : philologie, inscriptions, objets d'art, monuments figurés, tout lui était bon ; il ne faisait fi d'aucun débris de l'antiquité, pas même des plus humbles objets de la vie usuelle. Aux inscriptions surtout il aimait à demander le commentaire des récits d'historiens ou des harangues d'orateurs. Quelle plus naturelle illustration des belles pages de Plutarque sur la construction de l'Acropole que le registre des dépenses qui nous a été conservé par un décret t Gomment comprendre certains discours de Démosthéne sans les états officiels de la marine athénienne, tels que nous les font connaître des inscriptions célèbres? Le bronze d'Olympie retrouvé en 1815 dans le cours de l'Alphée , les tables de Chaléion et d'Œanthéa, la grande et mémorable inscription de Gortyne sur laquelle s'exerce, ôi l'heure où je parle, la sagacité de toute l'Europe hellénisante, tant d'oraisons funèbres, de correspondances administratives, de pièces de poésie, gravées sur la pierre ou le bronze, ou écrites sur le papyrus, qu'est-ce sinon la vie antique saisie sur le fait, dans sa vérité et sa pureté f Et comment se flatter de faire revivre nos textes classiques sans le secours de ces témoins des vieux âges? Ainsi faisait-il, et ce perpétuel témoignage de l'érudition communiquait à ses jugements une autorité particulière. C'est pour habituer ses auditeurs à l'emploi de cette méthode qu'il publia, en 1844, le choix d'inscriptions grecques dont j'ai parlé tout à l'heure. De même, professeur de collège, il avait eu, dès 1836, la pensée d'améliorer le Concwnes en l'illustrant de textes épigraphiques, de fragments de sénatus-consultes, des Tables de Claude. Il avait exposé ses idées sur ce sujet dans un article du Journal général, et, pour justifier sa hardiesse, il n'avait pas craint de blâmer l'abus qu'on fai-
sait dans les classes de la rhétorique pure. Lui-même a raconté (1) qu'entrant deux jours après dans le cabinet de M. Le Clerc, en Sorbonne, il eut à subir pour sa témérité un reproche amical : « Monsieur Egger, dit le bon doyen, vous avez médit du Conciones; cela vous portera malheur, et vous aurez un jour à faire le discours latin pour la distribution des prix du Concours général. » — « La prédiction n'eut point d'effet, ajoute M. Egger, et j'entrai, en 1840, comme suppléant, à la Faculté des Lettres, sans avoir eu l'honneur périlleux de prononcer le fameux discours latin. Ce qui vaut mieux, c'est cjue le Conciones, quelques années après, se trouvait amélioré dans un sens conforme à mes vues (2). »
Une autre singularité de ce cours est que M. Egger lisait ou récitait le grec selon la prononciation des modernes Hellènes. 11 aurait voulu faire pénétrer cette réforme jusque dans les lycées, et, s'il n'y a pas réussi, ce n'est pas faute de s'y être employé. Mais ni le bon exemple qu'il donnait, ni le zèle de quelques philhellènes, MM. Dehèque et d'Eichthal (3) entre tous, n'ont pu prévaloir contre une tradition trois fois séculaire.
Quant à la doctrine de ce cours, à la distance où nous en sommes (je parle surtout des leçons du début et de la période de maturité), aujourd'hui que les théories qui en formaient la substance sont entrées dans le courant de l'enseignement même secondaire, il faut un effort pour se représenter ce qu'elle avait alors de neuf et
(i) Tradition et Réformes^ p. vii.
(2) Par M. Julien Girard, alors professeur de rhétorique, aigourd'hui proviseur au lycée Gondorcet.
(3) Voir le mémoire sur celte question dans V Annuaire de V Association pour V encouragement des éludes grecques en France ^ 3« année,
d'original. La vérité est que le professeur, soit en exposant ses idées personnelles, soit en propageant parmi nous ce qu'il y avait de n)ei!leur dans les travaux de la critique allemande, contribuait, pour une grande part, à renouveler, presque sur toutes les questions, notre connaissance de la littérature grecque.
Par exemple, il est de ceux qui ont le mieux fait comprendre, après Fauriel et Guigniaut, le caractère de la poésie homérique. Le temps était loin où Ton voyait dans le vieil Homère une sorte de poète moderne alignant les vers de V Iliade et de VOdyssée; la critique hardie de Wolf soutenait, au contraire, qu'il n'y avait jamais eu d'Homère et que les deux célèbres poèmes étaient d'anciens chants d auteurs inconnus et d'époques diverses, artificiellement ajustés les uns aux autres. M. Egger se ralliait à l'avis de ceux qui admettent l'unité de composition primitive, par suite l'existence d'un poète supérieur, dont l'œuvre, achevée dans ses parties principales, aurait été ensuite profondément modifiée par des remaniements successifs. Aux objections de Wolf, se refusant à voir dans ces vieux chants, jusqu'à l'époque alexandrine, autre chose que des fragments épars et des textes flottants, M. Egger, appuyant les idées, alors nouvelles, de Lehrs, opposait la preuve que, dès le VP siècle avant Jésus-Christ, les Grecs connaissaient les poèmes d'Homère presque tels que nous les possédons aujourd'hui. Quant à reconstituer le texte primitif, il n'y faut pas songer, et, si la critique moderne parvient à remonter jusqu'à un Homère, déjà certainement transformé, mais fort ancien, qu'elle ait le bon sens de ne pas vouloir davantage. Ces conclusions n'ont pas été contredites dans leur généralité : les recherches entreprises sur l'épopée au moyen ôge les ont plutôt
confirmées sur certains points par de curieuses analogies.
C'est à Toccasion des poèmes homériques que le professeur émit ringénieuse idée que, pour en faire passer chez nous la grâce naïve, la simplicité et la force, notre langue n'aurait jamais offert plus de ressources qu'au XII® ou XIII® siècle. « On le voit bien aujourd'hui, disait-il, par ces nombreuses chansons de geste qui sortent de la poussière de nos bibliothèques : c'est le même ton de narration sincère, la même foi dans un merveilleux qui n'a rien d'artificiel, la même curiosité de détails pittoresques; des aventures étranges, de grands faits d'armes longuement racontés, peu ou point de tactique sérieuse, mais une grande puissance de courage personnel, une sorte d'affection fraternelle pour le cheval, compagnon du guerrier, le goût des belles armures, la passion des conquêtes, la passion moins noble du butin et du pillage, l'exercice généreux de l'hospitalité, le respect pour la femme tempérant la rudesse de ces mœurs barbares : telles sont les mœurs vraiment épiques auxquelles il n'a manqué que le pinceau d'un Homère. » — « Rien n'est plus vrai, et on ne saurait mieux dire, » ajoutait Littré après avoir reproduit ce passage (1). M. Egger revint plus tard sur cette idée pour l'appliquer à nos vieilles traductions d'Hérodote, de Xénophon, de Plutarque, qu'il jugeait fort supérieures aux traductions modernes par une sorte de fidélité générale au ton et à la couleur du style de ces historiens, « Jamais tant d'auteurs grecs ne furent traduits, disaitil en parlant du XVI® siècle, ni de plus considérables, et, j'ose le dire au risque de causer quelque surprise,
(1) Histoire de la langue française, t. I, p. 8i4.
jamais peut-être un ne ies traduisit phis heureusement (1). »
C'est encore une des nouveautés par lui mises en circulation que son explication de la célèbre théorie d'Aristote dans la Poétique sur la purgation des passions par le drame. On sait en quoi consiste cette théorie. L'ôme a en elle-même un besoin d'émotions auquel ne saurait satisfaire la vie de chaque jour avec son cortège d'habitudes vulgaires ou d'intérêts infimes. Il lui faut pourtant de temps ô autre y donner satisfaction : le théâtre répond à ce besoin. Tel, qui a le cœur tendre, prompt ô s'émouvoir, voit représenter des aventures terribles; il tremble et il pleure : il est soulagé du besoin qu'il éprouve de trembler et de pleurer. Tel autre, chez qui déborde la galté, se soulage pareillement du besoin de rire en écoutant une pièce de Molière ou de Regnard. Telle est cette simple explication, qui ne fut pas admise sans conteste à l'origine, tant elle déroutait les opinions reçues, mais que confirma, par un rapprochement inattendu et décisif, un autre passage d'Aristote lui-même qu'on avait jusqu'alors négligé, si bien qu'elle est aujourd'hui presque généralement adoptée (2).
Aristote et sa doctrine sur le drame amenaient naturellement le professeur ô parler des trois unités. Il le fit avec sa pénétration d'esprit habituelle, et c'est encore lui qui a le premier et le mieux montré comment la Logique de ce grand esprit avait en quelque sorte consacré le nom d'Aristote pendant le moyen âge, comment,
(1) L'Hellénisme en FrancCy I, p. 260.
(2) Voyea UHellénisme en Francêy t. II, p. 216, et Tédilion de la Poétique d'Aristote^ par E. Egger (Paris, 1874, Hachette), p. 87.
par suite, l'autorité de son œuvre philosophique, s'étendant à son œuvre de critique, l'avait fait accepter comme le code suprême de Tépopée et de l'art dramatique. M. Egger expliqua ainsi, par des raisons qui n'avaient pas encore été déduites avec cette rigueur ni même entrevues avec cette sagacité, la domination persistante de l'influence aristotélique en Italie et en France, plus de deux siècles après la Renaissance.
Une des questions où il a fait le plus de lumière dans l'étude du théôtre grec est celle du drame satyrique, dont on croyait alors que le Cyclope d'Euripide était le seul exemple complet parvenu jusqu'à nous. D'un texte publié par G. Dindorf en 1834, et que la critique avait ô peu près négligé, M. Egger tira la conclusion que VAlceste du même poète était un autre et non moins curieux spécimen du même genre dramatique. Ainsi s'expliquait le mélange bizarre, que les anciens euxmêmes avaient signalé dans cette pièce, de la terreur et de la galté. Toutefois, comment se faisait-il que la pièce eût un caractère si touchant, qu'à rencontre des règles du drame satyrique, l'élément comique y était comme relégué au second plan t Dans une étude des plus délicates M. Egger montra comment peu à peu le drame satyrique s'était élevé à une sorte de dignité tragique, si bien qu'il fallait juger VAlceste non comme une tragédie qu'aurait déparée la vulgarité de certains sentiments, mais comme un drame satyrique ennobli. « Ce n'est plus pour nous, concluait-il, la tragédie qui s'abaisse, mais le drame satyrique qui s'élève en se purifiant (1). »
Il serait difficile, dans une simple Notice, de donner
(1) Annuaire de V Association pour V encouragement des études grecques en France, 7« année, 1873, p. 57.
même une idée des nombreuses leçons que M. Egger a consacrées, durant la périodicité de ses cours, au théâtre grec. 11 suffira de dire que le professeur s'attachait avec une prédilection visible à l'analyse des caractères et aux mœurs des personnages. Par ses observations morales, empreintes d'un sentiment profond du fatalisme antique et des idées religieuses des Grecs, il avait l'art d'intéresser ou d'émouvoir son auditoire. Dans la comédie, la même préférence pour les études morales lui a inspiré quelques leçons charmantes, en particulier sur Ménandre. Enfin, c'est encore à la même tendance de son esprit qu'il faut rapporter ses belles leçons sur les Œuvres morales de Plutarque. Il avait une sorte de faible pour cette philosophie tolérante et si vraiment humaine, et chaque fois que l'y ramenaient les obligations de son cours, il y revenait avec une sorte d'empressement.
De ces leçons, qui représentent un travail de recherches considérable, M. Egger n'a publié en général que des résumés ou de courts fragments. Il en réunissait les matériaux avec un soin extrême, préparait l'ordonnance de son développement et jetait sur le papier en quelques lignes l'esquisse générale ; puis, pour le détail de l'élocution, il se fiait à son extraordinaire facilité de parole. Fort des textes qu'il avait sous les yeux, et tout plein non seulement du sujet spécial qu'il traitait, mais de la connaissance de l'antiquité entière, il soutenait sans fatigue, presque sans effort, pendant plus d'une heure, l'attention de son auditoire. Toutes les notes qu'il a recueillies pour ces leçons de chaque semaine sont aujourd'hui classées dans une série de cartons que connaissent bien ceux qui fréquentaient son cabinet de travail ; les leçons mêmes ne vivent plus que dans le
souvenir de ses aufiteiin. Quelques-unes ont été analysées par lui-môme^ ou sous sa direction^ dans la Revue des cours littéraires (depuis Revue politique et littéraire) ou dans le Journal général de Plnstruction publique; d'autres ont été insérées sous forme de Mémoires dans V Annuaire de V Association pour Vencùorarement des études grecques. Deux fois seulement^ il s'est départi de cette réserve, pour son cours de 1840- 1841, celui de ses débuts, et pour celui de 1867-1868. Son cours de 1840 n'est autre que le célèbre Bssai sur V histoire de la critique chez les OrecSy qui fut publié en 1849, et dont une nouvelle édition s'imprime en ce moment même ; c'est dans ce livre que furent exposées quelques-unes des questions dont j'ai parlé sur la poésie homérique, et sur les théories dramatiques d'Aristote. Le cours de 1867, qui fut imprimé l'année d'après, sous la forme des leçons professées en Sorbonne, est le beau livre si connu, qui demeure le véritable ouvrage classique sur le grand sujet dont il traite, V Hellénisme en France^ et qui restera peut-être le titre littéraire le plus considérable de M. Egger à Testime de la postérité. Recherchant quelle avait pu être sur le développement de Tesprit français et de la langue française l'influence de l'ancienne Grèce, l'auteur montrait, contrairement à une opinion jusqu'alors assez répandue, mais inexacte, que le grec n'a laissé dans le fonds national de notre langue aucune trace ; au contraire, grâce & l'autorité des doctrines aristotéliques au moyen âge, et des idées platoniciennes à partir du XV1« siècle, grâce aux traductions d'auteurs grecs, 6 l'étude de la poésie homérique, à l'imitation des tragiques, au sentiment de plus en plus 'uste de cette civilisation merveilleuse, le génie franç^s se laissait pénétrer peu & peu par l'influence du génie
grec, et recevait de lui, pour une grande part, ce sentiment de la mesure et cette perfection du goût qui sont les deux traits essentiels de Tun et de l'autre. 11 terminait son ouvrage par ces lignes, qui montrent bien sa pensée sur l'influence que l'hellénisme, même en dehors du domaine des arts et de la littérature, a exercée dans le monde: « Plus nous apprécions les grandes civilisations qui se sont développées en dehors de la civilisation gréco-romaine, plus nous comprenons qu'elles ne font rien perdre au peuple grec de ses droits à notre reconnaissance.... C'est bien lui qui, dans l'ensemble de sa tradition savante et de son histoire, nous représente Timage la plus complète de l'humanité toujours en voie de progrès. Nulle nation n'a plus varié les expériences de la vie sociale, ni plus médité sur la théorie des gouvernements; nulle n'a plus fait pour fonder la méthode générale des sciences et pour préparer ainsi l'avènement des sciences mêmes qu'elle n'a pas connues. Avec Rome, avec Jérusalem, au-dessus d'elles à quelques égards, Athènes est reconnue comme la grande institutrice du genre humain (1). » On peut rapprocher de ce passage les conclusions par lesquelles il terminait, il y a quelques mois à peine, sa nouvelle édition de VHiS" toire de la critique chez les Grecs, et qui ont été lues dans la séance publique annuelle des cinq Académies, le 24 octobre 1885. <( Ce qui est certain, dit-il, c'est que... rien ne peut diminuer les droits de la Grèce antique à la reconnaissance des peuples dont elle a été presque l'unique institutrice dans le domaine de la philosophie et des beaux-arts. Avant elle, aucun peuple ne peut prétendre pour nous à cette maîtrise. Après elle, aucune
(1) L'Héllénisme en France, t. Il, p. 39.
des nations de TOccident n'a contribué autant qu'elle à l'éducation de la grande famille européenne. »
Si laborieuse que fût la préparation de ce cours, elle était loin de suffire à l'activité du professeur. Depuis qu'il appartenait à la Faculté des lettres (1840), il avait ouvert chez lui une conférence préparatoire à la licence. Les professeurs titulaires, n'ayant pas encore à se débattre contre les envahissements du baccalauréat, suffisaient sans peine aux examens de licence et de doctorat; par suite, les suppléants, qui ne participaient point au jugement de ces épreuves, pouvaient y préparer des aspirants. Même, en ce temps où les débuts dans la carrière de l'enseignement étaient si difficiles, c'était rendre aux jeunes gens laborieux un service sans prix. Tous n'entraient pas à l'École normale (l'École, d'ailleurs, n'a jamais été fort accessible) et, parmi ceux qui échouaient ou qui se dirigeaient tardivement vers l'Université, combien se décourageaient faute de conseils 1 Pour ces débutants M. Egger fut, selon l'expression de M. Renan, « le meilleur des introducteurs dans la carrière des travaux utiles (1) ». J'ai sous les yeux une liste de ceux qui ont suivi cette conférence de 1846 à 1848; j'y relève bien des noms connus, universitaires ou autres : Talbot, de Bligniéres, Pierron, Gérardin, Cuvillier, Magnabal, Chatel, Baudry, Mal voisin, Pélissier, Ruelle, AUaire et Francis Monnier, qui furent précepteurs, Tun du comte de Paris, l'autre du prince impérial; Francis Meunier, Guillaume Guizot, l'abbé Cruice, qui devint plus tard évêque de Marseille, Lefèvre-Pontalis. C'est à cette conférence, on le sait, que se présenta vers la fin de 1845 un inconnu, qui ne devait pas tarder à faire du
(1) Journal des Débats, n« du 4 septembre 1885.
oruit dans le monde, M. Renan, tout récemment sorti du séminaire de Saint-Sulpice. M. Egger aimait à rappeler la surprise de ses élèves, lorsque le nouveau venu donna lecture de sa première dissertation, sur Quintilien considéré comme critique : plus d*un se risquait déjà à entrevoir, pour leur nouveau condisciple, de hautes destinées. C'était un des plus vivants souvenirs que M. Egger eût conservés de ce temps, et c'est d'alors que date entre les deux illustres savants cette amitié qui ne s'est pas un instant démentie, et dont M. Renan, au lendemain de la mort de son ancien maître, parlait en termes si nobles et si touchants (1).
Ce qu'était la conférence, il est difficile de se le représenter aujourd'hui. A parcourir seulement la liste des sujets traités et des leçons faites (elle a été conservée pour Tannée 1846), on devine un enseignement initiateur et d'une attrayante variété, rayonnant dans tous les sens, touchant à toutes les questions de littérature ancienne et moderne, même de la littérature de ce temps (jV vois par exemple une étude sur le Génie lyrique de Lamartine ; on demande Si les anciens ont connu une évolution littéraire analogue à celle de notre Romantisme), de morale, de philosophie, de grammaire. Quant au maître, on peut être assuré qu'il était là ce qu'il a toujours été, attentif, silencieux pendant les lectures ou les argumentations, sobre d'éloges, avertissant plutôt que louant. Ce (( prenez garde I » par lequel il corrigeait d'ordinaire les méprises ou les exagérations de ses
interlocuteurs, les étudiants de sa conférence ont dû souvent l'entendre. C'était une raison de confiance et d'attachement : on se sentait dirigé, soutenu; on
(i) Journal des Débats, même numéro.
prenait pied peu à peu. M. Jules Simon disait naguère de Mignet, qu'il était « aimable avec beaucoup de franchise (1) ». On le peut dire de M. Egger. Il n'a jamais loué pour plaire : il ne disait pas toujours tout le bien qu'il pensait des gens ; mais ce qu'il en disait, on savait qu'il le pensait et sa réserve môme était souvent accueillie comme un encouragement. Au reste, voici sur cette conférence le témoignage des acteurs eux-mêmes: M. Talbot d'abord, qui nous montre le mattre « éclairant de ses conseils et de son expérience les discussions philologiques et les dissertations littéraires, animant de son zèle les vocations hésitantes, charmant son auditoire par les saillies de son esprit, et par les jets lumineux de son érudition, formant pour l'Université des maîtres d'un savoir éprouvé et amassant pour lui-même des trésors inépuisés de confiance, de gratitude et de dévouement amical (2) ». M. Renan, de son côté, apporte ce témoignage d'un accent si personnel : « Le mot d'élève, avec lui, avait une signification sérieuse. Son enseignement n'était pas la parole jetée au vent, et que personne ne recueille. C'était une œuvre de communication personnelle, une transmission sérieuse de quelque chose de vrai (3). » Un trait bien caractéristique et qui suffirait à montrer combien était profonde l'action du mattre sur les disciples, c'est que presque tous sont demeurés ses amis. Tel qui n'était venu que pour apprendre un peu de grec ou de latin était pris par la bonne grôce affectueuse et la cor-
(1) Éloge de Mignety prononcé à rAcadémie des sciences morales et politiques dans la séance du 7 novembre 1885.
(2) Annuaire de VAssociation pour V encouragement des études grecques en France, 12« année, 1878 (p. xci).
(3) Journal des DébatSy n» du 4 septembre 1885.
diale franchise de l'homme. De là tant de dévouements qui lui sont restés fidèles jusqu'au dernier jour. Quel commentaire de cette « communication personnelle » dont parle M. Renan I
Quelques années plus tard, M. Egger accepta de faire, à rÉcole ecclésiastique des Carmes, des examens littéraires mensuels, analogues à ceux que subissent périodiquement dans nos lycées les candidats aux écoles militaires. En cela il était d'accord, si je ne me trompe, avec M. Victor Le Clerc. Ces deux savants hommes, dont le caractère et le talent offrent, avec des nuances à la vérité sensibles, plus d'un trait commun, se ressemblaient en particulier par un zèle égal pour l'avancement de la science. Préparer des licenciés et des docteurs pour leur Faculté leur semblait presque œuvre pie, et ils s'y employaient de tout leur bon vouloir. Au clergé, qui commençait à rechercher les grades universitaires, M. Le Clerc témoignait à dessein aux examens de licence ou de doctorat une bienveillance particulière, et M. Egger s'appliquait à seconder ces intentions libérales. Il appréciait d'ailleurs le directeur de l'École, l'abbé Cruice, ancien étudiant de sa conférence, et qu'il assista dans la préparation d'une thèse sur les Philosophumena du Pseudo-Origène. Surtout, et il faut lui en faire grandement honneur, à ceux qui sollicitaient son assistance, M. Egger n'a jamais demandé d'où ils venaient ni ce qu'ils pensaient. Aimer la science, être honnête et laborieux lui tenait lieu de tout. Il était de cette race d'esprits libres et élevés qui respectent toutes les croyances sincères, et personnellement attaché de cœur à l'Université où son esprit de tolérance n'était pas pour déplaire, il n'en accueillait pas moins les membres du clergé au même
titre et pour les mêmes raisons qu'il avait encouragé M. Renan à ses débuts.
A son cours de Sorbonne, à sa conférence privée, à ses examens des Carmes s'ajoutait toujours une collaboration active à diverses publications ou revues. De cette période datent, par exemple, les articles qu'il rédigea pour le Dictionnaire des sciences philosophiques, et qui touchent non à la doctrine, mais à l'histoire de la phibsophie, par exemple les articles Philosophie gnomique et Dior/ène LatTce. 11 continuait d'écrire dans le Journal rjônéral. Au journal de pédagogie L'Enseignement et à la H ce uc française il donnait pareillement des articles sur des sujets bien divers, car à côté d'un morceau sur VÉffijpte et la Grèce (1838), on est presque étonné de rencontrer un article sur Versailles et une Histoire du château de Versailles (1837). Dans la Reçue des Deux- Mondes, dont le caractère tout littéraire ne se prêle guère aux travaux d'érudition, il fit paraître sur Aristirque un article, réimprimé depuis dans les Mémoires de littérature ancienne (1), et dans lequel il exposait les vues du critique allemand Lehrs sur l'épopée homérique. La variété de ces comptes-rendus montre avec quelle facilité son talent se pliait à l'analyse des travaux les plus divers. Il serait facile d'en multiplier les exemples, car sa collaboration s'étendit peu à peu à un grand nombre de recueils d'érudition ou de littérature, depuis VAthenœum français, \a Beoue archéologique, la Revue des cours littéraires, la Nouvelle Revue encyclopédique, jusqu'aux Mémoires de la Société de linguistique, ù V Annuaire pour l'encouragement des études grecques en France, au Bulletin de correspondance hellénique, au
(1) P. 126 et suiv.
Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio, au Journal des Débats et mcmc, plus tard, au Magasin d'éducation et de récréation.
M. Egger avait, au moment où nous voici parvenus (1844), trente et un ans. Sa réputation, déjà grande dans rUniversité, commençait à se répandre dans le public, qu'attiraient à son cours sa jeunesse, ses précoces succès, l'éclat d'un enseignement où la solidité de l'érudition et l'ingénieuse nouveauté delà doctrine s'alliaient à une élégante facilité de parole. 11 vivait toujours avec sa mère, lui continuant ces soins dévoués dont il ne devait jamais se départir, et la soutenant de ses ressources encore restreintes, car son double enseignement à la Faculté et à l'École était alors peu rétribué (1). Un événement, pénible d'ailleurs, qui eut pour lui une suite heureuse, améliora la situation du ménage. En janvier 1844 mourait, à trente-trois ans, Auguste Chopin, l'avocat poèîe dont j'ai déjù parlé, et qui était devenu rhôte familier de la maison, ce C'était, dit M. Egger dans ses notes intimes, une ûme noble et délicate, s'il en fut jamais (2). » 11 partagea sa fortune entre des
(1) A la Faculté, où le traitement fixe était alors de 5,000 francs, il recevait comme suppléant un peu moins de 2,400 francs par an ; à l'École normale, son traitement annuel de Chargé de la conférence de grammaire (1839-1843) avait été de 1,500 francs; maître de conférences à partir de 1843, il eut 3,000 francs. Le total de ses deux traitements s'élevait donc, en 1844, à 5,400 francs environ.
(2) M. Egger, qui a toujours consci*vé à son ami une reconnaissance bien méritée, honora sa mémoire en écrivant, en ttMe du petit volume de vers anonyme que Chopin éditait au moment de sa mort et qu'il n'eut même pas la joie de voir publié, la courte préface suivante :
a Nous déposons sur une tombe ce modeste recueil, dont la publication devait couronner une joyeuse iéle de convalescence. L'auteur en a
parents pauvres et ses deux plus chers amis. L'un d'eux était M. Egger, dont la mère, par la volonté expresse du mourant, fut mise en possession d'un héritage suffisant pour ses modestes besoins. M. Egger, plus libre de disposer pour lui-même de son traitement, mais sans se séparer pourtant de la pauvre veuve, qui vécut jusqu'à sa mort auprès de lui, se maria. Depuis longtemps il entretenait d'affectueuses relations avec la famille Dehèque, dont il avait connu le chef, on s'en souvient, aux cours de Hase et de Boissonade. M. Dehèque, érudit délicat, helléniste distingué, homme affable et bon, qu'une sorte de destinée contraire détourna toujours de l'enseignement où le portaient ses goûts, était alors secrétaire chef des bureaux à la mairie du X*^ arrondissement (plus tard le VII®), mais sans renoncer à des travaux qui lui valurent en 1859 le titre d'académicien libre à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il avait fait au jeune savant, qui le recherchait et que la communauté de leurs études rapprochait de lui depuis tant d'années, un accueil empressé. C'est dans cette maison, où les lettres étaient aimées et honorées, que M. Egger apprécia la distinction d'esprit, la haute raison, les vertus aimables de celle
lu d'un œil mourant les dernières épreuves. Il avait réglé d'avance la distribution des exemplaires entre ses parents et ses amis : sa volonté sera suivie avec respect. Ainsi, quelques vers simples et vrais, livrés au demi-jour d'une publicité intime, et le souvenir de nombreux bienfaits, voilà tout ce qui restera de trente-trois années qui furent sans tacbe, mais non sans nuage , vie trop courte et pourtant bien pleine des mérites qu'une autre vie peut seule récompenser.
f Paris, 26 janvier 4844. > Ce petit volume, qui n'a pas été mis dans le commerce, a pour titre : Au coin du feu, Vers dédiés à mes amis. Paris, imprimerie de Crapelet, rue de Vaugirard, no 9. Janvier 1844.
qui devait être, pendant plus de quarante ans, la compagne de sa glorieuse vie, et, quand vinrent les épreuves, le soutien et la consolation des dernières années. Le mariage eut lieu le 25 mars 1845. Un mois après (27 avril), M. de Salvandy, alors ministre, envoyait au jeune professeur la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur.
Au milieu des événements qui vinrent troubler la France, M. Egger demeura fidèle aux habitudes de sa vie studieuse. Tout entier à ses devoirs de savant, il se fit toujours une loi de rester à l'écart des querelles religieuses comme des luttes politiques ; non par indifférence : il se tenait au courant des incidents de chaque jour, s'acquittait ponctuellement de ses devoirs civiques, volontiers môme, dans Tintimité, donnait son avis sur les hommes et sur les choses, mais il ne se laissa jamais entraîner plus loin : homme de science, il se réservait pour la science. Lui-môme a raconté qu'en 1848 il fut abordé, à la fin d'une leçon sur Platon, par un petit vieillard d'aspect vénérable, qui lui offrit de le « porter candidat aux prochaines élections politiques ; tout fier d'être devenu électeur depuis un mois, en quoi, ajoute M. Egger, j'avais le môme honneur que lui, il osait me promettre de recruter dans son département au moins deux mille voix I A vrai dire, il en aurait, je crois, fallu quarante mille pour réussir, ce qui ôte à mon refus tout mérite de modestie (1) ». A des sollicitations semblables en 1874, M. Egger opposa la même abstention. En revanche il ne refusait aucun des services qui pouvaient être réclamés du savant. C'est ainsi qu'en 1848, lorsque fut fondée l'École d'administration, il accepta d'en être
(t) Tradition et Réformes, p. 323.
nommé membre de la commission d'examen ; surtout, lorsqu'en 1852 fut inauguré dans le nouveau régime d'études des lycées l'enseignement de la grammaire comparée, c'est à lui que le ministre demanda d'en tracer le plan et d'en rédiger le programme. M. Egger, qui avait ainsi l'honneur de créer dans nos collèges un enseignement jusqu'alors confiné à la Sorbonne ou dans des ouvrages d'érudition, fit plus : il écrivit en quelques semaines un petit traité sur la matière, les Notions de grammaire comparée, qui fut le premier de ce genre, et qui a rendu de grands services. L'auteur y exposait avec méthode et clarté les principes généraux de cette science alors peu connue en France. Le nouvel enseignement fut malheureusement enveloppé dans le juste discrédit qui atteignit le système Fortoul; mais le livre survécut, et tenu à jour par des révisions successives, il est parvenu à sa 8® édition, rare fortune pour de tels ouvrages (1)1
Comme la plupart de ses collègues de Sorbonne, M. Egger fit partie, de 1850 à 1853, des jurys de délégation qui alors se transportaient en province pour les examens du baccalauréat. C'est ainsi qu'il alla à Douai en 1850 et 1853, à Orléans et à Reims en 1851.
(1) Au siget de la 7« édition, M. Bréal a très finement montré {Eevue critique du 3 avril 4875, p. 209) que « Toriginalité de ce livre est dans rintirae et utile mélange des données de la linguistique avec les enseignements de la grammaire gréco-latine... Également éloigné de Tengouement et des exclusions systématiques, il fait aux découvertes nouvelles leur part sans renoncer aux théories consacrées par Texpérience d. Cet ouvrage a été traduit en italien en 1853 et en hongrois en 1883.
L'autorité de M. Egger était devenue très grande. A la Faculté des Lettres, il commençait à être l'un des conseillers les plus recherchés de tous ceux qui poursuivaient les hauts grades. Bien peu se seraient risqués à affronter les épreuves de la licence sans s'être aguerris auprès de ce maître éprouvé, et presque tous, avant de s'engager dans les longs travaux préliminaires au doctorat, allaient lui soumettre ou lui demander un sujet de thèse. Il en avait toujours à offrir, jugeant avec une sorte de flair ce qui pouvait le mieux convenir au postulant, à sa capacité dlntelligence ou de savoir, mieux encore, le dirigeant dans ses recherches, l'assistant de sa propre science, de ses notes, de ses livres, qui étaient, on peut le dire, au service de ses élèves et de ses amis autant qu'à son propre usage. Combien ont gravi l'escalier de la maison si connue de la rue Madame pour s'épargner quelque longue station à la Bibliothèque de l'Université, et toujours rapportant chez eux le volume désiré, avec quelque mot aimable par surcroît ou quelque avis précieux I Entre tant de licenciés ou de docteurs dont je pourrais produire le témoignage, je n'en citerai qu'un, notre président, qui a reçu de M. Egger, au cours de la préparation de son doctorat, des marques de bon vouloir dont il conserve avec reconnaissance la preuve écrite (1).
A l'École normale, l'activité du maître de conférences n'était pas moindre, ni son action moins féconde. M. Dubois, l'ancien Directeur de l'École, a pu attester qu'il y avait « pour ainsi dire créé » (2) l'enseignement de
(1) M. Gustave Baguenault de Puchesse a été reçu devant la Faculté de Paris licencié es lettres en 1866, et docteur es lettres en 1870.
(2) Mémorial de V Association des anciens élèves de VÉcole normale^ p. a5.
la grammaire. Le mol n'est que juste, et, si les études grammaticales ont pris en France depuis ce temps une importance qu'entrevoyaient à peine les meilleurs esprits d'alors, M. Egger est au premier rang de ceux auxquels il en faut reporter l'honneur. Pénétré de la doctrine de Bopp et de notre Eugène Burnouf, il ouvrait ô ses élèves des vues toutes nouvelles pour eux sur l'origine, la formation et le développement des langues. Ce n'était pas l'aride nomenclature de quelques formules abstraites, mais bien la vie même du langage se révélant par l'étude des mots, de leurs racines, de leurs fonctions, de leurs produits. Rien n'était fécond comme cet enseignement, qui, parlant du langage, se ramifiait dans toutes les directions : arts, histoire, archéologie, grec, latin, français, idiomes de tous les temps et de toutes les races, le maître explorait tout, se laissant conduire aux rapprochements les plus impré\Tis, et cela avec la richesse d'information d'un esprit toujours en éveil, qui se tenait au courant des moindres progrès de la science. D inspirait vraiment le goût de ces nobles études, et plusieurs, qui sont aujourd'hui des maîtres, ont senti leiu* vocation se décider ou s'affermir dans cette conférence, des linguistes comme M. Bréal, des antiquaires comme MM. Perrot et Heuzey, des épigraphistes comme M. Foucart, des philologues comme M. Benoist, et combien d'autres! sans parler de ceux que leur goût propre portait ailleurs, mais qui se faisaient honneur, à l'occasion, de quelque maître travail de grammaire : telle cette leçon sur V Article qu'avait rédigée le philosophe M. Lachelier, et que M. Egger, qui en avait gardé la copie, citait volontiers comme un des meilleurs souvenirs de sa conférence. Parmi tant de titres de ce savant à la reconnaissance de TUniversité, ce
n*est là ni le moindre, ni le moins considéré de ceux qui ont pu recueillir ces leçons précieuses.
Au reste, à TÉcole non plus qu'à la Faculté, il ne se croyait libre de sa tâche quand il avait terminé la conférence ou la leçon, et, si quelque doute était resté dans l'esprit d'un auditeur, ou si à lui-même la pensée était venue, chemin faisant, d'une vérification ou d'une addition, il conviait ceux qui l'écoutaient à le venir voir. 11 était né professeur, comme on Ta dit souvent, et ne se lassait pas d'enseigner : dans son cabinet comme dans sa chaire, avec le ton familier d'une causerie comme sous la forme oratoire d'une leçon, il enseignait sans cesse. C'était pour lui un plaisir de réunir chez lui, le dimanche matin, dans une sorte de cercle intime, quelques visiteurs, auditeurs de son cours ou élèves de l'École : il était heureux de se voir entouré, écouté, surtout de sentir qu'il rendait à la science l'inappréciable service de la faire respecter et aimer.
Cependant, il avait commencé discrètement à songer à l'Institut. Professeur en Sorbonne, maître de conférences à l'École normale, lauréat de l'Académie des inscriptions, il pouvait se préparer à devenir le confrère des savants qui l'appréciaient déjà comme un des maîtres de l'érudition. Il s'était créé un nouveau tilre à leurs suffrages par la publication, en 1849, d'un ouvrage dont j'ai déjà dit un mot, VEssai sur Vhistotre de la critique chez les Grecs, auquel il joignit une édition de la Poétique d'Aristote et d'Extraits de ses Problèmes, avec traduction française et commentaire. Un livre important sur le grammairien grec Apollonius Dyscole, où il appréciait avec sa science et sa sûreté de jugement habituelles la valeur des doctrines grammaticales de l'antiquité, accrut encore l'estime des juges compétents. Cette même année
(1854), la mort de Tacadéinicien Guérard ayant ouvert une vacance, M. Egger se présenta et fut élu (28 avril). Un an après, de même que la mort de sa sœur avait presque coïncidé avec sa nomination en Sorbonne, et comme s'il était dans sa destinée que chacun de ses grands succès fût compensé d'une douleur, il perdit sa mère (15 avril 1855). Elle avait eu la consolation de voir son nom honoré du plus haut titre qu'un savant puisse envier, récompense suprême bien due au dévouement du fils comme à la courageuse tendresse de la mère. Un autre motif de confiance avait adouci l'amertume des derniers moments : Boissonade ayant informé le ministre de sa résolution de se retirer, M. Egger avait reçu la promesse de la chaire, où il fut appelé, en effet, le 4 juillet suivant; sa mère, sur son lit de mort, put lui exprimer sa joie de le voir enfin parvenu au terme des deux plus hautes ambitions qu'il pût concevoir.
A l'Institut, M. Egger fut dès l'abord ce qu'il devait être trente années durant, académicien laborieux, assidu aux séances, attentif à ses confrères, participant aux discussions où sa vaste science trouvait de fréquentes occasions d'intervenir. « Sa présence, a dit sur sa tombe son confrère M. Desjardins, suffisait pour tenir le lecteur sur ses gardes et le bureau en haleine : il y avait toujours à gagner à l'entendre, et son silence était certainement une approbation; car il croyait que la louange était le plus souvent stérile, et il avait bien raison. Tel nous l'avons vu, nos anciens pendant trente ans, et moi pendant dix. »
Il ne m'appartient pas de porter sur l'œuvre de M. Egger, académicien, un jugement pour lequel l'autorité me fait défaut. 11 suffira, dans cette courte Notice, d'en donner une idée générale. Les Mémoires qu'il sou-
mit au jugement de ses confrères pendant sa longue carrière académique traitent des sujets les plus divers : problèmes philologiques, recherches d'antiquité, études littéraires, il a tour à tour abordé ces différents ordres de questions, et toujours avec une science consommée unie à la plus élégante précision de style. Bien qu'il se fût de préférence et depuis longtemps attaché à l'antiquité grecque, on n'est pas surpris de rencontrer dans la liste de ses travaux une Notice sur un document inédit pour servir à l'étude des langues romanes (1857) (1) ; car on sait qu'il suivait avec une vive curiosité le progrès des recherches sur ce groupe de langues. Son goût pour les mêmes études lui a inspiré le Mémoire sur un procédé de dérivation très fréquent dans la langue française et dans les autres idiomes néolatins (1864) (2). Le grammairien, toujours diligent, avait remarqué que certains substantifs français, auxquels on rattachait d'ordinaire comme dérivés les verbes correspondants, procédaient au contraire de ces verbes, si bien que le rapport de parenté se trouvait renversé, le substantif provenant du verbe et non le verbe du substantif, tels sont : cri do crier, déji de déjier, dédain de dédaigner, chauffe (surface de) de chauffer. Une fois sur cette piste, il dirigea avec méthode des recherches qui lui firent découvrir par centaines des produits de ce genre. C'est le résultat de ce travail qu'il consigna dans son mémoire académique. Il le réimprima en 1874 dans la Revue des langues romanes sous le titre plus précis : Les substantifs verbaux formés par apocope de V infinitif, et avec de nouveaux exemples.
(1) Mémoires de V Académie des In8cnptio)is, t. XXI, i"» pailie. (9^ Ibid., t. XXIV, 2e partie.
Toutefois la plupart de ses mémoires traitent de Tantiquité grecque ou romaine. Deux ont un intérêt littéraire capital, Tun sur quelques nouveaux fragments inédits du discours d'Hypéride contre Démosthène dans Taffaire d'Harpalos, Tautre sur les Œconomica attribués à Aristote. Le premier (1870) (1) est un modèle de sagacité : non seulement M. Egger parvint à restituer, de façon à mériter l'approbation des juges compétents, le texte de trois lambeaux de papyrus récemment retrouvés en Egypte (1866), mais encore, s'autorisant d'une magistrale étude de M. Jules Girard, consacrée à ce procès célèbre, et couronnée en 1861 par l'Académie des inscriptions, il essaya de refaire l'argumentation de l'orateur, tâche périlleuse où sa pénétration d'esprit et sa grande connaissance de l'éloquence judiciaire à Athènes trouvèrent également leur emploi. Dans le mémoire sur les Œconomicay lu en 1879 devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, puis devant l'Académie des sciences morales et politiques, publié peu après dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, et enfin dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions r2), il s'agit d'un ouvrage en dix chapitres longtemps attribué à Aristote, que la critique moderne lui refusait dans son ensemble, tenant pour apocryphes les quatre derniers chapitres, et qu'une découverte récente avait démontré tout entier authentique, mais comme ayant pour auteiu* Théophraste. Cependant l'attribution n'était pas tellement sûre qu'il ne restôt quelque doute. M. Egger examina de près cette curieuse question de propriété littéraire, et pour diverses raisons, surtout à
(i) Mémoires de V Académie des inseriptùrnsy t. XXVI, 2« partie. (2) T. XXX, ire partie.
cause des caractères du style, qui lui parut tout aristotélique, il conclut au maintien du traité tout entier parmi les œuvres du Stagirite.
Deux autres mémoires touchent à des questions qui concernent la vie publique ou privée des anciens, mais qui ne sont pas sans intérêt pour les modernes. L'un est une histoire des Traités publics dans l'antiquité (1861) (1). Il en conçut la pensée à Toccasion du Congrès de Paris, qui termina, comme on sait, la guerre de Crimée. Remontant jusqu'aux plus anciennes conventions connues, il montrait le droit des gens, contrairement à l'opinion commune qui lui attribuait une origine plus récente et toute chrétienne, pratiqué en Orient, en Grèce, à Rome; il se complaisait à énumérer les plus vieux traités dont les historiens grecs nous ont conservé la mention, traités de paix, de guerre, de commerce, à parcourir la hiérarchie des diplomates de tout grade qui composaient une ambassade athénienne, depuis l'ambassadeur et les hérauts jusqu'aux officiers inférieurs, sorte d'attacliés et de secrétaires de légation, à décrire enfin l'instrument des conventions et les précautions prises pour en assurer le caractère authentique. Ce mémoire, que goûtèrent beaucoup de lecteurs étrangers d'ordinaire aux recherches d'antiquité, fut réimprimé par l'auteur en 1866 et est regardé comme le traité classique sur cette matière. L'autre est une étude sur Les Historiens officiels et les Panégyristes des princes dans l'antiquité (1873) (2). De même que les cours modernes ont connu sous le nom d'historiographes des écrivains chargés officiellement d'enregistrer les hauts
(1) Mémoires de l'Académie des {«isorlptionê^ t. XXIV, i^ partie. (?) Ibid.y t, XXVn» 2e partie*
faits du roi, de même l'auteur démontrait qu'il y avait eu dans le monde ancien des flatteurs officiels tenus de célébrer la vie publique ou privée des princes. Il suivait leur trace depuis la cour des rois de Macédoine, où Philippe et surtout Alexandre entretenaient auprès de leur personne comme une académie de lettrés, jusqu'à Rome, où les empereurs ont rencontré tant d'historiens complaisants qui, à la vérité, leur faisaient parfois expier dans quelque Histoire secrète, comme il advint pour Justinien et Théodora, les mensonges de leur histoire officielle.
On voit d'ici le genre d'intérêt de tels travaux, où les usages de la vie antique étaient mis en parallèle avec des usages presque semblables dans nos sociétés modernes. M. Egger aimait ces rapprochements; loin de les éviter, il les recherchait presque : il pensait que de si curieuses analogies, même en tenant compte de différences inévitables, nous aident à mieux comprendre le monde ancien, il lui semblait d'ailleurs qu'en éveillant par ces piquantes études la curiosité des gens du monde il rendait service à la cause des lettres antiques. En général, lorsqu'il devait parler soit dans une séance publique à l'Institut, soit dans quelque conférence littéraire, il choisissait un sujet de ce genre, mettant une sorte de coquetterie de bon goût à rendre intéressante par cette comparaison avec le monde moderne l'étude des sociétés grecque ou romaine. De cette pensée sont nés tant d'attrayants chapitres de ses œuvres, l'étude sur La profession d'avocat chez les anciens, Un ménage d'autrefois, le court mémoire lu à la Société des antiquaires de France sur un sénatus-consulte contre les industriels qui spéculent sur la démolition des édifices, à peu près comme chez nous les fameuses Bandes
noires. Dans ce travail, développant cette idée que les anciens ont connu beaucoup d'usages que nous croirions volontiers noodernes, il prenait plaisir à en rappeler quelques-uns déjà signalés par d'autres savants ou par lui-même, l'emploi des pigeons voyageurs pour l'échange des communications, celui des chiffres convenus pour dérober aux cabinets noirs des Grecs et des Romains le secret des correspondances;* l'usage d'une sorte de sténographie pour la rédaction des procès-verbaux du sénat romain, l'idée d'une véritable télégraphie militaire, l'habitude des voitures de louage, les ventes au rabais pour cause de liquidation, l'institution d'une lettre de crédit, des assurances mutuelles, des expositions publiques d'objets d'art. Toutes ces révélations érudites étonnaient autant qu'elles charmaient. Même à l'Institut, où ses auditeurs étaient mieux préparés à de telles surprises, on lui savait gré, tout en goûtant sa science, de la forme agréable dont il savait l'envelopper.
Une des publications importantes auxquelles il a pris part dans les recueils de l'Académie est celle des Papyrus grecs du Musée du Louvre et de la Bibliothèque nationale. On sait que Letronne, qui s'en était chargé, mourut (1848) sans avoir pu l'achever. Brunet de Presle, à qui l'Académie avait confié le travail, demanda plus tard, pour mener l'entreprise à bonne fin, le concours de M. Egger. Celui-ci eut à rédiger les tables, besogne modeste en apparence, mais délicate, qui l'obligea de réviser le texte entier, parfois la traduction, et dont il s'acquitta si utilement pour l'entreprise commune que le principal auteur crut devoir, dans l'Avertissement placé en tête du volume, lui exprimer sa reconnaissance.
Ce sont là ses grands travaux à l'Institut. Je n'entreprends pas de donner même une idée de ses lectures moins importantes. L'analyse en serait impossible dans cette Notice, tant est grande la variété des questions étudiées ou signalées. Les Comptes-rendus de l'Académie en conservent du moins le souvenir. Ce qu'on peut dire, c'est que, durant les trente années de sa vie académique, il n'y a guère de séance où M. Egger n'ait pris la parole soit pour communiquer quelque brève observation sur un sujet d'antiquités, soit pour présenter de la part d'un auteur tel ouvrage dont il faisait valoir l'intérêt de nouveauté ou le mérite d'érudition.
Il est naturel que l'Académie ait tenu constamment ô profiter de tant de zèle uni à tant de savoir. Aussi, M. Egger n'a-t-il cessé de faire partie des commissions les plus importantes, celles de l'École d'Athènes ou des Antiquités de la France, qui l'ont plus d'une fois élu comme rapporteur; la Commission des travaux littéraires, chargée, comme on sait, de la direction des grandes collections publiées par l'Académie ; la Commission permanente des inscriptions et médailles, où son habileté de latiniste et d'épigraphiste a rendu plus d'un service. Dans toutes M. Egger était un collaborateur recherché, et dans les délibérations intimes, où se discutent les intérêts de l'Académie pour le recrutement de ses membres ou l'ordonnance de ses travaux, M. Renan atteste que ses confrères appréciaient les qualités de son judicieux esprit, de sa parole claire et correcte (1).
Pour achever de marquer son rôle à l'Académie des inscriptions, je dois ajouter qu'elle le choisit plusieurs
(1) Journal des Débats^ n» du A Mptombre 1885.
fois comme lecteur dans ses séances publiques, notamment en 18G1 (9 août), où il parla de L'Éiat-civil chez les Athéniens, en 1862 (14 août), où il lut des Observations sur un papyrus grec contenant des fragments d'un orateur inconnu; tout récemment, jl venait d'être désigné pour lire, dans la séance publique annuelle des cinq académies (24 octobre 1885), les conclusions de sa nouvelle édition de YEssai sur l'histoire de la critique chez les Grecs. En 1874, l'Académie le délégua avec M. le baron de Witte pour la représenter aux fêtes anniversaires de la fondation de l'Académie royale de Belgique. Enfin elle l'élut son vice-président le 8 janvier 1864 et son président le 6 janvier 1865. Au cours de sa présidence il porta la parole pour l'Académie aux funérailles de V. Le Clerc (14 novembre 1865), de même que, plus tard, pour la Faculté des lettres, à celles de Saint-Marc Girardin (avril 1873) et à celles de Patin (20 février 1876). Les autres classes de Tlnstitut reçurent également de lui diverses communications. A l'Académie des sciences morales et politiques, il lut, en 1879, des Observations et réflexions sur le développement de l'intelligence et du langage chez les enfants, rédigées pendant les tristes loisirs de la Commune, et qui furent alors insérées dans les Comptes-rendus de l'Académie (1). A l'Académie des sciences, quelques confrères lui demandaient à l'occasion, pour la création de termes de physique ou d'histoire naturelle, des conseils que sa double compétence d'helléniste et de grammairien habitué à la formation des mots lui permettait de donner. Nul n'excellait comme lui à trouver le composé grec ou latin qui répondait le mieux au sens de telle découverte, à l'intention de
(1) Réimprimées depuis en i vol. iii-i2 (4® édition, 1883). Paris, Picard*
tel inventeur. Ces consultations l'amenèrent, en 1871, pendant le premier siège, à rédiger des Obsercations critiques sur l'emploi des termes empruntés à la langue grecque dans la nomenclature des sciences. S'autorisant d'exemples trop nombreux de mots scientifiques mal formés, hectomètre, hectolitre, pluviomètre, rhèomètre, parallélipipède, ou de mots qui, bien formés grammaticalement, ne répondent pas à Tidée qu'ils veulent traduire, endosmose, exosmose, théodolite, etc., il réclamait en faveur des règles étymologiques méconnues. 11 est revenu plusieurs fois sur l'inconvénient de ces formations vicieuses : dans une conférence à la Société philotechnique, par exemple, il prit à partie le microphone récemment inventé. « Puisqu'il a l'oreille si fine, je lui dirai volontiers, avec toute sorte de respects pour le physicien, son père, qu'on l'a mal baptisé; car microphone veut dire instrument à petite voix, et c'est justement à grossir la voix que le microphone doit s'employer (1). » Les Observations de 1871, lues à l'Académie des sciences, furent insérées dans les Comptes-rendus d'avril; elles ont été reproduites en Appendice avec diverses corrections ou additions à la fin de la 8*^ édition des Notions de grammaire comparée. A la suite d'une discussion courtoise provoquée par cette Note dans la Ga:sette hebdomadaire de médecine et de chirurgie (2), et au cours de laquelle M. le D^ Dechambre avait contesté certaines étymologies, M. Egger revint sur le même sujet avec de nouveaux développements dans un article Étymologie destiné au Dictionnaire encyclopédique des sciences mé-
(i) Revue politique et littéraire^ 1878.
(2) Année 1873, pages 47 et 413.
dicales (1), où il paraîtra prochainement. Les services qu'il rendait aux savants par ces conseils autorisés l'avaient déjà fait désigner en 1864 (17 juillet), comme membre du Comité de Tassociation scientifique pour lavancemenl de Tastronomie, de la physique et de la météorologie. M. Egger entretenait d'ailleurs avec plusieurs membres de l'Académie des sciences, Bienaymé, Lamé, les frères Sainte-Claire Deville, surtout Michel Chasles, des relations personnelles amicales, et je ne jurerais pas qu'au fond dans ce commerce affectueux, auquel il se prêtait avec un empressement visible, il n'y eût en lui comme un secret sentiment de juste fierté à traiter de pair, lui, le fils de l'obscur inventeur de 1827, avec les hommes de science les plus renommés de son temps. Au reste, son esprit lucide ne répugnait pas à la rigueur du raisonnement mathématique : on se souvient que dans sa jeunesse il avait suivi volontairement certains cours de sciences, et ceux qui ne connaissent en lui que Thelléniste n'apprendront pas sans surprise qu'à sa sortie du collège, en 1832, il avait imaginé un nouveau pendule compensateur, dont le mathématicien Vincent, le futur membre de l'Institut, l'aida plus tard à rédiger la formule. Ce petit travail, communiqué par Vincent à la Société philomatique de Paris, dans la séance du 29 juillet 1843, a été réimprimé en appendice au volume Tradition et Réformes.
Cependant divers changements s'étaient produits dans la situation officielle de M. Egger. Devenu professeur titulaire à la Faculté des lettres, et dès lors participant
(1) Ce n'est pas le seul article que M. Egger ait écrit pour ce grand recueil : il rédigea également dans les derniers temps Tarticle Encyclopédiey qui ne tardera pas à y être publié.
aux examens de licence, il avait dû fermer sa conférence privée et cesser ses interrogations périodiques à TÉcoIe des Carmes. Rien ne s'opposait à ce qu'il gardât son poste à rÉcole normale. Mais sa vie était maintenant d'autant plus laborieuse qu'aux obligations du professeur en Sorbonne s'ajoutaient pour lui depuis quelques années les devoirs de l'académicien. Désireux d'ailleurs de laisser la voie libre à un maître, grammairien déjà fort renommé, M. Charles Thurot, professeur à la Faculté des lettres de Clermont, et son futur confrère à l'Institut, il demanda le 5 novembre 1861 un congé d'inactivité, prélude d'une retraite définitive. Le 4 novembre de l'année suivante, il se retirait en effet avec le titre de Maître de conférences honoraire : même dans sa retraite il continua de se rendre utile ô l'École pour les examens de classement annuel.
A cette époque (1861) M. Egger était placé par l'opinion de ses collègues et de ses confrères au premier rang des philologues et des hellénistes. Dans le domaine spécial des études de grammaire et d'antiquités, il allait devenir comme le chef reconnu de toutes les fondations et de tous les travaux. C'est à ce titre qu'en 1866 il participa comme président aux débuts officiels de la Société de linguistique (1), qu'il devait présider encore en 1870-1871 et en 1876; en 1869, comme membre correspondant, à ceux de la Société pour l'étude des langues romanes, à Montpellier. Dans le même ordre d'études son nom demeure associé à diverses publications
(1) Fondée en 1864 par Tinitiative de MM. de Charencey et d*Abbadie, elle avait eu ce dernier pour président dès la fondation ; mais elle ne fut reconnue qu'en 1866, année où M. Egger inaugura la nouvelle série des présidences.
savantes qui datent de cette période, et qui allaient populariser en France les nouvelles doctrines grammaticales. Par exemple, M. Egger est un de ceux qui encouragèrent la traduction de la Grammaire de Bopp, et à la fin de la Préface du premier volume, M. Bréal remercia publiquement son ancien maître, qui avait « prêté à ce travail, commencé sur son conseil, l'attention affectueuse et le concours efficace que trouvent auprès de lui toutes les entreprises utiles aux lettres (1) ». A de moindres travaux M. Egger ne prétait pas un concours moins actif : je citerai seulement le Dictionnaire étymologique delà langue française de M. Brachet, pour lequel il écrivit une Préface (1869), et le Manuel pour U étude des Racines grecques et latines (1869), que je m'excuse de mentionner ici ; mais je ne puis oublier que je dois aux conseils et à Tentremise de M. Egger de l'avoir publié, de môme que la Grammaire grecque qui parut en 1873. C'est encore auprès de M. Egger, dans de continuels entretiens, avec le secours de sa riche bibliothèque, que Francis Meunier poursuivit ses belles recherches sur le Pronom latin (2), sur les Composés syntactiques en grec (3), sur les Mots grecs à déclinaison double (4). Jusqu'à la fin de sa vie M. Egger continuera ainsi d'assister les travailleurs, M. Boucherie pour la publication des Eppîvtufiara et de la KfifBniuptvh ofaXta attribués par l'éditeur à J. Pollux
(1) Grammaire comparée des langues indo-européennes^ par M. François Bopil, traduite par M. Michel Bréal. Paris, 1866 (t. 1er, p. lvii). Une 2« édition en a été publiée en 1882.
(2) Mémoires de la Société de linguistique de Paris, t. I®»", p. 14.
(3) Annuaire de VAssociation pour V encouragement des études grecques en France, 6« année, 1872, p. 245.
(4) Même Annuaire, 7« année, 1873, p. 61 .
(1872) (1), M. Decharme, qui lui a dédié son beau livre Mythologie de la Grèce antique (1879, 2® édit. 1885), M. Edon, qui lui a demandé plus d'un avis pour ses consciencieux travaux sur VÉcriture et la prononciation du latin (1882), M. Choisy, dont les importantes -éludes épigraphiques sur Varchitecture grecque (1884) lui sont dédiées, bien d'autres encore. Et ce n'est pas là, dans sa vie de savant, le trait le moins original : M. Egger a beaucoup produit; il n'a guère moins aidé à produire, et il restera certainement un des érudits qui auront le plus contribué au progrès de la science à la fois par ses travaux propres et par ceux qu'il a suscités.
Les derniers ouvrages que j'ai rappelés nous ramènent à son œuvre d'helléniste. C'est surtout comme helléniste en effet que M. Egger exerça une sorte de suprématie. On a dit avec raison que la Grèce lui était comme une seconde patrie : il en aimait tout, non pas la langue seulement, mais le génie, les arts, la civilisation. Son active intelligence se sentait comme attirée vers cette race hellénique dont l'esprit curieux avait abordé toutes les questions et sondé tous les mystères, ceux de l'âme comme ceux de la science ; de même, éloigné en toutes choses du partipris et de l'exagération, il goûtait cette mesure exquise qui fait du génie grec, parmi les variétés de l'esprit humain, une exception merveilleuse et unique. Aussi n'en parlait-il qu'avec une sorte de gravité et d'émotion. « Nous n'avons pas vécu une vie d'homme, nous autres Grecs, et nous sommes nés pour faire l'éternel étonnement des hommes à venir (2). » Ce mot du grand ora-
(1) Notices et Extraits des mantiscritSi publiés par l'Institut national de France, t. XXIII, II« partie, et t. XXVII, II» partie.
(2) Athènes et Paris ou l'Éducation par les mu^es. Paris, Delagrave (page 3).
leur athénien, ne dirait-on pas qu'en le citant il se l'approprie t et ne croirait-on pas entendre le patriote justement fier des destinées de sa race? Et plus bas, il rappelle (avec quel sentiment de vénération* presque religieuse !) le mot de M™® de Staël à Herculanum, en présence de quelques fragments de papyrus grecs : « Devant ces fragiles débris, on n'ose respirer, car on craint que le moindre souffle ne disperse cette poussière où de nobles pensées sont encore empreintes (1). » Aussi, même en dehors de la Sorbonne, il ne manquait jamais une occasion de parler de Tobjet de son culte : la Grèce, l'art grec, le génie grec, c'est là le sujet presque constant des conférences qu'il a faites ou des discours qu'il a prononcés devant les auditoires les plus divers. Quant à la langue, il la possédait à fond ; il en avait plus que la science que donne le maniement des auteurs, mais le sentiment en quelque sorte naturel. Que de fois, feuilletant nos dictionnaires grecs qui enregistrent les mots sans la mention d'un texte ou d'un nom d'écrivain, et flairant quelque terme suspect, mal fait ou de formation récente, il se plaisait à en deviner, presque toujours avec une étonnante sûreté, la date ou l'auteur ! Aussi, parmi tant de sujets d'étude, c'était toujours au grec qu'il revenait de préférence : arts, littérature, institutions, il en connaissait tout, les auteurs classiques comme les byzantins, le grec ancien comme le moderne, le sacré comme le profane. Et ce sera là, parmi les hellénistes éminents dont la France peut s'honorer dans notre siècle, sa marque distinctive. Sans être de préférence, dans les choses grecques, antiquaire plutôt que lin-
(1) Athènes et Paris ou l'Éducation par les musées. Paris, Delagrave (page 5).
guiste, ou critique d'art ou de littérature, il était cependant maître en chacune de ces spécialités d'étude : passionné pour le grec de l'antiquité comme un Beulé, épris du grec contemporain comme un Brunet de Presle, érudit comme Hase et fin lettré comme Boissonade, il aura eu la gloire d'embrasser dans son admirable intelligence la science et comme le sentiment de l'hellénisme entier. Il était ainsi devenu comme le patron reconnu et en quelque sorte officiel des études grecques en France. Tous ceux qu'attiraient ces études pouvaient s'adresser à lui, sûrs d'un bon accueil, savants de profession ou gens du monde, magistrats comme M. Plougoulm ou M. Dareste, prêtres comme Tabbé Cruice ou l'abbé Thénon, hommes de science comme le docteur Fournier ou M. l'ingénieur Choisy. De là sont nées pour lui bien des relations précieuses qu'il savait tourner au profit de la science, avec le duc de Clermont-Tonnerre, le ministre de la Restauration, bien connu comme helléniste par sa traduction d'Isocrate (1); avec le duc d'Albert de Luynes, son confrère à l'Institut, et si magnifiquement secourable aux savants et aux artistes; avec le comte Sclopis de Salerano, qui présida le Conseil arbitral de Genève dans laffaire de TAlabama (1872); avec le savant et libéral empereur du Brésil, qui ne laissait guère passer l'annonce
(1) Notice historique sur le duc de Clermont-Tonnerrey traducteur et commentateur des couvres d'Isocrate, par E. Egger, 2« édition. Paris, 1866. On sait que le général comte Aynard de Clermont-Tonnenre, troisième fils du duc, mort en 1884 au château de Bezonville, près Sermain (Loiret), et que nous avons vu à Orléans chef d'état-major du général commandant le 5« corps d'armée, avait conservé les tradi-
d'une découverte notable en épigraphie ou en littérature grecque sans lui demander quelque surcroît d'information. « J'attends avec impatience, lui écrivait le souverain, quelque travail sur la grande inscription trouvée à Délos. Je regrette infiniment que mes occupations ne me permettent pas d'étudier un peu plus l'archéologie grecque » Et le l^ septembre 1879 : « Vous avez eu l'occasion de connaître personnellement mon amour pour les lettres grecques et combien je vous estime : vous trouverez donc bien naturel qu'en lisant dans un compte-rendu de votre Académie, que l'on venait de découvrir des vers d'Euripide, d'Eschyle et deux belles épigrammes, j'aie eu ridée de vous prier de m'en faire partager la jouissance le plus tôt possible. Je lis toujours vos articles si intéressants dans le Journal des Savants, et je vous prie de ne pas me retarder la lecture de vos travaux et de me croire toujours
« Votre bien affectionné, « D. Pedro d'Alcantara. »
Enfin trois ans plus tard (14 décembre 1882) : « L'inscription athénienne me semble d'un haut intérêt; mais je n'ai pas encore pu l'étudier. Ne publierez-vous pas vos conférences à la Sorbonne? Je me rappelle vous avoir entendu sur VAnaba^is. Ces études-là sont un grand soulagement pour mon esprit et la lecture de
tions paternelles : il parlait couramment le grec moderne et fut, de 1878 à 1881, membre du Comité de l'Association pour Tencouragement des études grecques en France,
bien des noms me rappelle vivement mon séjour & Paris.
« Comptez toujours sur la sincère estime de
« Votre affectionné, « D. Pedro d'Alcantara. »
« Bien des souvenirs ô tous vos confrères qui ont été si accueillants pour moi. »
On a plaisir à recueillir de tels témoignages, si honorables pour le savant qui les inspire comme pour le souverain qui les envoie.
Passionné pour les choses grecques, bienveillant & tous ceux qui s'en occupaient, à plus forte raison devaitil être hospitalier aux Hellènes établis à Paris ou qui le visitaient en passant. En effet, il ne venait guère en France de Grec notable qui ne tînt ô honneur de le saluer. Tous lui étaient reconnaissants de son affection pour leur pays, de son zèle ô les servir, des conseils qu'il leur donnait, alors même qu'ils ne les suivaient pas toujours. Selon le mot d'un de ses plus vieux amis, M. Saripolos, il était vraiment leur « proxène (1) ». On ne saurait mieux dire, ni marquer d'un mot plus expressif la communauté , de bons offices qui unissait aux Hellènes de la vraie Grèce l'illustre Hellène français. Aussi son nom était-il populaire en Grèce: tous les lettrés le connaissaient et s'empressaient à lui faire hommage de leurs écrits ; tous les bureaux de revues ou d'associations savantes se faisaient comme un devoir de lui envoyer leurs publications. Dès 1856 (13 juin), le roi de Grèce, reconnaissant de tant de services rendus & l'hellénisme, lui fit remettre la croix de Chevalier de
(1) Discours prononcé sur la tombe de M. Egger,
rOrdre du Sauveur; onze ans après (20 avril 1867) M. Egger était promu officier, et neuf années encore plus tard (18 novembre 1876) commandeur.
Cette sorte de suprématie lui valut en deux occasions en France même l'honneur d'une désignation bien flatteuse, la première fois en 1867, lorsque fut fondée TAssociation pour l'encouragement des études grecques en France. Pour présider à Tinstitution naissante il fallait un choix de noms qui ralliât toutes les bonnes volontés, celles des gens du monde comme des hommes du métier, des littérateurs comme des érudits. Parmi tant d'hellénistes diversement connus, ce fut le vénéré M. Patin, alors doyen des hellénistes français, que les fondateurs élurent comme président, en lui adjoignant comme viceprésidents MM. Egger et Beulé. Dès Tannée suivante M. Egger devenait président à son tour : nous le verrons bientôt à l'œuvre dans cette fonction où il a rendu tant de services (1). Presque en même temps, et à l'occasion de l'Exposition universelle, M. Duruy, ministre de l'Instruction publique, avait eu l'heureuse pensée de faire retracer en une série de tableaux une image des progrès accomplis chez nous depuis trente ans dans chaque ordre de sciences. C'est à M. Egger qu'il demanda, comme au juge le plus autorisé, le Rapport sur l'état des études de langue et de littérature grecques en France (2). M. Duruy n'avait pas attendu ce travail pour récompenser le savant et le professeur : dès le 13 août 1866, M. Egger avait été promu officier de la Légion d'honneur.
(1) Sur la fondation et le développement de rAssociation jusqu'en 1877, voir une Notice de M. Gustave d*£ichthal dans VAnnuaire de VAssociation pour l'encouragement des études grecques en France, i1« année, 1877 (pages 1 et suiv.).
(2) Réimprimé dans VHellénisme en France j t. II, p. 441.
Sa renommée était alors considérable et dépassait de beaucoup les limites de l'Institut et de TUniversité. Un grand nombre de sociétés savantes se Tétaient adjoint. Membre de la Société de THistoire de France, où il avait été admis le 8 janvier 1844, et qui devait Télire en 1870 (4 mai) membre de son Conseil administratif, il était entré dans la Société des Antiquaires de France le 5 mai 1858, puis s'était agrégé successivement à la Société des Antiquaires de Normandie, à celles de Caen, du Hôvre, d'Amiens, de Dunkerque, d'Aix. Chez nous, et bien que ses attaches orléanaises fussent peu connues (pour ma part elles ne m'ont été révélées que bien après ma sortie de l'École normale), il fut l'objet d'égards particuliers, et nos trois Sociétés l'adoptèrent l'une après l'autre, la Société archéologique, dès 1861 (14 novembre), il y a de cela vingt-cinq ans, tout un quart de siècle, dont l'illustre M. Léopold Delisle demeure désormais parmi nos membres honoraires appartenant à l'Institut lo seul représentant; l'Académie de Sainte-Croix en 1873 (14 mars) ; la Société d'agriculture, sciences, belleslettres et arts en 1876 (8 janvier). A l'étranger même, il eut l'honneur d'être associé aux Académies royales de Berlin et de Belgique, et à diverses Sociétés d'Athènes.
Les grandes administrations ne négligeaient pas davantage le concours d'un auxiliaire si zélé pour toutes les entreprises utiles : en 1862, il fut nommé membre du Comité des souscriptions aux œuvres de littérature ou de science, comité fondé par le Ministère d'État d'alors, transféré depuis au Ministère de l'Instruction publique, et où M. Egger n'a jamais cessé de siéger. Deux ans après (6 mai 1864) il remplaçait M. Hase au Comité des impressions gratuites près l'imprimerie alors impériale.
Durant quelques années, il avait même accepté de figurer dans la Commission consultative de Tlnstitution des Sourds-Muets (6 mars 1861); mais sa vie de savant lui imposait trop de devoirs et de trop laborieux pour qu'il pût suffire utilement à des obligations si diverses : en 1865 il se démit de sa fonction à l'Institution des Sourds-Muets. Il se résers^ait au moins d'apporter à toutes les œuvres charitables, comme était celle-là, le concours de sa parole.
En effet, il accueillait volontiers comme un hommage à la science, autant et plus qu'à sa personne, toutes ces marques d'estime; mais il ne déclinait aucune des charges qu'elles imposent. Partout où l'appelait l'intérêt des études ou le souci d'une bonne œuvre, il était toujours prêt à porter la parole : orateur de conférences à la Salle Saint-André, à l'Asile de Vincennes, à l'Association polytechnique ; de distributions de prix au collège Charlemagne, au lycée Louis-le-Grand, à l'institution libre de Saint-Vincent à Senlis ; de sociétés savantes à Gaen, à Orléans, à Aix, à Marseille, partout il acceptait de présider ou de parler, et partout il avait l'art d'intéresser tant d'auditoires divers. Il se pliait sans effort au degré de leur intelligence ou de leur savoir, parlant à chacun le langage qui convenait, d'une cordialité paternelle pour les jeunes gens, plein d'égards pour le zèle des érudits provinciaux, prévenant surtout pour les illettrés qu'il se faisait une fête d'entretenir. Pour se faire entendre d'eux il n'y avait pas de précaution qu'il ne prît, et ce besoin de faire la lumière, qui est peut-être la marque la plus certaine d'un esprit supérieur, il ne l'éprouvait jamais plus vif ni plus impérieux que devant un auditoire d'ouvriers. En 1866, à l'asile de Vincennes, dans une des conférences instî-
tuées par rimpératrice, voulant faire comprendre ce qu'était le papyrus (1), il avait eu le soin d'apporter avec lui une tige du précieux roseau, et assisté de M. André, le jardinier principal de la Ville de Paris qui la lui avait procurée, après avoir expliqué ce qu'était ce végétal, où il croissait, de quelle manière on en utilisait les diverses parties pour en fabriquer des cordes, des tissus, des corbeilles (comme celle où fut déposé le petit Moïse), des calâmes, il fit couper devant son auditoire une partie de cette tige, montra de quelle façon on en rapprochait les lamelles, quelle préparation on leur faisait subir, comment enfin on obtenait un feuillet propre à recevoir récriture. Ce mode de fabrication une fois compris, voulant montrer l'objet même préparé, il fit circuler enfermés entre deux verres des fragments de papyrus antique. Quelle explication, même donnée par lui, eût valu cette leçon de choses? Mais en même temps quel sentiment délicat des égards que l'on doit aux humbles !
Le sujet de ces entretiens était d'ailleurs des plus variés : ici le papyrus, là une comparaison entre Athènes et Paris ; ailleurs le bon usage de la langue française ou l'utilité qu'on peut tirer des inscriptions. Mais partout, et quel que fût l'auditoire, c'était au culte du passé qu'il conviait les esprits et les cœurs, le passé de la France comme celui de Rome ou de la Grèce. « Un des signes de la supériorité morale des races auxquelles nous sommes fiers d'appartenir, disait-il (2), c'est le souci de se survivre à soi-même. Celles-là n'ont point d'avenir
(i) Conférences populaires faites à l'Asile de Vincennes : Le Papier dans l'antiquité et dans les temps moderneSy par E. Egger. Paris, Hachette, 1866. Voyez particulièrement p. 13 et suiv.
(2) Tradition et Réformes, p. 206.
pour qui le passé n'est rien, et qui, selon la belle expression de Plutarque, laissent chaque jour tomber dans un gouffre d'oubli le trésor de leurs sentiments et de leurs pensées. La civilisation est une chaîne qu'il ne faut pas laisser rompre, et à laquelle chaque génération doit ajouter un anneau. C'est ce qui donne à l'histoire, à l'étude des antiquités, un si noble rôle dans les sociétés humaines vraiment dignes de ce nom. y>
Partout aussij et quel que fût le sujet, il savait le rendre agréable par un tour de franchise et presque de bonhomie spirituelle. C'est encore là un des traits de sa physionomie de savant : nul n'a été plus érudit, et chez nul autre l'érudition n'a paru plus attrayante. Il détestait le pédantisme, qui ne choquait pas seulement son bon sens et son esprit de mesure, mais qui lui semblait comme une atteinte à la sincérité de la science. Par exemple, il ne pouvait souffrir l'emploi de ces termes modernes, savants et prétentieux, qu'il est presque toujours si facile de remplacer par un de nos vieux mots. •Nul n'a plus fait que ce grand helléniste pour écarter de notre langue le flot de mots grecs qui la déparent et l'alourdissent, même quand ils sont bien faits, qui finiront par lui donner un air exotique, et dont ce n'est pas le moindre tort de contribuer à faire prendre le grec en aversion. 11 ne manquait jamais une occasion de railler cette manie de parler grec en français. « Nous possédions déjà le Kaléidoscope, le Phénakistiscope, dit-il, quelque part (c'était au moment de l'Exposition universelle de 1878, où il semblait que la Grèce eût été conviée au baptême de toutes les inventions de ce temps), et tant d'autres noms bien faits pour écorcher la langue des enfants qui n'y voient rien qu'une variété de la vieille lanterne magique. Voici maintenant le Praxinoscope et le
Lamposcope, deux termes à faire frémir et les HeUénes et les hellénistes... Quelque temps avant Touverture de TExposition, n'est-on pas venu me demander un bel et bon mot grec pour un briquet perfectionné, un autre encore pour je ne sais quel instrument destiné à battre la crème et à faire du beurre (1) l » Aussi, à l'inverse de tant de conférences savantes, les siennes étaient goûtées, même des femmes, comme un des plus agréables délassements de l'esprit; et de ces entretiens familiers rimpression qu'emportait l'auditoire était que jamais la science n'avait été plus spirituelle sans cesser d'être exacte, ni plus française tout en demeurant imprégnée de l'antiquité.
C'est au cours de cette existence honorée et studieuse que la guerre de 1870 surprit M. Egger. Il approchait alors de la soixantaine. Bien que sa vie de savant ne l'eût guère préparé au maniement du fusil, il n'hésita pas un instant, et comme tant d'autres hommes d'étude éminents, qui firent alors simplement et sans bruit leur devoir, il résolut de s'enfermer dans la ville menacée. U ne pouvait songer à braver les fatigues qu'affrontaient avec un élan viril tant d'hommes plus jeunes; mais, tandis que M""® Egger emmenait à Ëtretat sa fille, son jeune fils et ses parents trop âgés, M. Egger se faisait inscrire sur les registres des Vétérans chaînés de la garde de l'intérieur de Paris. C'est ainsi qu'il passa les cinq longs mois du siège, isolé du monde extérieur comme tous ses concitoyens, et sans nouvelles des siens jusqu'au jour où l'une des rares dépêches qui pénétraient dans Paris vint lui annoncer la mort subite de M« Dehèque,
(i> Conférence de TAssodation scientifique, dans la Rêvuê poUHqH€ et littéraire, numéro da 15 fémer 1879 (page 774).
en décembre 1870 (1). Dans une famille si étroitement unie, et dont les membres se trouvaient séparés par la rigueur des événements, c'était pour les unsjet pour les autres un coup doublement cruel. Sans s'associer aux espérances que des esprits généreux persistaient à entretenir, mais sans se laisser atteindre par le découragement, M. Egger ne déserta aucune de ses obligations, partageant ses loisirs forcés entre les devoirs civiques et ses habitudes de travailleur. Le marquis de Saint-Hilaire, dans sa Notice sur Bru net de Presle, raconte (2) avoir vu un jour M. Egger avec son ami en faction devant une boucherie de la rue de Rennes, les pieds dans la boue, et faisant prendre patience à la file des femmes qui venaient attendre leur maigre nourriture. M. Egger ne parlait jamais des tristesses de ces mauvais jours sans rappeler la résignation, presque la bonne humeur de ces pauvres gens, durant les longues stations en plein air, au plus fort des intempéries : un mot viril, une boutade spirituelle, suffisaient à relever les cœurs, et ces gardes nationaux, qui s'appelaient Duruy, Egger ou Brunet de Presle, ne se [faisaient pas faute d'employer le remède. Ils se souvenaient d'avoir été professeurs, de Fétre encore à l'occasion, et de tous les bienfaits de leur enseignement, ils n'étaient pas loin de croire que le meilleur était peut-être encore le reconfort de leur chaude
(i) Voir, sur M. Dehèqne, une Notice par M. Léon Heuzey, de nnstitut {Annuaire de VAaêociation pour ^encouragement des études greequee en France^ 5« année, iS71, p. 180), et, dans le même volume (p. XLVU), deux pages de Brunet de Presle, enfin, dans la Revue des cours littéraires (no du 19 août 1871), un article d'Albert Dumont.
(2) Annuaire de V Association pour V encouragement des études grecques en France^ 9^ année, 1875, p. 364*
— Siparole et du bon exemple qu'ils donnaient. D'autres fois, c'était en travaillant que ces vaillants hommes, même au corps de garde, trompaient les ennuis du service : il y a, prés de la rue de Vaugirard, un poste de police, devant lequel nous ne passions guère sans que M. Egger me rappelât qu'il y avait corrigé telle épreuve ou préparé telle lecture. En effet, à l'exception des cours de la Sorbonne, que le manque d'étudiants ne permettait pas de rouvrir, ni llnstitut ne vaquait, ni les sociétés savantes n'avaient suspendu leurs réunions. L'Association pour l'encouragement des études grecques, par exemple, tenait régulièrement ses séances chez Brunet de Presle. Le marquis de Saint-Hilaire a retracé avec émotion, dans cette même Notice sur Brunet de Presle, le souvenir de ces soirées, « où tous les assistants étaient en uniforme et venaient ou de la garde des remparts ou des postes les plus éloignés (1) », et où, devant sept ou huit auditeurs (mais quels auditeurs I MM. Patin, Egger, Duruy, Caro, Brunet de Presle, Chassang, marquis de Saint-Hilaire), M. Gidel lisait, le 5 janvier 1871, premier jour du bombardement, « au bruit du canon qui tonnait et des bombes qui éclataient non loin de là, un mémoire sur un manuscrit grec, contenant une apocalypse de la Vierge Marie, qui fut inséré dans l'Annuaire en 1871 (2) ». Pareillement, c'est chez son président d'alors, M. Egger, que s'était réfugiée la Société de linguistique, et c'est dans le salon hospitalier de la rue Madame que fuirent lues, pendant ces jours néfastes, bien des notes curieuses, dont quelques-unes se ressentent des
(i) Annuaire de VAssodation pour V encouragement des études grecques en France^ 9* année, 1S75, p. 365.
(2) /d., ibid.
préoccupations du moment, la note de Francis Meunier, par exemple, sur Télymologie des mois « cartouche, gargousse, giberne », lue à la séance du 19 novembre 1870 (1). A rinstitut, M. Egger n'avait manqué non plus ù aucune des séances hebdomadaires. Parmi les travaux qu'il poursuivit au milieu de cette période de deuil public, je citerai seulement la Note communiquée à l'Académie des sciences sur la formation des mots scientifiques (2), le mémoire intitulé : Des mots qui, dans la langue grecque, expriment le commandement et la supériorité, et qui fut lu ô l'Académie des inscriptions et devant la Société de linguistique (3), surtout une série d'articles insérés, en 1871, au Journal des Savants, sous le titre : Des principales Collections d'inscriptions grecques : c'est l'histoire des grands recueils d'épigraphie publiés en Allemagne, en Grèce ou en France. Après en avoir apprécié la méthode, l'auteur en faisait comprendre l'intérêt, et, revenant sur une idée qui lui était chère et qu'il ne se lassait pas de développer, il exprimait le vœu que des régions de l'érudition académique et du haut enseignement l'épigraphie descendît et prît place dans les livres d'enseignement secondaire. En tête du recueil de ces articles, il écrivit un court Avant-Propos qui se terminait par ces mots : a Quant à la rédaction, elle est d'un temps où les douleurs et les devoirs de la vie civique laissaient à un Français, resté volontairement dans Paris, bien peu de
(1) Bulletin de la Société de linguistique de Paris ^ n<>3. Juillet 1871.
(2) Voyez ci-dessus, p. 68.
(3) Comptes-rendus de rAcadéraie (1870) et Bulletin de la Société de linguistique de Paris, n» 3. Juillet 1871 .
calme et de liberté d'esprit pour les travaux littéraires. Mais n'était-ce pas un devoir aussi de disputer aux douleurs du moment et de consacrer au pur culte de la science le peu d'heures que ne réclamaient pas impérieusement d'autres services î D'ailleurs, je puis dire que, dans mes jugements sur les œuvres de l'érudition allemande, on ne trouvera pas trace de la moindre impression qui pût altérer les sentiments de la plus sincère équité ; et je souhaite que tous ceux qui, en Allemagne, apprécient nos travaux français se puissent rendre le même témoignage (1). » Belles paroles qu'on aime à relire à quinze ans de distance, et qui montrent de quels sentiments étaient animés les hommes qui représentaient alors, dans Paris assiégé, la science française.
Lorsque la paix eut ramené le calme dans les esprits, on sait de quelle ardeur s'éprit le pays tout entier pour la réforme de notre système d'éducation. Ce n'étaient que projets de réorganisation, associations pour l'étude des questions pédagogiques, fondations de toute sorte. Dans cette mêlée dbpinions, il était impossible que l'expérience d'un maître comme M. Egger ne fût pas utilisée : elle le fut d'abord au Conseil supérieur de l'instruction publique, où l'envoya siéger, dès 1873, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, puis dans un des postes où son activité d'esprit, toujours en quête de progrés, et sa compétence reconnue de grammairien attentif aux découvertes de la science pouvaient rendre le plus de services aux études. M. Dutrey, qui présidait l'agrégation de grammaire depuis la mort de J. L. Burnouf, venait de mourir (1870) : M. Egger fut chargé de le remplacer. Une fois de plus, il témoigna, dans cette
(1) Ibid., p. 11.
nouvelle fonction, de l'esprit d'initiative qui avait toujours animé son enseignement. Sans faire violence aux programmes, et en s'inspirant tout à la fois de l'esprit nouveau qui commençait à circuler dans l'Université et de la lettre du règlement interprété au sens le plus large, il introduisit dans l'épreuve orale certaines innovations, entre autres une courte exposition doctrinale sur un point de grammaire grecque ou latine, 6 l'occasion des textes expliqués. Si nos jeunes maîtres se sont initiés peu à peu aux méthodes grammaticales, que la France demeurait presque seule à ne pas pratiquer, on le doit, pour une part sans doute, à la publication de livres nouveaux qui, à ce moment, popularisèrent ces méthodes, mais pour une grande part aussi à l'initiative résolue du président du concours d'agrégation. Sur un autre point, l'étude du vieux français, son action n'a pas été moins efficace. C'est M. Egger qui, le premier, fit inscrire au programme le texte de Joinville. Pour la première fois, les candidats étaient invités à justifier d'une connaissance étymologique de la langue française. L'épreuve donna les meilleurs résultats. Beaucoup de maîtres prirent goût à cette étude nouvelle ; [tous s'initièrent aux principes d'analyse qu'elle suppose. Une fois entrée dans les habitudes du concours, l'innovation s'établit, protégée, comme toutes celles qu'avait inaugurées M. Egger, par l'esprit élevé et libéral du Président qui lui succéda en 1875, M. Chassang (1). Ce qui prouve, d'ailleurs, que ces deux améliorations répondaient à un besoin des études, c'est que le principe vient d'en être consacré par la sanction du Conseil supé-
(i) Aujourd'hui Inspecteur général de renseignement secondaire, vice-président du jury pendant la durée de la présidence de M. Egger.
rieur (1). Même il s'en est fallu de peu que la haute assemblée n'adoptât une proposition faite depuis longtemps par M. Egger, je veux parler de la fusion en une seule des deux agrégations de lettres et de grammaire. De même que dans son cours en Sorbonne il s'était toujours préoccupé d'associer à l'étude littéraire des textes certaines notions d'antiquités ou de philologie, de même il regrettait que nos professeurs d'humanités privassent leurs élèves et se privassent parfois eux-mêmes de ce secours, et comme il jugeait les professeurs de grammaire en général trop peu littérateurs, il souhaitait de voir les professeurs de lettres un peu plus grammairiens : il demandait donc qu'on imposât aux uns certaines épreuves littéraires, aux autres certaines épreuves grammaticales. De là â ne constituer qu'une agrégation il n'y avait qu'un pas : M. Egger n'hésitait pas â franchir la distance. Je n'entre pas plus avant dans l'examen de ce projet, dont la pensée repose sur un principe incontestablement juste, mais sans tenir peut-être assez de compte d'objections diverses, et qui, en tout cas, se heurterait dans la pratique â des difficultés presque insurmontables. M. Egger eut du moins la satisfaction de voir le Conseil réaliser une partie de son désir : le Statut qui vient d'être arrêté dans la dernière session, celle de juillet 1885, introduit dans l'épreuve écrite de l'agrégation de grammaire une composition de littérature, dans celle de l'agrégation des lettres deux compositions grammaticales.
(i) Dans la session de juillet 1885, où le Conseil, réformant le Statut des diverses agrégations, a inscrit au programme de Fagrégation de grammaire une explication de vieux français et des explications critiques de textes grecs et latins, qui supposent certaines notions de grammaire et de philologie.
C'est ainsi que cette vigoureuse intelligence marquait partout son empreinte. Presque au même moment, M. Egger donnait de la souplesse de son talent une autre preuve bien caractéristique. L'Association pour l'enseignement des jeunes filles, fondée en 1867, Pavait désigné comme président, pour remplacer M. Milne- Edwards, qui venait de résigner sa fonction (1875). Tâche délicate entre toutes : ne se pouvait-il pas faire que ce grand helléniste, ce grammairien éminent, familier avec tant de matières d'étude que ne comporte guère l'éducation, même la mieux ordonnée, des femmes> n'eût pour des élèves si nouvelles de trop hautes ambitions î C'eût été le bien mal connaître, et pas un ne s'y méprit parmi les maîtres distingués qui le choisirent. Ce qu'en effet il apporta dans sa direction de bonne grâce tout ensemble et de ferme raison, de réserve délicate sans pruderie, d'esprit de nouveauté sans témérité, on peut le concevoir en relisant les allocutions qu'il prononça chaque année à la réouverture de ces cours (1). Aucun genre de connaissances, même philosophiques ou scientifiques, ne l'effraie, pourvu qu'on les dispense avec tact et mesure. Professeur de l'Association, de 1868 à 1875, avant d'en être le président, il avait donné l'exemple d'innovations heureuses, et, outre la littérature ancienne, on l'avait vu de 1871 à 1874 professer un cours d'histoire et de grammaire historique de la langue française (2). Le danger dont
(i) Tradition et Réformes, p. iOO et suiv.
. (2) En 1867, date de la création des cours, renseignement comprenait huit cours : économie domestique, littérature, histoire de France, géographie de la France, mathématiques, physique, chimie, histoire naturelle. En 1882 (M. Egger exerça la présidence de 1875 à 1881), il y en avait quinze : grammaire historique de la langue française, litté'
il veut qu'on se garde n'est pas « de trop savoir, mais de mal savoir (1) »; ce qu'il redoute, ce n'est pas « le savoir qu'on possède, mais le méchant usage qu'on en fait (2) »• Du reste, toujours fidèle ft sa vieille méthode, celle qu'il avait pratiquée pour lui-même, qu'il ne cessait de recommander, et qui peut être regardée comme la règle-maîtresse de son enseignement à tous les degrés : apprendre pour savoir; de l'examen n'avoir souci que pour adapter ft ses exigences variables la science acquise, a N'arrive-t-il pas chaque jour, disait-il, que le succès couronne, comme c'est justice, ceux qui ont uniquement songé à faire de bonnes études, ceux qui ont aimé les choses qu'on leur enseigne, la société des grands hommes, le spectacle des grands événements, la méditation des nobles pensées, consacrées par l'autorité des chefs-d'œuvre classiques (3)1 » Et encore: « Qu'importe que certaines connaissances ne soient pas représentées dans le programme de l'examen auquel on tend ? Sont-elles pour cela moins utiles ? Il y a des faits, il y a des idées qu'il faut avoir traversées une fois en sa vie pour être un homme com-
rature ancienne [grecque et latine J, littérature française, histoire (ancienne, du moyen âge, moderne), géographie, arithmétique et géométrie, physique, chimie, zoologie, botanique, astronomie, beaux-arts (peinture et sculpture), beaux-arts (musique). En résumant ainsi le programme en juin 1882, M. le Vice-recteur Gréard annonçait que, Tannée suivante, il y aurait, en outre, des cours de littérature étrangère et de philosophie, QJ Enseignement secondaire des filles, mémoire présenté au Conseil académique dans la séance du 27 juin 1882 par M. Gréard, membre de l'Institut, Vice-recteur de l'Académie de Paris. Paris, Delalain, p. 51.)
(1) Tradition et Réformes, p. 118.
(2) Ibid.y p. 126.
(3) Ibid., p. 131.
plet, dût-on même n'y pas revenir. Il en reste dans l'egprît des impressions générales de rectitude et de justesse, qui ne paraissent point à la surface peut-être, mais qui forment le fond d'une raison solide, applicable plus tard dans toutes les carrières entre lesquelles vous aurez h vous partager; il en reste une sorte de curiosité généreuse pour tout ce qui honore et fortifie Tintelligence humaine (1). y> Ces conseils, qu'il adressait aux fils et aux frères, il les répétait en toute occasion aux mères et aux soeurs. « Il y a profit pour la jeunesse à embras^ ser, au moins sommairement, dans leur ensemble, les vérités dont la possession fait l'honneur de l'esprit humain. C'est ainsi qu'elle s'élève au-dessus des petits intérêts de la vie vers les régions supérieures où aspire ce que M. Villemain appelait si noblement et si justement le divin patriotisme de l'âme (2). » Belles et judicieuses paroles que n'eût pas désavouées l'éminent auteur du mémoire si connu sur Y Enmgnement secondaire degjilles, M. le vice-recteur Gréard (3).
De ces années d'activité date l'entrée de M. Egger au Journal des Saoants : il en était devenu auteur en 1871 (6 octobre), à la place de M. Patin, promu a$$i$tant; luimême devint assistant à la mort de M. Naudet. Dès 1871 et pendant le siège, il avait communiqué à ses futurs collègues le travail, mentionné plus haut, sur les Recueils d'inscriptions; depuis, il ne cessa d'écrire dans le Journal tantôt des articles de critique littéraire^ par exemple sur le Roman grec, à l'occasion des travaux de M. Erwin Rohde; sur la Poésie alexandrine que
(1) Tradition et BéformeSj p. 97.
(2) Ibid., p. 133.
(3) Voyez la note 2 de la page 89.
venait d'étudier M. Couat; le plus souvent des comptesrendus d'éditions nouvelles d'auteurs grecs : tels les articles sur les grandes éditions savantes de la librairie Hachette, YHomère de M. Pierron, le Sophocle de M. Tournier, VEuripide et le Démosthène de M. Weil ; tels encore les articles sur V Apollonius Dyscote de Schneider et Uhlig, sur VHérodien de Lentz ou sur le Babrius de Rutherford ; quelquefois des analyses d'ouvrages d'érudition, comme la traduction de la Gram-maire de Bopp par M. Bréal, le livre de M. Baret sur la Prononciation du grec, le volume des Mélanges de Fr. Thurot, les Opuscula de Th. Vallauri, surtout les ouvrages de Corssen, de Schuchardt, de Brambach ; quelquefois même enfin des dissertations originales, comme ses Observations concernant une inscription attique, récemment découverte sur l'Acropole d'Athènes, ou sa Note sur une inscription inédite de Dodone, curieuse à la fois par l'exemple presque unique qu'elle a conservé d'une sentence d'absolution intéressante, et par des singularités de langue tout à fait rares. Il traduisait parfois le texte étudié, et toujours avec Télégante précision qu'on admire dans ses traductions de la Poétique d'Aristote, et de celles des Odes de Pindare qu'il a mises en français pour compléter une version inédite de Boissonade (1) qu'il publia lui-même en 1867.
Du même temps date sa collaboration régulière au Journal des Débats. 11 y écrivait depuis fort longtemps : par exemple, il y avait inséré, dès 1857, une Notice
(i) La version retrouvée dans les papiers de Boissonade était incomplète : il y manquait sept odes et deux n'étaient pas achevées. M. Egger a marqué de ses deux initiales celles qu'il a traduites en totalité ou en partie.
nécrologique sur Boissonade. A partir de 1871, il y publia tantôt des notices du même genre, sur Fr. Monnier, le précepteur du prince impérial, que M. Egger avait contribué à désigner au choix du souverain, et qui. lui conserva toute sa vie une grande reconnaissance, sur Fr. Meunier, sur A. Boucherie; tantôt des articles de pédagogie ou de littérature : « Le grec est-il mort ? est-il mourant ?» — « Les méthodes, les livres, les professeurs. » — « Les cours ouverts et les cours fermés. » — « Grammairiens et littérateurs. » — « Notice sur les travaux de T. Vallauri », le célèbre latiniste italien.
En 1874, et de concert avec lui, l'objet de son enseignement en Sorbonne fut modifié : au lieu d*un cours unique de littérature grecque, on en créa deux, sur le modèle de renseignement depuis longtemps institué pour le latin, Tun d'éloquence grecque, qui fut confié à M. Egger, l'autre de poésie grecque dont le professeur fut M. Jules Girard, déjà connu par ses belles études sur Lysias, Hypéride et Thucydide, et qui publia depuis son ouvrage sur Le sentiment religieux en Grèce, une des œuvres maîtresses de la critique littéraire contemporaine, et qui devint le confrère de M. Egger à l'Académie des inscriptions.
Chargé de travaux si divers, professeur et académicien toujours ponctuel, membre actif de sociétés savantes et de comités au Ministère de Tinstruclion publique, collaborateur du Journal des Savants, du Journal des Débats, de revues d'érudition, président des associations pour l'encouragement des études grecques et pour l'enseignement des jeunes filles, orateur de conférences, auxiliaire de tant de travailleurs et conseiller de tant d'entreprises littéraires, par surcroît engagé dans une correspondance quotidienne avec des sa-
vants de tout pays ou des obligés de toute condition, et cependant ne négligeant aucun des devoirs qu'imposent les bienséances, on se demandera sans doute comment M. Egger pouvait suffire à tant d'occupations simultanées. Ceux-là seuls peuvent le comprendre qui vivaient dans l'intimité de cette existence laborieuse. Au travail dés le matin de bonne heure, il ne quittait guère son cabinet que pour se rendre où l'appelait l'alternance de tant de fonctions, même alors ne perdant pas une minute; si on l'abordait, emmenant avec lui jusqu'au Ministère, ft la Sorbonne, * llnstitut, le visiteur de rencontre, ou, si Tentretien demandait un complément, assignant un rendez-vous prochain, toujours et partout exact, régulier, et cela sans paraître jamais affairé. Peu d'hommes ont su mieux régler l'emploi de leur temps ; peu surtout ont autant travaillé, et, à côté des grands travailleurs de notre temps, les Le Clerc et les Littré, pour ne parler que des morts, il mérite d'avoir une place. Ces habitudes laborieuses, qu'il avait contractées dès sa première jeunesse, alors que le pressaient les nécessités de la vie, il les conserva jusqu'à la fin de sa vie, et quoique aveugle.
Joignez-y une extraordinaire facilité pour le travail. Il comprenait vite, même les questions qui lui étaient le moins familières, et une fois comprises elles demeuraient ft tout jamais classées dans son cerveau. Non moins que cette aptitude naturelle, son immense lecture lui rendait plus aisée qu'à bien d'autres, même éminents, l'ordonnance rapide d'un sujet, la perception des grandes lignes et des points secondaires qui s'y pouvaient rattacher. Il avait tant lu, fait et mis en ordre tant d'extraits de livres de toute sorte, suivi, la plume à la main, les leçons de tant de maîtres, qu^il était, en
matière d'antiquité ou d'érudition, comme une sorte de bibliothèque ou de musée vivant. Il n'y avait pas, on peut le dire, dans cet ordre de sujets, une question qu'il ne connût, sur laquelle il ne pût rappeler l'opinion de tel ou tel, exposer son propre avis raisonné et motivé. De Jà venait en grande partie, et sans diminuer pour cela la part qu'il en faut attribuer à son talent naturel, l'abondance de sa parole ou Taisance de son style. Comme orateur ou comme écrivain, sa facilité était extraordinaire, et l'on en pourrait citer bien des preuves caractéristiques : aux obsèques de Saint-Marc Girardin (mort le l*' avril 1873), M. Patin, qui devait parler au nom de la Faculté des lettres, se trouva indisposé. M. Egger, prévenu seulement au moment où commençait la cérémonie funèbre, prononça, après le duc de Broglie et M. Buffet, un discours qu'il venait d'improviser, et que toute l'assistance jugea vraiment éloquent. De même, en 1876, à l'ouverture des cours de jeunes filles, en Sorbonne, les élèves avaient été convoquées par erreur une heure trop tôt : le professeur chargé du cours, ignorant cette méprise, ne devait arriver qu'à l'heure réglementaire. M. Egger, se chargeant de faire patienter l'assistance, fit sur le pédantisme, après s'y être préparé une heure à peine, une de ses plus aimables et plus judicieuses causeries. Tout récemment enfin, quelques semaines avant sa mort, on sait qu'à l'Académie même, l'ordre du jour se trouvant épuisé, et la séance fort écourtée, M. Egger s'offrit à la remplir en improvisant dlntéressantes explications sur les origines latines de la langue roumaine. Cette abondance et cette facilité de parole, quelques-uns les trouvaient excessives. Mais on en peut penser ce que lui-même disait du système d'éducation qui procède, non toujours nécessairement par la
ligne droite^ mais souvent par des échappées dans toutes les directions. « S'il y a de grandes routes, il y a aussi des chemins secondaires qu'il ne faut pas négliger ; il y a des digressions qui portent bonheur et dont il ne faut pas trop se défendre (1). » Au reste, comme le fait remarquer M. Bréal, « il y avait beaucoup à apprendre dans ces sinuosités d'une pensée qui se circonscrit d'avance pour ne pas dépasser l'exacte vérité (2) ».
Ajoutons enfin son admirable mémoire^ non pas tant la mémoire mécanique qui retient la lettre des choses, quoique celle-là aussi fût chez lui d'une sûreté étonnante, que cette mémoire du cœur ou de l'intelligence, comme on voudra l'appeler, qui parfois oublie le mot, mais retrouve l'accent et fait revivre le sens intime d'un vers, d'une pensée, d'un développement.
C'est à ces dons naturels et à cette judicieuse répartition de son temps qu'il devait de pouvoir mener de front tant d'occupations qui auraient écrasé un travailleur ordinaire. Encore se faisait-il une règle de ne jamais refuser sa porte : à quelque heure du jour qu'on lui vînt demander un conseil ou un service, si ses devoirs ne l'avaient pas appelé au dehors , il était toujours prêt à recevoir le visiteur, et cela sans paraître jamais regretter les heures que dérobait à ses occupations cette continuité d'entretiens; mérite rare et dont on devait savoir gré à un tel travailleur; car, si tous les hommes d'étude ont quelque raison d'être ménagers de leur temps, il aurait bien eu, lui, le droit d'en être avare.
Seulement, on s'explique ainsi que M. Egger ait peu
(1) Tradition et Réformes, p. 132.
(2) Article nécrologique sur M. Egger dans le Temps du 6 septembre 1885.
voyagé. Retenu sans cesse à Paris par une multiplicité de devoirs dont il tenait à ne négliger aucun, assidu à son cours de Sorbonne à ce point qu'en quarante-quatre ans il n'a manqué volontairement, je crois, qu'une leçon, celle du 8 mai 1875, où il était venu présider une de nos séances solennelles (encore l'autorisation de s'absenter lui fut-elle régulièrement accordée sur la demande adressée directement au ministre par notre président d'alors, M. Boucher de Molandon), il lui restait peu de loisir pour des déplacements lointains. Comme son ami Brunet de Presle, rencontre singulière entre deux savants également épris de la civilisation grecque, il n'a jamais vu la Grèce. En 1878 (17 mai, i^^ juin) des lettres pressantes d'A. Dumont faillirent le décider à accepter la direction de l'École d'Athènes, que rendait va^ cante le retour en France d'A. Dumont lui-même. Après réflexion, il y renonça, bien qu'avec regret. Longtemps avant il avait eu la pensée d'assister avec M. Bréal aux fêtes préparées à Berlin en l'honneur de Bopp dont le premier ouvrage, le Système de la conjugaison du sanscrit comparé avec celui des langues grecque, latine, persane et germanique (Francfort- sur-le-Mein, 1816), atteignait sa cinquantaine; mais ù ce moment même (1866) l'ébranlement commençait en Allemagne pour les préparatifs de mobilisation contre l'Autriche : les deux savants y renoncèrent. Sauf un voyage en 1841, avec un de ses anciens élèves, sur les bords du Rhin, un autre à Zurich, en 1844, pour certaines recherches en vue du Recueil d'épigraphie latine alors projeté, enfin le voyage en Belgique, au nom de l'Académie des inscriptions (v. p. 67), il ne fit en général que des excursions en France même. Du moins ne se refusait-il pas le loisir des villégiatures au temps des vacances, ou de rares distrac-
tions qu'il savait tourner au profit de son instruction personnelle; car cet actif esprit ne pouvait se résigner au repos : comme ô beaucoup d'hommes d'étude le mot célèbre : (( nunquam minus otiosus quam cum otiosus (1) » eût pu être sa devise : une visite à l'atelier d'Ingres, une promenade à travers les magnificences du château de Dampierre(Seine-et-Oise), dont le duc d'Albert de Luynes, son confrère, lui faisait les honneurs, une excursion jusqu'au Mesnil (Eure), où M. Ambroise-Firmin Didot, son confrère aussi, lui faisait admirer ses belles usines, tels étaient parfois ses délassements. Surtout, il ne s'interdisait pas d'aller dans le monde : il y était aimé pour sa vive franchise et son obligeance et recherché pour sa conversation instructive et spirituelle. Il en goûtait d'ailleurs les jouissances délicates et se récréait au commerce de tant d'hommes distingués que ses relations de savant l'amenaient à fréquenter. De 1872 à 1877, en particulier, il était un des hôtes habituels de la maison de M. Thiers, où il se rencontrait avec d'autres universitaires ou académiciens, Mignet, Gireud, Bersot, M. Barthélémy Saint- Hilaire, M. Jules Simon; M. Thiers discutait volontiers avec lui sur des questions chèr^ 6 l'homme d'État toujours passionné pour les lettres, sur Polybe, par exemple, dont tous deux s'accordaient à admirer le wns politique, mais pour lequel M. Thiers souffrait 6 peine que son interlocuteur, faisant de justes réserves, ne le mit pas comme écrivain au rang d'un Thucydide ou d'un Tacite. Autant que la parole alerte et le savoir varié de M. Egger, M. Thiers appréciait son caractère élevé et sûr; et il lui témoignait d'ordinaire une véritable ami-
(!) P. Sdpiùnêin dicere 6olitHni nwnqu€tm se minnê otiosum esse^ quam cum étiosus. (Gicéroii, Illi ûffietiêy III, i.)
lié : « Mille remerciements pour vos précieux envois, lui écrivait-il le 21 août 1875, à la veille de quitter Pai-is pour une absence prolongée. Je mets dans mon sac de voyage le volume relatif aux questions de littérature ancieime. C'est la place réservée à ceux de mes livres desquels j'attends les plus agréables distractions et les plus fructueuses.
« A revoir cet hiver, avec le même désir de vous retrouver souvent à mon foyer, au milieu des amis de choix.
« Tout à vous, « A. Thiers. »
M. Egger lui-même aimait à recevoir toutes les semaines quelques amis, et plusieurs qui liront ces lignes ne se rappelleront pas sans émotion les soirées aimables de chaque dimanche auxquelles M'"® Egger, assistée de son gendre et de sa fille, M. et M™« Lereboullet, présidait avec une bonne grâce affable, et où les hôtes habituels, la plupart célèbres, d'autres aspirant à le devenir, voyaient arriver quelque étranger connu dans le monde savant, surtout quelque Hellène de marque. De ce salon hospitalier comme du cabinet de travail la politique était rigoureusement exclue; les lettres seules et les questions d'art défrayaient une conversation aimable et sans apparat. Aussi, même parmi les jeunes gens que M. Egger se plaisait à inviter, plus d'un se latssaitr-il gagner au charme de ces réunions simples et cordiales sans rien regretter de réceptions plus bruyantes ou plus fastueuses. Au milieu de cette famille qui l'entourait de tendresse, d'amis qui le comblaient de leurs égards, et dont quelques-uns lui rappelaient de chers souvenirs, M. Egger vieillissait doucement, heureux de tant de soins délicats, fier de se sentir respecté et honoré.
Les marques de considération, en effet, ne manquaient pas à cette existence modeste, mais non sans grandeur, et les plus illustres saisissaient avec empressement Toccasion de lui témoigner leur estime : « Mon bien cher confrère, lui écrivait encore M. Thiers le 18 août 1875, je vous remercie de me rappeler deux de vos écrits qui ont charmé tous les vrais érudits, et que je lirai avec le plus grand empressement. Malheureusement, je ne puis pas emporter beaucoup de livres, mais je fais chercher dans ma bibliothèque ce qui concerne les documents sur lesquels les historiens grecs ont fondé leurs récits. Ce ne sont pas des leçons de critique historique qu'on a à vous donner; c'est à les recevoir qu'on doit se préparer, et c'est un plaisir bien réel que je ressens, toutes les fois que vous nous donnez un de vos moments.
Tout à vous de cœur, « A. Thiers ».
Un an auparavant, le 5 mai 1874, présidant l'assemblée générale de la Société de l'histoire de France à la place de M. Guizot empêché, M. Egger avait dû naturellement parler de celui qu'il suppléait; il l'avait fait avec la déférence due à un tel nom. Quelques jours après il recevait le billet suivant : « Vous avez ramené mon nom, mon cher collègue, en termes bien nobles et bien aimables pour moi. L'absence perd ses tristesses, quand elle est ainsi suppléée et honorée. Je ne regrette que de n'avoir pas entendu moi-même vos charmantes paroles; j'en aurais été presque embarrassé. De loin, je n'ai fait qu'en jouir. J'en emporte au Val-Richer un bien doux souvenir.
« Tout à vous,
« GuizoT. »
Les distinctions, comme on le pense bien, étaient venues d'elles-mêmes : Officier de llnstruction publique, de la Légion d'honneur, du Sauveur de Grèce, des Saints Maurice et Lazare, du Lion de Belgique, il avait été fait, par l'Empereur du Brésil, si bon appréciateur du mérite, si justement populaire dans le monde savant, et qui avait pour M. Egger, on l'a vu plus haut, une estime particulière. Commandeur de rOrdre de la Rose (31 mars 1873). C'était le prélude de la double promotion de Commandeur, qu'il devait bientôt recevoir dans les deux ordres de la Légion d'honneur et du Sauveur.
Nous touchons au pénible incident du décanat. M. Patin, qui avait succédé, en 1865, à M. Le Clerc, comme Doyen de la Faculté des Lettres, étant mort en février 1876, les professeurs furent invités à élire son successeur. Ils décidèrent (14 mars) de désigner pour doyen celui d'entre eux qui avait à ce moment les plus longs services, et de n'évaluer ces services qu'à partir du jour où les professeurs avaient pris rang comme titulaires. Par suite de cette décision, les quinze années pendant lesquelles M. Egger avait suppléé Boissonade n'entraient pas en ligne de compte, et par là même il ne pouvait être élu. Il en ressentit un vif chagrin; mais l'àme était trop vaillante pour s'abandonner; il fut d'ailleurs soutenu par d'innombrables témoignages de sympathie, et quelques jours après (21 mars) le ministre, M. Waddington, l'appelait spontanément comme successeur de M. Patin au Comité consultatif de l'enseignement supérieur.
Peu après il recevait de l'Association pour l'encouragement des études grecques une récompense dont l'intention délicate le toucha vivement. Il lui avait rendu, au
cours des dix années écoulées depuis la fondation (1867- 1877), des services de premier ordre, s'employant de tout son zèle à recruter des adhérents, à provoquer des dons, à surveiller les intérêts de TAssocialion, de concert avec le dévoué M. Ruelle. Son rôle pendant toute cette période, écrivait M. G. d'Eichthal, a été pour la Société celui « d'une sorte de Providence (1) ». L'Association, qui lui avait renouvelé trois fois l'honneur de la présidence, en 1868, 1871 et 1876, voulut perpétuer l'expression de sa gratitude, et créant pour lui une fonction que n'avaient pas prévue les Statuts, elle lui décerna le titre, dont cette exception même faisait une distinction insigne, de Président honoraire. Il ne s'était pas borné aux bons offices qui assuraient la prospérité de l'Association ; il avait encore prêché d'exemple en publiant dans l'Annuaire des dissertations nombreuses. Ces mémoires attestent le goût d'études variées qui était un des traits caractéristiques de son esprit. Le critique littéraire rédige les Observations sur VEroticos inséré, sous le nom de Lysias, dans le Phèdre de Platon (1871, p. 17), les Observations nouvelles sur le genre de drame appelé satyrique (1873, p. 40), les travaux intitulés Des documents qui ont servi aux anciens historiens grecs (1875, p. 1), Callimaque considéré comme bibliographe, etc. (1876, p. 70); mais, dans un recueil consacré à l'encouragement des études grecques en France, le savant n'oublie pas de rendre hommage à une glorieuse famille d'érudits, les Estienne, hellénistes et imprimeurs de grec au XVI® siècle (1869, p. 1), et le philologue recueille des Observations sur
(i) Annuaire de V Association pour V encouragement des études grecques en France, 11 « année. 1877, p. 49.
l0 vocabulaire technique des grammairiens et des rhê^ teurs anciens (1877, p, 138) ou édite un Index du Com-^ mentaire de Boissonade sur les Heroica de Philostrate (1876, p. 97). Devenu président honoraire il publia encore, en 1878 (p. 175), un travail qui a pour titre : De la part qu'il convient de faire à Vhistoire littéraire dans renseignement secondaire du grec et du latin; en 1879 (p. 1), Socrate et le dialogue socratique; en 1880 (p. 1), un résumé, que M. Talbot rédigea, de ses comptfes-rendus de 1835-1836 sur Tépopée homérique, d'après le cours de Fauriel; en 1883 (p. 1), un Aperçu historique sur la langue grecque; en 1884 (p. 79), une Esquisse d'un examen critique de la Théogonie d'Hé-' siode.
Les forces paraissaient, au moins pour le public, n'avoir subi aucune atteinte; pourtant ceux qui vivaient auprès de lui n'observaient pas sans inquiétude quelques symptômes, indices de la cruelle infirmité qui allait bientôt Tatteindre. Il passa ainsi les années qui suivirent (1877-1880), continuant de remplir ses devoirs de professeur en Sorbonne, assistant aux examens de baccalauréat et de licence, présidant parfois les séances de doctorat, et, quant à son cours, qu'il n'avait pas discontinué, « traînant de son mieux, comme il m^écrivait, par allusion à la grande et à la petite leçon, le char littéraire du lundi et la brouette philologique du samedi. » Mais son clairvoyant esprit ne se faisait point illusion : il se sentait vieillir ; la cécité le menaçait de plus en plus; des pensées pénibles s'emparaient de lui. En 1878, il m'adressait à Orléans un distique latin de sa composition, et qui n'était autre qu'un projet d'épitaphe pour luimême. Comme je le suppliais d'écarter de telles préoccupations, il insista, m 'envoyant la traduction, en un
distique grec, des deux vers latins, et me prévenant que, le cas échéant, ce serait Toriginal latin qu'il faudrait seul graver.
Grâce à Dieu, le malheur n'était pas aussi proche, et sa vieille expérience devait rendre encore plus d'un service à la cause de renseignement. En 1880, lorsque se firent dans les corps savants les élections pour le Conseil supérieur réorganisé, M. Egger reçut de ses confrères de l'Académie des inscriptions le renouvellement du mandat qu'ils lui avaient déjà confié en 1873. On sait quelles graves questions furent soumises à la haute assemblée. Dans le conflit d'opinions qui se heurtèrent au sein du Conseil, M. Egger se montra ce qu'il avait toujours été, respectueux de ses adversaires et ouvert à toutes les idées de progrès. Il était trop vieil humaniste, surtout trop attaché à l'étude du grec, qu'il personnifiait en quelque sorte dans notre pays, pour ne pas s'efforcer de lui maintenir une place d'honneur dans le régime de nos études; mais, d'autre part, il était trop de son temps, qu'il avait tant de fois devancé, pour ne pas faire bon accueil au nouvel enseignement industriel ; il souhaitait seulement que cet enseignement ne fût pas exclusif, qu'on le rattachât, par une étude au moins sommaire du latin, aux origines de notre langue et de notre civilisation, surtout qu'on lui ménageôt, par des cours appropriés, par des visites aux collections et aux musées, quelques échappées vers l'histoire, les usages, les arts et les professions de l'antiquité. Les discussions de programmes le trouvaient moins accessible, presque indifférent: qu'on fixât tant d'heures pour les langues, l'histoire ou les sciences, il s'en inquiétait peu, trop peu sans doute, ne croyant guère à l'efficacité des programmes, et ne comptant pour le progrès des études que sur
rintelligence et le bon vouloir commun des maîtres et des élèves. « Tant vaut le maître, tant vaut le programme )) était une de ses maximes pédagogiques favorites. (( Améliorons les livres et les méthodes, écrivait-il (1), à la bonne heure ; mais songeons avant tout, professeurs de tous les degrés, à compléter notre savoir et à perfectionner la méthode vivante par excellence, qui est et qui sera toujours notre esprit. Ne comptons pas trop sur la vertu des règlements et sur les secours d'en haut. » Une mesure, au moins, la création des bourses de licence et d'agrégation, qui furent instituées par un arrêté du 3 juin 1880 (2), lui causa une véritable joie : il se reportait par la pensée à sa jeunesse laborieuse, à ses débuts pénibles ; les obstacles qu'il avait su vaincre à force de talent et de volonté, il se demandait combien d'autres les avaient surmontés comme lui, et comparant des temps si dissemblables, il trouvait dans ce contraste, en même temps qu'un motif de fierté patriotique, une raison nouvelle d'avoir confiance.
Au moment où nous sommes parvenus, M. Egger était devenu aveugle. Sa vue n'avait jamais été bonne, et il avait achevé de l'user par d'incessantes lectures, par le déchiffrement des inscriptions et des papyrus. En dépit des soins dévoués qu'il trouvait dans sa propre maison, le mal avait fait de 1877 à 1879 des progrés alarmants; la cécité était complète l'année suivante. Ce coup, qui aurait accablé plus d'un vieillard, et qui devait être surtout cruel à un homme d'étude, lui fut moins sensible qu'on ne devait le craindre : il s'y était peu à
(1) Tradition et Réformes, p. 315.
(2) Un arrêté du 5 novembre 1877 avait été comme un premier essai d'organisation des bourses de licence.
peu préparé, et, lorsque toute espérance fut perdue, après une courte crise d'un désespoir trop concevable, il accepta cette épreuve avec une sérénité touchante, réglant sa vie en conséquence, mais sans se dérober à aucun des devoirs qu'il jugeait impérieux, parfois même encore acceptant d'aller dans le monde, où sa bonne humeur, Tentrain de sa conversation, sa promptitude à reconnaître au son de la voix les invités qui venaient le saluer frappaient d'étonnement même ceux qui ne le connaissaient pas.
Autour de lui tous s'ingéniaient à lui alléger son infortune, sa compagne, dont le dévouement veillait avec une sollicitude de tous les instants sur cette pré* cieuse vie, ses enfants, ses petits-enfants dont la tendresse imaginait mille prévenances ; ses amis, plus attentifs que jamais à l'entourer d'égards. Le plus difficile était de concilier avec la gêne d'une telle infirmité les besoins du savant. Pour sa correspondance, qu'il ne se résignait pas à cesser complètement, il eut à sa disposition un appareil ingénieux, qui lui permit de s'entretenir au moins avec ses amis les plus chers. Pour le reste, sans se priver des bons offices de son entourage, il se fit aider d'abord par le secrétaire instruit et dévoué, qu'il avait auprès de lui depuis 1878, M. Roger Peyre, qui dut malheureusement le quitter pour entrer dans l'enseignement public (1), et plus tard par M. Victor Prou, bon helléniste et habile mathématicien (2).
(1) Aujourd'hui professeur agrégé d'histoire au collège Stanislas.
(2) Né à Tours le 9 février 1831, mort en cette môme ville le 2 août 1884, ingénieur civil, successivement attaché à la Compagnie du chemin de fer d'Orléans et à diverses sociétés induslrielles, M. Prou a publié plusieurs ouvrages fort importants, entre autres une édition, avec
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Mais les services mètnes que ses secrétaires lui ren«* dirent seraient demeurés insuffisants sans sa mémoire vraiment extraordinaire^ surtout sans les habitudes d*ordre qu^il avait toujours eues. Non seulement en effet M. E^er possédait avec une grande sûreté la plupart des auteurs de l'antiquité; mais en outre son cabinet de travail aurait pu être offert en exemple à bien des savants : il n'y avait pas un livre sur les rayons de cette riche bibliothèque, pas un papier dans ce trésor de notes accumulées depuis tant d'an^ nées, dont le possesseur ne sût exactement la place, et, s'il en fallait rechercher un, il indiquait avec une exactitude qu'on n'a jamais, je crois, trouvée en défaut, le carton qui devait le fournir. Ses familiers avaient fini par ne plus même le remarquer; mais, si d'aventure la recherche se faisait devant un visiteur de passage, c'était une cause d'indicible étonnement. Avec cela, d'une adresse singulière, maniant sans embarras ses objets de travail habituel, les déposant h la place accoutumée, faisant lui-même le tri des brochures
tradaction française, commentaire et dessins, de la Chirohalisie d'Héron d'Alexandrie (insérée dans le tome XXVI» i^ partie, des Notice$ et Extraits des manuscrits^ publiés par l'Académie des inscriptions et belles-lettres), un autre mémoire intitulé Les Ressorts-battants de la Chirobaliste d'Héron d'AlexandfHe (Notices et Extraits des manuscrits, t. XXVI, 2« partie), le Théâtre d'automates d'Héron d'Alexandrie, avec version française et notes (Mémoires présentés par divers savants étrangers à l'Académie, ire série, t. IX). A l'aide du premier de ces ouvrages, M. Albert Piat, mécanicien français, a pu faire exécuter dans ses ateliers une véritable restauration de la Ghirobaliste, qui a figuré à l'Exposition universelle de 1878, et qui est maintenant déposée au musée de Saint-Germain. (Renseignements extraits d'une Notice sur Victor Prou, par E. Egger, dans le Biographisches Jahrhueh, de C!lalvary, Berlin, 16 février 1885).
ou des papiers qu'il réservait pour ses amis, et les leur offrant de sa main.
Grôce à son industrie j)ersonnelle comme à tous ces secours étrangers, il put ne pas cesser de travailler : or, pourvu qu'il travaillât, la vie, au milieu des siens, lui était encore douce. C est ainsi qu'il parvint à continuer son cours pendant cinq années (1880-1885), le préparant avec le même soin qu'autrefois, le renouvelant autant que le lui permettait la difficulté de ses recherches, et, chaque fois qu'il paraissait dans sa chaire, salué par d'unanimes applaudissements. 11 s'était repris, en même temps, à ses travaux de cabinet, et dans le mouvement de son immense production, ces cinq années ne comptent pas parmi les moins actives. Par exemple, il n'avait pas cessé de collaborer aux Débats et au Journal des Savants; du même temps datent le mémoire sur les Œconomtca (1), puis cette charmante histoire du Livre (2), qui a fait les délices de tant de lecteurs de tout âge, et qu'il avait d'abord publiée en une série de onze articles dans le Magasin d'éducation et de récréation; enfin l'ingénieux article, publié dans les Mélanges Graux (p. 35), et qui a pour titre : « Question homérique : Manque-t-il un épisode dans le récit que fait Homère des voyages de Télémaque à la recherche de son père? » C'est encore dans la même période qu'il commença, en collaboration avec le docteur Fournier, une traduction du Traité des plantes de Théophraste, dont le premier livre seul est achevé. Il ne se désintéressait pas davantage des questions de pédagogie, et c'est à lui
(1) "Voyez p. 62.
(2) Publiée chez Hetzel, en un volume in-i2.
que le ministre confia en 1882 (25 novembre) la présidence de la Commission chargée d'arrêter le plan et la méthode des Lexiques pour le Baccalauréat es lettres à partir de la session de 1883.
Malgré la continuité de tant de travaux son infirmité lui était parfois plus pesante. A ces heures tristes, un de ses délassements favoris était de composer de petites pièces de poésie latine. Bien qu'il admît, comme beaucoup de bons esprits, que les nécessités du temps présent ne permettent guère de conserver aux vers latins leur ancienne place dans le cadre de nos études, il ne se résignait pas pour sa part à les délaisser tout à fait. Il leur était reconnaissant de quelques-uns de ses succès d'autrefois, et un peu pour cette raison, beaucoup par suite d'un goût naturel, il se laissait aller à versifier. Il y excellait d'ailleurs, enfermant sans effort dans un vers élégant et ferme une pensée ingénieuse ou élevée. C'est lui, par exemple, qui a composé pour l'Académie des sciences (1875), sur la demande du grand chimiste Dumas, le vers concis et spirituel, qui fut gravé sur la médaille commémorative du Passage de Vénus :
Quo distent spatio aidef^a Juncta docent.
Plus d'un de ses amis a reçu ainsi la confidence de vers toujours faciles, souvent gracieux, et qui décèlent la main d'un artiste habile. Au cours de la dernière année il avait encore écrit plusieurs pièces, dont une fort touchante, adressée au plus ancien survivant de ses amis de jeunesse (l'orléanais M. Médéric Fontaine), et où il déplore les tristesses de son infirmité et l'isolement auquel trop souvent elle le condamne. Jusque dans les derniers jours il a versifié, et Ton se rappelle que