‹ Notice sur Émile Egger: sa vie et ses travauxChapitre 3 sur 31 · HO · texte numérisé non relu

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M. Renan venait de recevoir de son ami un distique auquel lui-même répondait, lorsque lui parvint de Royat la fatale nouvelle (1). Souvent M. Egger traduisait en vers grecs le distique ou la pièce qu'il avait tournés d'abord en latin, parfois même il composait ses vers tout de suite en grec, selon le goût et l'inspiration du moment. On ne se risque guère en supposant que, seul peut-être des savants de nos jours, du moins en France^ il avait conservé cette aisance et cette gréce h se jouer avec la muse grecque. Involontairement on songe aux érudits du XVI* siècle, avec qui M. Egger avait plus d'un trait de ressemblance, la dignité de la vie, Tesprit de tolérance, l'amour de la libre recherche, le culte du grec, et auxcpiels il ressemble encore par ce goût pour la versification grecque et latine. Plus rarement il s'essayait 6 la poésie française: quelques amis se rappellent avoir lu de lui d'agréables vers « Ma photographie », puis <K A mes soixante ans », d'autres encore composés pendant ses villégiatures, et qu'il ne produisait d ailleurs, sans en tirer gloire autrement^ que dans l'intimité.

Ces occupations mêmes ne suffisaient pas à son esprit demeuré toujours actif. Non seulement il se faisait lire les principaux articles de nos Revues savantes ; mais si quelque travail lui paraissait, après une première lecture, d'un intérêt particulier, il en demandait une analyse exacte, notant les points qui lui semblaient d'importance, réclamant, s'il y avait lieu, un supplément d'information ou de preuves. Les questions universitaires ne sollicitaient pas moins sa curiosité : sur le mouvement des études dans nos lycées ou aux diverses agrégations,

(1) Sounmal des DibaUy du 4 septembre 1885.

sur les travaux du Ck)nseil académique de Paris, sur les mémoires que M. Gréard communique d'ordinaire au Conseil, et où sont agitées avec une si haute et lumineuse raison les questions d'éducation les plus délicates (1), il n avait jamais assez de renseignements; d'ailleurs, toujours bienveillant, encourageant comme autrefois les travailleurs, ou, selon le degré de leur familiarité, les entretenant de ses propres travaux. Ceux qui fréquentaient en ces dernières années son accueillante demeure ne peuvent se rappeler sans attendrissement ce vieillard, presque toujours debout dans son cabinet, attentif au moindre bruit de la porte, la tête droite et le regard fixe comme s'il pouvait voir, cherchant h deviner le visiteur qu'on introduisait, le reconnaissant presque toujours au son de la voix, et, si ce visiteur était un ami, lui tendant la main vivement, comme pour faire comprendre qu'à défaut des yeux éteints le cœur restait bien vivant.

Sa vieillesse s'écoulait ainsi entourée d'hommages. Aux réunions annuelles de l'Association pour Tencouragement des études grecques, dont il était devenu, on s'en souvient, le président honoraire, les présidents qui se succédaient, M. Miller, son ami et son confrère à l'Institut, MM. les Inspecteurs généraux Glachant et Chassang, tous deux ses anciens élèves, le marquis de Saint-Hilaire, aimaient à le saluer en termes délicats de leurs respects et de leurs vœux. En 1883, quelques amis, se rappelant qu'il avait été reçu docteur cinquante

(4) Voir notamment L'Enseignement secondaire spécial (4881), V Enseignement secondaire des filles (1882), déjà cité (p. 89, notç 2, et p. 91 de la présente Notice), La question des programma 4am Vên" seignement secondaire (1844), etc. Paris, Delalam.

ans avant, lui adressèrent leurs félicitations; il en fut vivement touché : c'était sa jeunesse, dont les promesses avaient été si bien tenues, qui revivait pour un instant devant lui, et, si ce souvenir était mêlé pour lui de bien des tristesses, il y retrouvait aussi, avec la conscience d'avoir fait tout son devoir, plus que son devoir souvent, quelque sérénité.

Cependant, en dépit de ces consolations et des soins pieux qui veillaient sur lui, il s'attristait. La mort de plusieurs amis chers avait ravivé en lui le sentiment de sa vieillesse éprouvée. Après le courageux Francis Meunier enlevé dès 1875, et dont la fin prématurée lui avait fait une vive impression, il vit disparaître, en quelques années, un de ses amis de prédilection, Brunet de Presle, le vénéré Michel Chasles, Auguste Robert, Tun des compagnons de sa jeunesse; puis des hommes dans la force de Tôge : Anatole Boucherie, àme douce autant que vaillante; Tabbé Thénon, cœur ferme et droit; Albert Dumont, ravi dans tout Téclat d'une gloire naissante, et dont la mort foudroyante lui causa une véritable douleur; d'autres encore, plus obscurs ou plus jeunes. Malgré la juste fierté que lui avait fait éprouver sa promotion au grade de Commandeur de la Légion d'honneur (27 juillet 1879), malgré la joie qu'il ressentit d'heureux événements de famille, la renommée croissante de son gendre, M. le docteur Lereboullet; les succès de ses deux fils, l'aîné devenu docteur es lettres avec une thèse remarquée sur La Parole intérieure, déjà signalé parmi les maîtres de la psychologie contemporaine, aujourd'hui professeur à la Faculté de Nancy, et dont un mariage récent venait de combler les vœux ; le plus jeune, reçu en quatre ans licencié es lettres, agrégé de grammaire, agrégé des

lettres, et depuis appelé comme professeur de troisième au collège Stanislas, il avait comme le pressentiment d'une fin prochaine. Sans rien témoigner des pensées qui le préoccupaient, il voulut mettre en ordre divers travaux en réserve dans ses cartons. Revenant alors en arrière sur sa longue vie, il se mit en devoir de recueillir les écrits qui pouvaient le mieux faire comprendre ce qu'il avait souhaité, tenté ou accompli pour le bien de notre enseignement public. Déjà vingt ans auparavant, il avait publié deux recueils de morceaux ainsi choisis. Mais ses Mémoires de littérature ancienne (1862) et de littérature ancienne et de philologie (1863) avaient un caractère d'érudition pure. Ce qu'il avait le désir de faire cette fois, c'était, si je puis dire, son testament de professeur. Lui qui avait toujours et partout réclamé certaines innovations, et dont l'enseignement avait été la mise en pratique de ces idées de progrès, il avait à cœur de se redire à lui-même comment il avait compris son rôle d'éducateur. De cette pensée naquit le livre Tradition et Réformes, imprimé en 1883, et qui devait être le dernier ouvrage de lui publié de son vivant. Il mit en tête quelques pages adressées « au lecteur », où il rappelait brièvement ses longs services, ses débuts, sa carrière de professeur et d'écrivain. Ces pages, d'une gravité singulière, où l'on sentait une émotion contenue, furent comme l'adieu du vieux maître prenant congé de tant de disciples qu'il avait contribué à former, et devant eux se rendant le témoignage qu'il avait fait le possible pour bien mériter de l'Université et de son pays.

Sa conscience en repos de ce côté, il reprit à loisir un grand travail auquel il voulait mettre^ la dernière main, son Essai sur l'histoire de la critique chez les

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Orec$, qu'il avait depuis longtemps projeté de réviser en vue d'une édition nouvelle. Pour suffire 6 cette tAche qu'il sentait devoir être laborieuse, il commença par décliner toute candidature au Conseil supérieur alors renouvelable (1884). Puis il demanda à M. Alfred Groiset, déjà maître de conférences & la Faculté des lettres^ de le suppléer dans sa chaire. Pour la première fois libre de tout devoir professionnel, il se mit à l'œuvre, assisté (M. Prou venait de s'éteindre tristement au loin) d'un nouveau secrétaire, M. Crépin, aujourd'hui licencié es lettres. Après un an d'un travail continu, la révision était achevée (1). Les derniers jours de l'année scolaire furent employés ft l'achèvement d'un mémoire sur les Couronnes chez les anciens, commencé jadis avec le docteur Fournier, et destiné au Dtc-tionnaire des antiquités grecques de MM. Darembei^ et Saglio.

A ce moment (août 1885), M. Egger avait réglé l'emploi de ses vacances. Tandis que son plus jeune flls allait se distraire, dans un voyage en Suisse, des travaux d'une première année de professorat, lui-même, accompagné de M^ Egger, devait rejoindre ô Royat M. et M"** Lereboullet qui s'y trouvaient installés avec leurs enfants, et de 16, comme les deux années précédentes, aller demander au chêteau du marquis de Saint-Hilaire, dans la Charente-Inférieure, une affectueuse hospitalité. Diverses préoccupations de famille retinrent M. et l^me Egger à Paris jusqu'au 22 août. Rien alors ne laissait pressentir le malheur prochain. Pendant toute la semaine qui précéda le départ, j'eus l'occasion de voir M. Egger presque chaque jour : son égalité d'humeur

(i) Le volume paraîtra avan^pea à la librairie Pedone-Lauriel«

était toujours la môma^ comme toujours avec une nuance de tristesse qui n'excluait pas quelque enjouement. Il m'entretenait des travaux qu'il venait d'achever, de ceux qu'il comptait poursuivre tout en se reposant à Royat, et ne montrait guère d'appréhension que pour son retour qui devait coïncider avec la date des élections législatives et la rentrée scolaire : infirme comme il était, et bien que protégé par le dévouement qui veillait sur lui, il ne songeait pas sans ennui aux fatigues d'un long trajet et à l'encombrement des gares. Le vendredi 21, j'allai lui porter avec mes adieux mes souhaits d'heureux voyage. Il me fit quelques recommandations pour divers intérêts qu'il voulait bien me confier d'ordinaire, et je pris congé de lui. Je ne devais plus le revoir. Dix jours plus tard, j'apprenais avec stupeur la fatale nouvelle.

Il avait fait heureusement le voyage, et avait passé au milieu des siens, tranquille et gai, les derniers jours du mois. Le samedi 29 août, la journée avait été pluvieuse et maussade. Tandis que M"® Egger était allée jusqu'à Clermont pour quelques emplettes, M. Egger avait gardé le salon tout le jour, causant avec sa fille et son gendre, se reportant avec eux à des souvenirs lointains, leur rappelant quelques incidents de sa longue vie, s'entretenant de l'avenir de son plus jeune fils, donnant même h son petit-fils, Pierre LerebouUet, la leçon quotidienne. Cependant, M™* Egger était revenue, et, selon la touchante habitude du dinar de famille, deux des petites-filles de M. Egger étaient venues prendre chacune par une main leur grand-pére, qu'elles menaient à sa place accoutumée avec une gravité presque religieuse. Lui, avec sa bonne grAce sérieuse, se laissait conduire, reconnaissant de ces soins tendres, mais sans

qu'on pût deviner son émotion autrement que par son silence même. La soirée s'était passée calme et heureuse comme la journée. Au matin, vers cinq heures, Mme Egger s'entend appeler : elle se lève et trouve son mari en proie à une crise de douleur vive vers le cœur. Depuis une heure, il souffrait, disait-il, à en crier; mais, craignant d'alarmer les siens, il avait étouffé son appel jusqu'au jour naissant. Son gendre accourant parvint à calmer la souffrance, et il y eut quelque apaisement jusque vers midi. A ce moment, le malade se leva, s'habilla en partie lui-même, et, comme il témoignait le désir de reposer, on l'installa dans un fauteuil, où il éprouva presque aussitôt un grand bienêtre. Pour éviter que le moindre bruit troublât son sommeil, on se retira discrètement dans la chambre voisine. Peu après, M*"® Egger crut entendre comme un long et bruyant soupir ; elle ouvrit doucement la porte: M. Egger était renversé sur son fauteuil, les bras pendants, le visage congestionné, les extrémités glacées; moins d'un quart d'heure après, en dépit des soins les plus énergiques et les plus dévoués, il était mort.

Il n'est que juste de dire que la France perdait en lui un des hommes qui l'ont le mieux servie et le plus honorée. Lorsque la triste nouvelle parvint à Paris, ce fut dans le monde savant une émotion générale. A l'Institut, à la Faculté des lettres, dans toutes les associations qui s'honoraient de l'avoir ô leur tête ou dans leur sein, partout on eut le sentiment d'une grande perte, et le jour des obsèques, malgré l'absence de tant de familles alors éloignées de Paris, une foule émue se pressait dans l'église Saint-Sulpice. Au premier rang, les représentants de l'administration : au nom de l'Université, qu'ils avaient servie ensemble depuis tant d'années.

M. le directeur Zévort, Tun des plus considérables témoins de cette longue vie (1); pour le Ministre, son chef de cabinet, M. L. Robert; puis les délégations officielles : confrères, collègues, élèves, amis, obligés de tout âge et de toute condition, tous étaient venus, quelques-uns de fort loin, apporter un dernier hommage à Thomme bon, que tous avaient quelque raison de pleurer. Sur sa tombe, MM. Desjardins, au nom de l'Académie des inscriptions et belles-lettres; Himly, pour la Faculté des lettres; Hauréau, délégué du Journal des Savants; Jourdain, représentant de l'Association pour Tencouragement des études grecques; Saripolos, interprète des Hellènes de Grèce et de France, lui adressèrent les suprêmes adieux. La presse s'associa unanimement à ces regrets (2); même de l'étranger arrivèrent à Paris les plus touchants témoignages de l'estime qu'il inspirait partout, et jusque du Brésil l'empereur don Pedro, par une lettre qui vient d'être lue à l'Académie des inscriptions (3), a tenu à s'associer, en termes d'une grande noblesse, à ce deuil de la science et des lettres.

M. Egger méritait ces hommages et ces regrets. Depuis son humble et courageuse jeunesse jusqu'au

(i) On n'a pas oublié parmi nous que M. Zévort, Directeur de renseignement secondaire, et dont les attaches orléanaises sont bien connues, a débuté par la fonction d'Inspecteur d'Académie à Orléans (ier avril 1848) dans les services administratife de l'Université, où il occupe ai:gourd'hui un si haut rang.

(2) n suffira de citer les articles de MM. Renan {Débats du 4 septembre 1885), Bréal {Temps du 6 septembre). Huit (Monde du 9 septembre). Bigot {Gagne-Petit du 3 septembre), S. Reinach (Biographisches Jahrhuch de Galvary, Berlin). Voyez aussi le Journal de Genève (6 septembre), etc.

(3) Dans la séance du 30 octobre 1885.

dernier jour de sa vieillesse glorieuse, sa vie avait été un long exemi>le de dévouement à la science et au bien. A dix-sept ans, soutien de sa mère veuve et de sa sœur, déjà maître avant d'avoir cessé d'être élève; à vingt ans, professeur à Paris après les plus brillants et les plus précoces succès dont TUniversité ait gardé le souvenir; à vingt-sept ans, professeur en Sorbonne et maître de conférences à TÉcole normale; membre de rinstitut ô quarante, il n'avait dû cette fortune éclatante autant que rapide qu'à son travail et à son énergique volonté. Puis, quand cette fortune était venue, au lieu de se reposer comme bien d'autres, fidèle à ce sentiment profond du devoir qui a été la règle de sa vie, il avait continué de travailler sans relâche, honorant son pays par son enseignement populaire bien au-delà de la Sorbonne, par ses travaux appréciés à l'étranger non moins qu'en France; servant la science par tous les moyens, sous toutes les formes, dans toutes les associations où son nom était à la fois comme une force et un symbole respecté. Plus tard, lorsque vini'ent les mauvais jours, on l'avait vu, après l'émotion du premier moment, supporter sa disgrâce avec une véritable noblesse d'âme, et, quand la plus cruelle des infirmités l'avait atteint, se soumettre à cette nouvelle épreuve avec une résignation sereine. Tant de courage, de dignité, de grandeur, lui avait valu d'universels respects, et c'était entouré des égards et de l'admiration de tous qu'il avançait en âge. Surtout, on l'aimait pour son exquise bonté. Humble de naissance, il avait conservé pour les humbles la sympathie d'un cœur généreux; il se plaisait avec eux, et, de tous les auditoires qu'il a instruits et charmés, on l'a bien souvent entendu dire qu'aucun ne l'avait jamais plus intéressé ni ému ; pauvre

et sans appuis il avait trouvé dans sa jeunesse auprès d'hommes excellents les encouragements qui lui avaient ouvert la voie : il ne l'oublia jamais, et devenu capable à son tour de se faire écouter des puissants, il se montra seoourable à tous ceux qui venaient lui demander un conseil ou une protection. Aux jeunes gens surtout, quand ils étaient laborieux, il aimait à frayer le chemin, et Ton a pu dire avec raison qu'il n'attendait pas pour cela d'être sollicité (1); de lui-même, discrètement, il les signalait pour un avancement ou une distinction, et par^ fois la récompense était déjà accordée que le titulaire se demandait avec étonnement d'où lui venait cette faveur imprévue. Que de surprises délicates il a faites ainsi 1 et combien lui ont dû leur fortune de savant ou de professeur I « S'il était possible à tous ceux qui ont été les obligés de M. Egger de suivre son cercueil, écrivait un journaliste au lendemain de sa mort, le convoi serait long (2) 1 » — « S'ils parlaient tous aujourd'hui, disait un autre, si chacun venait raconter à son tour ce qu'il doit 6 M. Egger, le monde serait tout étonné de voir ce qui peut tenir de bienfaits dans une vie de professeur, et ce qu'il peut y avoir de bonté dans le cœur d'un savant (3). » S'il était tel pour ses auditeurs ou ses élèves, on peut se figurer ce qu'il devait être pour ses amis : & ceux qu'il avait ainsi choisis et comme adoptés pour siens il se donnait sans réserve, vivant, ce n'est pas une exagération de le dire, de leur vie, prenant sa part de leurs joies et de leurs peines, et.

(i) M. le doyen Himly, dans le discours prononcé sur la tombe de M. Egger.

(2) M. Ch. Bigot {Gagne-Petit du 3 septembre 1885). (d) Journal de Chmèvê du 6 septembre 1885.

quand ils étaient frappés^ soit eux-mêmes, soit dans leurs plus chères affections, trouvant pour les pleurer ou s'associer à leur douleur des accents d'une tendresse pénétrante ! On Ta bien vu à la mort de Francis Meunier, d'Anatole Boucherie, d'Albert Dumont, d'autres encore. Quel mari, quel père devait être un tel homme, ceux-là seuls peuvent s'en faire une idée qui l'ont vu dans l'intimité de son foyer, entouré de sa compagne dévouée, si digne de le comprendre, de ses enfants dont il était fier, de son gendre qui était pour lui un autre sujet d'orgueil, de ses petits-enfants qui étaient la joie de sa vieillesse et qui ajoutaient au charme sérieux de cette patriarcale demeure la grâce de leur jeune âge.

Tel était l'homme. Mais son nom ne périra pas. Le souvenir n'est pas près de s éteindre de ce long enseignement où, pendant plus de quarante années, il a fait aimer le nom de la Grèce, ses arts, sa civilisation ; où il a répandu dans l'âme de tant d'auditoires divers, de ^avants, de jeunes filles, d'illettrés, la semence de sa parole élégante et ingénieuse. De ses livres, on peut être assuré que la plupart lui survivront, et que, sans parler de tant de mémoires achevés, VHistoire de la Critique^ celle de YHeUémsme, celle du livre, d'autres encore, trouveront longtemps des lecteurs. Longtemps aussi, on se souviendra du patronat glorieux qu'il a exercé pendant plus de trente années sur toutes les choses de la Grèce dans notre pays, qui a fait de lui c^mme « le patriarche des études grecques (1) » en France, et qui lui a valu la reconnaissance et l'affection des Hellènes. Non moins que tout cela, ce qui préservera sa mémoire, ce sont les élèves qu'il a faits : parmi tant de savants

(1) M. Desjardins, dans le discours prononcé sur la tombe de M. Egger.

dont notre pays est justement fier, il aura eu cette gloire, enviable entre toutes, et plus rare qu'on ne pense, d'exercer une noaîtrise, et il fallait bien que son enseignement fut fécond et sa parole généreuse, pour qu'il ait contribué à former, dans tant de directions diverses, des disciples dont quelques-uns sont devenus des maîtres célèbres à leur tour. C'est au milieu de ce cortège innombrable d'amis et d'obligés de toute condition, au milieu de ce groupe d'élèves choisis, qu'il peut se présenter à la postérité, et je ne crois pas que la reconnaissance ou l'amitié m'égarent, si j'ajoute que tant de mérites et de fortes vertus lui assurent parmi les plus savants et les meilleurs hommes de notre temps une des plus hautes places. Encore ne le connaissions-nous pas tout entier. Sous ces dehors sévères que redoutaient seulement, comme on l'a si bien dit (1), ceux qui ne le connaissaient pas, se cachait, — cela nous le savions, — un fonds inépuisable de bonté ; mais cette âme tendre était encore une âme stoïque. En 1856, 1857, 1858, M. Egger avait souffert des commencements d'une maladie de cœur, et la douleur était parfois assez aiguë pour quMl pût se croire, lui, seul survivant de ses cinq frères et sœurs, menacé à bref délai. Dans un de ces moments d'appréhension il avait rédigé des confidences intimes qu'on a retrouvées dans ses papiers, datées de novembre 1856, et qui contenaient ces mots : « J'ai le pressentiment d'une mort subite... Ce pressentiment m'afflige sans me troubler... Ma vie est en ce moment si heureuse que je dois la quitter avec regret; la tâche d'ailleurs que j'ai à y remplir est loin d'être achevée, et j'ai toujoiurs tenu à la vie plus encore pour ses devoirs que pour ses plai-

(i) M. le doyen Himly, dans le discours mentionné ci-dessus.

sirs. Mais je veux me défendre de toute faiblesse. Si je suis frappé subitement, que ma chère femme, que mes chers enfants, que tous mes amis sachent que l'Ame du moins n'aura pas été surprise, qu'elle est depuis long^ temps clairvoyante et résignée. La Providence a ses secrets où je me confie sans murmure... Les épreuves ne m'ont pas manqué ; puis-je ôtre sûr de les avoir traversées sans erreur et sans foutes t Mais la volonté du bien, une volonté constante, me fait espérer que Dieu me jugera avec indulgence, et que, s'il reste ici^-bas quelque souvenir de moi, ce sera pour tous les miens un titre acquis ft l'estime des honnêtes gens. )> Et un peu plus tard, en avril 1857 : « Quel triste spectacle que celui de ce monde avec l'instabilité de nos fortunes et la brièveté de notre vie, si l'âme ne trouvait pas un appui hors d'elle-même et au-dessus d'elle-même... Sur$um corda. Non, ces misères de la vie ne peuvent être une fin. Elles commencent au contraire quelque chose qu'elles n'achèvent pas. Les liens sacrés et doux qui m'attachent à ma famille, è mes amis, à mes élèves, ne peuvent être rompus sans retour par la mort. U y a entre l'autre monde et celui-ci une commu* nion des Ames où je m'attache avec ardeur. Dieu est, donc il est juste, et j'ai besoin de sa justice, non tant pour moi que peut-être il a comblé déjà, que pour ces milliers d'autres âmes plus éprouvées et plus malheureuses que la mienne. » C'est dans ce sentiment d'une fin toujours imminente, mais en même temps avec cette hauteur et cette fermeté d'Ame qu'il a vécu, travaillant toujours, fidèle jusqu'au scrupule à tous ses devoirs, aux jours heureux comme aux jours sombres, toujours le même, tendre ou facile aux autres, dur 6 lui seul. 11 y a seize ans, le 2 avril 1869,

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Président de FAssôûiatioti pour rencouragement des études grecques, il saluait d'un dernier adieu^ lors de rassemblée générale, un de ses meilleurs amis, son oonfrôre 6 Tinstltut, M. Vinoent : « Comme profes^ seur, disaiMly et comme érudit, il a donné tous les bons exemples et surtout celui d'ua admirable cou-* rage contre les souffrances du corps et contre celles de Tàme. Qu'il me soit permis d'en témoigner ici au nom des souvenirs d'une vieille amitié : c'a été un spectacle à la fois ti*iste et beau que la vie de cet homme de cœur... Avec la pensée des choses éternelles son âme, jusqu'au dernier moment, a vécu pour la famille, pour l'amitié, pour la science qui lui avait fait à l'Académie et, je puis dire aussi, parmi vous, une seconde famille. Combien on est heureux de croire, Messieurs, que ces fortes âmes ne quittent nos étroits horizons que pour en embrasser de plus larges et de plus purs, où brillera sans nuages devant elles la vérité si longtemps et si ardemment poursuivie au milieu des misères de ce monde 1 Et pourquoi chercherais-je une autre fin à ce discours que la religieuse impression de pareils souvenirs? Ils ont leur moralité consolante : sachons nous y arrêter sans molle tristesse. L'hommage que nous rendons à nos morts est plein d'augures heureux et fortifiants; il affermit en nous l'amour du devoir et la confiance en l'avenir par la certitude que nul bon exemple ne sera perdu et que l'œuvre commencée ne manquera jamais de continuateurs. D'ailleurs, si nous aimons tant l'antiquité classique, dont le culte nous rassemble ici, n'est-ce pas parce qu'elle abonde pour nous en leçons qui enseignent tous les genres de courage, et parce que son viril génie nous défend dans

les épreuves de la vie contre les défaillances de Tesprit et contre celles du cœurt (1) »

Qu'ajouterais-je à ces nobles paroles? Est-ce bien de son ami seul qu'il entendait parler f Lui, que hantait aussi la pensée des choses éternelles, qui écrivait dès 1856 ces confidences où se reflète son Ame pure, qui composait vingt-deux ans plus tard la belle épitaphe qui sera bientôt gravée sur sa tombe :

Qiumtalibet csecutit in his sapientia terris; JaYndudum alierius lucis amore U^hor,

en même temps que d'un confrère, d'un ami regretté, n'était-ce pas aussi de lui-même qu'il rendait par avance témoignage f

Orléans, le 27 novembre 1885.

Anatole BAILLY.

(1) Annuaire de VAasociaHan pour V encouragement des études grecques en France^ 3« année, 1869, p. XLni.

APPENDICE

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