CORRESPONDANCE AVEC LES MINISTRES
A Monsieur le maréchal duc de Dalûiatie, Ministre de la Guerre.
Paris, le jeudi 25 janvier 1844.
Monsieur le Ministre,
Quand j'ai été, en 1837, nommé, pour la première fois, examinateur d'admission à l'École polytechnique, je n'ignorais pas que, d'après l'ordonnance fondamentale du 30 octobre 1832, ces fonctions étaient désormais soumiseâ à une réélection annuelle. Néanmoins, je n'hésitai pas alors à renoncer immédiatement à la majeure partie des avantages que me procurait renseignement mathématique, afin d'atténuer, autant que possible, l'inconvénient des récusations auxquelles je serais ainsi assujetti naturellement, dans les examens de Paris, envers mes. propres élèves : aussi, des diverses écoles préparatoires où j'enseignais avant cette nomination, n'ai-je dès lors conservé que la moins abondante en candidats. Je devais penser, en effet, que ce nouveau caractère temporaire n'avait été attribué aux fonctions d'examinateur, comme il Tétait déjà aux fonctions de répétiteur d'analyse et de mécanique, que j'exerce à l'École polytechnique depuis 1832, qu'afîn de fournir un moyen régulier d'écarter aisément un examinateur qui aurait cessé de remplir suffisamment les conditions indispensables, soit de capacité, soit de moralité. Certain de ne jamais mériter de telles plaintes, et d'ailleurs attachant, en général, peu d'importance aux formes, cette nouvelle position me semblait offrir, tant que mes devoirs seraient bien accomplis, presque autant de stabilité que celle de mes trois collègues, précédemment institués à vie. Jusqu'ici, en effet, c'est ainsi qu'on s'est unanimement accordé à comprendre ce mode temporaire, d'après lequel mes fonctions d'examinateur m'ont été successivement maintenues pendant six ans, sans plus d'embarras que celles de répétiteur. Mais en me présentant, pour la septième fois, le 19 mai dernier, le Conseil d'instruction de l'École polytechnique a décidé que le 'directeur des études (feu M. Coriolis) me notifierait, à titre d'avis, l'intention manifestée, à cette occasion, par quelques membres,, d'imprimer désormais un autre caractère au droit annuel de présentation, quoique ce projet n'ait pu d'ailleurs donner lieu à aucun vote formel. M. Coriolis m'a donc averti, au nom du Conseil, qu'une notable partie de ce corps semblait maintenant disposée à changer chaque année la personne appelée à ces fonctions, sans aucun grief quelconque, et dans l'unique vue d'essayer systématiquement
VIE D AUGUSTE COMTK
une iniiovalion proposée comme utile au service. Une telle mesure tlevanl aîtnrer profondément le sens généralement attachô jusqu^îci au règlement usité, de manière à diVtruîre Ig5 conditions naturelles, quoique tacites, sous lesquelles j'avais d*abord accepté cette position, je me trouve forcé, de mon côté, de vous demander directoment, Monsieur le Ministre, de modifier» en sens inverse, la règle actuelle, en rendant aux fonctions d'examinateur ta «labitilè qu'elles avaient avant 1832, et qu*elles conservcntmôaie chez mes iroit collègues, puisque je suis encore ïa seule personne à laquelle Tannualilé ait dû être appliquée.
11 sérail ici superflu d'insister beaucoup sur l'évidente supériorité que présente, pour cet important service, une telle ûxité personnelle ; comparée surtout au renouvellcnienl annuel qu'on paraît vouloir introduire, quoique d'ailleurs, il n^existe pas, en général, de mi'sure quelconque, fût-elle presque conçue au hasard, qui, sous un certain aspect partiel, n'olTro quelque avan tage réeL Ces fonctions exigent, par leur nature, une combinaison très délicate de qualités intellectuel les et morales, assez rare pour rendre bientôt impraticable le mode ainsi projeté; par Timpossibilité de trouver les douze ou seize personnes suffisamment convenables que supposerait au moins son application efleclive aux quatre places d'examinateur- En outre, les hommes les plus propres h un tel office ne doivent presque jamais le remplir immédialemeiit» quelque puisse être leur zèle, avec la perfection désirable, faute d^unc suffisante expérience spéciale, dont aucune flupérîorité personnelle ne peut vraiment dispenser. L'innovation proposée est radicalement contraire à cette évidente condition : elle tend à écarter un fonctionnaire à Tiostant mémo où il peut comuK'nL*er à bien remplir sa mission. En augmentant beaucoup l'Iiistabilité actuelle de ces fonctions, ce projet tend d'nilleure à les faire souvent dédaigner par ceux qui en seraient le plus dignes, Il diminue^ autant que possible, une indispensable responsabilité, non moins morale qulnl:3llectuelle, qui deviendrait ainsi presque illusoire pour les nombreuse^ personnes alors appelées successivement à cet office, que chacune d'elle n'exercerait peut-être qu'une seule fois dans toute sa carrière, ou du moins, ne réitérerait qu'à de lojigs intervalles indéterminés, à peu près comme cUei les jurés. Cette multiplicité et cette instabilité aggraveraient extrômemeot riijconvénient, di^jà inhérant à ma position actuelle, que présente la réunion» ain^i presque inévitable, des fonctions d'examinateur à celles d»j pro* fesseur d^'une portion des candidats.
La stabilité régulière, que je propose de rétablir, oITre, au contraire, évidemment, des avantages fondamentaux, et les dangers qui s'y rattachent peuvent être fort iitiénués, ce me semble, par le mode que je vais avoir FhoDneur de vous soumettre. Nos fonctions d*examinateurs d'admission sont très analogues à celles des juges, et les graves considérations sociales qui ont motivé rînamovibilité de ceux-ci conviennent pareillement aux autres. Il faut, dans les deux cas, une rare énergie morale afin que le devoir d'un fonctionnaire temporaire ne Ilécbisse jamais devant les instances do ceux dunl dépimd son sort précaire, quand il s'agit, par exemple, de rejeter ud candidat parent ou protégé de quelqu*un de ses électeurs annuels. Lorsqu*aïi
institua à vie les principaux examinateurs de sortie de l'École polytechnique, les mômes motifs militaient également pour étendre, à plus forte raison, cette garantie d'indépendance aux examinateurs d'admission, qui non seulement fixent aussi Tordre de mérite des candidats , mais encore doivent réellement, année commune, écarter les trois quarts de ceux qu'ils jugent. Si leur annualité actuelle était vraiment avantageuse au service, de semblables considérations détermineraient, avec plus de force encore, à traiter ainsi les fonctions de professeur, qui, du moins, n'exigent pas une haute énergie morale : personne pourtant ne Poserait proposer, sans qu'il existe peutêtre d'autre raison véritable d'une telle différence, si ce n'est que les savants consultés, en 1832, sur cette amovibilité, avaient été professeurs et jamais examinateurs. Enfin, l'institution à vie permet d'exiger que les examinateurs s'interdisent toute participation à l'enseignement préparatoire, pourvu que le traitement actuel soit assez augmenté pour en pouvoir dispenser les fonctionnaires sans fortune personnelle. On ferait ainsi cesser cette sorte do fausse position qui résulte aujourd'hui, chez moi, de l'existence d'une inévitable supériorité hiérarchique envers des professeurs dontje suis, on d'autres instants, le collègue.
Quant aux craintes raisonnables que peut suggérer cette permanence rendue aux fonctions d'exminateur, je n'ai point à m'occuper ici de celles relatives aux cas extrêmes de prévarication ou d'impuissance, qui ne comportent et n'exigent d'autre remède que la fermeté d'une sage administration : les offices quelconques ne constituent jamais d'inviolables propriétés; ot l'inamovibilité des juges, par exemple, n'ôte nullement la faculté d'éliminer ceux qui deviendraient réellement indignes de leur poste. Ces exceptions étant écartées, le seul danger sérieux d'une telle institution à vie consiste surtout en ce qu'il est très difficile, et le plus souvent presque impossible, de bien juger, avant l'expérience, l'aptitude effective à de telles fonctions, qu'on risquerait dès lors de confier indéfiniment à des sujets insuffisants. Mais il est aisé, ce me semble, de remédier assez à ce grave inconvénient, Tîn ne confiant d'abord ces fonctions que pour trois ans, pendant lesquels le fonctionnaire peut être convenablement apprécié, la permanence n'étant ensuite accordée que d'après une telle épreuve.
Par ces divers motifs, je crois devoir. Monsieur le Ministre, vous proposer, contrairement au projet exposé le 19 mai 1843 au Conseil polytechnique, d'apporter aujourd'hui, à l'ordonnance du 30 octobre 1832, les modifications suivantes, que je me permets de rédiger sous forme réglementaire, dans la seule vue d'abréger :
lo Les examinateurs d'admission à l'École polytechnique seront désormais permanents, de môme que les principaux examinateurs de sortie, et <îomme ils l'étaient avant 1832 ;
2o Leur traitement sera égalé à celui de ces derniers examinateurs, dont les fonctions, sans être plus importantes ni plus difficiles, sont beaucoup moins pénibles ;
3<> Cette place redeviendra des lors incompatible avec toute participation à l'enseignement préparatoire ; '
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VIE D*A tr (JUSTE COMTE.
¥ Ciiacun de ce.^ fonctionnaires sera d'abord în^îtitué, dan*^ le? rormes ordinairei^, i^eulement pour trois ans^ sous Ir iitm d'rramitiateur provisoire; rinamovibilHé lui sera fnsuito direclemeiil conférée par le Mini&tre, si cellâ ôpn-'uve lui a étt^ sufllsanrittient favorablf^;
b^ Afin de prévonir touto abusive prolongation de cet office au delà dft TAgo d\'iptîtudf, cos examinateurs pourront être appelés à la rotrailo (juand ils auront accompli leur soixaulièoif année.
Jusqu'ici, Monsieur le Ministre, dans la sommaire appréciation qui précède, j*ai discuté la mesure proposée^ le 19 mai dernier, au Conseil d'instruction de rt^lcolo polytechnique, comtoe si cette systématique mutation annui'île des exaininateurs avait été imaginée pour amt''liorer un important service public. Mais je dois maintenant avoir le courage de vous signaler* à cet égard, la vérité tout entière, quelque nouveaux dangers qu'elle puisse? indirectement m'attirer, en vous apprenant qne ce projet n'a élè réellement conçu qu'afin de satisfiure dlndign^s passions privées, dont Tindicalion vous montrera combien divers membres de cette corporation peuvent abuser d'un droit annuel qui leur a été certainement accordé à toute autr«" fia. Forcé, pour cela, d'exposer quelques faits personnel, je m'efforcerai de les réduire à ce qui est strictement indispensable.
Dans le sixième et dernier volume, publié en 4842» d^un ouvrage sur la philosopbie des sciences, j'ai été conduit à blâmer, comme philosophe, Tesprit et la tendance que manifestent do plus en plus nos corps savants quant à rexercice du pouvoir que la généreuse confiance du gouvernement français leur a graduel îement conféré, envers les principales nominations scientifiques, qui jusqu'alors émanaient exclusivement de lui. Contrairement aux préjuj^^és actuels, j'ai osé regretter que l'administration se fut ainsi flôpouillé d'un droit que le véritable intérêt public aurait dû IVmpêcher de confier, avant le temps, à une classe où Tesprit d*cnsemble et le sentiment du flevoir sont jusqu'ici trop peu développés pour qu^elle se trouve réellement digne d^aucun pouvoir direct sur les personnes, encore moins que ^ur les choses. Enfin, j'ai cru devoir aussi spécifier davantage cette apprécia* tion générale, en déplorant expressément la funeste influence qu'exerce depuis long-temps, à TEcole polytechnique, M. Ara^jro,
Cet illustre personna^'e a exercé contre moi, ù cette occasion, un acte inouï d'oppression littéraire, en se tenant à couvert de toute poursuite légale der* rière mon libraire, malheureusement placé sous sa dépendance, et qui lui servit alors d*agent passif. Ainsi forcé de ne demander justice que contre cet instrument subalterne', j*ai obtenu du tribuntil de commerce de Paris, par un arrêt rendu le 29 décembre 1842, la pleine réparation que j'avais dû réclamer dans Tinlérét commun de tous les auteurs indépendants. Quelques jours avant les débats publics do cette grave affaire, que j'ai personnellement soutenue, j'ai été directement menacé, si je me permettais d'y nommer M. Arago, de perdre ma position à TÈcole polytechnique» surtout quant aux fonctions d'exaujïnateur, au sujet desquelles on se faisait fort, si j'osais parler, d'empêcher ma prochaine réélection annuelle. Je n'ai tenu aucun compte do ces coupables menaces, me bornant à les dévoiler au tribunal et
PïèCES /UBTinC\TIV£S
au public, dans Taudîence du Itî décembre 1842, ou jo discutai la cause. Au l' mps ordiiioire tle la rèèleciton, M. Liouville, principal appui de l'animosil/ de M, Ara^n conLr^^ moi dans le Conseil polytechnique» usa, en elTet, rlr toute son influence pour dôtemiiner celte corporation à m'ôtcr, à Vàç^ de quarante-eioq ans, après six années d'un honorable exercice, des fonctions* que ma pauvretô personnelle me rend iminOdiatement indispensables. Cette réélection, qui, |>endant toutes les années antérieures, n*avait donné lif*u qu'à une sorte de formalité, accomplie en quelques rainutet^, a suscité ainsi, en 1843, sans qu'on put rien reprocher a mon service, trois semaines de dôlmls animés, qui ont exigé trois longues et orageuses séances de celte 8î^semblêe. Forcé enfin de céder à l'irai>artiale majorité dti Conseil, M. Liouvîlle a^est alors avisé, dans la séance définitive du 19 mai dernier, de proî>oser, avant le vote qui me concernait, ce i^^rojet de rénovation anmielle des examinateurs, que j'ai ci*dessus discuté et qui n*avait été nullomenl indiqué tant que rae^* ennemis avaient conservé quelque espoir de mV^carter directement. Tout jiorte ù croire, j'ose le dire, que si M. Liouville parvenait ainsi à tiréliminer en 1844, et à me substituer Tune de ses créatures, i! trouve* rait alors d^excellcntes raisons pour revenir à l'état actuel, et même )>our demander, en faveur du nouveau fonctionnaire, une permanence que je sais qu'il préfère en [«rincipe. Quoi qu'il en suit, je ne crains pas d'affirmer que Tétrange projet dont j*ai ci-dessus indiqué les vices essentiels n'a été rèellr* ment destiné, par son au leur, qu'à détruire ma position, bien que d'autres* membres aient pu ensuite eu être consciencieusement séduits.
Dans la situation que je viens de décrire, il ne me restait, Monsieur le Ministre, qu'à recourir, conmie je le fais aujourd'hui, à votre haute protection, naturellement acquise à tout fonctionnaire qui, sans riiériter aucun reprocht\ se trouve en butte h de puissantes animosités. Si rinamuvibililé fjue je demande vous semble, ainsi qu'à moi, réellement conforme à Tinlérét public» l'exposition précédente constitue un puissant motif d'en hf^ter Tinslitution, afin de me soustraire aux injustes tentatives qui vont recommencer contre moi lors de la prochaine réélection, ordinairement opérée en avril. Au ras ron traire, je dois vous supplier de vouloir bien recommander que ma démarche soit tenue aussi secrète que possible; car elle est, évidemment, de nature h augmenter beaucoup les animosités dont je suis l'objet, et peut- ^Lre même à les propager, par un entraînement trop commun aux corporations, chez quelques-uns de ceux qui jusqu'ici m'ont défendu. Toutefois^ si vous croyez devoir assujettir rcnsemblc do cette affaire h une vraie discussion officielle, je me sens tout prêt, quelle que doive être votre décision finale, i\ soutenir directement, contre des adversaires quelconques, l'exactitude do toutes les assertions exposées dans cette lettre, en y ajoutant d'ailleurs tous les ôclaircissements convenables. Du reste, Ténergique mesure que vous avez, récemment introduite pour tempérer l'autorité exagérée du Conseil polytechnique, me donne lieu d'espérer un favorable accueil, en témoignant que vos yeux sont déjà ouverts, en général, sur les abus propres à ces compagnies trop accréditées, où les passions et les préjugés des diverses coteries scientifiques exercent aujourd'hui lant d'empire.
VIE DAUCUSTK COMTE
N*aynnt p&s rhonnetir, Monsieur le Ministre, d'être pcraonnellemeni connu de vous, je dois vous prier de vouloir bien, avant tout, prendre à mon égard des renâeignemcnt^ décisifs. Spéciaiement attaché, depuis douza ans, au service de TÉcok polytechnique, j*y ai été successivement placé sous trois chefs, d'abord M. le général Tholozè, ensuite M, le générai Vaillant, et aujourdliui M, le géntral Boilleau, conjointement avec les commandaûls en second, M. lo colonel Espéronnier et M, le colonel Guillemain. J'ose compter sur une favorable appréciation personnelle de la part de tous ce» fonctionnaires, qui pourront aussi s^uppléer envers moi, à d*aulres égards, aLj témoignage désorniuis impossible des deux directeurs des études correj* pondants (feu MM, Diilong cl Coriolis), dont ils pourront rapporter le* jugements à moo sujet.
Daignez agréer. Monsieur le Ministre, le respectueux hommage do votre dévoué serviteur,
Auguste Comte,
A Monsieur le matêviml duc de DahnfJtie, Mtm(re de la guerre.
Pai-iSj le jeudi ^0 mal f84i.
Monsieur le Ministre,
Ma lettre du 30 janvier dernier, que vous avez daigné me prometlro d'examiner avec soin, et que je vous prie aujourd'hui de vous faire d^abord représenter, vous a suffisamment expliqué la source et la nature de l'odieuse persécution que M, LiouvïUe m'a suscitéci au soin du Conseil d'instrucljon de rÉcole poIyteclmit|ue, pour satisfaire rinfatigable inimitié c|ue M. Arago m'a vouée- Vous savez que cette lettre était surtout destinée à réclamer Viaterventîon tutélaire do radmintstration, contre rimminenl retour périodique des obstacles illégitimes qu*avait ainsi éprouvé, Fan dernier, ma réélection habituelle comme examinateur d'admission. Aucune mesure spéciale nXvanl encore été prise, mes ennemis sont parvenus à consommer, cette année, la spoliation qu'ils avaient alors vainement tentée. Malgré le zèle soutenu et unanime des trois véritables chefs de l'École polytechnique (les deux commandants et le direcleur des étude?], qui oui défendu mes justes droits avec autant d'énergie que tous leurs divers prédécesseurs depuis douze ans que je sers à l'École, la majorité du Conseil d^instruction vient de voter, le lundi 27 mai, une liste de présentation où je ne figure nullement, sans qu'on m*ait d'ailleurs rien reproché sur les fonctions que j*ai remplies pendant les sept années précédentes. Par là se trouve réalisée la haineuse déclaration de M* Arago, qui, dès l'origine de ce conflit, avait annoncé rintenlion de me poursuivre sajis relâche jusqu^à ce que ma position fût détruite. Quand j'acceptai ces fonctions, en 1837, je dus renoncer, dans l'intérêt d'uû Ici service, à la majeure partie des moyens d'existence que je tirais alors de renseignement mathématique, et qui ne peuvent aujourd'hui n\'étre subitement rendus : en sorte que, si votre haute intervention n'empêchait pos
raccomplissement de celle inique spolialion, mon défaut total de forlune personnelle m'obligerait désormais, sans jamais avoir aucunement démérité, à recommencer laborieusement, à Tâge de quarante-six ans, la carrière incertaine d'un jeune homme.
J'ai déjà discuté, en elle-même, dans ma lettre du 30 janvier, la forme systématique que mes ennemis ont voulu donner à une persécution purement personnelle, par un prétendu projet d'essayer dorénavant, chaque année, un nouvel examinateur; j'ai facilement démontré combien il serait funeste à cet important ser^rice. Mais, quand même on supposerait loyale cette étrange proposition, il est d'abord évident que le Conseil n'aurait pas le dlroit d'empiéter ainsi sur les attributions ministérielles, en altérant aussi radicalement le sens unanimement attaché à la règle existante pendant les six années consécutives de son application effective; car, en livrant dès lors cet office à un fonctionnaire toujours novice, on introduirait par là, à votre insu, un changement réellement plus grave pour le public, que quand l'ordonnance de 1832 rendit temporaire un poste jusqu'alors permanent. Si, en outre, le Conseil BO croyait vraiment autorisé à une telle mesure, il ne pourrait du moins l'introduire sans une grave discussion spéciale sur ce principe, considéré isolément de toute individualité actuelle : or, j'ose affirmer que cet examen préalable n'a jamais eu lieu.
Enfin, en admettant une telle innovation, une juste coutume invariable devait interdire de lui attribuer aucun effet rétroactif : il eût donc fallu en ajourner l'application jusqu'à la première personne nouvelle qui serait ultérieurement appelée à ces fonctions : <;'est ainsi que, en les rendant temporaires, l'ordonnance de 1832 respecta exceptionnellement le caractère permanent qu'elles avaient auparavant chez les titulaires actuels. Ces trois motifs confirment, évidemment, le jugement que j'ai porté de ce projet dans ma lettre du 30 janvier, en le montrant comme uniquement destiné, par son auteur, à détruire aujourd'hui ma position personnelle, qu'on reconnaissait ne pouvoir attaquer loyalement.
D'après Tensenable des faits qui me sont connus, /e n'hésite donc pas. Monsieur le Ministre^ à accuser auprès de vous la majorité du Conseil d'instruction de r École polytechnique d'avoir moralement prévariqué^ dans sa séance du 27 mai, en abusant d'un droit de réélection annuelle pour satisfaire des inimitiés privées^ entièrement étrangères à mon service public; et je m'engage à prouver que cet acte n*a fait que réaliser, sous ^impulsion de M, Liouville, les coupables menaces de 3f. Arago à mon égard, mentionnées dans une lettre du 30 janvier. Je demande, on conséquence, que vous veuilliez bien ordonner immédiatement, sur tout ce qui concerne ma réélection do 1843, et ma non réélection de 1844, une enquête officielle, jusqu'à l'issue de laquelle vous suspendriez toute décision quelconque quant à la nouvelle présentation qui vient de vous être soumise.
Si, comme j'en ai la ferme conviction, cette enquête démontre la justice de mon accusation, je réclame de votre sage fermeté, la suppression actuelle d'une attribution dont ce corps serait ainsi reconnu avoir indignement abusé. J^a conduite ultérieure du Conseil polytechnique, suffisamment redressée
VI B d'auguste comtii
peut-être par cette énergique mesure, déciderait d'ailleurs s'il faut étendre aussi une pareille garantie à toutes les nominations teioporairea et même enfin à celles qui sont permanentes. Il importerait beaucoup, sans doute, û tous les vrais inUTéts publics, que Tadministralion ressaisît pleinement aujourd'hui des attributions qu^elle a trop généreusement abandonnées h de* corporations spéciales, où, sous le vain prétexte d*une compétence qui n'esl le plus souvent qu'apparente, surgissent journellement, sans aucune indépendance réelle, des décisions arbîlraires, souslraiies h toute responsabilité elTeclive et presque toujours déterminées par les passions ou le» préjugés de diverses co!eries dominantes, Mais, quelque salutaire que fût déjà un tel retour aux véritables principes administratifs, il convient mieux peuMtre de ne Topérer qye t^raduellcœent, à mesure que les vices du modo actuel deviendront irrécusables pour tous les observateurs impartiaux. C'est pourquoi, Monsieur le Ministre, je me borne aujourd'hui à vous proposer dv rt'prcïidre ^ par une tffdttmtancc spécktle^ la libre nomination directe, comm^ avant (832^ nux ftmcîion.^ irejrnmùmtenr d^admission à V Ecole prdxjtechniqut, • soit que vous rétablissiez aussi la permaneïice antérieure de cet ofîlce, suivant le mode indiqué dans une lettre du 30 janvier, soit que vous croyiez devoir persister à le laisser assujetti à une nomination annuelle, dès lors exclusivement émanée de Tadministration, dont la justice m^inspirerait uni* pleine sécurité, tant que je satisferais dignement aux conditions, à la fois morales et intellectuelles, qu^exigent de toiles fonctions, Oï^*'l<îue grave qm soit ce changement, il reste encore assez dr temps pour le réaliser dès cette année, en me rendant convenablement l'olficr qui vient de m'étrn indigne* mont ravi, sans ajourner aucunemc^nt fouverture habituelle du concours.
Cette mesure ne constitue, au fond, Monsieur le Ministre, qu'une sttit€ indispensable de la sage ordonnance introduite, en novembre dernier^ pour modifier le mode antérieur des diverses nominations polytechniques: cène serait, du moins, qu'un second pas dans la môme voie. Eji otTet, l'acte dont je suis aujourd'hui victime prouve clairement que, vu lo faible moralité de ces corporations, Tobligation d'une triple candidature n'y suffit pas pour protéger les fonctionnaires amovibles contre les inimitiés des coteries régnantes, conformément à Tune des deux destinations essentielles de celte heureuse innovation î quant à sou autre but, consistant à empêcher Tavènement forcé de prétendants peu convenables, il ne serait guère plus difficile à ces compagnies de Tôluder aussi, par une formalité illusoire, en aceolaiit deux candidats évidemment impropres à celui qu'on voudrait vous imposer. Sous chaque aspect, il n'y a de vraiment efficace que le retrait d'une aiirîbution dont Texpérience a montré que ces corps ne sont pas encore dignes.
Outre mes justes droits personnels, l'intérêt évident d'un important service public nie force donc d'insister sur une telle demande. Car, en laissant consommer sans obstacle rioîquité tramée contre moi, radministration annulerait inévitablement tous les honorables efforts qu'acné a déjà te o tes pour soustraire l'École polytechnique à la domination des coteries scientifiques : elle livrerait ainsi de nouveau ce ^rand établissement à la désastreuse omnipotence secrète de M. Arago, en sacrifiant un fonctionnairo
auquel on n'a jamais pu reprocher que de s'être attiré l'implacable inimitié de ce puissant personnage, pour une énergique protestation philosophique contre la déplorable influence que lui procure la dangereuse autorité administrative cédée aujourd'hui aux corps savants. Sous le poids direct d'un tel exemple, quelle indépendance réelle pourrait développer mon successeur quelconque envers les impérieuses sollicitations de plusieurs de ceux qui régleront son sort annuel ? Doit-on d'ailleurs attendre aujourd'hui une énergique moralité, première condition d'un tel office, d'un examinateur qui, par ce mode même d'avènement, se serait montré essentiellement dépourvu de toute vraie délicatesse,, en sollicitant activement, ou du moins en acceptant sciemment une succession évidemment résultée d'une odieuse spoliation, à laquelle il aurait ainsi nécessairement concouru? Quelle confiance une pareille introduction peut-elle inspirer aux familles dans la scrupuleuse justice des choix, et quel respect peut-elle faire nattre chez une jeunesse déjà si disposée à l'insubordination ?
J'ose dire, enfin, Monsieur le Ministre, que l'équité ne vous permet pas de me refuser l'enquête solennelle que je demande, puisque mon honneur personnel s'y trouve inévitablement intéressé. La masse impartiale du public, même éclairé, trop étrangère aux indignes manœuvres de nos coteries scientifiques, devra spontanément supposer, à moins d'une pleine conviction spéciale, que ma non-réélection actuelle, après sept années d'exercice continu, a été déterminée par quelque grave infraction, soit intellectuelle, soit surtout morale, aux devoirs réguliers de mon office. Je dois d'autant plus la craindre que mes puissants ennemis ont déjà témoigné, par quelques tentatives irrécusables, combien leur moralité peu scrupuleuse les disposerait aisément à s'efforcer sourdement de voiler, sous de lâches calomnies, l'infâme iniquité qu'ils viennent de consommer. C'est pourquoi. Monsieur le Ministre, je ne me lasserai pas de réclamer, de votre haute justice, une enquête vraiment décisive, après laquelle môme un pareil motif m'obligerait, si je n'obtenais pas une véritable réparation, à employer successivement, avec toute l'énergie convenable, tous les divers autres moyens honorables de constater pleinement, aux yeux de tous les hommes honnêtes et sensés, que ma chute actuelle est uniquement due à de coupables animosités privées, malgré l'accomplissement toujours loyal de mon office public. Personne, sans doute, ne saurait me refuser justement une telle satisfaction.
Daignez agréer. Monsieur le Ministre, le respectueux hommage de votre dévoué serviteur.
Auguste Comte,
Examinateur pour TÉcole polytechnique, 10, rue Monsieur-le-Prince, près de l'Odéon.
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Vlï D AUGUSTE COMTE
A MonsietAr k manckalf duc de Dalmatie^ Mini'itrc di: la GucmT
Pariâ^ 1c jeudi 19 Jécemlire 16U.
Monsieur le Minblrc,
Le Conseil de perfection nernenl de TÉcoIe polytechniqtîe, s'élant formellement associé, lundi Iti décembre, à la lentativô d'exclusion commencée envers moi, le 27 mai dernier, par le Conseil d'instruction, votre justice protectrice me semble maintenant forcée de recourir à la mesure décisive proposée dans une lettre du 30 mai, en supprimant désormais tout droit de présenta tîon aux fonctions d- examinateur d'admission, dès lors directement confôr^jcs par le Ministre seuL Les efforts consciencieux des deux commandants de l'École et du Directeur des études ont été néanmoins activement secondés par le digne général Vaillant, ancien chef de TÉcole, et par plusieurs autres membres fort honorables : ils ont été spécialement appuyés de rimposant su(rrap:e du plus émiiicnt des géomètres actuels (M. Poinsot^ qui seul, dans celte assemblé!', possède une véritable expérience personnelle des examens d'admission. Mats tout cela n'a pu suffire pour contenir^ chez Id nouveau Cons^^iL la tendance naturelle qui entraîne, surtout aujourd'hui, de tels corps a devenir solidaires les uns des autres contre Pautorilè centrale. Ce dernier vote, imprévu pour tout le monde, et même pour mes infatigables ennemis, se trouve d^autant plus caractéristique qu'il est en opposition notoire avec la haute réprobation que vous aviez officiellement njanifestèô au sujet de la première tentative, quand vous avez expressément refus*}, par votre letlre du il* juillet, de pourvoir à mon remplacement. L^espril de désordre, qui, de nos jours, a plus ou moins pénétré partout, semble même avoir disposé certains membres, qui comprennent étrangement Pindépeu-» danc(% à seconder systématiquement, sans aucune passion personnelle, la marche de mes ennemis, pour ne pas paraître, en me défendant, céder à cotte légitime appréciation ministérielle. îl ne s'agit donc pas seulement ici d'emp{ichcr un fonctionnaire irréprochable de perdre, à la majorité d*uno seule voix, sans avoir été jamais entendu, une position justement acquise par sept années consécutivea d'un exercice toujours loyal et honorable: tandis que l'exclusion, même notoirement méritée, d^un simple élève ne peut être légalement proposée que par une majorité de deux tiers au moins, et après sa libre défense personnelle! Sous un aspect plus étendu et plus important, il s*ogit surtout, en s'opposant à celte injustice parltculièn\ de préserver le nouveau régime polytechnique de Taiteinte profonde dont to menace évidemment un vole par lequel le nouveau Conseil dirigeant Confirme volontairement, contre votre jugement formel, Tacte le plus inique de l^ancienne domination, maljzré le blâme spontanément manifesté, à ce sujet, par tous les hommes honorables^ pendant les six mois d^intervalle.
Tous les esprits sages et vraiment indépendants, qui s'intéressent â
rÉcolo polytechnique, ont applaudi à la salutaire intention qui a inspiré Tordonnance de réorganisation, évidemment destinée surtout à soustraire ce précieux établissement au funeste ascendant des coteries scientifiques. En m'associant, avec une reconnaissance spéciale, à ce juste hommage, j^ai toutefois regretté que le Gouvernement eût encore trop cédé aux préjugés actuels, en accordant trop d'autorité, du moins quant aux personnes, à la nouvelle corporation dirigeante, quoiqu'elle soit mieux constituée que l'ancienne. Cette supériorité résulte essentiellement d'un heureux mélange caractéristique des fonctionnaires pratiques aux membres purement scientifiques. Mais, quoique ces deux éléments aient été rendus égaux en nombre officiel, ils ne peuvent l'être réellement en influence polytechnique, et la balance doit habituellement pencher pour celui qui tend à Textension indéfinie de la puissance scientifique contre celui qui se trouve naturellement disposé à respecter la juste prépondérance de l'autorité centrale. Ce danger est d'autant plus à craindre que la partie pratique du Conseil, déjà moins homogène et moins compacte que la partie théorique, manque, en général, de confiance dans sa propre sagesse, et partage trop souvent elle-même les préjugés qui régnent aujourd'hui sur la compétence exclusive des savants en matière d'administration scientifique. D'ailleurs aucune précaution générale n'a été instituée pour assurer la présence effective de cette partie essentielle de l'assemblée, naturellement moins disposée que l'autre à une telle assiduité; en sorte qu'une délibération pourrait môme être légale sans qu'aucun délégué des services publics y eût participé : ce qui ferait aussitôt dégénérer le Conseil dirigeant en une assemblée purement scientifique, comme sous le régime antérieur.
D'après une telle appréciation, je ne crains pas d'assurer que la mesure ci-dessus proposée constitue le seul remède vraiment efficace au vice d'organisation signalé par l'injustice qui m'atteint de nouveau. Vous pouvez, sans doute. Monsieur le Ministre, employer d'abord, à ce sujet, envers le Conseil de perfectionnement, votre droit invariable d'exiger une nouvelle présentation, en prescrivant, si on persiste à m'en écarter, de formuler contre moi une accusation précise, comme vous l'avez fait, il y a six mois, avec le Conseil d'instruction. L'usage de ce droit est actuellement devenu d'autant plus convenable que ce nouveau vote d'exclusion se trouve expressément contraire à Tarticle 27 de l'ordonnance de réorganisation, qui réserve exclusivement au Ministre toute semblable révocation. Mais, quoique cette marche soit préalablement utile, ne fût-ce que pour mieux caractériser un aveugle acharnement, sa récente insuffisance envers le Conseil d'instruction ne permet guère d'espérer qu'elle suffise maintenant vis-à-vis du Conseil de perfectionnement. Quand même les délégués des services publics, avertis par la surprise de lundi dernier, sentiraient spécialement la nécessité de venir contrebalancer la funeste impulsion des coteries scientifiques, de manière à déterminer en ma faveur la seconde délibération, l'expérience et la réflexion concourraient encore à faire craindre, pour chacune des années suivantes, le retour d'un pareil danger, tant que le régime actuel ne sera pas suffisamment modifié. Car, la persécution dont je suis l'objet n'est pas seulement
yo
VIE d'auguste comtk
due à (l'actives ininiitiés privées : elle se rapporte surtout à Tensemble de mes principes philosophique^», qui uront conduite bh^mer systémaliquenieiit h vicieux esprit qui dirige aujourd'hui la rulturc des scienceâ, surtout matîiéraatiquea, et par suite à déplorer le désastreux pouvoir que la gén<^rosite irrèilèchie du gouvernement français a accordé, de nos jours, à une cla^.^e qui if en est pas encore digne, faute de vues assez générales et de seotiments assez élevés» Tel i3âl Tinévitable conflit permanent qui, sous le régime actuel, comprumettra toujours ma situation polytechnique, maintenant que le nouveau Conseil a, comme Tancien, laissé une fois appliquer k des luttes personnelles, totalement étrangères à mon service public^ un droit de réélection annuelle qui n'était légalement desiioé qu^à fournir un ttioyen normal d'écarter aussitôt un fonctionnaire qui aurait vraiment cessé de remplir suffisamment les diverses conditmns, intellectuelles et morales, indispensables à mon office d^examinateur.
En appi't'ciant convenablement ces divers motifs, j ose espérer. Monsieur le Ministre, que vous reconnaîtrez bientôt la nécessilé de revenir enGu, dans cette grave occasion, aux YVdh principes administratifs» qui prescrivent de n'accorder à des corporations spéciales, surtout scientifiques, qu\me influence purement consultative, sans jamais leur attribuer aucun commandemenl effectif, vu leur défaut inévitable de toute vraie responsabilité personnelle, qui s*y perd confusément sous une vague responsabilité collective, presque toujours illusoire* Que Taulorité directrice demandé à de tels corps des rensei3-''nementîi el des avis, en se défiant d'ailleurs des préjugés et des passions qui leur sont propres, mais qu*elle ne se lie nullement à leurs indications quidconques; alors elle utilisera pleinement, au profil habituel du service pu* blic, une infiucnce qui, autrement employé/^, tend le plus souvent à le troubler. Déjà la nouvelle organisation polytechnique admet ce principe fondamental en tout cr. qui concerne les choses -où le Conseil n'a qu'une simple participation consultative, qui n'engage aucunement le ministre. Pourquoi en serait-il autrement quant aux personnes, où l^influence des passions et des préjugés est bien plus difficile à éviter?
Toutefois, Monsieur le Ministre, je sens que les ménagements provisoires dus à des tendances puissantes, quoique vicieuses, permettent peu d^iniroduire aujourd'hui cette salutain*. pratique dans toutes les nominations polytechniques. Mais si votre prudente fermeté croit d'abord devoir en restreindre l'usage à un seul cas, dlrrécusables motifs expliqueront aisément, à toits les bons esprit;:*, l'excefition ainsi essayée au sujet des examinateurs d'admismissioii. Car, cet office, comparé à tous les autres, est essentiellement extérieur à l* École polytechnique, et les conditions en sont encore plus morales que scientifiques, de façon a ne pouvoir être bien appréciées* dans leur «?nsemble, que par le Ministre. L'obligation constante où ce poste place nécessairement dV-carter les trois quarts environ des candidats examinée exige évidemment une haute indépendance spéciale, qui ne saurait se concilier assez avec rassujetlissement individuel du fonctionnaire aux votes irresponsables de diverses personnes souvent intéressées à d'injustes préférences» Enfin, la nature temporaire de cette charge constitue un nouveau
PIKCES JUSTIFICATIVES AAl
motif d'en faire exclusivement dépendre la confirmation annuelle d'une haute autorité responsable, mieux dégagée qu'aucune autre des impulsions perturbatrices.
En vous signalant ces nouvelles considérations en faveur d'une mesure seule décisive à, mes yeux, je crois devoir, Monsieur le Ministre, insister aussi sur Tenquête préalable que je demandais, le 30 mai, quant à l'ensemble de cette grave affaire. Cette' enquête me semble devenue encore plus nécessaire aujourd'hui, pour constater que, malgré le changement de conseil, l'exclusion prononcée contre moi n'est qu'une simple réalisation des coupables menaces de M. Arago, mentionnées dans ma lettre du 30 janvier dernier. Quoique ce célèbre personnage, et son principal agent, M. Liouville, soient maintenant étrangers au Conseil de perfectionnement, cette coterie y conserve indirectement une puissante influence, et s'y trouve d'ailleurs représentée directement par M. Mathieu, qui fut, il y a deux ans, l'un des organes réels de ces menaces.
Malgré que votre suprême conviction soit déjà formée et même officiellement déclarée par votre lettre du 15 juillet, sur rinjuslicc dont je suis l'objet, l'enquête que je réclame ne sera pas inutile pour motiver, auprès du public impartial, l'énergique mesure que je sollicite. La sanction que vient d'accorder à cette iniquité un corps avec lequel je n'avais jamais eu le inoindre conflit, et qui devait sembler, même à mes yeux, disposé à l'équité envers moi, pourrait donner, sans cette discussion spéciale, une sorte de consistance aux insinuations calomnieuses que des ennemis peu scrupuleux destineront sans doute à pallier une telle spoliation. Cette crainte devient d'autant plus naturelle que l'on a affecté envers moi une certaine impartialité, en me maintenant comme répétiteur, tandis qu'on m'écartait comme examinateur; ce qui tend à persuader aux personnes mal informées que ma conduite n'est point aussi irréprochable pour l'un de ces offices que pour l'autre. Tous les esprits clairvoyants aperçoivent, sans doute, que cette apparente modération tient surtout au peu d'importanqp pécuniaire de la première charge, pendant que la seconde constitue mon principal moyen d'existence : si on parvenait à consommer ma ruine sous ce dernier aspect, on compléterait aisément. Tannée suivante, l'arrêt destructeur prononcé par M. Arago. Mais beaucoup d'hommes estimables, dont l'opinion ne saurait m'ôtre indifférente, pourraient ainsi se laisser prévenir aujourd'hui contre moi, faute de connaître assez la marche habituelle des intrigues scientifiques.
Déjà pénétré, Monsieur le Ministre, d'une inaltérable reconnaissance pour la juste fermeté, si rare de nos jours, que vous avez jusqu'ici développée en ma faveur, j'attends avec confiance l'intervention quelconque que votre haute sagesse croira maintenant la plus propre à empêcher la consommation d'une iniquité réprouvée d'avance par votre lettre officielle du 15 juillet dernier. Malgré le nouveau vote, le jugement favorable dont vous m'avez alors honoré me reste nécessairement applicable, puisque aucune accusation n'avait pu, à cette époque, être formulée contre moi, et que depuis je suis toujours demeuré dans un calme parfait, espérant sans impatience une pro^
VIE D AUGUSTE COMTB
chaîne et iDévilable réparalion. La prudcticeqtii voii^î a conduit à faire ceiUs fois accomplir une telle notaÎDation dés le début de ranné** scolaire m*indiqu<* a^sezque vom vous êtes ainsi réservé d^utjlisor les six mois (]U\ rpsl^îrd encore jus<ju'au concours de i84o pour introduire avec maturité, dans cet imporlanl service public, b^s modifications propres à garantir la slabîlilévt rindépendance indispensables, quelque résoluUoo que vous croyiez devoir ^mal^^ment adopter i^ur ma proposition formelle de reprendre d*^sormaii, d^nn mxntrn' directe et en biuir^ ht libre nomiuntion annuelfe de tftm tes fondmn naircs temporaires de r École jmli/teehnit/ue^ et sttrtout des eJtttmtrutteurs d'admis* sioJi, sauf if provoquer, à ce sujet, quund vous U jugerez utile, le nmpte'aviit ftréû' iabic du Çtmml de perfectionnement.
Daignez agréer, Mousiour b' Mînistn% le respectueux bommage de
Votre dévoué servi le or,
Auguste Comte.
li*'IM'tiU'ur cFanalysp et examinateur d^admtssion h r École polylecluûquiï.
UK rue Monsîeirr-le-Prinec,
A J/. k fiêfténtl de Dtmoriciére^ ministre de h pierre.
(Personnelle.) Parts, le tiïmaudie 16 juillet 194S* Citoyen Ministre,
Vou^ ayant ^crit lundi deraier pour vuus demander une audience immédiate, destinée à vou:* soumettre une réclamation très urgi^nte^je n'aï encore obleiui aucune rô|«onse. O silence, contraire à tous les usages minisflérleU, et particulièn'mênt inattendu envers votre ancien maître, me fi^it présumer que déjà vous tmtez spoutanément d'empêcher la nouvelle iniquité indiqué*' dans mon bVlb-L
Pour fortifier celle dispOriition, j'accuse aujourdlmi de prévarication formelle le Conseil de pirfectiomiemenl de TÉcoh' polytechnique, au î*ujel de sa récente prî'Sfiitatîon quant aux examinateurs d^admission, AQn de mieux préciser cette accusation, je doi;^ ajouter que la frrande majorité de ce Coni^eil ne me paraît ici coupable que de faiblesse ou de négligences âoua les menées de MM- Matthieu, Liouville et fïegnault^ auxquelî=i j'impute diff^clement la malversation. Je vous demande d'instituer, à cet égard, une enquMe spéciale, où je puis:5e vouï= démontrer tout ce que j«* viens d'avancer.
Vous pouvez déjà concevoir cette alïalre sous son vrai jour, en la taIU* chunl à ma spoliation de 1844, qui se trouve ainsi irrévocablement consommée. M. le tnaréclial Soult, dont je ne craindrais pas, au besoin, d'invoquer le témoignage, suumtt alorr^ renstnrible de ce conltit à un examen approfondi, dnprés lequel il blâma avec énergie la conduite de me? ennemis, dans un<^ lettre oflicielle du lîj juillet 1844, où il refusait expressément de sanctionner la persécution organisée contre moi. Sa noble fenneté a éd
laisser, au ministère (Jl* la Guerrf*, des traces qui vous' fou rnîraiont des renseigiicmenlâ pré^i labiés. Lps trois lettres que ji* lui adressai sur co sujet en 1844, les 2li janvier, 30 mai et 19 décembre, suffiraient pour caroctéristT cette lutte. Sî oUes ne t^e trouvaient plus dans les cartons du ministère, il doit en exister, à TÉcole polytechnique, des copies textuelles que je fis alors à ta prière de M. le général RosLolan, qui les a ensuite laissées à son succei^seur, comme pièces officielles. KHes vous expliqueront la principale origine de ma spoliation, qui, outre de coupables anîmosités personnelles, entièrement étrangères à mon service polytechnique, punit surtout mes efforts philosophiques pour réformer notre absurde régime scientifique.
Quoique uiie légalité vicieuse ait empêché le Ministre de 1844 de me garantir autant que la justice lui semblait l'exiger, il n'osa point adopter la mesure décisive que je lui proposais, de retirer définitivemenL aux Conseils polytechniques toute présentation des examinateurs d'admission, dès lors nommés directement par h^ Ministre. 11 crut avoir assez contenu Fessor ultérieur des intrigues scientifiques en transférant les cîioix au Conseil do perfectionnemont. Mais rexpérienco acluell** prouve Tinsuffisance de cette amélioration. Les coupoblet^ haines qui me pourt?uivent depuis huit ans ne peuvent céder qu'à la mesure que je propose de nouveau. Elle devient aujourd'hui plus facile en même temps que plus urgente, d'après la profonde allèrîition des préjugés publics en faveur des corporations scientifiques. Ces abus peuvent être maiutenanl réprimés, par le pouvoir central, sans susciter les clameurs empiriques qui entravaient, il y a quatre ans, une telle fermeté.
Ce cas fournirait une heureuse occasion partielle de revenir aux vrais principes adH^iiiistratifs, qui prescrivent de ne demander à des assemblées irresponsables, surtout scientifiques, que des renseignements ou dt-s avis, sans leur conférer aucun décision, surtout persouuelîe. Outre les menées criminelles dont je mVngnge à constater rexistence, cet acte du Coiiscil polytechnique témoigne une incapacité radicale, directement nuisible à un important service. Car* on confie îiiusi un office très difficile h df^s jeunes gens dépourvus de toute expérience didactique, et pleinement étrangers à la connaissance des hoinnics* indispensable à des fondions où il faut écarter les trois quarts des concurients. Leur etuprcsseiuenl à soiliciler* ou du moins è acceptf^r scieiument, une succession résultée d'une spoliation notûir*% suffirait pour prouver qu*ilî* no remplisseut pas mieux les conditions morales que les conditions intellectuelles d'une charge qui exige surtout une austère ytroI>ité et une fermeté inébranlable,
!. intérêt public m'oblige dune, encore plus (|u'une légitime défense, d'insistfjr, auprès d'une autorilé supérieure aux passions pùdantocnittques, [lour signaler, à cette occasion, !a réformo nécessaire de notre régime polytechnique, Ce régime contribue beaucoup â la notiible dikadence d'une école déjà inférieure à la réputation que lui mérita sa noble instituHon réptïblicaine, Tond)é sous Tempire d\ine classe sans élévation morale ni mentale, ce précieux établissement subit une dégônération rapide, qui réclame une at-tivr intervention du gouvernemenL Je m'estimerais heureux si mon infortun* particulière éveillait cette indispensable sollicitudo. C'est pourquoi jo dois
VIE D*AUOUSTe COMTE
insislcr sur lVui|uiHe t[uc je vous demande, el dont je vous démontrerais la uùccssUé dûiïs reiilruvuc s|>écialo que je piersisle à réclamer. Avant de soumellro eiilin rrnscmblc de celto grave atfaire au suprême jugement deroprnion publique^ je dois épuiser tous les moyens réguliers d'obtenir justicû ou réjiaratîon.
Salut et f rater ni lu,
Auguste CoMTis,
Auteur du Système de Phih.^ojMe jmsitirc, 10, rac Monaieur-le^Prince.
LETTRES D^AUGUSTt: COMTE A JOHN-STUART MiLL.
On lit dans un arlirle bkigraîiliîque assez cûiisidérable sur Auguste CoiulaJ (niblié p:ir riionorable M. John Morley daoa VEanfctopedia hritaftnir», en i877j et rtijinpriniê en 188(> dans le troisiénu? volume de ses Essais : « Quand ^iôtnli se trouva à court d argent (par suite île la perte inopinée de sa place d'exannrntteiii à l'Keule lîolytcclinifpn;')^ il inlonun de tous ces faits -son ami anglais, M. ilUI t:<Mnme ou |Hm\ait s'y attendre, quand on sait avec quelle anxiété affectueuse il (Milli pensait an bien-être de tous ceux qui accotnplissenl un ouvrage utile dans le momie, immédiatement il Idctia de réparer la perte de revenu essu\ée par Comte, justiuH re (/uil pût trouver de rtoifvt.tieji rpi^soiirrej}. M. Mi II persuada Grolç, Mo* tesworth et Rankes Currie d'avancer la sonjmo de six mille Irancs. A la fin de t année l c'est-à-dire en iâiîi)» Cftmft' n'avail rien fait pour se diapeniter dr Cùidc dt'x troia Auf/taiA\ M* Mill leur demanda de nouveau des secours; mais, n Texeeption de Grotc, qui envoya une petile somme (i), iLs firent comprendre à Comte tiuil dnuit ytttftier iiii'mt'ttic sa vie. M MitI avait proposé à Comte d'écrire des articles p^^nr des revues anglaises et s'était offert pour traduire ces articles en auijdais. Comte d'abord y cousealil, mais bientôt il suriirit et déconcerta M. Milï en alTeclimt le rôle d'un grand mai^Mstrat rjiorat et eu aausant les trois sousiTipleuns qui s'étaient récusés, dm^oir mmtqtté .srandateuscment à ieur devoir ef d'avoir montré un esprii bien bas. M. Mill negoûtîipas ces prétentions; il crut y découvrir un cliarlalanisnic bien inattendu» et la correspondance cessa (2). ►•
Cl^ n^cit nVst pas tout à fait exact.
M. Morley, qui, personnellenienl. n'apprécie point Pieuvre de Comte à sa valeur' et u'en seul pas ta portée, et, de plus, le méconnaît lui-même, couime hommej au [Hjint de lui apposer ht iuffesw^ c^est-â-dire les critiques plus qu'équivoqucK dej M'"" t^onite, n'est pas bon juge en cette affaire. Pour le montrer, nous publion une ietti'e d'Auguste Comte où Ton trouvera certainement, au lieu des preuves il6 son cliariatanisnie, l'exposé veridique de sa conduite parUcnlière et de ses idé générales,
Lettrk XXXîX (3),
Paris, le meroi^edî 24 sepieintire iHi^,
Mon cher monsieur Mill,
Je crois devoir répondre îtnmédiatement à l'annonce, aussi triste qu'imprévue, contenue dans votre petite lettre d*avant-hier, que jô reçois à riustaat.
(1) Six cents francs. — R.
(t) Nou-s devons la traduction de cet article de M. J. Morley à TextrÂme obligeance de M. lieseour». — R.
(â) Lettre XXXIX de lu correspond iiixce Comte-Mill.
PIÈCES JUSTinCATZVES 44K
D'après la grande vraisemblance que vous aviez toujours trouvée^ même dans votre précédente lettre, au renouvellement actuel du subside qui m'avait été si noblement accordé tan dernier, j*avoue que j'avais, ainsi que mes plus intimes amis, compté essentiellement sur cette ressource, que ma situation rend si indispensable. Ma confiance n'a pas entièrement disparu en voyant la lettre (du 12) par laquelle M*** m'envoie, comme dernier secours, une somme très inférieure à mes besoins actuels (600 francs), et que j'ai d'ailleurs acceptée aussitôt avec une amicale reconnaissance. Je croyais, en effet, que sa coopération personnelle ayant été, l'an dernier, plus considérable que chacune des deux autres, sa réserve ne constituait aujourd'hui qu'une sorte de compensation naturelle, d'où il ne fallait rien induire quant aux autres coopéra teurs. Votre opinion sur le succès probable de la nouvelle démarche avait donc maintenu jusqu'ici ma ferme persuasion, malgré ce symptôme précurseur. Jugez ainsi du crueF désappointement que j'éprouve aujourd'hui, en voyant tout à coup dissiper radicalement des espérances aussi bien fondées, à l'instant même où mes nécessités sont devenues tout à fait immédiates. Quant à ce que je compte faire, je ne le sais guère encore. Me voilà, pour le moment, forcé, tout en réduisant, autant que je le puis décemment, mes diverses dépenses personnelles, de suspendre, sans doute très prochainement, une partie de mes payements habituels. Dès l'ouverture do l'année scolaire qui va recommencer, je reproduirai toutes mes détnarefies pour renseignement privé; puissent-elles devenir bientôt efficaces!
Lettre XL.
Paris, le jeudi 18 décembre 1845.
Mon cher monsieur Mill,
Maintenant que je puis écarter toute préoccupation individuelle au sujet de la défection imprévue que je viens d'éprouver en Angleterre, je crois devoir terminer cet épisode en vous exposant, avec une cordiale franchise, mon appréciation philosophique de l'ensemble de la conduite tenue envers moi dans un cas aussi décisif.
L'éminent service qui me fut si noblement rendu, l'an dernier, d'après votre active sollicitude, m'imposera toujours une profonde reconnaissance personnelle à l'égard des trois patrons qui daignèrent y concourir, et surtout pour celui d'entre eux qui voulut bien y prendre, sous tous les rapports, la principale part. Mais cette douce obligation individuelle ne saurait annuler la haute magistrature morale inhérente à mon caractère philosophique; ;> dois finalement juger un tel événement comme s*H m'était étranger. Toute ma conduite ultérieure prouvera, j'espère, que je sais pleinement concilier, à cet égard, ma situation privée avec ma fonction publique, sans que l'une nuise jamais à l'autre.
Une digne assistance temporelle m'a toujours semblé due, par la société tout entière, à chacun de ceux qui consacrent sérieusement leur vie aux
VIE D ADGUSTK COMTE
divers progrès, généraux ou spéciaux, do l'esprit humain, quand leur aplr* tude réelle a été assez coQBtatée.
Personne aujourd'hui n'oserait plus contester directement ce principe universel^ sur lequel repose la premitire coordination élémentaire de la vie sociale, d'après» la division fondamentale entre rexistence active et TexistoDce sful^culative. Il en résulte, dans la civilisation moderne, un devoir continu» à lafoii* moral et politique, qtii n'oblige pas seulement les gouvernements proprement dits, mais aussi h's particuliers eux-mêmes, en proportion de leur puissance elîeclive; tous ceux quU à un titre quelconque, recueillent les avantages permanents de cette division générale du travail humain doivent certainement concourir à son maintien régulier. Quoique Taccom plissement systématique de cette obligation concerne surtout les pouvoirs publics, leur insufûsance spéciale ne peut jamais en dispenser les organes privés qui se trouvent réellement capables d'y coopérer. Dans nos temps d*anarchie morale et d'instabilité politique, où les gouvernements, préoccupés du soin journalier de leur propre existence, sont entraînés, par des luttes inévitables, à négliger une telle attribution sociale, son poids doit môme retomber principaleineut sur les puissances particulières, qui, préservé<*s de ces orageux conflits, continuenL à jouir d'une tTonomîe sociale dont l'influence spéculative constitue toujours unéliment indispensable. A cet égard, comme à tant d'autres, la division superficielle, vulgairement admise entre les forces privées et publiques, s© rapporte seulement aux époques de traasitton ; sous tout autre aspect, elle donne une fausse idée des devoirs communs à tous ; car* si, dans la société humaine, chaque existence a ses conditions nécessaires, chacune a donc aussi ses obligations correspondantes.
Toutefois co devoir protecteur, moralement imposé aux particuliers, ne pouvant leur être prescrit d'une oianiôre spéciale, son exercice oblige naturellement ceux qui en profitent à une véritable reconnaissance personnelle, dont ils sont, au contraire, essentiellement dispensés enverâ les organes publics d'on tel office, sauf la gratitude générale loiijours due à TEtat.
U n'existe, en un mot, d'autro difl'érence entre les deux cas que cello d^me obligation morale à une mission politique.
Depuis que la systématisation directe de la morale universelle a été solennellement ébauchée par le catholicisme, ces principes ont toujours plus ou moins prévalu chez Télile de rflumanité, et les particuliers y ont été regardés comme naturellement tenus de suppléer, selon leurs moyens propres, à rinévitable insulfisance des gouvernements, pour tous les devoirs de pro* lectîon sociale.
Une admirable institution, à la fois publique et privée, qui a profondément concouru à former les moeurs modernes, fut surtout destinée, au moyen âge, à régulariser ce noble protectorat volontaire, d'après un mode adapté au genre d'oppression qui devait caractériser une civiltsalion encore essentîe llement m ili taî re .
La prépoudéraïice finale de la vie industrielle ne doit nullement éteindre cet esprit chevaleresque^ mais lui imprimer graduellement une autre cûnstitution, en harmonie avec la nouvelle nature de Toppressiou habituelle, qui,
PIÏ^CRS JUSTIFICATIVES
cessant de consister surtout eu violences personnelles, se réduit de plus en plus à do simples attentats contre l'existence pécuniaire. (Jette heureuse transfonnatiou spontanée, qui atténue tant le^ ravages dériostiact perséi^uteur, facilite beaucoup leur réparation, à laquelle de pins nombreux organes peuvent :dors concourir sans danger. Un inévitable aflaiblisâomenl pass?»ger de la morale publique, d*après le progrès riaturel d'une traiisiUon anarchique» et une absorption graduelle des attributions spirituelles par Taulorité temporelle, ont habituellement produit, de nos jour:>, Toubli spécial de ces devoirs sociaux. Les nouveaux grands, c'est-à-dire les riches, se sont crus possesseurs, à titre absolu, et dispensés de toute obligation morale pour l'usage journalier de leur fortune. Ils tendent à se décharger de tout protectorat volontaire^ d'une part sur les efïbrts individuels de «diaqne opprimé, d'une autre part sur rinterventioii croissante de la puissance publique. Mais lecours naturel de l'étal révolutionnaire, en développant les principaux inconvénients de l'anarchie mentale et morale, doit faire n^ieux ressortir la nécessité de ranimer, à cet égard, sous des formes convenables, les dispo^^ilions vraiment sociales, soi! dans un pressant inb^TÙt piibhc» soit même pour la propre sécurité de la clnsse prépondérante. Celie-ci se tiouve ainsi spécialement exposée désormais aux dangers croissants dn genre d'aberrations anarchiques qui, sous le nom de (rtmnumismf^ commence à arquérir, dans tout rOccident européen, presque autant qu*en France*, une redoutable consistance systématique; ces désastreuses utopies reroivent de plus en plus une double sanction spontanée, soit dos incontestables abus de la richesse acluetle, soit aussi des préjugés régnants sur la médication exclusivement politique de toutes nos maladies sociales. Un vaste essor volontaire des obligations morales inhérentes à la fortune constitue aujourd'hui, pour les riches, le seul moyen durable d'échapper à de tyranniquos prescriptions politiques, en satisfaisant dignement à ce que renfenno de légitime l'esprit subversif qui pousse graduellement les prolétaires contre les propriétaires. En même temps, une éminento destination générale, profondément liée h ce puissant intérêt de classe, offre naturellement aux grandes fortunes particulières un Buji't déterminé de nohlo protectorat continu pour les travaux philosophiques qui duivont cunstituer enfiti une véritable théorie sociale (iropre à éclairer la situation iA à diriger la réorganisation.
Tendant une génération au moins, ces indispensables travaux ne sauraient trouver d'appui essentiel chez les pouvoirs publics, trop absorbt's par les difîicultés mat^'-riellcâ^ et d'ailleurs involontairement antipathiques à toute rrnuvatiun radicyle des opinions humain* s.
D'une autre part, colle nouvelle philosophie devant, de sa nature, presque autant choquer les préjugés révolutionnaires des populations que les inclinations rétrogrades des gouvernements, son digne essor devra longtenqjs sViccomplir indépcndanuiicnt do toute popularité. C'est donc surtout par de hantes mu ni licences privées que sera d'abord protégée cette grande opération spéculative, quoiqu'elle doive finalement reposer sur les sympathies populaires, et même sur Tassislance officielle.
lUms raccomplissement d'un tel devoir, les riches trouveront d ailleurs le
iïR
VIE d'auguste comtc
doublo avantage spontané d*êbaucher ainsi Porganisation graduelle dfl rimmense prolectoryt volontaire qui constituera enfin leur principal dffteei^ et de dissiper radicalement tes aberralions anarchiques qui menacent leur existence sociale»
Une importante ocrasion sV.st récemment présentée de commencer, p«r un tîxemple dî*cisif, cette indispensable aîUaBce entre la pensée et la richesse, qui doit désormais fournir le principal point d'appui des divers efforls destinés à préparer graduellement îa vraie réorganisation moderne» Quoique le cas me soit personnel, il est trop caractérislique pour que je m'abstienne de Tapprécier
En évitant les ilîusions et. les exagérations propres à la personnalité, il faut savoir dignement surmonter de vicieux scrupules, qui, tendant à écarter les plus lumineux documents, ne peuvent finalement profiter qu'aux divers ennemis de la raison et de T Humanité,
Aux yeux des [dus éminenls peni^eurs de notre temps, mon ouvrage fondamental a posé enfin toutes les bases essentielles d'une véritable philosophie, propre à satisfaire aux principales exigences, soit mentales, soit sociales* de la situation actuelle des f>opulatloDs occidentales. J'ai achevé de constituer irrévocablement la méthode positive, par son extension convenable aux études les pltis difficiles et les plus importantes, en môme temps que j'ai établi le principe direct d'une nouvelle doctrine générale, en découvrant la ioi nécessaire de l'ensemble de révolution humaine. Or, Pentière publication de ce système a coïncidé avec le désastreux accomplissement d'une iniquité personnello, qui, loin d^ofFrir un caractère accidentel, résultait surtout d^uoe inévitable lutte entre le véritahle esprit [thilosophique et le mauvais esprit scientiflque, représentés chacun par son organe actuel le phis prononcé.
Injustement dépouillé tout à coup de la moitié des ressources matérielles indispensables à ma laborieuse existence, j'ai aussitôt trouvé un honorable appui dans la généreuse intervention privée de quelques puissants appréciateurs. En me félicitant d^échapper ainsi à la persécution, je regardais d'ail* leurs ce noble patronage comme destiné surtout à fournir, en ma personne, à tous les vrais philosophes, une première traranlie de sécurité contre la redoutable anîmositô des passions et des préjugés que leurs conciencienx travaux doivent aujourd'hui choquer involontairement. C'est pour mieux assurer cette salutaire intluence générale que je me proposais de donner une convenable publicité à k juste expression de ma reconnaissance particulière.
L'usage de fournir des subsides volontaires aux organes systématiques de nos convictions étant aujourd'hui consacré partout, soit chez le parti rétrograde, soit parmi les diverses fractions du parti révolutionnaire, et sVHen* daut même aux sectes les plus extravagantes, il fallait peu s'étonner que le jiosiiivisme naissant obtînt aussi une minime assistance analogue de quelques sympathies d'élite* Celte active sollicitude m'offrait à la foisune juste récompense des grands travaux déjà accomplis et une heureuse garantie de la paisible exécution de ceux que j'avais annoncés comme propres à la seconde moitié de ma carrière philosophique. Après avoir fondé la nouvelle philo*
PIÈGES JUSTIPICATTVBS
ophie^ il me restait surtout à systémattser directement la doctrine sociale qui doit constiluer son principal caractère et déterminer son ascendant fmaL
Ma prenHôre élaboration ayant rendu irrécusiable la supériorité intellectuelle du positivisrae, je devais désormais établir non moins solidement sa supériorité morale, la plus décisive de toutes, et la seule sérieusement contestable aujourd^tiui. De tels résultats semblaient motiver, en eft'et, chez ces puissants patrons, quelques légers sacrifices en faveur d'un philosophe qui, parvenu seulement à Tàgede la pleine maturité mentale, se montrait capable d'accomplir dignement toutes ses pronjesses.
Envers une élaboration qui, itialgré son origine trançaise, correspondait évidemment à un besoin commun aux cinq grandes nations occidentales, il semblait naturel que cotte protection privée se réalisât d'abord en Angleterre, soit à raison d'une plus forte concentration des richesses, soit surtout d'après une meilleure habitude des libres patronages particuliers. Je devais donc compter que ce noble appui, prévenant toute perturbation de mes travaux, durerait autant que le dam/er qui favail provoqué^ c*es(-à-dire Jusqu'au rétnhlissemfnt d'une position offictt'itf équicfiifnte à celie dont favaifi été violemment privé. L'événement n'ayant pas tardé à démentir un espoir aussi naturel, je dus encore croire que du moins le subside serait assez prolongé pour me permettre d'atteindre sans souffrance l'époque, évidcnmient prochaine, où mes nouveaux etTorts iiersonnels m'auraient fait recouvrer, par de pénibles occupations journalières, au préjudice de ma gronde élaboration, un revenu dont je ne pouvais nae passer. Mais cette attente secondaire ne fut jias moins frustrée que la principale, le secours primitif ayant même été, malgré des sollicitations spéciales, entièrement refusé pour une seconde année, à rétonnement de tous ceux qui, en Angleterre ou en France, avaient eu connaissance de cette affaire.
Ce contraste imprévu entre la noblesse des premières inspirations et la vulgarité des actes ultérieurs tient surtout à cette déplorable absence de vraies convictions qui caractérise, en tous sens, l'époque actuelle» où ne peuvent ainsi surgir que des demi-volontés, n^aboutissant jamais à une pleine réalisation, môme dans les plus simples cas. Un tel avorlement est d'autant plus décisif que le mode le plus convenable fut alors expressément proposé, atin de régulariser désormais la protection initiale, d'une manière également honorable pour moi et pour mes patrons, en donnant ouvertement à cette assistance privée une importante destination publique, quand un éminent pensf^ur (M, Littré] conçût te ]>roJ6t, aisément praticable, d'une Revue positive publiée sous ma direction, et dont le principal appui i>écuniaire proviendrait de l'Angleterre* Le rejet immédiat de cette heureuse proposition, uniquemant motivé sur Tantipathie actuelle des esprits anglais, indique une imperfection de vues, et même de sentiments, qu'on s'étonne de rencontrer aujourd'hui chez les chefs du mouvement britannique. Par cela seul que l'émancipation mentale se trouve profondément comprimée en Angleterre, il semblerait que les libres penseurs dussent y mieux sentir l'importance de posséder ailleurs un digne organe systématique des disposi* tîons philosophiques qu^ls sont obligés do dissimuler journellement. Ce
VIE DAUGtJSTE C0MT8
serait, comme en d'autres temps, utiliser iieiireusement, pour l'évolution an2:laîse, les avantag'es politiques qu<^ l'ensemble du pass*'^ a ménagés à la France, à l^Allemagne, elc, dans une marche, intellectuelle et sociale, commune il tout notre Occident.
Une appréciation aussi sensible ne peut avoir échappé à de tels espriU que sous rinlltionce inaperçue des df'plorables préjugés nationaux qui, en An^deterre, plui^ encore que sur le continent^ font aveuglôment repousser toute entreprise con»;ue et exéculée au dehors.
L'évolution anglaise ne peut plus faire aucun pas capital, si ceux qui veulent la diriger ne renoncent franchement à ces dispositions anti-européennes qui ne pouvaient convenir qu'à rnnlique opposition. En Angleterre, comme ailleuriî, la mOtapbysiqiie nét^alivc a désormais épuisé sa principale eflicacitô politique; le prugrès social n'y peut pluî^ trouver d'issue décisive que par U' positivisme, dont rélaboratîon syslcmatique, directement destinée h une régénération mentalr^ et morale, doit surtout s'accomplir en France, d*après une active eoopèralion de toupies penseurs occidentaux. Tant que le parti prog-ressity jurardera r^on vieil esprit d'isolement britannique, il restera, malgré de vains symplùmes passajïers, de plus en [flus inférieur au parti conservateur qui, du moins, sait partout ^'élev^'r aujourd'hui au-dessus du simple point de vue natioiuiL Ce nVst point satisfaire à cette inévitable condition du concours occidental que de lier les intrigues des agitateurs anglais à celles des brouillons français; il faut dt^sormais beaucoup nniieux pour être vraiment au niveau de la situai ion fondonietitale. Le princifial intérêt social devant aujourd'hui s'attacher |artout à la partie du mouvement qui est commune aux diverses jjopulationîf d'élite, il faut que les esprits anglais s'habituent à seconder régulièrement, par les moyens qui leur sont propres, des opérations évidemment destinées à tout l'Occident -^ mais dont le centre essentiel ne saurait maintenant être brilaiinique. Sans doute, la répulsion empirique éprouvée en Ani^doterre par un iiage projet de revue positive n'empêchera pas sa réalisation, peut-être prochaine, seule apte partout a écarter h la fois les utopies anachiques et les principes rétrogrades. Mais des vues plus larges et des sentiments plus élevés chez les principaux chefs du mouvement anglais eussent beaucoup hâté et accru refllcacité d'une telle înt'^'vention sociale de la nouvelle philosophie.
L'ensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre n*a donc ôlè digne finalement ni du haut intérêt général qui s'y rattachait, ni du noble élan qui semblait d'abord en indiquer une juste apfiréciation.
Uno légitime sollicitude personnelle pourra m'oblîj=ïer à rendre public un toi jugement philosophique, soit dans la préface de mon second grand ouvrage, soit même auparavant, lors d^une seconde édition de mon livre fondamental, afin d'expliquer convenablement les entraves que vont sans diiiite éprouver ainsi mes travaux^ Violemment dépouillé de la moitié d*un revenu qui n'était que suffisant^je ne puis, ni ne veux, à moins d'une insurmontable nécessité, me réduire à l'autre moitié, comme l'attendent peut-être quelquesuns de ceux qui, du sein de l'opulence, prescriraient volontiers aux penseurs de se borner aux trois ou quatre shellings malériellemenl indispensables A
PtéCES JUSTIFICATIVES
leur existence journaîièro. Pendant la première moitié de ma carrière philosophique, j"ai pleinement sêicrifiè ma vie privée à ma vie publique, pour mi*;ux aecamplir ma mission fondamentale* Après avoir dignement payô ma principale dette envers rHumanilé, j'ai arquis le droit do relourner désormais à lYHut iiormnl en faisant concourir mes modestes satisfactions personnelles au meilleur développement de mes fonctions sociales, sans permettre à personne de refiler arbitrairement une telle harmonie inl<>rieure, dont je puis seul conïiaître les vraies conditions (1). Tout mon passé garantît asseï, d^ailleurs, que par là je no inr*riterai jamais, à aucun degré, le blâme philosophique que j'ai dû liaulennuiL lancer sur la déplorable avidité pécuniaire que notre anarcbiqno situation a tant propagée cbez la clas:-?(î ^spéculative. Mais, en continuant a me restreindre aux plus justes convenances privées, sans môme prendre plus de soin de mon avenir matériel * mon oppression actuelle ue me permet de satisfaire à ces légitimes exigences qu'on recourant à do pénibles occupations professionnelles, qui absorberont nécessairement une notable partie du temps que réclame mon ùlaboration philosophique. Ces obstacles ne pourront jamais m*em[M*cber, à moins de mort prématiu'éo, d'achever le grand ouvrage commenc»^ cette aanée, et qui constitue, à toas égards, le principal des quatre traitùs annoncés à la tin de mon livre fondamental comme devant compléter Tensemble de ma mission. Toutefois, cette perturbation matérielli' pourra sensiblement retarder cette première opération ; et mémo, si la [icrsôcution se prolonge trop, elle m'interdira peut-être entièrement les trois autres.
C'est alln d*atténuer d^avance, autant qu'il dépend de moi, ce dernier désastre, que je mn suis récemment attaché à ménager, dans mon ouvrage actuel, un juste accès primitif aux diverses vues incidentes qui s'y présentent comme spécialement propres aux suivants, sans cependant rendre inutile leur élaboration ultérieure, si elïe me reste possible.
Or, on laissant ignorer au public les vrais motifs des diverses infractions Involontaires que peuvent ainsi éprouver de soleiinf^lles promesses, qui n'excédaient ni mes forces, ni mon âge, j'encourrais injustement un blâme que je dois dignement rejeter sur la méchanceté do mes ennemis, la faiblesse de mes chefs, et la tiédeur de mes amis. H ne serait pas inutile, d*ail leurs, à l'éducation morale de riïumanilé, de signaler nettement à la postérité un exemple aussi caracb^rislique du préjudice que pout soulTrir la société par suite de sa honteuse incurie envers les organes spéciaux de ses plus éminents progrès.
G*est donc, à tous égards, un devoir pour moi, si en efTet mes travaux se trouvent ainsi notablement entravés, d'en expliquer hautement les véritables causes, afin qu'une inévitable responsabilité s'attache â qui de droitt en proportion de chaque participation elfective à un tel résultat.
Dans cette indispensable exposition, je serai naturellement amené à com- 'a conduite de mes
pa
patrons angla
frança
(I) Les Jetires de Mill nniii nuiuquifiil, pour bien comprendre et juger ces allu- »ious. Voir dVdleura la 5t«" leUru dAugusle Comte au tn^mc, page^ 40ii-4lo du leur correi^pondance. — H.
VIE D AUGUSTE COMTB
uns et les autres ont d'abord témoigné, par une digne intervention, leur pleine conviction de Piniquitè de la persécution dirigée contre moi, et leur sincère intention d*en prévenir !es danp^ers; mais, des deux parts» la protection a linalenient avorté, faute de persistance de la volonté tutélaire. La faiblesse du gouvernement français, en un cas aussi évident et aussi i^irople, a été justement blâmée en Angleterre, d'après rirrécusable devoir de mes chefs officiels do me garantir d'une injustice qu'ils avaient hautement reconnue; cette obligation se trouvait, d'ailleurs» fortifiée par la considération des services spéciaux que j'avais rendus dans le poste qui m'était ravi» en împri* mant, malgré beaucoup d'entravos, une impulsion qui, de Taveu des juge^ impartiaux ♦ a relevé, en France, renseignement mathématique.
Quand la spoliation fut consommée, rien ne dispensait envers moi d*une digne et prompte réparation, que diverses voies rendaient facile. Sous c«t aspect, comme vous Tavez alors remarqué, mon cher monsieur Mil), le ministre Guizot mérite certainement un blâme particulier, pour n'avoir rien tenté à cet égard, malgré de formelles invitations, quoiqu'il connaisse personnellement, depuit vingt an^, la portée de mes vues et la pureté de mes intentions. Mais si, à ces divers titres, mes protecteurs en Angleterre ont justement accusé la faiblesse de notre gouvernement, eux-mêmes ont finalement ^mcouru, par leur liédeiir, des reproches au moins équivalents; des deux parts se manifeste ce défaut spontané d'énergie et de persistance qui caractérise toujours les demi -volontés actuelles, par suite d'insuffisantes convictions générales. Le gouvernement français n'avait dû voir en moi que le fonctionnaire injustement persécuté, dont il devait défendre rexistence publique; il ne pouvait oÛiciellement considérer mon importance philosophique. Au contraire, c'est surtout comme philosophe que je fus apprécié par mes patrons anglais, qui, ayant reconnu la haute utilité de mes travaux, se crurent moralement obligés d'en empêcher llnterruption. La même con* viction fondamentale, qui fait accueillir le positivisme pour ses êminenle?. propriétés philosophiques et politiques» impose aussi d*in6vitables devoirs envers son élaboration et sa propagation systématiques. Dans une telle solidarité» inhérente à toute véritable théorie générale, la morale positive scro^ par sa nature, plus sévère encore que ne durent l'être la morale théologique et la morale métaphysique, comme tendant à prévenir ou à écarter tous les subterfuges par lesquels ces vagues doctrines laissaient éluder souvent leurs légitimes prescriptions. Si la négligence d'un devoir devient d'autant plus blâmable que son observance était plus facile, la tiédeur de mes protecteurs anglais mérite ici plus de reproches que la faiblesse de mes chefs françaiiî.
L'ariimositô de puissantes coteries scientifiques, appuyées par d'imposants préjugés publics, suscitait à notre gouvernement de graves difficultés spéciales pour me garantir suffisamment. Au contraire, mes opulents patrons d'Angleterre pouvaient aisément neutraliser la persécution organisée contre moi, par la simple concession de quelques légers subsides annuels, si infé* rieurs aux libres sacrifices privés, que les moeurs anglaises déterminent noblement pour tant d'autres destinations publiques, mémo d^une utilité faible ou douteuse.
PtKCEî? JUSTIFICATIVES
Chacun devant âobir ki respoasabilité de tous ses actes volonliiires, j'ai donc acquis le droit de blâmer moralement tous ceux qui, refusant, de diverses manières, leur juste intervention, ont sciemment concouru à laisser un consciencieux philosophe lutter seul contre la détresse et Toppression, de manière à consumer par des fonctions subalternes tant de précieusc^s journées de sa pleine maturité, qui devrait rester consacrée tout entière à une libre élaboration dont Ti m portante n*est plus contestée. L'insuffisance finale de la double protection ébauchée envers moi ne me dispensera jamais de la reconnaissance que je dois, des deux côtés, non seulement aux nobles intentions qui la dictèrent, mais aussi à su première efficacité partielle.
Sa os me garantir de la persécution, la démonstration officielle du gouvernement français m'a heureusement perniis d*éviler alors tout appel au public, en un cas dont Tiniquité se trouvait ainsi solennellement caracléri- 8ÔÛ. En môme temps, la générosité primitive de mes patrons anglais a utilennent retardé (fune année mes divers embarras matériels, de façon à prévenir surtout le dangereui abattement moral où pouvait me jeter une trop brusque perturbation.
M. Auguste Comte, ancieu examinateur pour l'École polytechnique, doit a cette double infiuence une intime gratitude personnelle, qu'il lui sera toujours doux do proclamer; mais l'auteur du Stfstémc tic phiiosophie positive ne pourra se dispenser de signaler convenablement au public impartial un double abandon qui devient aujourd'hui le complice involontaire d*une iniquité notoire.
Diaprés les inquiétudes et les démarches inhérentes à ma position actuelle, sans compter mes corvées journalières et les soins d'une santé récemment troublée, outre mes occupations philosophiques, vous ne serez, j'espère, mon cher monsieur Mill, ni surpris, ni choqué du délai inusité que j'ai apporté celte fois dans notre précieuse correspondance* qui bientôt reprendra, sans doute, son cours et son caractère accoutumés. La nature de cette lettre exceptionnelle me détermine à vous autoriser expressément à la communiquer autant que vous le jugerez convenable, pourvu que ce soit toujours à titre de sim]ile confidence individuelle, m'en rapportant entièrement, pour les choix personnels, à votre cordiale sagesse qui m*a tant servi jusqu'ici.
Tout à vous,
A^^ Comte.
.le suis inquiet de nos amis Austin, dont je ne sais rien depuis leur départ, en avril, [»uur Ciirlsbad, quoiqu'ils m'eussent tous deux promis formelletuent de m*ùcrire. Vu le triste état du mari, ce silence me fait craindre une douloureuse issue. Pourriez-vous m'en donner d'exactes nouvelles, d'après les renseignements directs de leurs divers parents à Londres?
AU
VIE D*AUGgSTE COIfTE
Lettre XLII.
PûtU, le iiïuroredi soir 6 mai l!5i«i»
Mon cher monsi^nir Mill,
Votre dei iiière leltrr me détermine n ne pas insister davanluge, du moins quant à |»rès«'nt, sur un sujet très important sans doute^ et même actuel, mais envers lequel l'expérience m'aïqirend qu'il faut renoucer à tout espoir immédiat d*un suffisant accord entre vous et moL
Le noble essai d'un digne patronage systématique qui fut commencé envers moi en 1844 m'avait conduit à penser que \r moment était venu d^inslituer^ par un premur^r exemple décisif, une sorte de généreuse solidarité entre les [n'-nscurs et les riches, qui pût garantir yiic indispensable liberté philosofshique contre les attentats op|»ressîfs des coteries dominajïtes. Sans un tel but général, je me serais borné, dès le début, à combler les embarras [lassagcrs que me suscite une infùme spoliation, en recourant seuL 'Oient, comme je le fais aujourd'hui, à mes amis personnels. Maù /'rwportitnte gartuttie mcïati' qw je mr suis efforcé cCintrodiitrc à cette ocranon^ quoique vriiiment appropriée niix principaux besoins de notre temps^ n** pouiml Hfiiarelfrment iwoir tPeffiradtè rcetk que par une pleine spontanéité de ses divers coopéra leur s, LY'véîiement nip prouve qite cette condittan foridft mentale riest ptis ttncore assez remplie^ du moins dans le cercle très restreint de mon action immé' diate,,.
Comment te très Jionoralile M. iMorley est-il arrivé à trouver en tout ceci du eh aria ta a is m e ? d ous a vo n s pe i n e à nous i 'e x p liq uer . ,. . ,
Nous aï moTis mieux oLserver iiue €'esl cette irri^prochabie ttiéorie du protectorat public et parlicutier d'orjîanes sociai^x aussi essentiels â ta marctie de ta civUJ&ation que te sont ïes véritables penseurs, et Publication morale où se trouvent ceux qui les apprêt ieut â leur \aleur de les assister ntatériellement au besoin, qui mena (kimle à fifislilution du suljstde sacerdotal positiviste, la seule issue qui pouvait couvejur à sa situation^
lNTEHVENTlU?s DE M. DE lîLAlWlLLE.
En tête des amis auxquels Auffusle Comte dut rerourir dans retle exlréniMé, e esta-dire lorsque MM. Grote, Molesworth et Hankes Currie rencïiicèrenl aiui continuer leur concours, ngurait M. de Blainville, qui ne put d'aiJknirs lu î-uji^me aller bien loin dans cette voie, mais qui III, néaimioins, tout ce qu'il pouvait.
Voici les documents qui étalitissent cette situation.
Lettre de Biainvifle à sXufptsfe Comte,
itO decrmbre iHVS.
Mon cher ami^
Depuis votre dernière yiaîte, et la proposition qui en était le principal motif, i*aî dû chercber à approfondir raa position financière pour le cours
de Tannée 1846 dans laquelle nous allons entrer, et j'ai, à mon grand regret, acquis la certitude que vu les charges assez nombreuses que je me suis déjà imposées, et dont je vous ai fait une énumération succincte, il me serait véritablement impossible de vous procurer encore l,oOO francs, reste de la somme dont vous avez besoin dans le cours de 1846 et que, dans le vif désir de vous obliger, je vous avais dit pouvoir vous prêter.
Veuillez donc bien recevoir mes excuses si je me vois obligé de retirer ma promesse; à cause de l'impossibilité absolue où je me trouverais de la tenir; à moins cependant que mon dessinateur, obtenant enfin les souscriptions qui lui ont été promises, ne me rembourse une partie des sommes que je lui ai avancées pour aider à la publication de mon ouvrage.
Dans ce cas, croyez que je serai charmé de trouver l'occasion de vous donner cette nouvelle marque des sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels j'ai l'honneur d'être
V^olre très humble serviteur, D. de Blainville.
A Monsieur de Blainville^ professeur au Muséum d'histoire naturelle.
Mardi matin (31 décembre 1845).
Mon cher ami.
Votre billet d'hier m'a surpris et affligé. Quand je subis, il y a quinze mois, une inique spoliation, vous daignâtes m' offrir spontanément ^ de la manière la plus cordiale, votre assistance pécuniaire. Sans Paccepter alors, je me montrai disposé, si la nécessité Vcûdgeait ensuite^ à // recourir dans la mesure d^ vos propres moyens. Après avoir longtemps espéré de pouvoir m'en dispenser ^ je me suis trouvé tout récemment obligé (le lundi 22) d'invoquer cette généreuse proposition, en m'adressant d'abord à vous comme à mon plus ancien ami. Vous avez bien voulu, en me remettant cinq cents francs, me permettre de compter formellement, pendant la nouvelle année 48i6, sur le reste des deux mille francs que je venais vous emprunter franchement comme supplément, indispensable mais suffisant, à mes propres ressources actuelles. Cette certitude m'a aussitôt procuré une pleine sécurité pour le temps peu considérable qui doit encore s'écouler jusqu'au rétablissement presque assuré de ma position officielle, ou du moins jusqu'à l'inévitable réalisation des nouveaux moyens que j'institue pour neutraliser la persécution. Une telle marque d'^affection me devenait encore plus précieuse sous Vaspect moral, en soutenant mon courage par la conviction de ii'êlre pas, dans mon injuste détresse, abandonné de tous mes amis. J'étais d'autant plus touché de cette noble conduite que, quoique attendue de votre part, elle contrastait profondément avec celle que venaient de tenir, en Angleterre, d'autres amis, à la vérité bien moins anciens et moins intimes, mais aussi beaucoup plus riches. Ainsi rassuré sur le présent, et d'ailleurs peu inquiet de l'avenir, mon heureuse insouciance philosophique m'avait déjà déterminé à reprendre paisiblement, ces jours derniers, ma grande élabo-
VIE d'auguste comtk
ratioi), pour lui consacrer sans elTorl toutes mus tieures disponihleSi en titilisant mèaie tes délais^ à tout autre égard fâcheux^ que pourrait encore éprouver T essor gradue ï de mes nouvelles ressources. Ce que vous venez de m'apprendre trouble brusquemeut cet équilibre naissant; el le coup est d'autant plus grave que j*é tais loin de le craindre, û^nprcs ffisiurance fùtimlk que vous m^aviez spofitfmément réitérée, hait jours aupamvant^ de ne dérun^ nullemenl viArv posilton fitwncirre par ie prêt successif (pie vous m*accurdie^ Je regrette profondément, pour ^ous autant que pour moi-même, qu'un plus iiiùr examen de cette situation vous ait forcé de rétracter ce qu*uue généreuse injpulsion vous avait entraîné à promettre* Comme la somme ioUik dont vous m'âvîez ainsi crédité pour 1846 m'est strictement nécessaire pendant cette année, je me trouve obligé d'interrompre gravement mes ehers travaux philosophiques, afin de combler cette lacune imprévue par Tinlervenlion de quelques autres amis, qui m'avaient aussi offert d*abord une cordiale assistance. Toutefois, Téventualilé même que vous voulez bien m'indiquer comme susceptible d' empocher le reirait effectif de votre amicale promesse, me décide à me borner à chercher ainsi un secours de mille francs seulement, en continuant à compter sur vous pour un second prêt de cinq cenir francs, à moins d*un nouvel avis spécial. Votre respectueux ami,
A^^ Comte,
Voilà ce qu'un appréciateur d Auguste Comte» gui ne seml>le pas non plus goOter beaucoup la théorie du prolectoral spirituel, a encore moins compris que MM* J. S. Will et Morley, lorsqu'il a écrit (|u'il «* croifail avoir ie droit d'emprunter à tout te monde sans intérêts H à fonds perdus '«; ce qui, dans la vie réelle, porte nu atllre nom.
SU fut otïligé de faire des emprunts, il se considéra toujours comme rigoureuse?ment tenu de les rembourser. D'ailleurs» dans les ilifllcultés si trisle-s ou il iie trouva parfois acculé, Il ne s'adressa à ses amis (ce (]ni n'a jamais passé poor crime) qu'en vue <le ne pas mourir de faim, el non pour jouir ou abuser! Blainville, sans doute, le savait mieux que personne» lui gui, après l'aNoir fenuenienl soutenu dans sa lutte contre rAcadémie et à TÉcole po h technique, lui offrit sa bour.se au moment de sa spolialion.
Ce que nous devons dire encore c'est que Comte, devenu moins gêné, acquitta scrupuleusement les termes arriérés qu'il devait à M. Bazan» son propriétaire: et qulî iûscrivît avec soin sur son testîuneot les sommes qu'il lui avait été impossible de rendre avant de mourir : à M. CapUer, un ami de son pCrc; à ses enfants adoplifs; à AiM. Loncliampt et AudifTrent; et qu'elles forent payées par sa succession.
Nous nous croyons, du reste, obligé a nous excuser hautement, vis-a-iis de la mémoire de ce grand homme, d'être descendu à une pareille justiûcation.
PIÈCES JUSTTFICATIVES ' 457
No SI