SOUVENIRS
DU MONT PILAT
Par GUSTAVE LEVRAT,.
Mémoire lu à la Société Linnéenne de Lyon dans sa séance du 40 juillet 4854.
— re À
Le nom de Pilat est justement célèbre dans le monde savant des anciennes provinces du Lyonnais et du Forez.
Il n'est pas de naturaliste des environs qui ne vienne chaque année explorer ses forêts de sapins séculaires, qui ont abrité aussi plus d’un paysagiste occupé, en présence de tant de sites pittoresques, à recueillir des études, à tracer de délicieux croquis. Au sein de ses frais oasis où rien ne vient troubler votre recueillement, si ce n'est le cri de loiseau jouant dans la feuillée et le bruissement du lézard cherchant sur les mousses quelques rayons de soleil,
tout est liberté, tout est bonheur; et si parfois
viennent de la montagne des accents humains, ce sont ceux du pâtre chantant les vieux refrains qu'autrefois ont chantés ses pères.
Située à trois lieues de Saint-Chamond et à neuf de Lyon, cette montagne n'est pas une des plus élevées de France; son point culminant n’est qu’à 300 toises au-dessus du niveau du Rhône, 1215 mètres au-dessus de celui de la mer. De formation primitive, elle appartient à la région granitique, et fait partie d’une des ramifications des Cévennes, s’étendant du sud au nord dans le département du Rhône; mais le Pilat proprement dit s’élève sur celui de la Loire à trois lieues des confins du premier.
Ce pays, dans une étendue de deux à trois lieues, est un résumé des montagnes de la Suisse, si riches en sites variés : çà et là, dans la vallée, mêmes villages éparpillés et tout entourés de bois; sur les coteaux, mêmes châtaigniers séculaires étendant leurs dômes sur de gras pâturages ; sur la pente des monts, dans les ravins qui les sillonnent, dans les précipices qui les séparent, même bruit de torrents qui se brisent en flots d’écume contre les débris de roches qu'aux jours de leur colère ils ont arrachés aux flancs de la montagne.
Durant la belle saison, chaque dimanche, Pilat est le rendez-vous immémorial pour les touristes de Saint-Chamond et des villes voisines, qui viennent y
respirer cet air frais et pur que leur refuse le sein de la cité, et jouir, du haut de la montagne, de ce magnifique panorama qui se déroule à leurs yeux : au loin c’est le Rhône coulant majestueux au milieu de riches campagnes, le Mont-d'Or, le Puy-de-Dôme, le Cantal, et les montagnes de la Suisse étincelantes au soleil de leurs neiges éternelles ; puis tout autour, au pied du mont, de gracieuses collines, entrecoupées de bois et de pâturages où paissent de nombreux troupeaux, se montrent enlacées de mille et mille sentiers aux contours sinueux.
Le 11 juin, alors que les cloches de la cité, jetant au ciel leur encens d'harmonie, saluaient l'aurore du jour de la Pentecôte, deux voyageurs, sac au dos, bâton ferré en main, sortaient de l’église de Saint-Nizier ; à leur costume, à leur bagage, il était facile de les reconnaître pour des disciples de Linné, allant, comme autrefois le maître, demander à la nature la révélation de ses plus intimes secrets.
Ceux qui les jugeaient tels ne se trompaient point, car c'étaient deux de vos collègues, M. Alphonse Gacocwe et moi, se dirigeant vers le lieu du départ du chemin de fer pour Saint-Chamond, où nous attendait M. Joseph GamizLor, neveu du docteur de ce nom, qui fut un physiologiste distingué, et dont la perte est justement regrettée dans la science médicale.
Le but de notre voyage était une excursion entamologique dans les bois qui couronnent le mont Pilat, dont je vous ai bien faiblement esquissé l'ensemble du paysage, l'aspect topographique.
Permettez-moi d'ajouter à cette notice, déjà beaucoup trop longue pour son peu d'intérêt, quelques détails sur l'itinéraire que nous avons suivi et sur les richesses entomologiques que nous y avons récoltées.
Je m'estimerai heureux si ces renseignements -doivent être de quelque utilité à ceux de mes collègues qui voudraient explorer cette localité du Forez.
IriNÉRAIRE. —Partis à six heures et demie de l’embarcadère de Perrache, nous débarquons à Saint- Chamond à huit heures et demie, et commençons à gravir la première colline qui s'élève devant nous.
Bientôt nous voici à Saint-Martin ; là le naturaliste trouve le nécessaire pour un déjeuner frugal.
À peu de distance de Saint-Martin, à gauche de la route, se présente, sur le versant d'une balme assez élevée, un petit taillis de chênes et des champs de genêts que les entomologistes feront bien d’explorer ; ils y récolteront le Lixus genistæ, le Cryptocephalus scutellaris, le T'elephorus abdominalis , et autres bonnes espèces propres aux pays monta-
gneux.
Reprenant la route bordée de prairies qui four: nissent de nouvelles richesses, on ne tardera pas d'atteindre, à la gauche du chemin, un bois de jeunes pins où l’on peut faire une très ample capture du T'eléphorus nigricans et metallites atomarius. Continuant votre course, de vastes pâturages vous offriront quelques espèces d’Aphodies inconnues à la plaine. C’est ainsi que, toujours cheminant, vous arriverez bientôt à la croix de Plannil, qui est à peu près à moitié de la distance qui sépare Saint-Chamond du faîte de la montagne; il sera environ deux heures. Si vous voulez nous en croire, vous ferez une halte de quelques instants dans une des deux fermes qui avoisinent la croix de fer de Plannil, avant de vous engager dans les bois de sapins qui couvrent la croupe du mont Pilat; car il ne faut plus compter sur une grange hospitalière avant d'arriver au terme de votre voyage. À partir de cette localité, c'est vraiment là que la nature a placé les trésors qu'elle réserve à ceux venus sans ambition aucune , si ce n’est celle de puiser quelques enseignements , de lire quelques lignes de plus au grand livre de la science.
Chaque pas est payé par une rareté. lei, avant d'entrer dans le chemin ombragé qui conduit à la ferme, c'est un bois de coudriers sur les rameaux desquels se promène au soleil Homalopus lorœyi ;
le Cryptocephalus coryli, espèces dont l'entomologiste sait apprécier la riche capture et le brillant coloris. Là ce sont de grands bois de sapins jetant leurs ombres protectrices entre les feux dévorants du soleil de juin et les tapis de mousse si vertes, si hautes, qui couvrent le sol à droite et à gauche de la route, et laissant tomber de leurs branches “battues avec ardeur le Ludius impressus, le Ludius æneus, le Ludius œruginosus, | Ampedüs erythrogonus, l’Idalia livida, l'Obrium ferrugineum. Sous les frais tapis de mousse dont nous venons de parler, de nombreux carabiques, parmi lesquels nous citerons la Feronia spadicea, le Leistüus nitidus, cachent leurs mœurs sanguinaires. Parmi eux vit une Altise que nous vous recommandons, l'Apleropeda mus corum.
Si, comme nous l'avons fait nous-mêmes, vous vous oubliez à chasser tout en montant, vous ne serez à la ferme de Pilat qu'à sept heures du soir, alors que les derniers feux du couchant baigneront dans des effluves de lumière les plans les plus reculés du paysage.
Ne vous attendez pas à trouver à la métairie lé confortable de la ville; il y est complètement ignoré, et en vous éloignant de ces lieux, si vous êtes tant soit peu difficile; vous risquez fort de
répéter pour Pilat ce qui a été dit avec autant de vérité que d’esprit pour les chälets de la Suisse :
Chantez Pilat, mais ne l'habitez pas.
Tout autour de la grange, d'immenses prairies émaillées de fleurs, au milieu desquelles le Gier prend sa source, vous invitent à de nouvelles excursions très productives.
Remontant vers le point le plus culminant, nommé le pic de la Perdrix, dans un immense paturage, vous surprendrez sous les pierres le Carabus arvensis, attendant le soir pour quitter sa retraite obseure et assouvir sa faim carnassière sur des êtres plus faibles que lui. Si, au lieu de monter, vous suivez le cours d'une des sources de la prairie, à gauche de la ferme, vous arriverez, par un sentier dont les saules marceaux vous offriront plusieurs espèces de Gonioctena, jusqu'à l'endroit où les eaux du ruisseau s’élancent dans la vallée par une belle cascade appelée le Saut du Gier. Nous vous invitons à cette délicieuse promenade. Mais ne quittez pas Pilat avant d’avoir exploré les bois situés à droite de la ferme, sur le versant, à l'extrémité de la grande prairie; nous y avons récolté en abondance le Strongylus quadri-punctatus, l'Hylæcetus dermestoides. Le touriste lui-même ne regrettera pas sa course, car le pittoresque de ce site ne le cède
ën rien à celui qu'il a pu rencontrer sur divers points de la montagne.
Là, dans cette localité, un torrent nommé le torrent de la Sara borde, l’on dirait d’une frange d'argent, le rideau de velours vert qui tapisse la pente escarpée de la montagne, et précipite vers la vallée ses eaux limpides qui semblent, en séloignant, murmurer comme un soupir d'adieu à leurs rives enchantées.
Vos yeux ne pouvant se lasser de contempler les grandeurs infinies que la main de Dieu a si largement prodiguées au domaine de l'homme, vous avez encore un site à visiter ; traversez la grande prairie dans la direction de la ferme de Bothe, et trois quarts d’heure de marche vont vous permettre d’atteindre le pie de l'Observatoire.
De ce point élevé, un panorama immense se déroulera devant vous, ayant pour cadre les montagnes poétiques du Bugey, le Rhône et les sommets arides de l'Ardèche ; pour horizon la chaine des Alpes.
Vienne et Valence s’offriront aussi à vos regards. L'une en face sur le premier plan et l’autre à droite dans le lointain.
Toutefois le bruit des villes y montera pas jusqu ’à vous, mais vous le présentiéz ; ; et si votre âme jalouse de recueillement et de quiétude éprouve dans un élan de reconnaissance et d’amour le besoin
de prier entre le ciel et la terre pour toutes les misères qui s’agitent à vos pieds , descendez alors dans la vallée : sur le versant de la montagne, au milieu des bois sombres de la Magdelaine, s’abrite une chapelle, humble sanctuaire où la voix du cœur a pour accompagnement des murmures mystérieux, sauvage harmonie des vents qui se jouent dans les sapins; là vous prierez !
Le botaniste venu au Pilat sera dédommagé de ses fatigues par la richesse des produits de son sol; les plantes qui y croissent appartiennent pour la plupart aux espèces subalpines. Les plus communes sont : le Sceau de Salomon, la Digitale pourprée , l’Arnica, la Bétoine, les Ellébores ; parmi les espèces rares qu'on y rencontre, nous citerons encore la T'erre-Noix , l’'Orpin anglais, les Aconits, les Doronics, le Laiteron bleu des Alpes et le Lichen d'Islande, etc.
Le catalogue des plantes du Pilat offre une série de plus de 500 espèces différentes, dont chaque jour le nombre doit s’accroitre de nouvelles découvertes.
Ces lieux si riches en beautés de tout genre, le sont aussi en souvenirs.
En 1769, l'auteur d'Emile vint herboriser au mont Pilat, en compagnie de quelques naturalistes ; mais alors son cœur était trop profondément navré
pour éprouver ces douces émotions que le séjour des montagnes lui inspirait autrefois, alors que plein de jeunesse et d'espérance il rêvait la gloire de l'avenir dont pour lui la coupe devait bientôt déborder d’amères déceptions.
Cependant, au milieu des plantes, l'infortuné vieillard oublia pour quelques instants ses chagrins, et le misanthrope citoyen de Genève retrouva encore, au sein des forêts, ces deux vrais amis de ceux qui souffrent des peines de l'âme, soLITu»E et SILENCE.
Maintenant, ma tâche est finie; je vous ai dit Pilat et ses richesses ; je me tais pour ne plus garder que le souvenir de ces lieux où rêva Rousseau: il acheta la gloire au prix de son bonheur. Amis, croyez-moi, je suis moins ambitieux ; mon rêve à moi, c’est de vivre, puis de mourir ignoré comme la violette du Pilat : ses derniers parfums s’exhalent vers le ciel; puisse un jour, aussi pur, s'envoler au
sein de Dieu mon dernier soupir !..….
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