DEUXIÈME PARTIE
— « Vivre pour autrui, n
— « Vivre au grand jour. »
Je vais essayer, dans cette seconde partie , de retracer les principaux aspects de la vie du fondateur du positivisme. Comme bien on le pense, la grande existence qui s'est consacrée à l'installation de la religion de l'Humanité fut toute de travail et de dévouement. J'en fournirai les preuves, et je ferai connaître en même temps les hautes vertus, les qualités intellectuelles, morales et pratiques qui permirent l'accomplissement d'une telle œuvre. Mais je rappelle encore que je n'entreprends ici qu'une notice, qu'une esquisse insuffisante et bien imparfaite.
Outre les documents laissés par Auguste Comte lui-même, et dans lesquels j'ai largement puisé, je me suis adressé à toutes les sources normales pour obtenir des indications sur ce grand sujet ; et je dois remercier spécialement notre excellente sœur, madame Sophie Thomas, nos confrères MM Audiifrent, Joseph Lonchampt, J.-B. Foucart, et surtout notre cher et honoré directeur, M. Pierre Lafitte, pour les conseils et les renseignements qu'ils ont bien voulu me donnei-.
Auguste Comte naquit à Montpellier, le 19 janvier 1798, dans une maison que l'on voit encore aujourd'hui en face de l'église Sainte-Eulalie. Sa famille était dans une condition modeste, entre l'aisance et la pauvreté, son père exer- • çant l'emploi de caissier à la recette générale du département de l'Hérault.
Madame Rosalie Boyer, sa mère, femme d'un grand cœur et d'ungrandcaractère, pratiquait ardemmentle catholicisme et partageait les opinions monarchiques de son mari. Mais cette double influence ne put empêcher des dispositions très-opposées chez leur enfant, qui, dès l'âge de quatorze ans, se trouvait spontanément dégagé de toute croyance théologique et sans aucune sympathie royaliste. Ce résultat, contradictoire autant que prématuré, dû sans aucun doute à la force d'une organisation cérébrale très-supérieure, peut encore être accessoirement expliqué par le système d'éducation auquel fut soumis le jeune Comte. Au lieu d'être élevé dans sa famille avec son frère et sa sœur, sous la direction maternelle, il était entré de très-bonne heure au lycée de Montpellier, et il avait subi dans cet établissement une influence différente sans doute de celle qu'il aurait éprouvée sous le toit paternel.
Dans le cours de sa vie , Auguste Comte a souvent déploré cette fatalité de ses premiers ans, qui l'arracha de si bonne heure aux salutaires douceurs du foyer et de l'éducation domestiques, pour le priver d'un inappréciable développement affectif. Il sentit profondément tout ce qu'il avait perdu' de ce côté, et dans les derniers temps de son existence il exprimait encore à cet égard les plus touchants regrets.
Quoi qu'il en soit, à peine âgé de neuf ans, il figurait comme élève interne au lycée de Montpellier. Bien qu'il n'eût eu jusqu'alors pour tout maître qu'un vieux professeur de lecture et d'écriture qui lui avait appris aussi quelques mots de latin, il avait déjà pour le travail tant d'aptitude et
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de volonté, que ses progrès furent rapides et ses succès brillants. A défaut de la culture morale, qu'il est impossible de recevoir dans les éducations de ce genre, il développa tant bien que mal son esprit et son caractère ; car il était aussi rebelle à la discipline scolastique qu'ardent à l'étude, et dans ses débats journaliers avec des maîtres subalternes trop souvent oppressifs et grossiers, il déploya une énergie surprenante, et donna plusieurs fois des preuves de cette intrépidité qui le soutint plus tard dans des luttes autrement sérieuses. Entre autres preuves de courage, nous devons rappeler ici sa contenance pendant la longue et douloureuse opération que lui fit Delpech pour enlever une tumeur qui s'était développée à la région du cou. Quoique bien jeune encore, il supporta cette épreuve avec la fermeté du Spartiate, sans faire un mouvement, sans proférer une plainte, et sans souffrir surtout qu'on lui appliquât aucune entrave.'
A douze ans, le jeune Comte avait achevé l'initiation littéraire de ce temps, et dévoré pour ainsi dire toute la substance de l'enseignement qu'on donnait alors dans les établissements d'instruction publique. Le directeur du lycée sollicita et obtint de son père l'autorisation de lui faire commencer les mathématiques ; et l'on ne saurait donner une plus juste idée de la vigueur qu'il déploya dans cette étude nouvelle qu'en rappelant qu'il obtenait à seize ans une des premières places à l'École polytechnique (1) : encore avait-il été forcé d'attendre une année qu'il eût atteintl'âge d'admission. Pendant ce temps, il avait accompli brillamment , comme élève externe du lycée de Montpellier, une mission bien délicate et bien honorable. Son professeur, épuisé déjà par
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la maladie à laquelle il devait trop tôt succomber, l'avait choisi pour le suppléer dans son enseignement. L'élève répondit à l'attente du maître, et fit avec un remarquable succès le cours de mathématiques spéciales, ayant alors parmi ses auditeurs plusieurs des surveillants qui l'avaient si rudement éprouvé.
C'est ici le lieu de rendre hommage à une digne mémoire : Auguste Comte eut le rare bonheur, pour ses dernières années d'études classiques, de tomber à un homme aussi éminent par le cœur que par l'esprit, le vénérable Daniel Encontre, ensuite professeur de dogme à la faculté de théologie protestante de Montauban, et qui enseignait alors les mathématiques au lycée de Montpellier. Ce contact fut décisif. Le pasteur Encontre joignait à une nature morale des plus délicates un esprit philosophique nourri de connaissances aussi étendues que profondes, et la rare élévation de son enseignement sut allumer chez son élève la flamme d'un génie qui ne s'éteignit jamais. C'est à lui qu'Auguste Comte dédia le premier volume de sa dernière œuvre, la Synthèse subjective, et l'on peut y voir que le temps n'avait rien effacé de la profonde impression que ce noble maître avait faite sur un tel disciple.
Lorsque Auguste Comte arriva à l'École polytechnique (181A), l'esprit républicain y vivait encore, quoique bien atténué déjà depuis la fondation de cet établissement. L'émancipation et le civisme de nos temps héroïques illuminaient d'un dernier reflet la jeunesse de cette époque, et cette influence vint stimuler favorablement les inclinations naturelles du jeune homme. Mais on doit reconnaître que le développement scientifique qu'il reçut à l'École, aussi bien que l'esprit politique qu'il y rencontra, ne firent qu'activer chez lui une évolution déjà commencée, et que, sans déterminer aucunement sa direction philosophique et sociale, cette influence contribua cependant à l'assurer.
Les études mathématiques qu'il achevait avec autant de
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facilité que de succès ne l'absorbant pas entièrement, Auguste Comte consacrait aux lectures philosophiques et politiques tout le temps qui lui restait. Les écrits du xvni« siècle, les annales de la révolution, les légendes républicaines, l'attachaient surtout fortement ; et le témoignage de quelques condisciples encore existants prouve qu'il méditait déjà sérieusement sur les révolutions que présente l'histoire moderne de l'Europe et de l'Amérique, et sur les constitutions qu'elles ont produites. Ainsi s'établissait le contact, la filiation réelle du génie qui doit caractériser notre temps avec ses véritables prédécesseurs immédiats ; et déjà se manifestait en lui ce besoin de régénération universelle vers laquelle aspiraient les penseurs et les hommes d'État du dernier siècle, et qui fut l'œuvre de sa vie tout entière. L'initiation scientifique, surtout mathématique, qu'Auguste Comte poursuivait à l'École polytechnique lui faisait, en effet, pressentir la seule voie qui pût alors conduire à la rénovation de l'entendement humain, et le mettait en possession d'une méthode puissante qui fortifiait singulièrement son esprit, et qu'il devait bientôt apphquer à des études plus élevées. En même temps, ses sentiments républicains, excités par l'influence d'un tel milieu, lui faisaient aborder l'étude sociale avec l'ardeur qu'exigeait sa transformation.
Sous les apparences d'une nature physique enfantine et maladive, le jeune Comte, à l'âge de seize ans, avait déjà, suivant le dire de ses camarades de promotion, la raison et la maturité d'un homme : il ne parlait point avec l'ardeur d'un adolescent, mais avec la fermeté d'un citoyen. Cette précocité, cette force d'esprit et de caractère le distinguaient profondément, et il était généralement considéré comme une nature exceptionnelle par ses condisciples et par ses professeurs les plus compétents. Mais à cette supériorité d'intelligence, à cette inflexibilité de caractère, ne pouvait se joindre l'aptitude à la soumission, et l'élève de Daniel Encontre se faisait souvent remarquer par son insubordina-
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tion systématique. Des infractions concertées envers les règlements et la discipline militaires (surtout contre le casernement) lui attiraient des répressions fréquentes, sévères, et le firent même priver du grade de caporal que lui conférait son rang d'entrée à l'École (il n'y avait pas alors de sergents parmi les élèves de première année).
Pendant l'été de 1815, il coopérait avec sa fermeté habituelle, dans le bataillon de l'École polytechnique, aux tentatives effectuées par la population parisienne pour défendre contre l'étranger la capitale de la France.
Enfin, en 1816, un événement auquel il ne demeura pas indifférent devint l'occasion du licenciement projeté par le nouveau gouvernement, et appela sur lui des mesures de rigueur. Un répétiteur avait choqué par ses manières impertinentes les élèves de première année ; les anciens prirent fait et cause, et l'on décida que ce personnage était déchu de ses fonctions. En conséquence, une sommation rédigée dans le style conventionnel lui fut aussitôt remise ; elle était ainsi conçue : « Monsieur, quoiqu'il nous soit pé- « nible de prendre une telle mesure envers un ancien élève « de l'École, nous vous enjoignons de n'y plus remettre les « pieds. » L'Ecole polytechnique fut dissoute, et le jeune Comte, auteur et premier signataire de la lettre, fut reconduit dans sa famille par ordre de l'autorité supérieure, et placé sous la surveillance de la police (1) .
Cette surveillance ne fut, on le pense, ni gênante ni de longue durée envers un si jeune homme, et qui n'était, d'ail-
( 1) On a écrit qu'Auguste Comte était entré à l'École polytechnique le premier, et qu'il en était sorti le quatrième. Cela n'est pas exact. 11 entra le premier d'une des quatre listes d'examinateurs,, l'un des quatre premiers par conséquent, et sortit, comme tous les autres, sansélre classé, lors du licenciement général. Dans le premier classement de fm d'année, en 1815, il fut placé au neuvième rang, par suite de son indiscipline et de son inhabileté graphique. Mais l'opinion générale lui accordait la prééminence pour le sayoir et la force inteilectuoUe.
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leurs, aucunement suspect de bonapartisme. Mais il en fut autrement de la malveillance que lui suscitèrent ce début polytechnique, son indépendance de caractère et son émancipation d'esprit; car ces antécédents le tinrent pour longtemps éloigné de toute carrière officielle et de toute réussite professionnelle.
Après quelques mois de séjour à Montpellier, pendant lesquels il suivit divers cours à la Faculté de cette ville, Auguste Comte revint à Paris, malgré les instances de sa famille. Gomme elle s'opposait à ce départ, elle ne lui fournit alors aucun secours, et ne l'assista que plus tard, au moment de sa maladie cérébrale, quand madame Comte, sa mère, vint à Paris pour le soigner. Mais il ne recula point devant cet obstacle : invinciblement attiré vers le centre de la vie occidentale, il vint s'y fixer sans autre ressource que son savoir et son énergie. Un cœur comme le sien, déjà rempli des plus hautes aspirations, ne pouvait guère s'effrayer d'une misère inévitable ; et le travail, qui fut toujours une de ses plus constantes vertus, lui promettait au moins la subsistance : au pis aller, c'était vaincre ou mourir.
Une fois réintégré au foyer de la préparation moderne , et après avoir pourvu aux premières nécessités par un enseignement privé assez incertain dans l'origine, il reprit ses études et ses méditations (1). Mais cette position fut un
(1) A cet égard, on doit une profonde reconnaissance aux deux hommes qui surent alors apprécier assez le jeune philosophe pour le soutenir et empêcher qu'il fut écrasé : MM, Poinsot et de Blainville. Le premier, qui avait
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moment si difficile qu'il faillit quitter la France. Le général Bernard, envoyé par le président des États-Unis d'Amérique afin de recruter chez nous un corps de professeurs pour l'École polytechnique que l'on voulait alors fonder à Washington , désirait vivement se l'associer. Il entra en rapport, et lui fit accepter la chaire d'analyse. Heureusement le projet échoua, et le futur auteur de la Philosophie positive resta définitivement acquis à sa patrie. A travers mille obstacles , il reprit la route qu'il s'était depuis longtemps tracée, étendant sans cesse le cercle de ses connaissances, complétant ses études en cosmologie, en biologie, en histoire, et voyant de jour en jour grandir en lui le sentiment de la véritable hiérarchie scientifique et de l'harmonie qui allaient bientôt s'établir entre ses aspirations politiques et les tendances positives de son esprit. Mais à ce moment décisif, 1818, lorsqu'il était déjà dans la direction qu'exigeait la rénovation moderne, et qu'il se trouvait pourvu de ses conditions principales, le sentiment social et l'instruction scientifique, l'ensemble des fataUtés qui domine chaque existence individuelle le poussa vers un homme qui ne remplissait aucunement ces conditions, et qui faillit compromettre son essor spontané.
Les déclarations qu'Auguste Comte a consignées en différents endroits de ses ouvrages sur ce personnage trop célèbre, et sur la nature des relations qu'il eut avec lui, auraient dû fixer l'opinion à cet égard ; mais les manœu-
été professeur d'Auguste Comte à l'École polytechnique, l'avait reconnu dès l'abord pour une intelligence très-supérieure, elle considéra toujours comme tel, à partir de ce moment. C'est surtout à sa justice que M. Comte dut de pouvoir vivre, dès lors et depuis, de l'enseignement mathématique, et c'est à lui qu'il dut de compter, en 18)7, un prince de Carignan parmi ses élèves. De son côté, M. de Blainville rendit dus services semblables, et ces deux honorables savants s'unirent plus lard pour soutenir Auguste Comte dans sa lutte avec l'Académie des sciences. M. Poinsot le défendit même publiquement au sein de cette assemblée contre les attaques de M. Arago.
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vres d'une presse hostile ne l'ont point permis, et l'accord d'écrivains malveillants (révolutionnaires aussi bien que rétrogrades) semble avoir mis hors de doute que le positivisme est une émanation, une bouture en quelque sorte de l'industrialisme saint-simonien. Le fait est grave : car la tentative de Saint-Simon ayant aussi totalement que justement avorté, en ce qui concerne la réorganisation réelle de la société moderne, c'est frapper au cœur le nouveau système que de l'en faire procéder. Voyons donc si celte filiation est légitime?
u Depuis que la situation écarte toute tendance pure- « ment négative, dit Auguste Comte dans la préface de son (i Catéchisme, il n'y a de vraiment discréditées, parmi les «écoles philosophiques du dernier siècle, que les sectes « inconséquentes dont la prépondérance dut être éphémère. «Les démolisseurs incomplets, comme Voltaire et Rous- « seau, qui croyaient pouvoir renverser l'autel en conser- (( vant le trône ou réciproquement, sont irrévocablement «déchus, après avoir dominé, suivant leur destinée nor- « maie , les deux générations qui préparèrent et accom- « plirent l'explosion révolutionnaire. Mais depuis que la (( reconstruction est à l'ordre du jour, l'attention publique « retourne de plus eu plus vers la grande et immortelle «école de Diderot et Hume, qui caractérisera réellement « le xviii^ siècle, en le liant au précédent par Fontenelle et « au suivant par Condorcet. Également émancipés en reli- « gion et en poUtique, ces puissants penseurs tendaient né- « cessairement vers une réorganisation totale et directe, « quelque confuse qu'en dût être alors la notion. Tous se « rameraient aujourd'hui à la seule doctrine qui, fondant « l'avenir sur le passé, pose enfin les bases inél|ranlables «de la régénération occidentale. C'est d'une telle école « que je m'honorerai toujours de descendre immédiate- «ment, par mon précurseur essentiel, l'éminent Condor- «cet. Au contraire, je n'attendis jamais que des entraves,
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«spontanées ou concertées, chez les débris arriérés des « sectes superficielles et immorales émanées de Voltaire et « de Rousseau.
(( Mais à cette grande souche historique, j'ai constamment (1 rattaché ce qu'offrirent de vraiment éminent nos derniers « adversaires, soit théologiques, soit métaphysiques. Tan- « dis que Hume constitue mon principal précurseur philo- « sophique, Kant s'y trouve accessoirement lié ; sa concep- (i tion fondamentale ne fut vraiment systématisée et déve- « loppée que par le positivisme. De même, sous l'aspect « politique, Gondorcet dut être , pour moi , complété par « de Maistre, dont je m'appropriai dès mon début tous les « principes essentiels, qui ne sont plus appréciés maintece nant que dans l'école positive. Tels sont, avec Bichat et « Gall comme précurseurs scientifiques, les six prédéces- « seurs immédiats qui me rattacheront toujours aux trois « pères systématiques de la vraie philosophie moderne, Ba- « con , Descartes et Leibnitz. D'après cette noble fdiation, « le moyen âge, intellectuellement résumé par saint Tho- (( mas d'Aquin, Roger Bacon et Dante, me subordonne ài- « rectement au prince éternel des véritables penseurs, l'in- « comparable Aristote. »
Or, je le demande , à quel titre Saint-Simon pourrait-il entrer dans cette famille d'élite , et de quelle manière a-t-il coopéré, dans la science ou la philosophie, à l'élaboration de la synthèse générale qu'Auguste Comte a construite en résultat de cette préparation séculaire ? Cette question seule devrait suffire pour écarter ici la paternité spirituelle d'un simple littérateur, et résoudre le problème des origines positivistes ; mais les erreurs accréditées de nos jours à cet égardr nous obligent d'insister.
D'après l'ignorance actuelle envers les travaux de la grande école philosophique qui caractérise réellement le XYin" siècle, et qu'Auguste Comte a si justement réhabilitée (l'école de Diderot et de Hume) , une littérature superfi-
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cielle qui ne connaît guère, de cette époque, que les critiques de Voltaire ou les déclamations de Rousseau , a pu attribuer à Saint-Simon quelques-uns des résultats de ce temps, et le faire passer, giâce à cette méprise, pour un rénovateur et pour un philosophe. Mais une telle prétention ne saurait être admise , et nous allons démontrer qu'on n'a pu lui fournir quelque apparence de légitimité qu'en donnant en propre à cet écrivain les idées et les aspirations qu'il a empruntées au grand siècle, et en lui rapportant, d'autre part, une élaboration scientifique et philosophique ultérieure, à laquelle il fut totalement étranger.
Comme on a pu le voir d'après ce qui précède , le vrai xviii' siècle fut loin de borner ses elForts à la destruction de l'ordre ancien. Il eut, au contraire, un sentiment trèsénergique de la reconstruction qui devait suivre, et tous ses penseurs, ses hommes d'État les plus éminents, tendirent manifestement vers le régime pacifique et rationnel rései-vé à la maturité de notre espèce. Tous sentirent que dans l'avenir, l'ordre ancien se trouvant éliminé, l'unité humaine sera rétabhe par une foi positive, et définitivement assurée par la paix. Telle est la tendance générale de cette mémorable phase, que Hume et Condorcet ont si admirablement exprimée, et que nos grands types républicains manifestèrent avec tant d'énergie. On peut donc affirmer que la puissante école de Diderot, posa dans les idées comme le grand parti politique qui lui correspond (les dantoniens) institua dans les faits le problème légué par le moyen âge aux temps modernes , savoir : l'établissement d'une foi démontrable et l'incorporation du prolétariat à la société, ou la substitution delà science à la théologie et celle de l'industrie à la guerre. Voilà la double aspiration générale qui fut transmise à Saint-Simon par d'Alembert, son précepteur, ainsi que par le milieu social où il vécut d'abord, et qui développa chez lui ce vague instinct de réno-
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vatiou qui l'agita toute sa vie sans le pousser jamais à aucune réalisation.
Mais malgré d'héroïques efforts, nos pères n'avaient fait que poser, sans la résoudre , une question dont la solution définitive ne pouvait appartenir qu'à notre temps. La nature et le plan de cette opération n'en étaient pas moins indiquées : la réforme des idées devait précéder celle des sentiments et des institutions ; et la nouvelle doctrine générale, vu le discrédit théologique, vu l'impuissance métaphysique et l'ascendant croissant de la science , devait prendre pour base, comme l'avaient parfaitement senti ces penseurs éminents, l'ensemble des connaissances réelles ; puis, par un pas décisif, étendre aux conceptions sociales elles-mêmes les procédés et les vues de l'esprit positif, de manière à rattacher enfin tous les phénomènes connus au système des lois naturelles, et à fournir, par la connaissance exacte de l'ordre universel, une base inébranlable à la nouvelle foi. Cette grande élaboration dépendait donc , en définitive, de la découverte des lois sociales, de la constitution de la science qui leur correspond, et de la coordination de tout le système positif en une doctrine systématique, d'après ce terme prépondérant.
Eh bien! je le demande, Saint-Simon a-t-il accompli cette tâche? a-t-il effectué, d'après cette création préalable de la science sociale, la systématisation positive des pensées, des sentiments et des actes humains, c'est-à-dire la synthèse qui doit présider à la régénération des opinions et des mœurs, à la refonte des institutions?... Aussi dépourvu de savoir que de méthode , loin de pouvoir créer cette science, la plus élevée et la plus difficile de toutes, il ne sut même pas s'assimiler les notions cosmologiques et biologiques qui en sont l'indispensable préliminaire. Jamais il n'eut sur l'ensemble des connaissances positives constituées de son temps (mathématique, astronomie, physique, chimie et biologie) que des notions superficielles ou
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erronées, et il resta nécessairement aussi étranger à leur véritable esprit et à leurs procédés logiques qu'il était ignorant de leur objet (1). Comment donc aurait-il pu trouver le dernier terme de la série scientifique et créer la philosophie des sciences, puisqu'il n'en possédait pas les premiers éléments; puisque l'esprit abstrait, qui est la condition essentielle de toute construction scientifique et de toute philosophie, lui fit constamment défaut; puisqu'à aucune époque il ne put s'élever à l'état positif en s' affranchissant du théologisme et de la métaphysique, et que jamais il ne comprit l'incompatibifité radicale qui existe entre la science et la théologie, entre la loi naturelle et. la volonté arbitraire (2) ? Ce qu'il appelle Yidée-loi n'a en effet aucun rapport avec la notion positive de loi. Il est donc possible que celte idée soit identique à Vidée-Dieu; mais ni l'une ni l'autre ne représentent, assurément, la notion scientifique de loi naturelle, qui sert de base au positivisme. Les lois réelles quelconques, physiques, intellectuelles ou morales, résultent toujours, comme nous l'avons dit, de la combinaison d'un élément objectif avec un élément subjectif, ou d'une observation développée par un raisonnement, d'un objet fourni par le monde extérieur et d'un rapport saisi et établi par le sujet contemplateur: or cet élément objectif, cette observation, cet objet, n'existent pas plus dans l'idée-loi que dans l'idée-Dieu de nos méta-
(1) Dans l'appréciation qui va suivre^ nous fournirons à l'appui de notre jugement des citations tirées des écrits de Saint-Simon ou de ceux de ses admirateurs. Comme l'étendue de ces textes est considérable, nous les avons reportés à la fin du volume pour moins couper notre récit, et pour rassembler en un seul tout, les preuves que nous apportons, et qu'il est indispensable de considérer attentivement.
Voir aux Pièces jusHIkalives , n" 1 , § I", Préparation et capacité scientifiques de Saint-Simon.
(2) Voir aux Pièces justificatives, n» 1, § II, JÉmancipalion théologique de Saint-Simon.
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physiciens. Ces idées sont donc purement subjectives et chimériques; elles n'ont rien de réel ni de positif, rien de commun, par conséquent, avec la notion scientifique de loi naturelle. L'idée-loi n'est pas le positivisme : voilà ce que n'ont jamais compris les adeptes de Saint-Simon.
Du reste, il ne considérait point lui-même les phénonomènes sociaux comme formant une catégorie distincte d'événements, et il les confondit sans cesse avec la partie supérieure de l'étude biologique sous le nom de science de Vhonime. Il n'entrevit donc aucunement que l'existence sociale devait être étudiée séparément et former, par l'introduction de l'abstraction dans l'étude des phénomènes historiques , une science distincte de celle des êtres vivants, aussi bien que de la politique proprement dite, qui n'est que l'art correspondant, et de la morale, ou étude de l'homme individuel. Il se doutait si peu qu'une telle science pût fournir, par la conception systématique de l'Humanité , le principe de la synthèse moderne, qu'il empruntait contradictoirement à la cosmologie et à la théologie l'élément coordinateur de ses dissertations, à savoir ï attraction universelle soumise à C action divine (1). Enfin, il regardait la systématisation générale comme devant être objective et comme devant reposer sur une série concrète d'êtres et de faits, rigoureusement continue. Il n'entrevit donc point que cette coordination ne peut être faite qu'en vue de sa destination, et qu'elle doit rester subjective parce qu'il est aussi impossible de réduire toutes les lois naturelles à une seule que de former une échelle non interrompue des êtres qui les manifestent. Or ce caractère empirique de la tentative saint-simonienne ne la distingue pas moins profondément de la systématisation positive que son incomplète
(1) \oiT mx Pièces justificatives, n" 1, § III, Capacité philosophique de Saint-Simon.
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émancipation, et doit faire admettre également l'irrationalité de son auteur et la divergence totale de ses aspirations.
En résumé, la réorganisation dévolue au xix* siècle consistait à élaborer d'abord une nouvelle doctrine générale, une philosophie qui pût remplacer la théologie et la métaphysique désormais épuisées, et qui n' est autre que la philosophie des sciences, ou philosophie positive, j)uis à instituer d'après elle une politique également dégagée des motifs théologiques et des procédés militaires, c'est-à-dire à fonder une autre religion, une systématisation nouvelle et complète des pensées, des sentiments et des actes humains. Or Saint-Simon n'a fait aucune philosophie, surtout positive, puisqu'il s'est borné, à cet égard, à associer le matérialisme scientifique au déisme métaphysique ; il n'a institué aucune politique nouvelle, puisqu'il n'est jamais sorti, dans cette direction, de la royauté constitutionnelle ; enfin, il n'a effectué aucune rénovation religieuse, puisque, dans ce sens, il a rétrogradé jusqu'au christianisme primitif. N'ayant pu s'affranchir en philosophie ni en politique, n'étant ni républicain ni savant, il ne pouvait trouver ni même chercher les lois des pliénomènes sociaux. La fondation de la sociologie lui était fatalement interdite, et dès lors aussi la première partie de l'opération rénovatrice, la systématisation des idées humaines. C'est pourquoi le complément déductif, la systématisation des sentiments et des actes, ou la réorganisation morale et sociale lui demeura constamment inaccessible. Il avorta donc aussi pleinement en politique qu'en philosophie, et V industrialisme ne fut pour lui que l'atténuation parlementaire du régime monarchique ou militaire, comme le physicisme, l'amoindrissement métaphysique du régime mental institué par la théologie. Quant à sa tentative néo-chrétienne, elle ne constitue réellement qu'une dernière contradiction, qui couronne dignement la série de ses inconséquences littéraires.
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Saint-Simon n'inventa non plus aucun moyen logique : et l'on comprendra facilement son impuissance à cet égard, si l'on se rappelle son défaut de préparation scientifique. La méthode sériaire, que lui attribuent ses apologistes, n'est point un procédé récent, mais un mode d'investigation scientifique aussi anciennement que généralement usité, et qui consiste à rapprocher les faits observés, d'après leurs rapports naturels. Saint-Simon a nommé série, comme on l'avait fait avant lui depuis Aristote et même Thalès, ce groupement abstrait des phénomènes, qu'il voulut appliquer maladroitement aux êtres d'après sa constante préoccupation concrète ; mais cet emploi abusif du procédé en question ne saurait constituer une méthode nouvelle. Il en est de même du raisonnement à priori et à posteriori, dont une admiration concertée a encore voulu gratifier exclusivement ce littérateur. Si l'on entend par là les deux grandes méthodes subjective et objective dont nous avons parlé, il faut convenir que leur emploi lui est bien antérieur : car nos ancêtres fétichistes usèrent largement de la première, et toute l'évolution scientifique, depuis son origine jusqu'à nos jours, s'est accomplie d'après la seconde. Quant à la méthode intuitive ou par intuition analogique, dont quelques adeptes lui attribuent l'invention, nous n'avons pu bien comprendre en quoi elle consiste ; mais si c'est Vabslraclion que l'on veut désigner de la sorte, il est certain que son avènement doit être placé bien plus haut dans l'histoire de la logique humaine, et que peu d'écrivains en firent moins d'usage.
Sous aucun rapport ce personnage ne franchit donc le seuil du nouveau monde philosophique et social ; il ne put jamais se dégager entièrement de l'ancien régime, et on ne lui doit aucun progrès important. Du reste, l'impossibilité où il se trouva toujours d'achever les essais qu'il avait entrepris, fournit la meilleure preuve de son incapacité rénovatrice. Des écrits pompeusement annoncés par lui
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comme devant Iburnir les bases de la réorganisation européenne, d'après la construction d'une nouvelle doctrine générale, aucun ne fut achevé ni même convenablement ébauché. U Introduction aux travaux du xix" siècle, le Mémoire sur la science de l'homme, le Travail sur la gravitation universelle, sont des programmes incohérents, dépourvus de toute valeur scientifique ou logique; et des quatre traités fondamentaux promis dans la dernière de ces publications, aucun ne fut exécuté ! V Encyclopédie nouvelle, que son auteur proclamait comme l'œuvre capitale duxix= siècle, n'eut qu'une livraison et se borna, comme ses précédents écrits, à un prospectus emphatique et ridicule. Le Catéchisme des industriels resta également inachevé. Enfin, plusieurs autres publications ne peuvent être considérées que comme de simples spéculations de librairie. L'inventeur du physicisme a donc failli à l'œuvre de reconstruction, et il dut renoncer de luimême à la réorganisation qu'il avait promise. Ce déni formel, incontestable, consacre à jamais son impuissance, et nul n'a le droit de le présenter comme ayant résolu le problème ou comme ayant coopéré à sa solution.
Poussé dans la carrière littéraire par les suggestions d'une vanité effrénée, porté vers les questions générales par l'influence de son illustre précepteur et par l'impulsion du milieu révolutionnaire, confirmé dans cette direction par un contact que nous devons ultérieurement indiquer, limité enfin par les préoccupations et les entraves intellectuelles de l'époque où il commença d'écrire, Saint-Simon fît à son début de la littérature scientifique ; comme plus tard de la littérature industrielle, sous l'influence de la réaction pacifique de 1815, entreprise et poursuivie avec tant d'énergie et de dignité par des hommes autrement recommandables que lui, MM. Charles Comte (l'avocat) et Dunoyer (l'économiste) ; et comme plus tard encore de la littérature théologique, sous la pression de la tendance théocratique et de la renaissance déiste des dernières années
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(le la restauration. Mais en obéissant à ces impulsions diverses, jamais il ne suivit, comme on l'a prétendu, une paarcbe systématique ; aucune action ne fut, au contraire, moins réfléchie, moins coordonnée et moins une que la sienne, et nulle part il ne construisit une doctrine proprement dite. La contradiction réciproque de ses divers écrits met cette proposition à l'abri de toute contestation. Il n'est donc pas vrai de dire, avec son école, qu'il ait voulu traiter la question scientifique avant la question politique, ou qu'il se soit refusé « à entrer dans l'examen de la série temporelle, avant d'avoir complètement achevé la série spiniudle. » Surtout, il est faux de prétendre qu'il ait résolu le problème de la réorganisation moderne, puisqu'il se borna toujours à présenter, en l'altérant trop souvent, l'énoncé qu'en avaient fourni les encyclopédistes.
Sans parler de l'impulsion décisive émanée de Descartes, :qae l'on doit regarder comme le premier fondateur de la .philosophie positive, puisqu'il voulut éliminer la métaphysique de tous les sujets qui comportaient alors une telle épuration pour y substituer la raison scientifique, rappelons .•seulement les écrits philosophiques et politiques de Fonte- .nelle, de Montesquieu, de Hume, de Diderot, de d'Alembert, ;de Turgot, d'Adam Smith, de Yolney, de Gondorcet, etc., ■qui tous voulaient régénérer la croyance humaine par la ^science, et réorganiser la société en vue d'une destination .pacifique ; rappelons enfin les immenses résultats obtenus id'après de tels prédécesseurs, et dans cette direction, par le fondateur du positivisme, et nous aurons fait comprendre la faiblesse, la stérilité totale, le parasitisme constant et la triste défection de l'auteur du Noiiveau christianisme.
Enfin, la direction littéraire que Saint-Simon essaya de suivre à une certaine époque lui fut si directement imprimée, qu'on ne saurait lui reconnaître aucune initiative à cet égard. Sa conduite lui fut alors tracée, en effet, par
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un homme qui appartenait incontestablement au xvjii" siècle, par ses aspirations et par ses idées : je veux parler du docteur Burdin. Parmi les gens cultivés dont Saint-Simon s'entourait en 1798 se trouvait cet honorable médecin. Animé de l'esprit et du sentiment social propres à la grande école philosophique dont nous avons tant de fois parlé, parfaitement initié aux résultats de la science contemporaine, le docteur Burdin communiqua libéralement à Saint-Simon le résumé de ses aspirations régénératrices. C'est d'après ce programme , certainement remarquable malgré ses lacunes et ses imperfections, qui lui fut trop modestement soumis, et qu'il aurait été lui-inêœe incapable de concevoir, que cet écrivain a fourni la plus grande partie de sa carrière dite philosophique, et qu'il publia des fragments que l'on a trop longtemps regardés comme originaux. Tout ce que nous avons de lui se trouve postérieur à cette communication (1), et l'on y reconnaît ^aartout les pensées, les inspirations, et jusqu'aux expressions textuelles du docteur Burdin, regrettablement délayées dans le fatras littéraire du comte de Saint-Simon. Telle est la source de ces fameuses idées mères qui firent considérer ce personnage comme un penseur original, par un public ignorant, quoiqu'il se soit toujours borné à paraphraser seulement quelques-uns des aperçus philosophiques ou politiques qu'il empruntait au xviii« siècle. La sensation qu'il produisit de nos jours résulta donc surtout de ce qu'il reprit le langage de ce temps, à un moment où il était si tristement oublié.
Quant aux déductions pratiques que Saint-Simon aurait, suivant ses disciples actuels, tirées d'un préambule théorique aussi imparfait, elles sont nécessairement bien arbi-
^.ilL^" ^'««^"ment intéressant dans le mémoire deSalnt-
stmon sur la science de l'homme, préface générale.
VIF. n'ADGUSTE COMTE.
traires. On peut dire que le seul perfectionnement qu'il fournit aux théories des économistes est la systématisation de la distinction entre les entrepreneurs et les travailleurs, dont il fît convenablement ressortir l'importance. En général, ses écrits sur l'économie politique sont de beaucoup supérieurs à ses essais philosophiques proprement dits , et l'on y trouve même, sur le régime industriel, des considérations secondaires qui ne manquent pas d'intérêt. Ce qui prouve que la nature de son esprit était bien plutôt active que théorique. Pour le reste, Saint-Simon ne fut ni moins vague ni moins contradictoire en industrialisme qu'en physicisme, et s'il n'avait pas craint de baser la science sur la théologie, il n'hésita pas davantage à l'asservir à l'industrie, c'est-àdire à placer finalement la pratique avant la théorie. Sa fameuse devise : Tout par l'industrie, tout pour elle, suffit pour caractériser cette étrange inversion ; et l'abandon qu'il fit, en construisant sa politique, des principes philosophiques qu'il aurait, suivant ses disciples, posés dans la première partie de sa carrière, n'est pas moins décisif à cet cet égard. Saint-Simon n'établit, en effet, lui-même (comme le font ses disciples actuels), aucune filiation entre ces deux phases de sa vie, et il aborda directement la réorganisation sociale quand les circonstances extérieures l'y poussèrent, sans avoir aucunement satisfait aux nécessités fondamentales d'une telle opération, c'est-à-dire sans avoir construit la nouvelle doctrine générale qui doit servir de base à toute réforme des institutions. Délaissant entièrement cet indispensable préliminaire, il asservit avec une brutalité véritablement choquante l'action théorique à la force pratique: en déclarant que le pouvoir spirituel doit être soumis, moyennant salaire, au pouvoir temporel, il reconnut les chefs industriels comme étant seuls aptes à juger , en dernier ressort, de la valeur des théories qu'ils ne peuvent construire, conserver, ni perfectionner; et il leur présenta le problème politique, comme consistant à instituer à leur
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plus grand avantage les choses spirituelles et sociales. Dangereux et grossier renversement de l'ordre humain , qui, consacrant l'oppression de nos plus nobles attributs par les nécessités inférieures, mettrait la société à la merci de la force brutale et de la richesse effrénée, au lieu de subordonner de plus en plus la puissance matérielle à l'influence morale qui doit sans cesse la modérer, l'éclairer et l'adoucir ! Matérialisme fatal, transmis par Saint-Simon à tous les réformateurs empiriques de notre temps, et qui n'a que trop contribué à pervertir le sentiment et le jugement des masses, quant aux véritables principes de la réforme moderne, oii la régération des opinions et des mœurs doit certainement, et sous peine des plus dangereux tâtonnements, précéder de beaucoup la refonte des institutions.
Tel fut, intellectuellement , celui que l'on s'efforce de représenter aujourd'hui, dans des vues mal intéressées, comme ayant institué les bases de la réorganisation moderne. La nature de son intelligence, où la faculté d'expression l'emportait démesurément sur celle de conception, et l'esprit concret sur l'aptitude abstraite ; la superficialité de son instruction, la banalité et la contradiction perpétuelle de ses écrits; la prétention de résoudre toutes les questions sans remplir aucune condition de compétence ; enfin des dispositions pratiques qui le portaient à allier sans cesse les spéculations financières aux préoccupations théoriques, obligent à le considérer définitivement, non point comme un philosophe, ni même comme un penseur, mais comme un simple littérateur, comme l'un des types les plus entreprenants qu'ait enfantés le journalisme.
Cependant si Saint-Simon ne fut point le précurseur philosophique d'Auguste Comte, peut-être fut-il son initiateur moral, par l'exemple du sacrifice , et par l'ascendant spontané d'une grande vie. On parle beaucoup, en effet, de son dévouement social ; on ose même vanter son civisme ! Or pouvait-il transmettre une foi politique bien
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ardente et bien pure, avait-il un sincère amour de la Patrie et de l'Humanité, celui qui put spéculer froidement sur nos désastres publics, durant la crise révolutionnaire, au moment le plus solennel de la défense républicaine, quand la France, qui concentrait alors en elle les destinées du monde, pouvait à tout moment s'abîmer sous l'effort de la conjuration féodale? Que faisait ce zélé citoyen, cet ardent humanitaire, cet intrépide apôtre du progrès, tandis que nos héroïques phalanges couraient à la frontière défendre la
patrie et la liberté? IL AGIOTAIT !!! pensant, -comme
il le dit ensuite, qu'il fallait être riche pour devenir philosophe (1).
Sa prétendue carrière scientifique nous offre une égale sincérité, un pareil désintéressement (2).
Enfin, quand une douloureuse fatalité fit échoir le gouvernement de la France au moins favorable des dictateurs militaires que la situation révolutionnaire tendait à faire surgir, quel rôle prit à son égard le philosophe Saint- Simon? Flatteur abject de la puissance du moment, renégat éhonté de la tradition du xviii'' siècle, on le vii, après avoir déifié, dans une adresse menteuse, les principes et les hommes de la révolution, glorifier la rétrogradation théologico-militaire , applaudir au rétablissement des entraves dont la Convention avait déblayé la route du progrès, et insulter à la mémoire de ses plus nobles représentants (3) ! C'est alors qu'il proposa son physicisme, stratagème libéral qui, sous prétexte d'ordre public, instituait pour les riches l'émancipation intellectuelle et l'exploitation sociale, en réservant aux pauvres les langueurs de l'ignorance et de l'op-
(1) Voir aux Pièces juslifi.bativeÈ, n° 1, § V, Fixité poUtique de Sain't- Simon.
(2) Voir aux Pièces justiflcaliKes , n" 1, § IV, Désintéressemenl et sincë-^ rilé thi'oriques de Saint-Simon.
■(S) Voir m% Ciicesj^sUficHtimt ti" l, IV et Vi
VIE D'AtJGBSTE COMTE.
pression. Là est le véritable esprit du système de Saint- Simon, tel qu'il le conçut toujours, et tel qu'il fut appliqué depuis par les meneurs du libéralisme. Lephysivisme devint/en effet, l'Évangile philosophique, comme Yinduslrialisniê fut le Code politique de cette ploutocratie qui institua la nouvelle exploitation populaire , et qui consomma notre plus funeste mystification sociale La royauté constitutionnelle, en systématisant une telle action, en faisant perdre à notre France le sentiment et l'intelligence de la grande rénovation qu'elle devait accomplir, n'a que ttx)p réalisé le programme de Saint-Simon ! Si cet homme avait compris le mouvement moderne, s'il avait eu une foi réelle dans la régénération rationnelle et pacifique à laquelle aspire notre société, si un sincère amour de l'Humanité avait jamais échauffé son cœur, aurait-il ainsi glorifié l'oppression, et systématisé l'obscurantisme, comme moyens de gouvernement? Cette conduite coupable mérite donc une ineffaçable flétrissure! et la force des choses est telle, que les plus exaltés parmi ses admirateurs n'ont pu s'empêcher de formuler eux-mêmes les motifs de son irrévocable condamnation : « A ces vérités, ont-ils dit, se mêlent des erreurs ca- « pitales : un penchant exagéré vers l'autorité ; l'aristocratie «de la science substituée à l'aristocratie de k naissance;' « l'alliance ouvertement prêchée entre le capital etl'in-
« TELLIGENCE, EN VUE DE MAINTENIR DANS l' ORDRE LA PLÈT5E « IGNORANTE ET PAUVRE (Ij! »
Mais cette détestable trahison n'empêcha pas le fondateur de l'industrialisme d'entonner la trompette humanitaire quand le moment fut venu, et de faire alors du socialisme, comme il avait fait de l'obscurantisme. Toutefois, pour apprécier à leur juste valeur ses déclamations néo-chré-
(1) Voyez les OEuvrcs choisies de Saiiil-Simon, précédées d'un essai sur î^adoclrine, «ruxclles, Van Mecnen et C% 1859.-T. I» IntroducUon, page xMi
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tiennes , on doit se rappeler qu'alors même il continuait d'adorer ardemment la richesse, comme autrefois la puissance militaire, et qu'il voulait mettre la société tout entière à la merci des chefs industriels non régénérés, c'està-dire confier le gouvernement général de l'Humanité à des organes qui en sont totalement indignes. Du reste, à cet égard encore, il n'eut pas pas plus d'originalité que de sincérité, puisque ses formules ne sont qu'une reproduction atténuée des thèmes habituels de la prédication catholique , si révolutionnaire à son début, envers l'ordre romain.
Si donc on considère que Saint-Simon fut trafiquant pendant la révolution, qu'il fit, sous l'empire, de la littérature scientifique pour obtenir des récompenses et des sinécures académiques; si l'on tient compte de ses pahnodies et de ses contradictions perpétuelles ; si l'on se rappelle la dangereuse hypocrisie de son physicisme, et le caractère intétéressé de son industrialisme (tentatives qui contribuèrent certainement à faire dévier la révélation et à l'éloigner de son but); si l'on considère qu'il fut toujours spéculateur, et qu'en systématisant l'agiotage moderne, le matérialisme industriel, comme en consacrant à titre définitif le parlementarisme et le déisme, il ouvrit la voie aux plus funestes aberrations de notre temps, on restera convaincu de son indignité mentale et morale, autant que de son incapacité nécessaire, envers la régénération spirituelle et temporelle de l'Occident.
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Les considérations qui précèdent, quoique générales, devraient suffire pour démontrer que le positivisme ne peut émaner du saint-si monisme ; mais il faut des raisons plus directes encore, pour désabuser les esprits que le journalisme a prévenus, et qui ne se donnent point la peine de comparer les doctrines. C'est pourquoi nous allons descendre, bien qu'à regret, aux faits et aux preuves de détail.
Auguste Comte avait vingt ans quand il entra en rapport avec Saint-Simon. Sa préparation scientifique était complète, et sa foi républicaine, l'élévation naturelle de son esprit, l'avaient depuis longtemps placé au point de vue général que nécessitait la rénovation. Or il s'en fallait de beaucoup que l'inventeur du physicisme fût dans les mêmes disposition^, puisqu'il n'était émancipé ni en philosophie ni en politique, et qu'il manquait autant d'instruction positive que de sentiment social. Il suivait le mouvement libéral depuis 18U seulement, et faisait alors de la politique constitutionnelle. Mais il mettait dans ses écrits un faux air de XYiii" siècle, qui leur procurait une originalité relative, et c'est cette apparence qui trompa le jeune Comte. Il crut reconnaître un rejeton du grand siècle et se rallia avec enthousiasme ; l'habileté de Saint-Simon fit le reste (1) I Voilà comment le fondateur du positivisme devint
(1) « Séduit par lui {dit Auguste Comte), vers la fin de ma vingtième « année, mon enthousiasme, jusqu'alors appliqué seulement aux morts, me « disposa bicintôt à lui rapporter toutes les conceptions qui surgirent en moi .. pendant la durée de nos relation?. Quand cette illusion fut assez dissipée, « jc reconnus qu'une telle liaison n'avait comporte d'autre résultat que d'en-
travcr mes méditations spontanées, anléi icurement guidées par Gondorcct,
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le secrétaire d'abord, puis le collaborateur, et enfin l'élève du fondateur de l'industrialisme, pour demeurer finalement sa dupe; car celui-ci, loin de rien céder, intellectuellement ou matériellement, à son prétendu disciple, ne cessa de l'exploiter, sons ce double rapport, en s' appropriant ses premiers travaux.
On s'étonnera sans doute qu'Auguste Comte ail pu se méprendre à ce point; mais il faut considérer d'une part son extrême jeunesse, et de l'autre, se rappeler que la phase impérialiste que venait de parcourir Saint-Simon était alors généralement ignorée, par suite de la constante réserve de sa publicité. Il n'avait en effet, et comme il le dit lui-même, placé ses ouvrages « qiien mains sûres, » et les personnages officiels auxquels il les avait adressés étaient, à ce moment, trop occupés de leurs propres affaires pour signaler au public son brusque changement d'opinion. On ne connaissait donc de lui que ses derniers écrits politiques, ses pamphlets libéraux, et il pouvait se présenter en toute assurance comme ayant assisté en philosophe à la révolution et à la réaction qui l'avait suivie sans y prendre d'autre part que de méditer sur de tels événements. C'est le fruit de cette longue et civique étude qu'il venait offrir à ses contemporains en vue de leur être utile, et pour les mener au port où ils devaient se reposer après tant d'orages. Auguste Comte ne fut pas le seul à croire qu il en était ainsi ; et bien des gens, aujourd'hui même, n'en sont pas encore désabusés. Car les disciples de Saint-Simon ne se décidèrent à publier les écrits physicistes de leur maître qu'en 1858 seulement, leur première prédication ne s'étant
<i sans me procurer d'ailleurs aucune acquisition. Tandis que divers contacts « personnels me firent alors obtenir des éclaircissements secondaires, dont «je me plus toujours à proclamer les sources, celui-là resta dépourvu do « toute cilicacité réelle, .scientifique ou logique. » {Politique poittiic, pré-^ ra'4e> ÇBge x^i, tome \\\}~
VIE d'auCOSTE C05ITË.
appuyée que sur ses dernières œuvres, sur le NumeaU Christian ismt p r i n ci p alem en t .
Or, que professait ce littérateur, lorsque Auguste Comte vint à lui? En philosophie, le principe de la gravitation universelle soumise à l'action divine, constituait sa dernière explication du monde et de l'homme : soit, un compromis impossible entre les lois de la matérialité et le surnaturalisme. En politique, il avait délaissé l'absolutisme militaire pour le parlementarisme constitutionnel ; il prêchait l'application universelle de la constitution anglaise. En économie sociale, il arrivait à l'industrialisme, c'est-àdire à l'exploitation de la société par les banquiers, les commerçants, les fabricants et les propriétaires, qu'il regardait comme appelés à prendre l'initiative de la réorganisation moderne. Que professa-t-il après sa rupture avec Auguste Comte? Le déisme chrétien! Et pendant leur liaison, que lui vit-on propager?
A peine eut-il subi le contact, ou plutôt l'ascendant du jeune philosophe, qu'on aperçoit son langage changer : il devient moins banal et moins vague ; ses idées se précisent, ses tendances paraissent plus positives. 11 semble comprendre un moment la division de la théorie et de la pratique, car il enlève alors aux industriels l'initiative de la rénovation , qu'il rend aux artistes et aux savants. Il abandonne luimême la direction théorique, qu'il laisse à son collaborateur, et suit exclusivement la direction pratique. De 1820 à 1824, il se livre donc à des projets de réforme politique et sociale, sans se préoccuper personnellement de la rénovation spirituelle. Oubliant ou délaissant volontairement son ancien physicisme, il garde à cet égard ie plus profond silence, et au lieu de s'appuyer sur cette prétendue base intellectuelle, il accepte pour philosophie de l'histoire, et comme guidé politique, l'exposé sociologique fait en 1820, par son jeune secrétaire, dans le journal l' Oryanisainir, sous le titre de Sommairè appréciation de l'ensemble du passé moderne, ilm
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laisse attribuer ce travail, et en incorpore les principaux résultats dans ses autres écrits. 11 critique donc et rejette l'adoption de la constitution anglaise, récemment proclamée par lui comme l'unique planche de salut de la société européenne. Il cesse un moment de condamner aussi aveuglément la révolution française ; il blâme et flétrit la déviation militaire qu'il avait tant applaudie ! Il attaque le régime métaphysique, parle de forces sociales positives, intellectuelles et pratiques, de méthode historique. Il fait ressortir la nécessité d'élever la politique au rang des sciences en faisant prévaloir l'observation sur l'imagination, le point de vue organique sur le point de vue critique. Enfin, en 1822, il annonce, pour la première fois, la découverte d'une grande loi dans la direction des sciences morales et politiques, qui doit être aux phénomènes sociaux ce que la gravitation est aux phénomènes physiques, mais il ne la formule pas : il n'en donne aucun énoncé, il n'en fait aucune explication, il ne se l'attribue pas directement!
Il y a loin de là assurément aux idées exprimées dans le Mémoire sur la science de lliomme et dans le Travail sur la gravitation; et aucun lecteur impartial ne saurait méconnaître l'influence qu'eut Auguste Comte , dans un pareil changement : car c'est précisément à cette époque qu'il découvrit les lois abstraites de l'évolution sociale , ce qui explique la singulière annonce qu'en put faire son patron. Et si l'on songe à l'impossibilité propre, scientifique et logique, où se trouvait cet écrivain à l'égard d'une semblable découverte, ainsi qu'à l'impuissance où il fut toujours de la déclarer sienne , de la comprendre , de se l'assimiler, de l'appliquer, en un mot d'en tirer un parti quelconque, il sera mis hors de doute qu'il n'y a point participé. Au contraire, la capacité scientifique et philosophique d'Auguste Comte, l'exposition véritablement magistrale qu'il fit, dès le début, de cette découverte fondamentale, les immenses déductions qu'il sut en tirer aussitôt et
depuis, démontrent pleinement que lui seul en est l'auteur.
Cependant l'école saint-simonienne , à l'exception d'un seul de ses membres (1) , a toujours revendiqué pour son propre chef l'invention des lois sociologiques qui servirent à fonder le positivisme, et s'est appuyée, pour assurer une telle prétention, sur les déclarations d'Auguste Comte luimême.
En effet, le jeune philosophe, au j)lus fort de la fascination exercée sur lui par son prétendu maître, inscrivit en IS'Ih la déclaration suivante dans l'avertissement dont il fit précéder, dans le troisième cahier du Catéchisme des industriels, la réimpression de son opuscule fondamental {Plan des travaux scierdifiques nécessaires pour réorganiser la société) en
(I) Voici ce que l'on trouve, à cet égard, dans l'introduction aux OEuvres choisies de Saint-Simon : «Ce quatrième cahier (du Catéchisme des industriels) n'était point destiné seulement à continuer l'exposition des principes politiques et moraux dont le développement avait commencé dans le premier et dans le second cahier, il avait surtout pour objet de rectifier et de compléter l'exposition de politique positive qu'Auguste Comte, qui se glorifiait alors du titre d'élève de Saint-Simon, avait fait dans le troisième cahier avec une clarté et une vigueur de style qu'on regrette de ne point retrouver dans ses autres écrits.
« Comte adoptant dès lors la classification historique à laquelle il s'est longtemps arrêté, considère le progrès de l'Humanité comme s'accomplissant en trois phases : phase théologique,, phase métaphysique , phase positive ou rationaliste, et surbordonne les facultés morales et physiques aux facultés intellectuelles.
« Cette façon de former la série historique et cette hiérarchie des facultés humaines qui en était à la fois la conséquence et le principe paraissaient imcomplètes et fausses à Saint-Simon, qui tenait à placer sur le pied d'une entière égalité la faculté sentimentale et la faculté rationnelle , dont la combinaison devait, selon lui, former le pouvoir spirituel, tandis que la faculté industrielle constituait le pouvoir temporel.»- (OEuwes choisies ùe Saint- Simon, édition belge, 1859; introduction, pages lxvi, lxvii.)
« A la même époque (I825-I82G) Auguste Comte, qui figure parmi les premiers rédacteurs de ce recueil {le Prod«c(eur j, persévère dans la direction étroite ou 11 s'e^Mmagé^malgré le < avertissements de Saint-Simon, en écrivant le troisiômecahier du Catéchisme des industriels. .. -{Ilnd. intr., p. en )
Bien que cette appréciation ne soit nullement exacte en ce qui concerne la nature philosophique de l'élaboration d'Auguste Comte, ni même l'opl-
vie; d'auguste comte.
lui superposant le titre général bien décisif, quoique prématuré, de Système de poliliquo positive ;
M Afin de caractériser avec toute la précision convenable « l'esprit de cet ouvrage, quoiqu'étant, j'aime à le déclarer, « l'élève de M. Saint-Simon , j'ai été conduit à adopter un (( titre général distinct de celui des travaux de mon maître. « Mais cette distinction n'influe point sur le but identique « des deux sortes d'écrits, qui doivent être envisagés comme « ne formant qu'un seul corps de doctrine , tendant , par « deux voies différentes, à l'établissement du même sys- « tème politique.
« J'ai adopté complètement cette idée philosophique « émise par M. Saint-Simon, que la réorganisation actuelle « de la société doit donner lieu à deux ordres de travaux « spirituels, de caractère opposé mais d'égale importance, « Les uns, qui exigent l'emploi de la capacité scientifique, « ont pour objet la refonte des doctrines générales ; les au-
nion de Saint-Simon sur ce travail qu'il qualifia, en 1822, de « pièce fondamentale » dans la préface du Contrat social, et qu'il reconnut encore, en 1824, comme « le meilleur écrit qui ait jamais été publié sur la politique générale, » cependant elle ne manque pas d'importance, comme établissant que la direction d'Auguste Comte lui fut constamment propre, et qu'elle n'émana point de Saint-Simon.
L'auteur de l'introduction aux OEuvres choisies ne se contente pas, du reste, de cette déclaration; il est si persuadé que les principes et les tendances d'Auguste Comte sont opposés à ceux de Saint-Simon , qu'il écarte totalement leur appréciation de l'analyse très-détaillée qu'il fait des différents écrits de ce dernier. Ainsi, il ne dit pas un mot du Contrat social, quoiqu'il ait été publié sous le nom de Saint-Simon, et quoiqu'il en connaisse parfaitement l'existence. Il garde la même reserve à l'égard du troisième cahier du Catéchisme des industriels , que les éditeurs des OEuvres choisies «n'ont pas cru à propos » de réimprimer, parce qu'il «n'appartient point à la série des travaux de Saint- Simon. » Pourquoi ce silence et cette exclusion, si l'opuscule d'Auguste Comte n'est réellement que l'expositum des idées de cet écrivain? Et puisque ses opinions sur la science et l'éducation, ou sur la base théorique du système industriel , ne sont exposées , à ce point de vue , dans aucun de ses ouvrages, pourquoi ne point analyser scrupuleusement le seul écrit qui les présente? Ce fait est asser. significatif, je pense.
VIE d'auguste comte.
« ti-es, qui doivent mettre en jeu la capacité littéraire et « celle des beaux-arts , consistent dans le renouvellement « des sentiments sociaux.
« La carrière de M. Saint-Simon a été employée à décou- « vrir les principales conceptions nécessaires pour permettre « de cultiver efficacement ces deux branches de la grande « opération philosophique réservée au xix" siècle. Ayant <i médité depuis longtemps les idées mères de M. Saintci Simon, je me suis exclusivement attaché à systématiser, « à développer et à perfectionner la partie des aperçus de « ce philosophe qui se rapporte à la direction scientifique. « Ce travail a eu pour résultat la formation du système de <( politique positive, que je commence aujourd'hui à sou- « mettre au jugement des penseurs.
(i J'ai cru devoir rendre publique la déclaration précéu dente, afin que si mes travaux paraissent mériter quelque « approbation , elle remonte au fondateur de l'école philo- (i sophique dont je m'honore de faire partie, n
Cette déclaration paraît décisive, il faut en convenir : cependant il est aisé de prouver qu'elle n'établit aucunement la filiation spirituelle d'Auguste Comte envers Saint-Simon, surtout en ce qui concerne la loi des trois états , mais qu'elle témoigne seulement de son aveugle enthousiasme , de son excessive délicatesse, et de l'entière captation dont il était victime.
Premièrement, Auguste Comte n'attribue point explicitement ou implicitement à celui qu'il proclame son maître, la découverte des lois sociales : il ne mentionne point, quoiqu'on l'ai dit et imprimé, la loi d'évolution intellectuelle, comme étant une des idées mères de cet écrivain, et ne lui reconnaît pas davantage celle de l'activité pratique ni la loi du classement positif des conceptions humaines, qui est le complément nécessaire de la première. Tout ce qu'il dit sur ce qu'il croit devoir à Saint-Simon, peut et doit s'entendre de la communauté des tendances et du but, malgré
VIE d'auguste comte.
la divergence des moyens, divergence qu'il constate, et qu'il maintient, tout en la regrettant.
En second lieu, le maître établit plus formellement encore l'originalité des idées de son disciple et leur incompatibilité avec les siennes propres, dans une déclaration non moins importante qui précéda, dans le même opuscule, l'avertissement que nous venons d'apprécier. Il dit :
« Ge troisième cahier est de notre élève , M. Auguste (( Comte. Nous lui avions confié, ainsi que nous l'avions an- « noncé dès notre première livraison , le soin d'exposer les (( généralités de notre système : c'est le commencement de « son travail que nous allons mettre sous les yeux du lec- (( teur.
« Ge travail est certainement très-bon, considéré du point « de vue où son auteur s'est placé; mais il n'atteint pas {( exactement au but que nous nous étions proposé, il n'ex- <( pose point les généralités de notre système, c'est-à-dire, « il n'en expose qu'une partie, et il fait jouer le rôle préce pondérant à des généralités que nous ne considérons que « comme secondaires.
(( Dans le système que nous avons conçu, la capacité inu dustrielle est celle qui doit se trouver en première ligne ; « elle est celle qui doit juger la valeur de toutes les autres « capacités, et les faire travailler toutes pour son plus grand « avantage.
« Les capacités scientifiques, dans la direction de Platon (( et dans celle à'Arislote , doivent être considérées par les « industriels comme leur étant d'une égale utilité, et ils « doivent par conséquent leur accorder une considération (( égale, et leur répartir également les moyens de s'ac- « tiver.
(( Voilà notre idée la plus générale; elle diffère sensic( blement de celle de notre élève, qui s'est placé au point (( de vue d'Aristote, c'est-à-dire au point de vue exploité de « nos jours par l'Académie des sciences physiques et ma-
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(( thématiques : il a considéré par conséquent la capacité « aristoticienne comme la première de toutes, comme de- « vaut primer le spiritualisme ainsi que la capacité indusce trielle et la capacité philosophique.
(( De ce que nous venons de dire, il résulte que notre « élève n'a traité que la partie scientifique de notre sys- « tème ; mais qu'il n'a point exposé sa partie sentimentale « et religieuse : voilà ce dont nous avons dû prévenir nos « lecteurs. Nous remédierons autant qu'il nous sera pos- « sible à cet inconvénient dans le cahier suivant , en pré- « sentant nous-même nos généralités.
« Au surplus, malgré les imperfections que nous trou- « vous au travail de M. Comte, par la raison qu'il n'a rempli « que la moitié de nos vues, nous déclarons formellement « qu'il nous paraît le meilleur écrit qui ait jamais été pn- (( hlié sur la politique générale. »
Il est impossible de caractériser plus nettement l'opposition fondamentale qui a toujours existé entre le positivisme et l'industrialisme, et cette déclaration nous paraît décisive. Oui, Auguste Comte place, dans le travail de rénovation, et pour effectuer la reconstruction de la doctrine générale, la capacité scientifique (c'est-à-dire la méthode et l'esprit positifs) avant la capacité sentimentale et religieuse, et surtout avant la capacité industrielle, la régénération des opinions avant la réforme des institutions, la systématisation des idées avant celle des sentiments et des actes, en un mot, la conception avant l'exécution : par le seul motif qu'il faut savoir afin de pourvoir. Oui, il reprend la direction d'Aristote, dont il est le véritable disciple ! Mais il diffère aussi profondément que possible de Samt-Simon, qui, certainement, n'est point son maître.
Mais pourquoi celui-ci, sentant et appréciant cette divergence , voulut^l présenter un tel rival comme son élève, et s'approprier des travaux aussi opposés aux siens ?. . . Là est sa faute, et la preuve de sa prévarication.
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VIE U AUGUSTE CÛMTK.
Une première fois, en 1820, il s'élait l'ait attribuer, comme nous l'avons dit, une très-remarquable appréciation historique d'Auguste Comte sur l'ensemble du passé moderne. Bientôt après, 1822, il s'était magistralement emparé du mémorable opuscule où, pour la première fois, celui-ci exposait la grande découverte sociale qu'il venait d'accomplir, et le plan de rénovation qu'elle lui avait inspiré. Pour cela, le maître avait simplement superposé au titre spécial et modeste de l'ouvrage [Prospectus des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, par Auguste Comte, ancien élève de l'École polytechnique) cette étiquette pompeuse et mensongère : Dm contrat social, par Henry de Saint-Simon. Cependant la seule part qu'il avait prise à cette mémorable publication qu'il qualifiait avec raison de pièce fondamentale, c'était de l'avoir, sans aucun scrupule , annoncée aux industriels , dans une courte préface, comme une exposition de la partie scientifique de son syslème! exposition dont il avait chargé son jeune collaborateur (il ne l'appelle point son élève, et Auguste Comte lui-même ne prend pas encore ce titre). Mais quel était donc ce système dont parle ici Saint-Simon? Ce n'était point le physicisme, assurément, puisqu'il l'avait complètement abandonné, dissimulé, et que d'ailleurs, comme nous l'avons démontré précédemment, il diffère trop profondément du positivisme, même à l'état naissant, pour que celui-ci puisse en être considéré comme le résumé ou le développement. Sans aucun doute c'était l'industrialisme. Or puisque son inventeur qui, depuis 181/i, ne s'était occupé que de polémique, n'avait élaboré aucune systématisation théorique, surtout positive ; puisqu'une telle construction n'existe nulle part dans ses écrits, et qu'il fut toujours incapable de l'eirectuer, comment osait-il présenter, comme le résumé d'opinions scientifiques qu'il n'avait point, l'œuvre de son soi-disant collaborateur?.... Cette action déloyale, ce détournement intéressé de la pensée d'autrui, qui, pour
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nous, représente un des plus coupables aJjus de confiance, appellent sur son auteur un blâme bien sévère ! Et ce n'est point avec plus de justice que l'école soutient cette prétention déloyale. Si le positivisme est la partie scientifique de l'œuvre de Saint-Simon, s'il s'y rattache à un degré quelconque, pourquoi les saint-simoniens le repoussent-ils? pourquoi l'attaquent-ils? pourquoi ont-ils constitué leur système en dehors de cette base nécessaire, avant qu'elle fût élaborée? comment sont-ils parvenus à des conclusions diamétralement opposées aux siennes? pourquoi leur dogme est-il métaphysique et non point scientifique?
Mais en 182/i, alors que Saint-Simon, incapable de toute transformation positive, retournait de plus en plus au déisme métaphysique; bien qu'il connût depuis deux ans le travail d Auguste Comte ; bien qu'il l'eût publié et annoncé depuis comme le manifeste de ses propres opinions en sociologie, Il le ht réimprimer dans son catéchisme économiste, pour le desavouer presque immédiatement. Qu'est-ce autre chose, en effet, qu'un complet désaveu des principes de la philosophie et de la politique positives, que ce projet de constitution qu 11 publia dans le quatrième cahier du Catéchisme des industriels, comme l'exposition générale de son système en rectification des opinions de son disciple? Je laisse à chacun le soin d'en juger :
- « R. Voici notre réponse à votre première interrogation; elle mérite de fixer toute votre attention, car eHe « est un résumé relatif à la question la plus importante que " vous puissiez nous adresser, ^^^ne que
« La royauté héréditaire, dans l'ordre de primogéniture
<. tiatifde S. M. : ^ ^«"''^eil ini-
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(( Les projets arrêtés dans le conseil inîliatif sont envoyés « à l'examen de l'Académie des sentiments et de l'Académie « des raisonnements.
(( Ces projets, après avoir été examinés par l'Académie (( des raisonnements et par celle des sentiments , sont pré- (( sentés , avec les observations faites par ces deux acadé- (( mies, au Conseil administratif suprême.
« Le Conseil administratif suprême se compose des in- « dustriels les plus importants. Ce Conseil est composé des « industriels : d'abord, parce qu'ils sont, de tous les Fran- (( çais , ceux qui ont fait preuve de la plus grande capacité (i en administration ; ensuite, parce qu'ils sont les repré- (( sentants naturels de la classe industrielle qui forme l'im- (i mense majorité de la nation ;
(( Ce Conseil est chargé de faire tous les ans le projet de «budget, et de vérifier si les ministres ont employé con- (( venablement les sommes qui leur ont été accordées par le (( budget précédent ;
« Ce Conseil alloue, dans son travail sur le budget, les « sommes qui lui paraissent convenables pour l'exécution (( des projets qui ont été soumis à son jugement, et dont la « réalisation lui paraît utile ;
«Le projet de budget, ainsi élaboré, est remis au conseil « des ministres, qui, d'après les ordres du Roi, le présente « aux chambres et en poursuit l'exécution dans tous les « détails. I) (Saint-Simon, h' cahier du Caléchime des induslrids.)
Qu'est-ce que cette élucubration constitutionnelle, résumé des idées les plus avancées et des aspirations les plus hautes de Saint-Simon, dernier mot de son action rénovatrice en 182/i, peut nvoir de commun, je ne dis pas avec le positivisme constitué et tel que nous l'avons ébau-
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ché au commencement de cette notice, mais avec l'opuscule fondamental qui fut la première pierre de cette immense construction? Et comment pourrait-elle légitimer cette étrange assertion du fondateur de l'industrialisme : « Ce travail, dont nous avons jelé les bases, et dont nous avons confié l'exécution à notre élève Auguste Comte, exposera le système industriel à priori, pendant que nous continuerons dans ce catéchisme son exposition à posleriori ? » Qu'on y regarde d'aussi près que l'on voudra, et la comparaison attentive du Plan des travaux sdenlifiques nécessaires pour réorganiser la société, ou du 3° cahier du Catéchisme des industriels avec ceux qui le précèdent, et surtout avec le suivant, mettra de plus en plus en évidence la divergence radicale, ineffaçable, qui exista toujours entre les opinions d'Auguste Comte et celles de Saint-Simon. Tandis que le premier éliminant les conditions essentielles de la civilisation catholico-féodale , proposait de réorganiser la société en substituant la science à la théologie et l'industrie à la guerre, le second conservant le déisme et la royauté , c'est-à-dire les principes fondamentaux de l'ancien régime, n'en présentait qu'une atténuation arbitraire. Des comités pratiques et des comités théoriques, ou l'introduction du parlementarisme dans l'industrie et l'extension du régime académique à tout le monde spirituel ; des industriels dans le pariement, des théologiens et des mécaniciens dans l'académie ; l'asservissement de tous les organes théoriques aux fonctionnaires pratiques commandés par un chef militaire , le roi ; tel est le plus grand effort de rénovation auquel cet esprit médiocre et parasite ait pu s'élever finalement. Dès lors il n'est plus permis de confondre sa ridicule tentative avec la vaste synthèse élaborée par Auguste Comte, et sans même invoquer contre lui la rétrogradation décisive instituée par le Nouveau christianisme , on peut attendre désormais de tous les appréciateurs compétents et honnêtes qu'ils reconnaissent enfin l'abîme qui
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sépara toujours le positivisme du saint-simonisme (1), Mais puisque cette doctrine s'est élevée en dehors du positivisme naissant, et sans attendre que sa base théorique fût achevée ; puisqu'il a surgi en contradiction formelle avec son principe logique fondamental, qui prescrit de systématiser les idées avant les sentiments et les actes ; puisqu'il n'admit et n'appliqua jamais aucune des conceptions, même les plus essentielles, de la johilosophie positive, pourquoi Saint-Simon et ses disciples se sont-ils obstinés à revendiquer pour eux l'origine de ce système? C'est que la faveur qui fut accordée de 1820 à 1824 aux publications collectives de ce littérateur par un public d'élite était due surtout aux écrits qu'Auguste Comte y insérait, et que même l'assistance matérielle qui fut alors offerte à Saint-Simon par un éminent industriel était spécialement destinée à l'élaboration de la Politique positive ! Voilà pourquoi le fondateur de l'industrialisme, tout en suivant une marche opposée à celle de son disciple, fit en sorte de se rattacher ses travaux, et pourquoi ses adeptes imitèrent plus tard cette conduite, quand ils se furent constitués en secte religieuse.
(1) L'asservissement du spirituel au temporel et la confusiondes deux pouvoirs sociaux théorique et pratique, ont été consacrés par Saint-Simon en termes formels :