APRÈS LA MORT D'AUGUSTE COMTE
Il n'y a qu'un Positivisme :
C'est la Religion de rflumanité !
Si infime que soit une personne, si peu qu'elle tienne à la terre, la mort ne l'anéantit pas en un instant, et ne brise pas aussitôt les relations qui l'attachaient au milieu où elle a vécu. Mille choses la relient longtemps encore aux survivants : et sans parler des traces plus ou moins durables que le mourant a pu laisser dans la vie publique, il tient à la vie privée, non-seulement par le souvenir et l'affection de ceux qui l'ont connu, mais aussi par les nécessités et les intérêts qui ont rapport à sa personne, et qui résultent de son passé. Ainsi, la famille et la société doivent pourvoir à sa sépulture, consigner sa disparition, répartir son héritage ; et tous ces soins, à défaut d'obligations plus élevées, rattachent pour un temps encore à la vie commune celui que la mort en a séparé.
LE i>osrnvisiME
S'il en est ainsi du moindre des hommes, que doit-il advenir de ceux que l'importance et la grandeur de leur existence élèvent au-dessus de la foule ? Les honneurs rendus à leur dépouille mortelle deviennent un devoir public, l'exécution de leur volonté suprême une obligation sacrée, et tout ce qui reste d'eux, un héritage précieux et vénéré, que la piété domestique ou la reconnaissance sociale doit recueillir avec respect. Or que le fondateur du positivisme, par sa grandeur intellectuelle et morale, par son auguste caractère, par ses services et ses bienfaits, ait mérité ces devoirs funèbres, nul (parmi ceux qui l'ont connu) n'oserait le contester? Mais qu'il n'ait dû sa sépulture, la réalisation de ses derniers vœux, et la transmission de son héritage qu'aux efforts et au dévouement de quelques disciples, voilà ce que nous devons faire connaître, pour dire ensuite ce que devint son œuvre entre leurs mains.
Rien ne restait indécis, ni dans l'ordre des intérêts publics, ni dans le cercle des affaires privées, après la mort d'Auguste Comte : un testament écrit de sa main, deux années avant ce fatal événement, indiquait avec précision la conduite que devaient tenir ses disciples en cette occurrence et relatait, avec le plus grand détail, les souhaits et les prescriptions que lui inspirait une telle prévision. Il ne pouvait donc y avoir d'incertitude à cet égard pour ceux que des convictions et des sentiments réels rattachaient, à un degré quelconque, au positivisme et à la personne de son fondateur; pour tous, une même obligation, un seul devoir : respecter le vœu suprême et concourir avec dévouement à son entière exécution. C'est pourquoi nous devons résumer ici l'ensemble de ce document.
Le testament d'Auguste Comte comprend sept divisions principales, des additions, une note secrète et des pièces justificatives. D'une manière générale, il a pour objet de développer les trois dispositions fondamentales présentées en 185Û dans l'invocation finale qui couronne le Traité de
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politique positive et d'indiquer les moyens propres à assurer leur exécution. Voici le texte de ces dispositions :
« 1° L'ensemble de mes adhérents continuera l'annuité « viagère de deux mille francs indiquée dans ma quatrième « circulaire, afin que j'accomplisse jusqu'à son terme na- « turel l'obligation résultée, dès ma jeunesse, de ma seule « faute vraiment grave ;
« 2" Une annuité viagère, de quinze cents francs, sera « consacrée, par la reconnaissance des vrais croyants, à « la fille adoptive qui m'a voué, depuis treize ans, son in- « comparable assistance ;
« 3° Cette éminente prolétaire gardera, pour mon suc- « cesseur, dans son état actuel, aux frais de l'église uni- « verselle, le saint domicile où surgit et s'accomplit l'évo- « lution religieuse du positivisme, dont les rites sacrés (( continueront de s'y célébrer jusqu'à l'avènement d'un « temple spécial. »
La première partie du testament. A, institue le corps des treize organes à la fidélité desquels est confiée son exécution. Ces treize mandataires sont choisis par Auguste Comte parmi ses disciples occidentaux, théoriciens et praticiens. M. Pierre Laffitte, directeur actuel du positivisme et qui vivait alors depuis quatorze années déjà dans l'intimité du testateur, est nommé président perpétuel de ce corps, définitivement composé de :
MM. AudilTrent, docteur-médecin, ancien élève de l'École Polytechnique 5 De Capellen (1) ;
(1) M. Richard Congrève, autrefois membre du clergé anglican et professeur distingué ù l'université d'Oxford (V^adham collège), déjà membre du Conseil posilirisie et de la Société des exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte, a été introduit récemment dans le Corps des exécuteurs teslamen-
tE POSITIVISME
MM. Le baron Willem de Gonstant-Rebecque, officier de la marine hollandaise ; Deullen, banquier;
Don José Segondo Florez, homme de lettres ;
Foley, doctem'-médecin, ancien élève de l'École polytechnique, officier de marine démissionnaire;
Auguste Hadery, propriétaire-cultivateur ;
Pierre Laffitte, professeur de mathématiques (président) ;
Joseph Lonchampt, associé d'agent change, ancien
élève de l'École polytechnique ; Fabien Magnin, ouvrier menuisier ; Papot, professeur de mathématiques ; Robinet, docteur-médecin ;
Le comte Van Limburg-Stirum, officier du génie hollandais.
Dans la seconde partie de son testament, section R, Auguste Comte explique la nature et les conditions d'un tel acte. Irrévocablement lié par l'imprudent et trop généreux contrat qu'il avait souscrit lors de son mariage, il lui était interdit de rien léguer désormais, puisque nul ne peut disposer deux fois d'une même chose (1). Mais, comme depuis son élimination de l'École polytechnique, le subside positiviste était devenu la source unique où il pût puiser de quoi parfaire l'annuité de deux mille francs qu'il avait volontairement constituée à son épouse, au moment où elle se sépara de lui, M. Comte pensait qu'en assurant à cette
taires pour remplacer, suivant les formes prescrites, M. de Capellcn démissionnaire.
(1) Outre une pleine communauté de biens actuels et futurs, réversibles au dernier vivant, son inexpérience et sa générosité lui avaient fait légalement consacrer une ûction trop usitée de nos jours, en reconnaissant à celle qu'il épousait, un apport de vingt mille francs, environ vingt fois supérieur à l'ensemble de ce qu'elle possédait.
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dame, après qu'il serait mort, la continuation de cette rente, il obtiendrait d'elle, à la faveur d'une telle mesure, l'exécution de ses autres volontés, d'où la possibilité de tester encore malgré le contrat initial.
La troisième partie du testament, G, contient des recommandations relatives à l'inhumation : refus de toute entrevue ou cérémonie théologique, soit avant, soit après le moment suprême; interdiction motivée de toute investigation anatomique, comme de toute opération d'embaumement; désignation du lieu de sépulture; indications sur la marche et la composition du cortège funèbre, dont se trouvaient formellement exclus quatre faux disciples , et tout concours individuel ou collectif émané de la veuve, ou de l'École polytechnique. Viennent ensuite quelquef^ indications concernant l'ensevelissement, l'inhumation proprement dite, et l'érection de la tombe.
La quatrième partie, section D, se rapporte au payement des dettes, tant privées que publiques, que le fondateur du positivisme avait dû contracter par suite du dénûment où il fut laissé par ses contemporains. Les premières devaient être immédiatement soldées, après sa mort, par ses exécuteurs testamentaires; voici ce qui est dit à cet égard : « Premièrement, M. Gaptier, mandataire des fabricants de draps de Lodève, demeurant à Paris (22, rue Neuve Bréda), m'a noblement prêté mille francs le 26 mars 18/16. Secondement, mon excellente Sophie et son digne mari m'ont offert, de la manière la pins touchante, quand ma détresse a commencé, six cents francs, que leurs saintes instances m'ont enfin fait accepter, le 20 octobre iSliS. Quoique dans ces deux cas personne n'ait compté faire un placement, j'espère que mes exécuteurs testamentaires y pourront obtenir, en mon nom, de joindre au remboursement de la dette le payement des intérêts simples à cinq pour cent l'an, n — (Testament, page 8 du duplicata.)
Quant aux dettes publiques, elles résultent des frais
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d'impression de divers ouvrages, qu'Auguste Comte n'avait encore pu acquitter, d'après le produit de la vente, au moment de sa mort. De plus, il faut y comprendre la somme non évaluée destinée à la publication d'un volume posthume, dont il charge ses exécuteurs testamentaires, et qui devra contenir, outre tout ce qui resterait de la Synthèse subjective, son testament lui-même, ses prières quotidiennes, ses confessions annuelles et sa correspondance avec madame de Vaux, ainsi que sa correspondance générale (1). Enfin, à ces diverses obligations, il faut ajouter les charges plus durables dont le fondateur de la religion universelle a grevé le budget de la nouvelle Église, savoir : la pension de sa veuve ; l'annuité viagère de sa fdle adoptive; et l'entretien de son domicile comme siège religieux du positivisme.
La cinquième section, E, contient, outre des développements relatifs aux trois dispositions précédentes, des recommandations concernant l'engagement pris par le fondateur du positivisme de souscrire personnellement pour 100 francs par an à l'entretien du clergé catholique, dès que la suppression générale des divers budgets théoriques aura été obtenue. On sait que cette noble promesse fut faite publiquement par lui, en 1851, au Palais-Cardinal, dans la prédication philosophique où il invoqua la suppression du budget des cultes et de l'instruction publique, comme la seule garantie réelle d'une véritable liberté de conscience, comme le moyen le plus indispensable à l'affranchissement et à la régénération du pouvoir spirituel, enfin, comme la condition essentielle du libre avènement de la nouvelle foi et de la digne transformation des anciennes croyances, chaque culte se trouvant dès lors soutenu seulement par les contributions volontaires émanées de ses vrais adhérents. Quant à
^1) La publication de ce volume a dû être ajournée par suite d'entraves dont il n'est pas actuellement possible de fixer le terme.
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la préférence ainsi témoignée au culte catholique, elle est trop légitimée, je crois, d'après les immenses services sociaux rendus, surtout au moyen âge, par ce dernier précurseur du positivisme, pour qu'il soit nécessaire de la commenter ici.
Après ces dispositions générales, vient la notification des legs particuliers laissés par Auguste Comte aux divers membres de sa famille naturelle ou adoplive, ainsi qu'à quelques-uns de ses disciples. Il lègue son buste à son respectable père; son portrait litiiographié à mademoiselle Alice Comte, sa sœur; il lègue entre autres, à sa fille adoptive, madame Sophie Thomas, le portrait de madame de Vaux, qu'il appelle, en cette circonstance, notre Clotilde; enfin, il laisse des livres ou des objets consacrés par son usage personnel à ses plus intimes disciples. Sauf ces détournements spéciaux, tout ce qui, à sa mort, sera trouvé dans son domicile, meubles, fivres, tableaux, lettres, manuscrits, etc. , appartient à ses successeurs sacerdotaux, et doit y être conservé aux frais de l'Église positiviste. Il est aisé de sentir combien le caractère social de ces dispositions ajoutait de prix et méritait de respect à ce saint héritage.
La sixième section du Testament, F, renferme des recommandations ayant rapport aux intérêts publics du positivisme et à sa direction générale. Elle fournit quelques indications relatives à la composition du nouveau sacerdoce; contient la nomination d'un successeur perpétuel comme président de la Société positiviste ; enfin des désignations concernant la formation du Comité occidental, et quelques autres fonctions publiques.
Dans le dernier paragraphe, G, le testateur résume au point de vue philosophique et moral la nature et l'ensemble des émotions suscitées en lui par l'accomplissement de cet acte suprême , qui le dispose à mieux aborder sa grande élaboration finale, la Synthèse subjective.