‹ Notice sur l'uvre et sur la vie d' Auguste ComteChapitre 10 sur 66 · RESUMANT EH 81 FÊTES AHNOELLES · texte numérisé non relu

RESUMANT EH 81 FÊTES AHNOELLES

l'adoration universelle de l'OUMANITÉ.

Tnro pour autrui.

Famille, la Patrie . ["Humanité.

SI"' Jour de l'année. . Fêle synthétique du Grand-Être. i religieuse.

Fêtes hebdomadaires \ historique, de l'Union sociale \ nationale.

\ communale.

2me Mois, le Mariage

Mois, la Paternité

Ume Mois.

bme Mois.

la Filiation. .

la Fraternité

6me Mois, la Domesticité.

7me Mois. LE FÉTICHISME,

S I 8m* Mois LE POLYTHEISME

Mois, le Monothéisme.

complet, chaste, inégal, subjectif.

( naturelle.

( artificielle.

| spirituelle.

\ temporelle.

Mêmes subdivisions.

Idem.

complète, incomplète, îre . . . . Même subdivision .

complète .

incomplète.

permanente.

{spontané . . .

systématique .

! conservateur .

intellectuel . .

(Salamine.) social

/ théocratique .

i catholique

j islamique. . .

I {Lèpante.)

i métaphysique.

( nomade. {Fête des Animaux.) \ sédentaire. [Fête du Feu.) i sacerdotal. (Fête du Soleil.) ( militaire. (Fête du Fer.) (Fête des Castes.)

I esthétique. (Homèret Eschyle, Phidias.) f Thaïes, Pythagore, Aristote, théorique. I Hippocrate, Archimède, \ Apollonius, Hipparque.

. (Scipion, César, Trajan.) , (Abraham , Moïse, Salomon.) (Saint Paul.) (Charlemagne.) (Alfred.) (Hildebrand.) ( Godefroi.) (Saint Bernard.)

(Mahomet.)

(Dante.) (Des car tes.) (Frédéric.)

10™ Mois, la Femme \£\*Se

Providence morale.

ltme Mois, le Sacerdoce. .

Providence intellectuelle.

12mc Mois, le PatrïCIAT . . ,

Providence matérielle.

13* et dernier Mois. LE PROLÉTARIAT.

Providence générale.

sœur.

{incomplet. .

préparatoire définitif. . .

(Fête de l'Art.)

(Fête de la science.)

secondaire.

principal. {Fête des Vieillards,) (banque. (Fête des Chevaliers.) 1 commerce.

j fabrication, 'agriculture.

/actif. (Fête des Inventeurs : Guttemberg, Colomb, Vaucanson< \ Watt, Mont gol fier.) { affectif.

i contemplatif.

\ passif. (Saint François d'Assise.)

Jour complémentaire ....... Fête universelle des Morts.

Jour bissextile, Fête générale des Saintes Femmes,

(Page 700

Paris. — Imprimé par E, Thunot etCe, rite Racine, 26,

JA RELIGION DE h HUMANITÉ, 71

le génie positif a dû systématiser d'abord les dispositions fondamentales de l'esprit humain à regarder tous les êtres comme doués de vie et combiner cette inspiration spontanée avec les résultats définitifs de l'investigation scientifique. Dès lors, les éléments de l'ordre général, atmosphère, astres, terre, végétalité, animalité, et l'Humanité elle-même, ont été considérés comme formant un immense tout, concourant, à des degrés divers, à l'œuvre du perfectionnement universel. Mais en reprenant ainsi les principales tendances du fétichisme, et en les rectifiant, d'après les données fondamentales du positivisme, la sagesse religieuse a pris soin d'en fixer rigoureusement l'emploi, afin que l'on ne puisse les considérer jamais que comme de simples artifices logiques, comme des procédés purement subjectifs, principalement destinés à développer en nous la bienveillance générale. Elle a donc pu , sans aucun danger théorique, rendre à la matière l'activité réelle que lui avait reconnue notre première mentalité, et que lui avait enlevée injustement, quoique nécessairement, la transition théologico-métaphysique, et considérer l'action cosmologique comme sympathique à notre égard, sans lui accorder toutefois l'intelligence que lui attribuait la raison fétichique en la confondant avec la vie elle-même. Dès lors, l'ensemble de notre monde est représenté par l'idéalisation positive, comme tendant spontanément, quoique aveuglément, à l'accomplissement de nos destinées, ce qui nous place envers lui dans une disposition générale de gratitude et d'affection dont la réaction intime, théorique ou pratique, ne saurait être indifférente pour faire prévaloir chez nous l'altruisme sur l'égoïsme, l'humanité sur l'animalité. L'ordre universel est clone enfin conçu d'après la succession hiérarchique de l'Espace, considéré comme le siège passif et aveugle, mais sympathique, de tous les attributs matériels-, puis de la Terre, théâtre actif et bienveillant dont le concours volontaire, quoique aveugle, est toujours indis-

pensable à la suprême existence, qui ne saurait se maintenir contre son entière hostilité; enfin, de l'Humanité, chez qui, seule, l'intelligence assiste le sentiment, pour diriger l'activité vers un but reconnu et désiré.

Le culte public vénère donc, au premier rang de la Trinité positive qui forme l'objet éternel et définitif de sa plus haute adoration, le Grand-Être, qui domine immédiatement l'ordre universel et dirige son perfectionnement continu, puis, le Grand -Fétiche ou la Terre, mère nourricière de tout ce qui vit, soutien de tout ce qui est : enfin, le Grand- Milieu ou l'espace, qui se trouve aussi indispensable au maintien de l'ordre général qu'à sa conception systématique (1).

L'Humanité étant l'élément prépondérant de la Trinité positive, qu'elle explique et gouverne en se conformant à ses lois, peut et doit donc être directement reconnue par tous, comme la seule puissance réelle à qui chacun doit se subordonner. Son idéalisation définitive, la concentration personnelle qui va l'offrir comme un objet unique à l'affection religieuse ou universelle, est suffisamment déterminée par la nature constamment bienveillante de son action réfléchie. D'après la concordance spontanée qui existe entre cette suprême existence et la véritable nature féminine, où l'attribut fondamental, l'amour, se trouve également prépondérant, le Grand-Ëtre doit être symbolisé et habituellement représenté sous la figure de la Femme portant son jeune fils entre ses bras : personnification touchante et juste qui exprime à la fois la prééminence normale et la sainte tutelle qu'elle exerce constamment envers chacun de nous. Or cette idéalisation dernière a reçu du génie sacerdotal

(1) Voir pour les développements qui sont nécessaires pour saisir convenablement cette trop courte indication, la mémorable introduction du 1er volume de la Synthèse subjective, et le c. XII de la 2§ partie de cette notice.

le perfectionnement final qui pouvait seul conférer réellement à la nature féminine le privilège de cette représentation sacrée, en la purgeant subjectivement d'une grave imperfection naturelle : je veux parler de la noble utopie qui, en concevant la femme comme pouvant être délivrée, par l'amélioration systématique de l'ordre humain , des nécessités inférieures attachées à son indispensable fonction reproductrice, la rapproche, autant que le permet la réalité, de la grande existence qu'elle doit représenter, pour la placer finalement , comme un être intermédiaire , entre l'homme dont elle est la providence morale et l'Humanité, qu'elle doit par cela même lui faire mieux comprendre et surtout mieux aimer.

Sans qu'on doive se préoccuper jamais de la réalisation d'une telle espérance, il faut apprécier surtout son importance morale et son efficacité dogmatique. Sous le premier aspect, sa valeur est immense, puisqu'elle concentre tous les efforts religieux vers un progrès décisif et qui améliorerait profondément notre constitution cérébrale en la purgeant du plus perturbateur et du plus funeste de nos penchants égoïstes ; puisqu'elle aspire au plus noble perfectionnement de l'ordre à la fois le plus important, le plus élevé et le plus modifiable. Sous le second point de vue, elle résume complètement le culte, par conséquent le dogme et le régime qu'il idéalise, et la religion positive elle-même, comme le mystère eucharistique symbolisait à lui seul la dernière synthèse provisoire. Elle caractérise donc la systématisation finale et lui assure son entière unité, en faisant concourir tous ses éléments vers un idéal moral qui en résume chaque aspect.

Voilà comment le positivisme, après un renouvellement total delà pensée, de l'affection et de l'activité humaines, reprend la tradition rompue, et comment il rétablit la continuité de l'action religieuse indispensable à la conservation et au développement de la société. Il n'est donc bien , malgré

des différences fondamentales et indispensables, que la religion elle-même, intellectuellement et moralement régénérée, venant ressaisir, après des siècles d'efforts nécessités par cette auguste transformation, le gouvernement spirituel de l'Humanité.

En résumé, le culte positif est une idéalisation continue de la vie humaine, une culture permanente de la sociabilité. Du berceau jusqu'à la tombe il développe notre altruisme; il nous offre une conception meilleure et plus synthétique du Grand-Être qui nous domine-, il nous ouvre les voies d'une activité subjective plus élevée que celle de la vie réelle. Mais l'inaltérable vérité de son objet l'empêche d'égarer jamais notre amour dans les écarts d'un mysticisme stérile ; et s'il développe notre tendresse, notre pureté, notre énergie, c'est pour nous rendre plus courageux et plus dévoués dans la famille, clans la cité, dans la patrie , dans l'Église , envers l'Humanité ! Il constitue donc, en réalité, la partie fondamentale de la religion nouvelle, dont il épure et grandit tous les aspects, dont il manifeste les plus sublimes tendances, et qu'il peut le mieux caractériser.

Le régime institue directement les règles générales qui doivent présider aux actes humains ou diriger la conduite individuelle et sociale. Or le dogme démontre que la véritable destinée de l'homme consiste à vivre pour autrui; le culte fournit les moyens les plus propres à obtenir un tel résultat en développant les sentiments qui lui sont indispensables; le régime doit donc s'efforcer de faire prévaloir dans la vie pratique cette sociabilité qui est le principe de rh&rmonie universelle. Mais, à cet égard, la religion n'in-

tervient qu'envers les dispositions générales de l'organisation sociale , pour apprécier ses diverses fonctions et les rallier à l'ensemble, en abandonnant au gouvernement proprement dit tout ce qui concerne l'exécution.

Pour bien comprendre un tel office , il est essentiel de distinguer dans l'existence pratique, qui toujours a pour but le progrès , deux sortes de perfectionnement , l'un extérieur et l'autre humain. Quoique tous deux se rapportent à nous, le premier ne concerne que notre situation, tandis que le second regarde notre propre nature. Or, cette situation ne comprenant que les conditions vitales et surtout cosmologiques dans lesquelles nous sommes placés, l'action qui s'occupe de les améliorer est qualifiée de matérielle; tandis que celle qui a en vue le perfectionnement de notre nature est considérée comme étant surtout morale. D'où la division fondamentale du domaine pratique en matériel, qui reste au gouvernement , et en moral , qui revient au sacerdoce, et la séparation des forces sociales vouées au perfectionnement universel, en pouvoir pratique et pouvoir théorique. Quoique le premier soit seul prépondérant, le second lui est cependant supérieur, d'après la prééminence du progrès moral sur l'amélioration physique.

Le perfectionnement direct et spécial de l'ordre extérieur constitue donc le domaine propre de la politique ou de l'industrie considérée comme action de l'homme sur sa planète, en viie de l'améliorer. Car l'activité humaine étant désormais vouée au service du Grand- Être, elle se trouve par cela même détournée de toute destination militaire ou destructrice. Dès lors, le pouvoir pratique s'organise d'après les convenances naturelles des travaux qu'il accomplit, en restant toujours strictement limité à l'exploitation de l'ordre matériel. Spontanément représenté dans la famille par la prépondérance du père , il surgit également des nécessités de l'action collective, dans la cité, qui n'est que l'association politique des familles pour la satisfaction des besoin

matériels. Ce qui suffit pour consacrer ce principe fondamental : Il n'y a pas de société sans gouvernement ; car l'organisation hiérarchique de la cité pour assurer par la guerre ou par l'industrie la conservation et le développement de tous ses habitants , étant un fait aussi spontané qu'universel, représente une des conditions d'existence les plus fondamentales de l'Humanité, une loi de Y ordre humain.

Quant au pouvoir théorique , il ne participe au nouveau régime politique qu'indirectement : en assurant le progrès spirituel des agents, et par la connaissance complète (qu'il possède seul) de toutes les lois essentielles de l'ordre extérieur, dont la notion sert de base à l'action pratique, sans la dispenser d'études spéciales. Le pouvoir pratique, qui n'aspire qu'à diriger le présent, méconnaît le plus souvent les indications du passé et les nécessités de l'avenir. C'est pourquoi il a besoin de voir confirmer son autorité, si souvent en butte à d'envieuses contestations, par une puissance plus élevée que la sienne et généralement respectée. Cette autorité supérieure est celle des ministres de Dieu, sous le régime provisoire, et des ministres du l'Humanité, dans le régime définitif. Quant au double titre du sacerdoce pour consacrer tous les pouvoirs humains , il ne saurait être douteux, puisque seul, comme interprète et organe direct du Grand-Être , il peut à la fois instituer la liaison du présent avec le passé et l'avenir, tout en éclairant son action. Ce qui établit ce second axiome politique : il n'y a pas de société sans sacerdoce. Indispensable à tous pour l'éducation et le conseil, le pouvoir théorique est par cela même seul capable de consacrer les gouvernants , pour les faire accepter, et de protéger les gouvernés en refusant aux premiers, s'ils sont indignes, la consécration qui leur est nécessaire. 11 est, dans la société, le modérateur normal de la vie publique, comme la femme, dans la famille, est celui de la vie privée. On peut donc justement le qualifier de pouvoir spirituel, puisqu'il cherche à discipliner les volontés

en agissant sur les sentiments et sur les idées, par persuasion et par conviction, sans jamais recourir à aucune action coercitive ; tandis que le pouvoir pratique, qui ne règle que les actes et qui impose ses décisions par la force, comporte la qualification de matériel. De plus, le pouvoir théorique parlant au nom du passé et de l'avenir, et maintenant la continuité humaine, peut encore être qualifié d'éternel; tandis que le pouvoir pratique, qui ne s'applique qu'au présent, et qui ne concerne que la solidarité, prend le titre de temporel. Enfin, le premier est universel et le second purement local.

La fonction principale du sacerdoce, dans le régime positif, est l'éducation systématique, c'est-à-dire l'enseignement public et universel du dogme de la religion démontrée. Dans l'état final, l'éducation se décompose en deux phases distinctes : la première, nécessairement spontanée, s'accomplit au sein de la famille exclusivement , sous l'assistance prépondérante de la mère. Elle est surtout affective ou morale, principalement destinée à la culture de l'altruisme, sans négliger le progrès intellectuel ni surtout le développement physique. Dans cette première période, la culture mentale principalement esthétique et toujours subordonnée à l'essor affectif, reste nécessairement empirique : la mère transmet à l'enfant, sur le monde et sur l'homme, tous les renseignements concrets, toutes les notions vulgaires indispensables pour aborder plus tard l'instruction dogmatique, pour laquelle l'initiation intellectuelle de l'enfant est confiée au sacerdoce. De quatorze à vingt et un ans, sans quitter la famille, il doit recevoir dans le temple de l'Humanité l'enseignement abstrait qui l'initie systématiquement à la connaissance de l'ordre universel. Cette instruction proprement dite, qui caractérise la seconde phase de l'éducation positive, résulte essentiellement de l'étude de la hiérarchie encyclopédique formée par les sept sciences fondamentales ou de l'exposition du dogme de la religion

78 OEUVRE DAUGUSTE COMTE.

démontrable, précédée par celle des lois générales de la philosophie première; elle s'élève donc graduellement de la mathématique à la morale, qui rappelle et concentre toutes les méditations sur la conception finale du Grand-Être.

L'enseignement positif est complet et universel, c'est-àdire que chaque membre du sacerdoce, ou plutôt chaque prêtre de l'Humanité, conduit progressivement le même auditoire par les sept degrés de l'initiation théorique, et que ses leçons, toujours facultatives et gratuites, sont professées sans distinction de sexe ni de condition. Les femmes devant élever les hommes et pratiquer comme eux la religion démontrée, ont autant besoin de la connaître; et c'est aux prolétaires, privés des moyens d'acquérir autrement l'instruction, qu'un tel enseignement est surtout destiné. Il ne comporte donc de différences secondaires qu'envers chaque sexe, qui subit séparément son initiation.

Cette éducation, qui consiste dans l'apprentissage de la doctrine générale sur laquelle doit reposer la conduite privée et publique, est donc bien réellement la fonction principale du nouveau sacerdoce, non-seulement d'après sa destination propre qui est de transmettre et propager la foi positive, mais aussi parce qu'elle pose les bases de sou influence personnelle, domestique ou sociale. Tous les autres attributs, la prédication, le conseil, l'arbitrage, la consécration, le jugement, etc., dépendent en effet uniquement de l'autorité que lui confèrent ses lumières ou sa sagesse, ainsi que de l'ascendant inévitable que lui a conquis l'enseignement d'une doctrine unanimement reconnue comme devant régler l'existence humaine.

Dans sa période spontanée, comme dans sa phase systématique, l'éducation positive enseigne à vivre pour autrui, afin de vivre plus tard par autrui et dans autrui. C'est surtout au nom de ce principe général que le sacerdoce établit pendant l'initiation religieuse, et qu'il doit s'efforcer de faire respecter pendant tout le reste de la vie, qu'il peut

influer sur la conduite publique. Mais il a d'autres moyens encore pour maintenir dans le devoir et réprimer les déviations : c'est d'abord l'admonestation personnelle, secrète, qu'il adresse au transgresseur de la morale positive, puis l'appel à l'opinion publique. Ici, le sacerdoce fait ses représentations au coupable, en présence de sa famille d'abord, et l'engage à modifier sa conduite : c'est l'admonestation domestique. S'il persiste, un blâme public peut lui être infligé; et s'il persévère dans le mal après cette remontrance et cet avertissement solennels, la répression religieuse doit aller jusqu'à prononcer l'excommunication sociale, d'ailleurs temporaire ou perpétuelle, suivant les cas. Du reste, l'approbation du public, l'assentiment de l'opinion, constituent la seule sanction de cette grave intervention du sacerdoce.

L'action matérielle, coercitive, appartient exclusivement au pouvoir temporel qui, par la législation proprement dite, influe sur les actes et punit les délits ou les crimes. L'emprisonnement, l'amende, la confiscation partielle ou totale et la mort juridique, constituent ses moyens d'agir. Mais quoique cette intervention temporelle doive toujours rester nécessaire, il est permis d'espérer que l'action spirituelle, d'après le progrès intellectuel et moral qu'elle s'efforcera sans cesse de réaliser, deviendra de plus en plus puissante pour diminuer les infractions, et que les délits et les crimes décroissant progressivement, la fréquence et la rigueur des châtiments iront aussi en s* atténuant.

Dans un tel régime, le sacerdoce doit donc renoncer, non-seulement à la domination temporelle, mais même à la richesse. Chaque aspirant aux fonctions théoriques prend cet engagement solennel en recevant le sacrement de la destination. Les prêtres de l'Humanité ne possèdent donc et n'héritent point, fût-ce même de leur propre famille : et de plus, il leur est interdit de tirer aucun profit de leurs travaux quelconques, de leurs leçons ou de leurs livres.

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Leur service est entièrement gratuit; c'est pourquoi la classe contemplative doit être nourrie, matériellement soutenue, par la classe active. Ce qui a lieu d'abord au moyen de libres subsides volontairement fournis par les premiers adhérents, et plus tard par l'indemnité pécuniaire régulièrement prélevée sur le trésor public, quand la foi devient unanime. Le sacerdoce ne peut donc posséder en propre, individuellement ou collectivement, ni terres, ni maisons, ni rentes, etc.; devant toujours se borner à conseiller, il ne doit jamais pouvoir commander, même par la seule influence de la richesse, et en dehors de toute action politique.

L'unité indispensable à l'action spirituelle, éternelle et universelle, chargée par conséquent de maintenir la continuité et la solidarité humaines, dépend du groupement hiérarchique de ses organes naturels ou de la constitution propre à la classe sacerdotale. L'ensemble des fonctionnaires théoriques, faisant partie du sacerdoce à des degrés divers, comme aspirants, vicaires, ou prêtres consacrés, est constamment et intimement relié, dirigé, par un organe unique, par un chef suprême, le Grand-Prêtre de l'Humanité, dont le siège éternel est Paris, métropole future de l'Occident régénéré, et qui sera plus tard le centre spirituel de notre Terre. A ce fonctionnaire auguste appartient le gouvernement du clergé positif, et la direction générale du ralliement humain.

Le régime positif se décompose comme le culte, en privé et public, suivant qu'il concerne l'existence individuelle ou sociale. Le régime privé institue les règles de la conduite personnelle et de la vie domestique. La première, au lieu de rester égoïste, comme sous le régime théologique ou métaphysique, doit devenir pleinement altruiste, d'après la règle fondamentale qui prescrit la subordination constante et générale de la personnalité à la sociabilité. Tout en nous appartient à l'Humanité, tout nous vient d'elle : la vie, la fortune, les talents, l'instruction, la tendresse,

l'énergie, etc.; ce que nous lui devons est donc immense, et ce que nous pouvons lui rendre est infiniment petit. Tous ces biens nous sont transmis par les parents d'abord, puis par les maîtres théoriques ou pratiques, enfin par l'intermédiaire continu d'agents divers, dont nous ne connaissons jamais que le plus petit nombre. Il est donc incontestable que chacun de nous ne vit que par autrui ; et, vivre pour autrui devient, pour chacun, dans l'âge qui succède à celui de la préparation, le fondement général de tous les devoirs. Or, d'après l'existence naturelle des penchants bienveillants, d'après la tendance qu'ils ont à s'exercer de plus en plus dans l'état social, enfin d'après la noble satisfaction qui résulte de leur plein essor, cette loi du devoir devient aussi celle du bonheur humain , l'un et l'autre devant résulter de l'exercice continu du dévouement. C'est donc cette règle fondamentale qui fournit le principe de la discipline de nos instincts égoïstes, et qui, sans jamais méconnaître la légitimité de nos besoins réels, systématise la conduite personnelle, en épurant notre moral, sans rendre le corps incapable d'un service social efficace.

Le régime privé règle donc d'abord la vie personnelle, en vue de la vie publique, c'est-à-dire en subordonnant au but social la satisfaction de nos besoins et l'exercice de nos penchants égoïstes. Les plus fondamentaux eux-mêmes, l'instinct nutritif et l'instinct sexuel, sont accessibles à cette indispensable discipline, ce qui fournit en même temps les bases de notre épuration individuelle, et la seule solution à la fois efficace et morale de questions considérées de nos jours comme très-redoutables, l'insuffisance de la production ou l'excès de la population, etc. Si, d'une part, la religion démontrée proclame la nécessité d'assurer à chacun les conditions physiques dont la science biologique reconnaît la nécessité, d'autre part, elle réprouve énergiquement les dilapidations nutritives, les abus privés ou

publics qui dissipent si préjudiciablement les ressources matérielles de la société. De même, au nom d'une morale toujours positive, elle parvient à régler la procréation, en faisant sentir combien une fonction qui a pour seul but légitime d'entretenir l'élément objectif du Grand-Être, doit être subordonnée sous l'aspect physique et surtout moral, à sa destination sociale. Quant à l'instinct destructeur, qui se trouve déjà bien atténué par la réglementation des deux premiers (lesquels exercent sur lui une réaction si puissante) , il est encore directement comprimé, comme étant contraire au but sympathique de toute l'existence. Et si la religion positive peut discipliner ainsi les passions fondamentales de la nature humaine, à plus forte raison parvient-elle à contenir nos autres instincts égoïstes, naturellement moins énergiques, et d'ailleurs beaucoup moins exclusifs, surtout l'orgueil et la vanité.

Quant au régime domestique, il concerne principalement les modifications destinées à régénérer la famille. Premièrement, il établit la constitution altruiste du mariage humain, représenté jusqu'ici comme ayant pour but exclusif d'assurer la satisfaction des appétits sexuels tendant à la reproduction de l'espèce. D'après la grande notion de l'existence naturelle des sentiments bienveillants, la religion positive a pu concevoir la régénération de ce lien fondamental, en le considérant désormais comme étant surtout destiné au perfectionnement mutuel des deux sexes, abstraction faite de toute sensualité. D'après sa supériorité morale la femme améliore l'homme en excitant et développant en lui la tendresse. L'homme, au contraire, d'après la prépondérance incontestable de ses qualités pratiques, principales sources du commandement, lui fournit l'appui matériel dont elle a besoin. Il en est de même de l'esprit, dont les facultés, inversement développées, se prêtent un mutuel appui. De là l'efficacité réciproque de cette intime association, qui permet la plus parfaite amitié et la plus

complète identification, en dehors de toute rivalité. Ce but élevé, finalement assigné au mariage humain par la synthèse positive, en fait une obligation morale universelle, à laquelle le sacerdoce surtout ne saurait se soustraire.

Dans le régime positif, la plénitude du lien conjugal, déjà assurée par l'indissolubilité du mariage civil, se trouve encore renforcée par l'institution religieuse du veuvage éternel dont nous avons déjà fait connaître les principales conditions. Quant à sa constitution, la famille doit ébaucher l'organisation plus complexe de la société. La femme y exerçant comme épouse et comme mère surtout, une influence équivalente à celle que développe le sacerdoce envers l'État doit être, comme lui, affranchie de la vie active, et renoncer à tout commandement réel comme à toute possession matérielle. Cette double condition est indispensable à sa prééminence affective. Toute femme doit donc être affranchie du travail extérieur, afin de mieux accomplir au sanctuaire domestique, sur son époux et sur ses enfants, sa noble mission moralisatrice. Mais une telle constitution matérielle ne peut être assurée que d'après le patronage actif de l'homme qui, désormais, doit nourrir la femme sur le produit de son travail. Il est donc l'élément temporel de la famille : c'est lui qui commande, qui agit à l'extérieur, qui gère et qui possède. Aussi sa liberté civile, son influence matérielle, doivent encore être accrues par la faculté de tester et d'adopter. Cette importante disposition, principalement destinée à faciliter la transmission sociale de la richesse et des grandes fonctions temporelles, a en outre une heureuse réaction morale : elle achève de purifier et de consolider tous les liens domestiques, en les dégageant d'une convoitise qui les altère et les souille si souvent aujourd'hui. Le chef de famille ne doit, matériellement, à ses enfants, que ce qui est nécessaire à leur éducation et à leur installation sociale. L'application de ce principe permettra à l'affection filiale ou fraternelle de se

développer librement, sans aucune arrière-pensée de convoitise ni de concurrence réciproque ; et la suppression des dots, qui résulte du renoncement de la femme à toute possession matérielle, fera cesser le scandale et le danger des mariages intéressés.

C'est sur des familles ainsi régénérées qu'un sacerdoce respecté étendra son influence moralisatrice, en rappelant à tous leurs devoirs réciproques f aux femmes, qui ne doivent attendre que de l'amour leur ascendant normal, la subordination volontaire envers leurs maris ^ aux hommes, la protection matérielle de la famille; aux enfants, la soumission respectueuse et dévouée, enfin l'affection fraternelle.

Envers le régime public, ou la politique proprement dite, la régénération positive consiste surtout à substituer la notion du devoir à celle du droit. Cette modification est même aussi essentielle à son égard que l'est la substitution de la loi à la cause, en ce qui concerne le dogme. Les droits, quels qu'ils soient, individuels ou collectifs, monarchiques ou populaires, théologiques ou métaphysiques, supposent toujours, en effet, une origine surnaturelle, qui peut seule les soustraire à la discussion humaine. Ils ne sauraient donc être conservés dans le régime positif, où des lois naturelles, servant de base à toutes les prescriptions, peuvent toujours être démontrées et surmonter, par conséquent, toute contestation. Les droits, concentrés dans la classe des gouvernants pendant le régime théologique et militaire qui servit à développer les forces sociales, furent très-efficaces pour obtenir une obéissance toujours indispensable : mais, répartis entre les gouvernants et les gouvernés depuis l'époque révolutionnaire, ils sont respectivement devenus aussi rétrogrades qu'anarchiques, et ne tendent plus qu'à perpétuer le désordre social. Le positivisme n'admet donc que des devoirs, de chacun envers tous, suivant la détermination fournie par les lois natu-

relies. Toujours éminemment réelle et sociale, cette doctrine ne peut admettre des droits qui sont toujours essentiellement chimériques et individuels. La souveraineté du peuple, comme le droit divin des rois en fournissent la preuve, puisque ces principes émanent également d'une source théologique pour aboutir de même à l'autocratie personnelle.

Nous naissons chargés d'obligations de toute espèce envers nos prédécesseurs, nos successeurs et nos contemporains; ces obligations sont encore augmentées par tout ce que nous recevons pendant le temps de notre préparation théorique ou pratique : sur quel fondement humain serait donc basé pour nous le droit individuel, qui suppose toujours une efficacité préalable, puisque nous ne pouvons, quelque soit la durée de notre existence, rendre à la société qu'une faible partie de ce que nous en avons reçu ? Tout droit humain serait donc absurde, autant qu'immoral, puisqu'il reposerait sur une appréciation erronée, et qu'il nous pousserait à des prétentions égoïstes -, la politique positive ne saurait s'appuyer sur ce fondement défectueux. Puisque, de par la science, il n'y a plus de droits divins, mais seulement des lois naturelles, cette notion de droit doit être complètement éliminée du domaine politique, comme exclusivement propre au régime provisoire, théologique ou métaphysique. Une telle doctrine est totalement incompatible avec l'état positif de la raison humaine qui n'admet, en politique, que des devoirs correspondant aux fonctions normales de l'existence collective déterminées par la science sociale. Nous avons assez expliqué déjà comment tous ces devoirs se confondent dans la règle générale vivre pour autrui : nous devons rappeler, en outre, le principe social qui prescrit de vivre au grand jour, c'est-à-dire de ne rien entreprendre qui ne soit avouable ; et qui recommande le respect continu de la vérité, le scrupuleux accomplissement des promesses quelconques, sur-

tout de la parole donnée. C'est là le double devoir admirablement introduit par le moyen âge et qui résume toute la morale sociale.

La vie publique comporte une appréciation distincte, suivant que l'on considère son caractère civique ou religieux. Sous le premier aspect, la Patrie est, comme nous l'avons dit, l'intermédiaire sociologique nécessaire entre la Famille et l'Humanité ; mais, pour lui rendre toute son efficacité naturelle, il est indispensable de la ramener à des proportions bien moins considérables que celles des agglomérations excessives résultées des guerres politiques qui succédèrent à la rupture du lien catholique. D'après la notion normale de patrie, qui réduit cette association politique à la cité, entourée du territoire nécessaire à la satisfaction de ses besoins matériels, les républiques futures ne doivent pas excéder ordinairement, en étendue, l'espace occupé par cinq de nos départements actuels, de manière à équivaloir, par exemple, à la Sicile, à la Toscane, à l'Irlande, etc. La vie politique devant être, dans l'avenir, essentiellement industrielle, le travail y remplaçant la conquête et la défense, elle ne saurait se constituer normalement dans des populations plus étendues. Mais dans des États tels que ceux dont nous avons parlé, la vie civique pourra reposer naturellement sur ce double principe habituellement senti et appliqué : dévouement des forts aux faibles^ respect des faibles pour les forts, ou des inférieurs pour les supérieurs, de manière à faire constamment reposer l'harmonie sociale sur les deux penchants altruistes les plus élevés de notre nature, la bonté et la vénération, préalablement développées, ainsi que l'attachement, par la vie de famille. Or, ce grand résultat politique ne peut être obtenu que d'après la division fondamentale, d'ailleurs pleinement justifiée théoriquement, des deux puissances sociales, spirituelle et temporelle. Car on ne peut assurer le dévouement des forts aux faibles que par l'avènement

d'une classe de forts qui ne puissent obtenir d'ascendant social qu'en se dévouant systématiquement aux faibles, d'après la libre vénération que ceux-ci leur consacrent. Tel est le sacerdoce qui, restreint au conseil et dénué de tout commandement, devient l'âme de la vie sociocratique. Son intervention civique est donc principalement destinée à régler les relations entre le prolétariat et le patriciat.

La constitution normale de l'industrie moderne repose en effet sur deux conditions essentielles : la division entre les entrepreneurs et les travailleurs, et la hiérarchie des chefs industriels d'après leurs fonctions, d'où résulte naturellement celle des prolétaires. Cette organisation se trouve complétée par la subordination des campagnes envers les villes. La hiérarchie industrielle s'élève ainsi des agriculteurs aux fabricants, puis de ceux-ci aux commerçants , pour monter enfin aux banquiers , en constituant chaque classe sur la précédente. Ce classement est fondé sur la nature même des opérations respectives, qui, étant de moins en moins directes , exigent successivement des agents plus choisis et moins nombreux, et aussi des conceptions plus générales et plus abstraites, comme une plus vaste responsabilité.

Le patriciat , ou la classe des entrepreneurs , doit être assez concentré pour que chaque membre y administre tout ce qu'il peut convenablement diriger de la fortune publique, afin de réduire autant que possible les frais de gérance, et d'augmenter la responsabilité du fonctionnaire. Cette concentration de la richesse est une condition essentielle de son efficacité , car de grands devoirs nécessitent de grandes forces, et d'ailleurs, le plein développement de l'industrie et la satisfaction des besoins sociaux , exigent autant la concentration des capitaux, que la dispersion des produits. Confiance entière et pleine responsabilité , tel doit donc être le double caractère de la nouvelle organisation politique.

La richesse, ou la possession mobilière et immobilière, y reçoit toujours une appropriation personnelle, mais elle est reconnue comme étant sociale dans sa source, et dans sa destination. La création d'un capital quelconque étant toujours un résultat collectif, auquel l'individu a infiniment moins de part que l'ensemble de ses prédécesseurs et de ses contemporains, jamais sa possession ne peut constituer un droit personnel absolu, ou seulement arbitraire. Tout propriétaire n'est qu'un fonctionnaire public, un détenteur responsable, chargé par l'Humanité de gérer une portion de la richesse commune, et obligé de l'employer de la manière la plus profitable à tous. Libéralement dotés par leurs prédécesseurs, les contemporains doivent transmettre à leurs successeurs, l'héritage des générations passées : tel est le principe réel de la coopération sociale, théorique ou pratique. Comme conséquence d'une telle régénération politique, l'hérédité théocratique émanée du régime des castes, et qui s'est prolongée sous diverses formes jusqu'à nos jours, doit être remplacée par l'hérédité sociocratique. C'està-dire que le patricien doit choisir librement son successeur, et par conséquent son héritier, même en dehors de sa famille, sous sa responsabilité morale, avec le contrôle sacerdotal et populaire, qui ne peut du reste influer qu'indirectement, par représentation , mais jamais par la force. Ce mode de transmission des fonctions temporelles, ainsi que de la richesse qui en constitue la base, est une application du principe plus général qui, dans le régime positif, fait toujours choisir les fonctionnaires inférieurs, par leurs supérieurs immédiats. Nul ne pouvant être convenablement apprécié, jugé, que par son supérieur réel, les inférieurs, dans une fonction quelconque, sont donc généralement incompétents pour choisir leurs chefs, ce qui écarte entièrement, dans l'état normal, le régime électif, démocracratique, ou parlementaire. Ce procédé est, en effet, aussi infidèle qu'immoral, puisqu'il aboutit toujours à l'inconve-

nance des choix, d'après l'incompétence des juges, et à une irresponsabilité déplorable dans une fonction aussi importante.

Le gouvernement temporel proprement dit doit être exercé, dans chaque république sociocratique, par les principaux industriels : c'est-à-dire, d'après la hiérarchie sociale que nous avons indiquée , par les banquiers les plus importants, que la généralité et la difficulté croissantes de leurs relations, commerciales, manufacturières et agricoles, placent au sommet de la série pratique dont les travailleurs forment la base. C'est à eux que, dans les cas de conflit, le sacerdoce, par l'intermédiaire de son organe suprême, devra soumettre les réclamations du prolétariat. « La a classe exceptionnelle, qui contemple habituellement l'a- « venir et le passé, applique alors au présent toutes ses sol- « licitudes, en parlant à ceux qui vivent au nom de ceux « qui vécurent et pour ceux qui vivront (1) . »

Quant au prolétariat, ses travaux quelconques , sous le nouveau régime politique, prennent nécessairement un caractère social, comme services volontairement rendus à l'Humanité. Cette noble destination, qui relève si efficacement chaque action particulière par le sentiment habituel de sa coopération au bien public, ennoblit l'obéissance autant qu'elle consolide le commandement; car tout ordre véritable, émanant du Grand-Être, ne saurait dégrader celui qui l'exécute. Enfin, cette destination du travail humain développe activement le sentiment social dans des fonctions jusqu'alors réduites à de simples préoccupations personnelles. Toutes les professions utiles deviennent libérales; et le prolétaire cesse d'être un esclave émancipé, pour prendre définitivement dans la société le rang de citoyen. Dès lors aussi, le salaire n'est plus regardé comme payant

(1) Catéchisme positivisme, page 303.

la valeur du fonctionnaire, ou comme acquittant le service rendu, mais comme indemnisant seulement le travailleur de la dépense en provisions, matériaux et instruments indispensables à l'accomplissement de sa fonction, à son entretien personnel, ainsi qu'à celui de sa famille. Cette façon nouvelle d'envisager le salaire ne dispense donc aucunement de la gratitude qui revient à tout service réel, ni de l'appréciation spéciale du dévouement et du talent que nécessitent tant d'actes industriels; elle permet, au contraire, de faire pleinement ressortir le mérite de chacun aux yeux de tous, même quand il s'agit des plus humbles travaux, dont quelques-uns exigent trop souvent le risque de la vie. C'est ainsi que devient possible le classement abstrait de tous les hommes, d'après leur valeur intrinsèque, intellectuelle et surtout morale, indépendamment du classement concret résulté de la subordination des professions, et assigné par la situation sociale, ou par la fonction. Ce contraste permanent, librement développé par le sacerdoce, ramènera sans doute les chefs temporels à des appréciations plus judicieuses, et à des dispositions meilleures envers leurs subordonnés, en leur faisant sentir que leur propre élévation peut tenir davantage de leur situation que de leur mérite.

Le sacerdoce fera encore apprécier au prolétariat l'avantage d'une condition où l'absence de responsabilité, et par conséquent de tous les soucis qui s'y rattachent, permet de s'abandonner sans trouble aux douceurs d'une vie de famille désormais convenablement assurée, sous le triple rapport matériel, intellectuel et moral. Les travailleurs reconnaîtront alors que le principal office du patriciat, étant de procurer à tous le paisible essor de la félicité domestique, ils doivent le respecter et le seconder de tous leurs efforts ; et ils ne manqueront point d'éprouver une reconnaissance réelle pour de tels services. Les conflits politiques ou industriels deviendront donc moins fréquents : et pour les cas où

ils seront inévitables, le sacerdoce s'efforcera d'obtenir des chefs et des subordonnés le renoncement formel à tout procédé militaire, ou violent, pour vider de tels débats. Désormais, la lutte doit exclusivement s'engager entre la force concentrée ou dispersée, d'après le retrait des capitaux ou le refus du concours, mais ne jamais consister dans la violence exercée sur les personnes ; un tel moyen ne devant être usité qu'envers les malfaiteurs. C'est dire que l'institution de la grève, qui forme la principale garantie politique du prolétariat, ne saurait disparaître du régime normal de l'industrie, et que le sacerdoce devra en régulariser l'emploi en déconseillant et blâmant celles qui seraient injustes , en fortifiant de son approbation celles qui seraient légitimes. Voilà pour l'organisation de la cité ; quant à la politique universelle, elle offre deux degrés principaux, suivant que l'on considère les populations régénérées , c'est-à-dire positivistes, ou bien les peuples demeurés étrangers à la vraie religion. Dans le premier cas, l'action politique consiste dans l'extension de l'influence sacerdotale , seule universelle, aux diverses républiques sociocratiques temporellement distinctes et indépendantes, dont elle doit maintenir l'union spirituelle, par la communauté de sentiments et d'opinions résultée de l'identité d'éducation. Cette influence devra même s'étendre à l'adoption de certaines dispositions pratiques, telles que l'uniformité de monnaies, de mesures, de langage, etc. , que le sacerdoce pourra seul faire prévaloir universellement , malgré les rivalités locales. L'union des divers États entre eux reposant surtout sur des mœurs uniformes et sur des fêtes communes, sera donc religieuse et nullement politique. Et si quelque gouvernement temporel devenait véritablement oppressif, le sacerdoce, d'après l'influence spirituelle qu'il possède dans chacune des autres républiques, parviendrait toujours, par leur intervention, à ramener les transgresseurs, si ses avis directs demeuraient méconnus.

92 œuvre d'auguste comte.

Envers le second cas, la politique positive consiste dans l'incorporation successive des populations hétérogènes à la religion de l'Humanité. Émanée du centre français, la nouvelle foi s'étendra à peu près simultanément aux quatre autres populations avancées qui, depuis Gharlemagne, constituent, avec la France, la République occidentale, savoir : l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne, avec leurs annexes respectives. "Viendront ensuite les autres populations monothéiques : les Turcs et les Arabes d'abord ; ensuite 'les Russes et les Persans; puis la race jaune, polythéiste ; enfin la race noire , encore fétichique. C'est ce noble prosélytisme extérieur, toujours éclairé, pacifique, bienfaisant et réparateur, qui deviendra la principale occupation collective du sacerdoce positif, quand la régénération occidentale sera assez assurée. Ainsi se trouvera finalement réalisé le vœu de l'unité humaine, par l'extension de la foi démontrable à tous les peuples de la Terre, par la fusion des trois races fondamentales qui offrent chacune un attribut de la sociabilité humaine, respectivement prépondérant, et dont l'association religieuse, en permettant l'exploitation systématique de notre commune demeure , facilitera le perfectionnement définitif de notre constitution cérébrale, en l'amenant à mieux aimer, à mieux penser, et à mieux agir.

(1) Je rappelle, en terminant ce résumé trop imparfait de la doctrine positiviste, qu'il ne peut donner une idée suffisante de cette immense systématisation, ni surtout permettre de la juger. Son principal but est de présenter les motifs théoriques de la glorification que j'ai entreprise dans la seconde partie de cet opuscule, et une telle exposition ne saurait aucunement dispenser de recourir aux œuvres du fondateur.

D'après ce qui précède, il est aisé d'entrevoir quel immense changement la religion positive introduit dans le monde, puisqu'elle y renouvelle, en l'améliorant, l'exercice du sentiment, de la pensée, et de l'action. A l'antique égoïsme des motifs théologiques , elle substitue des mobiles sociaux entièrement désintéressés ; au lieu du régime arbitraire et confus des volontés surnaturelles, elle introduit la précision des lois démontrables dans l'explication de l'ordre universel; enfin, elle susbtitue, dans la politique, le devoir au droit, l'industrie à la guerre, et fonde entre les sentiments, les idées et les actes , une convergence jusqu'alors inespérée, une incomparable harmonie. C'est donc la plus profonde révolution, et la plus universelle, à laquelle ait encore aspiré l'Humanité.

Mais cette complète révolution n'est pas moins accessible que fondamentale, car la religion qui l'institue consacre, en les développant, tous les éléments nécessaires, toutes les fonctions normales du grand organisme : sa base active, le prolétariat et le patriciat ; sa direction théorique, le sacerdoce ; son intime et permanente impulsion morale, la femme. Elle établit l'harmonie générale d'après la combinaison systématique de toutes ces forces indispensables. Elle consolide donc la Famille, la Patrie, l'Église, éléments éternels de l'existence sociale; elle rétablit leurs relations nécessaires sur des bases mieux assurées.

Perfectionnant partout l'ordre universel, surtout humain, la religion finale n'apporte pas moins au progrès : elle développe dans tous les sens la nature de l'homme, et dirige ses meilleurs efforts vers la conquête des trésors spirituels

(le beau, le bien, le vrai), seuls véritablement communs et inépuisables. Affranchissant, au nom de la science et de ]a morale, d'une misère injurieuse, l'immense classe de ceux qui produisent toute richesse, elle ouvre aux travailleurs l'accès de la famille régénérée ; elle étend leur action publique, des plus humbles intérêts de la société, jusqu'à ses préoccupations les plus nobles. Elle donne au gouvernement humain sa véritable force et sa seule dignité, par la moralisation du commandement et de l'obéissance, qui deviennent également un devoir. Enfin, elle assure la liberté, d'après l'ordre, l'indépendance personnelle et le concours social, en séparant à jamais les deux grands pouvoirs théorique et pratique , en étendant l'influence spirituelle , et adoucissant la force matérielle. Surtout elle reconstitue fortement l'Église qu'elle élève à sa plus entière généralité. Et c'est vers ce point, où convergent depuis tant de siècles les plus hautes aspirations de la société, que la religion positive concentre tous ses efforts, pour réaliser le perfectionnement suprême, pour instituer, enfin , l'harmonie recherchée par toutes les préparations antérieures. Conservant du passé ce qu'il eut de beau, de grand, d'organique et de définitif, et n'éliminant de ce saint héritage que ses résultats passagers, ou ses imperfections nécessaires, elle consomme le vœu de l'unité romaine, et de l'universalité catholique! Elle vient donc prendre la direction générale des affaires terrestres, pour modifier systématiquement les diverses situations contemporaines, qu'elle seule comprend et respecte, et pour les amener au terme définitif de toute évolution humaine. A ce noble labeur, à ce concours suprême, elle convie tous ceux qui , enfants de l'Humanité , aspirent à devenir ses serviteurs en consommant ce progrès final , afin que débarrassés des vices, des erreurs et des faiblesses de l'adolescence, nous puissions aborder notre maturité dans des sentiments, des croyances et une activité véritablement dignes de citoyens de la Terre. Alors plus de haine

funeste, plus de préjugés trompeurs, plus d'agitation ou de défaillance vaine, partout la sympathie, la clairvoyance et la fermeté : partout l'homme tendant à l'homme une main fraternelle, pour exploiter la patrie commune; pour féconder, en la bénissant, cette Terre dont dépend l'existence générale ; pour l'améliorer et l'embellir ; pour en faire un séjour de bonheur et de paix, où chacun puisse accomplir dignement sa véritable destinée, qui est de concourir librement à la conservation et au perfectionnement de l'Humanité.

La synthèse positive concilie donc toutes les nécessités de l'ordre et du progrès : expliquant d'une manière naturelle la succession des mutations humaines, elle démontre la légitimité, la fatalité même, d'un régime rationnel et pacifique qui succède, d'après l'effort de la révolution moderne, au régime catholico-féodal ; elle rattache le présent au passé, la république à la monarchie, les progressistes aux conservateurs ; enfin elle rétablit la continuité sociale si longtemps et si dangereusement rompue. Elle vient fermer l'ère des révolutions et inaugurer l'âge béni de la concorde, en rapprochant les personnes, les classes, les partis, les sectes, la races, les tribus, les nations, par une même foi, par un seul amour, le culte de l'Humanité î

Gomment marcher, dans le présent, -vers ce saint avenir, dont la science nous offre aujourd'hui la promesse, et dont elle nous fait entrevoir l'inévitable avènement? Car, bien que la société ne puisse échapper à ses lois, bien que le terme naturel de son évolution ne puisse être évité, il dépend de nos efforts de devancer le moment du triomphe, et d'atteindre plus tôt le but universel. La religion nous fournit encore ici sa tutélaire assistance.

D'abord, elle ne fait dépendre l'avènement de la foi positive et l'installation du régime pacifique, que des efforts spontanés de ses premiers adhérents. C'est l'action purereinent spirituelle qu'ils exerceront sur leurs con tempo-

rains, par l'exemple de leurs mœurs, par l'ascendant de leur parole et de leur conduite, par la prédication et par l'enseignement, en renonçant à toute influence matérielle et coercitive, à tout emploi de la force, c'est cette action, dis-je, que reconnaît seule la nouvelle foi , et que doivent exercer ceux qui la professent. Persuasion, démonstration, dévouement, voilà les moyens, les armes uniques qu'ils puissent et veuillent employer pour entreprendre et consommer la régénération moderne, pour faire prévaloir finalement la religion universelle, pour amener le règne de l'Humanité.

Mais après l'influence systématique résultée de l'enseigne ment religieux , les apôtres positivistes peuvent s'adresser plus directement à l'opinion publique, afin de la faire accéder aux principes de la politique transitoire qui doit conduire à l'installation définitive du régime final. Afin d'ouvrir ultérieurement cette phase préparatoire, dont toutes les bases ont été posées dans le Traité de sociologie (1), leurs efforts actuels doivent amener le public à admettre quelques propositions politiques qu'il faut évidemment faire pénétrer chez tous les esprits actifs , si l'on veut obtenir la seule issue normale de la crise où se trouve engagé l'Occident.

D'abord, les hommes de toutes les opinions et de tous les partis qui veulent sincèrement l'ordre ou le progrès, doivent reconnaître pleinement, aujourd'hui, que la situation est nécessairement transitoire, puisque les conservateurs et les progressistes s'efforcent également d'en sortir, quoique d'une manière différente. Ils doivent reconnaître que cette situation n'est pas le résultat d'un simple accident momentané (la crise de 1789 par exemple), mais

(1) Méditer dans la Politique positive d'Auguste Comte, l'admirable chapitre consacré à la transition moderne (Ch. V, Appréciation systématique du Présent, d'après la combinaison de V Avenir avec le Passé, d'où tableau général de la transition extrême, pages 0G2 à 521).

l'effet d'une immense révolution dans les idées et dans les mœurs, qui dure et se développe depuis cinq siècles environ. Et' que, dès lors , ils ne peuvent espérer de faire cesser, par des mesures immédiates, un état aussi grave, aussi ancien, qui nécessite un changement toujours lent et difficile dans les opinions et dans les habitudes. De plus, comme le retour aux anciennes croyances et aux vieilles institutions, s'il était possible, ne ferait que replacer la société au point où elle n'a pu se maintenir, et dont elle est partie pour tomber dans la révolution, il est évident que la restauration de l'ancien régime ne présente aucun recours assuré contre le désordre actuel, et qu'il faut, pour en sortir, un système entièrement nouveau, vers l'établissement duquel la politique contemporaine doit tendre de plus en plus.

On n'improvise pas une société : et la modification totale des opinions et des mœurs, de laquelle dépend finalement l'institution du régime nouveau, devant être inévitablement lente et graduelle, il s'ensuit que l'on ne peut aucunement décréter ce régime. L'action politique, les mesures gouvernementales immédiates, sont donc ici tout à fait impuissantes, incompatibles, et l'on doit surtout recourir à l'action spirituelle, qui s'exerce sur les idées et les sentiments desquels dépend la conduite humaine. Cette action n'est pas moins exigée encore par l'extension même des populations à régénérer, et par leur état de liberté, qui implique de leur part un assentiment volontaire , inconciliable avec tout commandement politique proprement dit. C'est pourquoi le conseil philosophique convient mieux à une telle opération que les injonctions temporelles ; c'est pourquoi les libres efforts de chacun pour modifier ses opinions et ses dispositions acquièrent à cet égard une importance capitale , car c'est de cette transformation personnelle et spontanée que dépendent l'avènement du nouveau régime, et la terminaison de la révolution. Voilà ce que doivent méditer et

98 OEUYRE D AUGUSTE COMTE.

comprendre tous les hommes qui veulent sortir de la situation présente, les progressistes surtout, puisque seuls ils cherchent activement les conditions de la réorganisation moderne, et que les rétrogrades, restant à l'état passif, gardent exclusivement la défensive.

Ce n'est pas tout encore , et puisqu'une telle situation n'est qu'une transition entre le passé et l'avenir, on doit y respecter sincèrement les forces sociales créées par ce passé (la puissance temporelle surtout, richesse et gouvernement) , et les accepter telles qu'il les a réparties , sans renoncer cependant à les modifier, puisque ce changement essentiel est le but même de la révolution. La rénovation consiste, à cet égard, à faire surgir de l'étude rationnelle des forces développées par l'évolution antérieure, la nature des améliorations qu'elles comportent, au lieu de les bouleverser ou de les détruire, par une intervention jalouse et inconsidérée. Pour devenir véritablement progressiste, il faut donc être organique , il faut abandonner les procédés négatifs pour les mesures constructrices, et, au lieu de renverser toujours, se proposer de conserver en améliorant. Enfin il faut renoncera jouir immédiatement des bienfaits d'une rénovation qui ne saurait être subite, et se contenter, comme l'ont fait nos pères, de travailler pour les descendants.

Voici quelques-unes des mesures générales que de telles dispositions mentales et morales devraient inspirer à l'action politique. Son premier devoir, la plus urgente nécessité de notre temps, c'est de maintenir l'ordre matériel, au milieu du désordre spirituel résulté de l'état révolutionnaire, mais de manière à permettre la rénovation. La divergence des opinions, et l'individualisme des sentiments, augmentant chaque jour, il faut nécessairement contenir le désordre des actes, si l'on veut empêcher la dissolution de l'état social. Un tel résultat dépend certainement aujourd'hui de l'institution générale du gouvernement dictatorial, et du renoncement systématique à toute direction parlementaire.

La dictature n'est autre chose, au fond , que la concentration dans les mêmes mains, du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif : le premier portant de plus en plus sur les intérêts d'ordre matériel et administratif, et de moins en moins sur les choses spirituelles. Que la dictature fasse les lois et les décrets nécessités par la gestion des affaires temporelles; que l'assemblée qui lui est adjointe soit purement administrative, financière, chargée de voter et de contrôler son budget ; qu'elle soit choisie par le suffrage universel, pour éviter les intrigues de la richesse et de la capacité ; mais que jamais un parlement omnipotent et irresponsable, accaparant toutes les hautes fonctions sociales et tous les pouvoirs, confondant le spirituel et le temporel, n'émette arbitrairement des lois sur la religion, la morale, la philosophie, la science, la politique et l'industrie! Des praticiens appelés à légiférer en matière spirituelle, et des théoriciens pourvus d'une autorité politique pour imposer leurs idées au lieu de les exposer, sont deux choses aussi contradictoires au point de vue de la raison, que menaçantes envers l'ordre et la liberté. La séparation de la théorie et de la pratique, l'attribution à des organes respectifs et indépendants de l'influence spirituelle et de l'autorité temporelle, enfin la concentration de l'action politique au sein d'une dictature exclusivement pratique, telles sont aujourd'hui les seules garanties de l'ordre et du progrès, de la conservation et de la liberté, le seul moyen d'éviter l'arbitraire et la confusion politiques, la lutte et les excès des partis , V inquisition et la terreur, qui sont aussi bien le dernier mot de la rétrogradation que de l'anarchie !

En fait, la dictature, sous une forme quelconque, gouverne l'Occident depuis le commencement de l'ère révolutionnaire, c'est-à-dire depuis la fin du xur3 siècle, où commença la décomposition manifeste du régime catholico-féodal. L'anarchie croissante des opinions exigeait qu'il en fût ainsi 5 et, en présentant systématiquement ce mode

gouvernemental comme la base nécessaire de la politique contemporaine, le positivisme ne fait que régulariser un état de choses qui existe depuis longtemps. Voici, d'une manière très -générale, quels sont les principes de cette importante systématisation.

Rappelons avant tout que la dictature est indispensable au maintien de l'ordre social, tant qu'il y a divergence dans les esprits, puisqu'en l'absence de principes fixes pour la conduite privée et publique, des agents multiples étant nécessairement divisés, ne peuvent exercer une action coordonnée. Mais elle assure encore son établissement final à un point de vue bien plus important : en subordonnant au pouvoir politique les légistes et les métaphysiciens, la dictature tend à éliminer les classes transitoires, les forces sociales descendantes, qui doivent nécessairement disparaître; et elle favorise l'avènement des forces ascendantes ou des classes normales, non-seulement en secondant le mouvement industriel et positif qui leur est propre, mais aussi en les préservant de la déviation parlementaire, où les praticiens ne manquent jamais de devenir les subordonnés des théoriciens subalternes, professeurs et avocats. Résultat funeste, surtout au moment où les dépositaires de la fortune publique doivent devenir les véritables chefs temporels de la société, afin de diriger convenablement la grande lutte de l'homme contre le monde extérieur, qui est le but final de la politique humaine. Du reste, sous le régime parlementaire , la dégradation n'est pas moins à craindre pour les prolétaires que pour les chefs industriels, et le parlementarisme démocratique n'est pas moins dangereux, à cet égard, que le parlementarisme bourgeois, puisque l'intrigue (comme on l'a vu dans beaucoup de cas) se substitue aussi bien aux principes, dans la conduite politique du peuple , que dans celle de la bourgeoisie. Tout espoir de rénovation serait donc perdu, si le parlementarisme généralisé arrivait à altérer profondément le proléta-

riat. puisque ce régime n'est autre chose que l'insurrection permanente, que l'émeute systématique des classes transitoires contre l'avènement de l'état normal.

Nécessaire au maintien de l'ordre, la dictature n'est pas moins indispensable au développement du progrès, qui en est l'extension systématique. Voici les principales modifications qu'exige cette institution pour qu'elle arrive à améliorer en conservant. D'une manière générale, l'action dictatoriale doit renoncer à la direction spirituelle , et favoriser la décentralisation administrative.

Sous le premier point de vue, celui de l'abstention spirituelle, la dictature moderne doit donc abandonner toute prétention théocratique, pour prendre ouvertement le caractère sociocratique. C'est-à-dire qu'un tel gouvernement doit s'appuyer, pour agir et durer, non plus sur le droit divin et absolu que dut nécessairement invoquer la direction royale au sortir du moyen âge, et d'après l'influence de la consécration tbéologique, mais sur l'approbation et le respect des gouvernés, sur la conformité de sa politique avec les besoins et les tendances de la situation sociale, en un mot, sur son utilité, qui est désormais la seule base de toute vraie légitimité. La division réelle , la séparation totale des deux pouvoirs sociaux théorique et pratique, spirituel et temporel, suffiront pour assurer cette transformation. Et leur indépendance se trouvera assez établie , quand la dictature se sera reconnue elle-même comaie uniquement chargée de maintenir l'ordre matériel , et qu'elle ne s'attribuera plus que le gouvernement politique proprement dit ; quand elle aura institué la pleine et entière liberté d'exposition et de discussion qui est indispensable à la propagation et à l' avènement de la nouvelle doctrine générale qui peut seule terminer la révolution. Outre l'abolition de toutes les mesures restrictives actuellement infligées à la liberté spirituelle, sa complète et indispensable restauration ne peut donc être effectuée que par la suppression des budgets

iO-2 cepvre d'auguste comte,

théoriques (celui des cultes, et surtout celui de l'Université) qui constituent un monopole oppressif en faveur des croyances subventionnées. Tout en respectant scrupuleusement les opinions correspondantes, l'État doit cesser de les salarier. Dans l'exercice de ses attributions politiques et administratives, il ne doit manifester aucune prédilection théorique officielle; comme la loi , et pour lui appliquer l'heureuse formule d'un légiste contemporain, le gouvernement doit être athée, c'est-à-dire qu'il ne doit régler sa conduite politique d'après aucune foi religieuse spéciale, quelles que soient d'ailleurs les croyances personnelles de ses agents. Avec la liberté de conscience, il ne peut y avoir de religion d'État (I).

D'après la suppression des budgets respectifs, le culte et l'enseignement deviendront libres, ce qui sera pour tous deux, mais surtout pour le catholicisme, la condition essentielle de sa transformation finale, ou d'une digne extinction. Le gouvernement tout en ne conservant à cet égard qu'une surveillance administrative et relative aux intérêts d'ordre public , doit cependant retenir dans ses attributions Y enseignement primaire qu'il cherchera à développer. Car cette instruction n'est que la vulgarisation gratuite des notions que tout homme doit aujourd'hui posséder, indépendamment de ses opinions quelconques. Par le même motif, il conservera la direction de quelques Écoles spéciales, égale-

I] Je ne fais ici qu'énoncer ie principe, sans donner aucun développement, renvoyant ie lecteur, à cet égard . aux ouvrages d'Auguste Comte. Je dois rappeler seulement que; quant à ia liberté delà presse, le pouvoir temporel doit toujours se prémunir lui-même, et sauvegarder les personnes contre les attaques des bravi littéraires: et que, quant à la suppression des budgets spirituels, tous les ménagements convenables lui sont recommandés pour sauvegarder les intérêts des fonctionnaires engagés dans les carrières correspondantes.

On trouvera aussi quelques développements relatifs à ce sujet dans la seconde partie de cette notice, c. IX.

ment indépendantes de toute croyance politique ou religieuse, comme les écoles vétérinaires, etc. Hors cela, l'État laisse tout surgir et ne protège rien. Tel est le seul moyen d'instituer réellement la liberté spirituelle (liberté de conscience, liberté religieuse, liberté philosophique, liberté d'enseignement), sans aucun danger pour l'ordre matériel.

D'autre part, étant pourvue de la centralisation politique (réunion des pou voirs législatif et exécutif) , la dictature moderne peut effectuer la décentralisation administrative, afin d'éliminer autant que possible une bureaucratie onéreuse, oppressive, et pour rétablir dans chaque localité, un centre d'activité civique. Surtout, elle doit devenir irrévocablement pacifique, et proclamer le grand fait social de la substitution de l'activité industrielle à l'agitation militaire, du travail à la guerre, et de la solidarité de tous les peuples qui, en tant que membres d'une même famille, et parties d'un seul organisme , ne sauraient rester en opposition réciproque. La dictature devra donc tendre immédiatement à restreindre l'armée dans les limites qu'exige le maintien de l'ordre intérieur, c'est-à-dire à la supprimer en principe, et à la transformer, de fait, en une gendarmerie toujours trop faible pour consommer une oppression générale, mais assez forte pour prémunir le gouvernement contre les émeutes partielles. Telle est la condition expresse d'après laquelle chaque dictature occidentale obtiendra, à l'intérieur, Tassentiment des peuples, et à l'extérieur, la confiance et le respect des gouvernements et des nations.

La politique de l'Occident envers le reste de la Terre, doit être basée sur le même principe , et consister dans l'exclusion de toute oppression, surtout militaire, à l'égard des populations moins avancées. En attendant un prosélytisme direct, toujours éclairé et bienveillant, elle doit donc réduire ses relations étrangères à de simples rapports commerciaux ; et substituer au mépris systématique qu'elle témoigne si injustement aujourd'hui envers les membres at-

tardés de la grande famille humaine, l'appréciation relative et sympathique que nécessite et que mérite leur situation.

En résumé : maintenir énergiquement l'ordre matériel, seconder sagement le mouvement industriel, et faire respecter scrupuleusement la liberté spirituelle, telle est, suivant la foi positive, la tendance qui convient actuellement à la politique occidentale , surtout française , pour entrer dans la voie de la régénération finale. On peut penser que de telles mesures seront convenablement appréciées par les gouvernants : mais comment le public les accueillera-t-il ? Sans aucun doute elles finiront par acquérir la sympathie des masses passives de toutes les opinions, et l'adhésion de l'élite du prolétariat : mais elles provoqueront plus sûrement encore , ainsi que l'a fait déjà la doctrine générale dont elles émanent, l'aversion des meneurs de tous les anciens partis, surtout des parlementaires.

Les vrais révolutionnaires, ceux qui veulent reconstruire la société en dehors du théologisme et de la guerre, trouveront dans le positivisme trop de points de contact avec leurs propres aspirations, pour s'en laisser toujours écarter par les sophismes dont on les abuse aujourd'hui. Ils ne sauraient méconnaître plus longtemps les affinités d'une doctrine qui écarte radicalement l'ancien régime, pour lui substituer un système entièrement conforme aux besoins de la société moderne. La politique positive reprend en effet le mouvement humain où l'avait laissé la Convention, pour le diriger vers son aboutissant normal; et l'on peut espérer qu'elle sera finalement appréciée de tous les véritables progressistes.

Malgré la déviation anarchique qu'a fait subir aux travailleurs le parlementarisme démocratique, ils peuvent encore être ramenés au véritable esprit de la révolution : car la masse prolétaire est politiquement indifférente, et désire avant tout la réorganisation sociale. Elle tend partout, sous le rapport des institutions, vers l'état l'état pacifique ou in-

dustriel , et, à l'égard des opinions, vers l'état rationnel ou scientifique. Quant à l'élite, qui constitue le prolétariat actif, elle est surtout communiste : dominée par le sentiment social, elle sacrifie trop l'indépendance personnelle au concours public; elle professe donc le meilleur socialisme, mais elle peut être aussi ramenée, puisque , grâce à l'élévation et à la sincérité du sentiment, l'esprit peut y rectifier une aberration purement intellectuelle, et s'élever enfin, au positivisme, qui subordonne la personnalité à la sociabilité, sans sacrifier l'indépendance au concours. 11 est donc permis d'espérer que le prolétariat , qui constitue aujourd'hui, comme classe, la plus solide et presque la seule espérance de la régénération moderne, pourra satisfaire bientôt à ses conditions essentielles : qu'il renoncera, sous l'influence religieuse de la prédication positiviste, aux grossiers appâts de l'industrialisme, qu'il comprendra l'importance des efforts individuels pour le perfectionnement intellectuel et moral, et qu'il délaissera dès lors l'insurrection et le déclassement comme procédés usuels pour améliorer sa situation.

Pour les conservateurs sincères, c'est-à-dire les riches auxquels il est resté quelque sentiment social, fatigués d'oscillations perpétuelles entre la rétrogradation et l'anarchie, ils finiront sans doute aussi par accorder leurs sympathies et leur confiance à la seule doctrine qui peut et veut, aujourd'hui , concilier à la fois les intérêts de l'ordre et les exigences du progrès. Ils sentiront que la nature rétrograde des principes épuisés qu'ils emploient encore pour guider leur action publique, doit les rendre essentiellement impropres à diriger la politique réelle dans un milieu social dont l'anarchie est primitivement due à l'impuissance de ces croyances elles-mêmes. «Tous reconnaissent aujourd'hui « que notre activité pratique doit cesser de se consumer « en hostilités mutuelles pour développer paisiblement notre « commune exploitation de la planète humaine. Mais nous « pouvons encore moins persister dans cet état d'enfance

« intellectuelle et morale où notre conduite ne repose que « sur des motifs absurdes et dégradants. Sans répéter « jamais le dix-huitième siècle, le dix-neuvième doit tou- « jours le continuer, en réalisant enfin le noble vœu d'une « religion démontrée dirigeant une activité pacifique (1) . » Enfin, le catholicisme ne pourra s'empêcher d'apprécier le positivisme, quand il aura reconnu combien cette doctrine honore et comprend ce qu'il fut autrefois et qu'elle regarde aussi le perfectionnement moral, la culture du cœur, comme le soin le plus important de la vie, comme l'intérêt vraiment prépondérant de l'état social. C'est par là que la religion positive doit espérer d'influer progressivement sur la masse féminine, seule vraiment religieuse, et sans l'assentiment de laquelle la révolution occidentale ne saurait être terminée. Une fois rapprochées du positivisme, les femmes ne tarderont point à l'apprécier, car elles ne sont pas rétrogrades par nature , et ne repoussent l'état révolutionnaire, l'anarchie, que par nécessité, à cause de ses inconvénients moraux, et par suite de leur supériorité affective. Préférant l'état religieux, elles inclineront donc vers la synthèse qui réalise le mieux l'unité humaine, vers la religion la plus parfaite. Quand elles auront assez compris sa supériorité intellectuelle et morale , elles ne pourront adhérer bien longtemps au dogme imparfait et provisoire « qui pro- « clame les inclinations bienveillantes comme étrangères à « notre nature, qui méconnaît la dignité du travail jusqu'à « le faire dériver d'une malédiction divine, et qui érige la « femme en source de tout mal (2). » Nul doute qu'elles n'embrassent alors avec ardeur une foi qui obtient le ralliement humain d'après des motifs plus élevés et des croyances plus fortes, pleinement compatibles avec les aspirations modernes.

(1) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, préface, pages IX et X,

(2) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, préface, page XIV.

« Afin de mieux incorporer les femmes à la révolution « occidentale, il faut concevoir sa dernière phase comme (( devant leur offrir un profond intérêt spécial, directement « relatif à leur propre destinée. »

« Les quatre grandes classes qui composent le fond de « la société moderne durent subir successivement l'ébranle- « ment radical qu'exigeait d'abord sa régénération finale. « Il commença, dans le dernier siècle, par l'élément intel- « lectuel, instituant enfin une insurrection décisive contre « l'ensemble du régime théologique et militaire. L'explosion « temporelle qui devait s'ensuivre surgit bientôt d'une « bourgeoisie qui , depuis longtemps , aspirait de plus en « plus à remplacer la noblesse. Mais la résistance européenne « de celle-ci ne put être surmontée qu'en appelant les prolé- « taires français au secours de leurs nouveaux chefs tem- « porels. Introduit ainsi dans la grande lutte politique , le « prolétariat occidental éleva d'irrésistibles prétentions sur « sa juste incorporation à l'ordre moderne, quand la paix « lui permit une suffisante manifestation de ses propres « vœux. Toutefois, cet enchaînement révolutionnaire n'em- « brasse point encore l'élément le plus fondamental du vrai « régime humain. La révolution féminine doit maintenant « compléter la révolution prolétaire, comme celle-ci con- « solida la révolution bourgeoise, émanée d'abord de la ré- « volution philosophique.

« C'est seulement alors que Y ébranlement moderne aura « vraiment préparé toutes les bases essentielles de la régé- « nération finale. Tant qu'il ne s'étend point jusqu'aux « femmes, il ne peut aboutir qu'à prolonger nos déplorait blés oscillations entre la rétrogradation et l'anarchie. « Mais ce complément décisif résulte de l'ensemble des « phases antérieures plus naturellement qu'aucune d'elles « n'émana de la précédente. Il se lie surtout à la révolution « populaire, d'après l'évidente solidarité qui subordonne « l'incorporation sociale du prolétariat au digne affranchis-

« ment de la femme envers tout travail extérieur. Sans « cette universelle émancipation, complément nécessaire « de l'abolition du servage, la famille prolétaire ne saurait « être vraiment constituée, puisque l'existence féminine y « reste habituellement abandonnée à une horrible alter- « native entre la misère et la prostitution.

« Le meilleur résumé pratique de tout le programme mo- « derne consistera bientôt dans ce principe incontestable : « L'homme doit nourrir la femme, afin qu'elle puisse remet plir convenablement sa sainte destination sociale. Ce « catéchisme fera, j'espère, apprécier l'intime connexité a d'une telle condition avec l'ensemble de la grande rénova- « tion, non-seulement morale, mais aussi mentale et même « matérielle. Sous la sainte réaction de la révolution fémi- « nine, la révolution prolétaire se purgera spontanément « des dispositions subversives qui la neutralisent jusqu'ici. « Tendant partout à faire justement prévaloir l'influence a morale, le sexe affectif réprouve spécialement les bruta- « lités collectives : il supporte encore moins le joug du « nombre que celui de la richesse. Mais sa secrète impul- « sion sociale produira bientôt des modifications aussi prête cieuses, quoique plus indirectes, envers les deux autres « faces de la révolution occidentale. Elle y secondera l'a- « vénement politique du patriciat industriel et du sacer- « doce positif, en les disposant à se dégager irrévocablea ment des classes hétérogènes et éphémères qui dirigèrent « la transition négative. Ainsi complétée et purifiée, la ré- (( volution occidentale tendra fermement et systématique- « ment vers sa paisible terminaison , sous la direction gé- « nérale des vrais serviteurs de l'Humanité (1). »

(1 ) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, préface, pages XXXIV à XXXIX. —Plusieurs des considérations présentées dans ce chapitre ont été, en outre, empruntées au Cours philosophique sur l'histoire générale de l'Humanité , professé en 1860 par M. Pierre Laffitte (Discours de clôture).

C'est d'après cet ensemble d'influences que, malgré leur faiblesse et leur obscurité actuelles, malgré les antipathies du siècle et malgré son indifférence, les positivistes peuvent espérer de mener à fin la grande œuvre de la régénération moderne. Ils vaincront par leur doctrine, qui seule aujourd'hui, parmi toutes les croyances humaines, présente la consistance et l'unité; qui seule possède une véritable puissance, une autorité, puisqu'elle démontre ce qu'elle enseigne, et que sa tradition vénérable remonte sans interruption des derniers résultats du génie positif et de la sociabilité humaine au premier essor de leurs manifestations initiales ; ils vaincront par le dévouement, qui sait lever tous les obstacles ! Animés par l'amour de l'Humanité, armés par la puissance de sa foi, trempés aux sources fortifiantes du courage et de la fermeté civiques, ils feront prévaloir la vraie religion sur l'irréligion contemporaine, pour le salut du présent et le bonheur de la postérité.

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