TROISIÈME PYRAMIDE
Commencée en Juin 1 54 s , terminée en ■ 544 > et incendiée le i5 Septembre 1822.
Peu de jours après le fatal événement que nous venons de rapporter , MM. du chapitre firent reprendre à Saint-Maclou et déposer dans le palais archiépiscopal les objets précieux qui appartenaient à la Cathédrale et qu'on avait réussi à soustraire à la fureur des flammes ; et d'après l'avis de l'archevêque Georges d'Amboise , deuxième du nom (1) , auquel on avait fait savoir cette triste nouvelle à Abbev il le où il se trouvait alors , MM. du chapitre députèrent deux de leurs Membres au Roi Louis XII pour implorer son assistance.
(1) Le cardinal-ministre , son oncle et son prédécesseur, était mort aux Célestios de Ljon , ta i5io.
de la Cathédrale de Roueïj. 47
Dans cette circonstance importante, le cardinal de Bayeux , appuyé de quelques autres prélats > et du général de Normandie , agit avec tant de succès auprès de l'excellent monarque, qu'il accorda provisoirement 12,000 livres (1) payables en six ans , moitié sur le domaine et moitié sur la cour des aides. Mais la mort ayant , Tannée suivante , enlevé ce bon prince à la France, le doyen et le chapitre , qui n'avaient pu toucher que le sixième de cette somme , crurent devoir adresser une nouvelle supplique à François I' r . ; ils en obtinrent par lettres-patentes données à Rouen , le 18 Août 1^17, le droit de percevoir , en dix ans , sur le domaine ei les financés extraordinaires , les fonds qui devaient compléter le don de Louis \I1 .
Au reste, on avait mis une telle célérité dans les réparations d'urgence qui suivirent l'embrâsementdu mois d'Octobre 1 5 1 4 •> qu'avant le mois de Janvier suivant la pyramide était remplacée par
(1) 47*309 francs \\ centimes de notre monnaie actuelle.
Louis XII se rappela sans doute alors que la métropole de Rouen , épouse spirituelle du cardinal d'Amboise, Georges I rr ., renfermait les cendres dr. ce prélat , son premier ministre et son plus tendre ami. Ce même Roi, fort économe des finances de l'eut , n'avait donné , huit ans auparavant , que 2,000 livres ( 7,868 fr. 4* cent. ) pour la reconstruction en pierre d'un des clochers de Chartres, consumé par la fondre , le aG Juillet i5o6.
GoogU
48 Notice sua l'incendie
un solide beffroi en charpente (i) dans lequel on suspendit, la même année , comme on l'apprenait par l<\sin:>< i i|>f ions de leurs listels , quatre nouvelles dot lu s, dont la première pesant G6G livres avait été donnée quatre jours seulement après l'incendie par Louis de ( • ràville , amiral de France (2). Elle fut substituée avec les trois autres à celles qui s'étaient trouvées enveloppées dans la destruction de la flèche.
Cependant , quoique tout ceci ne fut que provisoire , vingt-huit ans s'écoulèrent avant que l'on pût réaliser le projet de la grande restauration , et ce retard , si contraire aux désirs des fidèles, n'était que la rigoureuse conséquence de la pénurie des fonds ; mais le zèle des Rouen-
(1) Un manuscrit de ijj}, relatif aux fontaines de Rouen, et qui fait partie drs archives dr la mairie, renferme plusieurs vues de la Cathédrale , dont une représente la tour de la lanterne surmonter de ce beffroi.
On roit dan* ces mêmes dessins que depuis l'incendie de i5 1 4 jusqu'aux réparations faites par Georges d'Amboisc II , le toil du chœur de la Cathédrale resta couvert en tuiles , et que dans cet état son faite n'excédait pas celai de la nef. ' Dans une notice sur la calligraphie des manuscrits du moyen âge, publiée l'année dernière dans, 1rs mémoires de la Société libre d'émulation de Rouen, nous avons exprimé nos vœux pour la conservation de ce curieux ouvrage : nous les renouvelons aujourd'hui d'une manière plus pressante encore.
(2) Cette cloche avait été fondue huit ans auparavant.
nais
de la Cathédrale de Roues. 4g
nais qui , loin de se refroidir par les obstacles , acquérait chaque jour une activité nouvelle , fut enfin secondé par les habitants de la Normandie ou pour mieux dire de la France entière , avec une chaleur que Léon X avait déjà stimulée , eu accordant de grandes indulgences à tous les coopérateurs de la restauration de notre métropole.
M.Axlhus Fillon, chanoine et docteur en théologie , fit , dans ce pieux dessein, le don de 3o écus d'or , de 8 ducats , de G coupes d'argent du poids de 18 marcs , de G gondoles du même métal ; et le chapitre s'étaut cotisé à son exemple , les sommes destinées à l'entreprise du grand travail complémentaire lurent considérablement accrues.
Enfin l'on commença les travaux de la pyramide , et par une rencontre assez singulière d'époques , son élévation data du Septembre \~i\7t ; et le i5 du même mois, en 18 1 >. , fut signalé par sa ruine.
Il est bon d'observer cependant , en parlant de l'érection de cette flèche , que depuis le mois de Juiu 1 5 J a jusqu'au milieu de Septembre de l'année suivante , on s'était occupé à tailler et à façonner les pièces qui devaient composer dans ce grand édifice l'aiguille , les colonnades et le socle de charpente ; et que le i3 Septembre i5 J3 , qui a été pris à tort par quelques-uns pour le premier
5o Notice sur l'inckxdtb
jour de l'entreprise totale , ne fut au contraire que celui du commencement de l'assemblage au-dessus de la lanterne. Cette opération fut, ainsi que le plombage , entièrement terpunéc en 11 mois, c'est-à-dire, sur la fin d'Août i544* Voilà pourquoi l'on s'est imaginé que l'exécution de la pyramide n'avait pas même exigé un an de travail, ce qui n'est vrai , comme on vient de le voir , que sous le rapport du temps employé à la réunion de tous les membres dont cette admirable flèche était composée.
Mais il est temps enfin de parler du personnage illustre qui mérita la plus grande part de gloire dans cette magnifique entreprise , c'est-à-dire , du cardinal Georges d'Amboise , deuxième du nom.
Ne se contentant point en effet des grands et nombreux sacrifices auxquels il avait déjà souscrit pour son compte , et craignant dans les premiers mois de 1 54 4 4 ue ^ s travaux définitifs de la pyramide ne vinssent à languir par la rareté et le prix excessif de certains matériaux , ce pieux prélat porta son religieux dévouement au comble , en hypothéquant ses propres biens pour obtenir les moyens de terminer promptement ce grand ouvrage. Nous croyons devoir aux mânes de ce vénérable ami de la religion et des arts , l'insertion tout entière de l'acte authentique de cet enga-
de la Cathédrale de Rouen. 5 a
gement, qui portera chez les races futures le témoignage solennel de sa générosité.
« George d'Amboise , par la permission divine, « archevêque de Rouen , à tous ceux qui ces « présentes lettres verront , salut et dilection. « Comme nous voyans l'imperfection de nôtre « dite église , pour raison de la ruine du feu m advenu dès l'an 1 5 1 4 , en la tour et esguille
• étant sur la lanterne de la croisée d'icellc église, « et que ladite tour ne se pouvoit réédifier des
* facultez et revenu de la fabrique de nôtre dite « église , et qu'elle eût pu être long-tomps sans m être rétablie ; nous , meus de dévotion et ayans m zèle à la décoration de la maison de Dieu et
■ perfection d'icelle église na^re espousc , eussions « proposé et délibéré sous un à deux ans ou environ w faire réédifier et rétablir la dite tour , et faire « de telle magnificence que la dite église et le « lieu le requerent ; et que pour ce faire , après u avoir fait voir et visiter par plusieurs et di- « verses fois et par un grand nombre de massons , et charpentiers , plombiers et autres ouvriers et a gens à ce counoissans, en la présence de nos
■ confrères les chanoines et chapitre d'icclle « église , et de plusieurs antres notables personm nages de cette ville de Rouen , et après aussi m en avoir oui et eu leurs advis et rapports , et
5a Notice sua L'iPîCEîmiB
« le consent cm out de nosdils confrères Jes cha- « noincs ; eussions fait commencer des ledit temps « la cliarpcuterie de la dite tour et toujours oon- « tinûé à y faire besongner jusqu'à présent , telle- « ment qu'il y en a jà bon commencement , et « la plus grande partie d'ieelle charpeuterie faite, n et espérons icelle être paraggréée et parfaite en « bref temps. Et pour ce qu'il reste encore à « couvrir de plomb la dite tour et y faire encore « plusieurs autres ouvrages et besognes pour la « magnificence et enrichissements d'ieelle ; et aussi « que pour le présent il e.st très-difficile de pouvoir « fournir entre autres matercaux recouvrer et « faire venir du pays d'Angleterre le plomb requis « et nécessaire à couvrir la dite tour , pour raison « des guerres de présent étants entre le Roy , « nôtre souverain seigneur , etle Roy «l'Angleterre ; « et pour ces causes , la dite tour ne pourroit « être parfaite en bref temps , et faudra encore « plusieurs années à icelle parfaire , et doulans « que si davanture nous étions prévenus de mort « en paravant la dite perfection ( que Dieu ne « veuille ) la dite tour demeurât imparfaite , et « qu'elle ne se put aggréer , selon l'essence et « le commencement d'ieelle : pour à ce obvier « donner remède et provision ; après avoir sur « ce appelé et fait venir devant nous uosdits con-
« frères chanoines et chapitre de nôtre dite église , « nous leur avons déclaré que nous voulions obli- « g<$r , affréter et hypothéquer tous nos biens « meubles et immeubles , présens et à venir , et « ceux de nos hoirs à la perfection de la dite tour « au cas que nous le puissions parfaire de notre « vivant. Et de fait en ce cas , avons obligé , « affecté et hypothéqué ; obligeons , affectons et « hypothéquons par ces présentes , spécialement « toutes nos terres et seigneuries de Fauvray , « Bus si y la Chappc , Chippcs , Cenwn , Cupcrlc T « et autres terres et seigneuries à nous apparto- « nans, et généralement tous ctehacunsnos autres « biens meubles et immeubles quelconques , pré- « sens et à venir , et ceux do nos hoirs en quelques « lieux et places qu'ils soient situéz et assis , jusques « à la somme de dix-huit mille livres tournois (i) « si tant en faut, et le surplus si surplus y a. Nous « voulons qu'il soit appliqué et employé à la décou ration de nôtre dite église , ainsi que nos dits c< confrères chanoines et chapitre ont gratieusc- « ment accepté , nous rendans grâces humblement « de nos dits bon vouloir , ordonnance et obli- « gation. En témoins de ce avons fait mettre « nôtre scel aux présentes. Fait à Rouen le penul-
(1) 70,814 francs 16 centime» de noire monnaie actuelle.
54 Notice sir l'incejdih
« lit me jour d'Avril 1 5 .\\ , es présences de , etc. »
Enfin la pyramide , grâce au généreux archevêque , fui terminée environ quatre mois après la date du titre ci-dessus ; et Robert Beequet , ha]>ile aroliiteote ou maître charpentier , nalif du bourg de Daruélal près Houcn (i) , eut le mérite
(i) M. Guilbert . dans us mémoires biographiques et littéraires, I. 3 , p. {"i">, f.iit , d'à pré» l'.icin , «.ans doute , n»ilre Robert Bccquet a Rouen et non à Darmtal , quoique , selon une tradition asser. générah uit nl répandue , rr dernier endroit soit la patrie de «et habile roiutroc trur ; niai» non» pouvons . roirc qu'il en est a cet égard comnir du Poussin qui se donnait pour être des Andely» , quoique cw grand homme fût natif du petit hameau de Yillcrs , 51 tué à quelque distance de ce» deux ville». 'Quant à la simple qualité de maître charpentier , que l'on attribue quelquefois a Beequet , elle n'a rien qui doive surprendre , si Ton songe «pie cet artiste appartenait à une époque où les arrhitecfrs te» plu* renommés prenaient souvent encore , a l'imitation de leurs devanciers , le titre aujourd'hui si modeste de maître maçon. D'ailleurs , les simples artisans en tout genre de la France et de l'Italie se signalèrent par la perfrilion et la diversité de leurs talents dans le temps de la renaissance , époque où tous les arts dépendant du dessin, furent également le par* tage et de l'orfèvre , dont le burin délicat ciselait le vase d'or destiné a briller sur le» dressoirs* du Louvre et du Vatican , et de l'ouvrier qui forgeait durement les ustensiles consacrés aui usages les plus communs de la vie. L'art des Jean Goujon et des Philibert de l'Orme , n'était peint alors exclusivement concentré cher les seuls artistes ; il n'était pas moins familier a tout homme dont la profession était de mettre en Oeuvre , de quelque manière que ce fui , la pierre ou le boU.
DE LA CATHÉDnALE DE ROTJEÏf . 55
de concevoir le plan et de diriger la rapide exécution de ce chef-d'œuvre de hardiesse et d'élégance ; il y fit poser la croix de fer en 1 544 f le 12 Septembre , mois auquel appartiennent presque toutes les époques des divers événements qui regardent cette flèche , et le coq fut placé le 12 Octobre suivant.
Cette belle pyramide s'élevait majestueusement sur la tour de pierre qui subsiste encore au centre de la croisée. Quatre énormes piliers de 38 pieds de circonférence, contrebutés au dehors par des arcs-boutants dirigés sur les angles, supportent cette tour dont la base appartient au i5 e . siècle , et qui présente à l'extérieur trois étages de styles foTt distincts.
Un nombre égal de balustrades à claire -voie dont deux sont de pur ornement , décorent cette belle masse d'une triple ceinture et fixent l'œil sur les trois divisions qui s'élèvent en formant l'une sur l'autre des retraites peu profondes.
L'étage intermédiaire compose la sommité de la lanterne, haute, sous clef-d e- voûte , de 160 pieds et percée de huit grandes fenêtres vitrées à riches compartiments et terminées en ogives.
Huit fenestrelles , divisées par un seul meneau , sont figurées seulement sur le plein du mur ; mais on les a masquées environ de moitié par
56 Notiœ si n l'ince^dir
les contre-forts élevés dans le îfi'. siècle, après l'embrasement de ui ;.
Cette partie de la tour est décorée de grandes figures, au nombre de quatre seulement , placées en regard des points collatéraux de l'horizon.
L'étage supérieur qui couronne immédiatement la voûte de la lanterne , fut construit après l'incendie dont nous venons de parler. Il recevait le soubassement en charpente de la dernière pyramide, dont les maîtresses pièces reposaient sur l 'épaisseur desmurs.et renfermait un beffroi auquel étaient autrefois suspendues cinq eloebes enlevées et cassées en i 7.)". Celle que l'on y replaça depuis vient d'être fondue daus le dernier incendie.
Ce dernier étage , quoique postérieur à Louis Xll , est, ainsi que les sculptures et les ornements qui l'enrichissent, entièrement dans le goût qui dominait sous le règne de ce prince ; on en retrouve encore l'empreinte dans les chambranles à moulures fleuronnées qui couronnent d'arcs très-surbaissés les trente-deux ouvertures de celte partie de la tour, dont chaque face offre quatre portes carrées surmoulées d'un nombre égal de fenêtres de la même figure ; tous ces jours sont à claire-voie sans meneaux et sans vitrages.
Huit statues de grande proportion , distribuées sur les quatre* faces , représentent des saints ei
de la Cathédrale de Rouen. 57
plusieurs personnages dans le eostume des i5*. et 16'. siècles. Une de ces figures a été brisée dans le dernier événement (1). C'est an cardinal d'Am-
(1) La planche i p . représente ces huit statues et le* quatre de l'étage inférieur , dessinées cl gravées avec la plus grande exactitude. Les places qu'elles occupent »ur la tour, sont indiquées par leur» numéros respectifs.