‹ Notice sur Gérard de NervalChapitre 2 sur 16 · GERARD DE NERVAL V · texte numérisé non relu

GERARD DE NERVAL V

avec l'école dont la devise était : « La liberté dans l'art, » et d'être un chef de bande menant une escouade aux représentations (ïHernani. Il installait ses hommes, applaudissait consciencieusement et se retirait pour aller présenter ses devoirs à son père, qui se couchait à neuf heures, déférence filiale dont il ne se départit jamais, même plus tard, lorsqu'on joua ses propres pièces.

Sa traduction de Faust \ui avait valu, du demi-dieu de Weymar, une lettre qu'il gardait précieusement et qui contenait ces mots : « Je ne me suis jamais mieux compris qu'en vous lisant. » Ce n'était pas là une vaine formule complimenteuse. Le style de Gérard était une lampe qui apportait la lumière dans les ténèbres de la pensée et du mot. Avec lui, l'allemand, sans rien perdre de sa couleur ni de sa profondeur, devenait français par la clarté.

C'est aux années qui suivirent immédiatement 1830 qu'il faut reporter les plus anciennes de ces petites pièces de vers charmantes qu'on a recueillies plus tard dans la Bohème galante, où l'odelette se marie au lied, et Ronsard à Uhland, dans une proportion exquise. Tout le monde, du moins parmi les lettrés, sait par cœur ces mignons chefs-d'œuvre qui ne dépassent guère une douzaine de vers d'un sentiment si tendre, d'une forme si discrète et si sobre, mais par malheur peu nombreux. Si la première manière du poète avait été féconde et relativement facile, la seconde, bien supérieure, le fut beaucoup moins. Il semblerait que la muse un peu timide de Gérard fût effrayée, tout en les admirant, des grands coups d'aile et du fracas de rimes du lyrisme romantique. On peut supposer que là n'était pas son secret idéal, et qu'il eût préféré une poésie plus naïve et plus simple, moins artiste en un mot, et se rapprochant des légendes ou des chansons populaires, qu'il recherchait déjà dans ses promenades à pied à travers les cam-

pagnes et dont il a recueilli quelques-unes. Il aurait au besoin admis l'assonance pour alléger la rime trop lourde à l'oreille, selon lui, à cause de celte monotonie ennuyeuse reprochée souvent à la versification française. Ces idées, que Gérard ne mit pas en pratique, étaient aussi celles de Gozlan, qui fit dans ly Europe littéraire une sorte de poésie assonante sur un coucou de village avec son cadran verni, son oiseau battant des ailes et ses poids suspendus qui tentent la patte des chats.

Puisque maintenant on recherche les moindres pages de Gérard, et qu'on essaye de lui créer toute une série d'œuvres posthumes qu'il renierait assurément, — car ce charmant paresseux, qui fit dans sa vie une si large part à la fantaisie, au rêve et au loisir, ne voudrait pas avoir tant travaillé après sa mort, — il ne serait pas hors de propos d'indiquer, d'après nos souvenirs , des œuvres plus réelles et plus authentiques qui semblent perdues ou ignorées, car nous ne les avons vues reproduites nulle part : une comédie en un acte, en vers, où figuraient Molière et sa servante Laforêt; un mystère ou diablerie en vers de huit pieds, le Prince des sots, dont nous avions fait le prologue et qui avait pour acteurs principaux Satan et un ange jouant ensemble des âmes aux dés ; un drame en prose, Nicolas Flamel, dont quelques scènes, se passant sur la tour Saint- Jacques, ont été insérées dans le Mercute de l'époque; plus, un autre drame en vers, la Dame de Carouge, en collaboration avec nous-méme, qui était basé sur cette idée d'un esclave sarrasin ramené des croisades et introduisant dans le donjon féodal les passions farouches de l'Orient. La Dame de Carouge ne fut pas jouée, et ce que le manuscrit est devenu, nous l'ignorons. Gérard le trimballa longtemps dans ses poches, où tout entrait, mais d'où rien ne sortait, comme ce tiroir du diable où Gœihe serrait ses vers et qui garda si longtemps le Second Faust. Notre Sarrasin Hafiz était le précurseur d'Yaqoub, mais il ne

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