Notice sur Gérard de Nerval
« Les morts vont vite par le frais! » dit Bûrger dans sa ballade de Lenore, si bien traduite par Gérard de Nerval ; mais ils ne vont pas tellement vite, les morts aimés, qu'on ne se souvienne longtemps de leur passage à l'horizon, où, sur la lune large et ronde, se dessinait fantastiquement leur fugitive silhouette noire.
Voilà bientôt douze ans que, par un triste matin de janvier, se répandit dans Paris la sinistre nouvelle. Aux premières lueurs d'une aube grise et froide, un corps avait été trouvé, rue de la Vieille-Lanterne, pendu aux barreaux d'un soupirail, devant la grille d'un égout, sur les marches d'un escalier où sautillait lugubrement un corbeau familier qui semblait croasser, comme le corbeau d'Edgar Poe: Never, oh ! never more ! Ce corps, c'était celui de Gérard de Nerval, notre ami d'enfance et de collège, notre collaborateur à la Presse et le compagnon fidèle de nos bons et surtout de nos mauvais jou»'s, qu'il nous fallut, éperdu, les yeux troublés de larmes, aller reconnaître sur la dalle visqueuse dans Tarrière-chambre de la Morgue. Nous
étions aussi pale que le cadavre, et, au simple souvenir de cette entrevue funèbre, le frisson nous court encore sur la peau.
Le pic des démolisseurs a fait justice de cet endroit infâme qui appelait l'assassinat et le suicide. La rue de la Vieille-Lanterne n'existe plus que dans le dessin de Gustave Doré et la lithographie de Célestin Nanteuil, noir chef-d'œuvre qui ferait dire : « L'horrible est beau ; » mais la perte douloureuse est restée dans toutes les mémoires, et nul n'a oublié ce bon Gérard, comme chacun le nommait, qui n'a causé d'autre chagrin à ses amis que celui de sa mort.
Un immense cortège suivit le cercueil de la Morgue à Notre- Dame, — car l'Église ne refusa pas ses prières à cette belle âme inconsciente qui avait changé le rêve de la vie pour le rêve de l'éternité, — et de Notre-Dame au cimetière du Père-Lachaise, où une fosse l'attendait non loin de celle de Balzac, et que recouvrit une large dalle de granit portant son nom pour epitaphe. Hélas ! beaucoup de ceux qui marchaient derrière le corbillard ont fait le même voyage funèbre et ne sont pas redescendus vers la ville ; mais ceux qui restent pensent souvent à cette triste journée ; plus d'un sent qu'il lui manque quelque chose, éprouve un vague ennui dont il ne se rend pas compte, et se promène mélancoliquement sur le boulevard, auquel il ne trouve plus son ancien charme, et souffre comme si une ancienne blessure se rouvrait; c'est l'absence de Gérard qui fait cela. Sa mort a causé un vide qui n'est pas comblé encore.
On était si bien accoutumé à le voir apparaître dans une courte visite, familier et sauvage comme une hirondelle qui se pose an instant et reprend son vol après un petit cri joyeux 1 On le suivait avec tant île plaisir dans ses courses vagabondes d'un bout de la ville à l'autre pour profiter de sa conversation charmante, car demeurer en place était pour lui un supplice ! Bon esprit ailé entraînait son corps, qui semblait raser la terre.
GERARD DE NERVAL lit
On eût dit qu'il voltigeait au-dessus de la réalité, soutenu par son rêve.
Nous l'avions connu à Charlemagne, déjà célèbre sur les bancs du collège comme auteur des Élégies nationales, qui promettaient, disaient les professeurs, un émule à Casimir Delavigne, la grande gloire du moment. C'était alors un jeune homme doux et modeste, rougissant comme une jeune fille, se dérobant volontiers à la curiosité admirative de ses condisciples, tout fiers d'avoir un camarade imprimé et dont on parlait dans les journaux. Il avait le visage d'un blanc rosé, animé d'yeux gris où l'esprit mettait son étincelle dans une douceur inaltérable. Son front, que laissaient voir très-haut de jolis cheveux blonds d'une finesse extrême et par ls à une fumée d'or, était d'une admirable coupe, poli comme de l'ivoire et brillant comme de la porcelaine. Jamais voûte mieux arrondie, plus noble et plus vaste ne fut préparée par la nature pour la pensée humaine; et cependant les idées y bourdonnèrent si nombreuses, tant de connaissances et de systèmes s'y logèrent, tant de théogonies, de philosophie» et d'esthétiques y prirent place, que ce panthéon devint un capharnaùm et que la coupole se fêla. Le nez était lin, de forme légèrement aquiline, la bouche gracieuse avec la lèvre inférieure un peu épaisse, signe de bonté; le menton bien accusé et frappé d'une fossette. Tel le représente, mais plus viril déjà, un médaillon de Jean Duseigneur — on disait alors: Jehan Duseigneur — daté de 1831. Ce médaillon, devenu très-rare, est le seul portrait de Gérard à cette époque que nous connaissions. Il était habituellement vêtu d'une sorte de redingote d'étoffe noire brillante, aux vastes poches, où, comme le Schaunard de la Fie de Bohème, il enfouissait une bibliothèque de bouquins récoltés çà et là, cinq ou six carnets de notes et tout un monde de petits papiers sur lesquels il écrivait d'une écriture fine et serrée les idées qu'il
prenait au vol pendant ses longues promenades. Qu'on nous pardonne ces détails ; ils commencent à être rares, ceux qui ont vu Gérard tout jeune et avant la révolution de Juillet, et nous fixons, nous qui allons bientôt partir à notre tour, ces traits d'un ami disparu que la génération actuelle n'a pas connu sous cet aspect.
Gérard, comme toute la jeunesse du temps, se rattacha au grand mouvement romantique qui agitait alors la littérature. Il en était certes par le fond et la nouveauté des idées, par un certain germanisme intellectuel puisé dans la familiarité de Gœthe et de Schiller, d'Uhland et de Tieck, qu'il lisait en la langue originale; mais il était, pour la forme, un disciple du xvme siècle. Lorsque chacun cherchait les tournures excentriques et les couleurs violentes et se fût volontiers peint de vert et de rouge comme un Ioway partant pour la guerre, des plumes d'aigle sur la tète, des colliers de griffes d'ours au bas du col, des scalps, ou plutôt des perruques de classiques à la ceinture, pour avoir l'air plus étrange et plus formidable, lui se plaisait dans les gammes tendres, les pâleurs délicates et les gris de perle chers à l'école française de l'autre siècle. S'il admirait Hugo, il aimait Béranger ; il était ce qu'on appelait alors libéral et, de plus, impérialiste, deux nuances qui se fondaient dans une commune haine des Bourbons. Cette opinion chez lui se comprenait, car il était fils d'un ancien chirurgien-major des armées napoléoniennes. Ce culte de l'empereur n'était cependant pas aveugle, car, dans une de ses odes, Gérard reproche au grand capitaine
D'avoir répudié deux épouses sublimes :
Joséphine et la Liberté !
Cette préoccupation politique ne 1 empêchait pas de marcher