DES CAPACITÉS INDUSTRIELLES ET SCIENTIFIQUES
a (L'objet de cette union est rétablissement du régime industriel.)
— « Les industriels et les publicistes forment deux comités séparés. « Le comité des industriels administre les fonds de la société. « Les travaux que les publicistes désirent publier sont soumis à l'examen « de ce comité, et ne peuvent point être imprimés sans son consentement. »
« Le comité des publicistes fera un premier examen des travaux scienti- « liques qui auront pour objet Vélablissement du système industriel.
« Ce comité jugera ces travaux en première instance, c'est-à-dire il les re- « jettera, ou bien il les présentera au comité des industriels pour en obtenir k Iu permission et les moyens de les faire imprimer,
'< Tous lee savants, artistca et littérateurs de France et des pays étrangers
VIÈ D'AL'GÙSTÉ CO-^ITE. 151
On sait par quel sophisme ils essayèrent d'incoj-port'r le positivisme au saint-simonisme, malgré son incompatibilité radicale, et comment ils accommodèrent le régime des lois naturelles avec celui des volontés arbitraires. Ayant décrété l'identité de Vidée-loi et de l'idèe-Dieu, ils purent attribuer à l'auteur du Nouveau christianisme la découverte des lois sociologiques, et consommèrent cette spoliation en repoussant leur véritable inventeur comme plagiaire et comme hérésiarque (1829).
Mais les contemporains ne se sont point mépris à cet égard, et ce n'est pas à Saint-Simon qu'ils rapportèrent les encouragements ou les attaques que suscita la première ébauche de cette grande rénovation. Les opuscules d'Auguste Comte causèrent une sensation profonde dans le monde intellectuel, à une époque où la réorganisation spirituelle était encore à l'ordre du jour et préoccupait tous les bons esprits. Son début social lui attira donc des approbations aussi remarquables que diverses, parmi lesquelles nous devons mentionner surtout celles du grand Carnot et du ministre de Villèle. C'était bien encore à Auguste Comte, et non point à son prétendu maître, que s'adressait l'appréciation
« seront invités par la société à lui communiquer ceux de leurs travaux qui « auront pour ohjel l'étahlissemcnt du système industriel.
" E'c {Catéchisme des industriels, 2» cahier 1824 )
il résulte de là que Saint-Simon n'a jamais compris ni admis la division de la tlieonc et de la pratique, la séparation des pouvoirs spirituel et temporel oui est la base essentielle de la réorganisation moderne ; que de plus il reconnaisilt lui-même n avoir point construit la nouvelle doctrine sénérale m le svstème politique correspondant, puisqu'il conviait k ceUe œuvre les savants et les artistes européens; qu'enfin il méconnaissait totalement la nature et les conditions d une telle ope-ration, puisqu'il la considérait comme devant résulerdeftorts multiples, de discussions académiques, de voteâ par assi! et lever, ec, tandis qu'une synthèse ne peut jamais être eirecluée que par une seule tele, pour passer ensuite dans toutes les autres, si elle est dmi i"l"
Ic^enrZ; ' ''''''' ''^''''^ de Saint-Simon pou
de S r " philosophique et politique
VIE d'auguste comte.
que M. de Lamennais produisit dans le Mémorial catholique, en février 1826, sur la restauration positive du pouvoir spirituel ; c'était bien à sa philosophie, et non pas au Nouveau Christianisme, que Benjamin Constant lançait l'auathème du libéralisme, et que la plupart des écrivains émancipés de ce temps prétendaient se rattacher; c'est à elle, enfin , que Saint-Simon dut les sympathies et la protection d'un homme véritablement élevé, M. Ternaux, que la fortune n'avait point détourné des devoirs civiques et des préoccupations sociales. Eh bien ! il faisait une telle différence entre l'industrialisme et le positivisme, entre Auguste Comte et Saint-Simon, qu'il en vint, en 182Zi, à refuser à ce dernier son assistance pécuniaire pour toute autre destination que l'élaboration de la PoUlique positive. C'est ce qui détermina, dit-on, la tentative de suicide du 9 mars 1823; mais c'est ce qui amena certainement la réimpression de l'opuscule fondamental d'Auguste Comte dans le Catéchisme des industriels, réimpression qui autrement resterait inexplicable , d'après la divergence de cet écrit avec les autres parties du recueil.
Après sa rupture avec l'auteur du Nouveau christianisme, Auguste Comte eut encore des relations avec M. Ternaux , et en reçut plusieurs fois des bienfaits. Sa reconnaissance en demeura si vive qu'il devait, après bien des années, consacrer cette noble assistance en dédiant au grand industriel français le dernier volume de sa Synthèse subjective relatif à la systématisation finale de l'action collective de l'homme sur le monde extérieur ou à l'industrie positive. Outre cette protection directe, il reçut encoi-e à cette époque des marques très-explicites de sympathie, sinon d'ahésion, envers l'esprit général de sa philosophie. Sans parler des démarches de J. B. Say et d'autres publicistes éminents, nous rappellerons qu'au moment où il fut question de créer une inspection du commerce et de l'industrie (1827), une pétition chaleureusement apostillée
VIE d'auguste comtu.
par MM. Poiiisot, J. B. Say, Charles Dupin , Ternaux, Guizot, etc., demandait cette fonction pour Auguste Comte, dont les signataires attestaient également le mérite théorique et pratique.
Au reste, les hommes qui n'hésitèrent point, malgré l'évidence, à contester à Auguste Comte la découverte des lois sociales et l'originalité de sa fondation philosophique, ne devaient pas respecter davantage sa réputation privée. Ils le représentent donc habituellement comme ayant aggravé son larcin théorique par la plus noire ingratitude envers celui qu'ils désignent comme son maître et comme son bienfaitear. Un intraitable orgueil, qui, selon eux, aurait porté le jeune philosophe à ne reconnaître ni supérieur ni égal, une sécheresse de cœur qui lui interdisait toute affection privée ou publique, seraient les motifs réels de cette double trahison. C'est du moins ce qui ressort des dires mis en circulation par l'école saint-simonienne, et qui sont acceptés et propagés par le journalisme ; c'est ce qui résulte surtout d'une réponse faite à Auguste Comte par M. Michel Chevalier, dans le Globe du 13 janvier 1832, Or la fascination qu'exerça Saint-Simon sur son jeune secrétaire résulta certainement plutôt de ses dispositions naturelles à l'enthousiasme et à la vénération que de la supériorité réelle du maître et de son ascendant théorique, puisqu'elle aboutit seulement à lui faire attribuer à ce littérateur les conceptions initiales qui surgissaient en lui sans qu'il en fût rien en réalité, et sans qu'il se laissât même aucunement dévier par ses tendances irrationnelles. Les sentiments trop généreux et trop aveugles qui portèrent Auguste Comte à considérer et proclamer Saint-Simon comme son maître ; la dignité de sa rupture avec lui ; la délicate réserve qu'il garda à cet égard jusqu'au moment où le positivisme fut compromis par les prétentions des saint-simooiens et sa moralité intéressée par leurs difl^mations ; la qualification de maître qu'il refusa, à son tour, de la part d'un des
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pi-eriiierë disciples de la philosophie posiiioe pour ne garder que le titre à'ami; la vivacité et la délicatesse d'affection dont témoignent indubitablement, à cette époque, quelquesunes de ses relations privées : tout cet ensemble de faits concorde peu, déjà, avec l'orgueil et la sécheresse que lui attribuent ses ennemis. Mais le sentiment social qui respire dans tous ses écrits, et surtout le profond amour qui vint transformer sa seconde vie, opposent un démenti formel à ces accusations : aucun écrivain, aucun savant, aucun philosophe ne proclama jamais avec autant de générosité, d'admiration et de respect les résultats obtenus par ses devanciers; et s'il repoussa la filiation saint-simonienne, ce ne fut que pour se rattacher, par Gondorcet, à sa véritable tradition, à ses précurseurs réels. Tout prouve donc qu'Auguste Comte était aussi richement doué par le cœur que par l'esprit ; et ses ennemis se sont étrangement abusés en attribuant à un défaut de tendresse l'inflexibilité résultée de l'énergie de son caractère et des nécessités de sa mission.
Ajoutons enfin, et ceci est capital, qu'il ne reçut pas davantage de Saint-Simon, matériellement qu'intellectuellement ou moralement. Il ne lui dut point sa subsistance, même temporaire; et tout fait penser que, sous ce rapport, il perdit encore à un tel contact. Tl est vrai qu'il fut introduit chez ce personnage à titre de secrétaire et aux appointements de trois cents francs par mois : mais il ne reçut jamais que le premier trimestre de ce traitement, et fut indemnisé du surplus par des promesses et des fins de nonrecevoir, comme il arrive trop souvent en pareil cas. Cela n'empêchait point son patron de tirer parti de ses écrits pécuniairement aussi bien que littérairement ; et les subsides qui lui étaient accordés par M. Ternaux, et qu'il s'appropriait directement, étant destinés, en majeure partie, à la publication de la Politique positive, il s'ensuit qu'en définitive Saint-Simon bénificia autant sur Auguste Comte au
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temporel qu'au spirituel. C'est donc à hou droit, et sans la moindre ingratitude, cfue celui-ci se sépara en 182^5, lors- ((u'il se fut aperçu de la nullité philosoj)hique et morale du personnage, et qu'il eut enfin l'econnu la double exploitation dont il était victime (1) .
Enfin la lettre suivante, écrite le 13 janvier 1832 par l'auteur du Sijslème de philosophie posit ive au directeur du Globe, M. Michel Chevalier, témoigne qu'il ne figura jamais parmi les membres de l'école saint-simonienne, et indique nettement la nature des relations qu'il eut avec eux. C'est pourquoi nous la reproduisons ici :
« Monsieur,
« Il est tellement désagréable de prendre la plume pour « entj-etenir le public de considérations personnelles, au « lieu de l'occuper d'idées seules susceptibles de l'inté- « resser, que j'ai d'abord hésité à réclamer contre l'ar- « ticle qui me concerne dans le Globe du mardi 3 jan- (( vier 1832. Cependant, après une telle provocation, je « crois devoir surmonter cette juste répugnance, et je ne « puis me dispenser de relever les expressions fort incon- « venantes que vous avez employées à mon égard, sans en « avoir probablement senti toute la portée, quand vous <( avez parlé de ma prétendue séparation de la société saintci simonienne.
« Comme vous étiez, je crois, encore occupé de faire vos (( études à l'époque des événements auxquels votre article « se rapporte , il n'est pas étonnant, monsieur, que vous « n'en ayez point une connaissance exacte. Si vous vous « en étiez informé avec plus de soin, vous auriez été con-
(I) Il est indispensable de rechercher dans le troisième volume de la PohUquevonlive, pages xv et suivantes de la préface, comment le fondateur du positivisme a résumé lui-même ces regreUables relatioiiH.
VIE d'auguste comte.
« vaiucu que je n'ai jamais fait partie, sous aucun rapport, « de l'association saint-simonienne, et vous vous seriez sans (( doute dispensé d'expliquer pourquoi je m'en serais séparé.
« J'ai eu, monsieur, pendant plusieurs années, avec « M. de Saint-Simon une liaison très-intime, fort antérieure « à celles qu'ont pu avoir avec lui aucun des chefs de votre (( société. Mais cette relation avait entièrement cessé envi- « ron deux ans avant la mort de ce philosophe, et par con- (( séquent à une époque où il n'était pas encore question « le moins du monde de saint-simoniens. Je dois d'ailleurs « vous faire observer que M. de Saint-Simon n'avait point (( encore adopté alors la couleur théologique, et que notre (( rupture doit même être attribuée en partie à ce que je {( commençais à apercevoir en lui une tendance religieuse « profondément incompatible avec la direction philosophi- « que qui m'est propre.
« Depuis la mort de M. de Saint-Simon, j'ai inséré « dans le Producieur, pendant les deux derniers mois « de 1825 et les trois premiers mois de 1826, six articles « destinés à faciliter au public l'intelligence de mes idées (( fondamentales sur la refonte des théories sociales. Mais « ma coopération à ce journal, à la fondation duquel j'a- « vais été absolument étranger, fut purement accidentelle. (( J'ai consenti à publier par cette voie quelques articles « portant ma signature, comme j'eusse pu le faire par la « Revue encyclopédique, ou dans tout autre recueil dont la « direction politique n'eût pas été radicalement opposée à (( la mienne. J'ai d'ailleurs cessé toute insertion aussitôt que « je me suis aperçu que les éditeurs de ce journal tournaient « aux idées rehgieuses, dont il n'avait d'abord été nullement (( question. Du reste, même pendant le court intervalle de « cette sorte de coopération , je n'ai jamais assisté une seule « fois aux réunions régulières ou irrégulières des rédac- « teurs de ce recueil, qui me sont presque tous absolument u inconnus. Mes rapports avec le Producieur étaient donc
VIE d'auguste comte.
« purement littéraires; et je les avais, dès l'origine, telle- (( ment simplifiés, même sous ce point de vue, que je me (( suis toujours boi'né à adresser mes articles au rédacteur « général (M. Cerclet), qui eût pu refuser de les publier, (( mais que je n'avais nullement autorisé à y introduire la « moindre modification, et qui de fait les a tous textuelle- « ment insérés. D'après ces renseignements, vous serez « sans doute disposé, monsieur, à préjuger dès à présent (( la légèreté de la singulière explication que vous avez don- « née de faits qui n'ont jamais existé. Quoique plus jeune « que les chefs de votre secte, mes travaux et mes écrits ont (( été très-antérieurs aux leurs. La première émission du « commencement de mon Système de politique positive, dont « mes articles du Producteur ne sont que le développement « partiel, date de 1822 (j'avais alors vingt-quatre ans) ; un « second degré de publicité a été donné à cet ouvrage au « commencement de 182Zi, près de deux ans avant l'appa- « rition du Producteur. Comme je n'ai jamais varié le (( moins du monde de la direction philosophique que j'a- « vais dès lors nettement caractérisée, et dont la publica- « tion de mon Cours de philosophie positive, commencée (( en 1830, n'est qu'une plus ample et plus générale ma- « nifestation, il serait difficile dé concevoir que j'eusse ja- « mais pu rien devoir aux travaux despères saint-simoniens, « qui affectent peu d'ailleurs, ce me semble, une telle pré- « tention. Il est au contraire très-certain que l'influence « de ma parole ou de mes écrits a contribué dans l'origine (( à l'éducation philosophique et politique de vos chefs ac- « tuels; ce dont je suis, du reste, fort loin de me plaindre, « en regrettant seulement qu'ils n'en aient pas mieux pro- « fité. Mais quoi qu'il en soit, monsieur, j'ai lieu de m'é- « tonner d'avoir été confondu dans votre exposé avec les « personnes qui, ayant commencé leur carrière philoso- « phique au sein de votre société et sous les inspirations (( de ses chefs, ont cru devoir plus tard s'en séparer ; ce
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« que je regarde d'ailleurs comme une grande preuve de « bon sens.
« Par suite des mêmes considérations, il me paraît peu « facile de comprendre comment j'aurais pu, selon vos doc- (( torales expressions, rester en arrière dans la marche du « saint-simonisme, faute d'en jyouvoir siiiwele progrès. Entré « avant vos pères suprêmes ou non suprêmes dans la car- « rière philosophique, et y ayant marché sans interruption <( dans une direction invariable, je ne pourrais me trouver « maintenant à l'arrière que par suite d'une infériorité in- « tellectuelle bien prononcée. Or, quoique vos chefs se « soient hardiment poses comme les hommes les plus capa- « bles de France et même du monde entier, je ne sache pas « qu'ils soient encore allés jusqu'à penser qu'une telle préce tention pût devenir un article de foi ailleurs que parmi « leurs dévots. Je crois donc que s'ils eussent été consultés (t à l'avance , ils n'auraient nullement ratifié les termes (( que vous avez employés à mon égard. Ils savent parfaite- « ment que je n'ai jamais hésité, à aucune époque, à re- « garder et à proclamer hautement l'influence des idées re- « ligieuses , même supposées strictement et constamment « réduites à leur moindre développement, comme étant au- « jourd'hui, chez les peuples les plus avancés, le principal « obstacle aux grands progrès de l'intelligence humaine et « aux perfectionnements généraux de l'organisation sociale. « La voie scientifique dans laquelle j'ai toujours marché « depuis que j'ai commencé à penser, les travaux que je « poursuis obstinément pour élever les théories sociales au (( rang des sciences physiques, sont évidemment en oppo- « sition radicale et absolue avec toute espèce de tendance «religieuse ou métaphysique (1). Ainsi le public éclairé
(1) II est indispensable, pour ne pas se méprendre sur le sens de certains passages contenus dans la lettre que nous reproduisons ci-dessus, de se
VIF. D AOOCSTB COMTK.
<( comprendna diincilemeiU, monsieur, comment j'aurais pu « rester en arrière dans une direction qui n'a jamais été la <( mienne, et que j'ai toujours regardée comme essentielci lement rétrograde. Si vos supérieurs, après avoir suivi « pendant quelque temps la direction positive (qu'ils n'ont a d'ailleurs jamais bien comprise faute d'avoir fait les «études préliminaires convenables), ont jugé à propos « d'en prendre une autre entièrement opposée , ils ont « sans doute cru bien faire; mais je ne puis m'empêcher « de trouver fort singulier que ce soit en leur nom que « vous parliez à mon égard de déviation et de ralentisse- « ment. Soyez persuadé, monsieur, que tous les observa- « teurs impartiaux et compétents seraient choqués de cet « étrange renversement de rôles, s'ils pouvaient prendre « quelque intérêt à un tel débat.
« Il est possible, monsieur, que ma persistance invariable « dans la voie philosophique que j'ai suivie dès mes pre- (1 miers travaux passe dans votre esprit pour une sorte de
rappeler qu'ici, comme dans ses premiers opuscules et dans le Système de philosophie posith e, Auguste Comte emploie encore le terme religion et ses dérivés, comme équivalent du mot théologie, etc. Alors, en effet, il n'avait point explicitement accompli l'analyse fondamentale, qui, disUnguanl à jamais la théologie de la religion, pose celle-ci comme le procédé essentiel de la synthèse humaine, dont la première ne forme plus qu'un cas partlculier, et propre au début d'une telle évolution. Ce résultat décisif ne fut obtenu par lui que dans son œuvre principale, fruit de sa maturité, celle qui caractérise absolument ses tendances et son génie, le Système de politique positive. Néanmoins, les Opuscules , comme la Philosophie, témoignent incontestablemeni des mêmes aspirations synUiétiques ou religieuses mais non Ihdologiques, vers le rétablissement do l'unité humaine par l'avénement d une foi scientifique ou démontrable. Il n'existe donc de désaccord, à cet ej^arri, q,ie dans la forme, et nullement quant au fond. C'est pourquoi
ie f "''"^ ^^'^'^^'^ °" religieuxl.. ceux ÛB théologie, (/it'o%,gue , qui donnent le véritable sens. Dès lors, le passage qui nou.s occcupe serait ainsi transformé : -, Les travaux qu jc'pour-
Zo lT'^'T """^ '''''' ''''''^'^ >'«"S des science 'phy-
que, sont évidemment en opposition radicale et absolue avec toute espèce de tendance Iheologique ou métaphysique. » (Note du biographe )
VIE d'auguste comte.
<( répugnance aveugle à toute innovation , quoique vous « fussiez certes le premier à m' adresser un tel reproche. (( Mais quand même je ne serais pas profondément con- (( vaincu que la direction positive est la seule qui puisse « aujourd'hui nous conduire à une vraie et défmitive ré- « novation des théories sociales, et par suite des institutions <( politiques, j'aurais de la peine à comprendre qu'on exécu- « tât jamais rien d'important en changeant tous les deux (( ou trois ans ses conceptions principales. Du reste vous « conviendrez, monsieur, que si je me suis trompé dans la (( direction générale de ma philosophie, je n'ai pas choisi « du moins celle qui se prête le plus commodément à l'in- (( fériorité et à la paresse de l'intelligence. Au lieu des lon- (( gues et difficiles études préliminaires sur toutes les bran- « ches fondamentales de la philosophie naturelle qu'impose « absolument ma manière de procéder en science sociale; (( au lieu des méditations pénibles et des recherches pro- « fondes qu'elle exige continuellement sur les lois des phé- « nomènes politiques (les plus compliqués de tous), il est « beaucoup plus simple et plus expéditif de se livrer à de (( vagues utopies dans lesquelles aucune condition scienti- (( fiquene vient arrêter l'essor d'une imagination déchaînée. « Il est surtout très-attrayant, je l'avoue, pour ceux qui (( visent à la quantité des suffrages beaucoup plus qu'à leur (( qualité, après avoir adhéré à trois ou quatre épigraphes (( sacramentelles et sans prendre d'autre peine que celle de (( composer quelques verbeuses homélies , de se trouver « tout à coup un grand homme, du moins momentanément, (( aux yeux d'un cercle assez nombreux par lequel d'ail- (( leurs on a l'avantage d'être vénéré comme un modèle de « vertus. Ajoutez que la voie saint-simonienne conduit à la « fortune et la mienne à la misère, et vous aurez achevé de « démontrer que j'ai suivi une fort mauvaise direction. Ce- « pendant, monsieur, je suis tellement obstiné que je ne (( voudrais pas en changer, quoique je sois assez jeune
VIR d'aLT, LISTE COMTE.
« pour pouvoii' le faire avantageusement. L'estime et la «sympathie d'mi très-petit nombre d'esprits éminents, «juges compétents de mes travaux, telle est la seule « grande récompense que se soit jamais proposée mon am- « bition, trop modeste ou trop élevée, comme vous croirez « devoir l'entendre.
« Votre société n'a point encore, à ce que l'on m'apprend, « arrêté les bases de sa nouvelle morale ; j'espère cepen- « dant, monsieur, que, vous conformant, par provision du «moins, aux vieilles règles de la moralité littéraire, vous « voudrez bien insérer textuellement, dans le plus prochain « numéro du Globe, ma réponse à l'attaque inconsidérée 0 que vous vous êtes permise envers moi. Je désire qu'elle « ait sur vous assez d'influence pour vous empêcher dés- « ormais de me mêler en rien dans aucune histoire de la « secte saint-simonienne, à laquelle j'ai le droit d'exiger « qu'on me regarde comme ayant toujours été absolument « étranger. Quand vous croirez seulement devoir vous li- « vrer à une critique quelconque de ma philosophie, je « garderai le plus profond silence, parce qu'elle est effecti- « vement tombée , par le fait de la publicité, dans le do- « maine des journalistes disposés à la juger. Mais il ne « saurait en être de même lorsqu'il s'agit d'assertions erro- « nées relatives à ma personne, et qu'il m'importait beau- « coup de démentir.
« Je dois vous prier, monsieur, de vouloir bien excuser «la longueur de cette lettre; mais vous reconnaîtrez sans (! doute que, s'il est aisé de présenter en deux lignes toute « la position d'un écrivain sous un point de vue absolument « faux, la rectification ne peut jamais être aussi concise. « J'ai l'honneur d'être, etc. ,
«A. Comte,
« ancien élève de l'I^cole poli'lccliniqno , « me Saiiil-.1acqncs, n" Iftt).
» Paris, jeudi sdir, f> janvier.
■Il
^"2 VIE d'auguste comte.
<( p. s. Je dois vous prévenir, monsieur, que dans le « cas où l'insertion exacte de cette lettre dans votre journal « me serait refusée, j'aurais recours, quoique avec le plus <( grand regret, à la publicité des autres journaux. »
Une dernière considération doit terminer l'appréciation qui nous occupe : c'est que la. purification morale, qui est le but suprême de la religion de l'Humanité, et la glorifîcalion de la chair qui caractérise finalement le saint-simonisme, montrent sous un tel jour l'opposition radicale de ces deux doctrines parvenues à leurs conséquences extrêmes, qu'il n'est plus permis désormais de les confondre, ni même de les comparer. Il est donc légitime d'espérer qu'un public sérieux ne verra dans les efforts actuels de quelques littérateurs pour rattacher l'œuvre d'Auguste Comte à la tentative de Saint-Simon, qu'une intrigue blâmable tendant à compromettre et entraver l'avènement de la religion universelle.
Il i-ésulte de tout ce que nous avons établi précédemment que l'élaboration des opuscules dans lesquels Augute Comte épancha le premier élan de ses aspirations sociales, avant que d'entreprendre leur développement systématique, constitue une phase bien remarquable de son existence. La vigueur de ce début lui conserve une chaleur qui pénètre profondément; et l'on sent véritablement, dans son auteur, le continuateur de Condorcet. De dix-neuf à vingt-huit ans, en effet, il sut aborder le problème de la réorganisation moderne , si admirablement entrepris par son illustre prédécesseur dans l'Esquisse d'un tablemt historiqne des
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progrès de l'esprit humain, et donner sa solution générale avec une rectitude et une force qui n'appartiennent qu'au génie.
On ne saurait assez admirer ce grand phénomène social par lequel un organe d'élite devient, à un moment donné, pour l'humanité tout entière, le promoteur des plus éminents progrès. Doué d'un esprit puissant, d'un grand cœur et d'une indomptable énergie, pourvu d'une instruction rigoureuse, inspiré par la révolution, et placé par elle dans le sens du mouvement humain, déterminé enfin par l'urgence du moment, Auguste Comte fut, pour notre temps, ce glorieux initiateur.
Nous avons dit son civisme spontané, sa positivité croissante, et l'insatiable besoin qui le poussait à accorder ses tendances intellectuelles avec ses aspirations sociales : nous devons rappeler encore le mémorable événement qui fît surgir en lui cette indispensable unité. En 1822, après bien des travaux et des efforts, dans le feu d'une ardente méditation, il découvrait, comme nous l'avons établi précédemment, la loi fondamentale de l'évolution humaine, intellectuelle et pratique. Par elle, la réorganisation politique recevait une base positive, et la rénovation moderne se trouvait assurée.
Quand on songe aux difficultés effectives et à l'importance capitale de ce prodigieux enfantement , aux efforts d'assimilation et d'abstraction qu'il suppose, à la force scientifique et logique de cette première élaboration, quand on apprécie la construction philosophique et religieuse dont elle devint l'origine, on n'hésite point à la considérer comme une des plus grandes découvertes qui aient éclairé la voie du progrès ; car, une fois dégagée du chaos de l'histoire, cette admirable loi sociologique allait bientôt permettre à une déduction hardie de fixer le sens et le but de la civilisation humaine, et son infatigable révélateur pouvait aussitôt proclamer au sein d'une sociélé
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de plus en plus déchirée par les efforts de l'empirisme rétrograde ou anarchique :
Que tous les phénomènes réels, sans excepter ceux de la politique, sont soumis à des relations invariables, à des lois naturelles ;
Que notre esprit, d'après une de ces lois, passe toujours des croyances théologiques initiales aux conceptions positives et finales, par l'intermédiaire éphémère des explications métaphysiques; tandis que notre activité, d'après une semblable impulsion , suit une marche non moins constante et naturelle, en allant de son début guerrier conquérant à son terme pacifique ou industriel , par la transition de l'état guerrier défensif ;
Que toujours et partout l'état des opinions et des mœurs détermine celui des institutions, et que la nature des croyances générales amène en politique un ordre correspondant ;
Que la philosophie donc, ou la croyance générale, passant de l'état théologique et métaphysique à l'état positif, la politique doit substituer le régime de l'activité pacifique à celui de l'activité militaire;
Et qu'enfin, la réorganisation spirituelle, condition préalable et nécessaire de la réforme sociale , doit résulter de l'avènement d'une aulorilè, démontrable, basée sur l'ensemble de la réalité scientifique, ayant pour organe la classe des savants régénérés, constitués en corporation philosophique ou en sacerdoce, afin de procéder à la rénovation universelle.
Le but de l'évolution humaine était donc enfin positivement établi d'après les tendances réelles ou les lois manifestées par cette progression elle-même, et représenté comme consistant en un état de civilisation définitif dans lequel l'homme pourrait librement développer toutes les aptitudes légitimes de sa nature, pour sa plus grande satisfaction et celle de ses semblables, d'après une activité
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pacifique toujours dirigée par une foi démontrable. Tout devait se résumer dans une morale positive , uniquement fondée sur des motifs humains, instituant, d'après une autorité spirituelle unanimement reconnue, un vaste système de devoirs privés et publics.
La série d'écrits par lesquels Auguste Comte établit, à son début, ces importantes propositions sociologiques, a été reproduite par lui, sur la fin de sa carrière, dans le dernier volume de la Polilique positive, afin de faire sentir la parfaite harmonie de tous ses travaux. On ne saurait en effet méconnaître l'unité d'une telle carrière, en songeant que son dernier terme théorique (la Synthèse subjective, commencée en 1856), avait été annoncé dans l'opuscule de 1822, comme la Polilique le fut dans les conclusions du cours de Philosophie positive ; c'est pourquoi nous donnons ici la liste de ces premiers travaux, en appelant l'attention des hommes sérieux sur ces admirables productions, qui permettent de suivre, pour s'initier au positivisme, la marche spontanée de son fondateur, et qui témoignent de ses tendances constantes vers l'établissement de la religion démontrée.
Ces opuscules, les seuls qu'Auguste Comte ait jugés dignes d'être conservés, tous ses autres essais ayant été détruits ou désavoués par lui, comme étant prématurément conçus ou mal inspirés, sont, dans l'ordre chronologique •
1; 5q;araa-on générale entre les opinions et les déstrs (juillet 1819);
2" Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne (publiée en 1820 dans l'Organisateur, et attribuée à Saint- Simon) ;
3° Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réoraamser la société (imprimé pour la première fois en avril 1822 dans une brochure intitulée Du contrat social, par H. dé Samt-Simon; réimprimé en avril 182/,, dans le troisième cahier du Catéchisme des industriels, sous le titre général de Si/s terne de politique positive ;
/i" Considèralions philosophiques sur les sciences et les snvanls (publiées en 1825, dans les n" 7, 8 et 10 du Producteur ) ;
5" Considérations sur le pouvoir spirituel; 1826, n" 13, 20 et 21 du Producleur;
6° Examen du traité de Broussais, sur l'irritation et la folie , dans le Journal de Paris, août 1828.
En conséquence, toute autre publication que l'on voudrait attribuer à ce philosophe doit être considérée comme apocryphe.
Le second de ces opuscules, en ébauchant la conception générale du passé moderne, distinguait déjà les deux mouvements, positif et négatif, ou de décomposition et de recomposition , dont le concours caractérise la révolution occidentale. Le contraste historique entre la France et l'Angleterre, suivant que prévalut le pouvoir central ou la force locale, s'y trouvait assez établi pour avoir dès lors guidé plusieurs écrivains, qui n'en ont jamais indiqué la source. Le troisième, qui est aussi le plus essentiel, déterminait irrévocablement la direction philosophique et sociale de son auteur, d'après sa découverte des lois sociologiques et par la combinaison intime des deux points de vue scientifique et pohtique. Son titre général {Système de Politique positive), quoique prématuré, atteste cependant la constante unité d'une action, qui promettait, dès son début, la systématisation qui ne pouvait être effectuée que par sa maturité. Le quatrième opuscule {Considérations sur les sciences et les savants) manifestait une tendance encore plus directe vers l'établissement d'une nouvelle autorité spirituelle, d'après une philosophie fondée sur la science. Une démonstration suffisante des deux lois fondamentales de l'évolution sociale y précédait l'appréciation générale de la marche continue de l'Humanité vers la réorganisation du pouvoir théorique. Enfin, le cinquième et dernier écrit sociologique exposait d'une manière décisive la constitution
VIE d'auguste comte.
du nouveau pouvoir philosophique , d'après la division essentielle des deux puissances sociales élémentaires, théorique et pratique, ou spirituelle et temporelle.
Telle est cette phase initiale où fut posée, d'inspiration en quelque sorte, la première pierre de l'édifice positiviste. Dans la candeur de cet âge, Auguste Comte fit un appel solennel et naïf aux savants de l'Europe : il les conviait à la grande œuvre, à la construction effective de la nouvelle doctrine générale. Mais il apprit bientôt, par leur morne silence, que
l'esprit n'était plus en eux Le développement continu
de ses aspirations régénératrices , le rapide élan de son génie constructeur, ne tardèrent pas à lui faire sentir que cette tâche immense revenait à celui qui l'avait conçue, et qu'il fallait s'y préparer. Loin de lui donc les hésitations et le doute : à lui la foi dans l'avenir et le travail de géant; à lui seul l'élaboration de la philosophie positive!
Mais avant de raconter ces immortels travaux, nous devons descendre dans l'intimité d'une vie depuis longtemps remplie d'amertume et de difficultés.
C'est une des plus tristes fatalités de notre temps que cette émancipation générale des esprits, qui laisse tant de jeunes âmes sans frein et sans direction. Les inconvénients de cette anarchie morale ne sont pas aussi saillants chez les natures vulgaires, souvent retenues par l'intérêt luimême, ou pour une médiocre activité des passions • mais les âmes ardentes en éprouvent, au contraire, les plus funestes effets. Or, plus que tout autre, Auguste Comte devait subir ce redoutable affranchissement, dont sa mission réno-
les
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valrice lui faisait une inévitable nécessité. Pour mieux sentir l'urgence de la reconstruction, il devait éprouver tous les dangers de la négation; et cette obligation fut pour lui bien pesante ! Si, pour oser reconstruire, il fallait, pour un temps, rompre tout lien dans le présent comme dans le passé, cette révolte systématique contre les prescriptions de la sagesse vulgaire n'était pas sans danger; car le mépris des préjugés, c'est-à-dire des règles morales spontanément établies et empiriquement acceptées, qui sont si souvent respectables , attire parfois sur ceux qui s'en rendent coupables, les plus regrettables calamités.
A l'âge de vingt-sept ans, au plus fort de son élan rénovateur, mais avant qu'il eût pu reconstituer la morale sur des bases positives, le jeune et malheureux philosophe vint donc se briser contre un des plus dangeureux écueils de la vie : en dépit de la famille qui réclame la déférence filiale, en dépit de la société qui recommande la convenance des unions, il contracta le triste mariage qui remplit de tourments et de regrets tout le reste de son existence. C'était le 29 février 1825, sans autre consécration que l'enregistrement municipal, sans autre assistance que celle des témoins officiels, il épousait, malgré son père et malgré sa famille, la femme
qu'un entraînement fatal le poussait à s'associer! Trop
de confiance dans la puissance du cœur, et trop de rigueur envers des préjugés vénérables , le portèrent à cet égarement funeste , qui fut la seule faute vraiment grave de toute sa vie, et dont les terribles conséquences le poursuivirent jusqu'au delà du tombeau.
C'est au début d'une telle union, et parmi les complications morales qu'elle vint bientôt ajouter aux difficultés de sa situation, qu'Auguste Comte entreprit sa fondation philosophique. Sans aucune fortune personnelle, entièrement séparé de sa famille par sa vocation sociale et par son mariage, exclu d'ailleurs, d'après ses antécédents polytechniques et ses premiers travaux philosophiques, de toute
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fonction dépendante du gouvernement, il n'avait d'autre ressource que celle de son travail. Il obtenait, comme nous l'avons dit , sa subsistance par l'enseignement privé des mathématiques; et ce pénible exercice, auquel il devait consacrer la meilleure partie de son temps, venait encore entraver l'accomplissement d'une œuvre qu'il poursuivait à travers tant d'obstacles, avec la plus énergique persévérance. Il allait même en exposer le plan dans un cours particulier que n'avaient pas dédaigné d'entendre des hommes tels queFourier (le géomètre), de Humboldt, Broussais, de Blainville, etc., quand un événement terrible vint brusquement l'arrêter (1). Ébranlée par tant de secousses et de travaux, son âme fatiguée devait perdre quelques instants sa puissance et son unité pour subir un orage aussi passager que violent. Le trouble fut tel, que l'on crut devoir placer le précieux malade dans un établissement spécial, affecté au traitement de la folie. La crise dura plusieurs mois, et ce n'est que vers la fm de cette triste année que le calme put se rétablir. Enfin, la guérison était assez assurée, dès 1828, pour permettre au jeune philosophe de reprendre ses travaux.
Dans la vie ordinaire, lorsqu'un homme est frappé d'un semblable malheur, chacun s'empresse de le secourir ou de le plaindre : parents , amis , connaissances , étrangers même, lui témoignent une généreuse pitié. La sympathie les porte à protéger l'infortuné, à compenser pour lui les rigueurs de la fatalité, par un redoublement de délicatesse et d'affection. S'il vient à guérir, et qu'.il puisse reprendre la pratique de la vie, une sollicitude charitable l'entoure encore , éloignant tout ce qui pourrait lui rappeler son malheur. Et quiconque oserait le lui reprocher , serait
(I) Ce cours eut lieu chez M. Comte, qui demeurait alors rue Saint-Jacques, n= 169. Il n'eut que trois séances, la maladie étant survenue.
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lléti-i par l'opinion populaire , comme ayant forfait à la bienfaisance. 11 n'en est pas toujours ainsi clans la république des lettres, et le pédantisme dispense, à ce qu'il paraît, des obligations de la moralité vulgaire. Malgré les éclatantes preuves de génie, de puissance et de rectitude mentales qu'Auguste Comte ne cessa de donner après comme avant cette fatale épreuve , malgré la pratique constante des plus mâles et des plus hautes vertus, une basse envie n'a pas craint d'exploiter contre lui cette noble infortune, et d'infirmer, à ce titre, ses plus éminents travaux. Des concurrents avides, des rivaux sans pudeur, ont usé de cette arme exécrable pour l'écarter de leur chemin ; après sa mort, une honteuse critique fit de ce douloureux épisode le principal fondement de ses lâches attaques; enfin, quelques-uns de ceux qui, dans un temps, l'approchèrent de plus près, pour l'abandonner ensuite, n'ont pas rougi de ramasser dans le champ de la calomnie ce triste et coupable expédient I Tant d'ingratitude et de haine fut souvent le partage des plus augustes bienfaiteurs de l'Humanité, et il aurait manqué quelque chose sans doute à la gloire du fondateur de la religion universelle, s'il n'avait eu aussi l'auréole du malheur, s'il n'avait bu jusqu'à la lie ce cahce amer de l'injustice sociale, auquel la trahison sait mêler tant de fiel. Il connaissait si bien ce triste privilège du génie et l'abaissement de ses contemporains, qu'il adressait, dans le dernier volume de son œuvre philosophique, cette mémorable déclaration, à toutes les âmes loyales capables d'en apprécier le vrai caractère :
« L'essor initial de cette opération orale fut douloureuse- « ment interrompu, au printemps de 1826, par une crise cê- (c rébrale, résultée du fatal concours de grandes peines mo- « raies avec de violents excès de travail. Sagement livrée à « son cours spontané, cette crise eut sans doute bientôt ré- « tabli l'état normal, comme la suite le montra clairement.
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«Mais une sollicitude trop timide et trop irréllécliio, d'ail- (( leurs si naturelle en de tels cas, détermina mallieureu- (( semeiitla désastreuse intervention d'une médication empi- (( rique, dans l'établissement particulier du fameux Esquirol, « où le plus absurde traitement me conduisit j-apidement à « une aliénation très- caractérisée. Après que la médecine « m'eut enfin heureusement déclaré incurable, la puissance ((intrinsèque de mon organisation, assistée d'affectueux (( soins domestiques, triompha naturellement, en quelques (( semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la (( maladie, et surtout des remèdes (1). Ce succès essentiel- « lement spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement (( consolidé que, en août 1828, appréciant dans un journal (( le célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie, «j'utilisais déjà philosophiquement les lumières person- « nelles que cette triste expérience venait de me procurer « si chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez « d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année « suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré « la parfaite continuité de mon essor mental, en accom- « plissant jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrom-
(1) Ces affectueux soins domestiques, dont parle ici l'auteur de la Philosophie positive, ne sont aulrcs, en réalité, que ceux de son excellente mère, accourue à Paris pour Fassister dans sa maladie. M. Comte père , de Montpellier, ayant été informé le 17 mai 1826, par une persoime tierce, que son fils était enfermé depuis le 18 avril précé.lent, c'est-à-dire depuis un mois, dans la maison d'aliénés que dirigeait le dncteur Esquirol , et qu'il s'y trouvait abandonné, madame Comte mère, bien qu'âgée de soixante-deux ans, partit immédiatement et seule, pour Paris, le lendemain du jour où était arrivée cette fatale nouvelle. Elle y resta non-seulement jusqu'au temps où le malafle sortit, avant d'èire guéri, de la maison Ksqiiirol, mais jusqu'à ce (|u'il lïit enticremcnl revenu à la raison, vers la lin de décembre I82(i. Il ne restait alors à Auguste Comte qu'une extrême irritabilité. Après le départ de sa mère, de nouveaux diagrins le réduisirent à un tel désespoir, qu'il •se précipita dans la Seine pour mettre fm à ses jours (avril l«27). Il en fut heureusement retiré ; cl celte violente secousse, au lieu de lui nuire, consolida, à ce qu'il parait, dé(initivement sa guérison. (Note du biographe ).
VIK u'augustk comti:.
« pue trois ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le « traité que j'achève aujourd'hui.
(t Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'ini- (( pute point à de vaines préoccupations personnelles la « confidence hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui «sauront l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale « comporte , chez des natures inférieures, le recours aux «plus indignes moyens, sous l'excitation passagère ou « permanente des antipathies individuelles ou collectives, « j'ai cru devoir me garantir d'avance, par cette franche « exposition, contre les insinuations infâmes que pourraient (( ainsi secrètement susciter les aniraosités diverses que « soulèvera de plus en plus l'essor de ma nouvelle philo- (( Sophie, et auxquelles ce dernier volume doit surtout im- (( primer spontanément une dangereuse impulsion. » [Philosophie positive, t. VI, préface, p. x et xi.)
Pendant le reste de son existence, Auguste Comte put souvent constater la justesse de cette prévision ; et depuis sa mort, les diatribes honteuses dont il a été l'objet ne l'ont que trop largement réalisée. Tous ceux qui vont demandant au journalisme ce qu'on doit penser des hommes et des choses, seraient bien surpris, assurément, si quelqu'un leur apprenait que l'auteur de la. Poliiique positive n'est point un misérable insensé! Ce résultat odieux prouve assez l'abaissement du niveau mental et moral dans cette classe de littérateurs qui, sous prétexte d'instruire, pervertit le plus souvent les esprits et les cœurs. Si Auguste Comte n'est pas, comme le prétendent ces tristes instituteurs des peuples, un fou dangereux, un ennemi du genre humain -, si, comme quelques hommes le croient ardemment, sa philosophie, sa poUtique et sa morale surgissent en un temps de dissolution pour éclairer, améliorer, pacifier et unir, quel mal n'ont pas produit ces blasphémateurs à gages, ces accusateurs systématiques, ces fanatiques aveugles qui, pendant tant d'an-
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nées, ont tenu la lumière sous le boisseau, et s'efforcent encore aujourd'hui d'empêcher l'avènement d'une doctrine fatale à leur j^répondérance, en appelant l'odieux et le ridicule sur la personne de son fondateur!...
Dès la fin de 1828 Auguste Comte reprenait publiquement, à YÀlhénèe de Paris, l'exposition orale précédemment interrompue ; et cette fois il pouvait l'achever entièrement, en suivant le programme qu'il s'était tracé en i 826, et qui avait alors circulé manuscrit parmi ses auditeurs (1).
C'est seulement après une telle épreuve, qui témoigne de l'immense travail philosophique accompli chez lui dès cette époque, et qui peut seule donner une idée convenable de sa prodigieuse activité mentale et de la force de son génie, qu'il entreprît la publication de son ouvrage fondamental, le Cours ou Système de pMlosopUe positive. Cette grande élaboration n'est, en effet, que le développement écrit de ses méditations antérieures et de ses leçons orales. Dès que le caractère social de son entreprise fut pleinement établi, il avait abordé la construction de la doctrine générale qu'il avait précédemment annoncée. En 1826 il en avait déjà coordonné le vaste plan, et c'est le violent effort nécessité par cette systématisation difficile qui, combiné à des perturbations affectives, provoqua la crise terrible dont nous venons de parler! En 1828 il en exposait publiquement le système, et de 1830 à 1842 il eii fournissait le complet développement.
(1) y m aux Pièces juslipcatives, n° 2.
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Le premier volume du Cours de philosophie posiiive parut donc en 1830, et le dernier en 18Zi2. La lenteur de cette publication s'explique d'après les obstacles privés et publics imposés à son auteur, encore plus que par la difficulté de l'œuvre; car, outre les embarras résultés d'occupations professionnelles absorbantes et de troubles domestiques continuels, la crise commerciale qui suivit l'explosion de juillet 1830, et qui ruina son premier éditeur, l'empêcha de rien publier avant 1835. Toutefois, l'importance comme la nouveauté du sujet le forcèrent de donner à la sociologie un développement qu'il n'avait pas d'abord prévu.
Quand on compare entre eux les principaux opuscules d'Auguste Comte, on ne peut y méconnaître une progression continue, dont le dernier terme caractérise nettement le but commun à tous les autres, savoir : la réorganisation du pouvoir spirituel d'après la rénovation de la philosophie. Dès son début, il avait cru cette réorganisation directement accessible : mais l'ensemble de ses premiers essais le conduisit bientôt à reconnaître qu'elle exigeait un travail intellectuel préalable, sans lequel il était impossible d'établir la doctrine générale destinée à terminer la révolution occidentale. Voilà pourquoi il dut finalement consacrer la première moitié de sa carrière à construire, d'après les résultats scientifiques obtenus, une philosophie vraiment positive, seule base possible de la religion universelle. 11 fallait, en effet, à la nouvelle synthèse une assise immuable qui lui permît de résister à toute attaque, à toute discussion; une force étrangère à l'ancienne inspiration religieuse comme à toute révélation théologique : la démonstration!... Mais quand ce fondement théorique fut solidement établi par un labeur incessant de seize années, l'auteur dut revenir à son point de départ et consacrer le reste de ses forces à la destination sociale qu'il avait d'abord entrevue. Cette incontestable continuité de ses deux carrières, philosophique et religieuse, est manifeste-
ment attestée, du reste, comme nous l'avons dit, par le titre même de sa grande construction politique, qui se trouve identique à celui de l'opuscule fondamental de 182!i. La philosophie positive n'est donc que la base intellectuelle de cette synthèse définitive, et son élaboration doit être envisagée comme une immense parenthèse intercalée par son auteur entre le début spontané et la réalisation systématique de ses premières aspirations sociales. Mais jamais cette opération préliminaire ne saurait être considérée comme présentant un caractère opposé à celui de la construction qui l'a suivie et à laquelle elle sert de fondement.
Considérée d'une manière générale et dans son état de complet développement, la nouvelle philosophie n'est autre chose, comme je l'ai précédemment exposé, que la systématisation positive des idées humaines, ou l'explication réelle du monde et de l'homme, d'après le régime des lois naturelles subtitué partout au règne des volontés arbitraires. Elle consiste donc essentiellement dans l'application complète de la notion de loi à tous les ordres de phénomènes réels, objectifs et subjectifs, ou dans la conception positive de l'ordre universel, cosmologique, vital, social et moral. Elle délaisse par conséquent les causes quelconques , théologiques ou métaphysiques, premières ou finales, comme étant à la fois inaccessibles et vaines ; elle abandonne le pourquoi, et ne cherche que le comment, c'est-à-dire les lois effectives des phénomènes de tous genres , leurs rapports réels et constants ; enfin, elle substitue partout le relatif à l'absolu , et renonce à toute systématisation extérieure, objective diaprés une cause première unique et génératrice , pour n admettre que des lois multiples, dont la coordination ne peut être faite que subjectivement, par rapport à l'Humamté. En outre la philosophie positive repose tout entière sur la séparation du concret et de l'abstrait, sur la division de la science et de l'art; elle ne spécule directement que sur 1 existence, sur les phénomènes qui la composent, mais nulle-
ment sur les êtres qui la manifestent, et dont l'étude spéciale appartient à la pratique. Enfin, elle assure la combinaison finale des deux grandes méthodes subjective et objective, et institue la logique positive qui associe la réaction alTective (logique des sentiments) àl'emploi des images et des signes, pour faciliter l'essor habituel de la méditation et procurer l'exercice normal de la vie cérébrale. Au point de vue logique comme au point de vue scientifique , la philosophie positive institue donc un renouvellement total, et un état plus parfait, de l'entendement humain.
Mais bien qu'elle ait été constituée avec tous ses caractères essentiels, dans l'ouvrage fondamental d'Auguste Comte, elle a cependant reçu de ses traités ultérieurs (la Poliliqup. positive et la Synthèse subjective surtout) des perfectionnements de la plus haute importance. C'est ainsi que son domaine fondamental, ou la hiérarchie abstraite des sciences élémentaires correspondant aux six grandes catégories de phénomènes réels, s'est accru d'une terme capital , par la subdivision nécessaire de l'ordre humain en sociologie et morale; c'est ainsi que le système des lois naturelles, que nous appelons aujourd'hui philosopliie seconde, s'est vu précéder d'un préambule extrêmement important , la philosophie première , qui comprend un ensemble de lois plus générales encore, complètement indépendantes delà nature propre des phénomènes et pouvant être constatées dans chacune des grandes catégories d'événements qui forment l'ordre universel.
Quant au Cours ou Système de philosophie positive , outre r institution de la hiérarchie encyclopédique , il contenait une construction scientifique aussi neuve que décisive, qui complétait l'édifice abstrait , et permettait la coordination de ses parties. Cet ouvrage fondamental expose donc la philosophie des sciences, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie : chacune y est appréciée quant à sa nature, c'est-àdire dans son objet propre, dans ses principes, et dans ses
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divisions intérieures ; quant à sa position relative dans le système général, ou dans ses rapports avec chacun des éléments qui le composent. On sait que la généralité décroissante et la complication croissante des conceptions et des phénomènes correspondants , sont le principe universel de cette vaste coordination. Or, les fondements essentiels des sciences préliminaires, mathématique, astronomie, physique et chimie, ceux même de la biologie, étaient établis, avant Auguste Comte, mais leurs lois n'étaient rapprochées qu'en mathématique, de manière à constituer une véritable construction scientifique. Outre ce travail élevé et difficile de systématisation préliminaire qui consiste à tirer des constructions abstraites des observations précédemment accumulées, le fondateur de la philosophie positive devait donc créer avant tout le dernier terme de l'édifice abstrait, la sociologie ; car toute coordination générale , et même partielle, restait impossible sans cet élément prépondérant et final. C'est ce qu'il fît avec une incomparable vigueur : pour la première fois, les phénomènes historiques furent soumis à une méditation pleinement positive, dégagée de toute préoccupation concrète , de tout préjugé théologique ou métaphysique. Il fut établi que les phénomènes sociaux, malgré leur mobilité infinie , malgré leur extrême complication, présentent cependant des relations constantes et naturelles qu'ils sont comme tous les autres, soumis à un ordre régulier, dont les dispositions fondamentales sont immuables ; que l'existence sociale a des lois fixes pour chacun de ses attributs élémentaires (l'intelligence , l'activité, a sociabihté) ; que ces lois expliquent rationnellement 1 ordre humain individuel et collectif; qu'enfin elles se subordonnent à celles des phénomènes moins élevés, quoique n en résultant jamais, ce qui permet d'établir leurs rapports envers elles , et de combiner ces grandes relations en un système général qui représente l'ordre universel. Le premier volume du Cours de PhUosopIne posiiire
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expose cV abord le plan et le but de l'ouvrage, puis la philosophie mathématique. Le second fournit la philosophie astronomique et physique; le troisième, la philosophie chimique et biologique. Les autres tomes sont consacrés à la Physique sociale. Le quatrième commence par exposer la nécessité de rendre enfin positives les conceptions sociologiques ; il donne une admirable appréciation de la politique théologique et métaphysique : il démontre leur danger et leur impuissance; puis il pose les bases essentielles, logiques et scientifiques, d'une politique positive, oU science sociale, envisagée au point de vue statique, mais surtout dynamique, ce dernier étant plus propre à mettre en évidence, surtout au début, la réalité de l'ordre humain. Quant aux cinquième et sixième volumes, ils apportent à l'appui des principes posés dans le précédent, l'institution de la série historique, c'est-à-dire l'explication scientifique de l'évolution humaine, philosophique, pohtique et sociale, une véritable -pMosophie de l' Msloire -, en outre, le tome final établit, d'après ces prémisses, le terme positif de l'évolution générale, l'état scientifique-industriel; et il expose les moyens généraux offerts par la nouvelle philosophie, pour assurer l'avènement de ce régime définitif. Sa conclusion contient en germe tous les résultats développés et obtenus depuis par le Système de poUlique positive, dont elle annonce l'élaboration ; elle forme donc le lien indissoluble qui unit ces deux grandes opérations successives.
Nous donnons à la fin de cette notice l'annonce que fît alors Auguste Comte, de son ouvrage fondamental, et le plan qu'il traça lui-même, de cette grande exposition (1). Mais pour concevoir la valeur et la portée d'une telle œuvre, il est indispensable de la méditer profondément, si l'on a la préparation scientifique et la force intellectuelle qu'exige
(1) Pièces juslificatim, n°'3 ol 4.
VtÉ D'AUGUaïfi dOMtK.
Itne semblable étude. A cet égard, nous lions contentei'ons de répéter, après tant d'appréciateurs compétents, que cette immortelle fondation, en complétant l'évolution positive, et renouvelant les voies de l'entendement humain, place incontestablement Son auteur dans la grande famille intellectuelle qui préside éternellement au progrès humain, à côté d'Aristote, de Bacon et de Descartes.
Quoi qu'il en soit de la philosophie positive, son auteur fut totalement méconnu par ses contemporains 5 et cette grande œuvre ne sembla provoquer d'abord que l'outrage et l'abandon. Nous devons soulever ici le voile qui recouvre les péripéties de ce temps d'épreuve , et laisser entrevoir les motifs d'une semblable défection. Mais pour mieux faire comprendre cette réaction antipathique, nous ferons précéder notre récit de quelques réflexions sur l'état mental et moral du milieu spécial où elle s'est développée.
Depuis l' affaiblissement de l'autorité spirituelle instituée au moyen âge, c'est-à-dire depuis la décadence inévitable et indispensable de la foi catholique, deux ordres d'idées ont surtout dirigé la masse des esprits actifs en Occident. Savoir, les opinions scientifiques ou positives, et les croyances métaphysiques ou négatives; les unes élaborant l'ensemble des notions réelles qull nous est permis d'acquérir sur le monde et sur l'homme, les autres éliminant, par une critique ardente, les explications générales de la théologie et liant provisoirement, par des abstractions également chimériques, toutes les données isolées obtenues par l'investigation positive. Or, savants et métaphysiciens acquirent, par la force des choses, et surtout d'après la
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désuétude croissante du théologisrae, un tel ascendant social, que l'empirisme gouvernemental, afm de se subordonner ces forces nouvelles et pour s'en assurer le concours, fut conduit à les consacrer officiellement. C'est ainsi que s'est relevé et corroboré chez nous le régime académique, où toutes les spécialités scientifiques , et toutes les sectes métaphysiques, se trouvent rassemblées sous la prépondérance de l'autorité temporelle qui y maintient administrativement l'unité.
D'autre part, et pour obvier à l'incomplète investigation de la science officielle, qui laisse en dehors de l'étude positive les phénomènes intellectuels, moraux, et sociaux, en les abandonnant à une métaphysique évidemment incapable de résoudre de semblables problèmes, et surtout de diriger la conduite humaine, privée ou pubhque, le mouvement de décomposition spirituelle a fait surgir une nouvelle classe d'organes quasi-théoriques, qui font leur objet propre de l'étude de la politique, et même de sa direction. Cet avènement du journahsme consomme donc la division mentale et morale des sociétés actuelles, puisque le sentiment et la culture du cœur y restent au théologisme , tandis que la direction intellectuelle y appartient à l'académisme, et que le contrôle politique et social s'y trouve de plus en plus exercé par les organes de la presse périodique.
Les inconvénients de cette dispersion de l'action spirituelle ne sont que trop manifestés par le désordre qui règne actuellement partout dans les opinions et dans les mœurs ; mais c'est surtout parmi les nouveaux organes de la fonction théorique que le mal est parvenu à son comble. Les savants se laissent de plus en plus détourner du but général de la culture scientifique, poui' s'égarer dans une analyse indéfinie ; les métaphysiciens, refusant toute base objective à leurs spéculations, creusent sans cesse l'abîme de l'irrationalité et de la divagation; et les journalistes, partagés entre un empirisme grossier et une ontologie clii-
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mérique, appliquent sans scrupule leur incompétence générale aux plus didiciles questions qui puissent être proposées à la méditation humaine. L'action d'un tel corps théorique se trouvant nécessairement privée d'une direction commune, comme de toute vraie destination sociale, reste donc arbitraire, contradictoire, et l'absence de réglementation y entretient une irrationalité de culture, une anarchie d'opinions, un égoïsme de tendances et d'aspirations qui concourent également à sa dégradation mentale et morale. La science, comme la métaphysique et la politique, ne sont plus guère aujourd'hui que des moyens d'élévation personnelle, et les diverses classes qui se partagent leur domaine sont i^lutôt constituées en vue de l'exploiter collectivement, que pour le conserver et l'accroître. Elles semblent surtout préoccupées de perpétuer entre leurs mains le monopole qui leur est attribué, et forment, en réalité, des corporations oppressives, ardentes à écarter et à détruire tout ce qui pourrait porter atteinte à leur privilège.
On comprend quel accueil était fatalement réservé, dans ce milieu, à la doctrine qui prétendait restaurer l'autorité spirituelle, régler les forces intellectuelles en vue de leur destination sociale, enfin, remplacer l'anarchie académique et l'agitation parlementaire par une régénération totale des opinions, des mœurs et des institutions. L'Académie lança l'anathème sur la nouvelle philosophie, comme le journalisme sur la nouvelle politique; et toutes ces forces rétrogrades se trouvèrent spontanément coalisées pour empêcher l'avènement d'une religion nécessairement contraire à la perpétuité de leurs abus. Ainsi s'explique la malveillance, lahame, la rage même, que suscita la première comme la seconde élaboration de la foi nouvelle, et la réprobation unanime qu'elle rencontra, dès lors et toujours, parmi ces classes intéressées.
« Dès l'origine de mon essor philosophique, dit Auguste « Comte, dans la mémorable préface du tome VI° de son ou-
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« vrage fondamental, dénué de toute fortune personnelle, (( même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon (( existence matérielle devait directement reposer sur des (( occupations professionnelles indépendantes de mes tra- « vaux spéculatifs, dont le succès serait, par leur nature, (( trop lointain et trop incomplet pour jamais suffire à con- « solider ma position privée. Afin toutefois que cette néces- (( sité continue tendît, autant que possible, à développer ma «vocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je «choisis spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseigne- « ment mathématique, envers lequel mon aptitude spéciale «avait été, j'ose le dire, déjà remarquée, pendant que «j'étudiais à l'Ecole polytechnique, aussi bien par mes (( chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans (( cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers de- « grés, et sous tous ses modes, mon unique moyen d'exis- « tence. »
M. Comte fut introduit à l'École polytechnique en 1832, sous les auspices de M. Navier , professeur titulaire , comme répétiteur d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle. En 1836, il y occupait, par intérim, la principale chaire mathématique, et s'acquittait de cette fonction avec une supériorité qui témoignait hautement de sa profonde capacité scientifique et didactique. Cette mémorable épreuve lui valut un triomphe bien flatteur : car on vit, fait exceptionnel, la noble sollicitude qu'elle suscita chez tous ses élèves, rivaliser avec celle de son chef principal, l'illustre Dulong, alors directeur des études, pour faire retentir avec éclat, dans tout le monde savant, la rare élévation de cet enseignement vraiment supérieur. C'est à la suite de cette manifestation qu'Auguste Comte devint examinateur d'admission, tout en conservant ses fonctions de répétiteur. Ce cumul lui permettant de réduire ses leçons particulières, il ne retint, en dehors de l'École polytechnique, (jue le cours de mathématiques spéciales qu'il professait
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dans l'établissement de M. Laville, et qui était surtout apprécié pour la partie la plus difficile, l'enseignement du calcul différentiel, qu'Auguste Comte ajoutait de lui-même au programme ordinaire de ces cours.
Il fut examinateur d'admission jusqu'en répétiteur jusqu'en 1852 ; et de 1830 à 18/i8, pendant dix-sept années, il fit gratuitement, à la mairie du troisième arrondissement de Paris, un cours public d'astronomie qui attirait, un auditoire de plus en plus nombreux. Cet enseignement trèsactif, très-varié, très-étendu, qui ne subit jamais d'interruption, n'enlevait pas moins de huit heures par jour à ses travaux philosophiques; et, sans compter les publications et les cours relatifs à sa mission sociale, Auguste Comte put encore fournir, dans cet intervalle, deux ouvrages scientifiques proprement dits : la Géométrie analytique, qui parut en 18ii3, et V Astronomie populaire qui est de ISlià.
Quant à l'influence qu'il exerça sur le public mathématique, elle fut surtout due à ses fonctions d'examinateur. Élèves et professeurs sont en général trop dominés aujourd'hui par l'intérêt personnel pour sacrifier quelque chose au seul attrait scientifique. Tant que le philosophe put influer sur les admissions polytechniques, on fit donc quelques efl^orts pour s'élever jusqu'à lui; mais tout retomba dans l'ornière de la dégénération algébrique, lorsque la chute de l'auteur de la Géométrie analytique replaça l'École sous l'influence de l'esprit académique. Un instant ralentie par le puissant eiï"ort d'Auguste Comte, la décadence mathématique reprit donc, aussitôt qu'on l'eut écarté, son mouvement et sa vitesse antérieurs.
Toutefois, l'impression qu'il laissa dans ce milieu fut, on peut le dire, aussi honorable qu'unanime ; c'est, avant tout, le souvenir d'une moralité profonde, d'une intégrité parfaite, et ensuite le sentiment d'une incontestable supériorité théorique. Et l'on peut dire à cet égard qu'il fut autant apprécié par ses condisciples et par ses élèves ([uc par ses
VIE u'AUauSTK COMTE.
supérieurs officiels, MM. Fourier, Navier, Dulong, Poinsot, etc. Du reste, son émancipation totale était si bien connue, malgré qu'on en ignorât la véritable tendance et la portée réelle, que c'était un dire courant parmi les élèves : que le père Comte avait mis Dieu en équation, et qu'il n'avait trouvé que des racines imaginaires. Mais quoique sa justice et son incorruptibilité fussent généralement connues, son inflexibilité même et sa manière d'examiner le faisaient redouter de tous les candidats aux épreuves d'admission. Son mode d'interrogation, aussi nouveau qu'efficace, la difficulté des problèmes qu'il proposait, et qui, très-souvent, embarrassaient les professeurs eux-mêmes, provoqua parmi eux une véritable levée de boucliers, des mécontentements et une animosité très-vive, ce qui n'empêcha point ces questions de tomber dans le domaine public, et de passer plus tard dans les habitudes du corps enseignant.
Il y a deux indications bien distinctes dans un examen du genre de ceux que faisait subir M. Comte: 11 faut s'assurer d'abord que l'élève possède l'ensemble des connaissances nécessaires pour suivre l'enseignement supérieur qu'il doit recevoir en cas d'admission; puis apprécier, autant que possible, en dehors de cette capacité d'assimilation, la force intrinsèque de l'intelligence, la nature et la portée intellectuelles du candidat. L'interrogation de M. Comte répondait toujours à cette double nécessité; et il fixait son jugement définitif d'après les résultats de cette investigation composée. Le degré d'instruction acquise était constaté par les questions ordinaires, et c'est seulement après qu'il introduisait ces problèmes ingénieux et profonds qui mettaient en jeu l'intelligence proprement dite, dont il tenait grand compte dans ses jugements.
Mais pourquoi des esprits très-forts, qu'il avait jugés tels, et admis par conséquent dans un bon rang à l'école, en sortaient-ils souvent dans les degrés moyens ou ultimes , tandis que des intelligences bien inférieures obtenaient les
viii d'augusik comte.
premiers numéros? Il y a à cela des raisons morales et intellectuelles, nous ne parlerons que des dernières. Sous l'influence de la direction académique, l'enseignement de l'école qui serait plus justement appelée aujourd'hui monotechnique que polytechnique, d'après l'envahissement croissant des sciences physiques et mathématiques par le calcul algébrique, est devenu tellement vicieux, que la combinaison des signes y remplace presque partout les grandes théories et les conceptions essentielles, et que toute idée d'ensemble et de but y a disparu. Dès lors, les bons esprits, dégoûtés d'une culture aussi aride qu'inutile, s'en éloignent et la délaissent de plus en plus, tandis que les intelligences médiocres, où la mémoire et l'expression l'emportent sur la méditation, fleurissent dans la culture d'une telle déviation. C'est pourquoi M. Comte avait coutume de dire, d'après sa longue et judicieuse expérience, que les premiers sortants de cette école n'étaient, le plus souvent et sauf exception, que des esprits faux ou des intelligences amoindries ; c'est pourquoi il se trouvait, à cet égard, en dissentiment si profond avec ses confrères et ses supérieurs officiels, et pourquoi son enseignement et sa manière d'examiner, quoique meilleurs, ont été attaqués et dépréciés par tous ceux qui devaient en subir l'écrasante supériorité.
L'enseignement ne fut pas du reste entre les mains du philosophe un vulgaire instrument de lucre, un moyen banal d'avancement personnel. En y apportant tous ses soins et cette scrupuleuse moralité qui distingua toujours sa conduite, il sut le rattacher directement à sa grande mission, et de très-bonne heure il aborda la rénovation mentale par la régénération des théories inférieures.
Vers la moitié du siècle dernier l'esprit humain avait achevé ses principales acquisitions mathématiques. Les éléments essentiels de cette grande science se li-ouvanL dés-
VIE d'auguste comte.
ormais élaborés, leur coordination devait bientôt paraître autant accessible qu'urgente. Et c'est vers un tel but que le génie de Lagrange dirigea ses principaux eflbrts, ses découvertes spéciales ayant toujours tendu à lui faciliter cette grande opération. Cependant, malgré la puissance d'un tel esprit, malgré l'importance de cette mémorable tentative, il faut reconnaître que la systématisation de l'illustre géomètre a réellement avorté. La cause de cet insuccès résulte de ce que Lagrange ne pouvait se placer encore à un point de vue assez général ni assez élevé, la série scientifique n'étant pas encore complétée, et toute systématisation partielle du savoir humain se trouvant, par la nature même des choses, impraticable.
Auguste Comte reprit ce grand problème comme élément de la rénovation mentale qu'il méditait. Maître de tout le domaine positif, d'après la constitution récente de la sociologie, il put, en subordonnant toujours le premier degré de la science universelle à son ensemble, réaliser la systématisation vainement tentée pas son illustre prédécesseur. Quelques mots suffiront pour rappeler ici comment fut effectuée cette grande coordination.
Élémentaires ou supérieures, les études mathématiques ont toutes pour objet la connaissance des propriétés des nombres, de l'étendue el du mouvement. C'est-à-dire que cette science aborde directement, et sans aucun préambule, l'étude de l'existence universelle, réduite à ses phénomènes les plus simples et les plus généraux , ceux sur lesquels reposent nécessairement tous ses autres attributs. 11 n'existe aucun objet, aucun être qui ne présente ces qualités fondamentales, tandis que la nature nous offre beaucoup de corps chez lesquels nous ne pouvons en constater d'autres. Tels sont les astres , par exemple , que leur situation lointaine ne nous permet d'explorer que sous 'le point de vue numérique, géométrique et mécanique. Ces trois aspects se trouvant réunis, du reste, dans tous les corps qui nous en-
VIE d'auguste comte.
tourent, on a pu les y découvrir et les y étudier plus facilement que dans les cas astronomiques, après avoir lait abstraction des autres événements qui en compliquaient l'observation. Dès lors, tout corps offrant ces attributs élémentaires, et certains êtres naturels n'en présentant aucun autre, on doit les considérer comme les phénomènes les plus généraux et les plus simples de l'existence universelle, tout ce qui ne comporte pas cette triple appréciation ne pouvant réellement exister que dans notre entendement. C'est pourquoi la mathématique est la science fondamentale, préliminaire, servant d'introduction nécessaire à toutes les autres, dont l'objet est à la fois plus spécial et plus élevé.
Le domaine naturel de cette science une fois reconnu, la coordination de ses trois éléments principaux, et celle de leurs parties respectives, devient une application de la loi du classement positif de nos conceptions, d'après leur généralité décroissante et leur complication croissante. Or, il est certain que les idées de nombre sont plus universelles et plus simples que celles d'étendue, qui sont ellesmêmes plus générales et moins compliquées que celles de mouvement. Car le nombre, indépendant par sa nature des deux autres attributs mathématiques, et pouvant s'appliquer à une bien plus grande quantité d'objets, est, en réalité, le terme extrême de l'abstraction positive, la notion la plus générale et la plus simple que comporte notre entendement. L'ordre mathématique est donc fidèlement représenté par la succession hiérarchique du calcul, de la géométrie et de la mécanique. Et cette progression, qui représente à la fois la marche historique de l'esprit humain et l'ordre didactique qui convient à son initiation, est en même temps conforme à l'ensemble du système abstrait.
Ainsi constituée quant à son domaine et à sa distribution intérieure , la mathématique se rattache à la hiérarchie scientifique par l'affinité de son terme supérieur, la mécanique, envers le second degré de la science universelle. En
VIE d'auguste comte.
effet, l'astronomie qui nous offre l'application la plus directe et la plus complète de la mathématique se confond avec elle par sa base essentielle, le double mouvement de la Terre, et les lois de sa gravitation étudiées au seul point cle vue géométrico-mécanique.
Enfin je dois rappeler aussi que l'élément mathématique le plus général, le calcul ( surtout algébrique) possède, outre son utilité propre, une importante destination logique, son office essentiel consistant à développer autant que possible notre puissance déductive. Au contraire, sous le rapport scientifique, la science fondamentale consiste principalement dans la géométrie et la mécanique qui instituent réellement la théorie de l'existence universelle , d'abord passive, dans l'étude de la forme, puis active dans celle du mouvement.
Telle est, en résumé, la conception générale qui a présidé à la systématisation de la mathématique. A cette indication trop sommaire, nous devons ajouter quelques détails sur la régénération spéciale de la géométrie analytique, afin de laisser entrevoir à ceux qui ne connaissent point ce travail, la puissance philosophique et la portée scientifique de son auteur.
On peut dire, à cet égard, qu'Auguste Comte est, avec d'Alembert, le seul qui ait convenablement senti et proclamé la haute importance de la rénovation mathématique commencée par Descartes. Cette grande initiative, surtout remarquable au point de vue logique, consiste dans la fondation d'une méthode nouvelle , bien plus que dans l'acquisition de théorèmes jusqu'alors inconnus. Surtout préoccupé de la rénovation mentale , Auguste Comte sut apprécier dignement l'œuvre de ce grand précurseur, et il en fit le premier comprendre la véritable nature. A ce point de vue déjà, la systématisation de la géométrie analytique par l'auteur de la philosophie positive, présente un puissant intérêt.
VIE u'a'jguste comte.
Dans cet ouvrage, après avoir hautement reconnu la valeur de l'initiative cartésienne , Auguste Comte introduit systématiquement la division fondamentale entre les spéculations abstraites et les recherches concrètes, en classant les objets de son étude d'après les diverses propriétés générales des différents types géométriques, dont l'appréciation particulière peut être dès lors effectuée d'après la connaissance de ces propriétés elles-mêmes. C'est ainsi que surgit, dans le cas le plus simple, la distinction fondamentale entre l'abstrait et le concret, bientôt appliquée par la philosophie positive à toute la série de nos conceptions réelles, depuis les plus inférieures jusqu'aux plus élevées. Partout l'abstrait étudie les propriétés et les événements : le concret s'appliquant seulement aux êtres.
Les anciens étudiaient courbe par courbe, individu par individu ; et la révolution cartésienne a consisté dans la substitution de l'étude générale des propriétés, à l'étude spéciale des êtres géométriques. Toute l'évolution moderne s'est produite sous l'influence de cette conception rénovatrice qui, malgré les efforts d'Auguste Comte pour en faire comprendre la valeur, reste vraiment encore inaperçue, bien qu'elle gouverne tous les esprits.
Le Traité philosophique d'Astronomie populaire, le cours qu'il résume et la systématisation que l'un et l'autre ont élaborée, sont encore une application de la méthode générale de Descartes. Aussi, chacun de ces cours était-il précédé d'une importante introduction philosophique, qui faisait ressortir les caractères essentiels du véritable esprit scientifique, et qui rattachait l'astronomie au système complet des notions positives, en lui assignant son rang encyclopédique, entre la mathématique et la physique auxquelles elle se trouve respectivement liée (1).
(1) Dhcnur.^ sur l'eupritrositif, prononcée l'ouvfivrùre dt. cours d'astro-
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C'est ce discours préliminaire sur l'esprit positif qui, prenant d'année en année plus d'importance et d'extension finit, en ajoutant à son caractère philosophique une tendance profondément sociale, par ébaucher, en 18Zi7, la grande construction religieuse réalisée plus tard par le Traité de sociologie.
Quant à l'ouvrage lui-même, après un préambule qui institue l'astronomie comme l'étude céleste de la planète humaine, c'est-à-dire, comme la connaissance positive de nos relations géométriques et mécaniques avec les astres susceptibles d'affecter nos destinées en modifiant l'état de la Terre; après avoir élucidé quelques questions préliminaires, et indiqué les moyens généraux d'observation précise : l'auteur y classe les objets de l'astronomie proprement dite (géométrie et mécanique célestes), d'après les diverses recherches générales dont les astres sont susceptibles, au lieu d'étudier, comme on l'avait fait jusqu'alors, les différents corps spéciaux qui entrent dans la composition du système solaire. Ainsi, il étudie successivement la question générale des distances, des formes, des mouvements, etc. ; et présente, dans un second castrés-important, une nouvelle application décisive de l'abstraction scientifique (1).
De tels travaux, des spéculations aussi vastes, qui avaient pour objet de fonder la philosophie des Sciences, et qui parvinrent à ce grand résultat , portaient leur auteur cà regarder le monde savant comme le centre normal de son action rénovatrice. C'est pourquoi ses efforts se dirigèrent
nomie populaire. Paris, 1844, un vol. in-8°, chez M. V. Dalniont et Dunod, libraires-éditeurs, quai des Augustins, 49.
(1) Nous devons à l'obligeance de M. LafTitte, les faits et les données essentielles de cette appréciation mathématique d'Auguste Comte, et l'on reconnaîtra facilement, à cet égard, ce que nous avons, de plus, emprunté au Catéchisme posiliviste.
VIE d'adgusté COM'Ë.
spontanément vers nn milieu dont il devait espérer un accueil intelligent et sympathique. 11 s'adressa donc, pour faire apprécier et prévaloir plus sûrement ses efforts de rénovation philosophique, aux organes sociaux qui lui semblaient devoir les comprendre et les seconder le mieux. C'est dans ce but qu'il demanda, en 1832, à M. Guizot, ministre de l'instruction publique, qui le connaissait depuis 1824, et qui avait paru apprécier ses premiers travaux, de fonder au collège de France, pour la lui confier, une chaire où serait enseignée l'histoire philosophique des sciences (1). C'est ainsi que, postérieurement, il crut devoir faire appel à l'Académie des sciences de Paris. Mais une triste expérience rie tarda pas à lui faire sentir, dans tous ces cas, combien il s'était trompé.
Convenablement apprécié par la dernière génération de savants dont la France puisse s'honorer, il se vit repoussé de tous, quand cette grande famille intellectuelle vint à s'éteindre sans laisser d'héritiers. Après la mort de Fourier (le géomètre), après celle de Navier, Auguste Comte sè trouva en butte à l'animosité de corporations aveugles, où la noble protection de son dernier appréciateur mathématique, M. Poinsot, fut aussi impuissante que le zèle énergique de M. de Blainville, son ami. Du reste, l'isolement que subirent eux-mêmes, au milieu de la foule académique, ces deux hommes éminents, représentants ultimes du grand mouvement scientifique du xviu' siècle, confirme assez la déchéance de ce public. Loin de lui conquérir la considération, les encouragements et l'assistance qu'il méritait, l'essor philosophique d'Auguste Comte ne fit donc que provoquer à son égard une répulsion systématique. Et ce déplorable résultat fut surtout amené par la jalousie que
(1) Voir aux Pièces jusiificalives, n» G Ms, les faits relaUfs à cette demande et au refus de M. Guizot.
VIE d'auguste comte.
susciiait, chez des individualités étroites, son incontestable supériorité et par les appréhensions que leur inspirait une philosophie qui mettait en évidence les dangers et les vices du régime académique.
C'était une conséquence nécessaire de la systématisation positive d'après la prépondérance de la sociologie, que la juste réduction d'une influence mathématique si longtemps exercée. Les géomètres, habitués depuis un siècle à une domination absolue sur les différents domaines scientifiques, ne virent pas sans émoi leur suprématie définitivement remplacée par celle de la science sociale, et ils accueillirent avec une invincible répugnance la disciphne mentale qui les obligeait à respecter désormais chacun des termes élémentaires de la grande échelle dont ils ne devaient occuper que le degré le plus infime, c'est-à-dire le plus éloigné des hautes études sociologiques et morales. Une telle subordination, quoique indispensable et légitime, ne pouvait être acceptée que par des cœurs sincèrement dévoués au progrès ou par des esprits assez puissants pour s'élever du plus humble échelon de la positivité abstraite à son couronnement sociologique : aucune âme de cette trempe ne répondit à l'appel positiviste ! Le monde savant se retrancha derrière la triple barrière de l'intérêt collectif, de la routine académique, de l'orgueil pédantesque : et toutes ses antipathies se concentrèrent au sein de TAcadémie des sciences de Paris, pour écraser le rénovateur! C'est ainsi que le continuateur de Descartes, pour avoir fondé la sociologie et créé la philosophie des sciences, vit organiser par les savants une persécution destinée à étouffer sa voix, en détruisant ses moyens d'existence.
Seul excepté, d'après les exigences du parti théologique, de la réparation ,qui compensa, pour tous ses camarades, le dommage résulté de la proscription générale de 1816, il fut, en outre, formellement exclu de l'enseignement public. Écarté plus tard de la même' carrière par l'influence du
VIK UAIGlISTt COMTl-;
pcarti métaphysique et privé de la publicité que méritaient ses travaux, d'après le silence concerté d'une presse essentiellement soumise à l'influence de ce parti (1), Auguste Comte n'obtint jamais de la classe intellectuelle à laquelle il appartenait, celle des savants, ni égards, ni protection, ni justice. Frustré deux fois, à l'École polytechnique, de la chaire mathématique à laquelle ses services, son mérite et ses travaux lui donnaient un incontestable droit, il fut dépouillé, sans plus de raison, de ses fonctions d'examinateur en iSlili et de son modeste emploi de répétiteur en 1852, à l'âge de cinquante-quatre ans, après dix-neuf années d'un irréprochable service !
Pour accomplir de pareils actes, il fallut violer ouvertement les règlements de l'Académie, abandonner les traditions administratives de l'École, préférer des rivaux dérisoires, combiner, enfin, les déplorables ressources de l'intrigue et de la calomnie (2). Tel fut le résultat des tentatives que fit le fondateur de la philosophie positive pour régénérer les savants. Tel fut l'accueil que reçut d'eux, dans sa patrie, celui dont le génie honorait déjà la France aux yeux de l'étranger. Mais tandis qu'il se voyait ainsi sacrifié par des coteries ennemies, il quittait le théâtre de sa chute emportant de la jeunesse qu'il avait scrupuleusement servie, sans jamais la flatter, et des chefs pratiques immédiats qui avaient pu le connaître, les témoignages les plus honorables d'estime, de considération et de regret ^3) .
(1) Voir aux Pièces justificalives , n" 6 bis, l'appréciation de cotte influence, par Auguste Comte lui-même, dans la note relative à M. Guizot.
(2) Les détails de celte lutte se trouvent dans les diverses préfaces dont M. Comte faisait précéder ses ouvrages, notamment dans celle du VI" volume de Philosophie positive. Nous reproduisons en outre la lettre qu'il écrivit en 1840, au président de l'Académie des sciences, et l'appel qu'il fît, en J8i8 au puhlic occidental. Voir aux Pièces justif,calives, les n- 6 et G.
ly) Nous devons surtout rappeler la lettre du général qui commandait 1 i.cole polytechnique en 186'^
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Mais si la direction générale des travaux d'Auguste Comte inspirait un éloignement unanime à nos diverses classes spéculatives, il était présumable que leur caractère social les ferait apprécier par des hommes qui semblaient chercher en dehors du monde officiel des éléments de progrès et de régénération. Il n'en fut rien : malgré ses antécédents républicains et sa sollicitude constante pour l'élévation des prolétaires, malgré l'indépendance et la dignité de son caractère, en dépit du civisme et de la haute émancipation de tous ses écrits, il ne fut ni mieux accueilli ni mieux jugé par notre démocratie. Bien qu'il fût connu de tous ses chefs, et qu'il figurcàt comme Vice-Président parmi les membres les plus dévoués de VAssocialion polytechnique, dont une des aspirations les plus importantes fut d'organiser un enseignement populaire (1), il ne put jamais influer, individuellement ou collectivement, sur ce qu'on appelait alors l'opposition républicaine. Ce résultat , qu'on ne saurait attribuer à l'indignité du successeur de Condorùet, s'explique par la profonde divergence d'opinions qui le séparait des membres de ce parti. Parmi les hommes qui marchaient alors, et dans des intentions diverses, sous le drapeau de la révolution, bien peu se trouvaient encore animés par le véritable esprit de son glorieux début. Ce grand mouvement social avait rapidement dévié de sa direction normale, et l'instinct républicain, si suret si puissant à son origine, s'était de plus en plus affaibli. L'édifice féodal une fois renversé et l'indépendance du foyer régénérateur se trouvant assurée, il fallait, suivant l'admirable pressentiment du grand parti qui a réellement accompli cette phase essentielle de notre révolution, instituer un état de choses ré-
(1) C'est comme membre de cette association qu'Auguste Comte ouvrit, le premier, en 1S30, le cours public et gratuit A'astronomie populaire, qu'il continua jusqu'en IS'iT, bien que depuis longtemps il fiit séparé de la société polyleclmique.
VIE d'augusti; comte.
gulier, quoique provisoire, dans lequel une dictature progressive pût maintenir l'ordre matériel indispensable à l'existence sociale et assurer l'entière liJDerté spirituelle nécessaire à la réorganisation. Au contraire, après la chute de Danton et l'anéantissement de la phalange républicaine, la sanglante et funeste réaction métaphysique de Robespierre vint inaugurer une période véritablement rétrograde en s'elTorçant d'instituer l'ordre nouveau d'après les principes négatifs qui avaient présidé au renversement de l'ordre ancien.
Les dangers et les impossibilités d'une telle politique expliquent assez la nécessité des efforts continus exercés par le parti conservateur pour replacer la société sur ses anciennes bases, au lieu de l'abandonner à l'aveugle initiative de ces dangereux progressistes. De là cette série d'oscillations fatales, tantôt rétrogrades et tantôt anarchiques, qui depuis soixante années bouleversent le foyer de la préparation moderne sans atteindre à son véritable but, la conciliation de l'ordre et du progrès. Mais tandis que,' cédant aux circonstances, aux nécessités de leur temps, nos conservateurs ont su modifier leurs principes absolus et les plier aux exigences contemporaines, le parti révolutionnaire, trop peu soucieux des leçons du passé, trop ignorant des progrès récemment accomplis, semble s'attacher irrévocablement aux préceptes d'un négativisme suranné. La philosophie de Rousseau et la pohtique de Robespierre inspirant de plus en plus les seniiments; les pensées et les actes de la démocratie, elle méconnaît chaque ionr davantage les saines tendances de la révolution ; et les véri-
meTotTr'''' V"'"''' notre grande république, Diderot et les encyclopédistes, ses vrais fondât urs poli
dans la mémoire môme du peuple, aux sophistes immo^ raux et impuissants qui en ont amené la chute Pourtant ces citoyens illustres, intrépides apôtres d'une
VIE d'algustk comtk.
libei-té légitime et nécessaire, justes contempteurs d'une égalité anarchique, entendaient seuls réorganiser la société sur des bases nouvelles, et sentaient judicieusement qu'une négation complète, écartant également le théologisme et la guerre, devait précéder la transformation moderne, afin qu'on pût librement régénérer l'esprit par la science, le cœur par une morale vraiment humaine, et donner à notre conduite une pacifique et bienfaisante destination (1). Il y a donc chez nous bien peu de républicains , parmi
(1) C'est peut-être ici le lieu de flétrir la défection de notre siècle envers celui qui l'a précédé. Tout en jouissant des résultats spirituels et temporels obtenus par nos derniers prédécesseurs, on n'a le plus souvent, pour eux, aujourd'hui, que malédictions et blasphèmes! Une littérature coupable, aussi vaine qu'immorale, ne cesse de répandre l'injure et la calomnie sur les libres penseurs, sur les citoyens intrépides auxquels noire France doit une si grande partie de sa gloire et de sa force : et cette lâche prévarication n'est que trop accueillie par un public avide de confortable seulement, et que sa défaillance d'esprit ou de cœur rend de plus en plus incapable d'apprécier les grandes pensées, comme les grandes actions. On oublie tristement, de nos jours, que pour sortir de la corruption résultée de la décadence de l'ancien régime, il fallait saper jusqu'aux moindres fondements de ce système provisoire,et que les hommes illustres, philosophes ou politiques, qui se vouèrent, au prix de tant d'elïorts , à cette immense et pénible tâche , aspiraient tous ouvertement à un élat de régénération totale, où la pensée ne se repaîtrait que de vérités positives, où l'activité serait consacrée au bien de tous, où la morale (selon le vœu d'un ami du grand Diderot) se verrait inébranlablement assise sur des motifs humains. Malgré tant de témoignages éclatants, qui forment au xvni' siècle une irrésistible auréole, les tartufes et les trissotins actuels ne cessent de le profaner ;théologistes rétrogrades, métaphysiciensinconséquents, déistes hypocrites, révolutionnaires dégénérés, empiriques aveugles ou égoïstes, tous méconnaissent la grandeur de cette mémorable phase du mouvement humain. Incapables de comprendre combien un tel siècle fut grand dans les sciences, dans les arts et dans la philosophie, combien il fut bienfaisant et dévoué, les sophistes modernes ne sauraient non plus sentir qu'il fut avant tout héroïque par ses aspirations et par ses combats. Trop faibles d'esprit et trop glacés de cœur pour entendre cette sainte légende de l'Humanité, ils s'en vont propageant l'ingratitude sociale, ce poison funeste, qui détruit la continuité et provoque à la dissolution. Le positivisme seul, renouant la chaîne des temps et rattachant fortement le xvin' siècle au précédent et au nôtre, consacre au nom de l'ordre et du progrès, la grande et indispensable élimination qu'il dut accomplir.
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tant de révolutionnaires. Et c'est ainsi qu'Auguste Comte recueillant presque seul le véritable esprit de la Convention, la direction philosophique et sociale du xvm° siècle, se trouvait isolé dans le canap démocratique , sans action sur les chefs, sans influence sur les masses. Résumant, d'après l'inspiration dantonienne, la politique contemporaine, dans l'institution d'une dictature progressive, il devait rester incompris de tous ces rêveurs empiriques qui poursuivaient des systèmes absolus, et projetaient des constitutions éternelles. Aussi le voyons-nous, après l'ébranlement de 1830, rappeler vainement, aux rois et aux peuples, le grand principe de la transition moderne (1), et accomplir, sans plus de fruit, en 1835, sur le parti démocratique, sa dernière tentative personnelle. Figurant au procès d'avril comme défenseur d'Armand Marrast, avec M. de Lamennais , et tant d'autres , il fît de nobles efforts pour combattre, chez ces jeunes hommes, les funestes principes de la métaphysique révolutionnaire , leur déisme incohérent, leur égaUté perturbatrice, le dogme fallacieux de la souveraineté populaire. Mais que pouvait, sur des âmes ardentes, imprégnées de négativisme , avides de satisfactions immédiates, de réformes radicales et soudaines, l'austère et inflexible philosophe, qui voulait remplacer l'entraînement des passions par une méditation sévère , par une étude consciencieuse ; qui prêchait la réforme individuelle, une longue et difficile éducation ; qui posait enfin la reconstruction de l'ordre spirituel, celle des principes, comme l'indispensable condition d'une sage et véritable réorganisation sociale.
Une expérience solennelle est venue, depuis, soumettre la
(1) Voir aux Pièces juslillcalivcs, n" 7, l'adresse rédigée par Auguste Comte au nom de VAssoctalion polytechnique et remise par lui à M. de Monlalivet dans une circonstance assez critique, le 22 décembre 1830, à quatre heures flu soir, le jour de Vcmeulc des miiv'strcx.
VIE -d'auguste comte.
politique révolutionnaire à une épreuve décisive : le gouvernement de la France échut, pour un temps, cà cette ardente démocratie, et ses principes essentiels furent librement appliqués. On sait, hélas! quel terrible démenti l'impitoyable logique des faits vint infliger au parlementarisme démocratique, et combien ce régime, contre le gré de ses instituteurs, devint funeste à la cause qu'il prétendait
servir Puisse l'enseignement que comporte un aussi
grand revers ne pas être entièrement perdu pour notre génération.
Pour achever de caractériser la lourde pression qui fut, à cette époque, exercée par un milieu dégénéré sur le fondateur du positivisme, nous devons revenir sur l'intrigue instituée contre lui par la presse occidentale (surtout française), et qu'il a si justement qualifiée de conspiralion du silence. Par une entente générale vraiment inouïe, les travaux de ce penseur furent si soigneusement dissimulés, que longtemps on ignora, en Europe et même en France, l'existence de cette vaste systématisation et jusqu'au nom de son auteur. Après les appréciations diverses qui accueillirent, en 1826, les premiers essais d'Auguste Comte, essais qui caractérisaient assez la nature et la force de son esprit, la tendance de ses recherches, un silence concerté, que rien ne put troubler, couvrit le développement progressif de son œuvre ; et la philosophie positive était depuis longtemps achevée, que rien n'en avait encore transpiré, du moins chez nous. C'est ainsi que cette grande construction demeura si longtemps ignorée, malgré l'hommage que lui avaient rendu à l'étranger (notamment en Angleterre) , quelques hommes trop élevés pour se soumettre à de semblables artifices (1) .
(]^ Voir aux Pièces justificatives, n" 6 bis, le passage de \a Philosophie imitirc, relatif au silence He ]a presse métaphysique, à l'égard du positi-
VIE n'Aur.usTË comte.
Ce n'est que vers 18/i/i, après le signal parti de l'Angleterre, et grâce à l'intervention d'un écrivain assez connu, que la France put apprendre , par la voie de la presse périodique, la grande œuvre récemment accomplie par un de ses enfants. M. Émile Littré, membre de l'Institut, estimé déjà comme érudit et comme littérateur, honoré même comme homme public, pour son caractère et sa fixité politiques, prit enfin sur lui de rompre le silence qui pesait depuis quinze années sur l'élaboration de la philosophie positive, et publia, dans le journal le National, une série d'articles remarquables, où cette philosophie se trouvait dignement appréciée (1). Dans le même temps, d'autres appréciations surgirent, en Hollande, en Italie, en Amérique, et surtout
visme, dans la note consacrée à M. Guizot. Quant aux manifestations qui se produisirent en Angleterre, et qui précédèrent celle de M. Littré, en France, outre l'appréciation de sir David Bre-wster.qui parut dans la Revue d'Edimbourg, en 1838, nous signalerons un compte rendu signé F. C, extrait du British and foreign Review, et reproduit par la Revue Britannique, dans son numéro d'août 1843. Cet article est intitulé : les Philosophes français. L'auteur, après avoir examiné les diverses Écoles françaises, adhère formellement à la philosophie positive.
« Une philosophie de l'histoire est chose nécessaire (dit-il). Si la base que M. Comte a posée est honne, son livre (le Cours de Philosophie positive) sera l'ouvrage leplus mémorable du xix' siècle; il aura fondé une science et fourni la loi qui y préside. M. Comte sera en même temps le Bacon et le Newton de la science sociale.
« Pour nous (dit-il encore), M. Comte est le philosophe qui a montré, de- « puis Bacon, la compréhension la plus vaste et la plus universelle. »
« Ce que nous disons ici (il s'agit du style) après tant d'éloges, nous est " inspiré par notre sincère désir de voir se répandre une docirine qui est la « nôtre, et que nous croyons destinée à être enfm la seule et vraie philoso- « phie. »
(Ij Les appréciations deM. Littré, publiées dans le ATationaZ, de 1844 ù 1850, ont été réunies en un volume sous le titre de Conservation, révolution et positivisme (chez Ladrange, rue Saint-André-des-Arts, 41, Paris, 1862). Bien que celte exposition du positivisme soit incomplète à beaucoup d'égards, et même inexacte sur quelques points, elle n'en constitue pas moins une publication pleine d'intérêt.
VIE d'auguste COMTIi.
en AiigleteiTe, qui toutes saluaient convenablemeju l'apparition de la nouvelle philosophie (1), Mais ces libres hommages, qui prouvent la puissance de la foi positive, bien que déjouant le silence obstiné de la presse, ne purent modifier ses dispositions. Au lieu du mutisme oppressif qu'avait observé pendant dix-huit ans le journalisme occidental, et qui continue encore à beaucoup d'égards, on vit se développer chez la plupart de ses organes un système de critique et de diffamation qui s'organisa surtout après la mort d'Auguste Comte, en France et en Angleterre, et sur lequel nous aurons à revenir plus loin.
Maudit par les théologiens, renié par les savants, écarté par les métaphysiciens et par les journalistes, incompris des révolutionnaires, profondément inconnu du peuple , Auguste Comte dut se retirer et attendre que l'on vînt à lui. 11 vécut donc, pour un temps, dans un isolement absolu, mais qui ne fut pas, on le verra, sans profit pour l'Humanité.
Au moins recevait-il dans son intérieur l'appui moral, le concours affectif dont il avait besoin pour supporter les peines du dehors? et la compagne qu'il s'était choisie sutelle adoucir, par une identification sympathique, la répulsion d'un monde ennemi? Non! Le mariage qu'il avait contracté dans un moment d'entraînement fatal resta la source de tourments et de regrets bien amers; les pures et douces joies du foyer n'en devinrent point le fruit, et les affections pleines de charme qui font le prix de la vie domestique ne lui furent pas accordées. Jamais il ne fut encouragé, consolé, soutenu par celle qu'il s'était si généreusement associée , et le poison des chagrins intérieurs se mêla constamment, dans le calice journalier de ses dou-
(1) Je dois signaler à ce sujet, dans la Reme mélhodiste publiée à New- York, le cahier de janvier 18.^2, où l'œuvre philosophirine d'Auguste Comte fut si dignement appréciée par un adversaire tliéologique.
VIE d' AUGUSTE COMÏli.
leurs, uu liel des tribulations du dehors. Que d'iieures cruelles dans cette triste cellule où fut achevée la Philosophie positive! quel froid glacial à son foyer désert! Qui pourra dire les souffrances, les sombres pensées, les tentations funestes, tous les dangers, enfin, de ce temps d'épreuve?.... et la magnanimité, la moralité profonde, l'incomparable énergie qu'il fallut à cet homme de cœur pour sortir triomphant, intact, de ce terrible combat?
Mais dans le temps même que se tramait sa perte, et que le monde officiel allait lui être fermé ; dans le temps qu'il achevait, au milieu des plus douloureux déchirements intérieurs, son œuvre philosophique, sa plus pénible épreuve arrivait à son dénoùment. Le 5 août 1842, madame Comte abandonnait volontairement un foyer qu'elle ne devait revoir qu'après la mort, à jamais déplorable, du fondateur de la religion démontrée.
Si l'on embrasse d'un regard la période de quinze années environ, qui répond à l'élaboration de la philosophie positive; si l'on se représente la difficulté propre de cette œuvre immense, l'importance des résultats qu'elle a provoqués; si l'on se rappelle les obstacles de tous genres, matériels et moraux, privés et publics, qui ne cessèrent d'entraver son auteur; si l'on tient compte, enfin, de son délaissement absolu, du sacrifice complet et volontaire qu'il fit alors de sa personne à sa mission philosophique, on peut se demander quel fut le plus grand en lui de l'esprit ou du cœur?... Assurément, si le plus puissant génie pouvait seul accompUr une aussi vaste opération mentale, il fallait une sollicitude sociale et une énergie au moins égales, pour l'inspirer et la soutenir ; et son immortel auteur nous apparaît comme un géant au milieu de la faible génération qui n'a pu le comprendre, et qui n'a pas mieux apprécié ses grandes pensées que le puissant sacrifice dont toute sa vie fut un exemple.
VIE d'adguste comte.
Une fois délivré de l'oppression intérieure qui si longtemps avait pesé sur lui, Auguste Comte dut jouir avant tout d'un calme nécessaire. « Après dix-sept années d'intimes souffrances, » il trouvait un véritable bonheur dans cet affranchissement tardif, quoique la satisfaction négative qui en résultait fût incapable de procurer un aliment réel à ses besoins moraux. Longtemps absorbé par un travail excessif et des tourments quotidiens, il avait vu ses goûts esthétiques se réveiller aussitôt qu'il avait abordé le domaine de la sociologie : il put les cultiver librement alors, excitant par là, sans les satisfaire entièrement, des dispositions sympathiques trop longtemps refoulées. Ainsi ébranlée, son âme généreuse et tendre renaissait à la douce espérance et s'exaltait à la pensée d'une félicité prochaine, si la faveur d'un noble amour lui était accordée.
Bien donc qu'il songeât à la grande composition qu'il avait promise, et qui devait reprendre la construction sociale abordée par les premiers essais de sa jeunesse, Auguste Comte se voyait irrésistiblement entraîné vers des relations indispensables à l'unité comme à la plénitude de son existence. Dans une telle attente, d'heureux contacts personnels lui fournirent une occasion décisive, unique peut-être. C'était en 18A5 : il rencontra dans une famille bourgeoise où il était reçu une jeune dame dont la distinction fixa pour jamais son cœur. Outre les qualités essentielles qui recommandent la femme, tendresse et pureté, outre les charmes de l'esprit et les grâces du corps, madame Clotilde de Vaux offrait une singulière et touchante conformité de situation avec l'auteur de la Philosophie po-
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sitive. Pour elle aussi la vie avait déployé toutes ses rigueurs, et le mariage avait été une épreuve fatale ! Un événement sinistre, affreux, l'avait séparée de celui dont elle portait le nom, sans qu'elle dût jamais le revoir. Victime innocente et soumise d'une infortune imméritée, elle supportait dignement le poids d'une profonde imperfection légale qui l'attachait, hélas! au réprouvé que la société avait dû rejeter de son sein. Libre moralement, elle ne pouvait civilement s'appartenir.
Moins irréprochable et moins accablé dans son malheur, qui résultait d'une généreuse mais regrettable témérité, Auguste Comte ne se trouvait ni moins libre ni moins retenu envers l'épouse qui s'était séparée de lui, et qu'il ne devait plus revoir. Une telle fatalité, cette fraternité dans le malheur, un égal isolement et un égal besoin d'affection, tendaient déjà à rapprocher ces deux nobles victimes ; mais l'estime et la sympathie que le temps fît surgir entre elles vinrent bientôt les unir par les liens les plus dignes que comportât leur situation.
Dans l'état d'exaltation morale et de tension affective où se trouvait Auguste Comte, le contact de madame de Vaux fut une révélation : il sentit aussitôt qu'en elle était le bonheur auquel il aspirait. Cependant il contraignit longtemps l'explosion de son cœur, et ne découvrit qu'en tremblant son amour. Ses premiers aveux sont pleins de délicatesse et de déférence, et ne furent accueillis que par une réserve imposante, qui commandait plutôt le respect et la crainte qu'une libre tendresse. La lettre qu'écrivit le philosophe, le 2 juin 18Zi5, à l'occasion de la Sainte-Glotilde, indique assez comment il devait et savait aimer (1).
En août de la même année, M. Comte fut, avec son amie, parram d'un enfant nouvellement né dans la famille de cette
(1) Voir le premier volume de Politique positive , dédicace , paye XXXIV.
VIE d'auguste comte.
dame ; et ce lien spirituel vint encore resserrer leur union. Il put dès lors la fréquenter plus souvent, plus intimement; et le charme naturel des relations sympathiques, l'attrait réciproque qui rapproche les âmes élevées, le besoin de deux cœurs jusqu'alors privés des jouissances les plus pures et les plus légitimes, engagèrent ces nobles amants dans les voies d'une indissoluble affection. L'inaltérable pureté de la dame, l'énergique loyauté, le respect chevaleresque du philosophe , assurèrent à leur commune tendresse un commerce vraiment auguste qu'aucune faiblesse ne put troubler. C'est ainsi que le fondateur de la foi positive reçut de sa chaste et généreuse amie les dons du cœur, les bienfaits de la grâce, l'investiture et la consécration morales.
Rien, dans notre temps, ne saurait approcher de ces nobles amours; et la grossièi-eté contemporaine, qui ne peut distinguer de la pure tendresse un instinct perturbateur et grossier, a dû les blasphémer sans les entendre. C'est donc aux plus dignes interprètes du moyen âge, aux sublimes amants de Béatrice et de Laure, que l'on doit remonter aujourd'hui pour comprendre une telle passion.
Et pourtant il y a là un enseignement précieux, la révélation d'un touchant mystère, la condition du bonheur à venir : je parle de la régénération intime de l'homme, de sa transformation morale par la puissance de l'ascendant féminin. Heureux ceux qui peuvent dire avec le poëte :
— « Quella che imparadisa la mia raenle,
— « Ogni basso peusier dal cor m'avulse. »
A ce point de vue , quelle n'est pas la grandeur de la nouvelle Béatrice ? Elle paraît, et le cœur du philosophe est ému, touché : la charité l'enflamme, ses meilleurs sentiments s'exaltent, son attachement, sa vénération, sa bonté s'accroissent; son génie prend un nouvel éclat, son énergie se retrempe à ce foyer vivifiant ! On devait le croii'e épuisé par tant d'efforts , consumé par une existence de hiUe et
VIE d'AL'GUSTE comtk.
de travail ; et le voilà qui renaîL à une autre vie, plein d'enthousiasme, de force et de majesté. 0 miracle du cœur, c'est
à toi que nous devons la religion de l'Humanité
Auguste Comte a laissé de son amour un monument inappréciable : c'est la correspondance qu'il eut avec sa bien-aimée. Et l'on trouve dans ses admirables lettres de si intimes preuves de sa grandeur morale , de la délicatesse et de l'excellence de son cœur, que nous n'avons pu résister au désir d'en présenter ici quelques fragments :
(( Avant de reprendre enfin la grande composition que je fus forcé, il y a trois mois, d'interrompre dès son début, j'éprouve, ma chère amie, le besoin d'avoir avec vous une explication définitive sur le vrai caractère général de cette mémorable crise, destinée à exercer une influence si fondamentale sur tout le reste de ma vie, tant publique que privée.
« Déjà l'intime affection que j'ai eu le bonheur de concevoir pour vous peut être regardée comme ayant assez subi l'épreuve du temps, puisqu'elle s'enracina toujours plus profondément à mesure qu'elle s'épura davantage. Le moment est donc venu de vous faire directement apprécier l'éternelle gratitude que je vous dois à ce titre , et dont vous ne pourriez autrement vous former une juste idée. Sans avoir d'abord satisfait à cette douce obligation générale, je ne saurais dignement commencer une élaboration où le cœur n'aura pas moins de part que l'esprit. En même temps, un tel préambule doit tendre à mieux développer, en la caractérisant davantage, la salutaire influence permanente que vous êtes ainsi appelée à exercer, fût-ce à votre insu, sur ce long travail.
« Jusqu'ici c'était surtout de ma vie publique qu'avaient dû émaner les consolations propres à ma vie privée. Voici
viii d'auguste comté.
maintenant arrivée enfin, grâce à vous, l'heureuse réaction par laquelle, au contraire, mes affections personnelles vont directement perfectionner mon activité sociale Telle est ma Glotilde, l'importante explication que je dois aujourd hui vous exposer convenablement une fois pour toutes en réclamant d'avance, d'une manière spéciale, votre cordiale attention dans une appréciation aussi difficile, qui tout en m'efforçant de l'éclaircir autant que possible, ne pourra devenir assez nette qu'après une lecture réitérée. »
« Dès l'origine de notre liaison, vous savez que je vous signalai expressément cette grande connexité, dont j'éprouvais déjà le sentiment intime quoique encore confus. Mais les circonstances mêmes au milieu desquelles s'accomplissait cette indication initiale devaient vous disposer à n'y voir alors qu'une sorte d'exagération passionnée. Tout au plus, aviez-vous pu y constater une nouvelle confirmation de la célèbre maxime générale de Vauvenargues, sur la relation nécessaire de l'essor mental à l'élan moral. Cependant, en consacrant à ma sainte Cloiilde une délicieuse matinée, dont les suites m'ont été si précieuses à divers titres, et d'où datera toujours le cours régulier de notre sainte amitié, je vous donnai bientôt une manifestation effective du profond caractère qu'avait spécialement pris en moi cette affinité fondamentale. Néanmoins, un tel exemple ne pouvait que préparer, sans y suppléer, l'explication réfléchie que je tente maintenant, et d'après laquelle, écartant des généralités incontestables, mais trop vagues, pour considérer surtout la nature propre de mes travaux, et même la phase actuelle de leur développement total, j'espère vous faire bien comprendre, comme j'en suis profondément convaincu, que l'éternelle affection qui semble seulement destinée à charmer ma vie privée, doit aussi notablement améliorer ma vie publique. En un mot, l'harmonie fondamentale de ces deux ordres d'existence, qui jamais n'avait pu jusqu'ici s'accomplir chez moi, vient de se constituer enfin sur des
VIE d'AUGL'STE (JOMTK
bases durables, pendant cet heureux trimestre exceptionnel où votre scrupuleuse amitié a pu craindre, au contraire, d'avoir involontairement troublé le cours général de mes travaux : voilà ce dont il m'importe aujourd'hui de vous convaincre, par suite d'une suffisante appréciation sommaire de ma double vie antérieure. »
« Naturellement voué, presque au sortir de l'enfance, à poursuivre de toutes mes forces l'immense régénération sociale profondément annoncée par mes précurseurs révolutionnaires, j'eus l'avantage de sentir suffisamment, de très-bonne heure, que cette noble destination de ma vie entière exigeait avant tout une forte préparation scientifique. Après avoir complètement satisfait à cette difficile condition fondamentale par une longue continuité d'efforts à la fois spontanés et systématiques, je dirigeai aussitôt mes premiers travaux personnels vers la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, seule base solide d'une vraie rénovation ultérieure de leur système politique proprement dit. Mais le cours même de cette opération initiale me conduisit bientôt à reconnaître, il y a vingt ans, qu'une telle entreprise sociale resterait nécessairement prématurée tant qu'elle serait préalablement soumise à la graduelle initiation mentale que j'avais individuellement subie, et dont j'avais cru jusqu'alors pouvoir ainsi dispenser essentiellement le public. Suivant une telle conviction, je dus donc suspendre, presqu'à son début, ma grande élaboration politique, pour consacrer la première moitié de ma vie publique à la fondation d'une véritable philosophie, base indispensable de tous les travaux ultérieurs de rénovation sociale. Ma crise personnelle de 1826, que le fatal concours des peines morales avec les efforts intellectuels rendit épi^ sodiquement si horrible, fut déterminée par l'établissement de celte intime solidarité, et me conduisit à la conception générale de cette philosophie nouvelle, directement destinée à imprimer enfin au xix" siècle un caractère spéculatif
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convenablement distinct de celui du siècle dernier. Outre les immenses difficultés mentales propres à une telle construction, les soins de ma santé et les divers embarras, intérieurs ou extérieurs, de ma situation individuelle, prolongèrent beaucoup la suffisante exécution, d'abord orale, puis écrite, de cette grande entreprise préalable, qui, comme vous le savez peut-être, n'est réellement achevée que depuis trois ans. Sa terminaison me ramenait dès lors, suivant le plan naturel de l'ensemble de ma vie publique, à reprendre désormais , sur cette large et solide base, mon élaboration primitive de la réorganisation sociale, que j'annonçai aussitôt , en effet , devoir constituer directement la destination nécessaire de la seconde partie de ma carrière, après un suffisant intervalle, aujourd'hui accompU, de repos et de préparation. Tel devait donc être le cours général de mon évolution philosophique, inévitablement partagée en deux grandes époques : l'une par dessus tout mentale, où le point de vue social ne domine que comme principale source de la systématisation abstraite, l'autre éminemment sociale, où il s'agit enfm de reconstituer, d'après une saine doctrine préalable, la vie morale de l'humanité. »
« La réorganisation spirituelle des sociétés modernes, où ma jeunesse avait vu une opération unique, se décompose nécessairement en deux entreprises successives, d'après les deux faces simultanées mais distinctes de notre existence morale, suivant que l'on considère la systématisation des idées ou celle des sentiments, double préparation indispensable à la systématisation finale des actions humaines. Si j'eusse persisté à systématiser les sentiments avant les idées, mon essor philosophique, contraire à la coordination naturelle, aurait pris inévitablement un caractère vague et même mystique, finalement dangereux, comme tendant à prolonger radicalement l'anarchie actuelle au lieu de la résoudre. Mais, aujourd'hui que la base intellectuelle est dignement posée, je dois directement tourner mes principales forces
vers la partie morale de ma grande entreprise. C'est ainsi, chère amie, que je suis enfin parvenu, pendant ces trois mois qui peut-être vous semblaient perdus pour mes travaux , à concevoir nettement le caractère qui doit profondément distinguer la seconde moitié de ma vie philosophique. Dans mon ouvrage fondamental, l'esprit de recherche, et même de discussion, devait prévaloir, afin de m' élever graduellement, suivant l'ordre naturel de nos diverses conceptions, au vrai point de vue définitif de la sagesse humaine. Maintenant que j'y suis solidement établi, il ne s'agira plus que de procéder désormais, d'après des principes déjà admis, à une dogmatisation sociale directement destinée surtout à systématiser nos sentiments essentiels. En un mot, je puis maintenant regarder la supériorité intellectuelle du positivisme comme assez constatée, du moins chez tous les esprits d'avant-garde; il me reste donc, dans mon second grand ouvrage, à en constituer aussi la supériorité morale, seule sérieusement contestable aujourd'hui.
« Telle est, ma chère Glotilde, l'unique portion qui puisse jamais être convenablement divulguée de l'importante explication que je vous expose maintenant. Déjà mes plus intimes amis ont reçu l'équivalent d'une semblable appréciation , que je communiquerai bientôt à d'autres, et un jour peutêtre au public lui-même. Mais l'ensemble de l'explication restera nécessairement réservé toujours pour vous seule, vu l'intime éclaircissement personnel qui en constitue l'indispensable complément. Car cette sommaire détermination du vrai caractère propre à chacune des deux grandes parties de ma vie publique indique spontanément une disposition corrélative de ma vie privée, qui pourtant ne comporte, au moins de ma part, qu'un simple examen secret.
« Au début de ma carrière philosophique, où je poursuivis prématurément une immédiate réorganisation morale, j'ai vivement senti combien l'essor des affections tendres importait, non-seulement à mon bonheur personne],
VIE D AUGijtjp; cysm;.
mais aîissi à la plénitude de mon action sociale, et cetlje intime persuasion ne contribua pas peu cà mou fatal mariage. L'imparfaite satisfaction d'un tel besoin détermina surtout le douloureux caractère de l'orage de 1826, qui, §i j'eusse été assez heureux pour trouver alors une Glotilde, ne serait pas devenu, malgré sa gravité propre, plus dangereux que la crise, fort analogue au fond, d'où je sors amélioré à tous égards. Toutefois, la nature, plus intellectuelle que sociale, de mes piincipaux efforts pliilosophiques pendant les douze ans environ qui suivirent cet ébranlement décisif, ne dut pas me donner lieu, sauf les pertes de temps et de forces, de déplorer beaucoup, quant à ma vie publique, les tristes lacunes affectives inhérentes à ma malheureuse situation domestique. Mais, depuis trois ans, mon élaboration doit, au contraire, devenir pour tout le reste (le ma vie, encore plus morale que mentale ; en sorte que les besoins du cœur, toujours restés si énergiques chez moi, faute d'avoir jamais été convenablement satisfaits, ont dû bientôt acquérir une irrésistible prépondérance. En même temps, par une précieuse coïncidence, une indispensable séparation, d'autant plus irrévocable de ma part que je ne l'ai nullement provoquée, m'a pleinement affranchi d'une intolérable oppression intérieure, heureusement convertie en une simple charge pécuniaire dont mon caractère m'empêche de sentir le juste poids réel. A la vérité, les deux premières années de cette nouvelle situation, pendant l'intervalle naturel entre la fin de ma grande élaboration primitive et le début de la suivante, se sont surtout passées à savourer la sorte de félicité négative résultée pour moi de ce calme inespéré, succédant à une si longue agitation journalière. C'est seulement depuis un an, environ, que l'approche de mon second grand ouvrage essentiel et le pressentiment graduel de son vrai caractère général, ont dû ra'indiquer spécialement l'importance d'un essor personnel des affections douces, suivant les nouvelles exigences d'une élabo-
VIE d'auguste çomï^.
FaiioD philosophique où le cœur doit désormais avoix encore plus de part que l'esprit : cette stimulation publique a été d'ailleurs en pleine harmonie spontanée avec l'iinpulsion privée qui, après avoir assez goûté le simple repos, devait naturellement me faire désirer le bonheur et redouter l'isolement. Telle est, ma très-chère Clotilde, la double disposition intime qui, à votre insu, m'a rendu si pleinement opportun le naïf développement de notre précieuse amitié, à quelques restrictions que puisse l'assujettir l'état préalable de votre propre cœur. Vous devez ainsi concevoir maintenant que je ne ç.ède à aucun entraînement passionné en persistant aujourd'hui, autant qu'il y a trois mois, à considérer ce doux sentiment habituel comme désormais aussi indispensable au perfectionnement de ma vie publique qu'au bonheur de ma vie privée.
(( Pour mieux concevoir la vraie relation générale des deux crises qui circonscrivent la seule partie de mon passé public ou privé qui puisse vous intéresser directement, il n'est pas inutile d'y joindre l'indication d'une sorte de crise intermédiaire, à caractère moins prononcé, mais de pareille nature, déterminée, en 1838, par le passage du préambule purement scientifique dç ma grande construction philosophique à l'élément sociologique qui devait la constituer définitivement. Quoique dans cette seconde et principale moitié de ce long travail, le point de vue social dût res^-er surtout spéculatif, et par suite ne pût tendre aussi puissamment qu'aujourd'hui à développer en moi les besoins affeclfs, cependant cette époque forme réellement une phasç remarquable dans uije telle histoire intime dq ma 4Qub^e existence. Son principal résultat caractéristique a consisté en une vive excitation permanente de mon goût naturel des divers beaux-arts, surtout de la poésie et de la ^ musique, qui reçut alors un notable accroissement habituel. Vous en sentez aussitôt l'affinité spontanée avec ma tendance ultérieure vei-s une vie priucipale,nient alfective;
VIE d'auguste comte.
et d'ailleurs il influa très-heureusement sUr l'amélioration immédiate de mon ouvrage, en tout ce qui concerne l'évolution esthétique de l'Humanité. Dans l'ordre privé, cette époque présente aussi quelque intérêt comme également intermédiaire entre les deux crises essentielles ; car, c'est alors que je cessai, pour la première fois, de solliciter, tout en la permettant encore, une nouvelle cessation d'une séparation provisoire, et que je signifiai ma ferme résolution de rendre désormais irrévocable toute pareille situation renaissante.
(( Enfin, il n'est peut-être pas superflu de compléter l'appréciation de ces trois crises personnelles, à la fois mentales et morales, en y indiqu'ant accessoirement un singulier caractère matériel, qui, quoique secondaire, m'a beaucoup servi à perpétuer d'une manière plus tranchée leur souvenir respectif. Un de mes petits secrets philosophiques, dont je veux bien vous faire part, consiste dans ce précepte général, plus précieux qu'il ne semble d'abord : pour consolider et faciliter tout perfectionnement intellectuel ou affectif, il importe beaucoup de le lier à quelque perfectionnement physique, relatif surtout à une amélioration habituelle du régime matériel. C'est de ce principe que dérive au fond tout ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie positive des sacrements, dont l'empirisme sacerdotal sentit confusément la portée, comme signes physiques de nos divers progrès spirituels. A ce titre, je puis vous dire que les trois crises essentielles de ma double évolution personnelle, pendant les années 1826, 1838 et 1845, se trouvent pour moi familièrement consacrées par un durable symptôme matériel, en ce que j'y ai été respectivement conduit à l'abstinence définitive, d'abord du café, puis du tabac et aujourd'hui du vin.
(i Telles sont, ma chère amie, les diverses indications secrètes qui complètent la partie ostensible de ma difficile explication sur la nouvelle physionomie, à la fois publique
VIE d'auguste comte.
et privée, propre à la seconde moitié de ma carrière. Les vrais connaisseurs de la nature humaine soupçonneront bien que l'une des deux portions de cette analyse suppose nécessairement l'autre, mais sans qu'ils puissent réellement la deviner. Ils savent, en effet, qu'on ne peut agir profondément sur les sentiments des autres qu'en y participant soi-même, et que, par conséquent, une élaboration philosophique désormais relative directement à la vie affective exige, dans celui qui l'accomplit, le vif essor simultané d'une telle existence. Après avoir jadis conçu toutes les idées humaines, il faut maintenant que j'éprouve aussi tous les sentiments, même en ce qu'ils ont de douloureux : c'est une irrésistible condition préalable , naturellement prescrite à tous les régénérateurs de l'humanité. Une expansion habituelle de nos principales émotions, surtout de la plus décisive et de la plus douce à la fois, devient donc autant indispensable aujourd'hui à mon second grand ouvrage que mon ancienne préparation mentale dut d'abord l'être au premier. J'espère que, d'après ces aperçus, vous ne pouvez plus conserver aucun doute essentiel sm' l'heureuse efficacité philosophique que j'attends de notre éternelle amitié.
« Mon organisation a reçu d'une très-tendre mère certaines cordes intimes, éminemment fénunines, qui n'ont pu encore assez vibrer, faute d'avoir été convenablement ébranlées. L'époque est enfin venue d'en développer l'activité, qui, peu sensible directement dans le premier volume, essentiellement logique, de mon prochain ouvrage, caractérisera fortement le tome suivant, et encore plus le quatrième ou dernier. C'est de votre salutaire influence que j'attends, ma Clotilde, cette inestimable amélioration, qui doit dignement écarter les reproches de certains critiques sur le prétendu défaut d'onction propre à mon talent, où quelques âmes privilégiées ont seules reconnu déjà une profonde sentimentalité implicite, en m'avouant
VIE U AUnUSTE COMTE.
avoir pleuré à certains passages philosophiques, ceux-là même que j'avais, en elfet, écrit tout en larmes. A vous seule j'oserai librement soumettre d'avance tout ce que j'ai rêvé pour développer en tous sens la grandeur morale dé l'homme, maintenant que vous commencez enfin à sentir combien serait étrange une amitié qui ne comporterait jamais d'entretiens sans témoins. Vous seule pourrez entièrement dissiper une mauvaise honte philosophique de paraître trop sensible, parce que la pureté et la sincérité de mes émotions ne vous seront jamais suspectes, quelque exaltées qu'elles puissent d'abord vous sembler. 11 s'agit surtout, au fond, d'incorporer intimement au positivisme, avec des améliorations radicales, tout ce que le système catholicpie du moyen âge a pu réaliser, ou même ébaucher, de grand ou de tendre : l'éminente supériorité de votre nature morale me garantit que ce qui reste en vous d'esprit voltairien ne saurait vous empêcher de sympathiser dignement avec de telles tentatives, quand elles TOUS seront familièrement indiquées dans nos doux épanchements.
« Un célèbre écrivain (M. de Lamennais) , qui connaissait déjà ma triste situation domestique, disait de moi, il y a vingt ans : c'est une belle âme qui ne sait où se prendre. J'espère lui avoir jusqu'ici prouvé que je le sais, s'il a réellement suivi de bonne foi mon développement total. Mais je compte, grâce à vous, l'empêcher désormais de conserver à cet égard le moindre doute sincère. Ne craignez pas, d'ailleurs, ma noble amie, que votre insuffisante instruction préalable vous prive d'exercer assez envers moi cette inappréciable assistance, que je cherchais vainement hors de votre éminente alFection. Une douloureuse initiation personnelle a spontanément développé, dans votre rare intelligence, la plus fondamentale de toutes les études, celle de la nature humaine, qui, même à l'état empirique, importe bien davantage à la réalisation d'une telle influenice
VIE d'augdste comte.
* philosophique qu'une vaine préparation scientifique, d'où, en ce qu'elle offre de plus efficace, c'est-à-dire l'éducation mathématique, découle trop souvent aujourd'hui l'altération radicale du vrai régime logique par l'habitude d'un ergotage sophistique résulté d'une irrationnelle tendance à déduire quand il faudrait observer.
« Cette explication fondamentale, où l'esprit et le cœur ont également participé, est elle-même très-propre à caractériser, par le fait, l'heureuse connexité naturelle que j'ai voulu vous y rendre directement familière pour servir de base à la précieuse réaction philosophique que j'attends habituellement de notre amitié. La prochaine exécution d'un ouvrage que j'entreprends, j'ose le dire, dans la plus sainte disposition cà saisir partout et à perpétuer dignement les divers mérites de l'ordre antérieur, en rendant toujours une affectueuse justice à tous nos prédécesseurs quelconques, ne pouvant être mieux préparée que par cette secrète dédicace où, en vous témoignant une digne reconnaissance de l'utile amélioration que je vous dois déjà, je place désormais mon essor direct de l'amour universel sous la stimulation continue de notre pur attacheihent p^-ivé.
« Votre ami dévoué,
<c A. Comte. »
« Mardi matin 5 août 1845 {midi).
« P.-S. Ma gratitude me semblerait incomplètement exprimée, si, à cette précieuse influence permanente, je ne j'Oignais ici l'indication d'une autre réaction favorable, qui, quoique passagère, doit vous être brièvement signalée. C'est l'aptitude spontanée de votre affectueux dévouement à écarter les graves inquiétudes que ma situation matérielle aurait récemment inspirées à tout autre, et peut-être aussi un peu à moi-même , malgré mes habitudes invétérées d'heureuse insouciance philosophique. Des embarras
VIE d'auguste comte.
temporaires, inhérents à la petite persécution financière dont nos coteries scientifiques m'ont honoré, n'offrent plus maintenant aucun danger sérieux, quoiqu'ils ne soient pas encore totalement dissipés (1) ; mais ils ont acquis, pendant les derniers mois, un aspect assez menaçant pour m' affecter si je n'eusse pas été délicieusement préoccupé de vous. Or, je puis me rendre, à cet égard, la pleine justice que, grâce à cette éminente diversion, ma crise nerveuse, d'ailleurs très-grave au fond, n'a pas été un seul instant troublée par aucune fâcheuse réflexion sur des difficultés qui devaient pourtant me sembler alors inévitables et prochaines. Recevez-en aujourd'hui, ma Glotilde, mon remerciement .spécial, »
« Je vous ai promis, ma noble amie , de vous indiquer sommairement l'ensemble des saines notions philosophiques sur l'importance fondamentale du mariage et de la famille. Une juste impatience me pousse à accomplir cette heureuse tâche plus promptement que je ne l'espérais, afin de hâter l'instant où mes conceptions trop systématiques acquerront, sous votre aimable plume, la grâce et l'onction qui peuvent seules les faire doucement pénétrer chez toutes les intelligences, en les rendant chères à tous les cœurs.
« La nouvelle philosophie sociale se distinguant surtout par son caractère toujours historique et son esprit sagement relatif, je crois devoir vous signaler d'abord la vraie filiation générale des opinions actuelles sur ce grand sujet. Cette seule appréciation préalable suffit pour y écarter
(1) On sait qu'au lieu de se ralentir, comme l'espérait alors Auguste Comte, avec sa longanimité habituelle, cette persécuUon ne fit que s'aggraver et finit par le priver totalement de ses moyens d'existence.
( Note du biographe.)
VIE d'augustk comte.
spontanément de longues discussions et de stériles déclamations. Elle ne saurait être convenablement indiquée sans la rattacher rapidement à la vraie théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale.
« 11 n'existe, en tout genre, que trois manières de philosopher : IMa méthode théologique, franchement fondée sur des fictions qui ne comportent aucune preuve ; 2° la méthode métaphysique, procédant toujours d'après des abstractions personnifiées ; 3° la méthode positive , qui part directement d'une exacte appréciation de la réalité. Chez l'individu et dans l'espèce, le premier mode convient seul à l'enfance de la raison humaine, et le dernier à sa pleine virilité; le second, incapable de rien organiser, n'est destiné qu'à préparer l'émancipation mentale en permettant la transition de l'un à l'autre état. La vulgaire division générale des temps historiques constitue spontanément une sorte d'aperçu empirique de cette marche nécessaire ; car l'esprit de l'antiquité fut éminemment théologique, et celui du moyen âge essentiellement métaphysi-' que, tandis que l'esprit moderne est principalement positif, comme l'indique de plus en plus, depuis cinq siècles, son essor préliminaire.
(( Toutes les spéculations humaines, sans excepter les plus simples, ont d'abord surgi sous l'inspiration théologique, pour aboutir finalement à la démonstration positive, en passant par l'argumentation métaphysique. Mais cette marche commune a dû être plus ou moins rapide, suivant la complication croissante des divers sujets de contemplation. Les doctrines sociales devaient donc subir, après toutes les autres, cette transformation fondamentale, dont l'extension à ce principal domaine constitue la seule issue intellectuelle de l'immense révolution qui s'opère maintenant, d'après l'initiative française, dans tout l'occident européen.
« Pendant le siècle dernier, l'esprit métaphysique a irré-
VfE D'AUG-BSTE eOTUTE.
vocablement complété l'émancipation préliminaire de la raison humaine, en ôtant à l'esprit théologique l'empire qti'il conservait encore sm- les principales notions morales et politiques. Ce salutaire ébranlement préalable était aussi indispensable pour l'ordre que pour le progrès, parce que l'influence religieuse, si longtemps nécessaire à tous deux, avait dû, depuis la fin du moyen âge, devenir à la fois oppressive et impuissante. Mais cet immense service temporaire, maintenant assez accompli, ne doit pas empêcher aujourd'hui de reconnaître la nature purement négative de la philosophie métaphysique, qui dut triompher au xviii* siècle, et dont l'influence, quoique radicalement énervée, dirige encore la plupart des esprits actifs. Après avoir abouti partout au doute spéculatif, son génie exclusivement critique devait toujours ^jousser à l'anarchie sociale, en discréditant les anciennes maximes, sans pouvoir en établir de nouvelles. Succédant à ce déblai nécessaire, la systématisation positive reconstruira bientôt l'ensemble des saines notions sociales, sur des bases vraiment inébranlables, que ne comporta jamais le régime théologique. Mais pendant ce fatal interrègne, notre faible raison se trouve inévitablement livrée aux plus dangereuses fluctuations , d'abord théoriques, puis pratiques, envers toutes les règles fondamentales de la sociabilité.
«Un sophisme caractéristique, qui contenait en germe toutes les aberrations ultérieures, a conduit la métaphysique révolutionnaire, chez son plus éloquent organe, à condamner radicalement toute société, en faisant prévaloir la chimérique conception d'un préalable état de nature, qu'un prétendu contrat originaire avait fait de plus eu plus dégénérer en existence sociale. Cette dangereuse hypothèse fournissait alors le seul moyen d'imprimer assez d'énergie, soit active, soit môme spéculative, pour dégager l'avantgarde de l'Humanité des liens oppressifs d'une organisation caduque, afm de l'entraîner vers une régénération
Vlli u'AUOUSTE COMTli. 219
Ib'uale. Néannioins, de telles conceptions constataient spontaiiénient l'inipiiissance radicale de l'esprit métaphysique à s'emparer convenablement du domaine social , toujours antipathique à son caractère essentiellement individuel. Sa tendance critique eut trop longtemps, et conserve encore, une véritable utilité politique, en s' appliquant au régime ancien. Mais depuis que cette application est assez complète pour avoir manifesté le besoin d'un système nouveau, cet esprit négatif, désormais privé de sa principale destination, est entraîné, par sa nature absolue, à une activité morale de plus en plus désastreuse, aveuglément tournée contre les bases élément-aires de la sociabilité humaine, de manière à constituer tin obstacle direct k la régénération finale, en s' opposant à tout véritable régime quelconque. L'inévitable débordement des utopies anarchiques, bornées d'abord à l'ordre politique proprement dit, s'étend maintenant jusqu'au triple fondement universel de l'existence sociale, la propriété, la famille et le mariage.
« On cherche vainement à contenir ces ravages métaphysiques en s'efforçant de ranimer l'esprit religieux, dont la tendance, finalement rétrograde, a seule accrédité un tel abus du raisonnement. Ces efforts empiriques n'aboutissent réellement qu'à perpétuer et à aggraver le mal, en inspirant à la raison moderne des inquiétudes propres à maintenir l'office transitoire de l'esprit critique, qui, sans cela, resterait livré à son inopportunité actuelle, faute de toute importante application. L'inaptitude évidente des croyances théologiques à conserver leur antique empire intellectuel démontre assez leur impuissance radicale à protéger réellement les notions sociales laissées sous leur dangereux patronage. Il est certain, au contraire, qu'une telle solidarité compromet aujourd'hui de plus en pliis toutës les saines maximes morales comme tous les vrais principes politiques, en faisant rejaillir sur elles le discrédit croissant d'un ordre d'idées devenu depuis longtehips incompatible
VIE d'auguste comte.
avec notre essor mental. Toutes les notions élémentaires sur le mariage et la famille sont tellement conformes aux tendances spontanées des populations modernes qu'elles n'ont, à vrai dire, pour les intelligences actuelles, d'autre tort essentiel que la forme religieuse encore inhérente à leur conception dogmatique. C'est donc exclusivement à l'esprit positif qu'est aujourd'hui réservée la sage consolidation de ces maximes fondamentales, qu'il peut seul dégager des sophismes métaphysiques. L'abus du raisonnement ne saurait être contenu par une philosophie hostile à l'essor final de la raison humaine, mais uniquement par celle qui le développe en le régularisant, et qui, à ce titre, peut seule surmonter désormais d'inévitables discussions.
« Quoique l'esprit positif ait dû surgir d'abord envers les plus simples sujets, il a ensuite étendu graduellement son domaine à des études de plus en plus compliquées. La systématisation directe des notions sociales constitue certainement sa principale destination, qu'il peut aujourd'hui aborder immédiatement, en résultat final de ce long préambule. Son incontestable supériorité intellectuelle devient le gage assuré de sa pleine efficacité morale. C'est à lui seul qu'il appartient de dissiper le fatal conflit qui existe, chez les modernes, entre les besoins du cœur et ceux de l'intelligence. En vertu de sa réalité caractéristique, il doit être éminemment social, puisque tout notre essor spéculatif s'accomplit par la société et pour elle : tandis que l'esprit théologique, naturellement personnel, n'avait pu devenir social qu'indirectement, en fournissant à la sagesse sacerdotale un précieux moyen initial de consacrer les résultats empiriques de l'expérience universelle.
(( La saine philosophie conçoit, à tous égards, l'active intervention humaine comme subordonnée à un ordre invariable, spontanément résulté, en chaque cas, de l'ensemble des lois correspondantes. Cet ordre naturel n'est jamais modifiable qu'entre certaines limites déterminées, d'autant
VIE d'auguste comte.
plus distantes qu'il s'agit d'événements plus complexes. Quoique les eflets sociaux comportent, à ce titre, plus de modifications que tous les autres, ils n'en sont pas moins autant assujettis à d'inaltérables lois, dont la découverte y offre seulement plus de difficultés. Il faut toujours s'attacher d'abord à connaître suffisamment cette économie spontanée, que notre sagesse systématique doit tendre ensuite à consolider et améliorer le plus possible. Un tel fondement extérieur peut seul prévenir les divagations et contenir les divergences auxquelles notre faible raison est sans cesse exposée; en même temps, un tel but garantit constamment notre vraie dignité, en assignant à notre judicieuse activité une noble et vaste destination, à la fois individuelle et collective, pour le perfectionnement universel. On comprend ainsi en quoi les institutions humaines sont également naturelles et artificielles.
« En ce qui concerne la famille, et surtout son principal fondement, le mariage, la part de la nature et celle de notre sagesse deviennent aisément appréciables, quand on se place au point de vue convenable. On ne peut douter que l'homme ne soit, comme beaucoup d'autres animaux, et même à un plus haut degré, entraîné spontanément vers l'état de mariage, dont il nous offre toujours et partout la réalisation essentielle, caractérisée surtout par la fixité d'union. La consécration systématique de la société n'intervient ensuite que pour mieux assurer la plénitude et la stabilité de ce lien élémentaire, en dissipant l'irrésolution et en prévenant l'inconstance.
(( Cette double nécessité s'explique aisément par une saine appréciation de la nature humaine, envisagée surtout quant à la diversité des sexes. Notre humanité est principalement supérieure à toute animalité en vertu de sa combinaison caractéristique entre la raison et la sociabilité. Or, de ces deux attributs élémentaires, le premier est plus prononcé chez l'homme, et le second chez la femme. De là
résulte la prééminence naturelle du mariage sur toute autre association quelconque ; puisque les deux sexes se trouvent ainsi placés dans la disposition habituelle la plus favorable à leur perfectionnement mutuel, qui consiste surtout, poujr chacun d'eux, à mieux développer par là les qualités qu'il possède moms. Telle est la noble destination sociale du mariage, directement envisagé, et même abstraction faite de la propagation sur laquelle on a trop exclusivement appuyé son appréciation réelle. Pour bien concevoir cette aptitude fondamentale, il faut considérer sommairement l'analyse positive de toute existence humaine.
(( Notre vie se compose à la fois de pensées, de sentiments ou penchants, et d'actes. Dans leurs vaines disputes sur la prééminence de l'existence spéculative ou de l'existence active, les philosophes ont essentiellement négligé l'existence affective, qui pourtant imprime seule aux deux autres leur impulsion habituelle, sans laquelle leur exercice s'épuiserait bientôt en stériles efforts. Sous cet aspect, le positivisme consacre systématiquement l'heureux aperçu pressenti par l'instinct social du catholicisme, qui, à travers ses formes mystiques, proclama réellement l'amour universel comme le vrai mobile central de l'humanité. Les travaux de spéculation, et même ceux d'action, quoique beaucoup mieux adaptés à la plupart des organismes, déterminent communément, par leur persistance prolongée, une intolérable fatigue. Au contraire, les affections bienveillantes peuvent seules persévérer au plus haut degré sans jamais lasser, et leur simple diminution passagère ijjspire toujours d'intimes regrets. Elles constituent donc \îX principale base du bonheur personnel, outre leur tendaDCe directe à garantir le bonheur général en poussant chacun à, servir les autres, soit par ses pensées, soit pai- ses actes.
« C'est ainsi que le mariage devient le premier lien de l'humanité, en développant spécialement nos facultés aifec-
viç p'auguste comte.
tives. Après que l'éducation proprement dite a rendu chacun apte à l'action et à la spéculation, il complète cette double préparation élémentaire, par un digne essor de l'affection qui doit animer la vie sociale. En effet, c'est seulement entre les deux sexes, et en vertu de lem* diversité caractéristique, d'abord naturelle, puis civile, que peut exister habituellement une entière baison. Dans le même sexe, l'amitié reste presque toujours exposée à d'inévitables rivalités, qui en altèrent la sécurité avant d'en corrompre la pureté. La concurrence ije peut totalement disparaître ([ue d'uQ sexe à l'autre, pour donner lieu, par leur union, au plus doux concours, résulté d'une tendance spontanée de leurs moyens respectifs vers leur commune fin. Qu'est-ce, en effet , que le sentiment conjugal , sinon la véritable amitié, consolidée et embellie par une incomparable possession mutuelle ? C'est ainsi que le plus énergique instinct de notre animalité, cessant de nous entraîner à de brutales perturbations, nous conduit à la plus douce harmonie dans cette sainte intimité qui utilise toute l'aptitude naturelle d'un tel appétit à nous dégager de l'égoïsme fondamental. S'il était possible que cette admirable économie n'eût pas encore existé, celui qui nous en offrirait l'utopique avènement serait certainement regardé comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité. Auprès de cette notion fondamentale, on néglige bientôt, malgré leur gravité réelle, les inconvénients accessoires ou passagers, et même les dangers exceptionnels, que l'imperfection humaine attache inévitablement à cette première base du bonheur intime, individuel ou social. Quoiqu'on doive, sans doute, tendre toujours à diminuer autant que possible ces maux secondaires, le rétrécissement d'esprit et le dévergondage de cœur propre aux temps de transition anarchique ont pu seuls conduire à en exagérer la considération spéciale jusqu'à méconnaître l'efficacité essentielle d'une telle institution.
VIE d'auguste comte.
« Sa pleine spontanéité n'est pas douteuse pour celui qui apprécie judicieusement les efforts mêmes que l'excentricité, naturelle ou factice, a souvent tentés contre elle. Les plus rebelles à de tels liens finissent d'ordinaire par en déplorer amèrement l'absence. Toutes les intimités vraiment recommandables qui s'établissent hors de cet ordre régulier tendent bientôt à revêtir, autant que possible, ses principaux caractères, en constituant une affection à la fois exclusive et indissoluble. Quand l'imagination humaine s'est librement élancée à la conception idéale du parfait bonheur, elle a érigé l'éternité d'union en attribut essentiel de ses plus nobles utopies sur la vie future. L'inconstance systématique que tant d'esprits superficiels osent aujourd'hui prôner ne pourrait aboutir qu'à dégrader radicalement, chez les deux sexes, les principaux attributs de l'humanité, en s' opposant à toute profonde moralisation mutuelle.
(( Malgré d'incontestables abus, la solennelle intervention de la puissance sociale est habituellement indispensable à la pleine efficacité de cette économie naturelle. Les organisations énergiques, seules susceptibles d'affections profondes, n'ont peut-être besoin d'une telle sanction que pour compléter leur doux bonheur par une noble publicité. Chez l'immense majorité, où tout est médiocre, en bien comme en mal, l'esprit, le cœur et le caractère, chaque vie privée, sans ce frein salutaire, se consumerait bientôt en capricieux essais aussi désastreux que superflus. On aperçoit aujourd'hui cette funeste tendance là où le protestantisme a assez altéré les mœurs modernes pour introduire un usage réel du divorce. Quant aux inconvénients propres à l'indissolubilité, ils sont ordinairement compensés, dans l'état normal, par les mêmes causes qui la rendent nécessaire. Car, l'aptitude à se modifier beaucoup résulte spontanément de cette médiocrité native qui interdit toute tendance très-prépondérante. Une telle faculté ne
VIE d'auguste comte.
peut alors se développer assez qu'en présence d'une situation vraiment inaltérable. Nul n'a choisi son père ni son fils, et pourtant ces relations comportent une pleine harmonie. Quoique l'union conjugale ne puisse être aussi préparée, le libre choix personnel qui lui est propre tend à compenser cette moindre consistance naturelle, mais seulement quand la consécration sociale a imposé un invincible frein aux caprices individuels. Entre deux êtres aussi divers, y a-t-il trop de toute leur vie pour se bien connaître et s'aimer dignement? La virginité préalable, la fidélité continue et le veuvage final, resteront toujours en honneur, même chez le sexe prépondérant.
« Outre cette indissoluble sanction, la société générale exerce spontanément une heureuse réaction sur le lien élémentaire qui lui sert de base, en assignant aux deux sexes des destinations distinctes, essentiellement conformes, d'ordinaire, à leur nature respective. Quelques séditieuses réclamations qu'excite aujourd'hui cette répartition fondamentale, l'étude positive de l'homme et de l'Humanité démontrera de plus en plus une telle harmonie, sans laquelle d'ailleurs on ne saurait comprendre l'universelle persistance de cette économie. Aucun esprit sérieux ne tentera d'expliquer par le simple abus de la force matérielle, un ordre où l'on voit si souvent la plus frêle créature obéie et respectée, même dans ses caprices, par tant de vigoureux agents. La vie affective étant spécialement prépondérante chez la femme, rien n'est plus sage qu'une constitution sociale qui lui en confie la principale culture permanente, en réservant à l'homme les travaux suivis, soit de spéculation, soitd' action, qui, d'ordinaire, lui conviennent mieux. Si la nature féminine est, en général, moins susceptible de résolutions à la fois énergiques et persévérantes, elle devient par cela même plus modifiable et s'adapte plus aisément à toute invariable situation. L'uniformité de destination se trouve aussi, chez les femmes, en harmonie
vis H'Àiitifc&'fîî cHm^è.
spOntîttléê avét la Variété bediicôbp raoincire de MH typ^h îiîdividuels. Toute saine appréciation de notre nàture colldllirâ donc à admirer profondément la sagëssé îristlnctiVè de l'écôtiorïiié furidàinentale f(tiî, datis cliaqUe àètè sotiàl, réserve côffimurïéliiént à l'homme là décision finale, en attribuant à la femme l'influence consultative ou modificàtricë. La seule époque où l'intei-yention sociale des femmes ait été ainsi côlistititée dignement, sous l'ascendant du principe chëvaleresque, indique hautémeiît la noble efficacité qué cbitiporte dette apparëtité restriction. Si, par une impfàticâblë aberration i léè deux sexes pouvaient jamais être appelée k suivre indifféremment les mêm^s carrières, Ori peut âssurëique cette fatale concurrence, loin de seconder l'essor féminin, le rendrait bientôt impossible, en lui imposant àèk luttes trop inégales. Une situation impartiale, sans êtrè indifférente, qui dispose à l'observatiôii sans pousser à l'actiaïi, est certainement très-favorablé au développement, à la fois intellectuèl et moral, des facultés propres àuX femmes dans le mouvement journalier de l'Humanité. L'aBseiice correspondante de responsabilité pratique, et le droit fondamental à vivre du travail masculin, constituent d'ailleurs d'inévitables compensations habituelles de cette inertie relative, en complétant le régime élémentaire de toute association humaine.
(( Telle est, en aperçu, l'appréciation positive dé l'iïrstilution du mariage, envisagée daiis ce qu'elle offre d' essentiellement commun à tous lés modes quelconques de sociabilité. Une étude rationnelle des principales variations qu'y apporte successivement l'évolution nécessaire dé l'Humanité n'aboutit qu'à éclaireir et à confirmer cette théorie élémentaire ; quoique le Spectacle inopportun de ces changements ait souvent conduit jusqu'ici , faute d'une VérHâBlë dcctiine historique, à de três-dangefeuses fluctuations, qUi disposent encore tant d'esprits irréfléchis à regarder comiite radicalement arbitraires les plus saines maximes sociales.
VIR n'AUGCâtE COMTÉ.
9 Lé pB^giti^lëme constitue spontatiêfflent là Cdfleiiiation n'êëêësàiré, èi vainément cherchée jusqu'ici, entre l'ordre et le progrès, en monti-ant que iion-seulement l'ordre est, à tdliS égards, la première condition du jjrogrès, mais que s9iïs tous les aspects Sociaux, le perfectionnement humain consisté surtout à développer de plus ën plus l'ordre fondamental, qui contient, dès l'originéj le gërme naturel dé t&ute àTiïélioràtiori quelcdilque. G'ést ce que l'ensemble du passé prouve clairement quant au mariage.
rt Si cette union élémentaire est destinée directement à fft'rrnettre Ahx deux sexes l'essor mutuel de leurs facultés èKfàctéristiqties, on peut dirë qué ses variations régulières dnt toujours tendu à la mieux adapter à ce grand but. Bien loin de disposer lés deux types humains à la vaine égalité c(u on rêve Aujourd'hui, le cours de la civilisation développe nécessairement leurs principales diiféfences, surtout mentales et iîiofâles, qui sont d'abord peu prononcées, ëdinme nous lë rnioritrënt encore les rangs inférieurs, où se cùnéérve spontanément, à beaucoup d'égards, l'image de bbàqiië phase antérieure.
« Daîis l'antiquité grecque et romaine^ lë pas principal à consisté^ sous ce rapport, à substituer la mbnogàinie à la |)Dlygàîhie prirnitive. Quoiqu'une superficielle appréciation îtit sdtiVënt conduit à représenter la diversité de ces deux îfioaes edmmë eSsèntiélleraëht régie par le climat, un plus rfiûr e.tamen démontre qu'elle dépend partout du degré de civiliMiotl; Au nord ftutant qu'au sud, on rétrouve toujbui'S lâ polygamie en remontant assez le cours des âges sotiâ^i : le midi né manifeste pas moins que le nord la ïéftdahce finale de notre espèce vers la vie pleinement mofldgafrle, qui prévaudra bientôt chez les plbs Civilisés (Trientaiix. Mais, quelle qiië fut riïn[)'of tance de cë premier progrès, chez les pop.ilatidns grecques et surtout rdrrJaines, il s'if trouvait trop neutralisé, soit par la nullité sociale dès tëinmes chez des nations rhilitaires, 9dit par l'éxistenbë
VIE d'auguste comte.
9e l'esclavage domestique, qui maintenait une sorte de polygamie pratique, soit aussi par l'excessif privilège de répudiation conservé aux hommes. C'est pourquoi le mariage y resta encore essentiellement borné à sa destination physique, et les sympathies morales que les modernes y apprécient surtout furent alors cherchées ailleurs, même par les plus éminentes natures.
« A l'admirable révolution accomplie au moyen âge, sous le catholicisme, l'Humanité devra toujours la première ébauche de la vraie constitution normale du mariage propre à notre espèce. La famille n'était constituée chez les anciens que d'après le despotisme presque illimité du chef domestique. Sauf cela, l'État ne s'y inquiétait que des qualités personnelles susceptibles de mieux développer la commune activité guerrière. Par l'initiation catholique, l'Humanité a commencé à sentir l'importance fondamentale de la vie domestique, soit comme la plus convenable à la plupart des hommes chez les sociétés industrielles, soit aussi comme la meilleure école de la vie pleinement sociale. Le mariage a pris, en même temps, la prépondérance qui lui convient dans l'ensemble des liens élémentaires : elle fut alors heureusement représentée par l'innovation spontanée qui obligea la femme à renoncer au nom de son père pour prendre celui de son époux. En ébauchant enfin l'indépendance radicale de la morale envers la politique, cette grande phase a irrévocablement placé dans la famille le véritable centre de la moralité humaine. Un aveugle esprit révolutionnaire peut seul entrahier aujourd'hui à méconnaître cet immense progrès, et à tendre vers l'antique subordination directe de l'individu à l'État, qui ne constituerait maintenant qu'une intime rétrogradation. Pendant cet âge catholique, que la métaphysique protestante ou déiste taxe si follement d'une ténébreuse barbarie, l'éducation sentimentale de notre espèce accomplit le plus grand pas qu'elle ait pu faire jusqu'ici. L'admirable institution de la che-
VIE 1) AUGUSTE COMTE
Valérie vint alors témoigner au monde que, du moins chez les classes supérieures qui servirent ensuite de type universel, l'amour jusque-là si brutal , avait enfin développé la noble nature qui le distingue dans l'humanité. Fréquemment parvenu à la plus exquise délicatesse, il devint capable, par ses moindres encouragements, de déterminer avec persévérance d'actifs dévouements, également favorables au perfectionnement moral, et même physique, de l'un et l'autre sexe. La vraie condition sociale des femmes, la juste liberté de leur vie intérieure, les droits matériels et moraux inhérents à leur situation, et la sage restriction d'une indispensable suprématie, furent alors aussi normalement établis que le permirent la civilisation contemporaine et la nature propre de la doctrine précaire qui servait d'organe imparfait à la sagesse sacerdotale pour diriger l'essor spontané des populations d'élite.
« Sous tous ces aspects , le positivisme, successeur nécessaire du catholicisme, après la clôture de l'interrègne métaphysique, devra surtout accomplir dans un milieu plus favorable la systématisation finale de la morale humaine tentée par le noble régime du moyen âge , en consolidant sur des bases inébranlables et perfectionnant d'après de meilleures inspirations ce que le système antérieur n'avait pu ébaucher qu'avec des croyances passagères, bientôt hostiles au développement naturel de l'intelligence et de la sociabilité. C'est dans un tel cliangement de principes que doit aujourd'hui consister essentiellement la saine reconstruction philosophique de la doctrine du mariage. L'institution actuelle n'exige d'ailleurs aucune grande innovation spéciale, sauf les précieuses améliorations qu'amènera spontanément la refonte générale de l'éducation et des mœurs. Depuis la fin du moyen âge, l'ascendant catholique , même avant que sa décadence devînt ostensible , a radicalement perdu son ancienne aptitude à faire convenablement respecter les prescriptions morales que l'Humanité avait établies sous sa
VIE D'AUCItSXIi COMTE.
direction initiale. U n'a pu lancer qu'une impuissante flétrissure sur. le dévergondage habituel qui discréditait de plus en plus, même publiquement, toutes les saines maximes conjugales, encore dangereusement adhérentes à des croyances justement déchues. Gomment espérer, par exemple, qu'une indispensable émancipation pût maintenir un respect sincère pour la vraie subordination des sexes, quand sa consécration officielle dérivait uniquement d'une puérile fiction religieuse sur l'origine physique de la femme? La systématisation positive peut seule garantir ces grandes notions, comme toutes les autres conceptions vraiment sociales , aussi bien contre les frivoles sarcasmes que contre les sophismes anarchiques. Privé du caractère sacré que lui imprima le catholicisme , le mariage n'a pu être réduit que provisoirement, parla métaphysique de nos légistes, à la grossière nature d'un simple contrat temporel. Une vé= ritable réorganisation lui rendra bientôt, suivant un mode plus efficace et plus durable, l'auguste consécration spirituelle qu'exige le premier lien élémentaire de tûute société humaine. La même puissance morale qui en dirigera sur-r tout l'usage habituel se trouvera d'ailleurs naturellement autorisée, par la nouvelle conviction publique, à corriger autant que possible ses inconvénients accessoires ou exceptionnels, sans recourir presque jamais, sauf les dispositions secondaires, à une intervention temporelle qui tend à dé^ grader cette sainte institution, quelque indispensable qu'y soit aujourd'hui son office hétérogène , jusqu'à l' avènement d'un ordre normal.
(c Je n'ai pas besoin, ma chère amie, d'indiquer davantage cette sommaire appréciation, que votre esprit et votre cmur développeront sans difficulté, en l'adaptant convenablement à votre noble composition actuelle. La troisième partie de la lettre philosophique que j'eus le bonheur de vous offl-ir à l' occasion de la Sainte- Clotilde renferme d'ailleurs quelques ' aperçus directs, que j'ai pu dès lors écarter ici, sur l'avenir
VIE d'aUGOSÏH GQHTE.
social de vptrie gexe sous l'ascenflant final du positivisme.
« En commençant l'indication que je viens d'achever, je comptais y aborder l'epsemble de la constitution de la faipijle h4mq,jpe, f|pi, fondée parles liens conjugaux, se perpétue par les relations filiales , et s'étend par les rapports fraternels. Mais le sujet principal m'a trop entraîné pour me permettre, du moins cette fois, l'examen des deux autres éléments de cette théorie fondamentale : ils me sem^ tilent d'aillpurj^ beaucoup inoips utiles à votre élaboration.
re.s|e, s| vp\^s désiric?, à leur égfird, quelques éclaircisseniepts immédif|,ts , vpus pourriez consulter avec fruit le cjnquantièrpe phapitrp de mon grand ouvrage. Sa lecture ^écialp, déjà recom^landée, vous deviendra , pour l'étude de cette lettre, bien plps facile que ne le suppose votre adïRiirable lïjpdestip, Cfi n'est point aux savants que je m'y suis surtout adressé , mais à tous les esprits sains qu'anilOeilt des coeurs hpnnêtes, sans aucune autre initiation philosophique que celle qui i^essort spontanément de l'enspiable
la vie réelle.
« Adieu, ma digne ^}pje ; je yops remercie gplennelleiu.eîît de na.'avpir ainsi procuré la dpuce satisfactipn spéciale de vpus servir personnellement saps cesser de poursuivre cpn- Veiiablement ma missiop .^pçjale. «
«A. Comte.
U janvier isui.
« Quoique la réouverture de mon cours (1) doive désormais dimmuer beaucoup la disponibilité de mon dimanche , j'espère, très-chère amie, qu'elle ne m'ôtera pas entière-
(!) Le CQurs d'Astronomie populaire.
(Note du biographe.^
VIE d'auguste comte.
ment le bonheur, dont j'ai si souvent joui pendant les six derniers mois, de ra'occuper spécialement de vous ce jourlà. J'aime à vous le prouver déjà en vous adressant ces deux lignes cordiales avant d'aller à ma séance initiale. Votre noble ascendant a désormais lié profondément chez moi l'essor habituel des plus hautes pensées à celui des plus tendres sentiments. Ne soyez donc pas surprise que je tienne à inaugurer secrètement ce seizième service annuel par un souvenir spécial de ma bien -aimée. Je ne puis voir revenir cette journée sans me rappeler aussitôt combien l'ensemble de mon existence se trouve heureusement changé depuis la dernière réouverture, par la noble tendresse qui m'anime. Cette courte effusion ne peut d'ailleurs que me préparer mieux au ministère que je vais remplir, en faisant spontanément prévaloir la disposition la plus favorable à un tel acte philosophique.
« Le charmant bonjour auquel je n'ai pu répondre avanthier me laissera le souvenir permanent d'une affectueuse expression caractéristique, dont j'éprouve le besoin de vous remercier spécialement , quand vous y avez daigné mentionner votre bonheur de m' acquérir. En effet, c'est bien là, ma Glotilde, le mot qui nous convient mutuellement , pour désigner à chacun de nous sa meilleure propriété. Plus notre intimité se développe et se consolide, mieux je sens journellement que cette chaste union est devenue chez moi la principale condition d'un bonheur que j'avais toujours ardemment rêvé, mais sans pouvoir, hélas ! l'éprouver jamais avant d'avoir subi votre bienfaisant empire.
« Combien je le comprenais hier, par exemple , pendant ces heures trop rapides de tendre contemplation et de libre épanchement que chaque semaine me ramène maintenant dans votre auguste solitude ! Quoique je ne vous aie point encore remerciée assez directement de cette incomparable concession, vous savez que j'en sens dignement tout le prix. Chacune de nos deux libres entrevues hebdomadaires a son
VIE d'auguste comte.
heureux caractère propre. Le jour que je vous reçois, il me semble que je commence enfin à posséder convenablement un véritable intérieur. Mais, quand je viens vous voir, c'est vous-même que j'apprécie surtout. La noble simplicité de votre modeste asile me rappelle plus vivement et vos malheurs exceptionnels et les éminentes qualités de votre cœur comme de votre esprit. Tout ce qui m'entoure y tend spécialement à me pénétrer davantage d'une affectueuse admiration , que ranimerait moins une brillante demeure. Ce contraste involontaire entre votre situation et votre mérite me fait mieux apprécier alors l'aimable résignation qui vous dispose habituellement à attendre sans impatience un plus digne avenir, que bientôt, j'espère, déterminera votre sage persévérance dans une précieuse élaboration.
« Adieu, ma noble et tendre Clotilde, comptez à jamais sur le respectueux amour dont votre cher philosophe se sent aussi fier qu'heureux.
« A'" Comte. »
Dimanche matin, 25 janvier 1846 (10 heures).
(( Quoique j'aie très-peu dormi, je suis assez bien portant pour espérer que ma séance m'excitera sans me fatiguer, malgré la solennelle émotion qu'une longue habitude et une pleine conviction ne m'empêchent pas d'éprouver lors de chaque réapparition annuelle devant mon public. L'acte d'adoration que je viens d'accomplir rapidement m'inspire, je le sens, un surcroit de zèle et de confiance pour le devoir qui va m' arracher à vous. »
On voit, d'après le caractère de ces incomparables entretiens, quelles préoccupations, quels sentiments animaient ces grands cœurs; la profonde moralité qui dominait leurs plus secrets ôpanchements , et le sublime idéal auquel il leur fut donné d'atteindre.
Cependant, Augpste Çqmte ne devait pas jouir Jongr \^m^ ^'m tel bpniiçuF : aprè§ yjae année de rel^tiprig exceptionnelles, sa dame luj fut ravie! Go^p affreux, terr rible, qui l' ébranla profondément..,.. Sa douleur fut immensej telle qu'il n'en aurait pu .supporter d^ plys for)^; et spn pffiur infiniment sensible, prqfondémept aUaché, fijt déeliit-é cruellement. Rien ne témoigne mieux de sa peine §t de ses regrets que l'elfort accompli pour reprendre à la lï^ort, à l'oubli, au péapt, cette doucp et ^pgélique pef-r .sûpne I Pou^' ^^ temps il ne sepibla survivre qn'afip d'iqigiortaliser son amie : et c'est 3. elle que fut déçlié son pri^,çipal ouvrage, sa, grande construction religieuse. On pç ^qr^it lire sans émotion la touchante dédicac^, qui lui consacra le Système çle poUUque posUm^ tapt elle renferme ^e larmes et de regrets, de pobje vé^igRfttioil, d'inépuisable gratitude .;
«..,,...;... Ton admirable modestie (dit cet u homme illustre à sa bien-aimée) , cédant enfin à mon (i affectueuse insistance, avait franchement accepté la (' juste dédicace de ma seconde élaboration philosophique, « commencée, l'an dernier, sous la naissante stimulation « de la noble tendresse qui, malgré la mort, continuera « d'embellir tout le reste de ma mélancolique existence. « Que ta mémoire sacrée reçoive donc cet hommage sq- (( lennel d'une reconnaissance convenablement motivée, qui « n'est plus contenue par tes touchants scrupules. »
« A. toi seule, ma Clotilde, j'ai dû ainsi, pendant une « année sans pareille, l'expansion tardive mais décisive <t des plus doux sentiments humains. ».,.,.,....
«..,,,,...,.. Ceux qui savent que l'essor u continu des instincts symp3.thiques constitue la prinçi- « pale source du bonheur, personnel pu social, respecterput
« ipi nia solennoUe grï^tilude pour l'inellable félicité que tu « «l'as dévoilée. »,..,.,...; t .
j< . Après avoir nobleraent consacré
« la première moitié de ma vie publique à développer ie <j cœur par l'esprit, je voyais sa seconde pqrtie vouée sur- (( tout à éclairer l'esprit par le cosur, sans les inspirations
duquel les grandes notions sociales ne peuvent, acquérir u leur vrai caractère. Mais pouvais-je aspirer à ces nouvelles K lumières si je n'eusse dignemen!; subi l'énergique ascen- (( dant du sentiment le mieux propre à dégager l'homme de « sa personnalité fondamentale, en faisant dépendre d'ay-r }( trui sa principale satisfaction ? n .
« Toi seule m'as donc permis de développer convenable-, inent cette réaction du cœur sur l'esprit, devenue indispensable à l'ensemble de ïusk mission 1 (1) » ,
Mais cette manifestation solennelle d'une douleur et d'une reconnaissance infinies, n'est pas seulement un acte personnel, sa portée sociale est immense, puisqu'elle met le progrès sous le patronage de l'ascendant féminin , qui lui semblait fatalement hostile. Motivée sur la participation féconde et décisive qu'eut une noble dame envers la transformation religieuse de la philosophie positive, elle associe intimement la femme au grand mouvement de régénération, Par elle, en elfet, son puissant promoteur sentit la forpe et le charme des affections privées, et leur inestjuiable prix, comme condition du développement réel des sentiments sociaux. Dès lors il comprit le rôle du cœur, sa prépondérance universelle, et put saisir enfin la véritable giandeur de. 1^ femme, sa sainteté, la mmm sacrée qu'elle remplit
luacpdu Système dt iwliUqve posilice, tome V-, page I|f.
VIE d'auguste COUTE.
dans le monde comme épouse et comme mère. Destination suprême dont dépend la terminaison de l'immense révolution qui, depuis tant de siècles, agite l'Occident; l'unité devant se rétablir par l'adhésion du sexe aimant aux principes de la sociabilité moderne.
A ceux qui peuvent comprendre la grandeur de ce résultat, la glorification de Glotilde de Vaux ne paraîtra point exagérée ; et les âmes élevées sentiront toujours l'immensité de son bienfait. Sa gloire fut d'avoir mérité, et d'avoir laissé surgir le profond amour qui ouvrit au philosophe les sources bénies de la grâce, les voies sacrées de la religion ! Associée dans le temps, par la vénération des âmes régénérées, à la gloire du fondateur de la synthèse universelle, comme elle lui fut unie, dans l'espace, par la plus pure affection, cette si digne et si touchante femme doit passer dans les plus lointains souvenirs, comme la compagne immuable de celui dont elle a charmé et grandi l'existence, pour le plus grand bien de l'humanité.
L'influence de madame de Vaux, loin de cesser après sa mort, n'en devint que plus intime. Au lieu de laisser s'affaiblir le souvenir de la femme qu'il avait si profondément aimée, Auguste Comte fut amené, par la grandeur de son attachement et par l'extrême tendresse de sa nature, à lui vouer un culte quotidien qui devint à la fois et sa meilleure consolation et la source de tous ses progrès ultérieurs. C'est la réaction mentale et morale de cette salutaire adoration qui suscita le renouvellement spirituel auquel il dut les inspirations et les lumières indispensables à sa nouvelle élaboration, la régénération sympathique qui caractérise sa
CLOTiLDE ])E VAWX
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seconde vie. Grâce à la généreuse affection qui ne cessa de le posséder depuis lors , il éprouva tellement la puissance du cœur, son invincible suprématie naturelle, que cette excitation constante lui inspira directement le principe affectif de la systématisation finale, les voies logiques de son accomplissement. De suite il reconnut que le grand problème consistait à soumettre l'esprit au cœur, la personnalité à la sociabilité, l'égoïsme à l'altruisme, le monde à l'amour! Et tirant aussitôt des prémisses de la sociologie la notion fondamentale de l'Humanité, il en forma le principe de la régénération politique, désormais instituée en vue de cette existence suprême. De là le règlement et le ralliement des forces humaines, l'unité individuelle et sociale obtenue par la religion démontrée. L'amour pour principe et l'ordre pour base; le progrès pour but: telle est, dès ce moment, la formule essentielle de la réorganisation moderne, que le fondateur du positivisme puisa dans les inspirations de son culte privé, et qu'il sut admirablement développer, sous l'assistance continue de cette même providence morale, dans son immortel Traité de sociologie.
Comme nous l'avons dit précédemment, la dédicace du Système de politique, écrite en 18A6, dans les premiers moments d'un deuil éternel, put seule amener la reprise des grands travaux qu'imposait à Auguste Comte l'accomplissement de sa mission. Et dès l'année suivante, on put apprécier la puissance de cette incubation secrète, où la douleur et l'amour apportaient au génie tant de forces nouvelles. Le préambule philosophique du Cours d'astronomie populaire acquit alors un caractère et un développement qu'il n'avait jamais eu. Dans les douze séances consacrées à cette mémorable introduction, et qui occupèrent les mois de février, mars et avril 18Z|7, le futur auteur de la Politique positive sut condenser tout le plan de cette immense construction, dès lors arrêtée dans les profondeurs de son génie ; et par cette exposition saisissante, par ces longues
et puissarites imljr'dvlëations suf l'es pllis éinîneiTts shjetâ de là sciénce hutriàirig, là nouvelle philosophie àcqtiit déjà là Consistance ët là dignité d'tihé véritable teligion.
L'auditoire nombreux et récueilli qtii suivait cë côùrè était sUttôUt formé de prolétaires : Auguste Cotnte fut tôûjQiEirsi on le sait, désireux et fier d'un tel piiblic, et toujours il lui 1-êserva soi! mèillèut- etisëighemerit. Or l'exposition de 1847 fut^ entré toutes, recherchée des auditeurs populaires; et ce fait nous semble âilssi important que mémorable, bien qu'il ait excité les railleries mal inspirées de ttuêlqUés pédants. DéUx cents communistes, attirés par le btuit quë commençait à faire là, prédication positiviste, à litië époque oii le péuple cherchait et rnéditait profondément, ë' étaient donné rëndez-vouSj pour àppî-êciëi' là nouvelle doctrine sdciale, aux séances consacrées à l'exposition des théories sur la propriété et le régime industriël.
Bien QU'ùiie tëlle démarche n'ait èU d'autre résilMt ëfïbctif que de provoquer quelques conversions pei-scrn- IielleSi elle n'en constitue pas moins un fait historique plein d'intérêt, puisqu'elle témoigne hautement des ardeiiteâ p^êDccfcl^&tions sdcialés c{ui animaietit alors le prolétariat. Une presse superlicieîle et qui comptait sans doute exploiter, sans le comprendre, ce grand mouvement populaire, eut beau mettre tous ses soins à le laisser ignorer, il n'en fut que plus irrésistible quand, en 18/18, il vint surprendrè tant de gens habiles et mettre un terme à l'expérimérltàtion constitutionnelle. Auguste Comté achevait alors la première partie du Discours èiir t ^tinsentble du positivisme, et 6é grand travail, résumé dti la pfédicàtiOh religieuse et sociale îffl'il avait faite én 1857, l'élevait naturellement au point dè tlte qui c'otiveiiait à cette nouvelle situation. Quand éclata la révolte, il venait de résumer les principes philosophiques ([ui doivent servir de base à la reconstruction de l'ordre njodërne et d'indiquer les éléments sociaux qui peuvent conccmrir à ce grand avènement : l'influence des idées
fégéftêfatricëg né f>fcruvàtif è'é^cëi'cfef dsâez qtlé pàt râîliancë Ûeà îjl-ôîétcaiï-ës et des p}iilosb|)hes, ei jiàr rdclhèsioti des feninies atii nouveaux principe'^ de sociabilité. L'événement qui confondait iatlt dê prétefidu^ sages tfotiva donc lé fondateur du positivisme admirablement préparé ; instruit dé l'avenir par la mèditatioii continué du passé, il së init â ï'œuvrë pour éclairéf lë préséiit, et put Surmonter vicïd-- HeuSement cette épreuve capitale. Sans s'éttibuvoir d'tjn déserdré inévitable ni se laissër entraîner par de folleà fespéi^arices; sans s'effràyer dê Timmehèité dë son isoléuïënt fii èë Ikissei- imposer par l'èntraînement de tëtlt un peuplé; avec l'inflexible convictioiî dii Savant et l'iiitrépidé fermeté du citoyen, il sut tracer à cette société chânceîàriiè sa route vers l'avenir, fixer le biit et Organiser lès moyens.
Ainsi, le 25 février 18^8, au lendemain de la lutte, àu milieu du bbuleversemerii général, il publiait un appel qui témoigné autcint de lâ constante unité dë sa foi que de là fermeté de sa conduité (1). Le 8 mars suivatlt, m ^tiMçàtit la formatiôn d'uiië association politiqùë dbht il Se Ihmitait à la fois le fondateur et le président, il émettait son remarquable manifesté (2). Ehfiii, le liiscoUrs sur t'éii;mible du posiimèfné vënaît, en juillët 18Zi8, fixer définitivement la nature ët les principes dë la réorganisation moaêrne (3). Son épigraphe caractéristique : Morqnmsef, mm Dieu ni rbi, pdf le culle aystématiqué de V ÎJumanm résumait admiràblémeht l'esprit d'une telle œuvre, puisque la double tendance irrécusable dës sociétés ffioderfïes vers
Jî! f Î!°"'^^'°" voHiivc du jféupîê mm mi
Wccnlem européen. Paris, 35 février ig.iS. (Voiratn Pièces juslificàUveè,
r.r P.f,., (e s mars im. (Voir anx hèce^justificàtivéi^, fi.' 9.) dn '"T"'''' P"-^mme, p.r Auguste ComIe, auteur
t ild^Z^^ r positive - Paris, juillet 1848, I vol. in-S^', chez V.Halmoni, (,bra,re c(u corps des ponts et cliâiissëcs, kM dès Augustin , 4<i
une foi positive et vers une activité pacifique, s'y trouvait pleinement consacrée, en même temps qu'elle y était noblement associée à la réalisation des plus hautes aspirations du moyen âge envers l'établissement d'une religion universelle.
Ce grand discours préliminaire, qui établissait les caractères fondamentaux de la synthèse moderne, en attendant le traité magistral auquel il sert d'introduction, allait former le code de la phalange régénératrice dont la Société positiviste devenait le premier noyau. Et l'on peut dire que dès cette époque le positivisme se trouva'it à la fois constitué comme école philosophique, comme parti politique et comme secte religieuse.
Mais la société fondée par Auguste Comte, dominée par des obstacles et par des conditions qu'il est aisé de se rappeler, ne put s'agrandir beaucoup ni devenir prépondérante. Si l'on en excepte un écrivain connu, M. Littré, elle n'était formée que d'hommes neufs, sans réputation et sans influence actuelles: des prolétaires, quelques médecins, quelques professeurs, d'anciens élèves de l'École polytechnique, etc. , s'y trouvaient agrégés à des titres divers, c'està-dire avec des degrés différents de conviction et de sympathie. Toutefois, elle tirait de la personne de son fondateur une haute importance, et reçut de lui une direction que nulle autre association de ce genre ne put alors présenter.
S'il est vrai qu'en renversant le régime catholico-féodal, la première partie de notre révolution ait mis à l'ordre du jour la reconstruction de l'ordre social, il est certain aussi qae la seconde moitié de ce grand ébranlement doit aspirer de plus en plus à remplacer ce qui a été détruit. Eh bien ! la Société positiviste est la seule qui, dans ce temps et grâce à la direction qui lui fut imprimée par son illustre président, resta sans cesse, au milieu de la divagation générale, dans le véritable sens du mouvement humain ; la seule qui ait reconnu, proclamé, que la reconstruction cherchée
vue i)'Ai'(;t'STr. cn.MTF.. 241
devait s'accomplir, non pas d'après les principes négatifs qui avaient dirigé la démolition, mais d'après ceux, réellement organiques, que l'ensemble de notre évolution avait fait surgir pour un tel office, et que la philosophie positive a depuis longtemps étabhs. A ce point de vue, on ne saurait contester que la société formée par Auguste Comte pour assister les premiers efforts de reconstruction, ne mérite dans l'histoire (malgré l'obscurité de son origine et le peu de retentissement de ses actes) une place vraiment importante : car son intervention marque le point de départ du mouvement organique communiqué par le fondateur du positivisme et dont la continuation doit amener la terminaison de la révolution occidentale, par l'avénement d'un état social définitif. C'est pourquoi nous regardons comme essentiel de résumer ici les travaux de cette assemblée.
Dès qu'il eut constitué la Société positiviste, Auguste Comte y exposa sa théorie politique de la transition moderne, et le résumé de cette exposition servit de base aux ' rapports que nous devons analyser. Deux concernent l'organisation temporelle de la république naissante , tandis qu'un troisième a pour objet de préparer sa direction spirituelle.
Le premier de ces actes est le Rapport sur la question, du travail, lu le 24 mai I8Z18, à la Société positiviste, par un de nos confrères les plus éminents, M. Fabien Magnin, ouvrier menuisier. Auguste Comte a lui-même jugé ce travail, qu'il qualifie de mémorable, et dans lequel, dit-il, le vrai mécanisme industriel se trouve mieux apprécié,' en quelques pages, que dans tous les volumes consacrés à la prétendue science des économistes. Je me bornerai donc à dire que le publiciste prolétaire, convaincu que l'imprévoyance sociale est la principale cause des désordres industriels, concluait qu'en attendant une organisation réelle de l'industrie humaine, qui ne peut résulter selon lui que
VIE d'auguste comte.
d'une régénération préalable des opinions et des mœurs, le gouvernement devait, autant que possible, avec intelligence et sagesse, intervenir pour atténuer les plus criants abus; pour lever les embarras les plus proches, parer aux désordres les plus remédiables, et provoquer surtout, parmi les chefs industriels, des habitudes plus désintéressées et plus sages. Autrement dit, il invitait les gouvernements modernes, et celui de la république française en particulier, à exercer désormais la plus importante de leurs attributions initiatrices, durant la période transitoire qui doit nous élever de l'état de guerre à l'état de paix, en secondant sagement l'industrie, base essentielle du régime futur (i).
Quant au second rapport (2) , sans être aussi original par le fond, il était plus important peut-être par son objet, directement relatif à la nature et au plan du gouvernement qui convenait alors à la situation française. 11 fut présenté cl la Société le 2 août J8/i8, par M. Littré, rapporteur, as- ^sisté, pour l'élaboration du projet, par MM. Lafitte, aujourd'hui directeur du positivisme, et Fabien Magnin, précédemment cité. Une exacte condensation des indications qu'avait fournies Auguste Comte relativement à la direction politique de la transition actuelle, fait de ce travail un document très-remarquable, et dont il nous faut rappeler les points principaux.
L'état révolutionnaire de la France et de tout l'Occident se trouvant plus manifestement démontré par l'ébranlement
(1) Rapport à la Société positiviste, par la commission chargée d'examiner la question du travail. Paris, juin 1848.
(2) Rapport à la Société positiviste, parla commission chargée d'examiner la nature et le plan du nouveau, gouvernement révolutionnaire de la République française. Paris, août 1848, soixantième année de la grande révolution.
Ces deux opuscules et les suivants sont actuellement en vente chez MM. Dalmont et Dunod, libraires du corps des ponts et chaussées, quai des Augustins, 49.
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de février, il fallait, après la chute de la monarchie constitutionnelle, établir un gouvernement qui répondît, chez nous d'abord, aux besoins d'une telle situation, et qui pût s'appliquer ensuite à toutes les parties de la république occidentale, cà mesure que les circonstances l'exigeraient. Or, la principale condition d'un tel système était, bien évidemment, de régler le présent en vue d'un avenir déterminé, tout en tenant compte d'un passé irrévocable. La conception rationnelle de la nouvelle direction sociale ne pouvait donc émaner que de la philosophie positive, puisque seule elle avait su expliquer l'ensemble du mouvement humain et fixer son terme réel.
^ C'est ainsi qu'Auguste Comte se trouvait conduit à anticiper sur le plan de ses travaux ultérieurs, et à en détacher les considérations relatives à cette politique de transition.
^ D'après l'étude positive des antécédents et du but, cette situation intermédiaire devait être conçue comme tendant à instituer le régime pacifique et rationnel qui caractérisera l'état final de l'Humanité, et la direction politique correspondante, comme destinée à préparer cette transformation décisive. A une situation transitoire et révolutionnaire il fallait un gouvernement de circonstance, sciemment révolutionnaire, c'est-à-dire temporaire et préparatoire. Et comme le principe fondamental de l'organisation politique, pour l'état final, consiste dans la séparation complète des deux grands pouvoirs sociaux, spirituel et temporel, les fonctions intellectuelles n'y devant plus être exercées par les mêmes organes que les fonctions gouvernementales, et ces deux grandes actions sociales devant rester mutuellement indépendantes, la nature exclusivement pratique de la du-ection mtérimaire s'y trouvait formellement indiquée. Abdiquant donc toute prétention théorique, et laissant aux phdosophes le soin de la rénovation spirituelle, un tel pouvoir devait se borner à assurer l'existence sociale par un énergique maintien de l'ordre (tranquillité intérieure, paix
VIE d'auguste comte.
extérieure), et à favoriser le progrès en secondant sagement le développement industriel, et surtout en faisant scrupuleusement respecter la liberté d'exposition et de discussion indispensable à l'avènement d'une nouvelle doctrine générale.
Tel était le caractère essentiel de la dictature progressive, indiquée par la vraie théorie historique , pour franchir dignement l'intervalle qui nous sépare encore du terme définitif où l'Occident aspire depuis tant de siècles.
La nature sociocratique et la destination relative d'un tel pouvoir se trouvant incompatibles avec les habitudes absolues et les prétentions éternelles des gouvernements fondés sur le droit divin ou populaire, ou même résultés d'une transaction quelconque entre ces deux principes, il devait présenter une constitution également étrangère aux formes monarchique, démocratique et parlementaire. Le progrès étant finalement incompatible avec la royauté (puisqu'elle représente le dernier vestige du régime des castes, fatalement théologique, militaire, et par conséquent rétrograde), comme l'ordre est certainement inconciliable avec la démocratie (puisqu' aucun gouvernement réel n'est possible au moyen d'assemblées délibérantes) , la forme républicaine, irrévocablement consacrée, restait ici la condition fondamentale du progrès, tandis qu'une dictature pratique et collective, limitée quant au nombre de ses agents par la nature des fonctions à remplir, y devenait le sûr garant de l'ordre. La devise caractéristique, ordre et progrès, surgissait donc pour indiquer la tendance fondamentale d'un gouvernement pacifique et constructeur, où trois gouverneurs, dirigeant respectivement (avec l'assistance d'une assemblée purement administrative), l'extérieur, l'intérieur et les finances, se trouvaient investis des seules attributions légitimes de l'ancienne royauté, modifiées selon les exigences de l'esprit et de la sociabilité modernes. Pour donner au progrès des gages irrévocables, tout en
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assurant puissamment la permanence de l'ordre, l'action politique, le gouvernement, qui, dans l'état final, doit appartenir aux chefs industriels régénérés, se trouvaient ici déférés, pendant cette transition exceptionnelle, aux plus érainents prolétaires, parmi lesquels devaient être choisis les triumvirs, tandis que l'assemblée, exclusivement chargée de voter le budget et de contrôler son emploi, se composerait naturellement de riches choisis par le suffrage universel convenablement modifié. C'était reconnaître solennellement, sans aucune menace perturbatrice, la plus haute obligation politique de la situation moderne, l'incorporation du prolétariat à la société, et consacrer aussi, sans aucun danger de rétrogradation, la légitimité et la nécessité de l'appropriation des capitaux humains. Car le progrès et l'ordre politiques dépendent certainement de ces deux conditions respectives.
Enfin une mesure décisive , satisfaisant à la double tendance de notre temps vers une activité pacifique et vers une foi démontrable, réduisait l'armée (transformée en gendarmerie) à ce qu'exige le maintien du repos public, et assurait sincèrement la liberté spirituelle, en supprimant le monopole universitaire et théologique par l'abolition des budgets correspondants. « La révolution ne sera « close, disait judicieusement le rapporteur, M. Littré, que « quand les opinions et les mœurs auront été réorganisées « sur les principes de la philosophie positive. Or, tant que « le gouvernement fera enseigner à titre officiel, soit la «doctrine théologique, soit la doctrine métaphysique, il « entravera, autant qu'il est en lui, cette révolution finale.
« Les trois doctrines sont en présence,
« la théologie , la métaphysique et le positivisme -, c'est « d'une, discussion générale, parfaitement libre, parfaite- « ment égale, que le jugement définitif doit sortir. »
Telle était la marche rationnelle que devait suivre la nouvelle république pour reprendre l'œuvre de son éner-
VIE d'auguste comte.
gique devancière, pour continuer le xviiP siècle sans le reproduire, et pour nous élever enfin à l'état social entrevu par cette grande époque.
Le dernier rapport dont nous ayons à rendre compte se rattache à l'organisation du nouveau pouvoir spirituel (1). Exécuté d'après les indications d'Auguste Comte, ce travail fut présenté par le docteur Segond (rapporteur), et lu en assemblée le 28 février 1849. Quelques lignes, empruntées à l'introduction dont le président de la Société positiviste l'a honoré, suffiront pour en rappeler la teneur :
« Éclairée, dès son début, par une vraie théorie histo- « rique, la seconde partie , nécessairement positive, de la « grande révolution occidentale, peut et doit offrir tous les « caractères essentiels d'une transition organique, toujours « dirigée sciemment vers le régime final qu'indique l' ence semble du passé. Or, cet ordre définitif consistera surce tout à réaliser convenablement, sur des bases systéma- « tiques et inébranlables , la division fondamentale entre « le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, surgie, au n moyen âge, d'une ébauche, admirable mais prématurée, (( alors incompatible avec l'esprit théologique et l'acti- « vité militaire qui prévalaient encore. Il faut donc, avant « tout, réduire le gouvernement proprement dit à ses vé- « ritables attributions pratiques, dégagées de toute vaine u prétention à conserver la vicieuse prépondérance théo- « rique qu'il dût provisoirement usurper sous la décompo- « sition nécessaire du régime catholico-féodal. Tel est le <( principal objet de la conception du nouveau gouverne- « ment révolutionnaire, publiée, en août dernier, par la So- (1 ciété positiviste, pour constituer la politique exception-
(1) Rapport à la Société positiviste, par la commission chargée d'examilier la nature et le plan de l'École positive, dtslinée surtout à régénérer les médecins. Paris, mars 1849 (soixante-imif'îtne année do la grande révolution ).
VIE d'auguste COMIE.
<( nelle propre à la génération actuelle, en aussi pleine « harmonie que possible avec l'état normal. Il reste dès « lors à compléter l'organisation essentielle de la transi- « tion finale, en instituant aujourd'hui le noyau caracté- « ristique d'une véritable classe contemplative, capable « d'obtenir graduellement, sur les esprits et sur les cœurs, « le libre ascendant qui dirigera la régénération moderne. « Le travail que nous publions maintenant concerne suret tout cette fondation supplémentaire. Par la combinaison « naturelle de ces deux publications, la Société positiviste « aura pleinement caractérisé l'intime alliance entre les <t vrais pliilosophes et les purs prolétaires, unique issue de « la présente anarchie. D'un côté, l'avènement politique « du peuple suscitera les seuls gouverneurs qui puissent « aujourd'hui renoncer sincèrement à toute domination « spirituelle; d'une autre part, la reconstruction des opi- « nions et des mœurs se trouvera confiée, dans tout l'Occi- « dent, à de dignes organes , profondément voués au « sacerdoce de l'Humanité, d'après leur systématique ab- « négation de toute autorité temporelle.
a Quand l'éducation occidentale aura été vraiment ré- « générée, suivant les indications de mon récent Discours « sur l'ensemble du posilivisme , ce sacerdoce philosophique «n'exigera aucune initiation particulière, sauf la culture « spontanée des vocations ainsi préparées par le régime « commun. Alors, toutes les écoles spéciales pourront et de- « vront disparaître, afin de mieux développer l'instruction «universelle, c'est-à-dire populaire. Mais, au contraire, « pendant le reste du siècle actuel, les efforts systématiques «doivent, sauf l'enseignement primaire, se rapporter ex- « clusivement à la saine rénovation des hautes études spé- « ciales, soit pour instituer les types préliminaires de la « nouvelle éducation générale, soit pour en élaborer les u organes réguliers. »
Former une classe de théoriciens mentalement et mora-
VIK D AUGUSTE COMTE
lement régénérés, entièrement consacrés au service de l'Humanité, telle était donc la destination de V École positive et le but du projet soumis par le rapport correspondant à l'examen du peuple central. S'il eût pu recevoir son accomplissement, la transition se serait trouvée bientôt pourvue d'organes spirituels, comme elle l'aurait été de véritables chefs temporels, par l'établissement du triumvirat proposé.
Pour assurer celte marche, pour consolider cette organisation et rattacher plus étroitement le présent, ainsi régularisé, à l'ensemble du mouvement humain, la glorification du passf' devenait indispensable. Tel fut le but d'une autre création i le Calendrier posUiviste (1). Cette grande conception, qui témoigne chez son auteur autant de savoir que de puissance mentale, et qui ne pouvait émaner que d'une âme aussi sympathique, est surtout destinée à rallier dans un même sentiment de reconnaissance et d'amour, de profonde et réelle vénération envers des bienfaiteurs et des ancêtres communs, les instincts civiques, patriotiques, humanitaires, spontanément développés par la civilisation occidentale. Exposée par Auguste Comte à la Société positiviste, elle fut bientôt condensée par lui dans une publication mémorable qui présentait la systématisation du culte spontané des grands hommes, d'après la vraie philosophie de l'histoire, et qui préparait, par la glorification des types immortels qui ont le mieux servi à l'évolution générale, l'adoration abstraite de l'Humanité.
(I) Calendrier positiviste, ou système général de commémoration publique, destiné surtout à la transition finale de la grande République occidentale, composée des cinq populations avancées, française, italienne, espagnole, britannique et germanique, toujours solidaires depuis Charlemagne; par Auguste Comte, auteur du Système de philosophie positive, et publié au nom de la Société positiviste. Paris, avril 1849 (soixante- unième année de la grande révolution.) — Voir aux Pièces justificalives, n° 10, la 8" édition lie ce Calendrier,'!
VIE D'AUiJliSTE COMTK.
]jQ Calendrier positiviste comprend donc la série des ancêtres intellectuels et sociaux de la grande famille occidentale, dejDuis le début théocratique de nos plus lointains aïeux jusqu'à l'ouverture de la crise finale qui entraîne depuis plus de soixante ans l'élite de notre espèce vers son organisation définitive. Chaque grande phase historique y est représentée par un nombre déterminé de types individuels, tandis que le grand ébranlement qui vint nous arracher alors au passé et nous pousser vers l'avenir y est solennellement consacré par l'usage exclusivement positiviste qui fait dater l'ère moderne du commencement de la révolution.
(c Cette commémoration systématique de tout notre passé « est surtout destinée à développer profondément, chez la « génération actuelle, l'esprit historique et le sentiment de « continuité , afin d'imprimer à la seconde partie de la (( grande révolution son vrai caractère propre. L'énergie « de nos pères ne pouvait entrevoir une pleine rénovation a sans leur haine instinctive du régime qui enchaînait leurs (( conceptions. Au contraire, notre essor décisif vers l'a- « venir ne peut désormais reposer que sur une digne glo- « rification du passé dont ils nous ont affranchis. Depuis « leur victoire, cette solennelle justice constitue la seule H condition qui manque encore à notre irrévocable éman- « cipation. L'ordre et le progrès l'exigent également, car « les utopies subversives et les tendances rétrogrades ne « trouvent plus d'appuis vraiment dangereux que d'après « l'entière ignorance des lois fondamentales de l'évolution «humaine.» (Auguste Comte, Calendrier posilivisie, 1" édition, page 11.)
Tels sont les actes principaux directement ou indirectement émanés du fondateur de la Société positiviste, et qui distinguent hautement l'existence de cette assemblée. Inspirés par une sociabilité profonde, éclairés par une science austère, empreints d'un noble civisme, tous tendaient à
VIE d'auguste COiMTi:.
diriger le présent, par des voies rationnelles et légitimes, vers un avenir assuré; tous se recommandaient aux méditations des gouvernements et des peuples par la sagesse des vues et par l'opportunité des moyens. Si d'aussi nobles efforts sont demeurés impuissants contre le désordre de cette époque, si ces enseignements salutaires ont été négligés et sont restés sans écho parmi notre génération, la faute en est à l'abaissement moral et à la faiblesse intellectuelle de ce temps. Oubliant quels faibles commencements ont eu les plus grandes choses, et quel triomphe obtient finalement la vérité, les rêveurs officiels, les empiriques accrédités, tous ceux, en un mot, qui ne s'inclinent que devant l'ascendant matériel et qui n'ont que la religion du succès, purent accueillir ces grandes leçons avec une dédaigneuse et superbe ironie : elles n'en restent pas moins la loi de l'avenir. Quant au présent, nul ne peut mettre en doute ce qui fut advenu si l'action positiviste, franchissant l'enceinte de la petite assemblée, se fût produite dans ces immenses réunions où le peuple éperdu cherchait vainement la lumière, et si l'esprit de l'Humanité l'eût assez profondément pénétré pour que la grande pensée moderne, s'unissant à la force populaire , conquît enfin l'universel ascendant?
Au lieu d'épuiser l'activité d'Auguste Comte, ces travaux préliminaires ne faisaient que le préparer à l'achèvement de son œuvre principale. L'élaboration de la Politique positive se poursuivait, en effet, à travers ces civiques occupations , au point de n'être plus retardée déjà que par des obstacles extérieurs. La dédicace de ce grand ouvrage avait été écrite en iSà6, son discours préliminaire en IShS, et son introduction fondamentale se trouvait achevée dès 1850. L'ensemble de l'œuvre, préparé par les expositions hebdomadaires faites à la Société positiviste et par les cours philosophiques de 18Zi9, 1850 et 1851, devait recevoir une pleine réalisation dès que les entraves matérielles
VIK u'aUGUSIK COMiE.
qui y mettaient empêchement viendraient à être levées.
Pom* comprendre les difficultés qui retinrent la publication du traité de Poliiique, on doit considérer le dénùment de son auteur, et se rappeler que le fondateur du positivisme regardant justement les productions de l'esprit, les œuvres spirituelles, commeappartenant à l'Humanité plutôt qu'à l'individu, avait renoncé, dès cette époque, à tout mercantilisme philosophique et à tout profit résultant de la vente de ses écrits. Repoussant, en son nom et pour ses successeurs, le bénéfice de la prétendue propriété liltéraire, il avait résolu d'affecter invariablement le produit de ses œuvres à l'acquittement des frais d'impression et à la fondation d'un fonds typographique destiné aux publications de l'École positiviste. Mais pour devenir ainsi son propre éditeur, et pour disposer à son gré de la vente ou de la distribution gratuite de ses livres, Auguste Comte devait, avant tout, obtenir la coopération d'un imprimeur, circonstance qui, vu sa constante pauvreté, demeura longtemps un obstacle.
Ce n'est qu'en 1851 que le positivisme se trouva assez avancé pour qu'une digne intervention de son propre public vint écarter ces regrettables difficultés. M. Joseph Lonchampt couvrit les frais d'impression du premier volume de la Politique positive, comme l'avaient fait en I8/18, pour le Discours préliminaire, de généreux disciples hollandais, et comme le fit, en 1854, M. Georges Audiffrent envers le tome final de ce grand ouvrage, M. Thunot, l'honorable et habile imprimeur d'Auguste Comte, n'ayant exigé aucune garantie pour ses autres publications. Nous manquerions à un véritable devoir si, en consacrant ici cette noble protection, à laquelle nous devons la Politique positive et l'institution de notre fonds typographique, nous n'exprimions à son égard la profonde reconnaissance qu'elle mérite.
On doit remarquer enfin que si ces conditions étaient favorables à l'indépendance et à la dignité de la publia
252 VIE d'auguste CUMTlî.
cité positiviste, en lui évitant l'avide oppression des éditeurs et le scandale qui résulte trop souvent de la réclame commerciale, elles pouvaient cependant, surtout au début, lui être nuisible par le peu de retentissement qu'elles lui procuraient.
L'obstacle matériel une fois levé, l'entière élaboration de la Politique se fit avec une régularité vraiment imposante, et sa publication s'accomplit avec une remarquable célérité. Le premier volume (depuis longtemps achevé) parut en juillet 1851 ; le second en mai 1852 (la même année que le mémorable opuscule qui résume si admirablement la religion de l'Humanité); le troisième fut édité en 1853, et le dernier en août 1854. Ainsi se trouvait assurée la plus grande tâche d'Auguste Comte, la réorganisation de la société moderne par la religion démontrée, d'après les bases fournies par la philosophie positive. Ainsi se trouvait réalisé, dans son âge mur, le hardi projet de sa jeunesse, quant à la restauration du pouvoir et de l'autorité spirituels.
Inspirée par la résurrection affective dont nous avons parlé, préparée par la rénovation philosophique qui l'avait elle-même précédée, la Politique positive, justement consacrée par son auteur à la mémoire de madame Clotilde de Vaux, constitue la principale création d'Auguste Comte, son œuvre essentielle.
La Philosophie avait accompli, au point de vue réel, la systématisation des idées humaines ; pour construire la foi nouvelle indispensable à l'Occident, pour instituer le sacerdoce définitif, la Politique devait effectuer, d'après les données de la première, la systématisation des sentiments. Elle institua donc la coordination des affections, la théorie
VIE d'auguste comte.
des devoirs, l'exercice normal de la sociabilité humaine, et prit ainsi possession définitive du domaine pratique. Car on ne peut régler l'esprit et le cœur sans diriger aussi les actes, sans atteindre la vie réelle, sans modifier les mœurs et les institutions, qui sont, au fond, le résultat de nos croyances et de nos affections. Voilà comment la systématisation morale, d'après la synthèse réelle, conduisit à l'institution d'une politique positive ; comment la saine philosophie, émanée de la science abstraite, put aboutir à la vraie religion.
Mais malgré leur indissoluble connexité, ces deux grandes constructions d'Auguste Comte devaient différer entre elles, d'après la distinction même de leur objet respectif, les opinions et les mœurs. Tandis que le caractère intellectuel distinguait la Philosophie, le point de vue moral devait nécessairementprédominer dans la Politique. L'esprit devait prévaloir dans le premier traité pour y établir la supériorité du positivisme sur un théologisme quelconque ; et le cœur dans le second pour manifester la prééminence morale de la vraie religion. Cette différence fondamentale rend compte aussi de la supériorité de la dernière élaboration sur la première, puisque la systématisation affective s'y surajoute à la coordination intellectuelle pour constituer la synthèse universelle.
La Philosophie et la Politique positives devaient en outre développer respectivement le point de vue dynamique ou statique; car, dans le premier ouvrage, il s'agissait surtout d'établir l'existence des lois sociales, la réalité de l'ordre humain et pour y parvenir, il fallait avant tout déterminer la marche du progrès, en ramenant à une évolution invariable l'ensemble des phénomènes historiques, ce qui' exigeait la prépondérance de l'appréciation dynamique. Au contraire, dans le second, l'auteur s'adressant à des esprits déjà convaincus de la nécessité des lois sociologiques, et persuadés de leur existence, d'après les
VIE T)'auguste comte.
résultats obtenus par la Philosophie, l'étude abstraite de l'ordre devait y prévaloir sur celle du progrès qui n'en devait paraître que la conséquence naturelle et le complément nécessaire.
Enfin, le mode d'exposition propre à ces deux grands traités ne pouvait pas moins différer que leur esprit général. L'un présente surtout le caractère de recherche et de discussion nécessaire pour tirer d'une science dispersive les éléments de la philosophie réelle; l'autre, uniquement préoccupé de construire la vraie religion d'après des principes déjà établis, prend le caractère dogmatique conforme au régime normal.
Cette différence de forme se rattache surtout à la diversité logique qui constitue le principal contraste entre la Philosophio et la PoUHque. Tandis que dans la première élaboration, où il fallait prolonger l'investigation scientifique jusqu'à son terme normal (la sociologie), l'auteur avait dû employer exclusivement la méthode objective qui convient seule à une initiation s' élevant toujours du monde à l'homme, il lui avait fallu, au contraire, en vertu même des succès qu'elle avait précédemment obtenus, remplacer pour la systématisation politique, où l'on descend constamment de l'homme au monde, cette marche préliminaire, par la méthode subjective qui peut seule permettre une systématisation universelle. Le rétablissement de la prépondérance normale de cette logique supérieure, enfin régénérée et relevée par le positivisme, correspond naturellement, du reste, à l'ascendant spontané du cœur sur l'esprit, d'après l'office réel du sentiment envers l'intelligence dans leurs relations ordinaires.
Au lieu donc de suivre de bas en haut les degrés successifs de l'ordre univei'sel, comme avait dû le faire la Philosophie positive, pour arriver à sa connaissance complète par la voie analytique, la Politique institue de haut en bas, et par la voie synthétique, tous les termes de la systé-
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matisation subjective. D'abord suffisamment pourvue de la connaissance des lois générales, elle établit, en vue de l'Humanité et au nom de l'amour universel, le système de l'homme, de la société et même du monde ; elle institue, d'après cette destination suprême, les conceptions scientifiques dont elle était primitivement émanée; elle fixe leur esprit général, leurs limites normales, leurs prétentions légitimes ; en un mot, elle coordonne tout le système d'après le but moral.
Les principaux résultats de cette reconstruction subjective, sont d'abord l'institution de la morale comme science distincte, ajoutée en terme final à l'édifice abstrait. Cette fondation capitale résulte, comme je l'ai expliqué précédemment, de la distinction de l'ordre humain en collectif et individuel. Ce terme définitif, aboutissant nécessaire de de toute science et source de l'art, rapproche autant que possible l'homme de l'Humanité et unit intimement, par son affinité naturelle avec l'art correspondant, la théorie à la pratique. Secondement, la systématisation subjective institue la théorie positive de la nature humaine individuelle, affective, intellectuelle et active, la conception systématique des relations du moral et du physique de l'homme. Cette construction, base de la morale, de l'éducation et de la politique, en démontrant la prépondérance naturelle du cœur sur l'intelligence et l'activité, en élevant la morale au-dessus de toutes les sciences et de tous les arts, provoqua aussi l'avénement du culte avant le dogme et le régime, dans l'arrangement définitif des trois parties essentielles de la religion, conformément à la formule la plus générale qui représente l'existence humaine : aimer, penser, agir.
Enfin, la systématisation finale enrichit aussi la philosophie positive d'une terme préliminaire extrêmement important, qui la complète et lui assure son indispensable universalité. Il s'agit du préambule abstrait qu'Auguste
VIE b'AIiCL'STE COMTE.
Comte a définUivement proposé sous le titre de Philosophie première et comme introduction générale à l'étude de la philosophie positive proprement dite, ou de la hiérarchie des sciences fondamentales, connue désormais sous la dénomination de Philosophie seconde. Cette systématisation initiale, que l'on doit regarder comme la réaUsation d'un vœu confusément exprimé par Bacon, et qui satisfait en même temps aux aspirations les plus élevées de tous les vrais penseurs positifs ainsi que des grands métaphysiciens comprend, outre l'institution logique du dogme positif, l'exposition des principes universels, c'est-à-dire des lois abstraites les plus générales, qui sont indépendantes de la nature même des phénomènes, et que l'on peut constater dans chacune des grandes catégories d'événements composant l'ordre réel. Voici, d'après Auguste Comte, l'énoncé de ces lois, dont l'étude forme la partie caractéristique de cette philosophie. Elles sont subjectives ou objectives, c'est-à-dire relatives à l'homme ou au monde et forment trois groupes principaux :
I. La première loi consiste dans le principe vraiment fondamental qui prescrit de former partout l'hypothèse la plus simple que comporte l'ensemble des documents à représenter. C'est donc une loi subjective, relative à l'entendement, ou logique. Elle est due, comme les deux suivantes, à Auguste Comte.
La seconde résulte du principe de l'immuabilité des lois quelconques qui régissent les êtres d'après les événements, quoique l'ordre abstrait permette seul de les apprécier. C'est une loi objective.
La troisième, également objective, complète la précédente, puisque les modifications quelconques de l'ordre universel s'y trouvent bornées à l'intensité des phénomènes dont l'arrangement demeure inaltérable.
IL Le second groupe est directement relatif à l'entendement, et comprend trois lois statiques et trois lois dyna-
VIE d'auguste comte.
miques intellectuelles. Quoique le domaine de ces six nouvelles lois semble plus restreint que celui des trois précédentes, elles ne sont pas moins universelles. Car. en réglant l'existence et le mouvement de la raison , elles régissent aussi les objets quelconques de son exercice, sans lequel ils resteraient inconnus.
La première des lois statiques de ce groupe, loi fondamentale établie par Aristote, développée par Leibnitz, complétée par Kant et définitivement formulée par Auguste Comte, consiste à subordonner les constructions subjectives aux matériaux objectifs.
La seconde résulte de ce que, dans l'état normal, les images intérieures sont moins vives et moins nettes que les impressions extérieures. Elle est due, comme les quatre suivantes, au fondateur du positivisme.
Enfin, la troisième prescrit la prépondérance de l'image normale sur celles que l'agitation cérébrale fait simultanément surgir. Sans ces deux dernières conditions, il y aurait folie ou excès de subjectivité, désaccord entre le dedans et le dehors, entre le sujet et l'objet.
Les lois dynamiques règlent l'évolution humaine tant individuelle que collective, c'est-à-dire les mouvements simultanés de l'intelligence, de l'activité et du sentiment.
La première consiste dans l'évolution des trois états, fictif, abstrait et positif, que présente chaque entendement envers des conceptions quelconques, mais avec une vitesse proportionnée à la généralité des phénomènes correspondants.
Par la seconde on reconnaît une progression analogue pour l'activité, d'abord conquérante, puis défensive, et enfin industrielle.
^ Dans la troisième on étend la même marche à la sociabilité, d'abord domestique, puis civique, enfin universelle, suivant la nature propre à chacun des trois instincts sympathiques.
YIE d'auguste COMÏE.
Bien que ces deux dernières lois ne concernent pas directement l'intelligence, cependant elles sont réellement indispensables pour caractériser son mouvement. Car elles règlent la relation nécessaire et continue des conceptions théoriques, soit aux opérations pratiques, soit aux impulsions morales, qui constituent respectivement leur destination et leur source.
III. Ce groupe, où domine l'objectivité, est aussi composé de six lois que l'on peut ranger en deux séries égales, d'après leur nature propre et l'époque de leur avènement.
La première consiste en ce que tout état, statique ou dynamique, tend à persister spontanément, sans aucune altération, en résistant aux perturbations extérieures.
Dans la seconde, le mouvement se concilie avec l'existence, d'après l'aptitude d'un système quelconque à maintenir sa constitution, active ou passive, quand ses éléments éprouvent des mutations simultanées, pourvu qu'elles soient exactement communes.
La troisième régit les influences mutuelles en proclamant partout une équivalence nécessaire entre la réaction et l'action, si leur intensité se trouve mesurée conformément à la nature de chaque conflit.
Cette première série de lois objectives, dont l'universalité est restée jusqu'ici essentiellement méconnue, ne fut d'abord appréciée qu'envers les phénomènes mathématiques. Elle provient de la généralisation systématique des trois lois que l'on croit bornées au mouvement matériel, et dont la notion positive demeure profondément altérée par l'alliage métaphysique résulté de l'anarchie académique. Les lois spéciales respectivement instituées par Képler, Galilée et Newton , ou plutôt Huyghens , pour fonder la mécanique rationnelle, constituent donc les germes scientifiques de ces théorèmes philosophiques, applicables à des phénomènes quelconques. Mais leur systématisation définitive est exclusivement due à Auguste Comte, et elle exigeait, pour s'ac-
VIE D'AUGtSTE COMTE.
complir, que la positivité fût parvenue à son entière généralité.
La seconde série des lois objectives qui composent ce troisième groupe, se lie à la précédente par une loi encore émanée d'un germe mathématique. Elle consiste à subordonner partout la théorie du mouvement à celle de l'existence , en concevant tout progrès comme le développement de l'ordre correspondant, dont les conditions quelconques régissent les mutations qui constituent l'évolution. Bornée, chez les géomètres, à réduire les questions de mouvement aux problèmes d'équilibre , cette loi ne pouvait être généralisée que parle positivisme, quand Auguste Comte la saisit dans les phénomènes sociaux qui représentent sa principale destination.
La loi suivante consiste dans la règle fondamentale du classement positif des phénomènes et même des êtres, ou plutôt des existences, d'après la généralité objective décroissante. Elle est due à Auguste Comte.
Enfin, la dernière consiste à subordonner tout intermédiaire aux deux extrêmes dont il opère la liaison ; son apparence subjective ne doit pas faire méconnaître son objectivité, car elle proclame autant la dépendance des états que l'enchaînement de leur étude. Bien que Buffon semble l'avoir entrevue, elle doit finalement être rapportée au fondateur du positivisme, comme la plupart des précédentes, qui, toutes plus ou moins soupçonnées par ses différents précurseurs, sont cependant propres à sa grande systématisation (1).
Tel est l'ensemble de ces quinze lois universelles sur le concours desquelles repose la construction finale du dogme positif, et qui forment par conséquent la partie essentielle
(1) n est indispensable, pour prendre une connaissance CMcle de cette philosophie première, de l'étudier dans le Système de politique positive lul-hnême, chapitres TII et IV dn flémiet Voluific. ■ "
VIE d'augoste comte.
du préambule philosophique indispensable à son étude. On peut donc regarder maintenant comme accompli le vœu de Bacon sur la construction d'une philosophie première, susceptible de guider partout la méditation théorique et même d'assister la raison pratique. Son aptitude systématique fut directement utilisée par Auguste Comte, lorsqu'il institua, dans le tome final du Traité de sociologie, la hiérarchie positive des phénomènes et des conceptions , ou le dogme positif, d'après les principes généraux qu'elle fournit.
Nous devons maintenant analyser en lui-même le Système de Politique positive, ou Traité de Sociologie instituant la Religion de l'Humanité, après avoir avoir résumé ses caractères généraux et ses dispositions essentielles. Il comprend quatre parties principales , quatre volumes.
Le premier contient un exposé général de la doctrine positiviste et une introduction à la fois scientifique et logique. L'exposition préliminaire, qui n'est autre que le Discours sur Vensemble du Positivisme, pubfié séparément en 18A8, résume successivement l'esprit fondamental de la nouvelle foi, sa destination sociale, son efficacité populaire, son influence féminine, son aptitude esthétique et sa nature religieuse. Quant à l'introduction , elle établit d'abord la nécessité de la logique subjective, sa prééminence intellectuelle et morale envers la construction de la synthèse finale, puis elle procède à la régénération directe des théories scientifiques (cosmologie et biologie) qui servent de base à la science sociale. L'unité encyclopédique se trouvant instituée au nouveau point de vue logique, le tome second peut dès lors aborder la construction directe de la philosophie politique.
Il accomplit cette synthèse principale en établissant la théorie abstraite de Tordre humain, qui, en vertu de sa complication supérieure , ofl're un résumé nécessaire de l'ordre universel. L'existence sociale y est étudiée dans tous
VIE d'augdste comte.
ses éléments fondamentaux, et l'auteur y détermine envers chacun d'abord le régime normal qui lui est propre, ensuite la nécessité qui subordonne son avènement définitif à une longue préparation graduelle. Ainsi l'aspect le plus général de l'existence collective, le seul universel, y est immédiatement considéré, et fournit la théorie positive de la religion , envisagée suivant sa double aptitude sociale à régler et à rallier (1). La nature fondamentale et la destination définitive de cette institution y sont donc caractérisées d'une manière complète, ainsi que les diverses phases qui durent successivement préparer son état normal. On comprend l'importance de cette systématisation décisive, qui fournit le principe essentiel de la réorganisation moderne et qui constitue la partie fondamentale du Traité de politique. Toute l'œuvre est là.
Les autres chapitres de ce second volume exposent successivement, et de la même manière, c'est-à-dire dans leur état définitif et leurs mutations successives, la nature du problème humain qui donne lieu à la théorie de la propriété matérielle ; la théorie positive de la famille, comme élément naturel de la société et comme base indispensable de l'essor moral, son état normal et ses vicissitudes, suivant les temps et les lieux ; la transition naturelle de la famille à la société, d'après l'institution fondamentale du langage qui a surgi de la première, et qui s'est développée dans la seconde ; la théorie positive de l'organisme social, analysé dans tous ses éléments essentiels, organes et fonctions communs à tous les temps et à tous les lieux ; enfin la théorie positive des limites générales de variation propres à
(1) Cette théorie positive de l'unité humaine, où la religion se troure enfin distinguée de la théologie, avait été conçue par Auguste Comte dès 1843, et indiquée par lui dans les dilTérents cours publics qu'il ût après cette époque, ainsi que dans le Calendrier positiviste, le Discours sur l'ensemble et le Catéchisme.
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l'ordre humain, qui permet de déterminer les modifications résultées de l'espace et du temps de celles qui sont dues à notre intervention.
Le tome troisième est consacré à la dynamique sociale, comme le précédent à la statique. Il expose la théorie du mouvement ou du progrès humain, et construit la vraie philosophie de l'histoire. Or, tout progrès , réel n'étant jamais que le développement de l'ordre, cette dynamique constitue le complément nécessaire de la sociologie statique, qui, considérée isolément, resterait incapable de guider la vie réelle, où son application exclusive susciterait souvent de graves perturbations. De même, il est indispensable de ne pas séparer l'étude du mouvement de celle de l'existence, sous peine de n'arriver à supprimer l'absolu qu'en consacrant l'instabilité. C'est pourquoi ces deux points de vue essentiels, quoique distincts et nécessitant une étude successive, ne doivent jamais être réellement séparés. C'est pourquoi, dans ce volume, les théories dynamiques sont toujours rigoureusement rappoilées et subordonnées aux conceptions statiques. Les lois de l'évolution collective se trouvent donc ainsi purgées de tout empirisme, en rattachant l'ensemble du mouvement humain à la constitution même de notre nature, ce qui leur procure une confirmation déductive qui les affermit doublement.
Le premier chapitre de la dynamique sociale, ou philosophie de l'histoire, établit la théorie fondamentale des évolutions, d'après la démonstration systématique des trois grandes lois sociologiques relatives à l'intelligence, à l'activité et au sentiment. Il explique la marche originale résultée des mutations spontanées et successives des populations les plus avancées, et les modifications propres aux civilisations retardées, qui pourraient être désormais soumises à des impulsions vraiment systématiques.
Le second chapitre aborde directement, d'après un tel préambule, l'explication du passé, en commençant i)ar l'é-
VIE d'auguste comte.
tude du fétichisme. Cette indispensable appréciation, à peine indiquée dans la Philosophie positive, est admirablement accomplie par l^Polttique; et l'on peut dire qu'elle constitue la partie la plus originale et la plus remarquable de la systématisation historique. Cet état fondamental, le seul qui ne puisse jamais être évité dans aucune initiation humaine, individuelle ou collective, spontanée ou systématique, et dont la prépondérance se fait sentir dans toutes les grandes phases historiques préliminaires, y est exposée avec une puissance et une pénétration vraiment incroyables. Quoique étant le plus important à bien connaître, ce premier âge de l'Humanité était précisément le moins connu et le plus difficile à apprécier ; car, à défaut de renseignements suffisants sur la vie de nos plus lointains prédécesseurs, il fallait, pour s'éclairer sur ses caractères véritables, suppléer par la méditation à la simple observation, en s' aidant des notions acquises sur la nature humaine, et de l'examen philosophique des civilisations les moins avancées. Ce travail fut effectué, nous l'avons dit, avec un plein succès, et l'étude de cette partie de notre histoire, qui arrache à une antiquité mystérieuse ses plus intimes secrets, olfre au cœur, encore plus qu'à l'esprit, un attrait irrésistible. Les âmes vraiment humaines ne peuvent contempler, sans une émotion profonde, ce tableau à la fois touchant et solennel de l'existence de nos premiers pères, qui posèrent, au milieu de tant de difficultés et avec tant d'efforts, les fondements de l'état social dont nous jouissons paisiblement aujourd'hui.
Le troisième chapitre apprécie l'état théocratique , qui succéda partout à l'état fétichique, par l'intermédiaire d'une transition astrolâtrique. La théocratie constitue le seul mode durable de l'organisation théologique, dont tous les autres degrés ne sont que des modifications passagères et décroissantes. .Ce régime est entièrement fondé sur la grande institution des castes, dont le principe procure à toutes les phases sociales suivantes la seule source de leur
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consistance religieuse et politique. La théocratie, ou polythéisme conservateur, offre le premier type de systématisation générale de toutes les forces humaines, et c'est de son action que procédèrent directement tous les progrès ultérieurs de la civilisation. A ce régime initial succède une immense transition, dont la terminaison révolutionnaire se prolonge jusqu'à nos jours. Ce mouvement n'est pas, du reste, commun à tous les peuples, mais il se concentre successivement chez des populations d'éhte, la masse dont elles se détachent restant à l'état théocratique, astrolâtrique ou même fétichique.
La transition qui s'étend de la théocratie initiale à la sociocratie finale que vient instituer le positivisme reste donc longtemps organique, puis elle devient de plus en plus révolutionnaire. Sa première phase, que l'on peut regarder encore comme véritablement évolutive, se décompose en trois parties nécessaires, spécialement relatives au développement de l'intelligence , de l'activité et du sentiment, et dont la succession spontanée explique l'ensemble des temps compris entre l'antiquité théocratique et le mouvement moderne. Ce sont : l'élaboration grecque, l'incor- . poration romaine et l'initiation catholico-féodale , qui se trouvent respectivement appréciées dans les chapitres quatrième, cinquième et sixième du volume en question. Cet enchaînement représente le moyen âge comme étant spontanément émané de l'ensemble de la civilisation antique, et comme constituant la moins durable des trois transitions organiques, celle qui peut, par conséquent, être le plus facilement épargnée aux civilisations retardées.
Cette dernière préparation une fois accomplie, le système théologique et militaire se trouve essentiellement épuisé; sa décomposition ultérieure ne peut donc plus tendre que vers une pure anarchie, devenue cependant inévitable, d'après l'impossibilité radicale d'instituer alors l'état final, dont la nature ne peut môme pas encore être connue, vu le
VIE d'auguste comte.
faible développement de la science et de l'industrie. Alors surgit la révolution qui sépare du moyen âge la crise finale où se trouve actuellement engagé l'Occident. Le septième et dernier chapitre du troisième volume de la Politique positive, est donc consacré à l'appréciation des cinq siècles qui constituent la phase révolutionnaire de la transition générale; et il caractérise les deux mouvements simultanés de décomposition croissante du régime provisoire et d'élaboration graduelle des éléments propres à l'ordre définitif. « Unique issue de ce double mouvement, l'avènement dé- « cisif de la religion universelle devient aujourd'hui le « résultat inévitable de l'ensemble des préparations anté- « rieures et la base indispensable des efi'orts destinés à « surmonter l'anarchie moderne. 11 constate et complète « l'épuisement connexe du théologisme et de la guerre, « de manière à calmer déjà toutes les sollicitudes, en (i montrant qu'une courte transition nous sépare seule de « l'état normal. Une politique pleinement homogène, fon- « dée sur l'explication totale du passé, nous guidera direc- « tement vers l'avenir, sans craindre le retour d'orages es- « sentiellement dus à l'impossibilité de systématiser la « marche occidentale (1). »
Après cette inébranlable systématisation des lois de l'ordre et du progrès humain dont tous les esprits sérieux comprendront l'importance et le prix, en présence du désordi^ actuel, le dernier tome du traité de sociologie construit la théorie de l'avenir. Ce complément décisif consiste principalement à caractériser l'état normal avec laprécision qu'exige la pratique sociale, et que pouvait seule procurer une suffisante explication du passé. Cette construction résulte donc de la combinaison des données statiques et dynamiques, par la morale, afin de respecter à la fois, dans
(I) Auguste Comte, Poî»<igue poît(tt,e, tome III,
VIE u'augcste comte.
la conception de l'état futur, les lois générales de la constitution humaine et la suite essentielle de nos antécédents, rapprochées en vue du meilleur progrès. La considération de l'intelligence et de l'activité prévaut en sociologie, mais leur essor décisif permettant enfm leur vraie systématisation, fait explicitement dominer, en politique, le sentiment, qui constitue le domaine essentiel de la morale. Cette conception systématique de l'avenir est donc caractérisée surtout d'après sa correspondance complète avec la connaissance exacte delà nature humaine, qui proclame l'universelle prépondérance du cœur. Elle est destinée à fonder une politique capable de guider systématiquement la marche spontanée de chaque population vers l'état normal (scientifique-industriel) dont l'opportunité a été précédemment établie, et de caractériser ce système final dans tous ses détails et sa précision. Pour cela, il faut exposer la religion de l'Humanité, guide universel de notre état adulte, dans son ensemble d'abord, puis dans chacune de ses parties essentielles. C'est pourquoi le premier chapitre de ce volume institue directement la théorie fondamentale du Grand-Étre, d'où résulte le tableau simultané delà religion universelle et de l'existence normale. D'après cette base systématique, les trois chapitres suivants exposent respectivement : le culte, d'après le tableau général de l'existence affective; le dogme, d'après celui de l'existence théorique ; enfin le régime, d'après l'ensemble de l'existence active, de manière à régler les trois éléments fondamentaux de notre nature, le sentiment, l'intelligence et l'activité. Le dernier chapitre vient alors intercaler le présent, entre l'avenir et le passé, par la théorie générale de la transition extrême, pour terminer la révolution occidentale et prévenir sa reproduction chez les autres peuples. Voilà comment ce dernier volume, résumé par une conclusion rigoureuse et suivi de la noble action de grâces qui complète la touchante dédicace de l'œuvre tout entière,
VIE d'auguste comte.
inaugure irrévocablement la religion positive, d'après son exposition directe, dirigeant une application décisive.
Tel est l'ensemble de cette systématisation sans pareille, qui dépose les générations présentes sur le seuil de l'avenir, qui place son immortel auteur dans l'auguste phalange des grands fondateurs religieux, parmi les plus glorieux bienfaiteurs humains : Confucius, Moïse, saint Paul, Mahomet, et qui même l'élève au-dessus d'eux par la puissance intellectuelle et par le sentiment religieux, puisque la prééminence mentale et morale de la synthèse positive sur toutes les systématisations préliminaires ne saurait être contestée.
Jusqu'ici nous n'avons considéré ce grand homme que comme philosophe et comme fondateur de la synthèse moderne : mais après l'achèvement du Traité de sociologie instituant la religion démontrée, nous le voyons grandir et s'élever tellement, sous l'ascendant moral et la réaction personnelle du nouveau culte, que nous ne pouvons l'envisager désormais que comme organe sacerdotal, comme agent du pouvoir spirituel régénéré, en un mot comme prêtre de l'Humanité. Nous allons donc, à ce nouveau point de vue, rappeler comment le fondateur du positivisme sut accomplir les fonctions essentielles de tout véritable sacerdoce : l'enseignement, le conseil, la consécration et le jugement.
Mais avant de retracer cette phase suprême d'une existence constamment vouée au triomphe du bien et du vrai, nous devons parler d'une institution qui plaça le nouveau Grand-Pretre dans une situation normale, et assura la liberté de son essor religieux.
VIE d'augusie comte.
Lorsqu'.en 18/i8, l'auteur du Stjstème de Philosophie positive dut renoncer définitivement à l'espérance de recouvrer son principal office à l'École polytechnique, il se trouvait pour ainsi dire sans ressources; car il avait presque entièrement renoncé à l'enseignement privé des mathématiques pour remplir ses fonctions d'examinateur, et la rétribution qu'il recevait comme répétiteur d'analyse, était loin de pouvoir répondre aux charges et aux nécessités de sa situation domestique. Cette position était donc anxieuse et difficile, surtout si l'on songe aux loisirs dont avait besoin le futur auteur de la Politique positive. En réponse à l'appel adressé par Auguste Comte, en juillet de cette même année, au public occidental (J) , M. Littré prit alors, avec les principaux positivistes qui se trouvaient à Paris, l'initiative d'une souscription destinée à réparer l'iniquité dont ce philosophe était victime et à lui assurer l'existence matérielle que l'on avait voulu détruire. Nous reproduisons à la fin de ce volume, la circulaire rédigée à cette occasion, et adressée à toute personne que l'on présumait devoir s'intéresser à l'injuste détresse du philosophe et de l'homme de bien (2).
Quoique instituée et acceptée à titre de réparation sociale, cette souscription garda pendant plusieurs années, sous la direction de M. Littré, le caractère personnel que les circonstances lui avaient assigné. Mais à mesure que le positivisme grandissait et que son fondateur s'élevait au rôle qui devait finalement lui appartenir, la nécessité se faisait sentir de donner un caractère plus large et une destination plus étendue à une institution primitivement surgie d'une nécessité individuelle (3).
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 6.
(2) Voir aux Pièces justificatives, n" 11.
(3) Voir aux Pièces justificatives, n« 17. la collection des circulaires annuelles adressées par Auguste Comte à chaque coopérateur du stihside posi-
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Dès ses premières circulaires, Auguste Comte avait donné à cette raesui-e privée un véritable caractère social, et laissé entrevoir la convenance de sa transformation ultérieure ; mais un fait aussi significatif qu'inespéré vint bientôt le confirmer dans cette tendance spontanée. Au lieu d'être alimenté par des souscriptions provenant du milieu où pouvait être appréciée la spoliation, le subside positiviste ne fut réellement composé, même à son origine, que de cotisations émanées de ceux qui avaient embrassé les conséquences sociales ou religieuses du positivisme. Des hommes étrangers au monde scientifique proprement dit avaient seuls reconnu l'obligation morale d'empêcher cette oppression, et Auguste Comte se trouvait assuré qu'on soutenait en lui le rénovateur, et qu'on voulait la continuation de sa grande œuvre.
Lorsqu'eut lieu, en novembre 1852, sa dernière exclusion polytechnique, le patronage qu'on n'avait d'abord institué que temporairement envers lui dut devenir définitif, et cette nécessité prépara directement la transformation de l'institution initiale. C'est ainsi que le subside positiviste, primitivement destiné à subvenir d'abord temporairement, puis bientôt après d'une manière permanente à l'entretien personnel d'Auguste Comte, reçut enfin pour but, en 1854, d'assurer la formation du nouveau sacerdoce.
Auparavant (septembre 1852), une importante simplification avait été introduite dans l'administration de ce noble protectorat : la centralisation des souscriptions qui avait jusqu'alors appartenu à M. Littré, passa, dès cette époque, et pour des motifs que nous devons ultérieurement apprécier, sous la direction d'Auguste Comte, qui dut ainsi se mettre en rapport immédiat avec chaque coopérateur, ou
«m-sfe. - Celte lecture est indispensable pour bien apprécier le développement religieux du positivisme.
VIE D'ACGnSTE COMTE.
tout au moins avec chaque centre de coopération. C'est à partir de ce moment que le subside, resté jusqu'alors insuffisant, prit une consistance qui lui permit enfin de répondre au but primitif de son institution. Ce résultat, que peut déjà motiver l'extension du public positiviste, malgré l'épuration de la société et la retraite spontanée de ses éléments incompatibles, se trouve surtout expliqué par la consolidation des convictions, depuis l'entière publication de la Politique positive. Il indique nettement que cette institution avait atteint sa véritable destination en prenant un caractère public et religieux, au lieu de rester simplement personnelle et philosophique. Enfin sa persistance, et même son accroissement, depuis la mort d'Auguste Comte, sont une irrévocable preuve de l'opportunité de cette transformation.
Désormais abrité contre la misère par le libre protectorat de ses vrais adhérents, complètement affranchi de l'influence de ses persécuteurs , et placé dans la situation indépendante et désintéressée qui convient au véritable prêtre , le fondateur du positivisme put développer librement son action et poursuivre sans entraves l'accomplissement de sa mission.
Son enseignement, pendant cette phase sacerdotale, comprend le Cours philosophique sur Vhisloire générale de r Humanité et la publication du Catéchisme posiliviste.
Pour des raisons facilement appréciables, le gouvei*nement de 18/18 avait cru devoir sacrifier aux rancunes de certaines coteries, l'enseignement qu'Auguste Comte donnait gratuitement, depuis dix-sept années, à la mairie du 111° arrondissement de Paris. Tandis que de tous côtés on détournait de leur destination habituelle des établissements publics, pour les ouvrir à la divagation révolutionnaire, le local consacré par des services aussi anciens et aussi profitables, était retiré à l'auteur du Cours d'astronomie populaire. Et ce n'est qu'en 18/i9, sous la Présidence, et par
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l'influence de MM. Viellard et Bineau (alors ministre des travaux publics), qu'une salle fut accordée de nouveau à l'auteui' du Discours sur l'ensemble du posilivisme, pour y reprendre l'enseignement sociologique.
Bien que progressivement développé, et sans cesse perfectionné, pendant les trois années consécutives de sa durée, le cours sur l'histoire générale de l'Humanité se montra, dès l'origine, aussi supérieur par la nature de son objet et la haute portée de sa destination que par la richesse du fonds, la dignité de la forme et l'énergique loyauté de l'exposition. La foule alors entraînée vers d'autres soins, et toujours empêchée par les mêmes obstacles, ne vint poûat consacrer par son concours enthousiaste cette dogmatisation sans égale; mais il n'en reste pas moins vrai qu'aucune chaire, aucune tribune ne retentit jamais de leçons plus augustes, de vérités plus essentielles, d'un enseignement aussi profond (1) .
Après une séance d'ouverture concernant la nature philosophique et la destination sociale du positivisme, le fondateur de la religion démontrée développait la théorie complète de l'évolution humaine, exposant successivement les lois intellectuelles et sociales de cette immense progression, d'après leur origine cérébrale et leur manifestation domestique, c'est-à-dire d'après la constitution fondamentale de la nature humaine et l'organisaiion spontanée de la famille.
A cet imposant début succédait l'exposition historique du développement social, depuis son origine fétichique jusqu'à la transition actuelle. L'antiquité, le moyen âge et la préparation moderne, profondément analysés au triple point de vue intellectuel , moral et social , y apparaissaient dans
(1) Voir aux Pièces justifmlives, n" 12 et n" 13, l'nnnoncè et le programme de ces mémorables prédications..-
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leur enchaînement indissoluble, comme les degrés progressifs par lesquels l'Humanité s'est élevée de la barbarie primitive à la sociabilité finale. Et la religion, guide tutélaire de cette immense évolution , se montrait présidant à chacune des grandes phases de notre civilisation : spontanée sous le fétichisme, inspirée chez nos ancêtres polythéistes et révélée dans le monothéisme, on la voyait s'affermir et s'épurer à sa transformation dernière pour devenir enfin démontrée sous le positivisme. C'est ainsi que cette progression séculaire était finalement conçue comme offrant deux seuls grands régimes systématiques et durables : la théocratie initiale et la sociocratie finale, séparées par une immense révolution, conduisant de l'une à l'autre par les phases successives de l'élaboration grecque, de l'incorporation romaine, de l'initiation catholico-féodale et de la préparation moderne.
En même temps qu'il fournissait une si haute vérification de la théorie d'évolution précédemment exposée, ce grand tableau sociologique embrassant à la fois le temps et l'espace, tous les âges et presque tous les lieux, constituait irrévocablement la vraie philosophie de l'histoire. OEuvre incomparable, puisque nul, avant Auguste Comte, ne put l'exécuter ni presque la concevoir !
Enfin, comme conclusion générale, surgissait la conception normale de l'avenir, réglé par la religion de l'Humanité. Puis un mémorable discours de clôture résumait l'ensemble de la nouvelle doctrine, de manière à présenter dans une seule parole la leçon des siècles écoulés, la loi des âges futurs et le devoir des contemporains. C'est à ce moment solennel que le premier Grand-Prêtre de l'Humanité, interprète auguste de l'élite des morts envers les générations suivantes, osa proclamer, dans ces termes énergiques, l'avènement de la foi et de l'action régénératrices : « Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs théoriques «et les serviteurs pratiques de l' HUMANITÉ viennent
« prendre dignement la direction générale des affaires ter- « restres, pour construire enfin la vraie providence, morale, « intellectuelle, et matérielle ; en excluant irrévocablement « de la suprématie politique tous les divers esclaves de « Dieu, catholiques, protestants, ou déistes, comme étant à « la fois arriérés et perturbateurs (1). »
On sent combien il est difficile de rendre compte d'mi enseignement aussi élevé, et de donner une idée convenable de cette exposition où le plus inébranlable civisme relevait hautement une science profonde, une raison transcendante, une auguste sociabilité. La force nous manque pour rappeler le génie de ces hautes leçons, et nous avons été subjugués par leur puissance, sans en comprendre toute la grandeur. Leur souvenir n'a pu s'effacer avec l'âge, et il nous remue profondément encore le cœur, à dix ans de distance, en nous rappelant cette parole vénérable, quelquefois sévère et même terrible, toujours grave et magnanime. Oui, dans ces heures bénies, où s'annonçaient de si grandes destinées, nous avons senti le souffle deVîIumanité, nous avons entrevu sa réalité, sa grandeur, nous nous sommes prosternés devant elle, et le saint enthousiasme de la foi démontrée s'est pour toujours allumé dans nos cœurs !
Telles furent les prédications du Palais-Cardinal.
Un livre admirable, que le fanatisme révolutionnaire a maudit, le Catéchisme positiviste, a résumé cet enseignement auguste; mais si précieuse que puisse être une telle condensation de la foi nouvelle, pour en répandre les vérités principales, nous devons déplorer à jamais qu'une prédication si propre à la communication des grandes pensées et des plus hautes émotions ait été finalement en-
(I) Cette proclamation décisive onvrp i» r„,A j, • ... Hnptinn r>o„„ . * "ïi^'iaive ouvre le Catéchisme positiviste, intro-
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travée. Malgré le protectorat d'un disciple puissant, le fondateur du positivisme ne garda point la liberté de sa parole, et tous les trésors de sa profonde science, de son perfectionnement progressif, furent désormais perdus pour l'enseignement oral. Malgré des instances vainement répétées, Auguste Comte ne désespéra pas cependant de recouvrer cette liberté d'exposition, si indispensable à son office sacerdotal, et toute sa vie il ne cessa d'aspirer à une chaire enfin digne des vérités qu'il apportait. Il fit le plan de leur exposition systématique, et nous nous empressons de rapporterici ce noble document (1) . Il espérait alors reprendre au Palais- Cardinal le cours interrompu de ses prédications sociologiques; mais le Panthéon, consacré par la révolution au culte des grands hommes, aurait-il donc été détourné de cette civique destination, s'il fût devenu le premier temple ouvert à la religion de l'Humanité?
Le conseil, qui, dans tout véritable régime, forme une attribution essentielle de l'office sacerdotal, a surtout pour but d'obtenir que la vie réelle soit toujours instituée d'après les principes transmis et reçus pendant l'éducation. Ainsi, l'influence du pouvoir spirituel sur les jeunes générations qu'il a préparées par l'initiation systématique, ne s'arrête pas à cette première période, mais s'étend à toute l'existence, afin qu'il puisse rappeler sans cesse au but général de l'association humaine, ceux que les suggestions de la vie pratique parviendraient à en écarter. Office tutélaire qui tend à maintenir, par l'ascendant moral, en évitant des divergences funestes, la généralité de vues et la communauté de sentiments dont dépend l'harmonie sociale.
C'est cette haute attribution spirituelle, épreuve décisive et suprême aptitude de la capacité sacerdotale, que le premier prêtre de la religion universelle sut exercer avec tant
(1) Voir aux Pièces justijicatires, n" 14.
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de grandeur. Son ardente sociabilité tourna sans cesse les lumières de son intelligence et les efforts de son caractère vers la direction de la conduite privée et publique, afin d'engager ses contemporains clans les voies d'un véritable progrès et de les avancer vers le but réel de l'évolution qui i'achève. Sollicitude infatigable et dévouée, pleine de délicatesse et de désintéressement, qui put s'appliquer à tout, sans cependant atteindre aucune liberté respectable, ni blesser aucune susceptibilité légitime.
^ Pour mieux apprécier ce noble office, nous devons l'envisager sous un double aspect, c'est-à-dire dans son exercice social et dans ses rapports avec les personnes.
Sous le premier rapport, Auguste Comte fît de généreux efforts pour arracher la politique actuelle à l'empirisme qui la domine, pour l'engager dans sa voie normale et définitive. S'adressant à la fois à tous les éléments politiques de aotre société, tantôt aux conservateurs, tantôt aux révolutionnau-es, tantôt aux gouvernants et tantôt aux gouvernés toujours il s'efforça de leur faire instituer le présent en vue de 1 avenu-, d'après les princpes et par les moyens que recommande la connaissance des lois propres à l'ordre et au progrès de l'Humanité. Mais sa sollicitude ne fut pas réduite à susciter l'installation du régime final dans l'Occident européen, elle tenta de préparer aussi l'extension de cette politique régénérée au reste du système humain, en agissant sur es chefs respectifs des peuples qui doivent servir d'intermédiaires à cette noble transmission.
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nxait la marche des aspirations progressistes; des conseds importants, adressés aux peuples et aux 'gouve^^L
(1) Voir la Lettre à M. YieWnrH c,^„„* ^ , , dans le tome II de la PoWilùe Svr '"^""^"'î"' (lice de la préface /'-"" e, pages xxv et suivantes de rappen-
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ments (1) , faisaient énergiquement ressortir les véritables conditions de la conciliation fondamentale entre l'ordre et le progrès ; un éminent opuscule , dont le but général était de faire pénétrer la religion démontrée chez les conservateurs dignes de ce nom, se trouvait spécialement destiné à fournir des principes de conduite au parti qui doit diriger la politique occidentale jusqu'à l'installation de sa transition systématique, et reprendre la gestion des intérêts temporels, après l'avènement défmitif de ce régime (2). Le manifeste au tzar (3), la lettre à Reschid- Pacha [II) venaient poser les bases sur lesquelles deux grands empires doivent fonder leur régénération intérieure et partager leurs relations extérieures entre l'Occident et l'Orient. Enfm, une démarche de la plus haute importance était accomplie par un jeune aspirant au sacerdoce positiviste, d'après la délégation formelle du fondateur de la religion universelle. Le prêtre du nouveau culte mandait au chef de l'un des ordres religieux qui ont le plus contribué à la persistance de l'ancien, qu'il voulût, de Rome, s'associer à lui pour obtenir l'abolition du budget ecclésiastique et concourir ainsi à favoriser le libre avènement de la nouvelle spiritualité, et à placer l'ancienne dans des conditions d'indépendance et de moralité nécessaires à sa tranformation positive ou à sa digne extinction.
(1) Voir les préfaces des tomes II, III et IV de la Politique posUive;Bt les conseils urgents adressés par le fondateur de la religion de 1 Human.te à tous les vrais républicains français : Pièces justificatives, n« 15.
,2) Appel aux conservateurs, par Auguste Comte, auteur du Système de philosophie positive et du Système de politique positive - ?^ns, chez Victor Llmont, libraire, quai des Augustins. 49. Août 1855 (soixanteseotième année de la grande crise).
(3) Lettre à Sa Majesté le tzar Nicolas, tome III de la Politique positive, Tiaees xxix et suivantes de l'appendice de la préface.
m Lettre à son excellence lleschid Pacha, ancien grand-vis.r de 1 empire ottoman, tome lll de la Politique positive, pages XLVii et suivantes de l'appendice de la préface.
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Cette haute initiative, dont on ne saurait trop apprécier le caractère, et qui devra longtemps fixer la méditation publique, fournit un ensemble imposant de principes et de moyens destinés à éclairer, à raffermir la marche chancelante des sociétés modernes dans leur aspiration vers un état régulier. En même temps, elle assure une gloire durable à celui qui, au milieu de l'anarchie actuelle, sut ressaisir et porter le sceptre spirituel avec tant de vigueur et de majesté. Force de vérité, grandeur morale, fermeté civique, tout se retrouve dans ces nobles exhortations, et tout y conspire pour témoigner de la sagesse et du dévouement qui les ont inspirées. Sans doute, une telle action ne fut point accueillie et ne put réformer le présent ; mais, sans compter les actes mémorables qu'elle a suscités (1) , l'enseignement qu'elle a laissé n'est pas perdu : il éclaire, au contraire, les voies de l'avenir pour des générations plus élevées et plus fortes. Enfin, cette conduite magnanime a posé les fondements de l'ordre futur, et fournit partout le type normal que des successeurs empressés devront s'efforcer d'approcher ou d'atteindre.
Cependant ces préoccupations élevées ne détournaient pas le nouveau Grand-Prêtre des soins particuliers de la direction spirituelle, et il fît de constants efforts pour avancer la régénération de ceux qui l'entouraient.
Après le début politique dont nous avons parlé, la Société positiviste, limitée par les conditions défavorables du temps, dut de plus en plus restreindre son action extérieure et se borner à augmenter, au dedans, sa cohésion et son unité. C'est ainsi qu'après l'élimination spontanée des éléments mcompatibles qui s'y étaient agrégés dans l'origine, elle tendit à former une véritable famille, où se développèrent
JlVôfV^'"'^''?."^""!^""'"''"'!"' mentionner ici les démarches entre-
n I tial H/.? par Auguste Comte dans des circonstances
poiiuques de la plus haute gravité.
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les preiiiières ititimités nécessaires à toute action collective. Alors s'établit un heureux concours affectif résultant de l'attitude paternelle de celui qui dirigeait ses paisibles réunions, ainsi que de la fraternité réelle et de la vénération croissante de tous ceux qui y assistaient, entre eux, et envers leur illustre président. Auguste Comte s'efforçait, dans ces soirées hebdomadaires, de maintenir une convergence d'idées et de sentiments si difficiles à rencontrer de nos jours, d'épurer les cœurs, d'éclairer les esprits» de prévenir les entraînements irréfléchis, les suggestions perturbatiices, les espérances et les défaillances injustifiables ; de réformer les vieilles habitudes, les anciens errements ; de préparer, enfin, des hommes tels qu'en réclamait l'accomplissement des destinées modernes.
C'est aussi pour concourir à ce grand résultat et préparer intellectuellement la régénération occidentale, qu'il fut amené à faire, dans la bibliographie universelle, un choix d'ouvrages essentiels destinés à remplacer habituellement des livres imparfaits, souvent aussi nuisibles au cœur qu'à l'esprit. Trésenté d'abord sous le titre de Biblio- Ihèqiie du proiMaire au xix° siècle, ce choix systématique reçut finalement celui de Bibliothèque positiviste; et si le premier indiquait mieux la constante sollicitude du réformateur envers l immense classe au bénéfice de laquelle doit surtout se terminer la révolution, le second, moins exclusif, montrait une destination plus générale et plus durable.
Au reste, cette collection précieuse, qui condense en quelques volumes le trésor intellectuel de l'Humanité (poésie, science, histoire, religion, morale et philosophie), offre fen même temps un ensemble complet d'études positives, le fonds inaliénable de la pensée collective, où l'on peut retrouver tous les germes, tous les éléments de la synthèse moderne et la confirmation de ses plus hautes vérités. La Bibliothèque positiviste peut suffire aux lectures et à l'étude
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contemporaines, dans tout l'Occident européen, et fournir ses preuves permanentes à la nouvelle foi. En même temjDs, elle prépare l'avènement de la fraternité réelle des peuples, en popularisant la connaissance réciproque de leur histoire, ainsi que de leurs principaux chefs-d'œuvre esthétiques , scientifiques, politiques et philosophiques. Car elle contient tout ce qui s'est fait d'indispensable et de grand, depuis l'antiquité gréco-romaine jusqu'à nos jours, et met en lumière la coopération de chaque époque, de chaque nationalité, envers l'œuvre générale du développement humain, depuis les synthèses préliminaires les plus éloignées jusqu'à l'immense systématisation qui vient de s'accomplir.
Ceux que l'anarchie actuelle a égarés dans le désordre des lectures incohérentes, et qui n'ont trouvé dans cette ardente investigation que fatigue, erreur, dégoût; ceux qui ont usé leur temps et leurs forces à chercher, sans fil conducteur et sans résultat, le beau, le bon, le vrai, dans le labyrinthe infini des publications séculaires, sentiront l'immense service rendu à notre époque par ce choix systématique que la sollicitude sacerdotale devait seule inspirer, et qu'une si haute intelligence pouvait seule instituer convenablement (1) .
Mais l'inQuence régénératrice d'Auguste Comte s'exerçait encore, à un degré plus intime, dans ces entretiens familiers que sa bonté accordait chaque jour aux besoins moraux de ceux qui l'approchaient. Nul ne sut se faire, avec plus de générosité et de charme, « tout à lom,» selon la tiaïve expression de son amie. C'est dans ces instants de douce et bienfaisante communication (moments tant regrettés de nous!) qu'il exerça le conseil, la direction privée, avec autant de charité que de puissance. Ils sont nombreux ceux que sa parole, dans ces heures saintes, a pour
(1) Voir aux Pièces jusHficalwcs, n° 16, le catalogue de la bibliothèque positiviste.
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toujours arrachés au doute, à l'ennui, à l'irrésolution, aux tourments et aux dangers de la maladie révolutionnaire, à la mort morale, à cette lèpre envahissante de l'égoïsme, qui, de nos jours, dévore tant de natures égarées ! Et beaucoup pourraient témoigner que jamais ils n'approchèrent cet homme auguste sans le quitter meilleurs, plus clairvoyants et plus résolus. Son ascendant fut tel, que plus d'un superbe dut passer, dans ces épreuves secrètes, sous les fourches caudines de la vénération, et courber l'infimité de son irréligion sous le poids de cette irrésistible grandeur. 0 tutélaire influence d'une âme élevée, magnanimité du cœur, splendeur de l'intelligence, héroïsme du caractère, quelle puissance vous est accordée!
C'est par cette action directe, par ces contacts intimes et répétés, qu'Auguste Comte parvint à fonder la famille positiviste, finalement composée de ceux de ses disciples qui, issus des diverses populations occidentales (France, Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne, Amérique) , étaient venus à lui par l'esprit et surtout par le cœur, de ceux enfin que la religion nouvelle avait sincèrement touchés et réellement convertis.
Mais outre ce noyau fondamental d'hommes entièrement dévoués, fortement convaincus, et qui, on doit le reconnaître, formèrent toujours son principal appui, sa providence matérielle et sa consolation, l'action directe du fondateur de la synthèse moderne s'étendit au loin. Après les adhésions religieuses complètes et vraiment actives, après les soumissions intellectuelles inévitables (nul ne pouvant se soustraire à l'évidence de la démonstration qu'il a comprise), les témoignages d'une admiration sincère, d'une sympathie vive et réelle l'accueillirent de plus en plus. De sorte qu'en quelques années son influence s'était notablement accrue, sans même la comparer ici au douloureux et complet isolement dans lequel il passa sa vie jusqu'au temps où surgit la religion de l'Humanité.
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Ainsi, trois nobles Anglais, admirateurs de la Philosophie positive, subvinrent, en 18Zi7, à l'existence de son auteur, ruiné par la persécution académique. En 1853, ce grand ouvrage fut publié en Angleterre, traduit et condensé par un écrivain des plus estimés (miss Harriet Martineau) , à l'instigation d'un autre positiviste britannique, qui, sur le point de mourir, avait provoqué cette importante élaboration, aux frais de laquelle il pourvut généreusement par acte testamentaire. Enfin, vers la même époque, en France, un artiste distingué, que recommande hautement la culture synthétique des trois arts de la forme, M. Antoine Étex, prit une initiative qui mérite à tous égards d'être signalée. Touché par une première connaissance du positivisme , il demanda noblement à Auguste Comte de faire son portrait et son buste, et lui offrit libéralement son œuvre lorsqu'elle fut achevée. Quoique les sympathies de cet éminent artiste ne soient pas devenues des convictions complètes, sa conduite n'en mérite pas moins une vive reconnaissance, puisque nous lui devons une double image d'une grande valeur esthétique, et dont la mort de notre maître a encore augmenté le prix.
Enfin, pour achever de caractériser l'influence consultative qu'Auguste Comte exerça sur son milieu, nous devons rappeler l'usage des circulaires annuelles qu'il adressait à tous les coopérateurs du libre subside d'abord spontanément institué pour lui, et bientôt systématiquement consasacré à l'avènement du nouveau sacerdoce. Ces mandements périodiques annonçaient les besoins et la conduite de la nouvelle direction religieuse, en même temps qu'ils exposaient les progrès de l'Église naissante, reprenaient ses fautes, encourageaient ses efforts, et fixaient sa marche ou sa situation (1).
(1) Voir aux Pièces jvsHficatnes,n' 17, la série complète de laires.
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La consécration, dans tout culte réel, est, comme on le sait, une sanction religieuse apportée aux principaux actes de la vie domestique par l'intervention sacerdotale, qui les dégage de leur spécialité propre, et leur donne un caractère général en les instituant au nom de la puissance universelle et éternelle, c'est-à-dire en les rapportant au service de la suprême Existence qui fait l'objet de la foi et de l'adoration communes. Elle rattache donc la vie privée à la vie publique, et l'y subordonne de manière à établir une harmonie convenable entre l'indépendance personnelle ou domestique et le concours social, d'où résulte la véritable unité.
Deux seulement des consécrations que la religion finale institue pour sanctifier les actes de la vie domestique, ceux de la naissance et du mariage, furent conférées par le fondateur du positivisme. Devant les nouveaux croyants rassemblés au berceau de leur foi, le premier prêtre de l'Humanité reçut les enfants que des parents positivistes vouaient au service du vrai Grand-Étre, et les consacra pour cette noble destination. Ou bien encore, des époux prirent devant lui l'engagement de l'éternelle union qui constitue l'indispensable complément d'une monogamie réelle. Dans tous ces cas, le prêtre consacrait, au nom de l'Humanité, la naissance et le mariage, et signait avec les assistants le contrat de cette obligation morale. Enfin, la proclamation sacramentelle se trouvait précédée d'une instruction détaillée, qui exposait les devoirs résultés de pareils engagements.
Pour apprécier la valeur de tous ces actes, on doit se reporter à ce que nous avons dit du culte positif dans la première partie de cette notice, et se rappeler sa destination réelle, toujours relative au développement affectif et au perfectionnement moral. On sent alors le vrai caractère de ces premières applications d'une doctrine appelée surtout à régénérer le sentiment, et l'importance d'une initiative aussi délicate qu'urgente. En se dégageant assez
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des inlluences perturbatrices d'un présent anarchique pour s'élever au véritable point de vue moral , on reconnaît bientôt la nécessité sociale de semblables institutions , et l'on éprouve une admiration profonde pour la courageuse sagesse qui les a posées en face de l'irréligion contemporaine comme les pierres d'attente inébranlables d'une prochaine reconstruction.
Mais outre leur efficacité morale, outre leur urgence sociale actuelle et définitive, ces consécrations recevaient de la situation même, et surtout de la personne qui les conférait, un caractère singulier d'importance et de grandeur. Chacune d'elles était un acte d'initiative, un précédent institué, une systématisation profonde, qu'on voyait surgir et se développer. Toute la puissance mentale et morale d'Auguste Comte se condensait dans ces improvisations sacrées, où il développ-ait avec tant de science et de majesté les fondements sociologiques et moraux de ces saintes institutions, et tous ceux qui ont assisté avec une foi réelle à ces célébrations touchantes, en ont ressenti im ébranlement dont le noble souvenir ne s'effacera jamais. La religion ouvrait alors à l'infirmité révolutionnaire les trésors de sa grâce et comblait tant d'enfants prodigues de ses dons les plus cbers : la paix du cœur, la sécurité de l'esprit, l'amour, la foi, l'unité! En présence de tant de bienfaits accordés dans le présent et réservés à l'avenir par le plus noble des cultes, les murmures de l'irréligion s'éteignent et les doutes du scepticisme sont levés. ^ Enfin, l'acte suprême par lequel le sacerdoce doit, dans l'avenir régénéré, apprécier la valeur de chaque existence accomplie, par un jugement intellectuel, moral, et social, des actes qu'elle a produits, s'éleva, sous le fondateur du positivisme, à une incomparable hauteur, dans la composition du Calendrier. Car la décision qui incorpore à cette admirable hiérarchie plus de cinq cents types d'élite, d'après leur coopération respective à la grande évolution, fournit
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le plus éminent exemple de l'exercice de ce noble attribut, et la preuve mémorable de l'aptitude sacerdotale à juger les morts d'après l'ensemble de leur existence achevée. Toutefois, Auguste Comte ne borna pas ce jugement au passé, il dut l'exercer aussi sur quelques contemporains; mais ces appréciations, malgré leur haute valeur, ne sauraient figurer ici.
Tout le temps qui ne se trouvait point absorbé par ces grands travaux était consacré à la vie morale par le futur auteur de la Synthèse subjective. Cette culture altruiste, inspirée par le souvenir de Clotilde de Vaux , se trouvait activement stimulée par l'influence d'un affectueux entourage domestique. Éloigné de sa famille par les fatalités de sa mission et surtout par les incompatibilités résultées de son mariage ; abandonné de sa femme ; contraint par ses tendances et par ses travaux de s'isoler d'une société qui répugnait autant à son caractère qu'à ses idées, Auguste Comte se serait vu condamné (surtout après la mort prématurée de son amie) à une solitude absolue, bien amère et bien pesante, sans vie intime et sans foyer, si l'assistance dévouée qu'il rencontra dans une excellente famille prolétaire n'était venue combler ce vide de tous les instants. Mais une telle compensation n'eut rien de fortuit : il était légitime, inévitable même, que celui qui consacra sa vie à l'amélioration du sort humain, qui voua ses plus nobles efforts à assurer l'élévation sociale des travailleurs, et qui savait si généreusement apprécier et honorer les véritables natures prolétaires, fût lui-même accueilli, reconnu, entouré, par les meilleurs d'entre les enfants du peuple.
Sa grandeur d'âme, son malheur et ses chagrins avaient profondément ému la noble servante introduite à son foyer par l'épouse qui allait le quitter; un généreux instinct de protection la retint alors près de lui : et c'est à sa respectueuse affection, à sa charité, que le fondateur du positivisme dut de ne pas être payé de son infatigable dé-
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vouement, par un délaissement universel. Bientôt même, le développement spontané de ces relations touchantes amena leur mémorable transformation, quand le maître fut assez grand pour considérer et proclamer comme sa fille celle qui l'aimait et le servait comme un père. C'est à ce titre, en effet, qu'après des épreuves décisives, Auguste Comte adopta cette excellente personne, et c'est ainsi qu'il put se créer par elle une véritable famille, en étendant son intime affection à son mari et à ses enfants incorporés au foyer commun. Cette adoption magnanime reçut la consécration du temps, une publicité complète, toute l'authenticité dont pouvait la revêtir le fondateur de la religion universelle, et demeure comme un gage solennel de l'alliance entre les prolétaires et les philosophes qui fait la condition essentielle de la rénovation moderne (1) .
C'est au sein de cette famille choisie, à laquelle on doit toujours adjoindre quelques disciples affectionnés, qu'Auguste Comte passait sa vie la plus intime; c'est d'après son assistance qu'il put prolonger autant sa carrière ; c'est par son contact bienfaisant qu'il fut pleinement initié aux joies, aux labeurs, aux réalités du foyer. Son génie systématique se retrempait aux sources vivifiantes de la spontanéité populaire, et des conceptions très-élevées furent plus d'une fois le fruit de ce rayonnement sympathique. Lorsqu'on médite les pages sublimes qu'il a tracées sur la vie domestique et sur l'avenir du prolétariat régénéré, lorsqu'on se rappelle la tendre soUicitude dont il était entouré, on sent combien ces nobles serviteurs méritent d'être associés par la reconnaissance publique à la grande existence qu'ils ont si dignement soutenue.
C'est dans ce miUeu dévoué, et sous l'inspiration crois-
(1) Voir les conclusions du Traité de Politique positive, les Circulaires annuelles, les Confessions, la Correspondance et le Testament d'Auguste Comte.
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santé de sa sainte patronne, que le fondateur de la religion démontrée put mener cette existence exceptionnelle qui l'approcha de plus en plus de la perfection suprême.
Un régime austère et laborieux assurait le développement croissant de cette vie toute spirituelle. Auguste Comte se levait invariablement à cinq heures du matin et se couchait à dix; sa journée s'ouvrait et se couronnait par la prière, qui était pour lui l'heure du plus complet recueilment et de la plus haute élévation, de l'expansion affective la plus tendre, des meilleures inspirations et des plus grandes pensées. Sauf une journée régulièrement réservée, chaque semaine, à une correspondance très-active, le fondateur du positivisme consacrait toutes ses matinées et toutes ses après-midi au travail constant de méditation, d'étude ou de rédaction, qu'exigeait l'élaboration de ses immortels ouvrages. Excepté le mercredi, où il présidait la Société positiviste, toutes ses soirées (de sept à neuf heures) étaient destinées à recevoir, ainsi que l'après-dînée du dimanche, qui devait faciliter son accès aux prolétaires. Celle du mercredi était également enlevée au travail par une visite hebdomadaire à la tombe de madame de Vaux.
Longtemps avant de connaître son amie, Auguste Comte avait spontanément renoncé aux superfluités nutritives qui jouent un si grand rôle dans l'existence actuelle, au café, au tabac, puis au vin ; et le contact de cette noble femme lui avait apporté la plus importante de toutes les purifications. Sous le rapport spirituel, il avait renoncé de bonne heure aux lectures critiques et dispersives qu'offre la presse contemporaine, surtout périodique, pour s'adonner à la lecture habituelle des chefs-d'œuvre esthétiques. Il consamit tous les jours un temps variable à ces lectures salutaires .-éprenait entre autres chaque année, dans un ordre constant, la contemplation des plus grandes œuvres poétiques, celles d'Homère, de Dante et d'A'Kempis. Tandis que son âme n'était entretenue que des préoccupations les
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plus élevées et les plus pures, son corps était réduit au plus strict nécessaire : deux repas chaque jour soutenaient son activité; l'un était simplement composé de lait, et l'autre, plus substantiel, bien que rigoureusement mesuré, se terminait par une pratique touchante : Auguste Comte y avait remplacé le dessert par un morceau de pain qu'il mangeait en songeant aux hommes encore si nombreux, hélas! auxquels un travail excessif ne peut même assurer toujours une réparation nutritive aussi indispensable que légitime.
Dans ses prières quotidiennes et dans les confessions annuelles qui en sont le complément, ce grand homme s'adressait à son amie comme à la meilleure personnification de l'Humanité; il rappelait toutes les phases, tous les événements de leur trop courte réunion, le charme et le bonheur de ces moments inespérés, la grande transformation qu'ils avaient accomplie ! Pieusement recueillis, ces documents précieux, monuments d'une admirable tendresse, restent pour l'édification du présent et la glorification de l'avenir. Le fondateur du positivisme y a déposé tout ce que sa grande âme avait de bonté, d'exquise tendresse, de délicatesse chevaleresque, de pur et saint attachement. Et ces nobles épanchements, où la douleur, l'amour, les regrets et la reconnaissance confondent leurs élans génér€ux, montrent toute la puissance et toute l'élévation de son cœur. Une touchante commémoration retrace dans chaque prière les émotions croissantes d'après lesquelles sa noble bienfaitrice l'avait initié aux plus sublimes inspirations de l'altruisme, et une intime effusion, qui emprunte souvent les formes de la plus haute poésie, couronne cette contemplation sympathique par la proclamation d'une impérissable gratitude envers l'angélique organe de cet intime perfectionnement ;
« P amanza del solo amore, o diva, « Non è l'aiïezion mia tanto profonda « Che basti a rendei- voi grazia per grazia.
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« C'est uniquement à toi, ma sainte Clo-
<( tilde , que je dois de ne pas quitter la vie sans avoir di- « gnement éprouvé les meilleures émotions de la nature « humaine. Une incomparable année fit spontanément sur- « gir le seul amour, à la fois pur et profond, que compora tât ma destinée. L'excellence de l'être adoré permit à (( ma maturité, mieux traitée que ma jeunesse, d'entrevoir « dans toute sa plénitude, le vrai bonheur humain : vivre « pour autrui. Voilà le vrai bonheur comme le vrai de- «voir! Toi seule m'enseignas à fondre leurs formules! « Quels plaisirs peuvent l'emporter sur ceux du dévoue- « ment? » ,
« Cher ange méconnu, ton admirable ascendant ne devint « dignement appréciable qu'en me disposant toujours à « mieux servir le Grand-Être auquel je te sens irrévoca- « blement incorporée, et dont tu m'offres la meilleure perce sonnification. Pendant une année sans pareille, ta douce « impulsion spontanée a profondément facilité le plein es- « sor du vrai caractère finalement propre à ma philosophie, « la systématisation réelle de toute l'existence humaine « d'après la prépondérance fondamentale du cœur sur l'es- « prit en consacrant l'intelligence au service continu de la « sociabilité. »
(( Oui, ta mort même consolide à jamais le lien fondé sur « mon affection, mon estime et mon respect. »
« Au milieu des plus graves tourments qui puissent ja- « mais résulter de l'affection, je n'ai pas cessé de sentir « que l'essentiel pour le bonheur c'est toujours d'avoir le « cœur dignement rempli;.... même de douleur, oui même « de douleur, de la plus amère douleur.
« Sagrada es ya mi passion, « La divinizô la muerte!
« Addio, la mia Béatrice! addio, Clotilda ! addio, Lucia ! addio, « Quella che 'mparadisa la mia mente , addio !
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« Amem te plus quam me, nec me nisi propter te ! »
{Extrait des Prières quotidiennes d'Auguste Comte.)
C'est à cette intime adoration, véritable élévation de l'homme à l'Humanité, par l'angélique intermédiaire de la femme, qu'Auguste Comte dut ses plus éminents progrès et le perfectionnement continu de sa puissante nature. Loin d'affaiblir ses forces, cette douce excitation permanente des plus tendres sentiments ravivait son génie et retrempait son caractère, tout en épurant son grand cœur. Et c'est ainsi que son âme put atteindre les hauteurs morales où nos regards éblouis ont peine à l'entrevoir. Dans ce commerce auguste, où il venait épancher dans le sein de son amie, ses pensées, ses projets, ses aspirations, son âme toute entière, il recevait, en retour de son inaltérable affection, des lumières plus vives, des inspirations plus douces, des résolutions plus élevées, et trouvait à cette source féconde l'ascension progressive et la permanente jeunesse d'un génie qui ne faiblit jamais. Travail et prière, création et dévouement continus, civisme et sainteté, tel fut, de plus en plus, le résumé d'une vie dégagée de toute infirmité morale, entièrement consacrée au service de l'Humanité.
La Synthèse subjective, ou système des conceptions propres à l'état normal de l'Humanité, est le dernier effort de cette grande action. Résulté de tous les travaux antérieurs ce nouveau traité fut commencé par le fondateur de la religion universelle dans les dispositions spéciales où le plaçait I institution récente de son testament. Et c'est en quelque sorte du sein de la tombe qu'il devait formuler pour la
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postérité ses dernières pensées sur l'exercice normal et définitif de la vie humaine. Cette œuvre linale, dont la promesse avait été faite dans l'opuscule initial de 1822, puis renouvelée dans la conclusion du Cours de philosophie positive et dans celle du Traité de politique, devait comprendre trois ouvrages successifs intimement liés entre eux : le Système de logique positive, ou Traité de Philosophie mathématique-, le Système de morale positive ou Traité de l'éducation universelle ; et le Système d'industrie positive, ou Traité de l'action totale de l'Humanité sur sa planète.
La Politique formait la base naturelle de cette élaboration complémentaire, qui devait achever la grande Trilogie positive successivement consacrée à la systématisation des idées , des affections et des actions humaines. C'est pourquoi son auteur souhaitait, en terminant ïa principale dë ces trois élaborations , que la mort ou la misère ne vînt point l'empêcher d'en accomplir le dernier terme, « nil âctum reputans, si quid super essel agendum! »
Ce noble vœu ne fut point satisfait, une mort à jamais déplorable ayant frappé le philosophe au moïïient où il allait aborder le Traité de Morale positive. Le premier terme de la Synthèse subjective fut donc seul achevé.
Ceux qui ont suivi la marche d'Auguste Comte, et qui ôîit le sentiment de son œuvre, peuvent seuls comprendre l'étendue de cette perte : le Système de morale devait condenser toutes les pensées, les recherches, les observations et les méditations que cet irrésistible génie avait , depuis tant d'années, accumulées en vue de résoudre le plus difficile de tous les problèmes philosophiques, celui de la nature humaine ; et il suffit de jeter les yeux sur le plan qu'il a laissé d'un semblable travail, pour juger du désastre.
L'esprit général et le but de k Synthèse subjective se trouvent résumés dans l'importante introduction qui précède sa première partie, le Système de logique positive. Le
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terme moyen de la construction totale, le Traité de morale, devait régler l'harmonie affective, tandis que le premier et le troisième dévelopi^eraient la prépondérance normale du sentiment sur l'intelligence et l'activité, de manière à établir systématiquement l'unité humaine, en subordonnant le progrès à l'ordre ^ l'analyse à la synthèse et l'égoïsme à l'altruisme, c'est-à-dire en instituant définitivement l'har^ monie des trois éléments fondamentaux de notre nature. Cette synthèse définitive était donc surtout destinée à guider le sacerdoce actuel dans l'accomplissement de la régénération mentale, et à fonder l'enseignement normal, dont elle devait instituer les deux termes extrêmes, la mathématiqiié et la morale. Ainsi^ des quatre parties qui devaient composer l'œuvre entière, deux auraient réglé la contemplation la plus simple (logique positive), puis la plus noble (morale théorique) , et les deux autres l'action la plus éminente d'abord (morale pratique) , puis la plus grossière (industrie positive); le traité moyen (morale théorique et morale pratique) concernait à la fois l'une et l'autre.
Cette systématisation finale du positivisme devait donc être caractérisée par l'institution de la prépondérance effective du cœur sur l'esprit et l'activité, du culte sur le dogme et le régime ; enfin de la logique des sentiments sur celle des images et des signes. Pour atteindre un tel résultat, il fallait que le domaine de l'idéalisation, qui est invariablement hé au culte, et qui ne doit être cultivé que par la poésie, devînt aussi systématique que celui de la vérité pnre, qui fait l'objet propre du dogme. C'est cette nécessité qui amena la combinaison de la fétichité initiale avec la' posnivité finale et l'annexion de cet état spontané de l'esprit humam au domaine de la raison abstraite. Ce grand r sul a fut consigné dans la mémorable introductio' du ptem^r volume de la Synthèse subjective et caractérisé par 1 mstitution de la Trinité positive, où la Terre est présentée comme siège actif et bienveillant du Grand-Être, n
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que l'Espace y figure comme siège sympathique des lois abstraites. L'état normal de la mentalité humaine exigeant une combinaison permanente entre le dogmatisme et l'empirisme, entre la raison abstraite et la raison concrète, entre la théorie et la pratique , une telle harmonie ne pouvait être réalisée que par cette incorporation du fétichisme au positivisme, en complétant l'ordre légal, ou le système des lois abstraites, par l'ordre volontaire, ou l'ensemble des exigences pratiques propres à chaque cas -, en maintenant toutefois la constante prépondérance des lois sur les volontés. Mais ce fétichisme systématique, sciemment subjectif, et strictement destiné à l'idéalisation poétique, nécessitait une hypothèse préliminaire sur le monde extérieur ; il fallait considérer les corps que le fétichisme spontané croit vivants et la science, actifs seulement, comme vivants en effet, mais n'étant doués que de sentiment et de volonté, sans aucune intelhgence. C'est ainsi que la Terre et l'Espace peuvent être regardés comme favorisant sympathiquement, quoique aveuglément, le développement de l'Humanité, affectueusement, intelhgemment et volontairement assistée par ses serviteurs réels et ses libres auxihaires, de manière à fonder véritablement sur l'amour la conception de l'ordre universel et l'institution de l'harmonie générale.
Il est aisé de sentir la valeur morale et la portée sociale d'une telle conception; mais il est bon, pour qu'elle ne semble pas au premier abord trop éloignée des habitudes actuelles, de la rapprocher de dispositions analogues, spontanément développées dans le miheu contemporain. Ces tendances sont de deux sortes : les unes, philosophiques, sont représentées par le panthéisme proprement dit; les autres, purement esthétiques, sont manifestées par le développement croissant des poésies fétichiques, depuis le commencement de ce siècle. Or, bien qu'on ne puisse considérer l'inspiration finale d'Auguste Comte comme
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émanée d'un tel mouvement, puisqu'il y fut toujours profondément étranger; bien que ces tendances vagues et empiriques ne puissent, en aucune manière, être assimilées aux constructions systématiques du positivisme, il n'en est pas moins remarquable de voir cette doctrine, d'après sa réalité et son universalité propres, donner finalement aux aspirations affectives des âmes les plus délicates, une satisfaction que l'incompatibilité des doctrines antérieures, théologiques ou négatives, leur avait toujours refusée. Du reste, il ne faut pas oublier que le nouveau fétichisme reconnaît partout sa nature subjective, sa destination purement esthétique et morale, et que jamais il ne saurait altérer la rigueur des lois abstraites, qu'il doit seulement compléter.
Quant au premier terme de la synthèse subjective, le Système de logique positive, ou Traité de philosophie mathématique, le seul achevé, et qui parut en novembre 1856, il institue religieusement la science fondamentale, en lui donnant pour destination principale de préparer l'esprit par des habitudes de clarté, de précision et de consistance acquises dans l'étude la plus simple, à aborder convenablement le domaine sacré de la morale. En outre, une telle étude institue, dès le début de l'initiation mentale, le perfectionnement moral lui-même, par l'habitude de la soumission, qui résulte de l'adhésion nécessaire de notre esprit à d'inébranlables démonstrations, d'où provient le premier degré de la discipline de l'intelligence, qui est certainement l'attribut le plus perturbateur de notre nature.
L'ensemble des lois mathématiques est de plus conçu dans ce traité, d'après l'institution des milieux subjectifs] comme étant empreint dans un espace sympathique qui le reçoit et qui nous fournit ainsi le premier type d'adoration du destm abstrait qui nous domine. Enfin, l'auteur élucide de plus en plus, dans le courant de cet admirable ouvrage,
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à mesure que les diverses théories mathématiques lui en fournissent l'occasion, la connaissance des lois qui régissent l'entendement humain, et dont il a découvert un si grand nombre.
Le second terme de la Synthèse subjective est le Système de morale positive, divisé en deux parties, dont chacune devait successivement paraître en 1858 et 1859.
Après une année de méditation assidue, cette construction auguste, la plus importante de celles qu'eût accompli le fondateur du positivisme, après le traité de sociologie instituant la religion démontrée, allait être abordée, le plan en était tracé et le développement intérieur commençait à s'en faire, quand la maladie, la mort, ravirent fata^ lement à l'Humanité, l'infatigable serviteur qui a tant fait pour son bonheur et ses progrès.
Ce plan de la morale positive, communiqué par l'auteur à ses plus proches disciples et rehgieusement conservé par çujc, a dû être reproduit scrupuleusement ici, comme le seul vestige de cette œuvre admirable, comme l'inappréciable témoignage de son importance et de sa grandeur. (Voir les tableaux ci-conti-e G et D.)
Cette indication doit sans doute augmenter les regrets en mesurant l'étendue de la perte, mais elle fournit un guide précieux pour l'avenir, et permet d'espérer qu'il se trouvera quelque esprit assez puissant pour exécuter, d'après ce magnifique programme, en suivant ses données et celles qui sont éparses dans le Traité de politique positive, non point l'œuvre à jamais perdue d'Auguste Comte, mais une construction analogue, capable de satisfaire aux besoins de l'Humanité.
Quant au troisième terme de la Synthèse subjeclive, rien n'en est resté, sauf quelques indications générales et un touchant projet de dédicace. Le Système d'industrie positive devait être dédié, comme nous l'avons dit précédemment, au digne industriel qu'Auguste Comte ne cessa d'appeler
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syimtuesë subjective.