I.A RELIGION DE L'ilUMANITr
la prière ainsi régénérée. Jamais, en effet, les trois aspects essentiels de l'existence humaine , ne purent être aussi profondément unis que dans ces nobles épanchements de gratitude et de sympathie, dans ces effusions domestiques, civiques et sociales, dont aucun motif intéressé ne vient souiller la pm'eté. On ne peut demander au nouveau Grand- Être que de nobles progrès spirituels, sans aucun accroissement matériel de richesse ou de puissance, qu'il serait aussi absurde qu'immoral d'attendre de lui. Et, en souhaitant devant l'Humanité de devenir plus tendre, plus vénéi-ant ou plus courageux, chaque croyant fait un pas efficace vers la réalisation d'un pareil désir, l'aveu sincère de son imperfection actuelle étant le premier degré de son amélioration prochaine. Tous les efforts et les vœux subjectifs que le positivisme exprime par la prière, se bornent donc au perfectionnement de l'ordre humain, le plus noble et le plus modifiable de tous; ils n'aspirent qu'à un progrès moral, qui devient le plus souvent réalisable. C'est ainsi que ce culte parvient à s'emparer finalement du domaine sacré réservé jusqu'ici à la grâce surnaturelle. Le dogme de la religion universelle enseigne que les sources réelles de cette moralisation suprême sont en nous; et le culte de l'Humanité nous dispose à nous y abreuver sans cesse! La pratique assidue d'une telle adoration doit donc élever puissamment la nature humaine sans jamais l'amoindrir ou la dégrader. D'après la liaison cérébrale des organes de la pensée avec ceux de l'affection, ou d'après la réaction des sentiments sur les idées, elle développe notre esprit en même temps que notre cœur. Et, de plus, d'après la loi vitale du perfectionnement organique par l'exercice fonctionnel, on conçoit facilement combien la pratique journalière de la prière, du recueillement subjectif et de l'élévation religieuse, tend à améfiorer finalement notre constitution cérébrale et nos facultés spirituelles, en développant, par l'action, ses organes altruistes, et airo-
^* CEUVUE d'auguste COMTE.
phiant, par la désuétude, ses instruments égoïstes. Enfin, le culte positif peut aussi développer directement les attributs de notre intelligence, soit l'expression esthétique constamment utilisée pour son accomplissement privé ou public, soit même la conception scientifique, en perfectionnant la logique universelle, fondée sur l'association continue des signes, des images et des sentiments pour assister la méditation.
Le culte positif se décompose en privé et public, suivant qu'il se rapporte à l'idéalisation de la vie domestique, ou de la vie sociale. Le premier s'adresse à la femme qui, d'à-, prèsla prépondérance spontanée de son altruisme, peutfournir la plus digne personnification objective du Grand-Étre. Le second concerne exclusivement l'Humanité. Mais le culte privé est essentiel, fondamental : il prépare au culte public, comme la vie domestique conduit à la vie sociale, et la famille à l'Humanité : le cœur ne devant pas négliger davantage les degrés élémentaires de l'initiation affective, que l'esprit ne peut dédaigner les moindres échelons de la hiérarchie encyclopédique, pour atteindre aux plus élevés. Le culte est donc pour le cœur, ce que le dogme est à l'esprit, et le régime à l'activité.
■ Le culte privé se décompose lui-même en personnel et domestique, selon qu'il a pour but le perfectionnement individuel, ou l'idéalisation des principaux actes de la vie privée. Le premier degré, ou culte personnel, est caractérisé par l'institution positive des véritables anges gardiens ; cette adoration intime, aussi touchante que salutaire, est empruntée au théologisme, par le positivisme, qui la transforme en lui communiquant sa réalité propre, c'est-à-dire en lui fournissant des objets réels, au lieu de conserver les êtres chimériques dont l'ancienne foi se préoccupait. Le culte des anges gardiens consiste alors dans la glorification journalière des meilleures personnifications par lesquelles chacun peut se représenter familièrement l'ilumanité : et
LA RELIGION DE l'HUMANITÉ. 65
la femme, d'après la supériorité naturelle de son organisation morale, convient spontanément à un tel office. « Toute « l'existence de l'Étre-suprême étant fondée sur l'amour, « qui seul réunit volontairement ses élénaents séparables, « le sexe affectif constitue naturellement son représentant « le plus parfait, en même temps que son principal mice nistre (1) . » Or c'est surtout au sein de la famille que se produit son action bienfaisante, et c'est le milieu domestique qui doit fournir à l'homme ses véritables anges gardiens. La mère, l'épouse et la fille, excitant respectivement en lui, par une inévitable réciprocité d'affection, la vénération, l'attachement et la bonté, l'adoration intime de ces agents familiers de son perfectionnement et de son bonheur, devient la base légitime d'un culte secret, aussi inévitable qu'indispensable. Du reste, autour de ces types prépondérants qui, comme anges ou patrons, comme protecteurs et comme modèles, servent à diriger l'essor continu de notre amour, successivement attiré par eux vers le passé, le présent, et l'avenb, de manière à embrasser tous les aspects et tous les éléments de la vie sociale, peuvent se grouper tous les êtres dont le souvenir ne doit point s'effacer de nos cœurs. Au culte de la mère vient s'associer celui du père, ou du maître; au culte de l'épouse, celui du frère, de l'ami, du compagnon ; au culte de la fille, celui du fils, du disciple, ou du serviteur. En un mot, un souvenir sympathique peut concentrer respectivement tous les dignes objets de nos affections privées autour des trois types fondamentaux qui nous rattachent sans cesse au passé par la vénération, ou amour des supérieurs, au présent par rattachement, ou amour entre égaux, et à l'avenir par la bonté, ou amour des supérieurs pour les inférieurs.
La prière est le mode essentiel par lequel s'effectue ce
(1 ) Catéchisme posilivisie, paye 184.
CEÙVRE d'auguste COMTE.
culte quotidien. Notre adoration exprimant toujours un amour motivé, et développé d'après une reconnaissance croissante, chaque prière, privée ou publique, offre nécessairement deux parties : l'une passive, qui consiste dans la commémoration des motifs d'affection et l'autre, nécessairement active, qui résulte de l'effusion que provoque en nous cette récapitulation intime, et de l'évocation finalede l'image chérie. La prière positiviste, toujours pratiquée dans l'attitude normale de la vénération, doit être renouvelée trois fois le jour, avec une durée variable : au lever, elle nous prépare par une digne invocation des types les plus propres â réveiller notre affection, au bon emploi de nos forces, à l'usage altruiste de notre travail journalier. Au coucher, elle exprime la gratitude que nous devons à cette secrète protection morale, et prolonge pendant le sommeil son influence salutaire, en écartant de nous les images perturbatrices. Dans le milieu du jour, la prière nous dégage momentanément des préoccupations théoriques ou pratiques, pour ranimer l'influence affective dont elles tendent à nous écarter. Tel est l'ensemble de pratiques religieuses élémentaires que le culte positif institue pour provoquer en nous l'essor sympathique initial le plus simple, mais le plus intense, et qui seul peut nous permettre d'éprouver réellement des sentiments sociaux plus élevés.
Quant au culte domestique, il consiste essentiellement dans la consécration que la religion finale établit pour chacune des phases successives de l'existence privée, afin de la rattacher à la vie publique. Il offre donc autant de confirmations spirituelles que cette existence présente d'actes fondamentaux : d'où l'institution de neuf sacremenls sociaux. Le sacerdoce positif, comme tous ceux qui l'ont précédé, consacre d'abord, mais au nom de l'Humanité, la naissance de chaque enfant présenté par les sectateurs du nouveau culte. Il reçoit des parents, naturels et artificiels ou supplémentaires (parrain et marraine) , l'engagement
LX RELIGION DK l'iIUMANITÉ.
solennel de préparer convenablement le rejeton naissant au service du Grand-Étre, et fixe leur promesse par un contrat religieux ; c'est le sacrement àela présentation. Viennent ensuite ceux de Vinitialion et de Vadmission qui, à un intervalle de sept années chacun, consacrent respectivement, pour le jeune positiviste, le passage de l'éducation spontanée donnée par la mère à l'éducation systématique fournie par le sacerdoce , et plus tard, sa participation réelle à la vie pratique, auservice de l'Humanité, d'après la préparation générale et professionnelle qu'il a précédemment reçue. Le quatrième sacrement est celui de la destination, qui fixe religieusement, vers l'âge de vingt-Imit ans, le choix définitif de la profession, théorique ou pratique, qu'embrasse chaque citoyen : « Le culte ancien n'en offrait l'ébauche qu'envers les plus hautes fonctions, par l'ordination des prêtres et le sacre des rois. Mais la religion positive doit toujours instituer socialement toutes les professions utiles, sans distinction de publiques ou privées (1), » Enfin, le principal sacrement social, celui du mariage, qui ne peut être conféré avant l'âge indiqué pour le précédent, ni avant ce sacrement lui-même, en rattachant fortement cette institution domestique à la vie publique, dont elle forme la base essentielle, lui confère son dernier perfectionnement. Non -seulement le culte positif consacre à jamais la monogamie catholique, mais il la complète par l'institution vraiment auguste du veuvage éternel, qui épure et consolide directement le lien conjugal, en satisfaisant aux aspirations spontanées des meilleurs époux de tous les temps, quant à la perpétuité de cette association fondamentale. Chaque couple positiviste, pour obtenir la consécration religieuse de son union civile, toujours obligatoire, indépendante, et préalable, doit prendre librement l'engagement moral de
(1) Catéchisme positiviste, page 196.
(HiUVRE d'aLGUSTE COMTE.
ne former aucun autre lien postérieur. L'époux, ou l'épouse, devenu veuf après un tel serment, doit le rester absolument et volontairement toute sa vie, sans qu'aucune puissance temporelle vienne l'y contraindre. On comprend la supériorité morale d'une telle institution, son efficacité dooiestique et même civique, son heureuse influence personnelle, pour développer dans toute sa pureté et son étendue le culte subjectif dont dépend le progrès moral, pour chacun de nous. Les autres sacrements sociaux, qui suivent ordinairement le mariage, comme les précédents y préparent, sont successivement : le sacrement de la malurité, qui conflrme l'homme, à quarante-deux ans, dans la plénitude de son développement organique et social, et qui lui rappelle que le temps est venu de sa plus grande efficacité publique, comme de son entière responsabilité personnelle ; celui de la relraile, après lequel chaque agent humain, en cessant, à soixante ans, sa participation active au service commun, pour ne plus exercer dans la société que l'influence consultative, inaugure cette importante action, en indiquant publiquement le choix de son successeur, dès lors soumis au contrôle sacerdotal et populaire; celui de la, transformation, par lequel le sacerdoce associant, au lit des mourants, les regrets de la société aux larmes de la famille, cherche à obtenir d'eux les réparations désirables etpossibles, et adoucit Je moment suprême en faisant espérer, sans jamais la promettre cependant, la perpétuité subjective qui est la récompense finale de toute carrière honorable. Enfin, le dernier sacrement social est celui de Y incorporation : « Sept u ans après la mort, quand toutes les passions perturban trices sont assez éteintes, sans que les meilleurs docu- <c ments spéciaux soient déjà perdus, un jugement solen- « nel, dont la sociocratie emprunte le germe à la théocratie, « vient irrévocablement fixer le soit de chacun. Le sacer- « doce ayant prononcé l'incorporation, il préside au pom- « peux transport des restes sanctifiés, qui, jusqu'alors dé-
LA RELIGION DE l'uUMANITÉ. 69
«posés au champ civique, viennent occuper leur place « éternelle dans le bois sacré qui entoure le temple de « l'Humanité. Chaque tombe s'y trouve ornée d'une simple « inscription, d'un buste, ou d'une statue, suivant le de- « gré de la glprification obtenue.
« Quant aux cas exceptionnels d'indignité caractérisée, « la flétrissure se manifeste en transportant convenable- « ment le funeste fardeau au désert des réprouvés, parmi « les suppliciés, les suicidés, et les duellistes (1) . »
Il convient de rappeler aussi que les sacrements sociaux, d'ailleurs subordonnés aux actes civils correspondants, doivent toujours demeurer légalement facultatifs, et qu'ils n'imposent jamais qu'un devoir moral , démontré par l'éducation et sanctionné par l'opinion, mais dépourvu de toute coercition temporelle.
Voilà comment le culte domestique , en rattachant noblement la vie privée à la vie publique , et en développant des sentiments civiques plus élevés et plus étendus que nos affections personnelles , nous prépare plus directement à l'adoration finale de l'Humanité.
L'objet de ce dernier culte, comme des deux précédents, est de nous faire mieux comprendre et mieux accomplir l'existence correspondante.
Cette idéalisation générale se trouve du reste préparée par l'institution du Calendrier positiviste (2), qui établit une sorte de culte concret du Grand-Être par la commémoration quotidienne des principaux types ayant concouru à l'évolution humaine et dont la glorification systématique nous dispose admirablement, d'esprit et de cœur, à concevoir enfin la suprême existence.
(1) Catéchisme positiviste, p. 201.
(2) Voir aux Pièces justificatives , n" 10, la 8° édition de ce calendrier.
OEUVRE p'AUquSTï; COMTE.
^^e culte public idéalise d'abord les liens fondamentaux qui constituent l'existence sociale, savoir : VHimanité, le Mariage, la Palernité, la Filiaiion, la Fralerniié et la Domesticité; puis, les préparations essentielles qu'elle exige : le Fétichisme, le Polythéisme et le Mçnothéisme; enfin, les fonctions normales dont elle se compose ; la,'Fenw\e, ou la providence morale, le Sacerdoce, ou la providence intellectuelle, le Palriciat, ou la providence matérielle, le Prolétariat, ou la providence gé^érale,
1,0 tableau soçiolâtrique ci-contre (B), que nous empruntons au Système de politique positive, pourra, défaut d'explications plus étendues qui nous sont interdites par les limites de cette notice , donner une idée de l'ensemble de cette adoration abstraite dont on trouvera tous les détails dans l'ouvrage que nous venons d'indiquer.
Toutefois , je dois ajouter qu'à ce degré le culte positif reste encore trop analytique. Pour devenir usuel , directement accessible et entièrement conforme à sa destination synthétique, il devait condenser la conception positive du Monde et de l'Homme dans une pensée assez vaste pour résumer l'ensemble de l'ordre universel.
Ce résultat essentiel , sans lequel la religion démontrable aurait manqué d'unité, a été définitivement obtenu par son fondateur, d'après deux institutions philosophiques de la plus haute portée : la combinaison systématique de l'esprit fétichique avec la raison positive , et l'emploi rationnel de l'utopie substituée au mystère, dans l'état définitif de la religion.
Si l'harmonie humaine exige une puissanpe extérieure et une allèction intérieure capables de subordonner tou^e personnalité, cette f)uissance, pour être facilement reconnue, doit occuper un siège précis, tandis que l'aflèction qui prépare et maintient son empire, exige un objet unique, auquel elle puisse directement s'attacher. Pour aiteindre à ce but,
L'imour pour principe,
[Bl l'Of''"» t""
il I« Progrei pour tut.
TABLEAU SOCIOLATRIQUE
j<souA»r tu 81 rins abmdilus l'adoration universelle de rillIMAHITÉ.
TiTra ponr lutrnl.
(La ramilla, Il l'ilri» . l'Unniiiiitt. )
il" Jour de l'année. . Fête synthétique du Grand-Être. ( religieuse.
Fêtes hebdomadaires j historique, de l'Union sociale j nationale.
( communale.
complet.
I chaste. I inégal, subjectif.
complète .
2"" Mois. LE Mabiage
3°'" Mois. LA Paternité . .
Ù""» Mois. LA FiLIATIO». . .
S"" Mois. LA Fraternité .
6°'* Mois. LA Domesticité.
T" Mois. LE FÉTICmgMB.
8*°* Mois LE Polythéisme.
Mois. LE MONOTHÉISIIIE.
10"" Mois. LA FEnniE. . .
TroiUence norale.
IH""' Mois. LE Sacerdoce. .
PrOTidence inlellocwsllo.
Mois. LE Patriciat . .
TroTidenee niUrItlIt.
•tJeraltrMois. LE PROLÉTARIAT ProTidtDcg lénériit.
incomplète.
I naturelle.
■ ( artificielle.
I spirituelle.
• \ temporelle.
Mêmes subdivisions.
Idem.
permanente... l^oSte.
ire ... . Mime subdivision.
I spontané . . .
I systématique .
{conservateur .
intellectuel . .
(Salamine.) social
théocratique .
I catholique
I islamique. . .
(Lèpante.)
métaphysique.
[ mère.
I épouse.
I fllle.
f nomade. (Fêle des Animaux.) • \ sédentaire. (Fête du Feu.)
I sacerdotal. Œête du Soleil.) ■ j militaire. {Fête du Fer.) . (Fête des Castes.)
i esthétique. (Hotnère, Eschyle, Phidias.) I Thalès, Pythagore, Aristote, théorique. Hippocrate, Archimide, \ Apollonius, Hipparque.
. (^Scipion, César, Trajan.) . (Abraham, Moise, Salomon.) (^Saint Paul.) (Charlemagne.) (Alfred.) (Hildebrand.) iGodefroi.) (Saint Bernard.)
(Mahomet.)
(Dante.) (Descartes.) (Frédéric.)
( incomplet. .
) préparatoire
I définitif. . .
Jour complémentaire Jour bissextile
(Fite de l'Art.) (Fête de la science.) secondaire, .principal. (Fête des Vieillards.) (banque. (Fête des Chevaliers.) ) commerce.
■ J fabrication.
' agriculture.
/actif. (Fête des Inventeurs : Guttemberg, Colomb, Vaucanson,
\ Watt, Montgolfter.)
< affectif.
I contemplatif.
V passif. (Saint François d'Assise.)
Fête universelle de.s Morts.
Fête générale des Saintes Femmes.
Paris. — Imprimé par E.Thunot etC", me Racine, 26. ( Page 70.) '
LA REUGtON DE l/lIUMANlTÉ.
le génie positif a dû systématiser d'abord les dispositions fondamentales de l'esprit humain à regarder tous les êtres comme doués de vie et combiner cette inspiration spontanée avec les résultats définitifs de l'investigation scientifique. Dès lors, les éléments de l'ordre général, atmosphère, astres, terre, végétalité, animalité, et l'Humanité elle-même, ont été considérés comme formant un immense tout, concourant, à des degrés divers, à l'œuvre du perfectionnement universel. Mais en reprenant ainsi les principales tendances du fétichisme, et en les rectifiant, d'après les données fondamentales du positivisme, la sagesse religieuse a pris soind'en fixer rigoureusement l'emploi, afin que l'on ne puisse les considérer jamais que comme de simples artifices logiques, comme des procédés purement subjectifs, principalement destinés à développer en nous la bienveillance générale. Elle a donc pu , sans aucun danger théorique, rendre à la matière l'activité réelle que lui avait reconnue notre première mentalité, et que lui avait enlevée injustement, quoique nécessairement, la transition théologico-métaphysique, et considérer l'action cosmologique comme sympathique à notre égard, sans lui accorder toutefois l'intelligence que lui attribuait la raison fétichique en la confondant avec la vie elle-même. Dès lors, l'ensemble de notre monde est représenté par l'idéalisation positive, comme tendant spontanément, quoique aveuglément, à l'accomplissement de nos destinées, ce qui nous place envers lui dans une disposition générale de gratitude et d'affection dont la réaction intime, théorique ou pratique, ne saurait être indifl'érente pour faire prévaloir chez nous faltruisme sur l'égoïsme, l'humanité sur l'animalité. L'ordre universel est donc enfin conçu d'après la succession hiérarchique de l'Espace, considéré comme le siège passif et aveugle, mais sympathique, de tous les attributs matériels; puis de la Terre, théâtre actif et bienveillant dont le concours volontaire, quoique aveugle, est toujours indis-
^ CCCVRE D'auGDSTE COMTE.
pensable à la suprême existence, qui ne saurait se maintenir contre son entière hostilité; enfin, de l'Humanité, chez qui, seule, l'intelligence assiste le sentiment, pour diriger l'activité vers un but reconnu et désiré.
Le culte public vénère donc, au premier rang de la Trinité positive qui forme l'objet éternel et définitif de sa plus haute adoration, le Grand-Être, qui domine immédiatement l'ordre universel et dirige son perfectionnement continu, puis, le Grand Fétiche ou la Terre, mère nourricière de tout ce qui vit, soutien de tout ce qui est ; enfin, le Grand- Milieu ou l'espace, qui se trouve aussi indispensable au maintien de l'ordre général qu'à sa conception systématique (1).
L'Humanité étant l'élément prépondérant de la Trinité positive, qu'elle explique et gouverne en se conformant à ses lois, peut et doit donc être directement reconnue par tous, comme la seule puissance réelle à qui chacun doit se subordonner. Son idéalisation définitive, la concentration personnelle qui va l'olTrir comme un objet unique à l'affection religieuse ou universelle, est suffisamment déterminée par la nature constamment bienveillante de son action réfléchie. D'après la concordance spontanée qui existe entre cette suprême existence et la véritable nature féminine, où l'attribut fondamental, l'amour, se trouve également prépondérant, le Grand-Être doit être symbolisé et habituellement représenté sous la figure de la Femme portant son jeune fils entre ses bras : personnification touchante et juste qui exprime à la fois la prééminence normale et la sainte tutelle qu'elle exerce constamment envers chacun de nous. Or cette idéalisation dernière a reçu du génie sacerdotal
(1) Voir pour les déTCloppements qui sont nécessaires pour saisir convenablement cette trop courte indication, la mémorable introduction du 1" volume de la Synthèse subjective, et le c. XII de la 2* partie de cette notice.
t\ RELIGION DE l'iUIMANITK. ^3
le perfectionnement final qui pouvait seul conférer réel en.ent à la nature féminine le privilège de cette représentation sacrée, en la purgeant subjectivement dune grave imperfection naturelle : je veux parler de la noble utopie aui en concevant la femme comme pouvant être délivrée, Lv l'amélioration systématique de l'ordre humain , des J,écessités inférieures attachées à son indispensable fonction reproductrice, la rapproche, autant que le permet la realité de la grande existence qu'elle doit représenter, pour la placer finalement, comme un être intermédiaire, entre l'homme dont elle est la providence morale et 1 Humanité, qu'elle doit par cela même lui faire mieux comprendre et surtout mieux aimer. .
Sans qu'on doive se préoccuper jamais de la réalisation d'une telle espérance, il faut apprécier surtout son importance morale et son efficacité dogmatique. Sous le premier aspect, sa valeur est immense, puisqu'elle concentre tous les efforts religieux vers un progrès décisif et qui améliorerait profondément notre constitution cérébrale en la purgeant du plus perturbateur et du plus funeste de nos penchants égoïstes ; puisqu'elle aspire au plus noble perfectionnement de l'ordre à la fois le plus important, le plus élevé et le plus modifiable. Sous le second point de vue, elle résume complètement le culte, par conséquent le dogme et le régime qu'il idéalise, et la religion positive elle-même, comme le mystère eucharistique symboHsait à lui seul la dernière synthèse provisoire. Elle caractérise donc la systématisation finale et lui assure son entière unité, en faisant concourir tous ses éléments vers un idéal moral qui en résume chaque aspect.
Voilà comment le positivisme, après un renouvellement total delà pensée, de l'affection et de l'activité humaines, reprend la tradition rompue, et comment il rétablit la continuité de l'action religieuse indispensable à la conservation et au développement de la société. Il n'est donc bien , malgré
ŒUVRE DAUGUSTE COMTE.
des différénces fondamentales et indispensables, que la religion elle-même, intellectuellement et moralement régénérée, venant ressaisir, après des siècles d'efforts nécessités par cette auguste transformation, le gouvernement spirituel de 1 Humanité.
En résumé, le culte positif est une idéalisation continue de la vie humaine, une culture permanente de la sociabilité. Du berceau jusqu'à la tombe il développe notre altrmsme; il nous offre une conception meilleure et plus synthétique du Grand-Étre qui nous domine-, il nous ouvre es voies d'une activité subjective plus élevée que celle de la Vie réelle. Mais l'inaltérable vérité de son objet l'empêche d'égarer jamais notre amourdans les écarts d'un mvsticisme stérile; et s'il développe notre tendresse, notre pureté, notre énergie, c'est pour nous rendre plus courageux et plus dévoués dans la famille, dans la cité, dans la patrie, dans l'Église, envers l'Humanité! Il constitue donc, en réalité, la partie fondamentale de la religion nouvelle, dont il épure et grandit tous les aspects, dont il manifeste les plus sublimes tendances, et qu'il peut le mieux
c.îi.ra.r.tÂvïnm'
Le régime institue directement les règles générales qui doivent présider aux actes humains ou diriger la conduite individuelle et sociale. Or le dogme démontre que la véritable destinée de l'homme consiste à vivre pour autrai; le culte fournit les moyens les plus propres à obtenir un 'tel résultat en développant les sentiments qui lui sont indispensables; le régime doit donc s'efforcer de faire prévaloir dans la vie pratique cette sociabilité qui est le principe de l'harmonie universelle. Mais, à cet égard, la religion n'in-
LA UEI.IOION DE l'humanité.
tervient qu'envers lus dispositions générales de l'organisation sociale, pour apprécier ses diverses fonctions el les rallier à l'ensemble, en abandonnant au gouvernement proprement dit tout ce qui concerne l'exécution.
Pour bien comprendre un tel office , il est essentiel de distinguer dans l'existence pratique, qui toujour^ a pour but le progrès , deux sortes de perfectionnement , l'un exté^ rieur et l'autre humain. Quoique tous deux se rapportent à nous , le premier ne concerne que notre situation , tandis que le second regarde notre propre nature. Or, cette situation ne comprenant que les conditions vitales et surtout cosmologiques dans lesquelles nous sommes placés, l'action qui s'occupe de les améliorer est qualifiée de matérielle ; tandis que celle qui a en vue le perfectionnement de notre nature est considérée comme étant surtout morale. D'où la division fondamentale du domaine pratique en matériel, qui reste au gouvernement , et en moral , qui revient au sacerdoce , et la séparation des forces sociales vouées au perfectionnement universel, en pouvoir pratique et pouvoir théorique. Quoique le premier soit seul prépondérant, le second lui est cependant supérieur, d'après la prééminence du progrès moral sur l'amélioration physique.
Le perfectionnement direct et spécial de l'ordre extérieur constitue donc le domaine propre de la politique ou de l'industrie considérée comme action de l'homme sur sa planète, en vue de l'améliorer. Car l'activité humaine étant désormais vouée au service du Grand- Être, elle se trouve p^ir cela même détournée de toute destination militaire ou destructrice. Dès lors, le pouvoir pratique s'organise d'après les convenances naturelles des travaux qu'il accomplit, en restant toujours strictement limité à l'exploitation de l'ordre matériel. Spontanément représenté dans la famille par la prépondérance du père , il surgit également des nécessités de l'action collective, dans la cité, qui n'est que l'association politique des familles pour la satisfaction des besoin
'^^ OEUVRE d'auguste COMTE.
matériels. Ce qui suffit pour consacrer ce principe fondamental : // ri y a pas de socièlé sans gouvernement; car l'organisation hiérarchique de la cité pour assurer par la guerre ou par l'industrie la conservation et le développement de tous ses habitants, étant un fait aussi spontané qu'universel, représente une des conditions d'existence les plus fondamentales de l'Humanité, une loi de l'ordre humain.
Quant au pouvoir théorique , il ne participe au nouveau régime politique qu'indirectement : en assurant le progrès spirituel des agents, et par la connaissance complète (qu'il possède seul) de toutes les lois essentielles de l'ordre extérieur, dont la notion sert de base à l'action pratique, sans la dispenser d'études spéciales. Le pouvoir pratique, qui n'aspire qu'à diriger le présent, méconnaît le plus souvent les indications du passé et les nécessités de l'avenir. C'est pourquoi il a besoin de voir confirmer son autorité, si souvent en butte à d'envieuses contestations, par une puissance plus élevée que la sienne et généralement respectée. Cette autorité supérieure est celle des ministres de Dieu, sous le régime provisoire, et des ministres du l'Humanité, dans le régime définitif. Quant au double titre du sacerdoce pour consacrer tous les pouvoirs humains, il ne saurait être douteux, puisque seul, comme interprète et organe direct du Grand-Être , il peut à la fois instituer la liaison du présent avec le passé et l'avenir, tout en éclairant son action. Ce qui établit ce second axiome politique : il n'y a pas de société sans sacerdoce. Indispensable à tous pour l'éducation et le conseil, le pouvoir théorique est par cela même seul capable de consacrer les gouvernants , pour les faire accepter, et de protéger les gouvernés en refusant aux premiers, s'ils sont indignes, la consécration qui leur est nécessaire. Il est, dans la société, le modérateur normal de la vie publique, comme la femme, dans la famille, est celui de la vie privée. On peut donc justement le qualifier de pouvoir spirituel, puisqu'il cherche à discipliner les volontés
LA RELIGION DE l'IIUMANITÉ. 77
en agissant sur les sentiments et sur les idées, par persuasion et par conviction, sans jamais recourir à aucune action coercitive ; tandis que le pouvoir pratique, qui ne règle que les actes et qui impose ses décisions par la force, comporte la qualification de matériel. De plus, le pouvoir théorique parlant au nom du passé et de l'avenir, et mamtenant la continuité humaine, peut encore être qualifié d'éternel; tandis que le pouvoir pratique, qui ne s'applique qu'au présent, et qui ne concerne que la solidarité, prend le titre de temporel. Enfin, le premier est universel et le second purement local.
La fonction principale du sacerdoce, dans le régime positif, est l'éducation systématique, c'est-à-dire l'enseignement public et universel du dogme de la religion démontrée. Dans l'état final, l'éducation se décompose en deux phases distinctes : la première, nécessairement spontanée, s'accomplit au sein de la famille exclusivement , sous l'assistance prépondérante de la mère. Elle est surtout affective ou morale, principalement destinée à la culture de l'altruisme, sans négliger le progrès intellectuel ni surtout le développement physique. Dans cette première période, la culture mentale principalement esthétique et toujours subordonnée à l'essor affectif, reste nécessairement empirique ; la mère transmet à l'enfant, sur le monde et sur l'homme, tous les renseignements concrets, toutes les notions vulgaires indispensables pour aborder plus tard l'instruction dogmatique, pour laquelle l'initiation intellectuelle de l'enfant est confiée au sacerdoce. De quatorze à vingt et un ans, sans quitter la famille, il doit recevoir dans le temple de l'Humanité l'enseignement abstrait qui l'initie systématiquement à la connaissance de l'ordre universel. Cette instruction proprement dite, qui caractérise la seconde phase de l'éducation positive, résulte essentiellement de l'étude de la hiérarchie encyclopédicpie formée par les sept sciences fondamentales ou de l'exposition du dogme de la religion
OEUVRE U' AUGUSTE COMTE
démontable, précédée par celle des lois générales de la philosophe première; elle s'élève donc graduellement de la mathématique à la morale, qui rappelle et concentre toutes les méditations sur la conception finale du Grand-Étre
L'enseignement positif est complet et universel, c'est-àdire que chaque membre du sacerdoce, ou plutôt chaque prêtre de 1 Humanité, conduit progressivement le même auditoire par les sept degrés de l'initiation théorique, et que ses leçons, toujours facultatives et gratuites, som professées sans distinction de sexe ni de condition. Les femmes devant élever les hommes et pratiquer comme eux la religion démontrée, ont autant besoin de la connaître; et c'est aux prolétaires, privés des moyens d'acquérir autrement l'instruction, qu'un tel enseignement est surtout destiné. Il ne comporte donc de différences secondaires qu'envers chaque sexe, qui subit séparément son initiation.
Cette éducation, qui consiste dans l'apprentissage de la doctrine générale sur laquelle doit reposer la conduite privée et publique, est donc bien réellement la fonction principale du nouveau sacerdoce, non-seulement d'après sa destination propre qui est de transmettre et propager la foi positive, mais aussi parce qu'elle pose les bases de sou influence personnelle, domestique ou sociale. Tous les autres attributs, la prédication, le conseil, l'arbitrage, la consécration, le jugement, etc., dépendent en effet uniquement de l'autorité que lui confèrent ses lumières ou sa sagesse, ainsi que de l'ascendant inévitable que lui a conquis l'enseignement d'une doctrine unanimement reconnue comme devant régler l'existence humaine.
Dans sa période spontanée, comme dans sa phase systématique, l'éducation positive enseigne à vivre pour autrui, afin de vivre plus tard par autrui et dans autrui. C'est surtout au nom de ce principe général que le sacerdoce établit pendant l'initiation religieuse, et qu'il doit s'eftbrcer de faire respecter pendant tout le reste de la vie, qu'il peut
LA UELIGION DE l'UCMANITÉ.
influer sur la conduite publique. Mais il a d'autres moyens encore pour maintenir dans le devoir et réprimer les déviations ; c'est d'abord l'admonestation personnelle, secrète, qu'il adresse au transgresseur de la morale positive, puis l'appel à l'opinion publique. Ici, le sacerdoce fait ses représentations au coupable, en présence de sa famille d'abord, et l'engage à modifier sa conduite : c'est l'admonestation domestique. S'il persiste, un blâme public peut lui être infligé ; et s'il persévère dans le mal après cette remontrance et cet avertissement solennels, la répression religieuse doit aller jusqu'à prononcer l'excommunication sociale, d'ailleurs temporaire ou perpétuelle, suivant les cas. Du reste, l'approbation du public, l'assentiment de l'opinion, constituent la seule sanction de cette grave intervention du sacerdoce.
L'action matérielle,- coercitive, appartient exclusivement au pouvoir temporel qui, par la législation proprement dite, influe sur les actes et punit les délits ou les crimes. L'emprisonnement, l'amende, la confiscation partielle ou totale et la mort juridique, constituent ses moyens d'agir. Mais quoique cette intervention temporelle doive toujours rester nécessaire, il est permis d'espérer que l'action spirituelle, d'après le progrès intellectuel et moral qu'elle s'efforcera sans cesse de réaliser, deviendra de plus en plus puissante pour diminuer les infractions, et que les délits et les crimes décroissant progressivement, la fréquence et la rigueur des châtiments iront aussi en s' atténuant.
Dans un tel régime, le sacerdoce doit donc renoncer,, non-seulement à la domination temporelle, mais même à la richesse. Chaque aspirant aux fonctions théoriques prend cet engagement solennel en recevant le sacrement de la destination. Les prêtres de l'Humanité ne possèdent donc et n'héritent point, fût-ce même de leur propre famille : et de plus, il leur est interdit de tirer aucun profit de leurs travaux quelconques, de leurs leçons ou de leurs livres.
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Leur service est entièrement gratuit; c'est pourquoi la classe contemplative doit être nourrie, matériellement soutenue, par la classe active. Ce qui a lieu d'abord au moyen de libres subsides volontairement fournis par les premiers adhérents, et plus tard par l'indemnité pécuniaire régulièrement prélevée sur le trésor public, quand la foi devient unanime. Le sacerdoce ne peut donc posséder en propre, individuellement ou collectivement, ni terres, ni maisons, ni rentes, etc.; devant toujours se borner à conseiller, il ne doit jamais pouvoir commander, même par la seule influence de la richesse, et en dehors de toute action politique.
L'unité indispensable à l'action spirituelle, éternelle et universelle, chargée par conséquent de maintenir la continuité et la solidarité humaines, dépend du groupement hiérarchique de ses organes naturels ou de la constitution propre à la classe sacerdotale. L'ensemble des fonctionnaires théoriques, faisant partie du sacerdoce à des degrés divers, comme aspirants, vicaires, ou prêtres consacrés, est constamment et intimement relié, dii'igé, par un organe unique, par un chef suprême, le Grand-Prêtre de l'Humanité, dont le siège éternel est Paris, métropole future de l'Occident régénéré, et qui sera plus tard le centre spirituel de notre Terre. A ce fonctionnaire auguste appartient le gouvernement du clergé positif, et la direction générale du ralliement humain.
Le régime positif se décompose comme le culte, en privé et public, suivant qu'il concerne l'existence individuelle ou sociale. Le régime privé institue les règles de la conduite personnelle et de la vie domestique. La première, au lieu de rester égoïste, comme sous le régime théologique ou métaphysique, doit devenir pleinement altruiste, d'après la règle fondamentale qui prescrit la subordination constante et générale de la personnalité à la sociabilité. Tout en nous appartient à l'Humanité, tout nous vient d'elle : la vie, la fortune, les talents, l'instruction, la tendresse,