‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste ComteChapitre 5 sur 65 · LA RELIGION DE •L'HLMAMTÉ · texte numérisé non relu

LA RELIGION DE •L'HLMAMTÉ

maintenir une telle unité en présence de conditions, de besoins et d'impulsions qui tendent sans cesse à la détruire, on sent profondément Timportance et la grandeur -de 'la tâche religieuse. Et c'est le prix qu'on attacha toujours à cet éta-t d'harmonie qui concentra l'attention sur la maïïière de l'instituer, au point de faire prendre le moyen pour le but, et de transporter le nom de religion à tout système d'opinions mis en usage pour obtenii' cette précieuse unité. C'est ainsi que chaque croyance fut entraînée à ^'attribuer exclusivement cette qualification générale, et que 'la multipMcité comme la rivalité des diverses fois purent longtemps empêcher de reconnaître la complète identité du bnt auquel chacune d'elles aspirait. « Mais quelque inconciliables que semblent d'abord ces nombreuses croyances, le positivisme les conibine essentiellement, en rapportant chacune â sa destination temporaire et loea'le. îl n'existe, au fond, qu'une seule religion , 'à la fois universelle et définitive, ^"ers laquelle tendirent de plus en plus les synthèses partielles et provisoires, autant que le comportaient les situations correspondantes. A ces divers efforts empiriques, succède maintenant le développement systématique de l'unité humaine, dont la constitution directe et complète -est enfin devenue possible d'après l'ensemble de -nos préparations spontanées. 'C'est -ainsi que le positivisme 'dissipe naturellement l'antagonisme mutuel des différentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fonds commun auquel toutes se rapportèrent instinctivement (1). »

Au reste, le mot religion représente exactement les attributions respectives du sentiment et de l'intelligence, envers toute synthèse de ce genre. Car, pour que l'unité existe, il faut un lien affectif qui combine, dans chaque individu, des impulsions morales multipliées et naturellement diver-

ti) Auguste Comte, Catéchisme posiiivUie, page 3,

CKUVRE d'auguste COMTE.

gentes, et un lien intellectuel qui le rattache au monde extérieur, comme à la société, par la connaissance de l'ordre universel : double ralliement auquel participent nécessairement le cœur et l'esprit. L'état religieux estdonc caractérisé par une intime harmonie entre l'extérieur et l'intérieur, l'homme étant lié au dedans de lui-même par Y amour, et relié au dehors par la foi. Mais nos pensées et nos actes étant toujours dirigés par nos affections, l'unité suppose avant tout un sentiment auquel nos divers penchants puissent se subordonner. Sans la continuité d'une telle prépondérance, l'harmonie humaine deviendrait impossible, car lecentre denos impulsions morales seraitsans cesse agité par d'intimes conflits. Eh bien ! le positivisme enseigne que cette suprême influence ne saurait appartenir qu'à l'amour (i), l'institution comme le maintien de l'état religieux ou synthétique dépendant finalement de la subordination permanente de l'égoïsrae à l'altruisme, ou de la personnalité à la sociabilité. C'est à ce prix seulement que l'on peut obteniil'harmonie intérieure qui permet à l'inteUigence d'éclairer assez le sentiment pour lui laisser atteindre sa plus haute destination.

Mais comment obtenir la première condition religieuse, l'unité morale, puisque nos penchants personnels, plus nombreux et plus énergiques que nos sentiments sociaux, tendent sans cesse à la dispersion ? Ce perfectionnement intime

(1) Pour ne laisser aucune équivoque sur ce terme général, nous dirons que l'amour, ou Valiruisme , représente ici l'ensemble de nos instincts sympathiques, ou de nos sentiments sociaux : l'attachement, la vénération et la bonté; de même que le mot égoïsme désii^ne la totalité de nos penchants personnels, savoir l'instinct conservateur, l'instinct sexuel, l'instinct maternel ou éducateur, ceux de destruction, de construction, d'orgueil et de vanité. L'ensemble de ces impulsions affectives élémentaires constitue notre nature morale proprement dite, on ce qu'on appelle vulgairement cœur; et l'àme ellc-mcmc, résulte de la combinaison de ces facultés affectives avec nos fonctions intellectuelles et actives de maniiM-c à comprendre la fois le cœur, L'esprit et le caractère.

LA KEI.IGIOK DE l'hUJIAKITÉ.

constitue, en eifet, la plus haute difficulté, comme le principal objet des efforts religieux. Cependant, si l'on considère que, vu leur intraitable concurrence vers une satisfaction respectivement exclusive, les instincts personnels sont radicalement impropres à constituer aucune harmonie intérieure, même chez un être isolé, puisqu'une telle unité exigerait non-seulement l'absence de toute impulsion sympathique, mais encore la prépondérance absolue d'un seul égoïsme; si l'on considère que l'altruisme peut régler toute existence, individuelle ou collective, sans exiger l'entier sacrifice des penchants contraires à sa nature, et qu'il consacre la juste satisfaction des instincts personnels, en tant qu'indispensables au développement matériel dont dépendent toujours nos attributs les plus élevés, on reconnaîtra facilement que la bienveillance, l'amour , peuvent seuls pacifier notre cœur, y éteindre la concurrence et l'orage, et y maintenir l'harmonie que nous avons représentée comme la condition indipensable de l'unité.

Mais quelque nécessaire que soit cette condition morale, elle resterait insuffisante si l'esprit ne nous faisait reconnaître au dehors une puissance supérieure, à laquelle nous devons toujours nous subordonner. Notre premier lien intérieur ayant été préalablement fondé par l'amour, la foi résultée d'une semblable notion peut, dès lors, nous relier à l'existence qai nous domine, nous y soumettre, et nous la faire aimer. Car l'état sympathique nous dispose à mieux subir la loi du dehors, dont la connaissance réagit à son tour sur le développement de l' altruisme. De sorte que les deux conditions générales de la religion tendent naturellement au même résultat, et qu'elles y concourent d'autant mieux que l'ordre extérieur devient, comme dans le positivisme, l'objet du sentiment intérieur.

La condition intellectuelle de la religion n'eut jamais qu'une même destination, celle de concevoir et d'expliquer l'ordre universel qui domine l'existence humaine, afin de

^" CCLTRE D'auGLSTE COMITE.

déterminer nos relations envers lui. La foi positive aborde donc aussi ce grand problème, et consiste dans l'explication réelle du monde et de l'homme. Écartant partout la recherche des causes, elle expose seulement les lois elTectives des phénomènes, leurs relations constantes et naturelles de succession et de similitude ; de sorte que ledogme, dans l'état final de la religion, consiste dans l'existence démontrée d'un ordre immuable auquel sont soumis les événements de tous genres, physiques, intellectuels et moraux, d'après leur assujettissement constaut et général à des rapports invariables ou lois. Et si l'explication religieuse put arbitrairement varier, tant qu'on la déduisit de causes surnaturelles, nécessairement imaginaires, il n'en est plus ainsi dès qu'elle reçoit pour base le système général des lois naturelles 5 car l'inébranlable réalité de ce majestueux ensemble lui procure une force et une fixité qu'aucune autre foi n'atteignit jamais, et qui lui assurent autant la permanence que l'universalité.

Enfin, loin d'être oppressif envers l'activité humaine, le dogme positif lui devient favorable en lui apportant une règle salutaire et un noble but; car l'ordre universel n'est immuable que dans ses conditions fondamentales, toutes ses dispositions secondaires pouvant être modifiées par une sage intervention. Sous une pareille croyance, notre action conserve donc un champ immense, où elle peut s'exercer librement, d'après les lois qui la dominent et la régissent, sans jamais l'annuler. Elle peut même revêtir un caractère auguste si, s'élevant d'une étroite et grossière agitation au but religieux qui lui est assigné, elle veut consacrer ses efforts à l'amélioration commune. C'est en transformant ainsi la personnalité primitive des travaux humains en une noble coopération sociale, quelafoi démontrée consacre une activité que la dernière synthèse provisoire regardait encore comme opposée à notre intime perfectionnement. Ici, la vie active devient la garantie de la moralité : et les be-

LA RELIGION DE l'hUÎIANITÉ.

soins matériels, qui semblaient devoir nous séparer toujours, vont aussi tendre à nous unir, « car l'amour se développe mieux d'après des actes que par des vœux (1). »

La synthèse finale satisfait donc mieux qu'aucune autre aux conditions essentielles de la religion ; nous allons montrer cpi'elle sait aussi procurer au cœur ces affections élevées, dont le développement fut toujours le plus auguste apanage de cette suprême institation.

Tant que le positivisme fut restreint à son]ébauche philosophique, il devait paraître incompatible avec toute culture affective, car son initiation mentale, d'abord réduite à l'étude del' ordre matériel , ou même vital , ne pouvait que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans fournir aucun objet direct a notre amour. Mais il n'en est plus ainsi depuis que la connaissance de l'ordre humain est venue compléter l'investigation positive. Dès lors, la science ouvre un vaste champ à nos plus nobles affections, et se résume dans une conception générale aussi favorable à notre cœur qu'à notre foi. La sociologie condense en effet l'ensemble des conceptions positives dans la notion d'un être immense et éternel , l'Humanité, qui représente l'ordre universel, et de qui nous tenons toutes les conditions de notre existence, de notre développement et de notre félicité. Elle nous montre l'élite de notre espèce guidant ses masses immenses, depuis l'origine des premières associations humaines, pour élever progressivement l'homme de l'isolement et de la bestialité primitifs à l'état de perfectionnement qui doit caractériser un jour la sociabilité finale. Elle la représente comme le seul Être -suprême qu'il nous soit donné de concevoir avec plénitude, d'aimer avec justice et de servir avec efficacité. Autour de cette providence réelle, nos affections se concentrent donc aussi spontanément que nospenséeset que nos

(1) Auguste Comte, Catéchisme posilivisle, page 22.

aîuvRE d'auguste comte.

actions.etsaseiileidée inspire directement la formule sacrée du positivisme : L'amour pour principe, et l'ordre pour base; le progrès pour but! Car la lutte séculaire de l'Humanité contre l'ensemble des fatalités auxquelles elle est soumise offre au cœur, aussi bien qu'à l'esprit, un meilleur spectacle que la toute-puissance arbitraire d'une divinité capricieuse : et si les êtres fictifs que dut employer provisoirement la religion pour systématiser nos idées purent inspirer de vives affections humaines , à plus forte raison pourronsnous vénérer et chérir une puissance plus accessible à nos sentiments et à nos pensées, d'après une identité de nature qui n'empêche point sa supériorité, et qui permet à notre activité de la mieux servir.

^ C'est ainsi que le positivisme , en remplaçant par une conception réelle l'ancienne explication du monde et de l'homme, en substituant irrévocablement l'Humanité à Dieu, consomme l'évolution religieuse commencée depuis quarante siècles, et réalise les plus nobles souhaits du moyen âge, et même de l'antiquité, envers l'établissement de l'unité humaine. Ainsi perfectionnée, la religion atteint son état définitif, où les trois grandes parties de notre existence, aimer, penser, agir, se trouvent aussi profondément combinées qu'elles peuvent l'être, et davantage qu'elles ne le furent jamais. La synthèse finale, pour délaisser absolument les procédés intellectuels du théologisme, n'en conserve donc pas moins le caractère religieux, et témoigne hautement que cette foi initiale ne constitue point essentiellement la religion, qu'elle n'en est que la forme préliminaire , le premier âge en quelque sorte , et que celle-ci, dans son état complet, dans sa maturité, doit devenir entièrement démontrable.

Mais ce serait peu que de comprendre la possibilité d'une telle transformation, il importe surtout d'en reconnaître l'urgence.

Pour montrer que la fonction générale du ralliement

I,A RELIGION DK l'hI'MANITF..

humain, la religion, ne sam-ait être supprimée dans l'organisme social, il suffirait, sans doute, de rappeler ici le désordre actuellement résulté du i-alentissement de son action ; il suffirait de retracer la divergence fatale des opinions contemporaines, l'altération des mœurs et l'abaissement du caractère, l'antagonisme croissant des classes et des personnes , l'affaiblissement de tous les liens sociaux , et les symptômes menaçants d'une dissolution possible ! Mais sans tirer avantage d'un aussi grave enseignement, nous devons résumer seulement le rôle social de cette grande institution , les services qu'elle a rendus , les résultats qu'elle a produits, et qui témoignent assez de son importance, de sa légitimité, de sa nécessité.

Aussi loin que le souvenir puisse s'étendre et remonter dans le temps, il nous représente la religion présidant à la constitution et au développement de l'Humanité. C'est elle qui rapproche les familles et les tribus fétichiques en nations astrolatriques ; c'est elle qui fonde les grands empires théocratiques ; c'est elle qui, de cette masse immense, détache les populations d'élite chargées de préparer successivement l'état final de la sociabilité humaine; c'est elle enfin qui vient instituer ce régime définitif, en associant et coordonnant toutes les forces antérieurement développées. Ses différents âges sont marqués par des acquisitions essentielles, par des bienfaits généraux, qui constituent les grandes étapes du progrès, et sa maturité nous apporte le complément de cette action tutélaire, en combinant, pour le bonheur commun, tant de résultats précieux. •

La religion est donc ce qu'il y a au monde de plus auguste et de plus grand, puisqu'à chaque époque elle s'efforce de systématiser, autant qu'il est possible pour le temps et le lieu, les sentiments, les pensées et les actes humains , afin de réaliser la double harmonie dont dépendent notre grandeur et notre félicité. L'art lui doit ses plus sublimes inspirations, la morale son essor spontané et sa

CEUYRE d'auguste COMTE.

culture systématique, la science a reçu d'elle ses premiers é éments et sa constitution finale, la philosophie sa force et sa grandeur la politique sa consécration. Gardienne éternelle des mdispensables lois de l'ordre, organe du progrès, la religion nous prit aux mains de la barbarie pour nous élever, à force de sollicitude, de dévouement et de sagesse, des misères de l'animalité à la noble condition d'hommes. Et de nosjours, pourvue de forces nouvelles, assurée d'une loi plus vraie, enrichie d'une morale plus généreuse et plus pure, renouvelée dans tous ses éléments, elle sm-git au milieu de la plus profonde anarchie, pour ramener dans le monde la paix et l'unité (1).

Poursuivre sans relâche le bien, le beau et le vrai; perfectionner sans cesse la connaissance et l'explication de 1 ordre universel; en déduire la foi et le devoir communs • en vulgariser les principes, les faire pénétrer dans tous les esprits et dans tous les cœurs ; régler, d'après ce code général, la conduite privée et publique ; réunir toutes les volontés, combiner tous les efforts pour assurer l'œuvre finale du perfectionnement humain; en un mot, instituer et consolider sans cesse le ralliement essentiel dont dépendent l'existence et le développement sociaux : tel fut toujours et tel sera de plus en plus l'office sacré de la religion.

(1) Il suffira, je pense, pour donner à ces propositions toute l'évidence qu elles comportent , de rappeler ici quelques noms et quelques faits : les chants immortels d'Homère, de Dante et de Milton, les travaux de Phidias, les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange, les hymnes sacrées de Mozart et de Rossini; l'initiation théocratique de la science, sa culture cléricale, et sa récente systématisation religieuse; la morale antique, les méditations d'Aristote sur ce fonds précieux de la sagesse sacerdotale, la création de saint Paul, l'immortel traité d'A Kempis, Bossuet, Leibnitz, Auguste Comte! enfin, l'essor fétichique et la constitution théocratique, l'initiation grecque accomplie sous le patronage des dieux de l'Olympe, l'incorporation romaine présidée par Jupiter Capitolin, la fondation de Charlemagne et le règne occidental des Papes, et, comme couronnement de ce majestueux ensemble,! la fusion universelle des peuples par le culte de l'Humanité.

LA HEUGION DE l'hUMAMITÉ.

Il y a donc une injustice, profonde, une aberration bien funeste, un fatal aveuglement à représenter une telle institution comme l'organe systématique d'une exploitation criminelle, comme un instrument nécessaire d'obscurantisme et de rétrogradation. Erreur d'autant plus menaçante, qu'à n'en plus douter, le salut du monde dépend, à cette heure, du rétablissement de ce gouvernement, suprême, puis que l'état social dépendant du règlement et du ralliement humains, il ne saurait y avoir de société sans religion ! Aberration d'autant plus évidente , que cette réprobation dangereuse provient de la confusion manifeste que l'esprit moderne établit encore entre une théologie, temporaire et cette fonction éternelle. Sans doute, l'évolution religieuse s'est souvent accomplie à travers le sang et les larmes, et chacun de ses pas essentiels a provoqué de douloureuses colhsions. Oui, ses phases principales ont offert, après un état de splendeur progressive et bienfaisante,, une marche décroissante et rétrograde nécessitant leur transformation. Oui, le monothéisme occidental a atteint depuis longtemps cette limite -fatale! Mais l'excellence de la religion n'est point infirmée par cette imperfection passagère dépendant des fatalités de l'ordre humain et des tâtonnements inséparables de tout mouvement empirique. Pour lui rendre son caractère, sa grandeur, son efficacité personnelle et sociale, il suffit de la séparer enfin, et pour toujours, de sa dernière forme provisoire, d'un théologisme longtemps actif, mais irrévocablement déchu. Il faut la reconnaître et l'acclamer sous sa forme nouvelle, sous les traits augustes et définitifs que lui confère sa transformation systématique. Alors elle pourra reprendre, parmi les institutions qui assurent la conservation et le développement de l'Humanité, l'ordre et le progrès des sociétés, l'essor et la dignité de l'homme, le rôle suprême qui lui est assigné par les conditions immuables de la vie universelle, en réglant par l'amour et ralliant par la foi.

œuvnE d'acguste comth:.

Mais il n'y a pas de propriétés sans corps ni de fonctions sans organes. Plus un organisme est compliqué, plus le travail vital y est divisé, plus aussi les instruments destinés à l'accomplir sont multiples et spéciaux. Si donc le ralliement général qui est le but de la religion, sa destination nécessaire, constitue la fonction la plus élevée du plus grand organisme connu, est-il possible d'admettre qu'un acte aussi capital puisse s'accomplir désormais sans instrument déterminé ? Nullement. Et si le positivisme démontre qu'il n'y a pas de société sans religion, il affirme avec une égale autorité qu'il n'y a pas de religion sans sacerdoce. La tâche du xix" siècle et sa principale difficulté n'étaient donc pas seulement d'effectuer la transformation positive de la religion, mais aussi de rétablir son action sociale en instituant ses organes nécessaires. C'est pourquoi la fondation d'un nouveau clergé est, après l'élaboration de la doctrine nouvelle, la première nécessité de ce temps; c'est pourquoi la haine du prêtre, autant que le scepticisme religieux, reste un obstacle fatal à la réorganisation moderne! Puissent ces conclusions, aussi importantes que rigoureuses, être profondément méditées par ceux qui cherchent sincèrement, en dehors du théologisme et de la guerre, les conditions d'une régénération véritable.

Au reste, la nécessité d'une religion et d'un sacerdoce est tellement sentie par l'instinct populaire, l'action religieuse est si indispensable à l'existence sociale, que, malgré la désuétude évidente de la théologie, l'ancien culte persiste, même chez les natures affranchies du dogme, et persistera , jusqu'à ce que la foi nouvelle ait généralement surgi. Et qu'enfin , malgré l'aversion des esprits actifs envers toute discipline morale, envers toute direction spirituelle, ils se laissent cependant gouverner par une classe incapable et même indigne d'une telle fonction, mais qui n'en constitue pas moins une sorte de clergé métaphysique exploitant, sans responsabilité aucune, à côté de l'ancien

LA nEIJGtON DE l'hCMANITÉ.

sacerdoce, l'anarchie résultée de la décomposition révolutionnaire.

Pour sortir de cette situation critique, pour terminer les débats entre la rétrogradation et l'anarchie, pour concilier finalement les besoins de l'ordre et les exigences du progrès, pour satisfaire, en un mot, à la nécessité du ralliement humain, et à l'urgence du renouvellement complet de cette haute direction, la lutte entre la religion et l'irréligion doit cesser : la première doit reprendre ses droits, recouvrer son action normale et terminer l'interrègne spirituel, par l'installation d'une foi démontrable, appliquée par un sacerdoce compétent et respectable, à l'institution d'une politique rationnelle,

La théologie et la métaphysique ne seront éliminées, l'ancien régime ne sera détruit, la révolution ne sera close, que quand les opinions, les mœurs et les institutions auront été régénérées par l'action du positivisme, et que le culte de Dieu sera définitivement remplacé par celui de rpïumanité.

C'est surtout par le dogme que la religion diffère, dans son état définitif, de ce qu'elle fut dans ses préparations antérieures.

Tandis que la foi théologique expliqua toujours le monde et 1 homme par l'intervention divine, multiple ou unique, la loi positive, au contraire, enseigne que tous les événements propres au monde ou particuliers à l'homme, se proc uisent d après des relations invariables appelées lois, La d.llerence la plus fondamentale entre le théologisme et le positivisme résulte donc de l'incompatibilité que l'arbitraire

CEuvnE d'auguste comte.

et la fluctuation des volontés surnaturelles, offrent nécessairement avec l'imrauabilité des lois naturelles. C'est pourquoi nous devons résumer ici cette notion de loi, qui est le fondement essentiel de la nouvelle foi (1).

Dans la multiplicité infinie d'êtres et de phénomènes qui se présentent à son observation, l'esprit humain ne distingue d'abord que des corps spéciaux et des résultats uniques dont il n'entrevoit pas de suite la complexité. Ce n'est qu'au bout d'un temps plus ou moins long, qu'il parvient à décomposer chacun des êtres qu'il voit, chacune des actions qui le frappent, et à séparer par une opération mentale toujours délicate les éléments qui concourent à chaque effet, les parties qui composent chaque tout. Cette opéraration est l'observation abstraite, qui a pour résultat la connaissance analytique des corps, celle de leurs propriétés ou des événements qu'ils présentent, et qui substitue finalement l'étude de l'existence à celle des êtres. Ainsi, l'étendue, le mouvement, le poids, la température, etc., la composition matérielle, et tant d'autres circonstances dégagées par l'observation abstraite de l'étude des êtres surtout inférieurs, représentent l'existence physique. Les phénomènes de la vie végétative et animale, constatés chez des êtres plus compliqués, composent l'existence vitale ; enfin les événements offerts par les peuples, qui sont des êtres plus élevés encore, constituent l'existence sociale. Et c'est d'après l'étude des relations réciproques qu'ont entre eux les phénomènes nombreux qui composent les différents modes d'existence reconnus par l'observation abstraite, qu'un degré plus élevé d'activité mentale, la méditation, institue finalement les grandes constructions csientifiques qui établissent les rapports constants et géné-

(!) c'est dans cette appréciation, surtout, que Je ine suis aidé du cours pai liculier de l'ieilo^ophic premiùtv, professé, en isr.fl, pnr M. Pierre Lnffllte,

LA nEUGION DE l'hUMANITÉ.

raux que ces diverses catégories d'événements affectent entre elles, c'est-à-dire les lois qui les régissent.

L'avénement de l'abstraction dans la logique humaine ajDporte donc un changement immense dans l'exercice de la pensée, et constitue un progrès capital. C'est elle qui, séparant à la longue la notion de force et de prépondérance de la connaissance des corps extérieurs dont l'ensemble forme le monde, et qui, surtout au début, dominent si manifestement l'homme, institua le passage du fétichisme aiL théologisme, par l'invention des dieux. Alors, la volonté, et même l'activité, furent enlevées à la matière, pour être attribuées à des agents extérieurs, entièrement subjectifs, et respectivement préposés (dans l'esprit de l'homme) au gouvernement de chacune des grandes séries de phénomènes fournies par l'étude du monde, désormais considéré comme un instrument inerte entre les mains de maîtres absolus. C'est l'abstraction encore, mais plus forte, et basée sur des observations complètes et multiphées, qui fonda l'étude des lois et prépara le régime positif, quand de vigoureux penseurs eurent substitué, d'abord dans les cas les plus simples, et ensuite envers les plus compliqués, la recherche des relations effectives des phénomènes réels, à celle de leur cause productrice, enfin reconnue comme étant fatalement inaccessible. Dès lors, au lieu de contempler des êtres, des individus, dont la nature complexe interdit la connaissance suffisante, l'esprit positif ne poursuivit que l'étude des divers événements que présente l'existence, . soit physique, soit vitale, soit morale, c'est-à-dire la connaissance des influences élémentaires qui déterminent l'action concrète. C'est ainsi qu'il put arriver indirectement, par l'analyse, à la connaissance de l'existence universelle et même de l'ensemble des êtres qui la manifestent, en instituant sur les résultats de l'observation abstraite, émanée elle-même d'un premier degré de savoir concret, nécessairement empirique et spontané, des constructions générales

tKUVHE d'auguste COMTF..

ayant pour objet les relations réciproques de ces événe^ ments, ou leurs lois.

Par exemple, pour le fétichiste, le ciel est un tout, un être immense, qui dispense, au gré de ses passions, le chaud, le froid, la pluie, les frimas et la foudre. Cet être est considéré comme le distributeur intelligent et volontaire, comme la cause directe de tous les phénomènes atmosphériques : on le prie, pour le rendre propice, ou pour conjurer sa fureur. C'est l'état concret de la raison humaine. Pour le théologiste (polythéiste, monothéiste, ou métaphysicien), le ciel n'est plus un être tout-puissant, doué de passion, d'intelligence et de volonté, pourvu de la force suprême : c'est, au contraire, un appareil inerte, dont les principaux attributs et toutes les manifestations appartiennent à des maîtres omnipotents , multiples ou uniques, hiérarchiques ou indépendants, mais qui sont partout la cause immédiate .des événements célestes. Le maître des dieux tient en main la foudre vengeresse : des divinités moins puissantes dispensent la lumière du jour, et celle de la nuit, la chaleur vivifiante, les ténèbres, et les ombres ; chaque élément du système a son directeur ou son dieu, qu'on adore et qu'on implore, dans telle ou telle situation. Plus tard, c'est un maître unique qui gouverne toutes ces choses ; et plus tard encore, la personnalité divine s'eflaçant de plus en plus sous le travail de l'abstraction, les entités et les foi'ces remplacent les différents dieux ; et le ciel n'est plus que la représentation abstraite des anciens agents surnaturels, ou la désignation collective des phénomènes autrefois rapportés à leur influence, suivant que l'esprit est plus près de l'état fictif, ou de l'état réel. Telles sont les dispositions générales de la raison abstraite dans son premier développement, c'est-à-dire daus l'état théologique, et dans la transition métaphysique qui n'en est qu'une atténuation. Enfin, aux yeux de la science, le ciel résulte d'un ensemble de corps naturels, observés, déterminés, doués de pro-

LA RELIGION DE l'hUAIANITÉ.

priétés constantes et rigoureusement analysées, dont ils sont le siège inséparable ; ces corps présentant une série d'événements actuellement connus , et réglés par des lois , ou relations immuables, que le travail de l'homme est parvenu à découvrir. L'observation a dérobé au firmament ses principaux secrets, l'expérimentation reproduit à son gré ses manifestations les plus redoutables, la prévision nous dévoile, avant qu'ils soient accomplis, tous ses événements essentiels, et nous aide à prévenir les maux qui pourraient en résulter. Au lieu de supplier le ciel, nous- cherchons à le mieux connaître pour le subir plus avantageusement, c'est-à-dire pour obvier à ses effets funestes, et pour utiliser ceux qui sont favorables. C'est l'état positif de la raison humaine, dans lequel, au heu d'y admirer aveuglément la gloire d'un maître capricieux et tout-puissant, l'homme affranchi ne contemple, dans les espaces et les corps célestes qui entourent la terre, que la grandeur des génies bienfaisants qui lui en ont appris la véritable nature.

Le fétichisme, partout initial et spontané, a donc institué les observations concrètes, les connaissances empiriques qui forment la base indispensable de toute évolution mentale. Le théologisme qui, intellectuellement, est surtout caractérisé par l'introduction de l'abstraction dans la logique humaine, a tiré de ce premier savoir, les observations abstraites-, et la science a élaboré, d'après ce second travail, les constructions partielles dont le positivisme forme aujourd'hui un système universel. Or ce résultat définitif devait être nécessairement très-long à obtenir, puisque la découverte des lois suppose des observations extrêmement nombreuses, qui ne pouvaient être faites au début. En attendant qu'elles fussent complètes, et que l'élaboration des lois devînt possible, il fallait lier les résultats successifs dus à cette immense investigation ; il fallait surtout secouer la torpeur initiale de l'esprit humain, en lui ofi'rant l'appât d'une recherche qui lui promettait des avantages et des ré-

OEuvnE d'auguste comte.

1 sLiltats infinis. De là la nécessité du régime de la causalité

absolue, d'ailleurs exigé par notre tendance fondamentale à trouver en nous le lien de nos observations extérieures, ou, ce qui revient au même, à expliquer le monde d'après l'homme. Le positivisme ne pouvait donc surgir que longtemps après le théologisme, qui devait émaner lui-même d'une longue préparation fétichique, et servir d'intermédiaire entre ces deux états.

^ Ainsi, le caractère essentiel le plus général des lois réelles, c'est l'abstraction. Vu la complexité naturelle des êtres, nous ne pouvons les connaître assez directement, et l'analyse est indispensable pour arriver à ce résultat. Les lois concrètes qui certainement déterminent leur action, sont trop compliquées pour que nous puissions arriver à les découvrir, et les lois abstraites qui régissent les divers de-

f grés d'existence qu'ils présentent, nous sont, au contraire,

assez connues, pour expliquer convenablement l'activité

I dont ils jouissent. Par exemple , comment étudier d'em-

blée l'atmosphère ? comment constater ses lois, sans analyser les conditions' diverses d'où elle résulte ? 11 est bien certain que l'on ne connaît réellemement à cet égard que les événements de l'existence physique générale* qui s'associent pour constituer un tel ensemble, dont les lois propres ou concrètes nous restent assez ignorées pour empêcher toute prévision sur la succession des phénomènes correspondants, c'est-à-dire du temps. Il en est de même, à plus forte raison, pour les êtres plus compliqués, et la zoologie, l'anthropologie, sont encore moins susceptibles de nous livrer leurs lois concrètes, et de permettre des prévisions, que la météorologie, ou la géologie, etc. Tandis que l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, et la sociologie même, qui étudient, chacune à leur point de vue, l'existence et non les êtres, nous dévoilent ses lois réelles, et nous permettent de véritables prophéties, à l'égard des phénomènes qui l'ont leur objet. L'abstraction est donc la

LA nELIGION DE l'HUMANITÉ.

source de toute science, de toute construction générale, de toute coordination véritable, et toute recherche théorique vraiment rationnelle et positive doit s'appliquer à l'étude des existences, en abandonnant celle des êtres à l'investigation pratique, selon ses besoins. Philosophiquement, il n'y a d'accessible et même d'indispensable pour nous que les lois abstraites, sans lesquelles nous ne connaîtrions suffisamment aucune existence, ni même aucun être.

Ce premier caractère des lois naturelles étant assez établi, nous dirons qu'elles consistent toujours en une notion inductive, à laquelle parvient notre esprit, en dégageant ce qu'il y a de commun à toutes les relations constantes que l'expérience a établies, pour les diverses catégories de phénomènes réels. La relation concernant la succession et la similitude que les phénomènes affectent entre eux, il y a donc des lois de succession et des lois de similitude.

Les premières expriment une relation invariable entre des événements de nature distincte, relation qui permet de prévoir les variations de l'un d'après celles de l'autre. Ainsi, on a découvert, en physique, que les volumes occupés par une masse donnée de gaz, à une température constante, sont en raison inverse des pressions qu'ils supportent. Eh bien, le rapport inverse du volume à la pression est ici la relation constante qui existe entre les deux phénomènes variables, volume et pression. Si le volume augmente, la pression diminue, ou réciproquement, mais le rapport ne varie jamais. En réalité, le volume dépend de deux conditions, de la pression et de la température : et pour établir la relation exacte, on est obligé, dans la pratique, de décomposer la relation générale en ses éléments, et de chercher séparément et successivement les variations correspondant à différents degrés de température et de pression, ou de ne considérer que l'une d'elles. Ce qui montre qu'une véritable loi ne concerne réellement que deux phénomènes en relation réciproque. C'est ainsi que la loi

OJUVRE D AUGUSTE COMTE.

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qui existe pour un corps qui tombe, entre l'espace parcouru (ou la hauteur), et le temps que dure la chute , ce qui es rendu par cette formule : r espace parcouru croît Proportionnellement au carré du temps.

La seconde espèce de lois établit les rapports de simiUtude qui existent entre les phénomènes observés, et ne sert qu à étendre 1 apphcation des lois de succession, en faisant rentrer tel événement d'abord supposé distinct, dans tel autre, plus général, dont les lois de succession sont déjà connues. Par exemple. Newton en constatant quelapesanteur n est qu un cas particulier de la gravitation , établit une 01 de simihtude, la pesanteur ayant été regardée jusqu'à m comme un fait de nature distincte. La découverte des lois de similitude n'est donc qu'un travail de coordination, précédant 1 application des lois de succession, qui permet de les étendre à de nouveaux cas, et dès lors d'introduire également pour eux la prévision, qui n'est possible que d après les lois de succession.

Une loi est donc, en définitive, la relation invariable existant entre deux phénomènes de nature distincte, d'après laquelle l'un varie au moyen de l'autre, avec un degré d'intensité dépendant des circonstances au milieu desquelles l'action s'accomplit. Elle représente la constance dans la variété.

Or il est indispensable de remarquer que la variation ne porte que sur l'intensité des phénomènes, et jamais sur leur arrangement (succession), ni sur leur nature proprement dite (similitude). Ce qui établit en même temps, eu égard à l'ensemble des lois, et l'immuabilité de l'ordre universel dans ses dispositions fondamentales, c'est-à-dire quant à la permanence de nature et de relation des phénomènes, et sa modificabilité, en ce qui concerne ses dispositions secondaires, ou l'intensité de variation des divers événements. Ainsi, la loi d'évolution mentale est immuable

LA IIELIGION DE l'HUMANITÉ.

en ce qui concerne la succession des phénomènes intellectuels, qui se fait toujours en passant des fictions théologiques aux abstractions métaphysiques, pour arriver aux conceptions positives : mais elle est modifiable en intensité, la succession pouvant s'opérer avec des vitesses extrêmement variables, suivant les conditions où elle s'accomplit. Jamais l'état positif, pour un ordre déterminé de conceptions, n'a précédé l'état théologique, ou l'état métaphysique, etc.; et la succession reconnue s'applique à nos idées quelconques. La rapidité du mouvement intellectuel peut seule varier.

Comme il en est de même pour toutes les lois abstraites, leur immuabilité fondamentale et leur modificabilité secondaire, établissent sur une base inébranlable, les conditions de l'ordre et du progrès, celle de l'existence et du mouvement, et rejettent du régime normal de la raison humaine toute vaine espérance d'action absolue, toute abdication d'intervention elTicace, enfin tout système d'optimisme ou de fatalisme. Une telle conviction élève, en la réglant dignement, la portée dévolue à l'intervention de l'homme, et lui ouvre la carrière qui lui convient le mieux. Les lois naturelles étant conçues comme de simples faits généraux, qui ne comportent aucune explication, mais qui servent de base à toute explication rationnelle (telles sont la loi de Képler sur la nature spontanément rectiligne et uniforme du mouvement, celle de Bichat sur l'intermittence des fonctions de la vie animale, celle d'Auguste Comte sur l'évolution intellectuelle et pratique, etc., etc.); ceà lois, dis-je, au lieu d'enchaîner notre action, lui fournissent une direction nécessaire, et le véritable but de la vie normale est de reconnaître exactement cet ordre prépondérant, pour s'y soumettre avec dignité et le modifier sagement, d'après cette donnée essentielle : le progrès est le développement de l'ordre.

On peut comprendre ainsi toute la différence qui existe

CEuvnE d'auguste comte.

entre l'état théologique et l'état positif, d'après l'impossibilité de concilier les lois naturelles avec les volontés surnaturelles, le relatif et l'absolu. D'où l'exclusion définitive de 1 intervention divine, d'après l'avénement universel du régime des lois. « Que deviendrait cet ordre admirable, qui rattache graduellement nos plus nobles attributs moraux aux moindres phénomènes matériels, s'il y fallait interposer une puissance infinie dont les caprices, ne comportant aucune prévision, le menaceraient toujours d'une entière subversion (1)? ), Au véritable point de vue théologique, l'agent humam est passif dans la main de Dieu : toute son activité se borne à rechercher la cause première de la fatalité qui le domine, et à trouver le meilleur procédé pour se rendre favorable, par des supplications, des offrandes et des louanges intéressées. Destiné pour un monde invisible qu'il désire et qu'il redoute sans cesse, il ne doit cherchei sur cette terre que des occasions de salut personnel, et s'y maintenir étranger. Pour le positivisme, au contraire, l'homme est doué d'une activité spontanée, d'une efficacité réelle : il constate l'ordre qui l'entoure, pour instituer ses rapports avec lui, pour se soumettre à ses fatalités immuables, et utiliser ses dispositions modifiables. Au lieu d'une puissance arbitraire et impénétrable, à laquelle il serait fatalement asservi, il reconnaît un ordre extérieur invariable, mais compatible avec sa destinée, sans cesse amélioré par une intervention tutélaire qu'il remercie sans lui rien demander, qu'il glorifie sans arrière-pensée d'égoïsme. En elle est tout son avenir, comme son présent et son passé ; citoyen de la terre, il tourne vers l'Humanité, que seule il peut et doit servir, toutes ses aspirations et tous ses eflorts.

La notion de loi fut introduite dans le monde, en ce qui

(1) Auguste Comte, Catéchisme positiviste , page 93.

LA RELIGION DE l'hUMANITÉ.

concerne l'Occident, par l'école pythagoricienne ; elle marqua le début de l'évolution scientifique. Une telle acquisition devait nécessairement résulter et de l'ordre extérieur que manifeste le monde et de la constitution intérieure qui rendait notre cerveau propre à saisir une telle harmonie. D'après les lois logiques qui lui sont propres, l'esprit humain est parti d'une première observation inductive, faite sur les relations constantes les plus simples, celles de la succession d'après laquelle les unités numériques s'engendrent les unes les autres, pour étendre ensuite cette notion de succession régulière, à tous les phénomènes, d'après la tendance fondamentale de notre intelligence à former toujours l'hypothèse la plus simple, compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus. Or ce qui n'était d'abord qu'une hypothèse hardie, qu'une généralisation subjective prématurée, s'est lentement et incontestablement vérifié, à mesure que la science s'est accrue et que, par des travaux séculaires, elle a objectivement démontré , pour tous les ordres de phénomènes, ce qui n'était dans l'origine qu'une illumination du génie théorique.

C'est cette grande notion, graduellement étendue par l'esprit positif à toutes les catégories d'événements réels, qui les a successivement enlevées à l'interprétation théologique ou métaphysique, pour mettre hors de doute que tous sont assujettis à des lois, soumis à des relations invariables de succession et de similitude. Les événements physiques furent d'abord soustraits à cet empire, puis les phénomènes vitaux, et enfin ceux de l'histoire. C'est le génie d'Auguste Comte qui a complété et coordonné la grande élaboration commencée dans l'antiquité par Thalès et Pythagore, pour en constituer le système philosophique qui embrasse aujourd'hui, dans une admirable hiérarchie, toutes nos conceptions réelles sur l'ordre universel, depuis les plus simples, celles qui sont relatives aux

OEUVRE D'AUGUSTE COMTK.

propriétés des nombres, jusqu'aux plus compliquées, celles qm concernent les phénomènes sociaux et moraux. Enfin c est ce vaste ensemble qui constitue le dogme de la reli' gion déjnontrée.

Quelle peut être la nature d'une semblable synthèse? te que nous avons dit de la nécessité de l'abstraction- ce que 1 on sait de l'irréductibihté objective des lois réelles qui sont des faits généraux incapables d'être expliqués par d autres plus universels, et qui servent eux-mêmes d'exphcation à tous les faits secondaires qu'ils dominent, nous montre que ces grandes relations étant nécessairement multiples, il est impossible de les ramener extérieurement à 1 unité, ou d'en trouver une qui comprenne et explique 1 ensemble des autres. Et non-seulement on ne peut faire une série continue des êtres qui composent le monde, s engendrant directement les uns les autres sans aucune interruption, de manière à remonter par exemple des derniers au premier qui en serait le générateur absolu; mais encore une telle opération n'est réalisable ni pour les existences, ni pour tous les phénomènes, ni pour les lois. Objectivement, il y a entre tous ces éléments de l'ordre général des intervalles infranchissables; et sans parler de l'abîme qui sépare éternellement la nature morte, le monde inorganique, de la nature vivante et animée , il s'en faut que pour les termes particuliers qui composent chacun des deux grands éléments du dualisme philosophique, on soit parvenu à établir de semblables rapprochements. Les lois naturelles, comme les phénomènes et les êtres qui les manifestent, sont objectivement multiples, irréductibles, et toute synthèse extérieure, objective et absolue se trouve fatalement irréalisable. Comment donc ramener h l'unité l'ensemble de ces lois, de manière à former un tout des conceptions et des connaissances positives , une échelle continue des existences et même des êtres qui sont l'objet réel de nos méditations? Voici

I,A RELIGION DE i/huMAN'ITi':. 29

tle quelle manière le positivisme a résolu ce problème. On sait déjà que le dogme fondamental de la religion démontrée consiste dans la conception d'un ordre immuable, auquel sont soumis les événements de tous genres ; mais il faut ajouter que cet ordre est à la fois objectif et subjectif, c'est-à-dire qu'il concerne en même temps le monde contemplé ou l'objet, et le . sujet contemplateur, l'homme ou l'Humanité. « Des lois physiques supposent, en « effet, des lois logiques, et réciproquement. Si notre ente tendement ne suivait spontanément aucune règle, il ne « pourrait jamais apprécier l'harmonie extérieure. Le monde « étant plus simple et plus puissant que l'homme, la régu- « larité de celui-ci serait encore moins conciliable avec le « désordre de celui-là. Toute foi positive repose donc sur «cette double harmonie entre l'objet et le sujet (1). » Dès lors aussi, toute loi résulte d'une observation extérieure et d'une conception intérieure, d'un élément objectif fourni par le monde, et d'un élément subjectif fourni par le cerveau, d'un rapport saisi au dehors de lui-même, par l'esprit, d'après l'harmonie qui existe entre la chose appréciée et la fonction appréciatrice. Dans toutes nos conceptions, donc, le monde fournit la matière, et l'esprit détermine la forme ; et c'est cette disposition fondamentale qui permet finalement d'instituer l'unité théorique.

Il y a trois sortes de lois abstraites : les lois physiques, les lois intellectuelles ou logiques et les lois morales. Les premières, concernant l'existence physique, expriment les relations constantes de nombre, d'étendue, de mouvement, de poids, de caloricité, d'électrition, etc., de composition et de décomposition matérielle, de vitalité inférieure, végétative et animale. Les secondes, concernent les dispositions fondamentales et les variations essentielles de l'entende-

(1) Auguste Comte, Catilchisme posiliviste, page 14.

OîuvnE d'auguste comte.

ment Immani. Enfin, les dernières sont relatives à la sociai^ilité. lar exemple, elles établissent comme condition de 1 existence morale , la prépondérance habituelle de l'altruisme; et, au point de vue du développement affectif la progression indirecte du sentiment par les degrés : domestique , civique et religieux. La saine culture théorique c est-à-dire l'étude positive du monde et de l'homme surgit naturellement de la contemplation de l'ordre physique plus simple et plus indépendant, et l'on put de bonne heure y établir des constructions durables ; tandis que, vu sa complication supérieure et son extrême^ dépendance le domaine moral n'a pu être jusqu'ici qu'empiriquement cultive, et que son étude n'a pu fournir encore aucune conception systématique. Cependant, si la connaissance des lois physiques constitue la base de nos opinions réelles, le terme des méditations humaines réside certainement dans l'ordre moral, qui en est l'objet à la fois le plus important et le plus élevé, et l'unité du système ne peut s'établir que par la liaison de ces deux domaines extrêmes. Or, cette liaison s'opère par l'intermédiaire du terme sociologique, dont la constitution positive est essentiellement caractérisée par les lois intellectuelles, puisque des trois éléments qui composent l'existence sociale, le sentiment, l'intelligence et l'activité, l'intelligence se trouve naturellement prépondérante, en ce qui concerne la vie publique. En elfet, le sentiment ne fournit, relativement à l'existence collective, que des réactions intimes qui, vu leur opposition réciproque, s'annulent envers l'espèce, bien qu'elles soient très-importantes à l'égard des individus; de plus, il ne produit aucun résultat, aucune accumulation extérieure, capable de déterminer et de mesurer une succession; enfin, l'esprit seul, dans une situation donnée, trace à l'activité la marche qu'elle doit suivre et réagit sur le sentiment, pour le modifier dans le même sens. L'intelligence peut donc seule caractériser assez l'évolution sociale,

LA RELIGION DE L'iIUMANITÉ. 34

la succession historique, et les lois de l'existence collective peuvent se réduire finalement aux lois logiques. Ce sont donc, en définitive, ces grandes relations mentales qui nous dévoilent le principe de la coordination générale des lois abstraites, et qui nous permettent d'établir la liaison nécessaire du domaine physique et du domaine moral, par l'intermédiaire du domaine logique.

Pour le démontrer, il suffira de rappeler ici lesprincipales

lois intellectuelles:

1- Le monde extérieur fournit à l'esprit humain les matériaux objectifs de ses constructions subjectives (Âristote, Leibnitz, Kant, Auguste Comte) .

2" L'esprit humain est forcé de prendre toujours en luimême les liens subjectifs de ses impressions objectives, nécessairement incohérentes (Auguste Comte).

3° Toute conception théorique passe par trois états successifs : théologique,métaphysique, positif (Auguste Comte) .

h" Nos conceptions théoriques se développent suivant la généralité décroissante et la complication croissante des phénomènes correspondants (Auguste Comte).

Les deux premières, en établissant les bases de notre constitution mentale , fournissent le principe logique de la sytématisation légale et déterminent son caractère nécessairement subjectif. La troisième établit les conditions du mouvement intellectuel , le terme normal et réel de toute évolution mentale, et par conséquent la nature positive de la synthèse finale. Enfin, la dernière fournit le moyen d'instituer dans tous ses détails la hiérarchie des lois abstraites, l'échelle des existences, et même, à un certain degré, celle des êtres correspondants. Subjectivement envisagée, elle offre le principe de la filiation réelle de nos conceptions abstraites, tandis qu'objectivement considérée, elle permet le classement des phénomènes. Elle établit donc une corrélation véritaleble , une harmonie profonde entre nos observations et nos conceptions , entre la raison con-

OEUVUE D'auGUSTK COMTIÏ,

crête et la raison abstraite, qui permet d'instituer une systématisation universelle. ^

En résumé toute synthèse objective ou extérieure est impossible, vu 1 irréductibilité respective des êtres, des phénomènes et des lois : il n'y a de réalisable qu'une synthèse subjective, qu une coordination générale des existences entre elles par rapport à la plus élevée de toutes, l'existence sociale ; qu'une systématisation du monde et de l'homme par rapport à l'Humanité, qui contemple l'ordre universel l'institue et l'explique, afin de l'améliorer. Cette existence suprême, dévoilée par la sociologie, est donc le principe subjectif de la systématisation positive, comme le terme objectif de l'investigation scientifique. C'est pourquoi nous devons résumer ses principaux caractères, avant d'exposer dans sa constitution intime la hiérarchie fondamentale des sciences abstraites, ou le dogme de la religion démontrée.

La notion de l'Humanité, spontanément ébauchée par la concordance de trois aperçus isolés respectivement dus à Pascal, Leibnitz, et Condorcet, et qui spécifient successivement la convergence des efforts du passé, la dépendance de l'avenir envers le passé, enfin l'unité des contemporains, fut systématiquement instituée par le fondateur du positivisme, d'après sa découverte fondamentale des lois de l'évolution sociale. H définit d'abord l'Humanité, l'ensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents, ce qui établit l'unité, l'éternité, et l'immensité relatives de ce grand organisme. Mais le mot ensemble annonce que l'Humanité ne comprend pas indistinctement tous les hommes, et seulement ceux qui peuvent figurer dans une telle collection, d'après leur coopération réelle à l'existence commune. Bien que tous naissent enfants de l'Humantié, tous ne deviennent point ses serviteurs, un trop grand nombre restant toujours à l'état de parasites; ce sont les oisifs, honte et fardeau de notre espèce, et qui n'en font réellement pas pai-tie. Au contraire, il faut adjoindre les

LA nELIGION DE lAlUMANItt^.

espèces sociables qui rendent à l'homme des services volojitaires, dont il ne saurait véritablement se passer ; car toute libre coopération habituelle à l'accomplissement des destinées humaines érige l'être correspondant en élément réel de cette existence composée, et lui donne un degré d'importance proportionné à la dignité de son espèce et à sa propre efficacité. C'est pourquoi Auguste Comte a finalement défini l'Humanité : V ensemble continu des êtres convergents.

Il faut considérer ce vaste organisme comme doué d'une activité spontanée, entretenue seulement et limitée par l'action du monde extérieur, mais n'en résultant aucunement, et s' exerçant d'après des lois qui lui sont propres. L'Humanité vit et se développe par elle-même, sans autre influence que celle du milieu qui l'entoure et des lois qui lui sont particulières; la nature de son évolution, toujours naturelle et spontanée, dépend essentiellement de son organisation, de son mode de vitalité. Le Grand-Étre d'une part, et d'autre part la terre, qui lui sert de théâtre, avec l'espace où elle se meut, tels sont les seuls objets réels accessibles à notre savoir, et qui ne laissent place à aucune intervention extérieure ou surnaturelle.

L'élément constitutif de ce grand organisme est la famille, l'homme isolé ne représentant qu'un animal, ou une abstraction irrationnelle, dontl'Humaniténe saurait résulter. Elle ne peut provenir que d'êtres homogènes, collectifs par conséquent, et dont la famille forme le type le plus simple et le plus intime. C'est la réunion des familles qui engendre successivementla cité, la patrie, et plus tard l'Humanité. Dans l'association civique, type collectif plus élevé que l'élément domestique, les classes représentent les divers organes qui exécutent les fonctions nécessaires à la conservation et au développement du Grand-Être ; mais ce n'est que par l'association religieuse, par l'Église, qu'il peut arriver à une complète unité. Alors lesplus hautes fonctions

'^^ cgjuvnE d'augdste comte.

de l'Humanité assurent une harmonie qui n'était jusque-là déterminée que par le concours actif nécessaire à la satisfaction de besoins moins élevés.

Quand on cherche à se représenter l'Humanité, l'attention se porte d'abord sur ses organes actuels, sur le concours des générations présentes, sur la solidarité, en un mot, bien plus que sur la continuité. Cependant celle, ci est naturellement prépondérante, car l'essor social ne tarde guère à dépendre davantage des services accumulés dans le temps, par les générations successives, que des efforts exercés dans l'espace, par les familles coexistantes. Quiconque réfléchit sur ce qu'il doit aux autres, peut se convaincre aisément qu'il a plus reçu de ses prédécesseurs que de ses contemporains. 11 en résulte que la vraie socia. bilité, c'est-à-dire l'état de coopération efficace et permanente à l'amélioration de la situation humaine, consiste plus dans la continuité que dans la solidarité, et que la série des ancêtres l'emporte de plus en plus, à ce point de vue, sur la masse des contemporains. D'où cette loi fondamentale de l'ordre humain : les vivants sont de plus en plus gou^ vernêspar les morts, qui représentent la meilleure portion M ï Miimanilè.

Chaque vrai serviteur du Grand-Être présente, en effet, deux existences successives, l'une qui constitue la vie proprement dite, est temporaire, mais directe ; l'autre, qui ne commence qu'après la mort, est permanente et indirecte. La première étant nécessairement corporelle, peut être qualifiée d'objective, tandis que la seconde, provenant des résultats accomplis pendant la vie réelle, et ne s' exerçant directement, par le souvenir ou la tradition, que dans l'esprit ou le cœur des survivants, pour modifier indirectemeat leur activité, mérite le nom de suhjertive. Elle constitue la seule immortalité réelle de l'homme, sa perpétuité relative étant proportionnée à l'importance des services qu'il a rendus et à la grandeur des souvenirs qu'il a laissés. Aiiisi, la vie objective

LA UELIGION DE l'hUMANITÉ.

OU corporelle d'Homère, d'Aristote, d'Archimède, de saint Paul, de Charlemagne, de Dante, etc. , fut limitée à un point bien restreint de l'espace et du temps, tandis que leur vie subjective, incorporelle et permanente, s'étend indéfiniment dans ces deux sens, d'après l'influence croissante de leurs œuvres et de leurs actions, et constitue une immortalité aussi réelle qu'immatérielle. Telle est la noble perpétuité, exclusivement subjective, que le positivisme reconnaît à l'àme humaine, c'est-à-dire à l'ensemble des facultés morales, intellectuelles et pratiques qui caractérisent chaque serviteur de l'Humanité. De là aussi le but de notre vie, sa règle et sa destination normales, qui consistent à vivre d'abord objectivement pour autrui, afin de vivre ensuite subjectivement dans autrui et par autrui.

La population humaine se compose donc, en réalité, de deux masses distinctes et nécessaires, dont la proportion varie sans cesse, d'après la prépondérance croissante des morts sur les vivants. Dès lors, si dans toute opération réelle l'action et le résultat dépendent nécessairement de l'élément objectif, ou dés vivants, l'impulsion, la règle et les moyens émanent surtout de l'élément subjectif de cette population, ou des morts. Ainsi, dans notre temps, la substitution du régime positif au régime théologico-militaire éliminé, doit résulter, quant à son institution définitive, des efforts del'éhte occidentale actuelle, tandis que l'impulsion, la direction et les moyens d'une telle transformation proviennent des prédécesseurs théoriques et pratiques qui l'ont graduellement préparée, La succession sociale, ou la vie de l'Humanité, doit donc se comi^rendre de la manière suivante: Les contemporains (le public, ou la population objective) , libéralement dotés par les prédécesseurs (la priorité, ou premier élément de la population subjective) , transmettent gratuitement aux successeurs (la postérité, ou second élément de la population subjective) l'enseinble du domaine humain : les accumulations matérielles, les

OEUVRE d'auguste COMTE.

acquisitions intellectuelles et morales, les institutions politiques, sociales et religieuses, etc., mais en ajoutant de moins en moins, en proportion de ce qu'ils reçoivent. Tel est le caractère les plus général de l'existence sociale, d'où le devoir permanent , pour les vivants, de rendre à l'Humanité tout ce qu'ils peuvent, ce qui n'équivaut jamais qu'à une infime portion de ce qu'ils ont reçu.

Mais quoique l'Humanité constitue toujours envers un serviteur isolé, envers l'homme actif, le principal moteuid'ime opération quelconque, physique, intellectuelle ou morale, elle ne peut cependant jamais agir que par des organes individuels. C'est pourquoi les vivants, malgré leur subordination croissante envers les morts, restent indispensables à lein- action. Or, en analysant cette participation collective du public à l'élaboration sociale, on la voit résulter définitivement d'un libre concours entre des efforts purement individuels. De sorte que, finalement, le développement et même la conservation du Grand- Être, dépendent des libres services de l'ensemble de ses enfants, quoique l'inaction de chacun d'eux, considéré isolément, soit ordinairement susceptible de compensation.

La solidarité est donc, avec la continuité, mais moins qu'elle, la condition fondamentale de l'existence et du développement de l'Humanité. Que la continuité vienne k se rompre, et le Grand-Étre n'existe plus; que la solidarité s'affaiblisse, et son évolution s'arrête, ses progrès et sa conservation même sont menacés. On sent dès lors toute l'importance du maintien de ces deux états pour assurer la perpétuité de la grande existence. On sent toute l'importance de l'harmonie publique et de la coopération individuelle, la nécessité du respect du passé, puisque la cessation du concours et la rupture de la filiation pourraient détruire le Grand-Étre indispensable à ciiacun de nous. Toujours fondée sur une libre association de volontés indépendantes, son existence composée tend à se dissoudre

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