I.E POSITIVISME
Commencé le dimanche 21 Frédéric 67 (25 novembre 1855) , le testament d'Auguste Comte, entièrement écrit de sa main, fut terminé le jeudi 11 Bichat (13 décembre 1855), signé par lai comme fondateur de la religion de l'Humanité', et revêtu de son cachet sacerdotal.
Les additions, toutes postérieures à cette date, furent écrites à mesure que de nouvelles indications se présentaient. Quatre sont relatives à d'autres legs particuliers; deux renferment des modifications secondaires; une troisième exclut encore du convoi funèbre un faux disciple déjà déchu de toute participation au subside sacerdotal; enfin, les deux dernières exposent : l'ane, un projet tendant à assurer aux exécuteurs testamentaires la propriété des œuvres d'Auguste Comte; l'autre, un incident qui donna lieu aux explications qu'il crut devoir leur fournir, le dimanche 20 Moïse 68 (20 janvier 1856), sur ses malheurs domestiques et sur la persécution dont il fut l'objet de la part de l'Académie.
Les pièces justificatives annexées au Testament, sont des lettres relatives aux deux sujets précédents ; jointes à la noie secrète, elles fournissent, pour ceux qui en auraient besoin, tous les éléments de la justification d'Auguste Comte.
Tel est l'ensemble de ce testament, qui, dans les circonstances difliciles où il fut composé, témoigne chez son auteur autant de sagesse que de justice et de magnanimité (1).
(1) D'après le contrai dont nous avons parlé, le testament de M. Comte ue pouvait avoir de valeur légale, en ce qui concerne quelques-unes de ses dispositions. Il ne lui reconnaissait donc lui-même, à certains égards, qu'une autorité morale; et il est essentiel de remarquer qu'il avait préféré cette solution aléatoire, ù toute fiction judiciaire qui aurait parfaitement atteint son but, mais qu'il dut rejeter comme indigne de son caractère.
APRÈS AUGUSTE COMTK.
Si, clans la vie commune, cle semblables actes imposent des obligations réelles, même envers des mourants vulgaires, et dans des cas quelquefois peu dignes : à plus forte raison, le dernier témoignage de ce grand serviteur de l'Humanité devait-il paraître assuré d'un inviolable respect. Hélas ! il n'en fut rien ; après sa mort comme durant sa vie, Auguste Comte fut le jouet de passions hostiles, de fatalités déplorables ; et d'indignes entraves furent accumulées pour empêcher l'exécution de ses derniers vœux. On vit alors celui qui, pendant toute son existence, avait travaillé pour la vérité et combattu pour le bien ; celui qui, en un temps d'égoïsme et de corruption, avait toujours donné l'exemple du plus entier désintéressement et de la plus civique moralité; celui qui, par son testament même, témoignait encore de sa complète identification sociale et de son renoncement personnel ; on vit cet homme de bien, cet incomiDa-
rable génie, outragé, blasphémé, trahi! Son héritage
fut dispersé, ses legs particuliers furent vendus à l'encan; la partie la plus sainte de ses dépouilles, les gages affectueux qu'il avait reçus de Glotilde de Vaux, et qu'il avait sanctifiés par son culte intime, par sa plus tendre affection, furent ravis et profanés ! et ce ne fut que par des efforts persévérants, extrêmes, en opposant l'opiniâtreté du dévouement à l'acharnement de la haine, que quelques hommes dévoués purent en sauvegarder les débris
Avertie dans la matinée du 6 septembre de la mort de son mari, par MM. Joseph Lonchampt, exécuteur testamentaire, et Bazalgette, membre de la Société positiviste, ma-
358 r.F. POSITIVISME
dame Comte resta quelques jours sans se découvrir. M. Littré se trouvant alors absent de Paris, elle annonça qu'elle attendrait son retour pour prendre une décision.
Le 12 septembre, quelques jours après les funérailles, cette dame, assistée de M. Littré, se présenta donc au domicile du fondateur de la religion universelle. Elle entra d'autorité dans ce lieu consacré par tant de grands souvenirs, et dont tout semblait l'éloigner. Foulant aux pieds une défense formelle, elle franchit un seuil qu'elle n'avait pas passé depuis quinze ans, et qui lui était à jamais interdit. Enfin, pour mieux caractériser sa démarche, elle eut le triste courage d'insulter aux êtres les plus chers à Auguste Comte, sans se voir empêchée par celui qui l'accompagnait. Cette épreuve ne fut point la seule et ne se renouvela que trop souvent, surtout quand madame Comte fit interdire aux positivistes l'entrée de son logement, et qu'elle empêcha la commémoration qui devait y être célébrée par eux pour honorer la mémoire et consacrer la perte de leur maître. Elle occupa donc judiciairement l'appartement sacerdotal, pendant que les disciples repoussés allaient chez un de leurs frères (M. J. Florez) accomplir ce pieux devoir.
Aussitôt après le retour de M. Littré, madame Comte avait fait savoir qu'elle n'acceptait point le testament et qu'elle userait de son droit. Néanmoins, l'exécution testamentaire, conformément à son mandat, lui avait ofl"ert par l'organe de son président, le 9 septembre 1857, de payer toutes les dettes de la succession, d'acquitter toutes ses charges et de lui continuer sa vie durant la pension qu'elle recevait depuis quinze ans de son mari, à condition qu'elle abandonnerait toute prétention sur son héritage et sur la propriété littéraire de ses œuvres. Bien que cette proposition fût matériellement très-avantageuse, puisque l'actif de la succession ne pouvait équivaloir à son passif et que la propriété littéraire se trouvait dans ce cas beaucoup plus onéreuse que lucrative, bien qu'elle fût scrupuleusement
APnÈS AUGUSTE COMTE.
conforme à la volonté expresse du testateur, et qu'elle n'apportât aucun changement clans la position de sa veuve, elle fut, cette fois et toujours, entièrement repoussée. Madame Comte arguait qu'elle ne pouvait accepter sans déshonneur une pension que son mari considérait comme une obligation résultée de la faute qu'il avait commise en l'épousant. Or, depuis 18/|2, époque de leur dernière séparation, elle avait régulièrement perçu et même réclamé cette annuité, quoiqu'elle ne lui ait jamais été accordée qu'à ce titre. Dès 1851, c'est-à-dire depuis le temps où M. Comte avait perdu sa dernière fonction polytechnique et depuis l'épuration spontanée de la Société positiviste, elle savait pertinemment que cette somme annuelle lui provenait exclusivement du subside sacerdotal. Enfin , elle avait continué de la recevoir après la publication, en 185Zi, du dernier volume de Politique positive , contenant cette recommandation caractéristique : « L'ensemble de mes adhérents continuera l'annuité viagère de deux mille francs indiquée dans ma quatrième circulaire, afin que j'accomplisse jusqu'à son terme naturel l'obligation résultée, dès ma jeunesse, de ma seule faute vraiment grave. » La mort d'Auguste Comte n'apportait donc aucun changement à cet égard, et c'est par de tout autres motifs que sa veuve refusait, en 1857, l'allocation qu'elle avait jusqu'alors recherchée. En se portant héritière selon le droit, madame Comte pouvait faire vendre la dépouille de son mari et annuler son testament : c'est ce parti qu'elle adopta sans retour.
Les disciples d'Auguste Comte, ses exécuteurs testamentaires, sa famille adoptive, sa sœur et son respectable père s'unirent pour empêcher ce désastre, et firent tous leurs elTorts pour le conjurer-, mais sa veuve en poursuivit la consommation avec la plus inflexible rigueur. Une vente aux enchères se fit par son ordre les lundi J ù et mardi 15 décembre 1857, et, je le répète, sans le dévouement que déployè-
LE POSITIVISME
rent quelques-uns de nos frères, ce que le fondateur du positivisme léguait à ses enfants adoptifs, à sa propre famille, à ses disciples, à la postérité, aurait été perdu sans retour. Tout ce qui lui avait appartenu, ses meubles, ses livres, ses vêtements, fut exhibé, dans ces jours néfastes, pour un encan profanateur. Son domicile fut envahi par la foule des habitués de ventes judiciaires, ses vêtements furent essayés à l'hilarité générale par des brocanteurs facétieux, et toutes ses précieuses reliques se trouvèrent pétries, souillées, par cette gent mercantile et grossière qui, trompée dans l'assurance de sa curée habituelle et se voyant opiniâtrément disputer sa proie, témoignait son dépit par d'ignobles ricanements sur les traces que le dénûment et la misère avaient imprimées à ces restes vénérés.
Ce n'est pas tout : dans une séance de référé demandée par l'exécution testamentaire et qui j)récéda la criée, madame Comte fît articuler par son avoué, elle présente^ qu'elle n'acceptait point le testament de son mari, parce qu'il était l'œuvre d'un alliée et d'un foui Enfin, elle ne craignit point d'infliger alors à sa mémoire le plus cruel outrage, en taxant de libertinage les relations si touchantes et si pures qu'il avait eues avec madame Clotilde de Vaux et avec madame Sophie Thomas, sa fille adoptive!
La nature morale d'Auguste Comte, sa vie et ses œuvres repoussent assez de semblables imputations pour qu'il nous soit interdit de les apprécier ici, même pour les flétrir. Nous ferons seulement observer, d'après un tel fait, combien notre maître, que l'on a si légèrement taxé d'exagération dans ses jugements envers la personne qui porte son nom, fut, en réalité, retenu et modéré dans ses appréciations, magnanime dans sa justice et dans sa conduite (1).
(I) Lireledélail de ces tristes événements aux Pièces justificatives, noJfi, neuvième et dixième circulaires annuelles du directeur du positivisme.
APRÈS AUGUSTE COMTE. 355
Gomme on a pu le voir, madame Comte ne fut pas seule dans cette affaire. Généralement assistée alors', comme avant et depuis, par tous ceux que des antipathies spontanées excitent contre la religion nouvelle, elle fut en outre directement soutenue par l'homme qui résume au plus haut point l'ensemble de ces incompatibilités. Incapable de subir véritablement l'ascendant intellectuel et moral du grand rénovateur, M. Littré (que la philosophie positive semblait avoir un moment éclairé) s'était de bonne heure soustrait à l'influence de son illustre auteur.
Lorsque madame Comte eut quitté le domicile de son mari, les sympathies de cet écrivain lui furent bientôt acqmses, et c'est l'ascendant progressif d'une telle liaison, favorisée par ses antipathies naturelles, philosophiques et politiques, qui l'éloigna graduellement de son ancien maître pour l'engager finalement dans les voies de la révolte et de 1 agression.
Après s'être volontairement retiré de la Société positiviste en 1852, M. Littré eut quelque temps encore des relations de convenance avec son président; mais l'insistance qu 11 mit à réclamer de lui l'augmentation de la pension annuelle de madame Comte, provoqua une rupture d'aileiirs mévitable (1). Au lieu de solliciter, comme il l'avait fait jusqu alors, M. Littré exigeait cette fois. Il voulait que notre maître abandonnât son appartement, ce foyer consacré par la présence et le souvenir de madame de Vaux ce domicile où avait surgi et où s'accomplissait l'évolution religieuse du positivisme, et que. se séparant de sa famille acloptive, U allât se reléguer dans qudque mansarde"!
^ SislcntïlVsStJite nf;-!" "r"'^'°" '"^"^"^^ P"-' -'avenir lesquels dtaient pSés cTd uV^ n!''/'^ ''''' ' ^'"1 ^^■'^-^^> «"r femme. Il faut noter auss auî npr ^ pension de sa
mille francs lorsqu eeUc le '''''' 1"' trois
pré. sa premiare^ :^l:^o:Z^:^;:::,::^ =^ '^^^ -'^'«^ 'lu'a-
LE POSITIVISME
d'augmenter le confortable d'une existence tout à fait hostile. Et pour le cas où M. Comte n'obtempérerait pas à ces injonctions, il le menaçait de lui retirer son appui moral, son crédit liltéraire, c'est-à-dire, selon sa pensée, de lui enlever ses dernières ressources.
La réponse d'Auguste Comte fut ce qu'elle devait être : il ôta , sans hésiter un seul instant , la direction de la souscription positiviste à M. Littré, et la prit entre ses mains. C'est à partir de ce moment que cette institution reçut un développement réel, et qu'elle put satisfaire à sa plus urgente destination, ce qui réduit à néant les prétentions du patronage académique (1).
Plus tard, et pour divers motifs, M. Littré fut poussé à des demandes en réconciliation peu dignes, et qui provoquèrent un rapprochement momentané. Mais, évideaiment, de tels hommes étaient trop différents de cœur et d'esprit pour sympathiser et se comprendre; ils devaient renoncer à se voir. C'est ce qui ne tarda point à arriver.
Or, depuis cette époque, et surtout après la mort d'Auguste Comte, l'action de M. Littré, qu'elle restât secrète ou qu'elle se produisît au grand jour, se montra de plus en plus hostile, et il est impossible d'admettre qu'il soit resté étranger à la conduite qu'adopta madame Comte envers le testament de son mari. On se rappelle qu'il l'assista dans toutes les démarches que nous avons signalées, et surtout qu'il ne la désavoua point après la déclaration produite dans la séance de référé. En outre , M. Littré fit un appel public en faveur de cette dame; sa demande, qui fut distribuée en France et à l'étranger, excepté aux positivistes, parut néanmoins sous le titre de circulaire positiviste, le 1" décembre 1857, dans
(1) Le subside positiviste s'élèva en 1852, ù la somme de cinq mille six cents francs.
A1>11ÈS AUGUSTE COMTE
une revue critique et littéraire qui se publiait alors à Paris (1). Après y avoir jugé à sa manière l'œuvre et le mérite d'Auguste Comte, M. Littré provoquait une souscription destinée à l'entretien de sa veuve. Mais il omettait totalement d'instruire le public que l'illustre défunt avait laissé un testament, et que les disciples désignés par lui pour faire exécuter ses dernières volontés s'étaient constitués en vue de satisfaire à leur mandat. Il omettait de faire connaître que le testateur avait pourvu lui-même, et d'une manière très-explicite, à la subsistance de cette veuve, au payement de ses créanciers, à l'organisation de ses disciples. 11 taisait entièrement les propositions faites par l'exécution testamentaire, le refus opiniâtre qui les avait accueillies et les débats judiciaires, alors pendants, qui en étaient résultés! Il laissait donc à penser que le fondateur du positivisme avait disparu sans pourvoir à aucune éventualité, sans former aucune prévision, sans satisfaire à aucun de ses devoirs personnels ou sociaux. Et de l'initiative qu'il prenait en cette occasion, l'on pouvait inférer qu'il surgissait légitimement pour réparer le désordre résulté d'un aussi grave abandon. En outre, dans le préambule de sa circulaire, M. Littré affirmait que dans la distribution du subside sollicité par quelques positivistes réunis en vue de pratiques cuUuelles (c'est ainsi peut-être qu'il croyait pouvoir désigner la société des exécuteurs testamentaires), ne se trouvait pas comprise la veuve d'Au-. guste Comte, qui ne vivait que de la pension annuelle que lui faisait son mari, et qui se trouvait, lui mort, dénuée de tout moyen d'existence. Or, à cette époque, des propositions souvent réitérées et présentées sous toutes les formes avaient été faites à madame Comte, par l'exécution testamentaire et par ses représentants judiciaires, pour qu'elle acceptât la pension de deux mille francs qui lui était conti-
(I) Voir ce document aux Pièces juslificalivcs , n°2'i.
LE POSITIVISME
nuée par son mari; une de ces tentatives avait eu lieu le 9 septembre, deux mois auparavant, en présence de M. Littré! Et une circulaire émanée des exécuteurs testamentaires avait paru, dès le 9 septembre également (quelques jours après la mort d'Auguste Comte), portant la notification formelle de la pension qu'il laissait à sa veuve, ainsi que des mesures prises pour la lui assurer (1). Enfin, dans le post-scriptum d'un article nécrologique sur Auguste Comte, inséré le 1"^ octobre 1857, par un ami commun de madame Comte et de M. Littré, dans la revue même où ce dernier produisait, deux mois plus tard, son inqualifiable dénégation, le directeur de ce recueil consignait en termes formels le refus de cette dame à l'égard de l'annuité qui lui était offerte par les exécuteurs testamentaires de son mari (2).
Eh bien! je le demande, après tant de faits dont il était pertinemment informé, comment M. Littré a-t-il pu témoigner, dans un acte public, que la veuve d'Auguste Comte n'était pas comprise dans la répartition du subside sollicité par ses exécuteurs testamentaires? Comment a-t-il osé dissimuler l'existence de ce testament? Comment a-t-il pu prendre sous le couvert du devoir, sous le prétexte du bien, l'initiative d'une souscription qui annulait les dernières volontés du fondateur de la religion universelle, qui foulait aux pieds ses vœux les plus sacrés et les plus explicites? Comment a-t-il pu affirmer que madame Comte n'avait fait vendre à l'encan l'héritage de son mari, ses legs particuliers, ses dépouilles personnelles, que pour satisfaire à quelques créanciers? Comment, enfin, s'est-il cru dispensé de mentionner au moins les efforts tentés par les disciples d'Auguste Comte pour empêcher ce désastre et pour le réparer?
(1) Voir aux Pièces jusUftr.aikcs , n° 'rî.
(2) \'oiv i\u\ Pièces juUilicaliveSf n° 23.
APRÈS AUGUSTE COMTE
Tous ces faits et tant d'autres que nous laissons dans l'ombre, donnent à la conduite de M. Littré un caractère d'hostilité telle, qu'il est impossible de le ranger encore parmi ceux qui reconnurent Auguste Comte. On doit donc, en toute justice, le regarder finalement comme un ennemi privé de ce grand homme, et nous verrons bientôt qu'il ne se sépara pas moins de sa doctrine que de sa personne.
Quant aux anciens adversaires du positivisme, la mort du fondateur, au lieu de les rendre plus scrupuleux et plus dignes, ne fit qu'exciter leur passion. Leur aniraosité ne connut plus de frein, et dès lors affranchis de la contrainte qu'imposait la personne vivante, ils se portèrent aux plus honteux excès. La grossièreté morale le dispute seule à la faiblesse intellectuelle, dans ces critiques déloyales suscitées par des haines de classes et de partis ou par des rancunes personnelles, et qui, pour se produire avec tout leur fiel, avaient attendu que la pierre du tombeau se fût appesantie sur la victime ! La diffamation forme le thème habituel de ces diatribes haineuses, et une incompétence radicale s'y joint toujours à une profonde ignorance des principes et des choses critiquées; quelques-unes même se distinguent par le cynisme de l'insulte, par des bouffonneries crapuleuses, par des railleries aussi lâches que cruelles.
On comprend que, par respect pour la mémoire de notre maître et pour le public auquel nous nous adressons, nous ne puissions flétrir explicitement ici ces attaques indignes ; nous réfuterons donc seulement les imputations générales qu'elles renferment. Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser de la filiation saint- simonienne du positivisme, et que cette opinion n'était propagée par la critique rétrograde et révolutionnaire que pour l'atténuer et le compromettre; nous devons examiner, en outre, les accusations de matérialisme, de mysticisme, de fatalisme, d' anarchie et de rétrogradation qui sont exploitées dans le même but. ~
D'abord il faut remarquer la contradiction de semblables
LE POSITIVISME
dires; car tandis que, d'une part, le positivisme est taxé de matérialisme et d'athéisme, d'autre part, on lui reproche d'être mystique : ceux-ci le réprouvent comme doctrine révolutionnaire, et ceux-là comme système rétrograde. Or, comme il ne peut être à la fois l'une et l'autre de ces choses, on doit admettre déjà, comme nous le démontrerons du reste, qu'il n'est ni l'une ni l'autre. Et l'entente unanime de tout ce qui tient à la réaction ou à la subversion pour attaquer en même temps, bien que dans un esprit opposé, le positivisme, témoigne combien il est contraire à ces deux états extrêmes et qu'il assure l'ordre, autant que le progrès, en dehors de toute anarchie comme de toute rétrocession.
Qu'est-ce que l'athéisme? Au fond une doctrine métaphysique qui nie Dieu, mais qui continue d'expliquer l'essence et le commencement des choses, leur état actuel et leur fin dernière, par des hypothèses toujours indémontrables, telles que la rencontre d'atomes élémentairesj le hasard, une force occulte qu'il appelle nature, etc. La morale de cette doctrine, purement négative, c'est l'intérêt personnel, le régime de l'égoïsme bien entendu. Évidemment, le positivisme n'a rien de commun avec un tel système. Mentalement, il ne fonde aucune théorie sur la négation de Dieu : trouvant cette grande et antique conception dans le champ de l'histoire, il la consacre et l'explique comme un des plus grands phénomènes intellectuels qui aient influé sur la marche de l'Humanité. Moralement, on sait qu'il se résume dans la devise affective : Vivre pour autrui. Il est donc entièrement étranger à l'athéisme.
Il en est de même du matérialisme proprement dit, ou du matérialisme théorique particulier à la culture scientifique spéciale et incomplète, lequel consiste à expliquer les phénomènes les plus élevés, par ceux qui le sont moins; la sociologie et la morale par la biologie, ou la biologie elle-même par la physique et la chimie, etc., et
APUÈS AUGUSTE COMTE.
qui prétend appliquer rigoureusement aux spéculations supérieures les méthodes propres aux investigations les plus simples. Or, ce n'est point encore le fait du positivisme qui seul, au contraire, pouvait instituer la réfutation sytématique du matérialisme théorique, et qui a si souvent reproduit cette importante démonstration.
« Cette réaction normale (delà religion de l'Humanité sur « les classes théoriques) , dit Auguste Comte dans son der- « nier ouvrage, la Stjnthèse subjective, ne saurait plein e«ient « surgir si les deux éléments du public théorique n'étaient « d'abord purifiés du matérialisme fatalement inhérent à « l'ensemble de la philosophie naturelle, et surtout à ses « deux extrémités. C'est pourquoi je me suis spécialement « eiforcé, dans toutes les parties de ce volume, de déra- « ciner, à sa véritable source, le matérialisme théorique, (( que le positivisme pouvait seul juger et surmonter. J'ai « successivement examiné les trois modes, algébrique, « géométrique, et mécanique, naturellement propres au « matérialisme mathématique, moins actif mais plus tenace « que le matérialisme médical ; le second est trop incon- « séquent pour troubler les esprits assez dégagés du pre- « mier. Malgré cette sollicitude spéciale et continue du « seul philosophe qui pût normalement instituer la théorie (( et la réfutation du matérialisme, la malveillance et la « déloyauté des déclamateurs métaphysiques me sont tellece ment connues, que j'attends de nouvelles calomnies en « retour de ce service. Un de leurs coryphées assista, pence dant mon cours public de 1850 au Palais-Cardinal, à la (( leçon directement consacrée au jugement sytématique du (( matérialisme-, ce qui ne l'empêcha pas, quelques semaines « après, de reproduire les diatribes convenues.
(( Dédaignant ces ignobles attaques, les vrais positivistes « doivent habituellement prouver par leur conduite, privée « et publique, que la sécheresse aveuglément attribuée à (( l'esprit scientifique est seulement propre à sa dégénération
LE POSITIVISME
« académique, où la spécialité dispersive entrave la cul- <( ture esthétique et l'essor moral. »
Le positivisme, en effet, signale et repousse d'autres formes d'un matérialisme pratique fort en honneur aujourd'hui, et que l'on rencontre môme trop souvent chez nos prétendus spiritualistes, savoir le matérialisme du cœur, qui résulte de la prépondérance habituelle d'un égoïsme brutal ou raffiné, dans la conduite individuelle, quand la cupidité, l'intempérance, le libertinage, la violence ou la critique, la vanité et l'orgueil, y remplacent incessamment les sentiments supérieurs d'attachement, de vénération et de bonté. Et aussi le matériahsme des actes, qui consiste à rechercher par la force ce qui ne s'obtient que par l'influence intellectuelle et morale. A chacune de ces tendances vicieuses, le positivisme apporte de puissants correctifs : à la première, il oppose ce principe essentiel, que les phénomènes sociaux, intellectuels et moraux, comme ceux de l'activité, ont leurs lois propres, entièrement distinctes, quoique dépendantes de celles qui régissent l'existence physique, la vie végétative et la vie animale: et qu'à l'étude de chaque grande catégorie de phénomènes réels, ou à chaque science fondamentale, correspond une méthode spéciale qui en permet l'investigation. Envers la seconde, il institue aussi le principe de la subordination permanente de la personnalité à la sociabilité; la nécessité de la prépondérance systématique du cœur sur l'esprit et le caractère ; la domination habituelle de l'altruisme, comme condition de notre unité. Enfin, au matériahsme actif ou politique, il oppose cette règle fondamentale, que la régénération des opinions et des mœurs doit précéder partout la réforme des institutions. Et c'est parce que le positivisme attaque ainsi le matérialisme, que quelques-uns de ses détracteurs ont cru devoir l'accuser de mysticisme, lui reprochant d'opprimer les phénomènes inférieurs par les supérieurs, ou d'exagérer la prépondérance du sentiment sur
APRÈS AUGUSTE COMTE
les besoins, au détriment de la nécessité. Or la philosophie qui s'élève par degrés non interrompus de la mathématique à la morale, et qui partout prend l'observation réelle pour base de ses raisonnements, qui reconnaît que les phénomènes les plus éminents sont subordonnés aux plus infimes, sans en résulter jamais, ne s'égare pas à ce point. Elle fixe, au contraire, à chacun des attributs fondamentaux de notre nature, son influence légitime. On n'est point mystique pour reconnaître à la sociabilité le noble rôle qui lui revient dans l'existence humaine, ou parce qne l'on subordonne à la morale la politique et même l'économie politique. D'ailleurs, en caractérisant la prépondérance altruiste dans sa principale maxime sociale : Vivre pour autrui, le positivisme consacre normalement l'existence et la satisfaction des nécessités corporelles, loin de les méconnaître comme fit le catholicisme.
Il est également aisé de faire comprendre que la nouvelle doctrine générale n'est pas moins favorable à la véritable liberté, bien qu'on l'ait accusée de l'annuler par un fanatisme écrasant. Sans rappeler ici ce que nous avons dit précédemment de l'immuabilité et de la modificabilité de l'ordre universel, ou des conditions qui permettent la variation tout en maintenant l'ordre, nous citerons seulement, à cet égard, quelques paroles d'Auguste Comte empruntées à son Cours ou Système de philosophie positive et au Catéchisme positiviste :
" La vraie liberté ne peut consister, sans
« doute, qu'en une soumission rationnelle à la seule pré- (. pondérance, convenablement constatée, des lois fonda- « mentales de la nature , à l'abri de tout arbitraire comte mandement personnel. La politique métaphysique a « vainement tenté de consacrer ainsi son empire, en décote rant de ce nom de lois les décisions quelconques, si soute vent n-rationnelles et désordonnées, des assemblées soute verames, quelle que soit leur composition; décisions
hE POSITIVISME
« d'ailleurs conçues, par une fiction fondamentale, qui ne « peut changer leur nature, comme une fidèle manifesta- « tion des volontés populaires. Mais tout ce culte méta- « physique des entités constitutionnelles ne saurait au- « jourd'hui vraiment dissimuler la tendance profondément « arbitraire, qui caractérise nécessairement toute philoso- (( phie non positive. Tant que les phénomènes politiques ne « seront poiut, à l'exemple de tous les autres, rattachés à « d'invariables lois naturelles, et qu'ils continueront à être « essentiellement rapportés à des volontés quelconques, « soit divines, soit même humaines, l'arbitraire ne saurait (( être vraiment exclu des divers règlements sociaux; et, « par conséquent, malgré tous les artifices constitutionnels, (( la liberté restera forcément illusoire et précaire, à quelque « volonté qu'on prétende d'ailleurs appliquer notre obéis- « sance journalière. » {Philosophie positive, t. IV, p. 196- 197.)
La femme. — « Avant d'aborder le meilleur domaine (i théorique, je dois, mon père, vous soumettre un scrupule (( général résulté des objections méthaphysiques que j'ai « souvent entendu faire contre cette extension décisive du « dogme positif. Tout assujettissement du monde moral et « social à des lois invariables , comparables à celles de la (( vitalité et de la matérialité , est maintenant représenté , (( par certains raisonneurs , comme incompatible avec la (( liberté de l'homme. Quoique ces objections m'aient tou- « jours paru purement sophistiques, je n'ai jamais suies « dissiper chez les esprits , trop nombreux encore , qui (i laissent entraver ainsi leur marche spontanée vers le (( positivisme. »
Le prêtre. — « Il est aisé, ma fille, de surmonter cet em- « barras préliminaire, en caractérisant directement la vraie « liberté.
« Loin d'être aucunement incompatible, avec l'ordre réel, « elle consiste partout à suivre sans obstacles les lois pro-
APRÈS AUGUSTE COMTE
(( près au cas correspondant. Quand un corps tombe, sa li- « Lerté se manifeste en cheminant, selon sa nature, vers le « centre de la terre, avec une vitesse proportionnelle au « temps, à moins que l'interposition d'un fluide ne modifie « sa spontanéité. De même, dans l'ordre vital, chaque fonc- « tion, végétative ou animale, est déclarée libre, si elle « s'accomplit conformément aux lois correspondantes, sans « aucun empêchement extérieur ou intérieur. Notre existe tence intellectuelle et morale comporte toujours une équi- « valente appréciation qui, directement incontestable envers (( l'activité, devient dès lors nécessaire pour son moteur « affectif et son guide rationnel.
« Si la hberté humaine consistait à ne suivre aucune loi, « elle serait encore plus immorale qu'absurde, comme ren- « dant impossible un régime quelconque, individuel ou col- « lectif. Notre intelligence manifeste sa plus grande liberté « quand elle devient, suivant sa destination normale, un (I miroir fidèle de l'ordre extérieur, malgré les impulsions (( physiques ou morales qui tendraient à la troubler. Aucun (( esprit ne peut refuser son assentiment aux démonstra- « tiens qu'il a comprises. Mais, en outre, chacun est inca- « pable de rejeter les opinions assez accréditées autour de « lui, même quand il ignore leurs vrais fondements, à « moins qu'il ne soit préoccupé d'une croyance contraire. « On peut défier, par exemple, les, plus orgueilleux méta- (( physiciens de nier le mouvement de la terre, ou des doc- (( trines encore plus modernes, quoiqu'ils n'en connaissent « aucunement les preuves scientifiques. Il en est de même « dans l'ordre moral, qui deviendrait contradictoire si « chaque âme pouvait, à son gré, haïr quand il faut aimer, « ou réciproquement. La volonté comporte une liberté sem- « blable à celle de l'intelligence, lorsque nos bons penchants « acquièrent assez d'ascendant pour rendre l'impulsion « aflective conforme à sa vraie destination, en surmontant « les moteurs contraires.
LE POSITIVISME
« Ainsi, la liberté véritable se trouve partout inhérente « et subordonnée à l'ordre, tant liumain qu'extérieur. Mais « à mesure que les phénomènes se compliquent, ils de- « viennent plus susceptibles de perturbation, et l'état nor- « mal y suppose plus d'efforts, que d'ailleurs y permet une « plus grande aptitude aux modifications systématiques, « Notre meilleure liberté consiste donc à faire, autant que « possible, prévaloir les bons penchants sur les mauvais : « et c'est aussi là que notre empire a le plus d'étendue, « pourvu que notre intervention s'y conforme toujours aux « lois fondamementales de l'ordre universel.
« La doctrine métaphysique sur la prétendue liberté mo- « raie doit être historiquement regardée comme un résultat « passager de l'anarchie moderne. Car, elle est directement (( destinée à consacrer l'individualisme absolu, vers lequel « tendit de plus en plus la révolte occidentale qui dut suc- « céder au moyen âge. Mais cette protestation sophistique « contre toute vraie discipline, privée ou publique, ne sau- « rait aucunement entraver le positivisme, quoique le ca- « tholicisme n'ait pu la surmonter. On ne parviendra jamais c( à représenter comme hostile à la liberté et à la dignité de <( l'homme le dogme qui consolide et développe le mieux « l'activité, l'intelligence, et le sentiment.» {Catéciiismeposiliviste, h' entretien; ordre humain, d'abord social, puis moral, p. lOZi à 107. )
Enfin , quelques-uns reprochent au positivisme de manquer de sanction, parce qu'il rejette la croyance des anciennes philosophies à la rémunération et au chcâtiment éternels, au mérite et au démérite, comme mobiles indispensables de la moralité humaine. La religion démontrée délaisse, il est vrai, de semblables moyens; mais abdiquet-elle pour cela toute efficacité sociale? s'abuse-t-elle parce que, convaincue de l'existence spontanée des sentiments bienveillants autant que de celle des penchants égoïstes, seuls admis avant elle pour expliquer la nature morale de
APRÈS AUGUSTE COMTE
l'homme, elle fonde sur le développement social de l'altriiïsme, et sur la compression systématique de l'égoïsme, la réformation et le perfectionnement de notre nature; parce qu'elle veut la justice sur terre , la pratique désintéressée du bien et de la vertu ? Il faut le reconnaître , même alors, ce serait une grande et belle illusion ! Mais il y a dans cette conviction plus qu'une espérance , et l'on peut être assuré que cette auguste transformation est rigoureusement accessible, qu'elle est inévitable ; car la science réelle, en s' élevant à l'étude morale, a démontré l'existence d'une bienveillance spontanée, que le développement social tend à faire prévaloir de plus en plus. Ce n'est donc point une entreprise chimérique que de diriger dans ce sens le progrès humain, puisque c'est obéir à une loi de notre nature, associer une force qu'on ne peut écarter, et systématiser un mouvement empirique irrésistible. Oui, l'homme peut faire le bien sans arrière-pensée d'égoïsme ; ses meilleurs sentiments l'y poussent , et ces nobles instincts pourront désormais inspirer sa conduite. Malheur cà ceux qui ne voient de sanction que dans l'appât d'une récompense ou dans la crainte d'un châtiment; qui proclament qu'on ne peut être pur, dévoué, utile, que par intérêt personnel! honte à ceux qui n'évitent le mal que par peur, ou ne font le bien que par convoitise; leur moralité est douteuse, leur vertu bien précaire, et pour eux il n'y a pas de régénération.
Entre le désintéressement héroïque qui suscita dans une âme véritablement républicaine, cette parole sublime : Que mon nom soit maudit, mais que la patrie soit sauvée! et la préoccupation misérable de l'égoïste qui ne comprend et ne pratique le monde qu'au seul point de vue de son salut éternel, la pensée moderne ne saurait hésiter.
Là, se trouvent la sanction et la force de la religion po-
SltlVG»
LË POSITIVISME
Comment donc le positivisme a-t-il pu susciter les reproches auxquels nous venons de répondre? Tout s'explique, si l'on considère que l'accusation d'athéisme et de matérialisme émane exclusivement du journalisme théologico-métaphysique, et que celle de mysticisme provient du journalisme révolutionnaire; car ces divers organes théoriques, ne pouvant réduire par le raisonnement une philosophie qui doit les écarter totalement de la direction spirituelle, cherchent à la perdre ou à l'empêcher de se faire jour en égarant l'opinion sur la nature réelle de ses aspirations et de ses principes. Ils la représentent donc systématiquement aux conservateurs comme étant subversive et aux progressistes, surtout aux prolétaires, comme étant rétrograde.
Eh bien , de telles manœuvres sont-elles légitimes , et pourront-elles finalement prévaloir envers une doctrine qui a dévoilé les conditions réelles de l'ordre humain, les lois naturelles du progrès social? Admettra-t-on toiijours la compétence et l'impartialité d'écrivains qui n'ont accueilli une élaboration aussi importante que par le sarcasme et la diffamation? Peut-on croire qu'ils aient en vue les intérêts de l'ordre et du progrès en témoignant tant de mépris et de haine à l'égard d'une foi qui conserve, en les améliorant, toutes les institutions essentielles fondées par nos pères et qui font la grandeur et le soutien de l'Humanité? Était-ce bien le fait de conservateurs véritables que de jeter ainsi l'anathème sur l'homme qui, dans un temps de doute universel, a reconstitué des principes démontrables d'organisation et de gouvernement? Était-ce surtout à des progressistes sincères, ou à des gens se disant tels, de repousser ainsi celui qui a dégagé des profondeurs de l'histoire la loi du progrès humain, fixé le but de notre évolution, légitimé, glorifié les plus énergiques efforts qui aient jamais été produits pour assurer la progression, et qui offrit dans sa personne un des types les plus purs de civisme et d'incorrup-
APRÈS Al'GlISTK COMTK
libililé? Pourquoi donc s'acharner avec tant de rage sur ce philosophe qui, malgré l'abaissement et le désordre de son époque, a su reconstituer la morale sur des bases positives, restaurer la culture du cœur, systématiser les idées, relever l'autorité spirituelle, consacrer le pouvoir temporel, légitimer la propriété, consolider la famille, en un mot, rétablir partout, sur des bases compatibles avec les exigences de l'esprit moderne, les conditions de stabilité et de développement dont dépend le bonheur social. Et sont-ils des publicistes loyaux, des citoyens intègres, des hommes d'ordre ou de progrès ceux qui se sont ainsi voués à empêcher et retarder cette grande transformation ?
Non, le positivisme n'est pas comme ils le prétendent, rétrograde et anarchique ! il ne fonde le progrès sur l'ordre qu'afm de les mieux concilier; il développe le passé en le consacrant; et s'il reprend l'œuvre du catholicisme , il continue aussi la tâche de la Convention , pour résoudre enfin le grand problème qui nous fut légué par le moyen âge , et que posa si glorieusement le xviii" siècle (1).
(1) Il est au moins étrange de voir de simples économistes révolutionnaires, qui ont directement contribué à étouffer le sentiment social sous le matérialisme industriel, accuser Auguste Comte d'avoir failli à la révolution de l'avoir maudite! Lui qui en a le mieux compris et démontré la véritable grandeur, qui l'a inébranlablement rattachée à l'ensemble du mouvement humain, qui a ûxé àcette mémorable époque le commencement de 1 ère moderne, celui de la régénération finale, et qui a courageusement iré toutes les conséquences philosophiques, politiques et sociales implicitement contenues dans cet immense événement. La révolution, c'est la
maire en-: '^'""P'ète du régime théobgieo-mi-
.taire, e 1 avènement du régime scientifique-industriel; c'est-à-dire l'instiution d'une foi démontrable, d'une religion universelle, e 1' n orp" tion du pro ctanat à la société; c'est-à-dire encore, le posi ivisme Cà ce qui confondra toujours la calomnie démagogique P°''"'''"^'^- «"-^ hnlîf fl'"™"' indispensable de bien comprendre ce que le positivisme rZ nderX?rr" ^-^^oUàsn.e, vers lequel on l'accu "
rétrograder: c est, exclu.s.vement, la période organique et ascendante de
LE l'osrrivisjiK
Pour achever l'examen des attaques générales dirigées contre le positivisme, nous devons apprécier enfin la plus subtile et la plus dangereuse de toutes, la tentative annoncée (mais non point accomplie) par M. Uttré, pour metlre au courant et rectifier l'œuvre d'Auguste Comte.
Tous ceux qui sont initiés aux choses du positivisme, savent combien fut toujours précaire l'adhésion de cet écrivain. Quoique pourvu, par une étude patiente, de connaissances scientifiques variées, il n'eut véritablement jamais un esprit positif; son intelligence est restée métaphysique,
ccUe phase religieuse où ont été établis, d'abord, la systématisation morale, nécessairement rnonothéique, qui devait succéder au polythéisme épuisé; et ensuite, le seul lien général que comportât la féodalité, le lien spirituel. Pour plus de précision, l'admiration reconnaissante et le culte des Occidentaux régénérés doit, d'après la religion démontrée, s'appliquer surtout aux véritables fondateurs de ce que l'on a si justement appelé le Catholicisme romain, aux vrais Pères de l'Église, depuis l'immortel saint Paul, jusqu'au grand Hildebrand. Viennent ensuite les propagateurs spirituels et les soutiens politiques du monothéisme occidental: saint Augustin d'Angleterre, saint Boniface, saint Bernard, etc.; Charlemagnc, Alfred le Grand, Gûdefroi de Bouillon, Innocent lit, saint Louis. Là finit le moyen âge, et la révolulion commence : c'est-à-dire la décomposition croissante et inévitable du régime catholico-féodal, honorée cependant par les efforts des saint François-d'Assise et des saint Ignace, pour régénérer le catholicisme et retarder sa chute ; par ceux des Fleury et des Bossuet,pour l'accommoder aux progrès intellcctuelsetaux besoins moraux de la société révolutionnaire. Après quoi, la situation sociale devenant de plus en plus défavorable, et le clergé de plus en plus insuffisant, l'impuissance et l'incompatibilité irrévocable de cette doctrine se caractérisent progressivement, sans que l'on ait à signaler, dans ce mouvement de décadence rapide, aucune manifestation digne d'intérêt. Car la tentative de J. de Maislre, qui a été utile, au point de vue philosophique, en provoquant une meilleure appréciation du moyen âge, surtout catholique, a été très-funeste, au point de vue social et politique, en reconstituant une influence rétrograde, profondément perturbatrice. Aujourd'hui donc, on ne peut voir dans le catholicisme que les restes d'une institution qui rendit, au temps de sa vigueur, des services immenses, et qui maintient encore à un certain degré, les habitudes religieuses, les apparences de la culture du cœur, mais qui n'ayant aucune influencée sur la vie publique, et réglant de moins en moins la conduite privée, ne satisfait plus, depuis longtemps, au gouvernement spirituel de la société.
APnÈS AUGUSTE COMTE.
tout en contemplant des sujets réels, et l'on peut dire qu'il a plutôt manifesté les qualités d'un littérateur érudit que celles d'un véritable savant. D'autre part, les habitudes académiques et parlementaires de M. Littré le disposaient à moins subir encore la régénération morale que la rénovation intellectuelle; jamais donc il n'accepta réellement la religion basée sur la philosophie positive. Cependant, jusqu'alors, il avait paru adhérer à quelques-uns de ses dogmes et les avait vulgarisés sous toutes les formes, de sorte qu'on devait le considérer comme se rattachant au positivisme par certaines manières de voir. Mais, depuis sa dernière manifestation littéraire, qui écarte ou met en oubli les principes logiques et scientifiques les plus essentiels de cette doctrine, force est de le regarder comme irrévocablement séparé et comme retombé pour jamais dans les errements métaphysiques (1).
« Dans l'esquisse de développement que je viens de « tracer (dit M. Littré dans ses Paroles de philosophie posi- « tive, page j'ai noté comme quatre degrés successifs: « le besoin, qui est le degré inférieur et premier ; le moral, « qui est le second; le sens et la culture du beau, qui est « le troisième; et la science, qui est le quatrième. J'anti- « cipe ici sur un travail qui m'occupe depuis longtemps « et que je n'ai pas encore publié. On voit aussitôt que je « n'ai pas suivi Auguste Comte dans sa série sociologique. « Lui l'a définie en disant que les conceptions passent par « trois états : l'état théologique, l'état métaphysique et « l'état positif. Cette loi, car c'en est une, fut heureuse- « ment trouvée ; elle détermina le sens de l'évolution et « fonda la sociologie. Mais elle est empirique en ce sens « qu'elle est seulement l'expression abstraite du fait lui-
(1) Paroles de philosophie positive.vavE. Littré, chez Adolphe Dclahavp, libraire; Paris, mars 1859; hr. in-S» de 62 pages.