LA RELIGION DE L'HUMANITÉ
L'amour pour principe , Et l'ordre pour base; le progrès pour but.
Tous les travaux d'Auguste Comte eurent le même but, celui cle relever l'autorité spirituelle déchue en Occident depuis la fm du moyen âge, en la rétablissant sur des principes compatibles avec les exigences de l'esprit moderne. Les motifs théologiques de la conduite humaine étant épuisés, il sentit profondément, dès l'abord, et de plus en plus, la nécessité de leur substituer des motifs humains, et d'établir enfin la morale et la politique sur des bases rationnelles inébranlables.
Cette grande pensée domina tellement ses efforts, qu'il
(1) Outre la donnée dogmatique et souvent môme la forme du langaqe toujours empruntées aux ouvrages du fondateur du positivisme, surlout\\ son opuscule principal, le CaléchUme.m beaucoup pris encore, pour cette parue dé mon travail, au cours particulier .le Philosophie première professé par le directeur actuel, M. Pierre Laniito
* OEUVRE d'auguste COMTIÎ.
ne perdit jamais de vue le but social auquel il aspirait, pendant la longue et difficile élaboration qu'il dut accomplir, pour s'assimiler les matériaux de cette immense reconstruction, pour les féconder et les coordonner. C'est ainsi que, par un labeur incessant, par une méditation non interrompue, et sous l'influence d'un altruisme croissant, il put s'élever de la simple science, par la plus noble philosophie , à la sublimité de la religion ! C'est ainsi qu'après avoir étudié le monde afin de connaître l'Humanité, et celle-ci pour mieux pénétrer le mystère de l'homme, il put, en embrassant la réalité sous tous ses aspects, instituer une synthèse universelle, qui toujours inspirée par l'amour et subordonnée à la connaissance de l'ordre, aboutit partout au progrès. C'est ainsi, enfin, que le positivisme est une religion, la science ou la philosophie n'y concourant que comme moyen de discipline et de ralliement.
Mais la religion , qui jusqu'à ce jour nous est apparue sous le voile impénétrable du mystère, comme l'auguste fille des dieux, peut-elle s'être ainsi transformée sous nos yeux, par la seule puissance du génie de l'homme? Question redoutable, que suscite le caractère sacré de la systématisatisation positive, et à laquelle nous devons avant tout satisfaire.
Qu'est-ce que la religion?
En étudiant les différents systèmes de ce genre dans ce qu'ils offrent d'essentiel et de radical, on voit que tous ont un môme but, Y unité humaine. Pour l'instituer et la maintenir, tous s'efforcent de développer dans les esprits et les cœurs une croyance et une affection communes, en faisant surgir de l'étude du monde la notion d'une puissance prépondérante, que nous devons aimer, connaître et servir, d'où résulte, dans la vie publique comme dans la vie privée, la convergence et l'harmonie de tous les attributs de notre nature (sentiments, pensées et actes), qui constituenf la condition nécessaire de l'unité.
LA HELIGION DE l'hUMANITÉ.
Mais si le but religieux fut partout identique, il n'en fut pas de même du moyen général employé pour l'atteindre; et la foi, qui toujours reposa sur l'explication de l'ordre universel, varia nécessairement suivant les temps et les lieux. On ne comprend pas, de nos jours, le grand spectacle du monde et de l'homme, comme on l'entendait au moyen âge ou dans l'antiquité; et, sous ce rapport, les différents dogmes nous oflrent des divergences aussi nombreuses que profondes. Mais ces variations se trouvant réglées par des lois actuellement connues, et marchant dans un ordre réel vers un terme nécessaire, on ne saui'ait les considérer comme étant définitivement contradictoires. La contemplation rationnelle d'une telle évolution permet, au contraire, d'affirmer qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, laquelle a passé, sous des formes diverses, par des âges successifs , pour atteindre sa constitution finale : K D'abord spontanée, inùs inspirée, et ensuite révélée, la l efigion devient enfin démontrée (1). » Voilà donc comment la synthèse positive est en môme temps religieuse : c'est ([u'elle représente le dernier terme de l'évolution commencée par le fétichisme, systématisée par la théocratie, continuée |)ar le monothéisme, et consommée par le positivisme. Expliquant mieux l'ordre universel par le système des lois nalurelks que par celui des volontés surnaturelles, elle en dégage la notion d'un Être -suprême, l'Humanité, qui explique et résume le monde, qui assure l'harmonie individuelle et collective, et qui remplace partout l'ancienne souveraineté : Exiinclis Dits, Deoqiie, successil Hwnanilas!
Cette exposition sommaire, qui nous permet de définir la i-eligion, un système d'explication universelle, réglant l'amour et la foi, le sentiment et la pensée, pour diriger la
(i) Augusle Comte, Pelitiijuo poaitiue, t. Il, c. ], puyp 7, théorie générale j 'a religion, ou llu'uric pusi'.ivc (ji' l'unlié humaino.
* (ffiCVR-E D'aUCTJSTE COMTE,
conduite et obtenir l'unité, nous montre en même temps que l'on ne doit plus l'identifier avec la théologie, puisque dans son état définitif et permanent, elle cesse d'être fictive pour devenir positive. Et, grâce à cette distinction fondamentale, qui sépare à jamais la religion proprement dite des procédés intellectuels (c'est-à-dire des dogmes) qu'elle dut employer suivant les temps et les lieux, pour obtenir le ralliement humain, nous pouvons exposer les caractères propres à son état final, sans paraître impie ni utopique aux lecteurs non préparés.
Le mot religion, d'après son étymologie, n'offre aucune solidarité nécessaire avec les divers systèmes de croyances successivement ou simultanément institués pour atteindre le but qu'il désigne. « En lui-même, il indique l'état de complète unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi, ce terme équivaudrait au mot synthèse, si celui-ci n'était point, non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de l'esprit, tandis que l'autre comprend l'ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à r('(77ef chaque nature individuelle etkrallier toutes les individualités ; ce qui constitue seulement deux -cas distincts d'un problème unique (1).» 'Et comme cette complète harmonie ne peut jamais être entièrement obtenue par l'individu ou par la société, vu la complication de semblables existences, cette définition caractérise surtout le type immuable de perfectionnement vers lequel tend de plus en plus l'ensemble de notre espèce.
Quand on considère l'immense difficulté d'un tel problème, quand on réfléchit à la presque impossibilité de
(1) Auguste Comlc, Caicchisma posiliiiste, page 2.