‹ Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste ComteChapitre 50 sur 65 · CIRCULAIRE POSITIVISTE · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE POSITIVISTE

L'auteur du Cours de philosophie positive et de la Politique positive est mort pauvre. Ce qu'il a laissé suffira à peine pour payer les dettes qu'il avait contractées.

Ceux de ses disciples qui s'étaient associés a sa tentative religieuse, et qui constituent ce qu'on peut appeler désormais l'Église positiviste, ont fait un appel de fonds qu'ils ont adressé uniquement aux positivistes. Mais dans la distribution du subside qu'ils sollicitent, ne se trouve pas comprise la veuve d'Auguste Comte, qui ne vivait que de la pension annuelle que lui faisait son mari, et qui se trouve, lui mort, dénuée de tout moyen d'existence.

Peut-être est-il convenable, en effet, que la femme d'Auguste Comte ne reçoive pas d'un groupe de disciples réunis, en vue de pratiques cultuelles, le témoignage d'intérêt et de gratitude que la société tout entière doit au nom qu'elle porte.

Ce n'est donc pas seulement aux positivistes que s'adresse l'appel qu'on va lire, c'est a tous ceux qui pensent qu'Auguste Comte a fait quelque chose pour l'humanité.

M. Comte, à peine sur le seuil de la vieillesse, a été enlevé à la philosophie qu'il transformait, aux sciences qu'il coordonnait, à l'histoire dont il traçait la marche évolutive, à l'humanité dont il annonçait le règne; et cette grande lumière s'est éteinte C'est une mort prématurée, si l'on considère les longs jours qu'il pouvait se promettre et la juste jouissance de voir fructifier ce qu'il avait semé ; mais ce n'est point un destin fatal qui disperse 1 œuvre a peine commencée : il a été donné a l'homme de génie

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de poser amplement et sûrement les bases. Maintenant il faut le temps qui mûrit, l'effort d'hommes divers qui essayent et qui éprouvent, et le travail successif des générations qui trouvent les développements appropriés.

La place laissée par M. Comte ne peut être occupée par personne. Avoir conçu la philosophie positive et le rapport où elle est avec l'état présent et futur des sociétés, est une si grande chose, que rien de ce qui faisait sa position n'est transmissiblc.

Pourtant, bien que le maître ait disparu, il importe que les disciples ne se dispersent pas. S'il ne s'agissait que d'une école purement philosophique, on pourrait en laisser la culture aux esprits isolés, comme il arriva pour tant de systèmes dont le règne fut provisoire et l'utilité sociale indirecte. Mais le développement historique fait (et ce fut la grande fortune et la grande gloire de M. Comte) qu'aujourd'hui niumanité, quittant l'âge des instincts et des aspirations, entre dans celui de conscience et de gouvernement de soi-même. Et justement, pour traverser cette époque de crise et pour instituer son avenir, elle a besoin de la science qui lui apprend ce qu'elle est, de la philosophie qui systématise la science, de l'idéal qui élève et consacre la philosophie. L'œuvre de M. Comte est donc tout autre chose qu'une école; elle est mêlée aux plus graves intérêts de ce temps. M. Comte l'a senti et ses disciples le sentent après lui.

Déjà l'élaboration positive a étendu son influence bien au delà de notre cercle, encore si restreint. Mille lambeaux en flottent dans l'air; on se les approprie sans en connaître toujours l'origine. Ils sont devenus un bien commun de la pensée publique dans ce qu'elle a de plus avancé et de plus élevé; et cela nonseulement en France, mais aussi dans la plupart des pays qui sont a la tète de la civilisation. Toutefois, il est facile d'apercevoir que ce travail d'assimilation, entre les vérités nouvelles et une vieille société, est plutôt latent que manifeste, plus fragmentaire que général. C'est qu'en effet, dans le milieu contemporain, les aptitudes positivistes sont encore faibles, incertaines, timides et véritablement naissantes ; multiplier ces aptitudes, les fortifier, les agrandir, telle est la tâche des disciples immédiats de M. Comte.

Ce serait, au sujet de la doctrine comme de la société, une illusion de croire qu'il suffit de convier la foule, que tout ce qui est à faire est fait, et qu'il ne reste plus qu'à prêcher une sorte de foi. Ni la doctrine ni la société ne comportent un tel procédé. Elles ne sont pas sufiisannnent préparées l'une pour l'autre. Une

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doctrine qui, la première clans l'histoire, envisage nettement la destinée de l'Humanité, et une société qui sort péle-mcle du moyen âge et de la révolution, ont besoin de sérieuses conférences pour s'entendre. Les progrès incessants grands et petits, dans la science et dans l'industrie, rendent la société de plus en plus positive, quand môme elle ne le saurait ni ne le voudrait. Le lui faire savoir et vouloir, est la voie que la situation ellemême nous indique et nous trace.

Pour peu que l'on examine l'impression que la philosophie posi tive produit chez les hommes éclairés de. notre époque , on reconnaît bien vite que leur esprit et le nouveau principe sont séparés par une multitude de lacunes qui les arrêtent et les font se détourner. Il y a donc lieu d'améliorer les passages qui mènent à cette philosophie, de la mettre au courant là où elle n'y est pas, de la rectifier là où elle pèche ; en un mot , de la rendre, par tous les côtés, abordable à ce public qui chaque jour se dégage un peu plus de ses contradictions avec les choses et avec lui-même.

Mais, comme nous venons de le dire, ce n'est pas seulement une doctrine philosophique, c'est aussi une doctrine sociale. Faire sentir à tout le monde, en haut comme en bas, l'étroite connexion qui unit d'une manière indissoluble l'œuvre spéculative et l'œuvre politique, et qui n'en fait plus qu'un seul et même problème, un seul et même intérêt, est désormais la fonction de tout ce qui se rattache au positivisme. L'action rénovatrice échouera toujours, si elle ne s'appuie sur la pensée rénovatrice.

Et cette pensée se caractérise par un trait essentiel, sans lequel, aujourd'hui, toute rénovation, étant arbitraire, demeure impuissante, et qui est: substituer aux hypothèses spontanées, aux personnalités fictives, aux forces imaginées, la connaissance des lois immuables qui régissent toutes les existences : les choses, la vie et les sociétés. C'est là l'œuvre laborieuse de notre temps, changeant la conception du monde, assujettissant les esprits à l'ensemble universel, et les mettant au régime de la réalité, régime d'abord sévère, mais le seul salutaire, le seul moral, le seul beau pour les intelligences telles que le présent les prépare, telles que les fera l'avenir.

C'est l'éducation qui est chargée d'opérer cette transformation Mais l'éducation pour subvenir à son office, a besoin elle-même detre regénérée. Positive ou, ce qui revient au même, sociale, elle doit prendre un caractère de généralité qui, dans toutes les classes, range les esprits sous un même ordre de conceptions pour les ranger sous un même ordre de devoirs. Ces devoirs peu-

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vent se résumer en ceci : aimer et servir l'Humanité. La est tout l'homme individuel.

En effet, l'homme individuel entre dans la période où son intelligence agrandie et son cœur amélioré le destinent a vivre essentiellement pour l'Humanité. Elle devient son idéal suprême, a mesure que le temps et l'histoire emportent les conceptions provisoires du passé. Ainsi la grande pensée qui émane de M. Comte, d'abord philosophique, devient sociale par un enchaînement nécessaire, renouvelle les opinions elles mœurs, transforme l'éducation, et se couronne dans le symbole de l'Humanité, immortelle aspiration de nos vies mortelles.

Pour tout cela, il faut que la fin de celui qui fut notre maître ne nous sépare pas. Un devoir à remplir est le premier lien que nous ayons, et le meilleur que nous puissions avoir a notre début. M. Comte laisse une veuve; madame Comte recevait de son mari une pension annuelle de 2,000 francs. Nous succédbns de droit a cette obligation. De même que nous nous sommes crus moralement obligés de fournir a M. Comte les moyens de vivre qui lui avaient été successivement enlevés, de même nous sommes tenus de remplir sa place a l'égard de sa veuve. Ces deux obligations sont connexes; et celle qui vient de s'éteindre ne fait que fortifier celle qui demeure. Ainsi, unis par une même doctrine, unis par le désir de la faire prospérer et peut-être aussi bientôt par des moyens directs d'y travailler, nous sommes unis tout d'abord par une œuvre qui caractérise notre fraternité entre nous,

E. LiTTRÉ, de VInstitut.

N. — M. Littré, qui souscrit pour 100 francs recevra les souscriptions chez lui, rue de l'Ouest, 48 ; à la fin de l'année il rendra compte a chacun des souscripteurs.

MM. Ch. Fauvety et Albert Castelnau souscrivent chacun pour 50 francs.

Les quatre circulaires qui suivent, sont du Directeur actuel du positivisme; elles font suite à celles du Fondateur de la religion de l'Humanilé.

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