‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (volume 2)Chapitre 92 sur 103 · iiS · texte numérisé non relu

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VIK D AUGUSTE COMTE

seurj?, J*étajs Iroublè en arrivant à sa demeure, et ce ne fut pas sans un boLtement de eœur que |c lirai le cordon de souneLLe. Un vieux geeitleinat), en robe de chambre^ avec une cravale noire autour du cou, ouvrit fa f»ortc* Je crus de suite avoir mal compris Tindication du portier,

<i — M. Comte? demandai-je.

— C'est moi, Monsieur, répondit-il ».

Le changement de son aspect m'intimida, et ce fut en b<;?ir>ilaiit quo je me nommai; cette fois ît me tendit la main et me conduisit dans son cabîoel. Là, ii me fut facile de remarquer le profond chan^j^ement qui s'ùtait opéré dans sa physionomie depuis que je ne Tavais vu. Il me rappelait maintt*nai»t une de ces peintures du moyen ùge qui représenlent saint François uni à la pauvreté, U y avait dans ses traits adoucis une tendresse qu^on aurait pu appeler idéale plutôt qu'humaine. A travers ses yeux h demi fermés éclatail une telle bonté d'âme qu^on était tenté de se demander .si elle ne surpassait pas encore son intelligence, a — Je ne vous avais pas reconnu^ dil-jl, en ouvrant un tiroir, mais je pense à vous presque chaque jour. Voyez, j*ai encore votre boite et j'y mets mes cachets (I), ainsi je me souviens souvent de vous. )) Il me parla sans embarras de rhonorable pauvreté à laquelle la dernière révolution l'avait réduit en le privant de son modeste et dernier emploi^ et il m'apprit commefît le généreux sacritice de quelques-uns de ses disciples Tavait dispensé de pourvoir à son existence matérielle. Il m*honora d'une longue conversation dont chaque mot me remplissait d'une nuuvelle admiration* Ce n'était plus ce rigide penseur, régulier et sans passions, comme une mécanique* Il semblait avoir retrouvé sa jeunesse et ajouté quelque chose à 5on être primitif. Mais ce que c*était et comment ce changeiuent s'était produit, c'est c*^ que Jh ne ])Ouvais alors mlmaginer. 11 fit allusion aux relations qui avaient donné cette impulsion à ses sentiments. 11 parla avec enthousiasme des poètes italiens, de Shakespeare, de Milton, dont il avait appris à lire les ouvrages dans les originaux. Et, ô surprise! prenant sur sa cheminée un jietit exemplaire bien usé de Vlmitatton^ il mr dit : «t Je lis quelques pages de ce livre chaque matin. >*

J*avais toujours pensé que sous Ir- masque de froideur dont il se servait les années passées, se cacimit une nature expansive et de chaudes affections. Je vis cette fois qu'un petit keepsake que je lui avais apporté lui plaisait tant, qu'en m^en parlant quelques jours après ses yeux se mouillèrent* J«^ compris qu'au dedans de lui était Tùme la plus aimante, et j'appris, dans un livre qu'il me donna, comment il avait trouvé et perdu raffcctron» rinLi*r mité qu'il avait si longtemps cherchée. Lliisloiredu pur amour auquel il dut le dernier développement de ses sentiments alfectifs est une histoire étrange^ et celle de son héroïne une des plus mélancoliques.

M'"' Clolilde de Vaux était la femme d'un homme dont la mauvaise conduite avait amené une condanmation aux travaux forcés à perpétuité. S'il ne fut pas Toriginal du Maître ^fécole des Mystères de Paris, sa carrière ne fut (^ue Irop semblable à celle si hideusement peinte par le romancier. Cette

(I) Timbrea-poate. — R.

PIÈCR^ ,irSTlFlf:ATJVE:«^

dame unissait à la jeunesse et à un© réputation î^ana tarhn des dispositions poétiques et des talents littéraire?^ de Tordre le plus élevô, Elle vivait dans une mélancolique solitude, ni épùuse ni veuve, dan^ une situation dépourvue d'espérance et incapable d*oubli, quand elle rencontra Augu.-te Comte, l'homme à la morale aufitère et aux manières glaciales, au travers desquelles elle sut bien distinguer cette secrète allraclion dont j'ai parlé plus haut. Leur connaissance se cbangeti bientôt en une amitié qui devint profnptement une passion absorbante, quoique pure. Elle lui ouvrit les trésors de la poésie; elle fut la Béatrice qui, déveloi)[)ant en lui des tré^^ors d^alTection, le guida dans le monde idéal de Shakespeare et de Dunte:

Lc3 plus grandes et le:* plus glorieiiîies choses, sur terre, Soiil souvent Tci^uvre d'uoe faible mflin.

Ce fut une affection trouvée bien tard et bientôt perdue, car cette dame mourut au printemps de sa vie. Mais son influence ne devait pas s'ét<^indro ainsi; son image resta à Auguste Comte comme une vision céleste qui devait Aclairer le reste de »es jours. Dans elle, il i^*imagina avoir entrevu rUuma* niié portée à cette haute perfection qu'il croyait réservée à notre étal fmalil l'unit dans ses prières â sa mère et à une servante qui veilla sur lui jusqu'à ia fin.

Pour lous ceux qui ont connu Augcuste Comte dans ses derniers jours» rien ne peut être plus touchant que tout ce qu'il dit dans la préface de sa Poiitùpte /ifisitive. Les demi-reproches qui! a^ adresse pour son manque de tendresse (jamais il ne manqua au devoir") envers sa mère, sa vênéralion pour sa sainte Clotilde, et son respect pour Pignoranct* sans lumière de sa servante illettrée, offrent une étude psychologique aussi curieuse que louchante.

Dans le commencement de septembre dernier j'allai encore à Paris; aussilôl que je me fus assuré un logement dans ce même quartier studieux où je Tavais connu, je me dirigeai vers la demeure de mon vieux maître.

Ce fui par un soir d'automne que j'entrai sous la sombre porte coehère de la maison. Le portier était assis sur le seuil de sa lof^e, raccommodant de mauvaises chauBsures dans la demi-lumière :

« — C'est ici que M. Comte demeure?

— Oui, monsieur, répondit cet homme sans lever les yeux de son ouvraf^e.

— U est à la maison?

— Il a été enterré cet après-midi, »

Je n*ai jamais reçu un coup plus fort et plus inattendu; son tempiTament et ses habitudes de santé semblaient promettre une longue carrière, et la dernière fois que j*avais causé avec lui, il m'avait parlé de remploi qu'il réservait à sa vieillesse, quand il ne serait plus capable de travail philosophique; car il avait rigoureusement déterminé l'époque a laquelle il cesserait ce qu'il considérait comme son apostolat.

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