‹ Notice sur Jean Nicolas Barthélemi Gustave LevratChapitre 4 sur 25 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

À peine encore ai-je foulé le sentier solitaire qui mène aux beautés secrètes de la nature; à peine, dans ma course novice, ai-je pu contempler un seul des trésors où vous avez puisé tant de richesses qui doivent doter l'avenir , et déjà vous encouragez mes premiers pas en m'accueillant dans cette en-

ceinte. Cette candidature honorable, à laquelle votre indulgence, bien plus que mes faibles travaux, peut seule me donner des droits, sera pour moi un engagement sacré de m'élancer sur vos traces dans la carrière de l'histoire naturelle, champ immense, aux bornes insaisissables, que vous avez exploré en tout sens avec une ardeur infatigable et un succès toujours croissant.

Parmi les nombreuses richesses que recèle le sein fécond de la nature, il est des êtres vivants que l'exiguité de leurs formes rend étrangers au vulgaire indifférent , et pourtant c'est dans les petits détails surtout que la nature se montre inépuisable. On en peut juger à l'aide de l'Entomologie, cette mine st riche par la variété de ses produits. Cette science, Messieurs, ne se présente pas hérissée de formules abstraites ; elle nous arrache, au contraire, aux labeurs du cabinet, pour nous transporter sur le: flanc des montagnes ou dans la profondeur des vallées; mais si elle ne semble exiger , au premier abord , que l'instinct voyageur et la sagacité de la vue, on ne peut en conclure que ces allures distrayantes lui attirent seules ce grand nombre d'adeptes , dont les rangs grossissent tous les jours. Un siècle positif demande l’utile avant tout. Eh bien ! l’Entomologie saura satisfaire aux exigences les plus sévères par les nombreux avantages qu'elle

peut offrir aux arts, à l'industrie, à l'agriculture: Tout individu, quelle que soit sa fortune, peut former une collection entomologique , sans qu'il lui soit nécessaire de dépenser des sommes considérables, si toutefois 1l se contente d'étudier les insectes indigènes, qui, sans contredit, doivent l'intéresser davantage, puisque, les ayant constamment sous les yeux, il peut les observer à l'état vivant, tant dans leurs transformations que dans leurs habitudes.

Néanmoins, de nos jours, l'Entomologie est considérée par le vulgaire comme une science vaine, sans utilité réelle, bonne tout au plus pour distraire l'enfance. Bien des fois, dans ses excursions, l'entomologiste a dû surprendre un sourire errer sur les lèvres des passants, qui, dans leur simplicité naïve, ne peuvent comprendre que des hommes paraissant jouir de toute leur raison se donnent, comme ils disent, tant de mal pour capturer, puis étudier des êtres qui, à leurs yeux, semblent n'avoir été créés que pour l’ornement de ce monde, mais sans aucune propriété applicable au bien-être social. Il faut bien en convenir, si le but du naturaliste était seulement de collecter des insectes, puis de les classer symétriquement sans s'occuper de leurs mœurs, de leurs habitudes, les railleries &embleraient peut-être moins déplacées ; mais, je le

à répète, l'entomologiste n’a pas pour but exclusif d'étudier les formes, les couleurs des êtres qu'il capture, il a aussi en vue l'utilité que lon peut retirer de leurs propriétés.

Tout progrès précède un progrès, et les jalons plantés la veille doivent guider pour planter ceux du lendemain. Eh bien ! l'Entomologie, elle aussi, à déjà depuis longtemps tracé sa route, qu’elle a laissée éclairée de ses intéressantes découvertes, et chaque jour elle chemine à l’avenir, aux lueurs du passé ; je ne veux point parler ici des nombreuses espèces dont elle a successivement enrichi le catalogue des sciences naturelles, mais bien de ses utiles dotations, qui ont ouvert aux arts, à l'industrie et à l’agriculture une large voie à parcourir.

C'est de l’histoire, et maintenant ce sont les faits qui vont venir à l'appui de ce que j'avance. L'art de guérir fut le premier qui eut recours aux propriétés des insectes pour traiter quelques maladies. Un médecin de l'antiquité, auquel on a donné le nom de prince de la médecine, Aræteus ou Arætée, médecin grec, de la secte des pneumatiques, employa le premier les cantharides avec l'intention de leur faire produire la vésication, au moyen de laquelle, opérée sur la tête, il obtenait la guérison de l’épilepsie. Archigène de Syrie, qui professa: à Rome sous Dioclétien, Nerva et Trajan,

les employa contre la même maladie et de plus contre la paralysie. Enfin, Galien de Pergame se servit aussi de ces insectes, dont il composa un mélange propre à faire croître les cheveux et à combattre certaines maladies de la peau.

Quant, à la propriété de la vésication , elle n’a point été départie à une seule espèce de coléoptères ; par l'observation, on est arrivé à reconnaitre que telle espèce manquant dans certaines localités pouvait être très bien remplacée par d’autres insectes de la même famille. C'est ainsi que, comme propres à produire les mêmes effets, sont employés :

En Chine le Mylabris pustulata ;

En Espagne. le Mylabris PRAGUE Fou variabilis (OLivIER ) ;

En France, le Cantharis vesicatoria ;

En Hongrie, le Cantharis syriaca ;

En Afrique, le Meloe tecta.

Les vésicants ne sont point les seuls qui aient attiré l’attention de la médecine; il est encore un petit insecte propre au Mexique (la Cochenille), sur les propriétés duquel on a beaucoup écrit. Cet hémiptère, regardé par Hernandès, habile naturaliste du règne de Philippe II, comme un excellent topique, est classé par Dales au rang des meilleurs alexipharmaques, Selon quelques savants, ces louanges sont un peu exagérées ; mais, comme ici

notre tâche, à nous historien, est de citer uniquement les faits sans en discuter la valeur, nous nous contenterons de faire l'abandon de cet insecte à l'art tinctorial, tout en faisant appel au zèle des praticiens, qui, nous en sommes convaincu, reconnaîtront tôt ou tard, par l'expérience, que l'Entomologie, sœur de la Botanique, en signalant les propriétés ignorées de quelques insectes, est aussi appelée à rendre d’utiles services à l'art thérapeutique.

L'importation de la chenille du mürier, en eouvrant le sol de la patrie de nombreux établissements industriels de tout genre, où une foule d'ouvriers trouvent les ressources d’une honnête existence, et en fournissant une récolte de plus, celle du mürier, à nos départements méridionaux, a largement prouvé que l'industrie et l'agriculture, deux inséparables moteurs de la puissance d'un peuple, ne devaient pas rester étrangères aux découvertes de la science entomologique, qui, en leur dévoilant le fruit de ses utiles observations, peut, elle aussi, hâter leur marche sur cette longue route où chaque pas est un progrès tendant à un horizon lointain, qui se nomme vérité.

Mais c’est surtout à l’agriculture que l’'entomologiste est appelé à rendre de véritables services.

Personne n’ignore les cruels ravages qu'exerce la

pyrale dans nos pays de vignobles, ni les pertes considérables que font éprouver aux cultivateurs certaines espèces de tenthrèdes qui vivent à l'état de larves dans la tige des céréales, et en altèrent l'épi en le privant d’une partie de son suc nutritif. Les grands végétaux eux-mêmes , VOUS le savez, ne sont point hors d'atteinte des insectes destructeurs ; des myriades de xilophages peuplent nos forêts , et trop souvent réduisent en poudre nos bois de construction. Devant tant d'ennemis, l'habitant des tampagnes doit-il se contenter de gémir, sans chercher à les combattre? Non, Messieurs, non: de l'observation doit naître le remède. Notre tàche, à nous, c’est de lui prêter un généreux appui, en lui faisant part du peu que nous savons, en nous aidant de ce qu'il peut nous apprendre. Notre tâche, à nous, c’est de prouver, par des améliorations successives, que ce n'est point en vain que nous travaillons.

Les faits que nous venons de citer sont, je crois, suffisants pour nous exempter de chercher d'autres preuves tendant à démontrer l'utilité de l'Entomologie ; aussi nous en tiendrons-nous là. Nous avons invoqué le passé comme un garant de l'avenir; maintenant que nous reste-t-il à faire, si ce n’est de glaner, dans le champ de l'étude, ces quelques rares

épis de vérité qui seuls doivent nourrir l'intelligence

de l’homme qui n’a qu'une pensée, le progrès de la science ; qu’un désir, le bien-être de ses semblables. Trop heureux si, un jour, par d’utiles découvertes, fruit de nos persévérantes recherches, nous avons, comme récompense, acquis le droit de contribuer à enrichir les annales des progrès de notre siècle, et à embellir d’un rayon de plus la brillante auréole scientifique de notre mère commune, LA France !

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