VIII- LETTRE
« Paris, 15 mai 1818.
«... J'ai été pendant trois mois écrivain politique dans le dernier goût; c'est-à-dire, comme tu le penses bien, dans le genre libéral; je travaillais avec^ Saint-Simon, un excellent homme, et un homme d'un grand mérite dont j'aurai occasion de t'entretenir dans une prochaine lettre... Cette besogne était fort intéressante et assez productive : 300 francs par mois, payés tous les dix jours. J'y avais pris goût, mais, malheureusement, cela n'a pas duré, et le père Simon, malgré sa bonne volonté et malgré qu'il fût très content de moi, a éprouvé des revers tels que le pot-au-feu en a diablement souffert, et quil a fallu cesser les relations pécuniaires au bout de trois mois. J'ai conservé avec cet excellent homme des relations très actives d'amitié et même de travail; je fais encore de r économie politique pour lui, ety quoique ce soit très gratuitement^ je suis bien sûr que s'il parvient, ce qui est possible à la rigueur, à se tirer un peu de la crise pécuniaire où il se trouve, je n'aurai rien perdu pour attendre.
«... Cette carrière-là m'a beaucoup amusé d'abord; et d'ailleurs je crois qu'elle m'a été utile sous plus d'un rapport. En premier lieu, j'ai appris, par cette liaison de travail et d'amitié avec un des hommes qui voient le plus loin en politique philosophique, j'ai appris une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans les livres, et mon esprit a fait plus de chemin depuis six mois que dure notre liaison, qu'il n'en aurait fait en trois ans, si j'avais été seul. Ainsi, cette besogne m'a formé le jugement sur les sciences politiques, et, par contre-coup, elle a agrandi mes idées sur toutes les autres sciences, de sorte que je me trouve avoir acquis plus de philosophie dans la tête, un coup d'œil plus juste, plus élevé. En second lieu ce travail m'a révélé à moi-même une capacité politique dont je ne me serais jamais cru doué, et il est utile toujours de savoir précisément à quoi l'on est bon. Le père Simon et plusieurs publicistes que j'ai eu occasion de connaître chez lui $ extasient souvent sur ma haute capacité pour les sciences philosophiques et sociales, en me disant que mon talent serait perdu ailleurs. J'ai eu plusieurs preuves positives que ces éloges ne sont point de pure politesse, et que le père Simon pense de moi réellement ce qu'il m'en dit; or, s'il le pense, il faut bien qu'il en soit quelque chose...
(1) Voir les lettres écrites en môme temps et sur le môme siyet à M. Gustave d'Eichtal, par Auguste Comte, dans sa biographie par M. Littré.
VIK D* AUGUSTE COMTK
LKTTRE IX.
<t Pari», 15 muî I81R.
« Tq désires que je le fasse connaître M. de Saint-Simon? Très voloi»-
lîers. C'est le pins excellent homme que je connaisse, celui de tous dont In conduite, les écrita et les sentiments sont le plus d^accoid et les plus iru^hm* hibli'is [{]. Né dans une des familles les plus nobles de France^ éleva de très bonne heure au poste d'officier irénéral, il i>ourrait, s'il avait voulu se décider à faire la cour, jouer actnellemenl un très grand rôle à la cour de France et à la Chambre des Pairs. Mats il a renoncé volontairement à la noblesse, et lu le concevras sans peine si je te dis qn^il est un des fondateurs de Tindépern dance des tUatri-Uuis, un ami de Washington et de l^afayelte. Mais nonsea^ liment il a renoncé à la noblesse, il a de plus entièrement abjuré toutes le^ tiabiludes féodales, ce qui est infiniment plus rare» Il y a beaucoup de nobles qui professent des principes libéraux et qui pourtant ont conservé le ton do morgue et les manières de leur caste, et qui, par un reste de leur ancien mal, se sentent encore agréablement chatouillés quand on les appelle M, le duc on M. le comle. Pour lui, on le croirait né dans le tiers-élat et éïpvé dans les manières roturières, ce qui, je le répète, est infiniment méritoire. Du reste, les plus grandes qualités sociales, il les possède à un haut degré; il est franc» généreux, autant qu'on peut Têtre. Il est chéri de toutes les personnes qui le connaissent particulièrement. Cependant les gens qui no Font jugé que de loin le regardent comme un extravagant, parce qu'à force de générosité, il est parvenu à dissiper une fortune très considérable, et qu'il n*a pas voulu user de tous les moyens souples employés sans scrupule par tant de bonnes âmes pour rétablir leurs affaires. Sa conduite depuis le commencement de la Bévolution, pendant ces trente années d'épreuves si difficiles, a été pure, lout à fait pure, de Taveu de tout le monde (2). Inirariable dans la défense de la cause libérale qu'il a embrassée avec ardeur, il n'^a jamais servi aucun parti ; il est entièrement intact de tous les crimes révolutionnaires [ce qui est assez rare parmi tous les grands libéraux du jour); i7 n\i imnnix jîaUé Bmwpfjrit (3), et sous le règne actuel, il n'a jamais sollicitè les faveurs de la cour, que sa naissance lui aurait ») aisément fait obtenir (4). Aussi son caractère est généralement estimé par les hojumes de toutes les opinions* Si plusieurs personnes ne rendent pas la même jusliae h ses idées, c'est que sa manière de voir s^èlève trop au-dessus des idées ordinaires, pour qu'elle puisse être encore appréciée
« Enfin, je ne tarirais pas sur son compte, et puisqu'il faut pourtant finir,
je me contente, pour cette fois, de te dire, en somme, que c^est rhomine le
{{) Voir le ii» IJ de nos pièces justificalives^, § /|. — R.
(2) Voir Pièces justificatives f n*» 11, Dotummeiil les spéculations avec Redern sur les biens nationaux, § 4 et 5. — R.
(3) Voir le ii° 11 de nos pièces jusllficativc&, § 5. — R.
(4) Ibidem. — R.
PIÈCKS JUSTIFICATIVES 373
plus estimable el le plus aimable que j'aie connu de ma vie, celui de tous avec lequel je trouve qu'il est le plus agréable d'avoir des relations. Aussi je lui ai voué une amitié éternelle; et, en revanche, il m'aime comme si j'étais son fils (il n'est point marié). Ah! j'oubliais de te noter un trait bien essentiel de son caractère, bien étonnant, c'est qu'à l'âge de près de soixante ans, il a tout le feu de la jeunesse ; enfln, il a beaucoup plus d'ardeur et d'activité que moi, et tu sais pourtant que je ne suis pas froid. Ohl j'aurais des choses bien piquantes à te dire sur son compte d