GÉRARD DE NERVAL XXÎII
même et se reconnut. C'était, du reste, un personnage aussi puissant sur terre qu'il pouvait l'être au ciel. Cette éclosion de la divinité s'opérait dans le corps du calife Hakem, commandeur des croyants et régnant au Caire quatre cents ans environ après l'hégire. Cette croyance n'admet pas les renégats d'un autre culte. Comme dit la loi : « La porte est fermée, l'affaire est finie, la plume est émoussée. » Hamza fut le prophète de Hakem, qui eut quelque peine à se faire admettre comme dieu, quoiqu'il eût la face d'un lion, une voix de tonnerre et des yeux de saphir. Hakem est un dieu à la façon de Bouddha ; il apparut au monde sous plusieurs formes et s'est incarné dix fois en différents lieux de la terre, dans l'Inde d'abord, en Perse plus tard, dans l'Iémen, à Tunis, et ailleurs encore. C'est ce qu'on appelle les stations. Hakem doit se montrer encore une fois sous le nom duMadhi, et lady Esther Stanhope, qui, pendant son long séjour au Liban, s'était infatuée des idées des Druses, lui tenait dans sa cour un cheval tout préparé. Toutes ces mystagogies plaisaient fort à Gérard; mais, quand il alla rendre visite, dans la montagne, au cheik Said-Escherazy, ce n'était plus le désir de pénétr.r les arcanes de la religion druse qni lui faisait donner de l'éperon à son grand cheval blanc. Il se souciait assez peu de la pierre noire et de la plante aliledji. Un nouvel amour était né dans son cœur, et il demandait au chef druse stupéfait la main de sa fille, l'attaké Siti-Saléma, qu'il avait entrevue en compagnie de Zeynab, chez madame Cariés.
N'allez pas croire que cet amour fût une infidélité à la chère mémoire. Ce type de beauté n'était pas une révélation, c'était un souvenir. A travers cette jeune fille ressuscilée et rajeunie apparaissait l'ancien amour, dont il était allé chercher l'oubli en Orient. Ces cheveux blonds, cette blancheur lactée, ce nez aquilin d'une fierté presque royale, ce sourire tendre et sérieux,
il les avait déjà vus ailleurs, et, devant cette beauté connue, son cœur à peine cicatrisé se rouvrait et versait des larmes rouges. Le hasard ou la fatalité, pour nous servir d'une expression plus turque, le ramenait vers celle qu'il fuyait, et, tout joyeux de sentir battre ce cœur qu'il croyait mort, il s'écrie dans une effusion lyrique :
o En quittant la maison de madame Caries, j'ai emporté mon amour comme une proie dans la solitude. Oh ! que j'étais heureux de me voir une idée, un bruit, une volonté, quelque chose à rêver, à tâcher d'atteindre. Ce pays qui a ranimé toutes les forces et toutes les aspirations de ma jeunesse, ne me devait pas moins sans doute. J'avais bien senti déjà qu'en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant aux sources vénérées de notre histoire et de nos croyances, j'allais arrêter le cour de mes ans, que je me refaisais enfant au berceau du monde, jeune encore au sein de cette jeunesse éternelle! »
Ces rêves de bonheur furent un peu tempérés par la rencontre qu'il fit sur la route d'un escarbot pareil à ces scarabées égyptiens qui portent le globe sur leur tête, lequel poussait péniblement dans la poussière une boule de fiente plus lourde que lui. Gérard vit là un présage de contrariété, de malheur, d'obstacles invincibles. Initié aux mythologies et aux superstitions de tous les peuples, chaque chose devenait pour lui un augure et prenait des sens inconnus au vulgaire. Les nombres, les étoiles, les vols d'oiseaux, les traversées fortuites d'un animal sur le chemin influaient sur ses résolutions. Comme Carlo Gozzi, le charmant auteur des Contre-Temps, il voyait dans les plus minimes accidents de la vie le travail d'esprits taquins et malicieux. Il avait lu les Memorabilia de Swedenborg et ii connaissait les correspondances mystérieuses des rêves. Personne plus que lui ne mélangeait nos deux existences diurne et