PREMIÈRE PARTIE
ŒUVRE D'AUGUSTE COMTE
L'amour pour principe Et l'ordre pour base, Le progrès pour but.
I. — Caractère général de l'Œuvre d'Auguste Comte. — Théorie de la Religion.
Tous les travaux d'Auguste Comte eurent le même but, celui de relever l'autorité spirituelle déchue en Occident depuis la fin du moyen âge, en la rétablissant sur des principes compatibles avec les exigences de l'esprit moderne. Les motifs théologiques de la conduite humaine étant épuisés, il sentit profondément, dès l'abord et de plus en plus, la nécessité de leur substituer des motifs humains, et d'établir enfin la morale et la politique sur des bases rationnelles inébranlables.
Cette grande pensée domina tellement ses efforts, qu'il ne perdit jamais de vue le but social auquel il aspirait, pendant la longue et difficile élaboration qu'il dut accomplir pour s'assimiler les matériaux de cette immense reconstruction, pour les féconder et les coordonner. C'est ainsi que, par un labeur incessant, par une méditation non interrompue et sous l'influence d'un altruisme croissant, il put s'élever de la simple science, par la plus noble philosophie, à la sublimité de la religion ! C'est ainsi qu'après avoir étudié le monde afin
U ŒÏJVRE D ATTOUSTE COMTE
de connaître rHumanité, et celle-ci pour mieux pénétrer le mystère de riiomme, il put, en embrassant la réaîUé sous tons ses aspects, instituer une synthèse universelle, qui toujours inspirée par l'amour et subordonnée à la connaissance de Tordre, aboutit partout au progrés. C'est ainsi, enfin, que ie positivisme est une religion, la science ou la philosophie n'y concourant que comme moyen de discipline et de ralliement.
Mais la religion, qui jusqu'à ce jour nous est apparue sous le voile < impénétrable du mystère, coimiie Tauguste Iille des dieux, peut-elle s'être ainsi transformée sous nos yeux, par la seule puissance du génie de l'homme? Question redoulalile, que suscite le caractère sacré de la systématisation positive, et à laquelle nous devons avant tout satisfaire.
Qu'est-ce que la religion ?
En étudiant les ditïérents systèmes de ce genre dans ce qu'ils oîfrent d'essentiel et de radical, on voit que tous ont un nième bul, Vunité humaine. Pour Tinstituer et la maintenir^ tous s'elTorcent de développer dans les esprits et les cœuî^s une croyance et une alTection communes, en faisant surgir de Tétude du monde la notion d'une puissance prépondérante, que nous devons aimer, connaître et servir, d'où résulte, dans la vie publique comme dans la vie privée, la convergence et l'harmonie de tous les attributs de notre nature (sentiments, pensées et actes.), qui constituent la condition nécessaire de {*unité.
Mais si le but l'eligieux fut partout identique, il n'en fut pas de même du moyen général employé pour l'atteindre; et la /oe, qui toujours reposa sur l'explication de l'ordre universel, varia nécessairement suivant les temps et les lieux. On né comprend pas, de nos jours, le grand spectacle du monde et de rbomnie connue on l'entendait au moyen âge ou dans l'antiquité, et, sous ce rapport, les dilVérents dogmes nous olfrent des divergences aussi nombreuses que pi'ofondes. Mais ces variations se trouvant réglées par des lois actuellement connues, et marchant dans un ordre réel vers un terme nécessaire, on ne saurait les considérer comme étant définitivement contradictoirea. La contemplation rationnelle d'une telle évolution permet, au contraire, d'affirmer qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, laquelle a passé, sous des formes diverses, par des âges successifs, pour atteindre sa constitution finale :
« D'abord spontanée, puis inspirée, et ensuite révélée^ la religion devient enfin démontrée (1). »
(i) Auguste Comte, Syitmc df PaHtiqtté positive, t. U, c, ï, page 7» tliêorii: générAle de la religion ou ttiéoric positive de Tuniié bumainc.
Voilà donc comment la synllièse positive est en même temps relijieuse : c'est qu'elle représente le dernier terme de révolution commencée par le fétichisme, systématisée par la théocratie, condensée par le monothéisme et consommée par le positivisme. Expliquant mieux l'ordre universel par le système des lok natureUeê que par celui des volontés su7^iatur€UeSy elle eîi dégage la notion d'un Être suprême, l'Humanité, qui explique et résume le monde, qui assure rharmonte individuelle et collective, et qui remplace partout Tancienne souveraineté : Exlinctis Dits, Deoque^ succesHit Ilmnanitas !
Cette exposition sommaire, qui nous permet de définir la religion : un système d'explication universelle réglant l'amour et la foi, le sentiment et la pensée, pour diriger la conduite et obtenir l'unité, nous montre en même temps que Ton ne doit plus Tidentifier avec la théologie, puisque, dans son élat définitif et permanent, elle cesse d'être fictive pour devenir positive. Et grâce àcetle distinction fondamentale, qui sépare à jamais la religion proprement dite des procédés intellectuels (c'est-à-dire des dogmes) qu*elle dut employer, suivant
temps et les lieux, pour obtenir le ralliement humain, nous pouvons exposer les caractères propres à son état final, sans paraître impie ni utopique aux lecteurs non préparés.
Le mot religion^ d'après son étyniologie, n'offre aucune solidarité nécessaire avec les divers syslémea de croyances successivement ou snnultanément institués pour atteindre le but qu'il désigne. « En luimême, il indique Télat de complète umté qui distingue notre existence» îi la fois personnelle et sociale» quand toutes ses parties, tant niorales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi, ce terme équivaudrait au mot synthàscy si celui-ci n^était point, non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de Tesprit, tandis que l'autre cojnprend lensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités; ce qui constitue seulement deux cas distincts d'un problème unique (1), » Et comme cette complète harmonie ne peut jamais être entièrement obtenue par Tindividu ou par la société, vu la complication de semblables existences, celte définition caractérise surtout le type immuable de perfectionnement vers lequel tend de plus en plus l'ensemble de notre espèce*
Quand on considère l'immense difficulté d'un tel problème, quand on réfléchit à la presque impossibilité de maintenir une lelle unité
(s) Auguste CûmtCt CaièchUmi pouiivtsti^ pige 3, V édîtlon«
8 CBUVRE D AUGUSTE tOMTK
en présence de condiUotis, de besoins et d'impulsions qui tendent sans cesse à la détruire, on sent profoiidémenl riinportance et Ja grandeur de la tâche relisr^ieuse. Et c'est le prix qu'on attacha toujours à cet étal d'harmonie qui concenlra ruUention sur Ja manière de Tinstituer, au point de taire prendre lé moyen pour le but, et de transporter le nom de religiop à tout syr,lème d'opinions mis en usage pour oblenir celle précieuse unilê. C'est ainsi que chaque croyance lui enli^aînée à s'allnhuer exclusivement cette qualification générale, et que la molliplicilé comme la rivalité des diverses fois put longtemps empéclier de reconnaîlre !a complète identité du but auquel chacune d'elles aspirait. « Mais quelque inconciliables que semblent d'alfx>rd ces nombreuses croyances, le iiosirJ tivisme les comÏHiie essentiellement, en rapportant chacune à sa* destination terïiporaire et locale. II n'existe, au fond, qu'une seule religion, à la fois universelle el déllnilive, vers laquelle tendirent de plus en plus les syntfièses partielles et ijrovisoires^ autant que le cûjnporlaient les situations correspondantes. A ces divers elTorls emjiiriques, succède maintenant le développement systématique de Tunitè humaine, dont la constitution directe et complète est enfui devenue possible d'après l'ensemble de nos [(réparations spontanées. C'est ainsi que le positivisme dissipe naturellement ranlagonisme mutuel des dilTérentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fonds commun auquel toutes se rapportèrent instin:^tivement ( i ). »
Au reste, le mot religion représente exactement les allri butions respectives du sentiment et de l'intelligence envers toute synthèse de ce genre. Car, pour que luoilé existe, il faut un lien affectif qui combine, dans chaque individu, des impulsions morales multiples el naturellement divergentes, et un lien inlellecluel qui le rattache au monde extérieur, comme à Ja société, par la connaissance de Tordre universel : doulile ralliement auquel participent nécessairement le cœur et l'esprit. L'élat religieux est donc caractérisé par une intime tiarmonie enlre Texlérieur el rintérieurj fhomme étant lié au dedans de lui-même imr Vamoi(i\ et relié au dehors par la foi. Mais nos pensées et nos actes étant toujours dirigés par nos aiïections, l'unité suppose avanl tout un senliment auquel nos divers penchants puissent se subordonner. Sans la continuité d'une telle [U'épondérance, rharmonie humaine deviendrait impossible, car le centre de nos impulsions morales serait sans cesse agité par d'intimes eonOits. Eh bien î le positivisme enseigne que cette suprême inlluence ne
(i) Catècbtsmt positivUtf, page j» i^* éditioD.
saurait appartenir qu'à l'amour (1), l'institution comme le maintien de l'état religieux ou synthétique dépendant finalement de la subordination permanente de l'égoïsme à l'altruisme, ou de la personnalité à la sociabilité. C'est à ce prix seulement que l'on peut obtenir l'harmonie intérieure qui permet à l'intelligence d'éclairer assez le sentiment pour lui laisser atteindre sa plus haute destination.
Mais comment obtenir la première condition religieuse, l'unité morale, puisque nos penchants personnels, plus nombreux et plus énei'giques que nos sentiments sociaux, tendent sans cesse à la dispersion ? Ce perfectionnement intime constitue, en effet, la plus haute difficulté, comme le principal objet des efforts religieux. Cependant, si l'on considère que, vu leur intraitable concurrence vers une satisfaction respectivement exclusive, lès instincts personnels sont radicalement impropres à constituer aucune harmonie intérieure, même chez un être isolé, puisqu'une telle unité exigerait non-seulement l'absence de toute impulsion sympathique, mais encore la prépondérance absolue d'un seul égoïsme ; si l'on considère que l'altruisme peut régler toute existence, individuelle ou collective, sans exiger l'entier sacrifice des penchants contraires à sa nature, et qu'il consacre la juste satisfaction des instincts personnels, en tant qu'indispensables au développement matériel dont dépendent toujours nos attributs les plus élevés, on reconnaîtra facilement que la bienveillance, l'amour, peuvent seuls pacifier notre cœur, y éteindre la concurrence et la lutte, et y maintenir l'harmonie que nous avons représentée comme la condition indispensable de l'unité.
Mais quelque nécessaire que soit cette condition morale, elle resterait insuffisante si l'esprit ne nous faisait reconnaître au dehors une puissance supérieure, à laquelle nous devons toujours nous subordonner. Notre premier lien intérieur ayant été préalablement fondé par Tamour, la foi résultée d'une semblable notion peut, dès lors, nous relier à l'existence qui nous domine, nous y soumettre, et nous la faire aimer. Car l'état sympathique nous dispose à mieux subir la loi du dehors, dont la connaissance réagit à son tour sur le développement de l'altruisme. De sorte que les deux conditions géné-
(i) Pour ne laisser .lucune équivoque sur ce terme génénil, nous dirons que l'amour, ou Valtruistne, représente ici l'ensemble de nos instincts sympathiques, ou de nos sentiments sociaux : l'attachement, la vénération et la bonté ; de même que le mot égoïsme désigne la totalité de nos penchants personnels, savoir l'instinct conservateur, l'instinct sexuel, l'instinct maternel ou éducateur, ceux de destruction, de construction, d'orgueil et de vanité. L'ensemble de ces impulsions affectives élémentaires constitue notre nature morale proprement dite, ou ce qu'on appelle vulgairement cœur ; et l'dme elle-même, résulte de la combinaison de ces facultés affectives avec nos fonctions intellectuelles et actives de manière à çpmprendre à la fois le cœur, l'esprit et le caractère.
ŒITVRF D\rr.r»TK comtk
raies de la religion tendent natureilement au même résultat, et qu'elles y concourent d'autant mieux que Tordre extér^ieur devient, comme dans le positivisme, Tobjet d'alTection du sentiment intérieur.
La condition intellectuelle de la religion n'eut jamais qu'une même destination, celle de concevoir et d'expliquer Tordre universel qui domine Texistence liumaine, afin de déterminer nos relations envers lui, La foi positive aborde donc aussi ce grand problème, et consiste dans Texplication réelle du monde et de Tliomme* Écartant partout la recltercbe des causes^ elle expose seulement les Um elTeclives des phénomènes, leurs relations constantes et naturelles de succession et de similitude ; de sorte que le dogme, dans l'état final de la religion, consiste dans la démonstration d\m ordre imrnual>le auquel sont soumis les événements de tous genres, physiques, intellectuels et moraux, d'après leur assujettissement constant et général à des rapports invariables ou lois. Et si Texplicaliou religieuse put arbitrairement varier, tant qu*on la déduisit de causes surnaturelles nécessairement imaginaires, i! n'en est plus ainsi dès qu'elle reçoit pour base le système générai des lois naturelles ; car Tioébranlatjle réalité de ce majestueux ensemble lui procure une évidence et une fixité qu'aucune autre toi n'atteignit jamais, et qui lui assurent autant la permanence que l'universalité.
EnftUj loin d'être oppressif envers Tactivité humaine, le dogme positif lui devient favorable en lui apportant une règle salutaire et un noble but; car Tordre universel n*est immuable que dans ses condi* tions Fondamentales, toutes ses dispositions secondaires pouvant être modifiées par une sage intervention. Sous une pareille croyance, notre action conserve donc un champ immense, ou elle peut s'exercer librement, d'après les lois qui la dominent et la régissent, sans jamais l'annuler* Elle peut même revêtir on caiaclère auguste si, s'élevant d^une étroite et grossière agitation au but religieux qui lui est assigné, elle veut consacrer ses efïbrts à Tamélioration commune* C'est en transformant ainsi la personnalité primitive des travaux humains en une noble coopération sociale, que la foi démontrée consacre une activité que la dernière synthèse provisoire regardait encore comjne opposée à notre intime perfectionnement. Ici, la vie devient la garantie de la moralité: et les besoins matériels, qui semblaient devoir nous séparer toujours, vont aussi tendre à nous unir, w car Tamour se développe mieux diaprés des actes que par des vœux (1). »
La synthèse fmale satisfait donc mieux qu'aucune autre aux con-
(i) Auguste Comte» Catéchisme poîiHvitte, page âa, !*• édîtiod*
L\ RELIGION UK I/HI'MANITÉ
ditions essentielles de la religion ; nous allons montrer qu*elle sait 'aussi procurer au cœur ces afïections élevées dont le développement fut toujours Je meilleur apanage de cette suprême institution.
Tant que le positivisme tut restreint à son ébauche pliilosophique, il devait paraître incompatible avec toute culture affective, car son initiation mentale, d'abord réduite à Tétude de Tordre matériel, ou même vital, ne pouvait que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans fournir aucun objet direct à notre amour. Mais il n'en est plus ainsi depuis que la connaissance de Tordre humain est venue compléter Tinvestij^ation positive. Dés lors, la science ouvre un vaste champ à nos plus nobles aiïections, et se résume dans une conception générale aussi favorable à notre coeur qu'à notre esprit. La sociologie condense en effet l'ensemble des conceptions positives dans la notion d'un être immense et éternel, THumanité, qui représente Tordre universel, et de qui nous tenons toutes les conditions de notre existence, dé notre développement et de notre félicité. Elle nous montre Télite de notre espèce guidant ses masses immenses, depuis Torigine des premières associations humaines, pour élever progressivement l'homme de l'isolement et de la bestialité primitifs à Tétat de perfeclionnement qui doit caractériser un jour la sociabilité finale. Elle la représente comme te seul fttre suprême qu'il nous soit donné de concevoir avec plénitude, d*aimer avec justice et de servir avec efficacité. Autour de cette providence réelle, nos ail^clions se concentrent donc aussi spontanément que nos pensées et que nos actions, et sa seule idée inspire directement la formule sacrée du positivisme : L'amour pour principe et V ordre pour base, le progrès pour but ! Car la lutte séculaire de Tllumamté contre Tcnsemble des fatalités auxquelles elle est soumise otîro au cœur, aussi bien quVi Tesprit, un meilleur spectacle que la toute-puissance arbitraire d'une divinité capricieuse : et si les êtres ficlifs que ilut employer provisoirement la religion pour systématiser nos idées purent inspirer de vives affections humaines, à plus forte raison pourrons-nous vénérer et chérir une puissance plus accessible à nos sentiments et à nos pensées, d'après une idcnlilé de nature qui n'empêche point sa supériorité, et qui permet à notre activité de la mieux servir.
C'est ainsi que le positivisme, en remplaçant par une conception réelle Tancieime explication du monde et de Thomme, en substituant irrévocablement THumanité à Dieu, consomme l'évolution religieuse commencée depuis quarante siècles, et réalise les plus nobles souhaits du moyen âge, et même de l'antiquité, envers l'établissement de Tunité humaine. Ainsi perfectionnée, la religion atteint son état déllnitif, où
10 rRI'VBr DArOISTE COMTE
raies de la religion tendent naturellement au même résultat, et qu'elles y concourent d'autant mieux que Tordre extérieur devient, comme dan» le pof^itivii^mey l'objet d'affection du sentiment intérieur.
f^ condition intellcr:tuelle de la religion n'eut jamais qu'une même destination, celle de concevoir et d'expliquer l'ordre universel qui domine l'existence humaine, afin de déterminer nos relations envers lui. La foi positive aborde donc aussi ce grand problème, et consiste dans l'explication réelle du monde et de l'homme. Écartant partout la recherche des caunen^ elle expose seulement les lois elTectives des phénomènes, leurs relations constantes et naturelles de succession et de similitude ; de sorte que le dogme, dans l'état final de la religion, consiste dans la démonstration d'un ordre immuable auquel s^jnt soumis les événements de tous genres, physiques, intellectuels et moraux, d'après leur assujettissement constant et général à des rapr)ortH invariables ou lois. Kt si l'explication religieuse put arbitrairement varier, tant qu'on la déduisit de causes surnaturelles nécessairement imaginaires, il n'en est plus ainsi dès qu'elle reçoit |K)ur liase le système général des lois naturelles ; car l'inébranlable réalité de ce majestueux ensemble lui procure une évidence et une fixité ({u'aucuno autre foi n'atteignit jamais, et qui lui assurent autant la permanence que l'universalité.
Knfhi, loin (l'être oppressif envers Tactivité humaine, le dogme positif lui devient favorable en lui apportant une règle salutaire et un noble but ; car Tordre universel n'est immuable que dans ses conditions fondamentales, toutes ses dispositions secondaires pouvant être modifiées par une sage intervention. Sous une pareille croyance, notre action conserve donc un champ immense, où elle peut H*exorcer librement, d'après les lois qui la dominent et la régissent, sans jamais Tannuler. Klle peut même revêtir un caractère auguste si, s'élovant d'une étroite et grossière agitation au but religieux qui lui est assigné, elle veut consacrer ses efforts à l'amélioration commune, («'est en transformant ainsi la personnalité primitive des travaux humains en une noble coopération sociale, que la foi démontrét) consacre une activité que la dernière synthèse provisoire regardait encore connue opposée à notre intime perfectionnement. Ici, la vie devient la garantie do la moralité : et les besoins matériels, qui semblaient devoir nous séparer toujours, vont aussi tendre à nous unir, Il car Tamour se développe mieux d'après des actes que par dos vœux 0). M
IjBk synthèse finale satisfait donc mieux qu'aucune autre aux con-
(i) Auguste Comte. Catfi'bhmt positiviste, page 22, z*^ édition.
dîtioDs essentielles de la religion: nous allons montrer quVUe sait aussi procurer au cœur ces alfoctions élevées dont le di^volopi^enunit fut toujours le meilleur av^nage de cette supnî^me institution^
Tant que le positivisme fut restreint à son ébauche philosophique» il de\*ait paraître incorav>atible avec toute culture affei^tive» car simï initiation mentale, d al)ord réiiuite i\ l\Mude de Tonlre matt^rieU ou même \italy ne pouvait que dcvoiler des lois indispiMisables à notn^ activité, sans fournir aucun objet direct à notre amour. Mais il nVn est plus ainsi depuis que la connaissance de Tortlre humain est venue compléter l'investigation positive. D(»s lors, la sciem^ ouvn> un vaste champ à nos plus nobles affections, et se résume dans une ci'^nception générale aussi favorable i\ notice cœur quW notre esprit. I^a soiMologio condense en effet Fenscmble des conceptions iH>sitives dans la notion d'un être immense et tMernel, rilumanité, cpii reprtV^ento Tonlre universel, et de qui nous tenons toutes les conditions de notre existence, de notre développement et do notre fiMicité. Elle nous nK>ntr(^ réiile de notre espèce guidant ses masses immenses, depuis Porigino des premières associations humaines, pour élever progn>ssivement l'homme de l'isolement et de la bestialité primitifs i\ Tétat de perfectionnement qui doit caractériser un jour la sociabilité finale. Klle la représente comme le seul fitre suprême qu'il nous soit donné de concevoir avec plénitude, d'aimer avec justice et de servir avec efllcaci lé. Autour de cette providence réelle, nos alTeclions se concentrent donc aussi spontanément que nos pensées et que nos actions, et sa soûle idée inspire directement la formule sacrée du |)0sitivisme : L*nmouv pour principe et l'ordre pour basi\ le protjrth pour but ! VAkt la lutlu séculaire de rilumaiiité contre rensemblo des fatalités aux(|uelleselle est soumise olTre au cœur, aussi bien qu'î\ Tespril, un meilleur spectacle que la toute-puissance arbitraire d'une divinité capriitieuse : et si les êtres fictifs (jue dut employer provisoirement la religion pour systématiser nos idées purent inspirer de vives afTections humaines, à plus forte raison pourrons-nous vénérer et chérir une puissance plus accessible à nos sentiments et h nos pensées, d'après une iden-' tité de nature qui n'empêche point sa supériorité, et (]ui permet h notre activité de la mieux servir.
C'est ainsi (|ue le positivisme, en remplaçant par une conception réelle l'ancienne explication du monde et de l'homme, en substituant irrévocablement l'Humanité à Dieu, consomme l'évolution religieuse commencée depuis quarante siècles, cît réalise les plus nobles souhaits du moyen âge, et même de l'antiquité, envers l'élablissernimt de Tunité humaine. Ainsi perfectionnée, la religion atteint son étal définitif, où
tlStlVUK DAtîGUSTE COMTt:
les grandes parties de notre existence^ aimer, penser^ agir^ se trouvent aussi profondément combinées qu'elles peuvent Fétre, et davantage qu'elles ne le furent jamais. La synthèse fioale, pour délaisser absoment les procédés intelleeluels du Ihéologisine, n'en conserve donc pas moins le caractère religieux, et témoigne hautement que cette foi initiale ne constitue point essentiellentent la religion, qu'elle uVmi est que la forme préliminaire, le premier âge en quelque sorte, et que celle-ci, dans son état complet, dans sa maturité, doit devenir entièrement démontrable.
Mais ce serait peu que de comprendre la possibilité d*une telle transformation, il importe surtout d en reconnaître Turgence.
Pour jnontrer que la fonctioii générale du ralliement humain, la religion, ne saurait être supprimée dans 1 oi'gauisme social, il suffirait, sans doule, de rappeler ici le désordre actuellement résulté du ralentissement de son action; il suffirait de reiracer la divergence fatale des opinions contemporaines, ralîcïation des nururs et Fabaissemenl du caractère, Tantagonisme croissant des classes et des personnes, rafTaiblissement de tous les liens sociaux et les symptômes menaçants d'une dissolution possible I Mais saris tirer avantage d'un aussi grave enseignement, nous devons résumer seulement le rôle social de cette grande institution, les services qu'elle a rendus, les résultats qu'elle a produits, et qui témoignent assex de son importance, de sa légitimité, de sa nécessité.
Aussi loin que le souvenir puisse s'étendre et remonter dans le b'mps, il Jious représente la religion, .— la plus grande création de rboïiune, la plus élevée de ses institutions publiques, — présidant à Ja constitution et au développement de lHumanité. C'est elle qui rapproche les familles et les tribus- félicbiques en nations astrolatriques; c'est elle qui fonde les gi-ands enqiires théocratiques ; c'est elle qui, de celle masse immense, détache les populations d'élite chargées de préparer successivement Ictat tinal de la sociabilité humaine; c'est elle enfin qui vient instituer ce régime définitif, en associant et coordonnant toutes les forces antérieurement développées. Ses différents âges sont marqués par des acquisitions essentielles, par des bienfaits généraux qui constiluent les grandes éla[)es du progrès, et sa maturité nous apporte le complément de cette action tutélaire en combinant, pour le bonheur commun, tant de résultats précieux*
La religion est donc ce qu'il y a au monde de plus auguste et de plus grand, puisqu a chaque époque elle s'elTorce de systématiser, autant qu'il est possible pour le temps et le lieu, les sentiments, les pensées et les actes humains, afin de réaliser la double Ijarmonie dont
SîtlTÈ
dépendent notre grandeur et notre félicité. L'art lui doit ses plus sublimes inspirations, la Jûorale son essor spontané et sa culture systématique, la science a reçu d*elle ses premiers éléments et sa constitution finale, la phisotophie sa force et sa grandeur, la politique sa consécration. Gardienne éternelle des indispensables lois de l'ordre, organe du progrès, la religion nous prit aux mains de la barbarie pour nous élever, à force de sollicitude, de dévouement et de sagesse, des misères de l'animalité à la noble condition dliorames. C'est elle enfin qui a introduit dans le monde, pour les individus, pour les familles, I)Our les nalions» le gouvernement moral, à côté et au-dessus de la force, qu'emploie le gouvernement temporel, au nom des lois; c'est donc elle qui tend sans cesse et parlout à diminuer dans la société remploi de la violence, le procédé militaire, et à leur substituer le règne de la persuasion, afin d'obtenir le concoui^ social volontaire. Et encore, de nos jours, ne surgit-elle pas, pourvue de forces nouvelles, assurée d'une foi plus vraie, enrichie d*une morale plus généreuse et plus pure, renouvelée dans tous ses éléments, — au milieu de la plus profonde anarchie, — pour l'amener dans le monde la paix et Tunité ?
Poursuivre sans relâche le bien, le beau et le vrai ; perfectionner sans cesse la connaissance et rexplication de Tordre universel ; en déduire la foi et le devoir communs ; en vulgariser les principes, les faire pénétrer dans tous les esprits et dans tous les cœurs; régler, d*après ce code général, la conduite privée et publique; réunii" toutes les volontés, combiner tous les efforts pour assurer l'œuvre finale du perfectionnement humain; en un mot, instituer et consolider sans cesse le ralliement essentiel dont dépendent Texistcnce et le développement sociaux : tel tut toujours et tel sera de plus en plus roftice sacré de la religion.
Il suffira, sans doute, pour donner à ces proix)silions Tévidence qu'elles comportent, de rappeler ici tiuelques noms et quelques faits : les chants immortels dllomère, de Dante et de Milton, les travaux de Phidias, les chefs-d'œuvre de itaptiaél et de Michel-Ange, les hymnes sacrées de Mozart et Je Rossini ; Tinitiation Ihéocratique de la science, sa culture cléricale et sa récenlc systématisation religieuse; la morale anticpie, les méditations d'Aristote sur ce fonds précieux de la sagesse sacerdotale, la création de saint Pau!» Timmortel traité d'A Kempis, Hossuel, Leibnitz, Auguste Comte î entin, l'essor fétichique et la constitution théocmtique, Tinitiation grecque accomplie sous le patronage des dieux de TOlympe, rincorporation romaine présidée par Jupiter Capitolin, la fondation de Charlemagne, le règne occi-
ŒUVRE D AUGUSTE COMTE
dental des Papes, et, comme couronnement de ce majestueux ensemble, la fusion universelle des peuples par le culte de ]*Humanité 1 Il y a donc une injustice profonde, une aberration bien funeste^ un fatal aveuglement à représenter une si grande institution comme Torgane systématique d'une ex ploitalion criminelle, comme un instrument nécessaire d'obscurantisme et de rétrogradation. Erreur d'autant plus mena<;ante qu'à n'en plus douter, le salut du monde tient, à cette heure, au rétablissement de ce gouvernement suprême, puisque Tétat social dépendant du règlement et du ralliement humains, il ne saurait y avoir de soeiëté sans religion! Erreur d'autant plus évidente, que cette réprobation dangereuse provient de la confusion manifeste que Tesprît moderne établit encore entre une théologie temporaire et cette fonction étemelle. Sans doute, révolution religieuse s'est trop souvent accomplie à travers le sang et les larmes, et chacun de ses pas essentiels a provoqué de douloureuses collisions. Oui, ses phases principales ont olTert, après un état de splendeur progressive et bienfaisante, une marche décroissanté et rétrograde nécessitant leur transforniation. Oui, le monothéisme occidental a atteint depuis longtemps cette limite fatale ! Mais l'excellence de la religion n'est point infirmée par cette imperfection passagère dépendant des fatalités de Tordre humain et des tâtonnements inséparables de tout mouvement empirique. Pour lui rendre son caractère, sa grandeur, son efticacité personnelle et sociale, il suffit de la séparer enfin, et pour toujours, de sa dernière forme provisoire, d*un théologisme longtemps actif, mais irrévocablement déchu. Il faut la reconnaître et racelamer sous sa forme nouvelle, sous les ti'aits augustes et définitifs que lui confère sa transformation scientifique. Alors elle pourra reprendre, parmi les institutions qui assurent la conservation et le dévelopi>emenl de l'Humanité, Tordre et le progrès des sociétés, l'essor et la dignité de Tltomme, le rôle suprême qui lui est assigné par les conditions immuables de la vie universelle, en réglant par Tamour et ralliant par la foi.
Mais il n'y a pas de propriétés sans corps ni de fonctions sans organes. Plus un être est compliqué, plus le travail vital y est divisé, plus aussi les instruments destinés à Taccomplir sont multiples et spéciaux. Si donc le ralheroent général qui est le but de la religion, sa destination nécessaire, constitue la fonction la plus élevée du plus grand organisme connu, est-il possible d'admettre qu'un acte aussi capital puisse s'accomplir désormais sans instrument déterminé? Nullement. Et si le positivisme démontre qu'il n'y a pas de
L\ RELiatON DE L'HtJMAmTÉ
société sans religion, il affirme avec une égale autorité qu1l n'y a pas de religion sans sacerdoce. La tâche du xix* siècle et sa principale difficulté n'étaient donc pas seulement d'effectuer la transformation positive de la religion, mais aussi de rétablir son action sociale en instituant ses organes nécessaires. C'est pourquoi la fondation d*un nouveau clergé est, après Télaboration de la doctrine nouvelle, la première nécessité de ce temps ; c'est pourquoi la haine du prêtre, autant que le scepticisme religieux, reste un obstacle fatal à la réorganisation moderne. Puissent ces conclusions, aussi importantes que rigoureuses, être profondément méditées par ceux qui cherchent sincèrement, en dehors du théologisme et de la guerre^
conditions d'une régénération véritable*
Au reste, la nécessité d'une religion et d'un sacerdoce est tellement sentie par Tinstinct populaire, Tact ion religieuse est si indispensable à rexistence sociale, que, malgré la désuétude évidenle de la théologie, l'ancien culte persiste, même chez les natures ailranchies du dogme, et persistera, jusqu'à ce que la foi nouvelle ait généralement surgi. Et qu'enfin, malgré raversion des esprits actifs envers toute discipline morale, envers toute direction spirituelle, ils se laissent cependant gouverner par une classe incapable et même indigne d\me telle» fonction, maïs qui n'en constitue pas moins une sorte de clergé métaphysique exploitant, sans responsabilité aucune, à côté de l'ancien sacerdoce, l'anarchie résultée de la décomposition révolutionnaire ; nous voulons parier du journalisme,
Pour sortir de cette situation, pour terminer les débats entre la rétrogradation et l'anarchie, pour concilier finalement les besoins de Tordre et les exigences du progrès, pour satisfaire, en un mot, à la nécessité du ralliement humain et à l'urgence du renouvellement complet de cette haute direction, la lutte entre la religion et l'irréligion doit cesser: la première doit reprendre ses droits, recouvrer son action normale et terminer rinterrègne spirituel par rinstallation d'une foi démontrable, appliquée par un sacerdoce compétent et respectable, à Tinstitution d'une politique rationnelle,
La théologie et la métaphysique ne seront éliminées, Tancien régime ne sera détruit, la révolution oe sera close, que quand les opinions, les ma'urs et les institutions auront été régénérées par l'action du positivisme, et que le culte de Dieu sera définitivement remplacé par celui de rHumanité.
ŒUVRE O'AUCUSTK COMTIi
II, —Nature abstraite de la Synthkse positive ou scieni
— GaHACTÈUE SLBJECTiP DR SON PRINCIPE ESSENTIEL, LlîUMANIXé.
C'est surtout par le dogme que la religion dilTère, dans son état définitif, de ce qu'elle fut dans ses préparations antérieures.
Tandis que la foi théologique expliqua toujours te monde et rhomme par l'intervention divine, multiple ou unique fpolylhéisme, monothéisme )> la foi positive, au contraire, enseigne que tous les événements propres au monde ou particuliers à l'homme, se produisent d'après des relations invariables appelées lois. La différence la plus fondamentale entre le théologisme et le positivisme résuite donc de rincompatibiUlé que Tarbilraire et la flucluation des volantes suniatureUes, offrent nécessairement avec rimmuabilité des lois naturelles. C'est pourquoi nous devons résumer ici cette notion de loi, qui est le fondement essentiel de la nouvelle foi (1),
Dans la multiplicité iofiiiie d'élres et de phénomènes qui se présentent à son observation, l'esprit humain ne distingue d*abord que des corps spéciaux et des résultats uniques dont il n'entrevoit pas de suite la coniiïlexité. Ce n'est qu'au bout d'un temps plus ou moins long qu'il parvient à décomposer chacun des êtres qif il voit, chacune des actions qui le frapj)ent, et à séparer jiar une opération mentale toujours délicate les éléments qui concourent à chaque elTet, les parties qui composent chaque tout. Cette opération est Tobservalion abstraite ou ploiôl rabslravliony qui a pour résullat la connaissance analytique des corps, celle de leurs propriétés ou des événements qu'ils présentent, et qui substitue linaleraentrétiKle de rexistence à celle des èlres. Ainsi, l'étendue, le mouvement, le poids, la température, etc., la composition matérielle, et tant d'autres circonstances dé^gées par l'observation abstraite de l'étude des êtres surtout inférieurs, représentent l'existence physique. Les phénomènes de la vie végétative et animale, constatés chez des êtres plus compliqués, compo- ' sent l'existence vitale ; enfin les événements offerts par les peuples, qui sont des êtres plus élevés encore, cnn^iituenl rexistence sociale. Et c'est d'après l'étude des relations réciproques qu'ont entre eux les phénomènes nombreux qui coinposenl les ihfïérents modes d'existence reconnus par l'observation abstraite, (]ti'un de^ré plus élevé d'activité mentale, la méditation, institue linalemenl les grandes constructions scientifiques qui établissent les rapports constants et
(l) C'est d;ins ctUc appréculion, surtout» que je me snh nidîi du cours de Phitosaphie pnmièrt, profcsb^ par XL Pierre LjfJîtlc,
généraux que ces diverses catégories d'événements affectent entre elles, c'est-à-dire les lois qui les régissent.
L'avènement de Tabstraciion dans la logique humaine apporte donc un changement immense dans Texereice de la pensée, et constitue un progrès capital. C'est elle qui, séparant à la longue la notion de force et de prépondérance de la connaissance des corps extérieurs dont l'ensemble forme le monde, et qui, surtout au début, dominent si manifestement l'homme, institua le passage du fétichisme au théologisme, par Vinvention des dlôux. Alors, la volonté, et môme l'activité, furent enlevées à la matière, pour être attribuées à des agents extérieurs, entièrement subjectifs, et respectivement préposés (dans l'esprit de l'homme, chez nos plus lointains aïeux) au gouvernement de chacune des grandes séries de phénomènes fournies par l'étude du monde, désormais considéré comme un instrument inerte entre les mains de maîties absolus. C'est l'abstraction encore, mais plus forte, et basée sur des observations complètes et multipliées, qui fonda l'étude des lois et prépara le régime positif, quand de vigoureux penseurs eurent substitué, d'abord dans les cas les plus simples, et ensuite envers les plus compliqués, la recherche des relations effectives des phénomènes réels, à celle de leur cause productrice, enfin reconnue comme étant finalement et fatalement inaccessible. Dès lors, au heu de contempler des êtres, des individus, dont la nature complexe interdit la connaissance suffisante, l'esprit positif ne poursuivit que l'étude des divers événements que présente l'existence, soit physique, soit vitale, soit morale, c'est-à-dire la connaissance des influences élémentaires qui déterminent l'action concrète. C'est ainsi qu'il put arriver indirectement, par l'analyse, à la connaissance de l'existence universelle et môme de l'ensemble des êtres qui la manifestent, en instituant sur les résultats de l'observation abstraite, émanée elle-même d'un premier degré de savoir concret, nécessairement empirique et spontané, des constructions générales ayant pour objet les relations réciproques de ces événements, ou leurs lois.
Par exemple, pour le fétichiste, le ciel est un tout, un être immense, qui dispense, au gré de ses passions, le chaud, le froid, la pluie, les frimas et la foudre. Cet être est considéré comme le distributeur intelligent et volontaire, comme la cause directe de tous les phénomènes atmosphériques : on le prie, pour le rendre propice, ou pour conjurer sa fureur. C'est l'état concret de la raison humaine. Pour le théologiste (polythéiste, monothéiste ou métaphysicien), le ciel n'est plus un être tout-puissant, doué de passion, d'intelligence et de volonté, pourvu de la force suprême : c'est, au contraire, un appareil inerte, dont les principaux attributs et toutes les manifes-
ŒirVRÎS D AUtîUSTE COMTE
talions appartiennent à des maîtres omnipotents, multiples ou uniques, Jupiter, Apollon, Diane (Hécate), Jéhova, hiérarchiques ou imiépendanls, mais qui sont partout la cause immédiate des événe-^ menls célestes. Le maître des dieux tient en main la foudre venge- W resse : des divinités moins puissantes dispensent la lumière du jour, et celle de la nuit, la chaleur vivifianle, les ténèbres et les ombres; H chaque élément du système a son directeur ou son dieu, qu*oa adore S et qu'on implore, dans telle ou telle situation. Plus tard, c'est un maître unique qui gouverne toutes ces choses; et plus lard encore, la personnalité divine s'eiïaçant de plus en plus sous le travail de l'abstraction, les entités et les forces remplacent les différents dieux et le ciel n'est plus que ta représentation abstraite des anciens agents surnaturels, ou la désignation collective des phénomènes autrefois rapportés à leur influence, suivant que l'esprit est plus près de l'état fictif, ou de l'état réeL Telles sont les dispositions générales de la raison abstraite dans son premier développement, c'est-à-dire dans l'étal théoîogique, et dans la transition métaphysique qui n*en est qu*une atténuation* Enfin, aux yeux de la science, le ciel résulte d*un ensemble de corps naturels répandus dans Tespace, observés^, déterminés, doués de propriétés constantes et rigoureusement analysées, dont ils sont le siège insépara!)le ; ces corps présentant une série d'événements acloellemeiil connus, et réglés par des lois, ou relations immuables, que le génie de T homme est parvenu à découvrir. L'ob* servalion a dérobé au firmament ses principaux secrets, rexpériraentalion reproduit à son gré ses manifestations les plus redoutables, la prévision nous dévoile, avant qu'ils >^oient accomplis, tous ses événements essentiels, et nous aide à prévenir les maux qui pourraient ea résulter. Au lieu de supplier le ciel, nous cherchons à le mieux connaître pour le subir plus avantageusement, c'est-à-dire pour obvier à ses etTets funesles, et pour utiliser ceux qui sont favorables. C'est l'état positif de la raison humaine, dans lequel, au lieu d*y admirer aveuglément la gloire d\m uiaitre capricieux et tout-puissant, rhotnme alYranclii ne conteiiiplOt vïans les espaces et les corps célestes qui entourent la terre, que la grandeur des penseurs puissants qui lui en ont appris la véritable nature.
Le fétichisme, partout initial et spontané, a donr institué les observations concrètes, les connaissances empiriques qui forment la basa indispensable de toute évolution mentale. Le Ihéologisme qui, uitellectoellemeiU, est surtout caractérisé par Tinlroduction de Tabstraction dans la logique humaine, a tiré de ce premier savoir des observations abstraites; et la science a élaboré, d'après ce second Iravail, les constructions partielles dont le positivisme forme aujourd'hui un système
universel. Or ce résultat définitif devait être nécessairement très long à obtenir, puisque la découverte des lois suppose des observations extrêmement nombreuses, qui ne pouvaient être faites au début. En attendant qu'elles fussent complètes, et que l'élaboration des lois devînt possible, il fallait surtout secouer la torpeur initiale de l'esprit humain, en lui offrant l'appât d'une recherche qui lui promettait des avantages et des résultats infinis. De là la nécessité du régime de la causalité absolue, d'ailleurs exigé par notre tendance fondamentale à trouver en nous le lien de nos observations extérieures, ou, ce qui revient au même, à expliquer le monde d'après l'homme. Le positivisme ne pouvait donc surgir que longtemps après le théologisme, qui devait émaner lui-même d'une longue préparation fétichique, et servir d'intermédiaire entre ces deux états.
Ainsi, le caractère essentiel le plus général des lois réelles, c'est l'abstraction. Vu la complexité naturelle des êtres, nous ne pouvons les connaître assez directement, et l'analyse est indispensable pour arriver à ce résultat. Les lois concrètes qui certainement déterminent leur action, sont trop compliquées pour que nous puissions arriver à les découvrir, et les lois abstraites qui régissent les divers degrés d'existence qu'ils présentent, nous sont, au contraire, assez connues, pour expliquer convenablement l'activité dont ils jouissent. Par exemple, comment étudier d'emblée l'atmosphère? comment constater ses lois, sans analyser les conditions diverses d'où elle résulte ? Il est bien certain que l'on ne connaît réellement à cet égard que les événements de l'existence physique générale, qui s'associent pour constituer un tel ensemble, dont les lois propres ou concrètes nous restent assez ignorées pour empêcher toute prévision sur la succession des phénomènes correspondants, c'est-à-dire du temps. Il en est de même, à plus forte raison, pour les êtres plus compliqués, et la zoologie, l'anthropologie, sont encore moins susceptibles de nous livrer leurs lois concrètes, et de permettre des prévisions, que la météorologie, ou la géologie, etc. Tandis que l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, et la sociologie même, qui étudient, chacune à leur point de vue, l'existence et non les êtres, nous dévoilent ses lois réelles, et nous permettent de véritables prophéties, à l'égard des phénomènes qui font leur objet. L'abstraction est donc la source de toute science, de toute construction générale, de toute coordination véritable, et chaque recherche théorique vraiment rationnelle et positive doit s'appliquer à l'étude des existences, en abandonnant celle des êtres à l'investigation pratique, selon ses besoins. Philosophiquement, il n'y a d'accessible et même d'indispensable pour nou§
a:rvBK d auguste cosrrE
que les lois abstraite?^, sans lesquelles nous ne connaitrîons suffisamment aucune existence, ni même aucun être.
Ce premier caractère des lois naturelles étant assez établi, nous dirons qu'elles consistent toujours en une notion induclive, à laquelle parvient notre esprit, en dégageant ce qu'il y a de commun à toutes] les relations constantes que l'expérience a établies pour les diverses catégories de phénomènes réels. La relation concernant la succession et la similitude que les phénomènes alîectent entre eux, il y a donc d es lois de suc ce 'y slon et âes lois d e s i m dff n d e .
Les premières expriment une relation invariable entre des événements de nature distincte, relation qui permet de prévoir les variations de Tun d'après celles de l'autre. Ainsi, on a découvert, en I physique, que les volumes occupés par uoe masse donnée de gaz, h ' une température constante, sont en raison inverse des pressions qu'ils supportent. Eh bien, le rapport inverse du volume à la pression est ici la relation constante qui existe entre les deux pliénomèoes variables, volume et pression. Si le volume augmente, la pression diminue, ou réciproquement, mais ïe rappoH ne varie jamais. En réalité, le volume déi^eiul de deux cundilions, de la pression et de la température : et pour établir la relation exacte, on est obligé, dans^ la pratique, de décomposer la relation générale en ses éléments, et] de chercher séparément et successivement les variations correspondant à difl'érenls degrés de température et de pression, ou de ne considérer que l*une d'elles. Ce qui montre qu'une véritable loi nej concerne réellement que deux piiénomènes en relation réciproque. C'est ainsi que la loi du la chute des graves n*exprime que le rapport 1 constant qui existe, pour un corps qui lombe, entre Fespace parcouru (OU la hauteur), et le temps que dure la chute; ce qui est rendu par , cette formule : V espace parcoiun croii prùporiïonRcUemeiit an cartéU du temps. ^
La seconde espèce de lois établit les rapports de similitude qui existent entre les phénomènes observés, et ne sert qu'a étende Tapplicalinn des lois do succession, eu faisant renti'cr tel événemenl d'abord supposé distinct, dans tel autre, plus général, dont les lois de succession sont déjà connue^. Par exemple, Newton en constatant que la pesanteur n'est qu'un cas particulier de la gravitation, élabUtune loi de similitude, la pesanteur ayant été regardée jusqu'à luil comme un fait de nature distincte. La découverte des lois de simili-l tude n'est donc qu'un travail de coordination, précédant l'applicationj des lois de succession, qui permet de les étendre à de nouveaux casJ et dès lors d'introduire égaienient pour eux la prévision, qui n'est] possible que d'après les lois de succession.
LA RELIGION DE l/lILMANlTÉ 21
Une loi est donc, en définitive, la relation invariable existant entre deux phéoomènes de nature distincte, d'après laquelle Tun varie au moyen de Tautre, avec un degré d'intensité dépendant des circonstances au milieu desquelles Faction s'accomplit. Elle représente la constance dans la variété.
Or, il est indispensable de remarquer que la variation ne porte que sur l'intensité des phénomènes, et jamais sur leur arrangement (succession), ni sur leur nature proprement dite (similitude). Ce qui établit en même temps, eu égard à l'ensemble des lois naturelles, et l'immuabilité de l'ordre universel dans ses dispositions fondamentales, c'est-à-dire quant à la permanence de nature et de relation des phénomènes, et sa modificabilité, en ce qui concerne ses dispositions secondaires, ou l'intensité de variation des divers événements. Ainsi, la loi d'évolution mentale est immuable en ce qui concerne la succession des phénomènes intellectuels, qui se fait toujours en passant des fictions théologiques aux abstractions métaphysiques, pour arriver aux conceptions positives : mais. elle est modifiable en intensité, la succession pouvant s'opérer avec des vitesses extrêmement variables, suivant les conditions où elle s'accomplit. Jamais l'état positif, pour un ordre déterminé de conceptions, n'a précédé l'état théologique, ou l'état métaphysique, etc.; et la succession reconnue s'applique à nos idées quelconques. La rapidité du mouvement intellectuel peut seule varier.
Comme il en est de même pour toutes les lois abstraites, leur immuabilité fondamentale et leur modificabilité secondaire établissent, sur une base inébranlable, les conditions de l'ordre et du progrès, celles de l'existence et du mouvement, et rejettent du régime normal de la raison humaine toute vaine espérance d'action absolue, toute abdication d'intervention efficace, enfin tout système d'optimisme ou de fatalisme. Une telle conviction élève, en la réglant dignement, la portée dévolue a l'intervention de l'homme, et lui ouvre la carrière qui lui convient le mieux. Les lois naturelles étant conçues comme de simples faits généraux, qui ne comportent aucune explication, mais qui servent de base à toute explication rationnelle (telles sont la loi de Kepler sur la nature spontanément rectiligne et uniforme du mouvement, celle de Bichat sur l'intermittence des fonctions de la vie animale, celle d'Auguste Comte sur l'évolution intellectuelle et pratique, etc., etc.); ces lois, dis-je, au lieu d'enchaîner notre action, lui fournissent une direction nécessaire, et le véritable but de la vie normale est de reconnaître exactement cet ordre prépondérant, pour s'y soumettre avec dignité et le modifier sagement, d'après cette donnée essentielle : le progrès est le développement de l'ordre.
ŒUVRE DAIT.USTE COMTE
On peut comprendre ainsi toute la différence qui existe entre Tétat théologique et Tétat positif, d'après Timpossibilité de concilier les lois naturelles avec les volontés surnaturelles, le relatif et Tabsolu. D*où l'exclusion définitive de l'intervention divine, d'après l'avènement universel du régime des lois. « Que deviendrait cet ordre admirable qui rattache graduellement nos plus nobles attributs moraux aux moindres phénomènes matériels, s'il y fallait interposer une puissance infinie dont les caprices, ne comportant aucune prévision, le menaceraient toujours d'une entière subversion (1)? » Au véritable point de vue théologique, l'agent humain est passif dans la main de Dieu : toute son activité se borne à rechercher la cause première de la fatalité qui le domine, et à trouver le meilleur procédé pour se la rendre favorable, par des supplications, des offrandes et des louanges intéressées. Destiné pour un monde invisible qu'il désire et qu'il redoute sans cesse, il ne doit chercher sur cetle terre que des occasions de salut personnel, et s'y maintenir étranger. Pour le positivisme, au contraire, Thomme est doué d'une activité spontanée, d'une efficacité réelle : il constate l'ordre qui l'entoure, pour instituer ses rapports avec lui, pour se soumettre à ses fatalités immuables, et utiliser ses dispositions modifiables. Au lieu d'une puissance arbitraire et impénétrable, à laquelle il serait fatalement asservi, il reconnaît un ordre extérieur invariable, mais compatible avec sa destinée, sans cesse amélioré par une intervention tutélaire qu'il remercie sans lui rien demander, qu'il glorifie sans arrière-pensée d'égoïsme. En elle est tout son avenir, comme son présent et son passé; citoyen de la Terre, il tourne vers l'Humanité, que seule il peut et doit servir, toutes ses aspirations et tous ses efforts.
La notion de loi fut introduite dans le monde, en ce qui concerne rOccident, par l'école pythagoricienne ; elle marqua le début de l'évolution scientifique. Une telle acquisition devait nécessairement résulter et de l'ordre extérieur que manifeste le monde et de la constitution intérieure qui rendait notre cerveau propre à saisir une telle harmonie. D'après les lois logiques qui lui sont propres, l'esprit humain est parti d'une première observation inductive, faite sur les relations constantes les plus simples, celles de la succession d'après laquelle les unités numériques s'engendrent les unes les autres, pour étendre ensuite cette notion de succession régulière à tous les phénomènes, d'après la tendance fondamentale de notre intelligence à former toujours l'hypothèse la plus simple, compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus. Or ce qui n'était d'abord qu'une hypo-
(i) Auguste Comte, Catéchisme positiviste^ page 93, i""»; édition.
LA RELIGION DE L'iIUMANITÉ 23
thèse hardie, qu'une généralisation subjective prématurée, s'est lentement et incontestablement vérifié, à mesure que la science s'est accrue et que, par des travaux séculaires, elle a objectivement démontré, pour tous les ordres de phénomènes, ce qui n'était dans l'origine qu'une illumination du génie théorique.
C'est cette grande notion, graduellement étendue par l'esprit positif à toutes les catégories d'événements réels, qui les a successivement enlevées à l'interprétation théologique ou métaphysique, pour mettre hors de doute que tous sont assujettis à des lois, soumis à des relations invariables de succession et de similitude. Les événements physiques furent d'abord soustraits à cet empire, puis les phénomènes vitaux, et enfin ceux de l'histoire. C'est le génie d'Auguste Comte qui a complété et coordonné la grande élaboration commencée dans l'antiquité par Thaïes et Pythagore, pour en constituer le système philosophique qui embrasse aujourd'hui, dans une admirable hiérarchie, toutes nos conceptions réelles sur l'ordre universel, depuis les plus simples, celles qui sont relatives aux propriétés des nombres, jusqu'aux plus compliquées, celles qui concernent les phénomènes sociaux et moraux. Enfin, c'est ce vaste ensemble qui constitue le dogme de la religion démontrée.
Quelle peut être la nature d'une semblable synthèse ? Ce que nous avons dit de la nécessité de l'abstraction, ce que l'on sait de l'irréductibilité objective des lois réelles, qui sont des faits généraux incapables d'être expliqués par d'autres plus universels, et qui servent euxmêmes d'explication à tous les faits secondaires qu'ils dominent, nous montre que ces grandes relations étant nécessairement multiples, il est impossible de les ramener extérieurement à l'unité, ou d'en trouver une qui comprenne et explique l'ensemble des autres. Et nonseulement on ne peut faire une série continue des êtres qui composent le monde, depuis la monère jusqu'à l'homme, s'engendrant directement les uns les autres sans aucune interruption, sans hiatus^ de manière à remonter par exemple des derniers au premier, qui en serait le générateur absolu ; mais encore une telle opération n'est réalisable ni pour les existences, ni pour tous les phénomènes, ni pour les lois. Objectivement, il y a entre tous ces éléments de l'ordre général des intervalles infranchissables ; et sans parler de l'abîme qui sépare éternellement la nature morte, le monde inorganique, de la nature vivante et animée, il s'en faut que pour les termes particuliers qui composent chacun des deux grands éléments du dualisme philosophique, on soit parvenu à établir de semblables rapprochements. Les lois naturelles, comme les phénomènes et les êtres qui les manifestent, sont objectivement multiples, irréductibles, et toute synthèse
(KLVP.E t) Al e;t:.STr. a^Mn:
extérieure, objeclive et absolue, se trouve falalcmeat irréalisable. Gommeiil donc ramener à Tunitù renseinble de ces lois, de manière à former un tout des conceptions et des connaissances positives^ une écheîïe continue des exi.-^tences et même des è\ve^ qui sont l'objet réel de nos médilaLions? Voici de <|yelle manière le positivisme a résolu ce problème.
On sait déjà que ïe dogme tond a mental de la religion démontrée consiste dans la conceplion d'un ordre immuable, auquel sont soumis les événements do tous i^^enres, comologiques, vitaux, sociaux et moraux; mais il faut ajouter que cet ordï-e est à la foisobjeclifei subjectif, c'est-à-dire qu'il concerne en même temps le monde contemplé ou l'objet, et le sujet ronteniplaleur, l'Homme ou l'Humanité, a Des cf lois pbysiques supposent, en elîet, des lois logiques, et récipro- M quenient. Si noire eulendenient ne suivait spontanément aucune <ï régie, il lïe pourrait jamais apprécier riiarinonie extérieure. Le a monde étant plus simple et plus puissant que riiomme, la régulais rite de celui-ci serait encore moins conciliable avec le désordre de « celui-là. Toule foi positive repose donc sur celle double harmonie « entre l'objet et le sujet (1). » Dés lors aussi, toule loi résulte d'une obser\'ation extérieure et d'une conception intérieure, d'un élément objectif fourni par le monde et d'un élétJient subjeclif fourni par le cerveau, d'un rapport saisi au debors de lui-même, par l'esprit, d'après rharmonie qui existe entre la chose appréciée et la fonction appréciatrice. Dans toutes nos conceptions, donc, le monde fournit la matière, ti l'esprit détermine la forme; cVst cette disposition fondamentale qui permet Ooalemeot d*instituer runité Uiéorique.
Il y a trois sortes de lois abstraites : les lois [)iiysiques, les lois intellectuelles ou logiques et les lois moi'ales. Les prcuiiéres, concernant Texislence pbysique, expriment les relations constantes de nombre, d'étendue, de mouvement, de poids, de calorieité, d*électrîtion, etc., de composition et de décomposition matérielle, de vitalité inférieure, végétative et animale. Les secondes, concer-nent les dispositions tbndamentales et les variations essentielles de rentendement. Knfin, les dernières sont relatives à la sociabilité. Par exemple, elles établissent comme condition de l'existence morale, la prépondérance liabituelle de Faltruisme; et, au point de vue du développement atTcctif, la progression indirecte du sentiment par les degrés : domestique, civique, et religieux ou universel. La saine culture théorique, c'est-à-dire l'étude positive du monde et de l'homme, surgit nalurellcment de la contemplation de Tordre pbysique, plus simple et plus
(t) Âttgu&te Comte, Cûtkhhmt pasitivhte, page 14^ t"^ édition.
LA RELIGION DE l'hUMANITÉ ^"j
indépendant; et Ton put de bonne heure y établir des constructions durables, tandis que, vu sa complication supérieure et son extrême dépendance, le domaine moral n'avait pu être jusqu'ici qu'empiriquement cultivé, son étude n'ayant pu fournir encore aucune conception systématique. Cependant, si la connaissance des lois physiques constitue la base de nos opinions réelles, le terme des méditations humaines réside certainement dans l'ordre moral, qui en est l'objet à la fois le plus important et le plus élevé, et l'unité du système ne peut s'établir que par la liaison de ces deux domaines extrêmes. Or, cette liaison s'opère par l'intermédiaire du terme sociologique, dont la constitution positive est essentiellement caractérisée par les lois intellectuelles, puisque des trois éléments qui -composent l'existence sociale, le sentiment, l'intelligence et l'activité, l'intelligence se trouve naturellement prépondérante en ce qui concerne la vie publique. En effet, le sentiment ne fournit, relativement à l'existence collective, que des réactions intimes qui, vu leur opposition réciproque, s'annulent envers l'espèce, bien qu'elles soient très importantes à l'égard des individus; de plus, il ne produit aucun résultat, aucune accumulation extérieure, capable de déterminer et de mesurer. une succession ; enfin, l'esprit seul, dans une situation donnée, trace à l'activité la marche qu'elle doit suivre et réagit sur le sentiment pour le modifier dans le même sens. L'intelligence peut donc seule caractériser assez l'évolution sociale, la succession historique, et les lois de l'existence collective peuvent se réduire finalement aux lois logiques. Ce sont donc, en définitive, ces grandes relations mentales qui nous dévoilent le principe de la coordination générale des lois abstraites, et qui nous permettent d'établir la liaison nécessaire du domaine physique et du domaine moral, par l'intermédiaire du domaine logique.
Pour le démontrer, il suffira de rappeler ici les principales lois intellectuelles :
l»"® Le monde extérieur fournit à l'esprit humain les matériaux objectifs de ses constructions subjectives (Aristote, Leibnitz, Kant, Auguste Comte).
2o L'esprit humain est forcé de prendre toujours en lui-même les liens subjectifs de ses impressions objectives, nécessairement incohérentes (Auguste Comte).
3« Toute conception théorique passe par trois états successifs : théologique, métaphysique, positif (Auguste Comte).
4« Nos conceptions théoriques se développent suivant la généralité décroissante et la complication croissante des phénomènes correspondants (Auguste Comte).
Vb ŒUVRE D'AUGUSTE COMTE
Les deux premières, en établissant les bases de notre constitution mentale, fournissent le principe logique de la coordination légale ou du système des lois naturelles, et déterminent son caractère nécessairement subjectif. La troisième établit les conditions du mouvement intellectuel, le terme normal et réel de toute évolution mentale, et par conséquent la nature positive de la synthèse finale. Enfin, la dernière fournit le moyen d'instituer dans tous ses détails la hiérarchie des lois abstraites, Téchelle des existences, et même, à un certain degré, celle des êtres correspondants. Subjectivement envisagée, elle offre le principe de la filiation réelle de nos conceptions abstraites, tandis qu'objectivement considérée, elle permet le classement des phénomènes. Elle établit donc une corrélation véritable, une harmonie profonde entre nos observations et nos conceptions, entre la raison concrète et la raison abstraite, qui permet d'instituer une systématisation universelle.
En résumé, toute synthèse objective ou extérieure est impossible, vu rirréductibilité respective des êtres, des phénomènes et des lois : il n'y a de réalisable qu'une synthèse subjective, qu'une coordination générale des existences entre elles, par rapport à la plus élevée de toutes, l'existence sociale, qu'une systématisation du monde et de l'homme par rapport à l'Humanité, qui contemple l'ordre universel, l'institue et l'explique, afin de l'améliorer. Cette existence suprême, dévoilée par la sociologie, est donc le principe subjectif de la systématisation positive, comme le terme objectif de l'investigation scientifique. C'est pourquoi nous devons résumer ses principaux caractères, avant d'exposer dans sa constitution intime la hiérarchie fondamentale des sciences abstraites ou le dogme de la religion démontrée.
La notion de l'Humanité, spontanément ébauchée par la concordance de trois aperçus isolés respectivement dus à Pascal, Leibnitz et Condorcet, et qui spécifient successivement la convergence des efforts du passé, la dépendance de l'avenir envers le passé, enfin l'unité des contemporains, fut systématiquement instituée par le fondateur du positivisme, d'après sa découverte fondamentale des lois de l'évolution sociale. Il définit d'abord l'Humanité, l'ensemble des êtres humains, passés, futurs et présents, ce qui établit l'unité, l'éternité, et l'immensité relatives de ce grand organisme. Mais le mot ensemble annonce que l'Humanité ne comprend pas indistinctement tous les hommes, et seulement ceux qui peuvent figurer dans une telle progression, d'après leur coopération réelle à l'existence commune. Bien que tous naissent enfants de l'Humanité, tous ne deviennent point ses serviteurs, un trop grand nombre restant toujours à l'état
LA RELICION* DK L'iIUlf AMTÊ
de parasites ou même d'ennemis : ce sont les oisifs, honte et fardeau lie notre espèce» et qui d en font réellement pas partie ; ce sont les réfractaires à toute civilisation, les crinïinels, les duellistes, les suicidés. Au contraire, il faut adjoindre les espèces animales sociables *|ui rendent à Thoinme des services volontaires, dont il ne saurait véritablement se passer; car toute libre coopération habituelle à raccomplissenient des destinées humaines érige Tétre correspondant en élément réel de cette existence composée, et lui donne un degré d'importance pruporlionnè a la dij;;Ditc de son espèce et à sa propre eflicacité. G est pourquoi Auj^^uste Comte a finalement défini FHumanilé : Vensemble continu des èit'e» convergmits.
11 faut considérer ce vaste organisme comme doué d'une activité spontanée, entretenue seulement et limitée par Taction du monde extérieur, mais n'en résultant aucunement, et s'exerçant d'après des lois qui lui sont propres. L'Humanité vit et se développe par ellemême, sans autre infi uence que celle du milieu qui Tenloure et des lois qui lui sont particulières; la nature de son évolution» toujours naturelle et spontanée, dépend essentiellement de son organisation^ de son mode de vitalité. Le Grand-Étre d'une part, et d'autre part la terre, qui lui sert de Ihéàlre, avec l'espace où elle se meut, lels sont les seuls objets réels accessibles à notre savoir, et qui ne laissent place à aucune intervention extérieure, surnaturelle ou divine.
L'élément constitutif de ce grand organisme est la famille, l'homme isolé ne représentant qu'un animal, ou une abstraction irrationnelle dont r Humanité ne saurait résulter. Elle ne peut provenir que d'êtres homogènes, collectifs par conséquent, et dont la famille forme le types le plus simple et le plus intime* C'est la réunion des familles qui engendre successivement la cité, la patrie, et plus tard THumanité. Dans Tassociation civique, type collectif plus élevé que Félément domestique, les classes reprêsenlent les divers organes qui exécutent les fonctions nécessaires à la conservation et au développement du Grand- Être; mais ce n'est que par Tassociatioti religieuse, par l'Église^ qu'il peut arriver à une complète unité. Alors les plus hautes fonctions de rilumanité assurent une harmonie qui n'était Jusque*là déterminée rjue par le concours actif nécessaire à la satisfaction de besoins moins élevés.
Quand on cherche k se représenter l'Humanité, Fattention se porte d'abord sur ses organes actuels, sur le concours des générations présentes, sur la solidarité, en un mot, bien plus que sur la continuité. Cependant, celle-ci est naturellement prépondérante, car l'essor social ne larde guère à dépendre davantage des services accumulés dans le temps, par les généï*ations successives, que des
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efforts exercés dans l'espace, par les familles coexistantes. Quiconque réfléchit sur ce qu'il doit aux autres, peut se convaincre aisément qu'il a plus reçu de ses prédécesseurs que de ses contemporains. 11 en résulte que la vraie sociabilité, c'est-à-dire l'état de coopération efficace et permanente à l'amélioration de la situation humaine, consiste plus dans la continuité que dans la solidarité, et que la série des ancêtres l'emporte de plus en plus, à ce point de vue, sur la masse des contemporains. D'où cette loi fondamentale de l'ordre humain : les vivants sont de plus en pltis gouvernés par les morts, qui représentent la meilleure portioji de VHumanité,
Chaque vrai serviteur du Grand-Être présente, en effet, deux existences successives, l'une qui constitue la vie proprement dite, est temporaire, mais directe ; l'autre, qui ne commence qu'après la mort, est permanente et indirecte. La première étant nécessairement corporelle, peut être qualifiée d'objective, tandis que la seconde, provenant des résultats accomplis pendant la vie réelle, et ne s'exerçant directement, par le souvenir ou la tradition, que dans l'esprit ou le cœur des survivants, pour modifier indirectement leur activité, mérite le nom de subjective. Elle constitue la seule immortalité réelle de l'homme, sa perpétuité relative étant proportionnée à l'importance desservicesqu'ilarendusetàla grandeur des souvenirs qu'il a laissés. Ainsi, la vie objective ou corporelle d'Homère, d'Aristote, d'Archimède, de saint Paul, de Charlemagne, de Dante, etc., fut limitée à un point bien restreint de l'espace et du temps, tandis que leur vie subjective, incorporelle et permanente, s'étend indéfiniment dans ces deux sens, d'après l'influence croissante de leurs œuvres et de leurs actions, et constitue une immortalité aussi réelle qu'immatérielle. Telle est la noble perpétuité, exclusivement subjective, que le positivisme reconnaît à l'âme humaine, c'est-à-dire à l'ensemble des facultés morales, intellectuelles et pratiques qui caractérisent chaque serviteur de l'Humanité. De là aussi le but de notre vie, sa règle et sa destination normales, qui consistent à vivre d'abord objectivement pour autrui, afin de vivre ensuite subjectivement dans autrui et par autrui.
La population humaine se compose donc, en réalité, de deux masses distinctes et nécessaires, dont la proportion varie sans cesse, d'après la prépondérance croissante des morts sur les vivants. Dès lors, si dans toute opération réelle l'action et le résultat dépendent nécessairement de l'élément objectif, ou des vivants, l'impulsion, la règle et les moyens émanent surtout de l'élément subjectif de cette population, ou des morts. Ainsi, dans notre temps, la substitution du régime positif au régime Ihuologico-militaire éliminé, doit résulter,
quant à son institution définitive, des efforts de Téiite occidentale actuelle, tandis que l'impulsion, la direction et les moyens d'une telle transformation proviennent des prédécesseurs théoriques et pratiques qui Font graduellement préparée. La succession sociale, ou la vie de l'Humanité, doit donc se comprendre de la manière suivante : Les contemporains (le public, ou la population objective), libéralement dotés par les prédécesseurs (la priorité, ou premier élément de la population subjective), transmettent gratuitement aux successeurs (la postérité, ou second élément de la population subjective) l'ensemble du dorhaine humain : les accumulations matérielles, les acquisitions intellectuelles et morales, les institutions politiques, sociales et religieuses, etc., mais en ajoutant de moins en moins, en proportion de ce qu'ils reçoivent Tel est le caractère le plus général de l'existence sociale, d'où le devoir permanent, pour les vivants, de rendre à l'Humanité tout ce qu'ils peuvent, ce qui n'équivaut jamais qu'à une infime portion de ce qu'ils ont reçu.
Mais quoique l'Humanité constitue toujours envers un serviteur isolé, envers l'homme actif, le principal moteur d'une opération quelconque, physique, intellectuelle ou morale, elle ne peut cependant jamais agir que par des organes individuels. C'est pourquoi les vivants, malgré leur subordination croissante envers les morts, restent indispensables à leur action. Or, en analysant cette participation collective du public à l'élaboration sociale, on la voit résulter définitivement d'un libre concours entre des efforts purement individuels. De sorte que, finalement, le développement et même la conservation du Grand-Être, dépendent des libres services de l'ensemble de ses enfants, quoique l'inaction de chacun d'eux, considéré isolément, soit ordinairement susceptible de compensation.
La solidarité est donc, avec la continuité, mais moins qu'elle, la condition fondamentale de l'existence et du développement de l'Humanité. Que la continuité vienne à se rompre, et le Grand-Être n'existe plus; que la solidarité s'affaiblisse, et son évolution s'arrête, ses progrès et sa conservation même sont menacés. On sent dès lors toute l'importance du maintien de ces deux états pour assurer la perpétuité de la grande existence. On sent toute l'im'jortancede l'harmonie publique et de la coopération individuelle, la nécessité du respect du passé, puisque la cessation du concours et la rupture de la filiation pourraient détruire le Grand-Être indispensable à chacun de nous. Toujours fondée sur une libre association de volontés indépendantes, son existence composée tend à se dissoudre dès que la discorde s'établit entre ses organes objectifs ou directs, c'est-à-dire entre les vivants. Cette nécessité fondamentale de l'harmonie sociale.
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consacre donc essentiellement la prépondérance universelle et continue du cœur sur l'intelligence et l'activité, de la sociabilité sur la personnalité, de la vénération sur l'orgueil et l'insubordination, et présente l'amour comme la condition première de sa permanence et de son perfectionnement.
En résumé, l'Humanité est un être bien réel, dont la nature composée fit longtemps méconnaître l'existence; aujourd'hui scientifiquement établie : c'est le seul vrai Grand-Ètre, le seul véritable Être suprême! immense, puisqu'il couvre le monde, éternel, puisqu'il embrasse à la fois le passé, l'avenir et le présent, tout-puissant, parce qu'aucune action intelligente ne peut se comparer à la sienne. C'est de l'Humanité surtout que dépendent nos destinées : c'est elle qui nous protège contre les fatalités extérieures ou intérieures, qui nous défend contre le mal physique, qui nous fortifie contre le mal moral. C'est elle qui diminue pour nous le poids des imperfections naturelles et qui en adoucit l'amertume; c'est elle dont l'action tutélaire, seule providence de notre Terre, nous éleva graduellement des misères de l'animalité aux charmes et à la grandeur de la vie sociale. En elle est notre appui, en elle est notre force, en elle est notre consolation, notre espérance, notre dignité ! Elle est la raison de notre devoir, la condition de notre bonheur; et le salut du monde dépend, à cette heure, de sa reconnaissance et de son avènement immédiats, c'est-à-dire de ce qu'elle soit enfin, par tous les hommes, en Occident d'abord, puis en Orient et sur le reste de la Terre, connue, aimée, servie et glorifiée !
iii. — institution de la série encyclopédique, système universel des sciences abstraites ou dogme de la religion de l'humanité.
Après avoir expliqué la nature abstraire de la synthèse positive et le caractère subjectif de son principe essentiel, nous devons rappeler comment il sert à instituer la systématisation de nos opinions réelles sur Tordre universel, social, vital et cosmologique, c'est-à-dire exposer la construction de l'édifice abstrait, qui constitue le dogme positif.
Cette vaste coordination, qui a pour but définitif et pour règle permanente la connaissance systématique de l'Humanité, n'élabore et ne perfectionne la science universelle que pour développer davantage la notion, le service et le culte du Grand-Être qu'elle regarde comme l'objet prépondérant de notre amour et de notre foi. En un
mot, elle ne constate Tordre général, résumé par cet Être-suprême, que pour déterminer la nature et retendue des relations ou des devoirs qui nous rattachent à lui. C'est pourquoi la systématisation positive place la morale en tête de la hiérarchie des sciences abstraites qui constituent le dogme de la religion démontrée. Cet science qui, dans sa partie théorique, institue la connaissance systématique de la nature humaine, tandis que dans sa partie pratique elle formule les règles destinées à la perfectionner, les préceptes de l'art humain, cette science, dis-je, est à la fois la plus complète, -la plus compliquée et la plus directement utile de toutes celles qui composent la série fondamentale des connaissances humaines. Outre les éléments des autres sciences qui influent sur sa constitution, et s'incorporent à son objet, elle considère, en effet, les réactions intimes du moral et du physique de l'homme, écartées en sociologie comme trop spéciales et trop indirectes. Par exemple, en étudiant la loi d'évolution de l'activité humaine, on» ne tient aucun compte des réactions morales, qui deviennent prépondérantes si, au lieu du cas sociologique, on passe à une question de morale individuelle.
Mais le positivisme ne recherchant jamais que la loi, pour mieux diriger une activité essentiellement sociale, fait reposer la science morale sur l'étude de l'existence collective, ce qui implique la nécessité de connaître la société avant d'étudier l'individu qui doit la servir, ou de posséder la sociologie avant d'aborder la morale. De même, l'étude systématique de la science sociale suppose la connaissance des lois vitales ; car les peuples sont des êtres vivants, et si les conditions essentielles de la vitalité venaient à changer, les phénomènes sociaux en seraient profondément modifiés. La sociologie suppose donc et institue au-dessous d'elle la biologie. Or, tous les êtres vivants sont des corps, et, comme tels, ils sont soumis aux lois les plus générales de l'ordre matériel, sans que leur spontanéité en soit annulée ; d'où la subordination de la biologie envers la cosmologie qui étudie la planète humaine sous l'aspect physique, et comme théâtre des plus hautes fonctions vitales, sociales et morales.
Voilà comment la notion systématique de l'Humanité permet d'instituer subjectivement, c'est-à-dire par rapport à elle-même, les degrés fondamentaux du savoir réel, la coordination générale de nos conceptions sur l'ordre universel, d'abord humain, puis vital et cosmologique. Les termes successifs de cette hiérarchie essentielle sont, d'après leurs connexions décroissantes avec le principe qui l'institue, d'après leurs rapports de moins en moins directs avec l'étude de l'Humanité : la morale, la sociologie ou science sociale, la biologie ou science de la vie, enfin la cosmologie, qui comprend la
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chimie, la physique, l'astronomie et Ja malhéraaliqae. Cette échelle spéculative permet, du reste, une autre marche, et peut conduire» par une ascension également systématique, de la matliéniatique à la morale. On peut donc descendre ou monter ses degrés successifs, suivant qu'on se place au point de vue subjectif ou objectif, à celui de rHumanité ou à celui du Monde, c'est-à-dire selon qu'on rapporle la série fondamentale à nos conceptions, à nos constructions abstraites, ou bien aux phénomènes qui leur servent >de base. De pins, la complication des événements qui sont Tobjet de ces constructions, correspondant à celle des êtres où on les étudie, la hiérarchie théorique coïncide avec celle de ces êtres eux-mêmes, ou tout au moins avec celle des propriétés quils manifestent, c'est-à-dire des existences. Ainsi, la llliation logique des conceptions posilives, d'après leur degré de généralité décroissante et de complication croissante, correspond parfaitement à la série des divers degrés de Texistence réelle, d'abord physique, pms vitale et sociale, et même à celle des êtres où elle est observée, puisque les phénomènes les plus compliqués sont partout subordonnés aux plus simples, et que chaque existence particulière peut être étudiée chez des êtres distincts, de moins en moins généraux et indépendants, à mesure qu'ils sont plus développés et plus élevés. Par exemple, Fexistence malliématique, quoique universelle, peut être considérée surtout dans les astres qui ne nous présentent que cette manière d'être* L'existence [itiysique, bien que propre à tous îes ccrj^s terrestres, s'ulTre seule, avec l'existence mathématique, chez ceux que nous appelons inorganiques; Texistence biologiqoe, dont sont doués tous les êtres \ivanls, est la plus élevé® que le plus grand nombre d entre eux présente ; enfin 1 existence sociale, plus compliquée que les précédentes, est le degré de vie le plus développé qu'offrent les peuples, à pou prés exclusivement; tandis i{ue rcxistence morale, <iui renferme un élément de plus que loutes celles préalablement envisagées, ne se rencontre réellement que chez les individus humains. La hiérarchie théorique comporte donc véritablement un double aspect, et concerne également nos conceptions et les existences qu'elles considèrent, de manière à démontrer pleinement riiarmonie réelle rjui existe entre le monde et rhonune» entre robjet et le sujeL
Que Ton monte ou que Ton descende celte vasle échelle, la morale apparaît toujours comme la science [îar excellence, la plus élevée, la plus complète, et qui rattache directement, par sa destination [>rincîpale {qui est d'améliorer l'agent humain), l'ensemble de nos connaissances réelles, au principe esseiUiel de leur coordination. C'est ce point de vue moral, cette prépondérance générale et perma-
LA RELIGION DE l'HUMANITÉ
nente de la science qui lui correspond, qui introduit dans le nouveau domaine théorique la discipline et Tunité nécessaires à sa constitution^ en prescrivant de restreindre chaque phase encyclopédique au développement qu^exige IHnslitution du degré suivant^ et réservant au génie pratique toutes les études de détail indispensables à Taction concrète. Chacun des deux procédés spéculatifs (objectif et subjectif) que nous venons d'indiquer, otTre en effet des inconvénienLs que doit écaiter leur direction systématique : le danger de la marche ascendante, ou objective, consiste précisément dans la spécialité dispersive inhérente au caractère analytique qu'elle possède, surtout à son début» et qui mène à Tathéisme, au matérialisme, à la séclieresse du cœur et à ForgueiL Cest pourquoi la prépondérance du but social et moral doit être sans cesse rappelée et maintenue dans un tel mode d'investigation. Au contraire, la science raorale, d'après sa position encyclopédique, ne se trouvant guidée et limitée par aucune autre science préalable, serait exposée à des divagalions arbitraires et au mysticisme, si elle n'était directement réglée et contenue par sa relation immédiate avec la conception coordinatrice, c'est-à-dire avec la notion du Grand-Ètre dont elle doit assurer le service continu. Tel est, sous Taspect moml, le principal attribut de la hiérarchie encyclopédique, toujours dominée par le point de vue social.
Sous l'aspect logique, celui de la méthode, elle indique la marche nécessaire de réducation théotique, et Tessor graduel du vrai raisonnement, qui doit s^exercer toujours sur des objets réels et qui développe successivement, en mathématique, Taptitude déductive, en physique, Tinduction, d'après l'observation et rexpérimentation, la nomenclature en chimie, la cotnparaison en biologie, et la (ilialion en sociologie. L'ensemble de ces divers [u^océdés intellectuels compose la méthode objective, comme la combinaison de la logique des sentiments, des images et des signes constitue la méthode subjective; et de ces deux méthodes générales, respect ivemeot atTectées à Tanatyse ei ^ la synthèse, résulte la logique positive, instrument complet, seul jiropre à instituer, maintenir et perfectionner la systématisation universelle. Enlîn, la marche rationnelle de Tinitiation positive est naturellement tracée par ce double classement de nos conceptions et de nos observations, et doit se faire diaprés leur degré de généralité décroissante et de complication croissante, ce qui prépare et fortifie le sujet à mesure que Fobjet se développe et présente plus de difficulté.
Sous laspect scienlitique, celui de la doctrine, la série encyclopédique représente Tensemble de Tordre universel, où chaque degré
ŒUVHE D.\rGU6TE COMTE
se superpose au précédent d'après cette loi objective, seule véritablement générale, que les plus nobles phénomènes sont partout subordonnés aux plus grossiers, mais sans jamais en résulter cependant. Tout en restant impuissante à constituer l'unité extérieure vainement poursuivie depuis Thaïes jusqu'à Descartes, et dont le [positivisme démontre Tiinpossibilité comme l'inanité, cette grande loi établit donc entre nos doctrines abstraites un lien objectif inséparable de leur coordination subjective, ce qui conserve intact le caractère purement logique de la synthèse positive, tout en iaisant ressortir, en ce qui la concerne, la suffisante harmonie du concret et de Tabstrait, des lois physiques et des lois logiques, qui doit caractériser lYUat normal de la raison humaine.
Ajoutons, pour terminer ce qui a rapport aux propriétés générales de la hiérarchie des sciences abstraites, qu'au poinl de vue pratique elle montre Tordre réel comme étant de plus en plus moditiable à mesure qu*il présente des phénomènes plus compliqués, LVoù il résulte que Tart moral, qui a pour objet les phénomènes les plus complexes, est aussi celui qui peut le plus modifier. En même temps, réchelle théorique fournit le principe de la suliordi nation encyclopédique des rtr^s, qui coHicide essentiellement avec celle des sciences,
Ai>rès avoir ainsi caractérisé la nature abstraite du dogme positif, nous devons indiquer, avant d'apprécier la hiérarchie scientifique qui le constitue et qui ne représente, dans ce vaste système, que la p/ulosophle seconde^ les principes universels sur lesquels il repose, et qui, avec Tensemble des considérations qui précèdent, forment la ji U i l os ùp hie pre m tare .
Celle-ci résulte principalement des quinze grandes lois naturelles et fondamentales dont nous donnons ci-contre le tableau abstrait (-^1), comphHf'inent indêpendanles de la natnre des phénomènes, qu'elles tiennent tous, au contraire, et sans aucune exception, sous leur ijiHuence directe, ce qui leur permet de recevoir la dénoinïtiation de lois universelles.
De ces lois, les unes sont essentiellement s/7^j>f/HVs% c'est-à-dire qo*elIes se rapportent à rhonime, au sujet, au travail intérieur qui se passe dans son cerveau, au processus de son entendement surtout, quelles que puissent être, d'ailleurs, les questions considérées. Les autres sont princitMlet rient abject ires, c'est-à-dire qu'elles se rapportent aux phénomènes exlérieurs avant tout, au monde, à Vobjet, quoitpi 'elles domine[it et aiTectent aussi le cerveau et ses fonctions, y compris celles de resprit.
Tout cela constitue assurément une portion considérable du \Tai,