‹ Notice sur Gérard de NervalChapitre 15 sur 16 · GERARD DE NERVAL XXV · texte numérisé non relu

GERARD DE NERVAL XXV

nocturne, et pour lui le songe ne différait pas de l'action. Ce fut ainsi qu'il perdit la notion du chimérique et du réel, et passa de la raison à ce que les hommes appellent folie, et qui n'est peut-être qu'un état où l'âme, plus exaltée et plus subtile, perçoit des rapports invisibles, des coïncidences non remarquées et jouit de spectacles échappant aux yeux matériels.

Quoi qu'il en soit, le présage de l'escarbot était vrai. Le cheikSaïd-Escherazy accorda bien sa fille, l'attaké Siti-Saléma, à Gérard de Nerval ; la jeune fille lui donna une tulipe rouge et planta un petit arbre qui devait croître avec leurs amours; mais le mariage ne se fit pas. Une de ces pernicieuses fièvres du Hauran si funestes aux voyageurs attaqua Gérard et le força de changer d'air. Il quitta le Liban pour Constantinople, où l'air est meilleur, et, de là, voyant dans cette maladie un avertissement des puissances supérieures, il écrivit au cheik pour dégager sa parole. — Et Zeynab que devint-elle? se demande le lecteur. Elle resta dans le Liban avec Siti-Saléma, qui l'avait prise en amitié.

Ainsi finit ce petit roman oriental, moitié réel, moitié imaginaire, comme toute la vie et toute l'œuvre de Gérard. Notre poëte regretta-t-il beaucoup Saléma ? Nous en doutons. Sans se l'avouer, il pensait, comme Chamfort, qu'il n'y a en amour que des commencements. Il se plaisait à disposer sa vie comme un drame. Il provoquait les aventures, arrangeait les situations, se passionnait pour l'héroïne, déployait beaucoup de ressources et d'éloquence, et, au dénoûment, il s'esquivait, soit timidité, soit lassitude, ou vague crainte de voir son désir accompli. Sans posséder l'objet aimé, il avait obtenu ce qu'il cherchait : l'émotion, l'enthousiasme, le déplacement du but de l'existence, et surtout un motif de rêverie amoureuse. Cette rêverie était tellement intense, que la réalisation n'y eût rien ajouté.

Revenu à Paris, Gérard eût bien voulu retourner en Orient;

niais sa santé morale, profondément altérée, et dont il avait conscience, l'empêchait de se hasarder dans an lointain voyage, et, avec la probité délicate et scrupuleuse qui le caractérisait, il crut devoir rendre l'argent qu'il avait reçu d'un ministère pour une mission en Syrie, qu'il ne se sentait plus capable de remplir. C'est alors qu'il entreprit d'écrire un livre qui, depuis longtemps, roulait dans sa pensée et qui semblait se refuser à toute condensation littéraire. Nous voulons parler $ Aurélia, ou le Rêve et la Vie, une des plus étranges productions qui soient sorties d'une plume humaine. On a dit $ Aurélia que c'était le poëme de la Folie se racontant elle-même. II eût été plus juste encore de l'appeler la Raison écrivant les mémoires de la Folie sous sa dictée. Le philosophe y assiste avec sangïroid aux visions de l'halluciné. Il ne les dément pas, il ne les combat pas ; il les explique, il en montre le point de départ, il en suit la filiation, il en détermine les rapports avec les milieux, les circonstances, les accidents, les antériorités et les souvenirs de la veille ou du rêve. On y voit, à propos d'un amour malheureux, la lutte du pressentiment et de la volonté, de la fatalité et du libre arbitre. Les ressorts que fait mouvoir le hasard sont mis à nu, et la moindre action prend une importance énorme, car un seul mouvement peut ébranler jusqu'à ses dernières limites le monde des esprits et des choses. Aux rêveries platoniques se mêlent les mystères de la cabale; aux tableaux du Songe de Polyphile, les -visions de la Vita nuwa. Creuzer avec sa Symbolique y coudoie le comte de Gabalis,et le Cazotte du Diable amoureux y tient la plume. Mais, vers la fin de la seconde partie, dont on a trouvé les dernières pages inachevées dans la poche du mort, la raison se trouble, le rêve se change en cauchemar. Les anges blancs de Swedenborg s'envolent pour faire place aux anges noirs et aux djinns de la démonologie orientale. La mélancolie tourne au désespoir, la fatigue à !'.<<--

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