‹ Notice sur Émile Egger: sa vie et ses travauxChapitre 5 sur 31 · V. la Notice, p · texte numérisé non relu

V. la Notice, p

Examiner quelle autorité on doit accorder dans le jugement des faits et des caractères au témoignage des Oraisons funèbres de Bossuet.

Bossuet écrit quelque part à un ami que la plus grande preuve de déférence qu'on pût lui demander, c'était une oraison funèbre. Il avait donc une conscience bien vive des difficultés d'un pareil genre de composition et des sacrifices qu'il impose parfois à la sévérité du saint ministère. L'antagoniste de Claude et de Paul Ferri, l'orateur des assemblées du clergé, le défenseur de toutes les vérités chrétiennes contre toutes les hérésies, même les plus innocentes ; le persécuteur de ce Fénelon qu'il aima longtemps et qu'il estima toujours, le censeur de tant de livres où l'erreur fut soupçonnée avant même de devenir contagieuse, l'évéque auquel semble n'avoir manqué aucun genre de courage et qui sut, un jour, attaquer une princesse de sang royal dans l'abbesse irrégulière d'un cloitre soumis à sa juridiction, pouvait-il accepter sans scrupule la mission de raconter, du haut d'une chaire chrétienne, la vie plus brillante que pure d'une jeune princesse, ou les scandaleux égarements d'une intrigante sans pudeur, ou la sèche histoire d'un administrateur égoïste et dur? Non, sans doute; cet aveu même nous l'apprend; mais c'est tout ce qu'il nous apprend, et rien n'autorise à y voir les regrets d'une conscience agitée.

Issu d'une famille sans noblesse, mais promptement élevé par ses talents aux premiers rangs de l'Église et du monde,

BossueL fui admis de bonne heure au secret de plus d'une intrigue, et l'expérience des affaires seconda la précocité de son géni(^^ Dans la carrière de l'éloquence sacrée, les fautes mêmes de ses prédécesseurs ne manquèrent pas à son instruction. Ainsi avait-il pu entendre cet éloge funèbre de Gaston d'Orléans, oncle de Louis XIV, où le panégyriste ne dit mot de ce qu'il fallait dire, et dit précisément tout ce qu'il fallait taire, {Mémoires de la Grande Mademoiselle.) Il savait bien aussi que l'oraison funèbre n'est pas toujours appelée à célébrer les modestes vertus d'un supérieur de congrégation, et que si elle s'élève avec son sujet, elle devient plus difficile et plus périlleuse ; car elle trouve alors à la cour et dans le public deux tribunaux également difâciles à satisfaire. Ajoutez qu'entre les héros du siècle, bien peu avaient traversé, purs de crimes ou d'erreur, les désordres d'une minorité orageuse qui avait confondu tous les droits et tous les devoirs. Ajoutez enfin, durant les vingt premières années du nouveau règne, ce singulier mélange de gloire et de fastueux scandales, où la religion, toujours honorée, restait trop souvent impuissante. Voilà ce que Bossuet connut, et de bien près sans doute, et cependant, précepteur du Dauphhi, ou évêque résident de Meaux, il n'éluda jamais le devoir de prêter sa voix aux grands deuils de la monarchie. S'il ne put réformer cette brillante corruption, il ne craignit pas de la peindre au pied des autels et il espéra quelquefois de la faire rougir. Jamais peutêtre pareille épreuve ne fut imposée à un orateur chrétien ; mais aussi jamais orateur chrétien n'en fut plus digne. Sa force croit avec les difficultés ; il ne les accepte pas seulement, il les domine. Rien dans ses sujets qui l'arrête, ni les souvenirs de Mazarin odieux à toute la cour, ni la rébellion d'un prince du sang, en présence de ceux dont elle compromit l'autorité, ni les souvenirs plus scabreux encore de la mission d'Henriette d'Angleterre, ni les honteux désordres de la princesse Palatine, ni la monotone simplicité des vertus d'une reine qui occupa vingt ans le trône sans le remplir {Saint-Simon) ; ni même (car il faut bien compter aussi parmi les oraisons funèbres le sermon pour les vœux de M"* de La Vallière) l'élrange nécessité d'humilier une pénitente si près

du roi qui Toubliait, en présence d'une reine qu'elle avait outragée. Son grand secret, au milieu de tant d'écueils, pour allier une noble franchise à de justes ménagements, c'est la religion, c'est la Providence qui rattache à ces têtes illustres le sort des nations entières, et pour dérouler ces ressorts, Bossuet a toutes les ressources d'un art plus qu'humain. 11 a l'ardeur du Grand Condé avec la charité de Vincent de Paul : sur les champs de bataille, dans un hôpital, sous les réduits du pauvre malade, au milieu des conférences de nos ambassadeurs comme auprès de l'échafaud de Charles 1®^ ou du trône de Cromwel, c'est la même grâce dans les petites choses, la même noblesse dans les grandes, dans toutes, osons le dire, la même vérité ; non peut-être cette vérité de la biographie, qui doit tout raconter, tout juger, si elle peut, mais celle de l'éloquence religieuse qui prend du bien et du mal dans la vie de chacun ce qu'il en faut pour mettre au grand jour les lois de la justice divine, qui choisit sans doute, mais qui résume en le voilant ce qu'elle ne peut dire, et qui croit sa tâche remplie, quand elle a vivement frappé les imaginations et remué les cœurs.

Maintenant, viendrons-nous, avec les Ana, les lettres et les mémoires du temps, contrôler les faits et les caractères retracés dans les oraisons funèbres ? Demanderons-nous si la révolution d'Angleterre eut pour unique objet, dans les desseins de Dieu, la conversion d'une fille de Cliarles I*"*, si la piété de cette princesse était vive et sincère autant que son esprit était aimable, et si en appelant Vahhé Bossuet auprès d'elle, on voulut seulement lui donner un confesseur qui eût bon air à mettre dans la gazette ? (âfém, de Mademoiselle.) Irons-nous chercher dans les mémoires d'une femme célèbre un plus exact détail de cette terrible scène ? Avec les naïves révélations de M"® de Montpensier, écrirons-nous quelques noms propres sous les graves allusions que l'orateur a su faire aux dégoûtantes intrigues de la princesse Palatine? Essaierons-nous de comparer le Condé de Bossuet à celui du cardinal de Retz ou de La Rochefoucauld, la magnifique description du mariage du roi avec les venimeuses médisances de Gui Patin? Enfin, emprunterons-nous au duc de

Saint-Simon d'obscures et douteuses révélations sur les amours secrètes d'une reine à qui son époux a rendu au jour de sa mort un tardif, mais touchant témoignage d'estime et de respect? Travail curieux, sans doute, et que la diligence des éditeurs de Bossuet n'a pas encore épuisé, mais qui importe peu à l'appréciation de ses chefs-d'œuvre.

L'oraison funèbre, en effet, l'oraison funèbre chrétienne, comme Bossuet la comprend et comme il l'avait presque apprise à quelques-uns de ses pâles imitateurs, n'admet pas les timides procédés de la méthode historique. Sa critique, si je puis dire ainsi, est plus haute : elle ne dédaigne point les réalités de ce monde, mais elle s'élève au-dessus, et tout son art semble être de les tourner à l'effroi du méchant, à la consolation du juste, à la gloire de la religion. C'est par là qu'elle se distingue de ces monuments de l'éloquence païenne, où l'orateur, privé de grandes inspirations, tourne sans cesse dans les lieux communs et dans les subtilités d'un étroit patriotisme ; c'est par là surtout qu'elle se rattache à l'esprit général du grand siècle où Louis XIV et l'évêque de Meaux représentèrent si longtemps et si bien la majestueuse unité de l'État et de l'Église.

L'histoire a d'autres lois, d'autres conditions, qu'il ne faut pas imposer à l'oraison funèbre. Un homme qui fut éloquent par la science et pour elle, Georges Cuvier, l'a souvent répété : c'est une noble idée que celle qui nous réunit sur le bord d'une tombe pour y recueillir en silence les enseignements d'une vie illustrée par de grands mallieurs, d'immortelles découvertes, par de grandes vertus ou même par de grandes fautes. Ces enseignements, il appartient à la religion de les ennoblir et d'y attacher de sublimes espérances. Plus tard viendra l'histoire qui parlera froidement à notre raison. L'éloge académique nous fait aimer la science et les douces récompenses qu'elle porte avec elle ; l'oraison funèbre nous rallie aux vérités du Ciel par le spectacle du néant d'ici-bas. L'un et l'autre agrandissent les tableaux, épurent les portraits et les caractères : ce n'est pas là mentir à la vérité. Le Tacite qui écrira un jour l'histoire du siècle de Louis XIV ne cherchera pas dans les Oraisons funèbres de Bossuet tous les

traits des illustres personnages que Tévêque de Meaux a si noblement pleures ; mais il n'y trouvera pas d'erreurs volontaires, de honteuses falsifications. Après avoir recueilli, comparé toutes les dépositions de la médisance, comme tous les arrêts de la justice et tous les aveux de la bonne foi contemporaine, il aimera revenir à la contemplation de ces sublimes pages, et il trouvera que le génie, qui plane sur les faits pour en mieux saisir le sens et la profondeur, a bien aussi sa bonne foi, son exactitude et sa justice.

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