VENTE SOUS SKING-PRIVÉ
u Entre nous soussignés, il a été convenu ce qui suit :
« Moi, Auguste Comte, vends à Henry Saint-Simon, aux conditions suivantes» un volume qui se compose, pour la première partie, du PUnt det tritvfiux svirniifique,^ nécesmire^ pmir réorgaftiser h focit^f/, et pour la seconde partie, de VEsfiuissf ^Pun t^Àhleau historique du progrès ifc la civilisation. Le volume sera imprimé aux frais de M* Saint-Simon , qui aura mdèfîuiraent le droit de le faire réimprimer.
€ M. Saint-Simon me remettra cent exemplaires de la première édition de ce volume. A partir du l" avril 1825, j^aarai le droit, ainsi que M. Saint- Simon, de faire faire autant d'éditions que je voudrai de ce travail ♦
« Si je fais des additions ou corrections à ce travail, M. Saint-Simon aura indéfmîment le droit de le faire imprimer avec ces corrections ou additions,
« M. Saint-Simon me payera la somme de deux mille quatre cents francs, ^11 douze payements de cent francs chacun. Le premier payement aura lieu aussitôt que le volume sera imprimé, et les onze autres payements auront lieu de mois en mois»
a Moi, Saint-Simon, accepte lesdites conditions.
« Il a été convenu, en outre, que s'il s'élevait quelque discussion entre nous relativement à ce traité, nous choisissons d'avance Monsieur Olinde Rodrigues pour arbitre et que nous admettrons te jugement qu'il prononcera comme jugejnent déAxiitif.
• Fait double, n
Encore qu'il ne soijt ni daté, ni filgné, et quUl ne paraisse être, à bîeo prenVlro, qu'un projet, voilà un document singulièrement suggestif! car, pour que le Phn df^s travaux scientifiqites nécessaires pour réorganiser la société pùl être offert comme objet de vente par Auguste Comte à Saint-Simon» il est bien évident que le premier devait Çtre Tauteur de rœuvre, et par consè-
quenl Tinventeur des lois sociologiques qui s'y trouvaient pour la première fois exposées ; que le marché, d'ailleurs, ait été ou proposé ou seulement accepté par Saint-Simon.
Quel que soit, en effet, celui des deux intéressés qui ait pris l'initiative de ce projet de vente, celui-ci établit définitivement et positivement quel était le propriétaire de l'objet du marché, à savoir l'opuscule dont la démonstration première et originale de la loi dite des trois états constituait le fond même et le prix : c'était le vendeur, à n'en pas douter!
Ce qui est certain aussi, c'est que l'écriture du sous-seing privé n'est pas celle de Comte et que la rédaction semble encore bien moins être de son fait; tandis qu'elle rentre beaucoup dans les habitudes de faire de Saint-Simon, qui a pu dicter ou donner à copier la pièce, s'il ne Ta pas écrite ipsa manu{\).
Nous joignons à cette pièce déjà si instructive des extraits d'une lettre non moins décisive qui fut écrite à Saint-Simon, par Auguste Comte, en 1818, pour leur entrée en relations.
Il y en eut deux sur ce curieux sujet (2); mais nous n'utilisons ici que la principale.
Ces deux lettres ont été communiquées à M. Laffitte par M. Gustave d'Eichtal (v. la Revue occidentale^ 5® année, n° 4, p. 1-47) :
« Vous saviez mieux que personne. Monsieur, puisque c'est vous qui
l'avez dit nettement le premier, que la seule politique raisonnable est l'économie politique. Or, Téconomie politique n'est point encore, à proprement parler, une science, et pour le devenir, il lui manque une base. Elle possède bien un grand nombre de vérités positives; mais ces vérités ne sont guère jusqu'à présent que des observations détachées, et forment plutôt un recueil qu'un ensemble. Quoi qu'il soit aisé de les arranger de manière à leur donner un air de méthode et d'enchaînement, tout cet appareil scientifique n'empêche point que leur incohérence ne se laisse apercevoir par des yeux un peu exercés. En un mot, tous les bons esprits qui ont étudié cette science, sentent bien ^u'e/Ze n'a point de base réelle et générale (3). Lui en donner une est, à mon avis, ce qu'on peut faire aujourd'hui de plus important pour les progrès de la science. Or, ce but me semble rempli par votre idée fondamentale : la propriété est Vinstitution la pins importante de toutes, et elle doit être constituée de la manière la plus favorable à la production. Toutes les vérités acquises en économie politique me semblent pouvoir se rattacher à cotte belle idée, et par là elle fournit les moyens de faire enfin la véritable science politique fondée sur les observations économiques. Quel beau travail ce serait. Monsieur, que celui de l'arrangement de cet ensemble, de la formation de la politique positive !
« Je me contente pour le moment de cette indication sommaire. Si mes
(1) Il résulte d'un examen qu'a bien voulu faire M. Etienne Charavay, paléographe, que la pièce n'est pas de récriture de Saint-Simon.
(2) Lettres sur un ouvrage intitulé : Vues sur la propriété et la législation,
(3) Le lecteur voit bien que le mot base doit être entendu ici dans le sens de lien, de principe^ d'idées fondamentales, — R.
\1K D AtrOUarS COMTE
réflexions vous paraissaîent avoir quelque intérêt et pouvoir voub être de quelque utilité, je vous adresserai plus tard un travail un peu plus développé sur Técouorale politique, c^est-a-dire aua la poutique positive. Pexa* minerai les progrès principaux quo celte science a faits jusqu*à présent, d^abord entre les mains de ses fondateurs, les économistes français (auxquels, soit dit par anticipation, on ne rend point aujourd'hui assez de justice), et, successivement, entre celles de Smitlj, de Malllius et de M. Say.
« Il est môme possible que je vous présente plus tard q\ielques consîdê* rations de morale, atr jr pense tpie la morale est une science a faibe tout comme !a poUlique. Et en ellet, sans avoir nullemeiat riatention decombaltre les principes de morale très respectables et très utiles qui se trouvent en circulation^ il est permis d*observer que ces principes sont insuffisants. Le plus lar^e et le plus répandu de toos ces principes, celui de l'amour du prochain, n'est, en réalité, que Texpression d*un sentiment, et non une règle de conduite; presque tous les autres sont dans le même cas. Or, les sentiments les plus estimables en eux-mêmes sont presque toujours stériles pour le bonheur de la société^ et lui sont même quelquefois très nuisibles, quand leur action n'est pas guidée par des connaissances positives. Pour m'en tenir à l'amour du prochain, dont presque tous les autres principes ne sont guère • que des moditications diverses» n'est-il point t^-vident que si cf principe! n^est pas dirigé dans son application par la connaissance des moj-^ens d'être utile au prochain, le bien d^autrui pourra souvent n'en pas résulter? Cest un fait d'observation banale que les bonnes intentions conduisent souvent, par le défaut de lumières, à des actions très funestes. Ce qu'il y a de plus important, ce n*est donc pas de chercher à créer chez les hommes tel ou tel sentiment, car tous les efforts qu'on fait pour cela sont presque toujours ou inutiles ou infructueux; mais bien de chercher à utiliser pour resf^éce les sentimonts dont les individus sont animés, en leur enseignant les moyens positifs d*étre utiles à leurs semblables, car la nature a assez disposé les hommes à s'aimer, pour qu'ils saisissent Toccasion de s'être réciproquement utiles, dès qu'ils en voient le moyen d'une manière nette.
a 11 me semble donc que, sans mériter d'être accusé du désir de bouleverser Tordre social, on peut très bien penser et même dire des principes de morale qui sont en circulation, que ces principes sont tout à fait insuftiçanls, parce qu'ils ne sont tous que dos sentiment; et que, par suite, ea admettant même que tous ces principes, sans dislinclion, soient conformes en tous points aux vrais intérêts de la société, on peut désirer la formation d'une science morale positive. Cette science, de même que la politique, me parait devoir être entée sur Téconomie politique, car je pense que les règles morales, comme les institutions politiques, doivent être jugées d*aprês Tinfluence qu'elles exercent ou peuvent exercer sur la pntdactton. Ouel examen intéressant que celui de toutes les coutumes et dispositions morales, comme, par exemple, la Charité, considérées de ce point de vue, et. par conséquent, jugées pour la première fois sans déclamations et d'une manière tout à fait jtoîitive l Voilà pourtant à quoi vous conduisait votre idée^ votlà ce que vom apti dédaigné.
prèCBS JUSTIFICATIVES
9 Voyez, Monsieur, quelle vaste et belle carrière voua pouvier parcourir î Elle était si facile à apercevoir tout entière du point de vue auquel votre idée a dû vous porter, que si vous ne Tavez point suivie, je ne saurais supposer que ce soit pour ne pas Tavoir connue> Je pense plutôt que c:eM le noble désir de voir votre idée fructifier promptement pour le bonheur des hommes, qui vous a dêlerminé à la traiter sou? le rapport politique et pratique. Mais, Monsieur, celte passion de philanthropie, si touchante et si respectable, nous montre malheureusement plus d\ine fois les choses sous un faux jour, et nous conduit à des résullata entièrement contraires à ceux qu'elle nous avait fait désirer. 11 vous a semblé d'abord que ïa direction politique est la plus propre à amener promptement Tadoptiondans la pratique û(* la mesure que vous proposez. Mais en n'obéissant point sur-le-fhamp à cette première impulsion de votre cœur, et en rélléchissant davantage sur ce sujet, vous auriez vu que la prééminence, sou 8 ce rapport, comme sous tous les autres, appartient à ta direction que j'ai nommée ."(ci/^ntifiqm on théorique. Vous n'avez pas considéré. Monsieur, que votre idée serait bien plus aisément et bien plus promplemeiit adoptée par les économistes que par le public auquel vous vous ^tes malheureusement adressé. Vous n^avez pas considéré qu'elle serait bientôt admise dans la scienre sociale comuif' un principe, comme une vérité démontrée, et que» se présentant e:>suite k la pratique avec ce caractère, elle serait bien plus favorablement accueillie. Dans quelque science que ce soit, les principes reconnus pour vrais dan% la théorie finissent toujours ioévitablomeut par 3'introduire dans la pratique, et le vôtre jouirait In^s promptement de cet avantage, parce qu'il est assez simple pour devenir bientôt usuel.
« Ainsi, sous quelque rapport que je considère votre entreprise, je me ▼ois conduit à penser que vous vous êtes entièrement mépris sur la direction tque vous deviez suivre. Je vous ai indiqué celle que je crois la meilleure» et cVât avec l'intime persuasion de la préférence qu'elle mérite, que je vous invite à la reprendre et à abandonner entièrement Tautre s'il est passible. Votre intèrôl, celui de votre entreprise» Tintérêt public, que vous désirez servir, y sollicitent également.
« J*aurai l'honneur de vous envoyer assez prochainement rarlicle sur réconomie (lolitiquo, que je vous ai annoncé. Heureux ai mes forcer vt mu position me permettaient de me livrer à de,f recherches aussi attrayantes^ et de suivre dans toute son étendre le travail donl je vous ai (racé i'aperçn.
tt Je MB FERAI CONNAITRE EN VOUS ADRESSANT CET ARTUILB.
« J'ai riionneur de vous saluer. »
Personne ne pourra hésiter à admettre, d'après un leite aussi précis : i° Oiï'Auguste Comte, dés 181 8, avant d'avoir mbt influence deSuint-Simon et du Df Burdin, par conséquent, ne fût absolument dans le courant d'iil(''es quHl suivit pendant tout le cours de son existence, dans la direction posi* tive^ et qu'il ne voulût déjà, dans cet ordre de recherches, que la théorie précMût la ftratique, U reprochait même, et justement, la marche inverse à son futur maître;
VIE d'auguste comtb
2P Qoe Comte se posait à ce moment, vis-à-vis de Saînt-Simon, eu tiifique, c'est à-dire en juge [fort compétent, du reste), par cotiséquenl en supérieur» quant à la chose jug^ùe; — tl ne s'agissait guère, alors, d'être son él£ve!
3" Kntin qu*Aujiîuste ComtOMvaitdèjà bien en propre, à ce moment» de par lui-même et sud sponte, la vocation sociale et la tendauce scientifique ou positive, qu^îï ne rerul, par conséquent^ aucunement et jamais de Saint- Sinoon ni d'aucun autre [!)*
Quant h la découverte des lois sociologiques ou plutôt quant à la corap**tition que Von a fait surgir dans le but d*enlevcr à Auguste Comte celle découverte, M. Laffitte ajustement observi'-, dans un article des plus importants et des plus recomraandablos de la Bévue occidentale, lequel tranche certainement la question, que Fauteur de cette conquête scientifique, très préparé et très apte nalurellemenl à un tel travail, a seul explicité H'^Werneni la fonction ou la loi des phénomènes en relation dans le problème du^Jîw'c.'*;!?/* ii^tellectucl, fixé leur nombre et Ipur valeur, établi leur connexion naturelle, rormulé leur succession exacte et rendu fommioyc^i/e et utilisable le résultat de cet effort d*induclion ou de cette grande construction théorique, ce qui constitue rigoureusement la découverte de la loi (2).
No 13.
TÉMOIGNAGE D AUGUSTE COMTE