UNION GENERALE
a DES CAPACITÉS INDUSTRIELLES ET SCIENTIFIQUES.
« (L'objet de cette union est l'établissement du régime industriel.)
— « Les industriels et les publicistes forment deux comités séparés. « Le comité des industriels administre les fonds de la société. « Les travaux que les publicistes désirent publier sont soumis à l'examen « de ce comité, et ne peuvent point être imprimés sans son consentement. »
« Le comité des publicistes fera un premier examen des travaux scienti- « fiques qui auront pour objet rétablissement du système industriel.
« Ce comité jugera ces travaux en première instance, c'est-à-dire il les re- « jettera, ou bien ii les présentera au comité des industriels pour en obtenir « la permission et les moyens de les faire imprimer.
« Tous les savants, artistes et littérateurs de France et des pays étrangers
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On sait par quel sophisme ils essayèrent d'incorporer le positivisme au saint-simonisme, malgré son incompatibilité radicale, et comment ils accommodèrent le régime des lois naturelles avec celui des volontés arbitraires. Ayant décrété l'identité de Yidée-loi et de Vidée-Dieu, ils purent attribuer à l'auteur du Nouveau christianisme la découverte des lois sociologiques, et consommèrent cette spoliation en repoussant leur véritable inventeur comme plagiaire et comme hérésiarque (1829).
Mais les contemporains ne se sont point mépris à cet égard, et ce n'est pas à Saint-Simon qu'ils rapportèrent les encouragements ou les attaques que suscita la première ébauche de cette grande rénovation. Les opuscules d'Auguste Comte causèrent une sensation profonde dans le monde intellectuel, à une époque où la réorganisation spirituelle était encore à l'ordre du jour et préoccupait tous les bons esprits. Son début social lui attira donc des approbations aussi remarquables que diverses, parmi lesquelles nous devons mentionner surtout celles du grand Garnot et du ministre de Villèle. C'était bien encore à Auguste Comte, et non point à son prétendu maître, que s'adressait l'appréciation
« seront invités par la société à lui communiquer ceux de leurs travaux qui « auront pour objet V établissement du système industriel.
« Etc {Catéchisme des industriels, 2e cahier, 1824.)
Il résulte de là que Saint-Simon n'a jamais compris ni admis la division de la théorie et de la pratique, la séparation des pouvoirs spirituel et temporel , qui est la base essentielle de la réorganisation moderne ; que de plus il reconnaissait lui-même n'avoir point construit la nouvelle doctrine générale ni le système politique correspondant, puisqu'il conviait à cette œuvre les savants et les artistes européens; qu'enfin il méconnaissait totalement la nature et les conditions d'une telle opération, puisqu'il la considérait comme devant résulter d'efforts multiples, de discussions académiques, de votes par assis et lever, etc., tandis qu'une synthèse ne peut jamais être effectuée que par une seule tête, pour passer ensuite dans toutes les autres, si elle est admissible.
Que signifient donc les efforts des disciples actuels de Saint-Simon pour le représenter comme ayant construit le système philosophique et politique de l'avenir?
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que M. de Lamennais produisit dans le Mémorial catholique, en février 1826, sur la restauration positive du pouvoir spirituel ; c'était bien à sa philosophie, et non pas au Nouveau Christianisme, que Benjamin Constant lançait l'anathème du libéralisme, et que la plupart des écrivains émancipés de ce temps prétendaient se rattacher; c'est à elle, enfin , que Saint-Simon dut les sympathies et la protection d'un homme véritablement élevé, M. Ternaux, que la fortune n'avait point détourné des devoirs civiques et des préoccupations sociales. Eh bien ! il faisait une telle différence entre l'industrialisme et le positivisme, entre Auguste Comte et Saint-Simon, qu'il en vint, en 1824, à refuser à ce dernier son assistance pécuniaire pour toute autre destination que l'élaboration de la Politique positive. C'est ce qui détermina, dit-on, la tentative de suicide du 9 mars 1823; mais c'est ce qui amena certainement la réimpression de l'opuscule fondamental d'Auguste Comte dans le Catéchisme des industriels, réimpression qui autrement resterait inexplicable , d'après la divergence de cet écrit avec les autres parties du recueil.
Après sa rupture avec l'auteur du Nouveau christianisme, Auguste Comte eut encore des relations avec M. Ternaux , et en reçut plusieurs fois des bienfaits. Sa reconnaissance en demeura si vive qu'il devait, après bien des années, consacrer cette noble assistance en dédiant au grand industriel français le dernier volume de sa Synthèse subjective relatif à la systématisation finale de l'action collective de l'homme sur le monde extérieur ou à l'industrie positive. Outre cette protection directe, il reçut encore à cette époque des marques très-explicites de sympathie, sinon d'ahésion, envers l'esprit général de sa philosophie. Sans parler des démarches de J. B. Say et d'autres publicistes éminents, nous rappellerons qu'au moment où il fut question de créer une inspection du commerce et de l'industrie (1827), une pétition chaleureusement apostillée
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par MM. Poinsot, J. B. Say, Charles Dupiii , Ternaux, Guizot, etc., demandait cette fonction pour Auguste Comte, dont les signataires attestaient également le mérite théorique et pratique.
Au reste, les hommes qui n'hésitèrent point, malgré l'évidence, à contester à Auguste Comte la découverte des lois sociales et l' originalité de sa fondation philosophique, ne devaient pas respecter davantage sa réputation privée. Ils le représentent donc habituellement comme ayant aggravé son larcin théorique par la plus noire ingratitude envers celui qu'ils désignent comme son maître et comme son bienfaiteur. Un intraitable orgueil, qui, selon eux, aurait porté le jeune philosophe à ne reconnaître ni supérieur ni égal, une sécheresse de cœur qui lui interdisait toute affection privée ou publique, seraient les motifs réels de cette double trahison. C'est du moins ce qui ressort des dires mis en circulation par l'école saint-simonienne, et qui sont acceptés et propagés par le journalisme ; c'est ce qui résulte surtout d'une réponse faite à Auguste Comte par M. Michel Chevalier, dans le Globe du 13 janvier 1832. Or la fascination qu'exerça Saint-Simon sur son jeune secrétaire résulta certainement plutôt de ses dispositions naturelles à l'enthousiasme et à la vénération que de la supériorité réelle du maître et de son ascendant théorique, puisqu'elle aboutit seulement à lui faire attribuer à ce littérateur les conceptions initiales qui surgissaient en lui sans qu'il en fût rien en réalité, et sans qu'il se laissât même aucunement dévier par ses tendances irrationnelles. Les sentiments trop généreux et trop aveugles qui portèrent Auguste Comte à considérer et proclamer Saint-Simon comme son maître; la dignité de sa rupture avec lui ; la délicate réserve qu'il garda à cet égard jusqu'au moment où le positivisme fut compromis par les prétentions des saint-simoniens et sa moralité intéressée par leurs diffamations ; la qualification de maître qu'il refusa, à son tour, de la part d'un des
premiers disciples de la philosophie positive pour ne garder que le titre d'ami; la vivacité et la délicatesse d'affection dont témoignent indubitablement, à cette époque, quelquesunes de ses relations privées : tout cet ensemble de faits concorde peu, déjà, avec l'orgueil et la sécheresse que lui attribuent ses ennemis. Mais le sentiment social qui respire dans tous ses écrits, et surtout le profond amour qui vint transformer sa seconde vie, opposent un démenti formel à ces accusations : aucun écrivain, aucun savant, aucun philosophe ne proclama jamais avec autant de générosité, d'admiration et de respect les résultats obtenus par ses devanciers; et s'il repoussa la filiation saint-simonienne, ce ne fut que pour se rattacher, par Gondorcet, à sa véritable tradition, à ses précurseurs réels. Tout prouve donc qu'Auguste Comte était aussi richement doué par le cœur que par l'esprit ; et ses ennemis se sont étrangement abusés en attribuant à un défaut de tendresse l'inflexibilité résultée de l'énergie de son caractère et des nécessités de sa mission.
Ajoutons enfin, et ceci est capital, qu'il ne reçut pas davantage de Saint-Simon, matériellement qu'intellectuellement ou moralement. Il ne lui dut point sa subsistance, même temporaire ; et tout fait penser que , sous ce rapport, il perdit encore à un tel contact. Il est vrai qu'il fut introduit chez ce personnage à titre de secrétaire et aux appointements de trois cents francs par mois : mais il ne reçut jamais que le premier trimestre de ce traitement, et fut indemnisé du surplus par des promesses et des fins de nonrecevoir, comme il arrive trop souvent en pareil cas. Gela n'empêchait point son patron de tirer parti de ses écrits pécuniairement aussi bien que littérairement ; et les subsides qui lui étaient accordés par M. Ternaux, et qu'il s'appropriait directement, étant destinés, en majeure partie, à la publication de la Politique positive, il s'ensuit qu'en définitive Saint-Simon bénilicia autant sur Auguste Comte au
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temporel qu'au spirituel. C'est donc à bon droit, et sans la moindre ingratitude, que celui-ci se sépara en 1824, lorsqu'il se fut aperçu de la nullité philosophique et morale du personnage, et qu'il eut enfin reconnu la double exploitation dont il était victime (1) .
Enfin la lettre suivante, écrite le 13 janvier 1832 par l'auteur du Système de philosophie positive au directeur du Globe, M. Michel Chevalier, témoigne qu'il ne figura jamais parmi les membres de l'école saint-simonienne, et indique nettement la nature des relations qu'il eut avec eux. C'est pourquoi nous la reproduisons ici :
« Monsieur,
« Il est tellement désagréable de prendre la plume pour a entretenir le public de considérations personnelles, au « lieu de l'occuper d'idées seules susceptibles de l'inté- « resser, que j'ai d'abord hésité à réclamer contre l'ar- « ticle qui me concerne dans le Globe du mardi 3 jan- « vier 1832. Cependant, après une telle provocation, je « crois devoir surmonter cette juste répugnance, et je ne « puis me dispenser de relever les expressions fort incon- « venantes que vous avez employées à mon égard, sans en « avoir probablement senti toute la portée, quand vous « avez parlé de ma prétendue séparation de la société saint- « simonienne.
a Comme vous étiez, je crois, encore occupé de faire vos o études à l'époque des événements auxquels votre article « se rapporte , il n'est pas étonnant, monsieur, que vous « n'en ayez point une connaissance exacte. Si vous vous « en étiez informé avec plus de soin, vous auriez été con-
(1) Il est indispensable de rechercher dans le troisième volume de la Politique positive, pages xv et suivantes de la préface, comment le fondateur du positivisme a résumé lui-même ces regrettables relations.
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« vaincu que je n'ai jamais fait partie, sous aucun rapport, « de l'association saint-simonienne, et vous vous seriez sans « doute dispensé d'expliquer pourquoi je m'en serais séparé.
« J'ai eu, monsieur, pendant plusieurs années, avec « M. de Saint-Simon une liaison très-intime, fort antérieure « à celles qu'ont pu avoir avec lui aucun des chefs de votre « société. Mais cette relation avait entièrement cessé envi- « ron deux ans avant la mort de ce philosophe, et par con- « séquent à une époque où il n'était pas encore question « le moins du monde de saint-simoniens. Je dois d'ailleurs « vous faire observer que M. de Saint-Simon n'avait point « encore adopté alors la couleur théologique, et que notre « rupture doit même être attribuée en partie à ce que je (f commençais à apercevoir en lui une tendance religieuse « profondément incompatible avec la direction philosophi- « que qui m'est propre.
« Depuis la mort de M. de Saint-Simon, j'ai inséré « dans le Producteur, pendant les deux derniers mois « de 1825 et les trois premiers mois de 1826, six articles « destinés à faciliter au public l'intelligence de mes idées « fondamentales sur la refonte des théories sociales. Mais « ma coopération à ce journal, à la fondation duquel j'a- « vais été absolument étranger, fut purement accidentelle. « J'ai consenti à publier par cette voie quelques articles « portant ma signature, comme j'eusse pu le faire par la a Revue encyclopédique, ou dans tout autre recueil dont la « direction politique n'eût pas été radicalement opposée à « la mienne. J'ai d'ailleurs cessé toute insertion aussitôt que « je me suis aperçu que les éditeurs de ce journal tournaient « aux idées religieuses, dont il n'avait d'abord été nullement « question. Du reste, même pendant le court intervalle de « cette sorte de coopération , je n'ai jamais assisté une seule « fois aux réunions régulières ou irrégulières des rédac- « teurs de ce recueil, qui me sont presque tous absolument « inconnus. Mes rapports avec le Producteur étaient donc
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purement littéraires; et je les avais, dès l'origine, tellement simplifiés, même sous ce point de vue, que je me suis toujours borné à adresser mes articles au rédacteur général (M. Cerclet), qui eût pu refuser de les publier, mais que je n'avais nullement autorisé à y introduire la moindre modification, et qui de fait les a tous textuellement insérés. D'après ces renseignements , vous serez sans cloute disposé, monsieur, à préjuger dès à présent la légèreté de la singulière explication que vous avez donnée de faits qui n'ont jamais existé. Quoique plus jeune que les chefs de votre secte, mes travaux et mes écrits ont été très-antérieurs aux leurs. La première émission du commencement de mon Système de politique positive, dont mes articles du Producteur ne sont que le développement partiel, date cle 1822 (j'avais alors vingt-quatre ans) ; un second degré de publicité a été donné à cet ouvrage au commencement de 1824, près de deux ans avant l'apparition du Producteur. Comme je n'ai jamais varié le moins du monde de la direction philosophique que j'avais dès lors nettement caractérisée, et dont la publica- « tion de mon Cours de philosophie positive, commencée en 1830, n'est qu'une plus ample et plus générale manifestation, il serait difficile de concevoir que j'eusse jamais pu rien devoir aux travaux despères saint-simoniens, qui affectent peu d'ailleurs, ce me semble, une telle prétention. Il est au contraire très-certain que l'influence de ma parole ou de mes écrits a contribué dans l'origine à l'éducation philosophique et politique de vos chefs actuels; ce dont je suis, du reste, fort loin de me plaindre, en regrettant seulement qu'ils n'en aient pas mieux profité. Mais quoi qu'il en soit, monsieur, j'ai lieu de in'étonner d'avoir été confondu dans votre exposé avec les personnes qui, ayant commencé leur carrière philosophique au sein de votre société et sous les inspirations de ses chefs, ont cru devoir plus tard s'en séparer ; ce
« que je regarde d'ailleurs comme une grande preuve de « bon sens.
« Par suite des mêmes considérations , il me paraît peu « facile de comprendre comment j'aurais pu, selon vos cloc- « torales expressions, rester en arrière dans la marche du « saint-simonisme, faute d'en pouvoir suivre le progrès. Entré « avant vos pères suprêmes ou non suprêmes dans la caret rière philosophique, et y ayant marché sans interruption « dans une direction invariable, je ne pourrais me trouver « maintenant à l'arrière que par suite d'une infériorité in- « tellectuelle bien prononcée. Or, quoique vos chefs se « soient hardiment posés comme les hommes les plus capa- « blés de France et même du monde entier, je ne sache pas « qu'ils soient encore allés jusqu'à penser qu'une telle pré- « tention pût devenir un article de foi ailleurs que parmi « leurs dévots. Je crois donc que s'ils eussent été consultés (( à l'avance , ils n'auraient nullement ratifié les termes « que vous avez employés à mon égard. Ils savent parfaite- « ment que je n'ai jamais hésité, à aucune époque, à re- « garder et à proclamer hautement l'influence des idées re- « ligieuses , même supposées strictement et constamment (( réduites à leur moindre développement, comme étant au- « jourd'hui, chez les peuples les plus avancés, le principal <( obstacle aux grands progrès de l'intelligence humaine et « aux perfectionnements généraux de l'organisation sociale. « La voie scientifique dans laquelle j'ai toujours marché u depuis que j'ai commencé à penser, les travaux que je « poursuis obstinément pour élever les théories sociales au « rang des sciences physiques, sont évidemment en oppo- « sition radicale et absolue avec toute espèce de tendance «religieuse ou métaphysique (1). Ainsi le public éclairé
(1) Il est indispensable, pour ne pas se méprendre sur le sens de certains passages contenus dans la lettre que nous reproduisons ci-dessus, de se
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« comprendra difficilement^ monsieur, comment j'aurais pu « rester en arrière dans une direction qui n'a jamais été la « mienne , et que j'ai toujours regardée comme essentiel- « lement rétrograde. Si vos supérieurs, après avoir suivi « pendant quelque temps la-direction positive (qu'ils n'ont « d'ailleurs jamais bien comprise faute d'avoir fait les «études préliminaires convenables), ont jugé à propos « d'en prendre une autre entièrement opposée , ils ont « sans doute cru bien faire-, mais je ne puis m' empêcher « de trouver fort singulier que ce soit en leur nom que « vous parliez à mon égard de déviation et de ralentisse- « ment. Soyez persuadé, monsieur, que tous les observa- « teurs impartiaux et compétents seraient choqués de cet « étrange renversement de rôles, s'ils pouvaient prendre « quelque intérêt à un tel débat.
« Il est possible, monsieur, que ma persistance invariable « dans la voie philosophique que j'ai suivie dès mes pre- « miers travaux passe dans votre esprit pour une sorte de
rappeler qu'ici, comme dans ses premiers opuscules et dans le Système de philosophie positive, Auguste Comte emploie encore le terme religion et ses dérivés, comme équivalent du mot théologie, etc. Alors, en effet, il n'avait point explicitement accompli l'analyse fondamentale, qui, distinguant à jamais la théologie de la religion, pose celle-ci comme le procédé essentiel de la synthèse humaine, dont la première ne forme plus qu'un cas particulier, et propre au début d'une telle évolution. Ce résultat décisif ne fut obtenu par lui que dans son œuvre principale , fruit de sa maturité, celle qui caractérise absolument ses tendances et son génie, le Système de politique positive. Néanmoins, les Opuscules , comme la Philosophie, témoignent incontestablement des mêmes aspirations synthétiques ou religieuses , mais non théologiques , vers le rétablissement de l'unité humaine par l'avénement d'une foi scientifique ou démontrable. Il n'existe donc de désaccord, à cet égard, que dans la forme, et nullement quant au fond. C'est pourquoi le lecteur impartial doit remplacer les mots religion ou religieux par ceux de théologie, théologique , qui donnent le véritable sens. Dès lors, le passage qui nous oeccupe serait ainsi transformé : « Les travaux que je poursuis obstinément pour élever les théories sociales au rang des sciences physique, sont évidemment en opposition radicale et absolue avec toute espèce de tendance théologique ou métaphysique. » (Note du biographe.)
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<( répugnance aveugle à toute innovation , quoique vous (( fussiez certes le premier à m* adresser un tel reproche. a Mais quand même je ne serais pas profondément conte vaincu que la direction positive est la seule qui puisse « aujourd'hui nous conduire à* une vraie et définitive ré- « novationdes théories sociales, et par suite des institutions « politiques, j'aurais de la peine à comprendre qu'on exécute tât jamais rien d'important en changeant tous les deux « ou trois ans ses conceptions principales. Du reste vous « conviendrez, monsieur, que si je me suis trompé dans la « direction générale de ma philosophie, je n'ai pas choisi « du moins celle qui se prête le plus commodément à Finit fériorité et à la paresse de l'intelligence. Au lieu des lon- « gués et difficiles études préliminaires sur toutes les bran- « ches fondamentales de la philosophie naturelle qu'impose « absolument ma manière de procéder en science sociale ; « au lieu des méditations pénibles et des recherches pro- « fondes qu'elle exige continuellement sur les lois des phé- « nomènes politiques (les plus compliqués de tous), il est « beaucoup plus simple et plus expéditif de se livrer à de (( vagues utopies dans lesquelles aucune condition scientia fique ne vient arrêter l'essor d'une imagination déchaînée. « Il est surtout très-attrayant, je l'avoue, pour ceux qui « visent à la quantité des suffrages beaucoup plus qu'à leur « qualité, après avoir adhéré à trois ou quatre épigraphes « sacramentelles et sans prendre d'autre peine que celle de « composer quelques verbeuses homélies , de se trouver « tout à coup un grand homme, du moins momentanément, (t aux yeux d'un cercle assez nombreux par lequel d'ail- « leurs on a l'avantage d'être vénéré comme un modèle de « vertus. Ajoutez que la voie saint-simonienne conduit à la « fortune et la mienne à la misère, et vous aurez achevé de « démontrer que j'ai suivi une fort mauvaise direction. Ge- « pendant, monsieur, je suis tellement obstiné que je ne a voudrais pas en changer, quoique je sois assez jeune
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« pour pouvoir le faire avantageusement. L'estime et la «sympathie d'un très-petit nombre d'esprits éminents, « juges compétents de mes travaux , telle est la seule « grande récompense que se soit jamais proposée mon am- « bition, trop modeste ou trop élevée, comme vous croirez « devoir l'entendre.
« Votre société n'a point encore, à ce que Ton m'apprend, « arrêté les bases de sa nouvelle morale ; j'espère cepen- « dant, monsieur, que, vous conformant, par provision du a moins, aux vieilles règles de la moralité littéraire , vous « voudrez bien insérer textuellement, dans le plus prochain « numéro du Globe, ma réponse à l'attaque inconsidérée « que vous vous êtes permise envers moi. Je désire qu'elle « ait sur vous assez d'influence pour vous empêcher dés- « ormais de me mêler en rien dans aucune histoire de la « secte saint-simonienne, à laquelle j'ai le droit d'exiger « qu'on me regarde comme ayant toujours été absolument « étranger. Quand vous croirez seulement devoir vous li- « vrer à une critique quelconque de ma philosophie, je « garderai le plus profond silence, parce qu'elle est effecti- « vement tombée, par le fait de la publicité, dans le do- « maine des journalistes disposés à la juger. Mais il ne « saurait en être de même lorsqu'il s'agit d'assertions erro- « nées relatives à ma personne, et qu'il m'importait beau- « coup de démentir.
« Je dois vous prier, monsieur, de vouloir bien excuser « la longueur de cette lettre; mais vous reconnaîtrez sans « doute que, s'il est aisé de présenter en deux lignes toute « la position d'un écrivain sous un point de vue absolument « faux, la rectification ne peut jamais être aussi concise.
« J'ai l'honneur d'être, etc.,
«A. Comte,
« ancien élève de l'École polytechnique, « rue Saint-Jacques, n° 159.
» Paris, jeudi soir, 5 janvier.
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« P. S. Je dois vous prévenir, monsieur, que dans le « cas où l'insertion exacte de cette lettre dans votre journal « me sérail refusée, j'aurais recours, quoique avec le plus « grand regret, à la publicité des autres journaux. »
Une dernière considération doit terminer l'appréciation qui nous occupe : c'est que la, purification morale, qui est le but suprême de la religion de l'Humanité, et la glorification de la chair qui caractérise finalement le saint-simonisme, montrent sous un tel jour l'opposition radicale de ces deux doctrines parvenues" à leurs conséquences extrêmes, qu'il n'est plus permis désormais de les confondre, ni même de les comparer. Il est donc légitime d'espérer qu'un public sérieux ne verra dans les efforts actuels de quelques littérateurs pour rattacher l'œuvre d'Auguste Comte à la tentative de Saint-Simon, qu'une intrigue blâmable tendant à compromettre et entraver l'avènement de la religion universelle.
Il résulte de tout ce que nous avons établi précédemment que l'élaboration des opuscules dans lesquels Augute Comte épancha le premier élan de ses aspirations sociales, avant que d'entreprendre leur développement systématique, constitue une phase bien remarquable de son existence. La vigueur de ce début lui conserve une chaleur qui pénètre profondément- et l'on sent véritablement, dans son auteur, le continuateur de Condorcet. De dix-neuf à vingt-huit ans, en effet, il sut aborder le problème de la réorganisation moderne , si admirablement entrepris par son illustre prédécesseur dans Y Esquisse d'un tableau historique des
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progrès de l'esprit humain, et donner sa solution générale avec une rectitude et une force qui n'appartiennent qu'au génie.
On ne saurait assez admirer ce grand phénomène social par lequel un organe d'élite devient, à un moment donné, pour l'humanité tout entière, le promoteur des plus éminents progrès. Doué d'un esprit puissant, d'un grand cœur et d'une indomptable énergie, pourvu d'une instruction rigoureuse, inspiré par la révolution, et placé par elle dans le sens du mouvement humain, déterminé enfin par l'urgence du moment, Auguste Comte fut, pour notre temps, ce glorieux initiateur.
Nous avons dit son civisme spontané, sa positivité croissante, et l'insatiable besoin qui le poussait à accorder ses tendances intellectuelles avec ses aspirations sociales : nous devons rappeler encore le mémorable événement qui fit surgir en lui cette indispensable unité. En 1822, après bien clés travaux et des efforts, dans le feu d'une ardente méditation, il découvrait, comme nous l'avons établi précédemment, la loi fondamentale de l'évolution humaine, intellectuelle et pratique. Par elle, la réorganisation politique recevait une base positive, et la rénovation moderne se trouvait assurée.
Quand on songe aux difficultés effectives et à l'importance capitale de ce prodigieux enfantement, aux efforts d'assimilation et d'abstraction qu'il suppose, à la force scientifique et logique de cette première élaboration , quand on apprécie la construction philosophique et religieuse dont elle devint l'origine, on n'hésite point à la considérer comme une des plus grandes découvertes qui aient éclairé la voie du progrès ; car, une fois dégagée du chaos de l'histoire, cette admirable loi sociologique allait bientôt permettre à une déduction hardie de fixer le sens et le but de la civilisation humaine, et son infatigable révélateur pouvait aussitôt proclamer au sein d'une société
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de plus en plus déchirée par les efforts de l' empirisme rétrograde ou anarchique :
Que tous les phénomènes réels, sans excepter ceux de la politique, sont soumis à des relations invariables, à des lois naturelles ;
Que notre esprit, d'après une de ces lois, passe toujours des croyances théologiques initiales aux conceptions positives et finales, par l'intermédiaire éphémère des explications métaphysiques; tandis que notre activité, d'après une semblable impulsion , suit une marche non moins constante et naturelle, en allant de son début guerrier conquérant à son terme pacifique ou industriel . par la transition de l'état guerrier défensif ;
Que toujours et partout l'état des opinions et des mœurs détermine celui des institutions , et que la nature des croyances générales amène en politique un ordre correspondant ;
Que la philosophie donc, ou la croyance générale, passant de l'état théologique et métaphysique à l'état positif, la politique doit substituer le régime de l'activité pacifique à celui de l'activité militaire;
Et qu'enfin, la réorganisation spirituelle, condition préalable et nécessaire de la réforme sociale , doit résulter de l'avènement d'une autorité démontrable , basée sur l'ensemble de la réalité scientifique, ayant pour organe la classe des savants régénérés, constitués en corporation philosophique ou en sacerdoce . afin de procéder à la rénovation universelle.
Le but de l'évolution humaine était donc enfin positivement établi d'après les tendances réelles ou les lois manifestées par cette progression elle-même, et représenté comme consistant en un état de civilisation définitif dans lequel l'homme pourrait librement développer toutes les aptitudes légitimes de sa nature, pour sa plus grande satisfaction et celle de ses semblable-, d'après une activité
pacifique toujours dirigée par une foi démontrable. Tout devait se résumer dans une morale positive , uniquement fondée sur des motifs humains, instituant, d'après une autorité spirituelle unanimement reconnue, un vaste système de devoirs privés et publics.
La série d'écrits par lesquels Auguste Comte établit, à son début, ces importantes propositions sociologiques, a été reproduite par lui, sur la fin de sa carrière, dans le dernier volume de la Politique positive, afin de faire sentir la parfaite harmonie de tous ses travaux. On ne saurait en effet méconnaître l'unité d'une telle carrière, en songeant que son dernier terme théorique (la Synthèse subjective, commencée en 1856), avait été annoncé dans l'opuscule de 18*22, comme la Politique le fut dans les conclusions du cours de Philosophie positive ; c'est pourquoi nous donnons ici la liste de ces premiers travaux, en appelant l'attention des hommes sérieux sur ces admirables productions , qui permettent de suivre, pour s'initier au positivisme, la marche spontanée de son fondateur, et qui témoignent de ses tendances constantes vers l'établissement de la religion démontrée.
Ces opuscules, les seuls qu'Auguste Comte ait jugés dignes d'être conservés, tous ses autres essais ayant été détruits ou désavoués par lui, comme étant prématurément conçus ou mal inspirés, sont, dans l'ordre chronologique :
1° Séparation générale entre les opinions et les désirs (juillet 1819):
2° Sommaire appréciation de V ensemble du passé moderne (publiée en 1820 dans ï Organisateur, et attribuée à Saint- Simon) ;
3° Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (imprimé pour la première fois en avril 1822, dans une brochure intitulée Du contrat social, par H. de Saint-Simon; réimprimé en avril 1824, dans le troisième cahier du Catéchisme des industriels, sous le titre général de Système de politique positive;
/i° Considérations philosophiques sur les sciences et les savanls (publiées en 1825, dans les nos 7, 8 et 10 du Producteur) ;
5° Considérations sur le pouvoir spirituel; 1826, nos 13, 20 et 21 du Producteur;
6° Examen du traité de Broussais, sur V irritation et la folie , dans le Journal de Paris, août 1828.
En conséquence, toute autre publication que l'on voudrait attribuer à ce philosophe doit être considérée comme apocryphe.
Le second de ces opuscules, en ébauchant la conception générale du passé moderne, distinguait déjà les deux mouvements, positif et négatif, ou de décomposition et de recomposition , dont le concours caractérise la révolution occidentale. Le contraste historique entre la France et l'Angleterre, suivant que prévalut le pouvoir central ou la force locale, s'y trouvait assez établi pour avoir dès lors guidé plusieurs écrivains, qui n'en ont jamais indiqué la source. Le troisième, qui est aussi le plus essentiel, déterminait irrévocablement la direction philosophique et sociale de son auteur, d'après sa découverte des lois sociologiques et par la combinaison intime des deux points de vue scientifique et politique. Son titre général (Système de Politique positive), quoique prématuré , atteste cependant la constante unité d'une action, qui promettait, dès son début, la systématisation qui ne pouvait être effectuée que par sa maturité. Le quatrième opuscule (Considérations sur les sciences et les savants) manifestait une tendance encore plus directe vers l'établissement d'une nouvelle autorité spirituelle, d'après une philosophie fondée sur la science. Une démonstration suffisante des deux lois fondamentales de l'évolution sociale y précédait l'appréciation générale de la marche continue de l'Humanité vers la réorganisation du pouvoir théorique. Enfin, le cinquième et dernier écrit sociologique exposait d'une manière décisive la constitution
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du nouveau pouvoir philosophique , d'après la division essentielle des deux puissances sociales élémentaires, théorique et pratique, ou spirituelle et temporelle.
Telle est cette phase initiale où fut posée, d'inspiration en quelque sorte, la première pierre de l'édifice positiviste. Dans la candeur de cet âge, Auguste Comte fit un appel solennel et naïf aux savants de l'Europe : il les conviait à la grande œuvre , à la construction effective de la nouvelle doctrine générale. Mais il apprit bientôt, par leur morne silence, que
l'esprit n'était plus en eux Le développement continu
de ses aspirations régénératrices , le rapide élan de son génie constructeur, ne tardèrent pas à lui faire sentir que cette tâche immense revenait à celui qui l'avait conçue, et qu'il fallait s'y préparer. Loin de lui donc les hésitations et le doute : à lui la foi dans l'avenir et le travail de géant; à lui seul l'élaboration de la philosophie positive !
Mais avant de raconter ces immortels travaux, nous devons descendre dans l'intimité d'une vie depuis longtemps remplie d'amertume et de difficultés.
C'est une des plus tristes fatalités de notre temps que cette émancipation générale des esprits, qui laisse tant de jeunes âmes sans frein et sans direction. Les inconvénients de cette anarchie morale ne sont pas aussi saillants chez les natures vulgaires , souvent retenues par Fintérêt luimême, ou pour une médiocre activité des passions : mais les âmes ardentes en éprouvent, au contraire, les plus funestes effets. Or, plus que tout autre, Auguste Comte devait subir ce redoutable affranchissement, dont sa mission 'réno-
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vatrice lui faisait une inévitable nécessité. Pour mieux sentir l'urgence de la reconstruction, il devait éprouver tous les dangers de la négation; et cette obligation fut pour lui bien pesante ! Si, pour oser reconstruire, il fallait, pour un temps, rompre tout lien dans le présent comme dans le passé, cette révolte systématique contre les prescriptions de la sagesse vulgaire n'était pas sans danger; car le mépris des préjugés, c'est-à-dire des règles morales spontanément établies et empiriquement acceptées, qui sont si souvent respectables, attire parfois sur ceux qui s'en rendent coupables, les plus regrettables calamités.
A l'âge de vingt-sept ans, au plus fort de son élan rénovateur, mais avant qu'il eût pu reconstituer la morale sur des bases positives, le jeune et malheureux philosophe vint donc se briser contre un des plus dangeureux écueils de la vie : en dépit de la famille qui réclame la déférence filiale , en dépit de la société qui recommande la convenance des unions, il contracta le triste mariage qui remplit de tourments et de regrets tout le reste de son existence. C'était le 29 février 1825, sans autre consécration que l'enregistrement municipal, sans autre assistance que celle des témoins officiels , il épousait, malgré son père et malgré sa famille, la femme
qu'un entraînement fatal le poussait à s'associer ! Trop
de confiance dans la puissance du cœur , et trop de rigueur envers des préjugés vénérables , le portèrent à cet égarement funeste , qui fut la seule faute vraiment grave de toute sa vie, et dont les terribles conséquences le poursuivirent jusqu'au delà du tombeau.
C'est au début d'une telle union, et parmi les complications morales qu'elle vint bientôt ajouter aux difficultés de sa situation, qu'Auguste Comte entreprit sa fondation philosophique. Sans aucune fortune personnelle, entièrement séparé de sa famille par sa vocation sociale et par son mariage, exclu d'ailleurs, d'après ses antécédents polytechniques et ses premiers travaux philosophiques, de toute
fonction dépendante du gouvernement, il n'avait d'autre ressource que celle de son travail. Il obtenait, comme nous l'avons dit, sa subsistance par l'enseignement privé des mathématiques; et ce pénible exercice, auquel il devait consacrer la meilleure partie de son temps, venait encore entraver l'accomplissement d'une œuvre qu'il poursuivait à travers tant d'obstacles, avec la plus énergique persévérance. Il allait même en exposer le plan dans un cours particulier que n'avaient pas dédaigné d'entendre des hommes tels que Fourier (le géomètre) , de Humboldt , Broussais , de Blainville, etc., quand un événement terrible vint brusque ment l'arrêter (1). Ébranlée par tant de secousses et de travaux, son âme fatiguée devait perdre quelques instants sa puissance et son unité pour subir un orage aussi passager que violent. Le trouble fut tel, que l'on crut devoir placer le précieux malade dans un établissement spécial, affecté au traitement de la folie. La crise dura plusieurs mois, et ce n'est que vers la fin de cette triste année que le calme put se rétablir. Enfin, la guérison était assez assurée, dès 1828, pour permettre au jeune philosophe de reprendre ses travaux.
Dans la vie ordinaire , lorsqu'un homme est frappé d'un semblable malheur, chacun s'empresse de le secourir ou de le plaindre : parents , amis , connaissances , étrangers même, lui témoignent une généreuse pitié. La sympathie les porte à protéger l'infortuné, à compenser pour lui les rigueurs de la fatalité, par un redoublement de délicatesse et d'affection. S'il vient à guérir, et qu'il puisse reprendre la pratique de la vie, une sollicitude charitable l'entoure encore , éloignant tout ce qui pourrait lui rappeler son malheur. Et quiconque oserait le lui reprocher , serait
l Ce cours eut lieu chez M. Comte, qui demeurait alors rue Saint-Jacques, n° 159. Il n'eut que trois séances, la maladie étant survenue.
170 VIE D'AUGUSTE COiMTE.
flétri par l'opinion populaire , comme ayant forfait à la bienfaisance. 11 n'en est pas toujours ainsi dans la république des lettres, et le pédantisme dispense, à ce qu'il paraît, des obligations de la moralité vulgaire» Malgré les éclatantes preuves de génie, de puissance et de rectitude mentales qu'Auguste Comte ne cessa de donner après comme avant cette fatale épreuve , malgré la pratique constante des plus mâles et des plus hautes vertus, une basse envie n'a pas craint d'exploiter contre lui cette noble infortune, et d'infirmer, à ce titre, ses plus éminents travaux. Des concurrents avides, des rivaux sans pudeur, ont usé de cette arme exécrable pour l'écarter de leur chemin ; après sa mort, une honteuse critique fit de ce douloureux épisode le principal fondement de ses lâches attaques; enfin, quelques-uns de ceux qui, dans un temps, l'approchèrent de plus près, pour l'abandonner ensuite, n'ont pas rougi de ramasser dans le champ de la calomnie ce triste et coupable expédient ! Tant d'ingratitude et de haine fut souvent le partage des plus augustes bienfaiteurs de l'Humanité, et il aurait manqué quelque chose sans doute à la gloire du fondateur de la religion universelle, s'il n'avait eu aussi l'auréole du malheur, s'il n'avait bu jusqu'à la lie ce calice amer de l'injustice sociale, auquel la trahison sait mêler tant de fiel. Il connaissait si bien ce triste privilège du génie et l'abaissement de ses contemporains, qu'il adressait, dans le dernier volume de son œuvre philosophique, cette mémorable déclaration, à toutes les âmes loyales capables d'en apprécier le vrai caractère :
« L'essor initial de cette opération orale fut douloureuse- « ment interrompu, au printemps de 1826, par une crise céa rébrale, résultée du fatal concours de grandes peines mo- (( raies avec de violents excès de travail. Sagement livrée à (( son cours spontané, cette crise eut sans doute bientôt ré- « tabli l'état normal, comme la suite le montra clairement.
« Mais une sollicitude trop timide et trop irréfléchie, d' ailleurs si naturelle en de tels cas, détermina malheureu- « sèment la désastreuse intervention d'une médication empi- <( ri que, dans l'établissement particulier du fameux Esquirol, « où le plus absurde traitement me conduisit rapidement à « une aliénation très- caractérisée. Après que la médecine (( m'eut enfin heureusement déclaré incurable, la puissance «intrinsèque de mon organisation, assistée d' affectueux <( soins domestiques, triompha naturellement, en quelques « semaines, au commencement de l'hiver suivant, de la a maladie, et surtout des remèdes (1). Ce succès essentiel- « lement spontané se trouvait, dix-huit mois après, tellement « consolidé que, en août 1828, appréciant dans un journal « le célèbre ouvrage de Broussais sur l'irritation et la folie, «j'utilisais déjà philosophiquement les lumières person- <( nelles que cette triste expérience venait de me procurer « si chèrement envers ce grand sujet. Le lecteur sait assez « d'ailleurs comment je constatai irrécusablement, l'année (( suivante, que ce terrible épisode n'avait nullement altéré a la parfaite continuité de mon essor mental, en accom- « plissant jusqu'au bout l'élaboration orale ainsi interrom-
(1) Ces affectueux soins domestiques, dont parle ici l'auteur de la Philosophie positive, ne sont autres, en réalité, que ceux de son excellente mère, accourue à Paris pour l'assister dans sa maladie. M. Comte père , de Montpellier, ayant été informé le 17 mai 1826, par une personne tierce, que son fils était enfermé depuis le 18 avril précédent, c'est-à-dire depuis un mois, dans la maison d'aliénés que dirigeait le docteur Esquirol, et qu'il s'y trouvait abandonné, madame Comte mère, bien qu'âgée de soixante-deux ans, partit immédiatement et seule, pour Paris, le lendemain du jour où était arrivée cette fatale nouvelle. Elle y resta non-seulement jusqu'au temps où le malade sortit, avant d'être guéri, de la maison Esquirol, mais jusqu'à ce qu'il fût entièrement revenu à la raison, vers la fin de décembre 1826. Il ne restait alors à Auguste Comte qu'une extrême irritabilité. Après le départ de sa mère, de nouveaux chagrins le réduisirent à un tel désespoir, qu'il se précipita dans la Seine pour njettre fin à ses jours (avril 1827). 11 en fut heureusement retiré; et cette violente secousse, au lieu de lui nuire, consolida, à ce qu'il paraît, définitivement sa guérison. (Note du biographe).
172 VIE d'auguste comte.
« pue trois ans auparavant, et qui a ensuite fait naître le « traité que j'achève aujourd'hui.
« Je crois être maintenant assez connu pour qu'on n'im- « pute point à de vaines préoccupations personnelles la « confidence hardie que je viens d'adresser à tous ceux qui (( sauront l'apprécier. En un temps où l'anarchie morale « comporte , chez des natures inférieures, le recours aux d plus indignes moyens , sous l'excitation passagère ou « permanente des antipathies individuelles ou collectives, «j'ai cru devoir me garantir d'avance, par cette franche « exposition, contre les insinuations infâmes que pourraient « ainsi secrètement susciter les animosités diverses que « soulèvera de plus en plus l'essor de ma nouvelle philo- « sophie, et auxquelles ce dernier volume doit surtout im- « primer spontanément une dangereuse impulsion. » (Philosophie positive, t. VI, préface, p. x et xi.)
Pendant le reste de son existence, Auguste Comte put souvent constater la justesse de cette prévision ; et depuis sa mort, les diatribes honteuses dont il a été l'objet ne l'ont que trop largement réalisée. Tous ceux qui vont demandant au journalisme ce qu'on doit penser des hommes et des choses, seraient bien surpris, assurément, si quelqu'un leur apprenait que l'auteur de la, Politique positive n'est point un misérable insensé ! Ce résultat odieux prouve assez l'abaissement du niveau mental et moral dans cette classe de littérateurs qui, sous prétexte d'instruire, pervertit le plus souvent les esprits et les cœurs. Si Auguste Comte n'est pas, comme le prétendent ces tristes instituteurs des peuples, un fou dangereux, un ennemi du genre humain -, si, comme quelques hommes le croient ardemment, sa philosophie, sa politique et sa morale surgissent en un temps de dissolution pour éclairer, améliorer, pacifier et unir, quel mal n'ont pas produit ces blasphémateurs à gages, ces accusateurs systématiques, ces fanatiques aveugles qui, pendant tant d'an-
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nées, ont tenu la lumière sous le boisseau, et s'efforcent encore aujourd'hui d'empêcher l'avènement d'une doctrine fatale à leur prépondérance, en appelant l'odieux et le ridicule sur la personne de son fondateur ! . . .
Dès la fin de 1828 Auguste Comte reprenait publiquement, à Y Athénée de Paris, l'exposition orale précédemment interrompue ; et cette fois il pouvait l'achever entièrement, en suivant le programme qu'il s'était tracé en J 826, et qui avait alors circulé manuscrit parmi ses auditeurs (1) .
C'est seulement après une telle épreuve, qui témoigne de l'immense travail philosophique accompli chez lui dès cette époque, et qui peut seule donner une idée convenable de sa prodigieuse activité mentale et de la force de son génie, qu'il entreprit la publication de son ouvrage fondamental, le Cours ou Système de philosophie positive. Cette grande élaboration n'est, en effet, que le développement écrit de ses méditations antérieures et de ses leçons orales. Dès que le caractère social de son entreprise fut pleinement établi, il avait abordé la construction de la doctrine générale qu'il avait précédemment annoncée. En 1826 il en avait déjà coordonné le vaste plan, et c'est le violent effort nécessité par cette systématisation difficile qui, combiné à des perturbations affectives, provoqua la crise terrible dont nous venons de parler. En 1828 il en exposait publiquement le système, et de 1830 à 18A2 il en fournissait le complet développement.
;i) Voir aux Pièces justificatives, n° 2.
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Le premier volume du Cours de philosophie positive parut donc en 1830, et le dernier en 18/12. La lenteur de cette publication s'explique d'après les obstacles privés et publics imposés à son auteur, encore plus que par la difficulté de l'œuvre; car, outre les embarras résultés d'occupations professionnelles absorbantes et de troubles domestiques continuels, la crise commerciale qui suivit l'explosion de juillet 1830, et qui ruina son premier éditeur, l'empêcha de rien publier avant 1835. Toutefois, l'importance comme la nouveauté du sujet le forcèrent de donner à la sociologie un développement qu'il n'avait pas d'abord prévu.
Quand on compare entre eux les principaux opuscules d'Auguste Comte, on ne peut y méconnaître une progression continue, dont le dernier terme caractérise nettement le but commun à tous les autres, savoir : la réorganisation du pouvoir spirituel d'après la rénovation de la philosophie. Dès son début, il avait cru cette réorganisation directement accessible : mais l'ensemble de ses premiers essais le conduisit bientôt à reconnaître qu'elle exigeait un travail intellectuel préalable, sans lequel il était impossible d'établir la doctrine générale destinée à terminer la révolution occidentale. Voilà pourquoi il dut finalement consacrer la première moitié de sa carrière à construire, d'après les résultats scientifiques obtenus, une philosophie vraiment positive, seule base possible de la religion universelle. 11 fallait, en effet, à la nouvelle synthèse une assise immuable qui lui permît de résister à toute attaque, à toute discussion; une force étrangère à l'ancienne inspiration religieuse comme à toute révélation théologique : la démonstration!... Mais quand ce fondement théorique fut solidement établi par un labeur incessant de seize années, l'auteur dut revenir à son point de départ et consacrer le reste de ses forces à la destination sociale qu'il avait d'abord entrevue. Cette incontestable continuité de ses deux carrières, philosophique et religieuse, est manifeste-
ment attestée, du reste, comme nous l'avons dit, par le titre même de sa grande construction politique, qui se trouve identique à celui de l'opuscule fondamental de 18*24. La philosophie positive n'est donc que la base intellectuelle de cette synthèse définitive, et son élaboration doit être envisagée comme une immense parenthèse intercalée par son auteur entre le début spontané et la réalisation systématique de ses premières aspirations sociales. Mais jamais cette opération préliminaire ne saurait être considérée comme présentant un caractère opposé à celui de la construction qui l'a suivie et à laquelle elle sert de fondement. Considérée d'une manière générale et dans son état de complet développement, la nouvelle philosophie n'est autre chose, comme je l'ai précédemment exposé, que la systématisation positive des idées humaines, ou l'explication réelle du monde et de l'homme, d'après le régime des lois naturelles subtitué partout au règne des volontés arbitraires. Elle consiste donc essentiellement dans l'application complète de la notion de loi à tous les ordres de phénomènes réels, objectifs et subjectifs, ou dans la conception positive de l'ordre universel, cosmologique, vital, social et moral. Elle délaisse par conséquent les causes quelconques , théologiques ou métaphysiques, premières ou finales, comme étant à la fois inaccessibles et vaines; elle abandonne le pourquoi, et ne cherche que le comment, c'est-à-dire les lois effectives des phénomènes de tous genres , leurs rapports réels et constants • enfin, elle substitue partout le relatif à l'absolu , et renonce à toute systématisation extérieure , objective , d'après une cause première unique et génératrice , pour n'admettre que des lois multiples, dont la coordination ne peut être faite que subjectivement, par rapport à l'Humanité. En outre la philosophie positive repose tout entière sur la séparation du concret et de l'abstrait, sur la division delà science et de l'art; elle ne spécule directement que sur l'existence, sur les phénomènes qui la composent, mais nulle-
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ment sur les êtres qui la manifestent, et dont l'étude spéciale appartient à la pratique. Enfin, elle assure la combinaison finale des deux grandes méthodes subjective et objective, et institue la logique positive qui associe la réaction affective (logique des sentiments) àl'emploi des images et des signes, pour faciliter l'essor habituel de la méditation et procurer l'exercice normal de la vie cérébrale. Au point de vue logique comme au point de vue scientifique , la philosophie positive institue donc un renouvellement total , et un état plus parfait, de l'entendement humain.
Mais bien qu'elle ait été constituée avec tous ses caractères essentiels, dans l'ouvrage fondamental d'Auguste Comte, elle a cependant reçu de ses traités ultérieurs (la Politique positive et la Synthèse subjective surtout) des perfectionnements de la plus haute importance. C'est ainsi que son domaine fondamental, ou la hiérarchie abstraite des sciences élémentaires correspondant aux six grandes catégories de phénomènes réels, s'est accru d'une terme capital , par la subdivision nécessaire de l'ordre humain en sociologie et morale; c'est ainsi que le système des lois naturelles, que nous appelons aujourd'hui philosophie seconde, s'est vu précéder d'un préambule extrêmement important , la philosophie première , qui comprend un ensemble de lois plus générales encore, complètement indépendantes delà nature propre des phénomènes et pouvant être constatées dans chacune des grandes catégories d'événements qui forment l'ordre universel.
Quant au Cours ou Système de philosophie positive , outre l'institution de la hiérarchie encyclopédique , il contenait une construction scientifique aussi neuve que décisive, qui complétait l'édifice abstrait , et permettait la coordination de ses parties. Cet ouvrage fondamental expose donc la philosophie des sciences, depuis la mathématique jusqu'à la sociologie : chacune y est appréciée quant à sa nature, c'est-àdire dans son objet propre, dans ses principes, et dans ses
divisions intérieures ; quant à sa position relative dans le système général, ou dans ses rapports avec chacun des éléments qui le composent. On sait que la généralité décroissante et la complication croissante des conceptions et des phénomènes correspondants , sont le principe universel de cette vaste coordination. Or, les fondements essentiels des sciences préliminaires, mathématique, astronomie, physique et chimie, ceux même de la biologie, étaient établis, avant Auguste Comte, mais leurs lois n'étaient rapprochées qu'en mathématique , de manière à constituer une véritable construction scientifique. Outre ce travail élevé et difficile de systématisation préliminaire qui consiste à tirer des constructions abstraites des observations précédemment accumulées, le fondateur de la philosophie positive devait donc créer avant tout le dernier terme de l'édifice abstrait, la sociologie ; car toute coordination générale , et même partielle, restait impossible sans cet élément prépondérant et final. C'est ce qu'il fit avec une incomparable vigueur : pour la première fois, les phénomènes historiques furent soumis à une méditation pleinement positive , dégagée de toute préoccupation concrète , de tout préjugé théologique ou métaphysique. Il fut établi que les phénomènes sociaux, malgré leur mobilité infinie , malgré leur extrême complication, présentent cependant des relations constantes et naturelles , qu'ils sont comme tous les autres, soumis à un ordre régulier, dont les dispositions fondamentales sont immuables ; que l'existence sociale a des lois fixes pour chacun de ses attributs élémentaires (l'intelligence , l'activité, la sociabilité) ; que ces lois expliquent rationnellement l'ordre humain individuel et collectif; qu'enfin elles se subordonnent à celles des phénomènes moins élevés, quoique n'en résultant jamais, ce qui permet d'établir leurs rapports envers elles , et de combiner ces grandes relations en un système général qui représente l'ordre universel. Le premier volume du Cours de Philosophie pesidte
lîl vie d'auguste comte.
expose d'abord le pian et le but de l'ouvrage, puis la philosophie mathématique. Le second fournit la philosophie astronomique et physique; le troisième, la philosophie chimique et biologique. Les autres tomes sont consacrés à la Physique sociale. Le quatrième commence par exposer la nécessité de rendre enfin positives les conceptions sociologiques; il donne une admirable appréciation de la politique théologique et métaphysique : il démontre leur danger et leur impuissance; puis il pose les bases essentielles, logiques et scientifiques, d'une politique positive, ou science sociale, envisagée au point de vue statique, mais surtout dynamique, ce dernier étant plus propre à mettre en évidence, surtout au début, la réalité de l'ordre humain. Quant aux cinquième et sixième volumes, ils apportent à l'appui des principes posés dans le précédent, l'institution de la série historique, c'est-à-dire l'explication scientifique de l'évolution humaine, philosophique, politique et sociale, une véritable philosophie de V histoire; en outre, le tome final établit, d'après ces prémisses, le terme positif de l'évolution générale, l'état scientifique-industriel; et il expose les moyens généraux offerts par la nouvelle philosophie, pour assurer l'avènement de ce régime définitif. Sa conclusion contient en germe tous les résultats développés et obtenus depuis par le Système de politique positive, dont elle annonce l'élaboration ; elle forme donc le lien indissoluble qui unit ces deux grandes opérations successives.
Nous donnons à la fin de cette notice l'annonce que fit alors Auguste Comte, de son ouvrage fondamental, et le plan qu'il traça lui-même, de cette grande exposition (1). Mais pour concevoir la valeur et la portée d'une telle œuvre, il est indispensable de la méditer profondément, si l'on a la préparation scientifique et la force intellectuelle qu'exige
1) Pièces justificatives, n0i 3 et 4.
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une semblable étude. A cet égard, bous nous contenterons de répéter, après tant d'appréciateurs compétents, que cette immortelle fondation, en complétant l'évolution positive, et renouvelant les voies de l'entendement humain, place incontestablement son auteur dans la grande famille intellectuelle qui préside éternellement au progrès humain, à côté d'Aristote, de Bacon et de Descartes.
Quoi qu'il en soit de la philosophie positive, son auteur fut totalement méconnu par ses contemporains; et cette grande œuvre ne sembla provoquer d'abord que l'outrage .et l'abandon. Nous devons soulever ici le voile qui recouvre les péripéties de ce temps d'épreuve , et laisser entrevoir les motifs d'une semblable défection. Mais pour mieux faire comprendre cette réaction antipathique, nous ferons précéder notre récit de quelques réflexions sur l'état mental et moral du milieu spécial où elle s'est développée.
Depuis l'affaiblissement de l'autorité spirituelle instituée au moyen âge, c'est-à-dire depuis la décadence inévitable et indispensable de la foi catholique, deux ordres d'idées ont surtout dirigé la masse des esprits actifs en Occident. Savoir, les opinions scientifiques ou positives , et les croyances métaphysiques ou négatives ; les unes élaborant l'ensemble des notions réelles qu'il nous est permis d'acquérir sur le monde et sur l'homme, les autres éliminant, par une critique ardente, les explications générales de la théologie et liant provisoirement, par des abstractions également chimériques, toutes les données isolées obtenues par l'investigation positive. Or, savants et métaphysiciens acquirent, par la force des choses, et surtout d'après la
ISO vie d'auguste comte.
désuétude croissante du théologisme, un tel ascendant social, que l'empirisme gouvernemental, afin de se subordonner ces forces nouvelles et pour s'en assurer le concours, fut conduit à les consacrer officiellement. C'est ainsi que s'est relevé et corroboré chez nous le régime académique, où toutes les spécialités scientifiques , et toutes les sectes métaphysiques, se trouvent rassemblées sous la prépondérance de l'autorité temporelle qui y maintient administrativement l'unité.
D'autre part, et pour obvier à l'incomplète investigation de la science officielle, qui laisse en dehors de l'étude positive les phénomènes intellectuels, moraux, et sociaux, en les abandonnant à une métaphysique évidemment incapable de résoudre de semblables problèmes, et surtout de diriger la conduite humaine, privée ou publique, le mouvement de décomposition spirituelle a fait surgir une nouvelle classe d'organes quasi-théoriques, qui font leur objet propre de l'étude de la politique, et même de sa direction. Cet avènement du journalisme consomme donc la division mentale et morale des sociétés actuelles, puisque le sentiment et la culture du cœur y restent au théologisme , tandis que la direction intellectuelle y appartient à l'académisme, et que le contrôle politique et social s'y trouve de plus en plus exercé par les organes de la presse périodique.
Les inconvénients de cette dispersion de l'action spirituelle ne sont que trop manifestés par le désordre qui règne actuellement partout dans les opinions et dans les mœurs ; mais c'est surtout parmi les nouveaux organes de la fonction théorique que le mal est parvenu à son comble. Les savants se laissent de plus en plus détourner du but général de la culture scientifique, pour s'égarer dans une analyse indéfinie; les métaphysiciens, refusant toute base objective à leurs spéculations, creusent sans cesse l'abîme de l'irrationalité et de la divagation; et les journalistes, partagés- entre un empirisme grossier et une ontologie chi-
mérique, appliquent sans scrupule leur incompétence générale aux plus difficiles questions qui puissent être proposées à la méditation humaine. L'action d'un tel corps théorique se trouvant nécessairement privée d'une direction commune, comme de toute vraie destination sociale, reste donc arbitraire, contradictoire, et l'absence de réglementation y entretient une irrationalité de culture, une anarchie d'opinions, un égoïsme de tendances et d'aspirations qui concourent également à sa dégradation mentale et morale. La science, comme la métaphysique et la politique, ne sont plus guère aujourd'hui que des moyens d'élévation personnelle, et les diverses classes qui se partagent leur domaine sont plutôt constituées en vue de l'exploiter collectivement, que pour le conserver et 1" accroître. Elles semblent surtout préoccupées de perpétuer entre leurs mains le monopole qui leur est attribué, et forment, en réalité, des corporations oppressives, ardentes à écarter et à détruire tout ce qui pourrait porter atteinte à leur privilège.
On comprend quel accueil était fatalement réservé, dans ce milieu, à la doctrine qui prétendait restaurer l'autorité spirituelle, régler les forces intellectuelles en vue de leur destination sociale, enfin, remplacer l'anarchie académique et l'agitation parlementaire par une régénération totale des opinions, des mœurs et des institutions. L'Académie lança l'anathème sur la nouvelle philosophie, comme le journalisme sur la nouvelle politique; et toutes ces forces rétrogrades se trouvèrent spontanément coalisées pour empêcher l'avénem'ent d'une religion nécessairement contraire à la perpétuité de leurs abus. Ainsi s'explique la malveillance, la haine, la rage même, que suscita la première comme la seconde élaboration de la foi nouvelle, et la réprobation unanime qu'elle rencontra, dès lors et toujours, parmi ces classes intéressées.
« Dès l'origine de mon essor philosophique, dit Auguste « Comte, dans la mémorable préface du tome VIe de son ou-
« vrage fondamental, dénué de toute fortune personnelle, « même future, j'ai eu le bonheur de comprendre que mon « existence matérielle devait directement reposer sur des « occupations professionnelles indépendantes de mes tra- « vaux spéculatifs, dont le succès serait, par leur nature, « trop lointain et trop incomplet pour jamais suffire à cona solider ma position privée. Afin toutefois que cette nécesa site continue tendit, autant que possible, à développer ma avocation principale, sans jamais pouvoir l'altérer, je achoisis spontanément, à cet effet, en 1816, l'enseigne- « ment mathématique, envers lequel mon aptitude spéciale «avait été, j'ose le dire, déjà remarquée, pendant que «j'étudiais à l'École polytechnique, aussi bien par mes (( chefs que par mes camarades. Cet enseignement a sans « cesse constitué, depuis cette époque, dans ses divers dea grés, et sous tous ses modes, mon unique moyen d'exisa tence. »
M. Comte fut introduit à l'École polytechnique en 1832, sous les auspices de M. Navier, professeur titulaire, comme répétiteur d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle. En 1836, il y occupait, par intérim,, la principale chaire mathématique, et s'acquittait de cette fonction avec une supériorité qui témoignait hautement de sa profonde capacité scientifique et didactique. Cette mémorable épreuve lui valut un triomphe bien flatteur : car on vit, fait exceptionnel, la noble sollicitude qu'elle suscita chez tous ses élèves, rivaliser avec celle de son chef principal, l'illustre Dulong, alors directeur des études, pour faire retentir avec éclat, dans tout le monde savant, la rare élévation de cet enseignement vraiment supérieur. C'est à la suite de cette manifestation qu'Auguste Comte devint examinateur d'admission, tout en conservant ses fonctions de répétiteur. Ce cumul lui permettant de réduire ses leçons particulières, il ne retint, en dehors de l'École polytechnique, que le cours de mathématiques spéciales qu'il professait
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dans l'établissement de M. Laviile, et qui était surtout apprécié pour la partie la plus difficile , renseignement du calcul différentiel, qu'Auguste Comte ajoutait de lui-même au programme ordinaire de ces cours.
Il fut examinateur d'admission jusqu'en 18M, répétiteur jusqu'en 1852 ; et de 1830 à 18A8, pendant dix-sept années, il fit gratuitement, à la mairie du troisième arrondissement de Paris, un cours public d'astronomie qui attirait un auditoire de plus en plus nombreux. Cet enseignement trèsactif, très-varié, très-étendu, qui ne subit jamais d'interruption, n'enlevait pas moins de huit heures par jour à ses travaux philosophiques ; et , sans compter les publications et les cours relatifs à sa mission sociale, Auguste Comte put encore fournir, dans cet intervalle, deux ouvrages scientifiques proprement dits : la Géométrie analytique, qui parut en 1843, et Y Astronomie populaire qui est de 18M.
Quant à l'influence qu'il exerça sur le public mathématique, elle fut surtout due à ses fonctions d'examinateur. Élèves et professeurs sont en général trop dominés aujourd'hui par l'intérêt personnel pour sacrifier quelque chose au seul attrait scientifique. Tant que le philosophe put influer sur les admissions polytechniques, on fit donc quelques efforts pour s'élever jusqu'à lui; mais tout retomba dans l'ornière de la dégénération algébrique, lorsque la chute de l'auteur de la Géométrie analytique replaça l'École sous l'influence de l'esprit académique. Un instant ralentie par le puissant effort d'Auguste Comte, la décadence mathématique reprit donc, aussitôt qu'on l'eut écarté, son mouvement et sa vitesse antérieurs.
Toutefois, l'impression qu'il laissa dans ce milieu fut, on peut le dire, aussi honorable qu'unanime ; c'est, avant tout, le souvenir d'une moralité profonde, d'une intégrité parfaite, et ensuite le sentiment d'une incontestable supériorité théorique. Et l'on peut dire à cet égard qu'il fut autant apprécié par ses condisciples et par ses élèves que par ses
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supérieurs officiels, MM. Fourier, Navier, Dulong, Poinsot, etc. Du reste, son émancipation totale était si bien connue, malgré qu'on en ignorât la véritable tendance et la portée réelle, que c'était un dire courant parmi les élèves : que le père Comte avait mis Dieu en équation, et qu'il n'avait trouvé que des racines imaginaires. Mais quoique sa justice et son incorruptibilité fussent généralement connues, son inflexibilité même et sa manière d'examiner le faisaient redouter de tous les candidats aux épreuves d'admission. Son mode d'interrogation, aussi nouveau qu'efficace, la difficulté des problèmes qu'il proposait, et qui, très-souvent, embarrassaient les professeurs eux-mêmes, provoqua parmi eux une véritable levée de boucliers, des mécontentements et une animosité très-vive, ce qui n'empêcha point ces questions de tomber dans le domaine public, et de passer plus tard dans les habitudes du corps enseignant.
Il y a deux indications bien distinctes dans un examen du genre de ceux que faisait subir M. Comte : Il faut s'assurer d'abord que l'élève possède l'ensemble des connaissances nécessaires pour suivre l'enseignement supérieur qu'il doit recevoir en cas d'admission; puis apprécier, autant que possible, en dehors de cette capacité d'assimilation, la force intrinsèque de l'intelligence, la nature et la portée intellectuelles du candidat. L'interrogation de M. Comte répondait toujours à cette double nécessité; et il fixait son jugement définitif d'après les résultats de cette investigation composée. Le degré d'instruction acquise était constaté par les questions ordinaires, et c'est seulement après qu'il introduisait ces problèmes ingénieux et profonds qui mettaient en jeu l'intelligence proprement dite, dont il tenait grand compte dans ses jugements.
Mais pourquoi des esprits très-forts, qu'il avait jugés tels, et admis par conséquent dans un bon rang à l'école, en sortaient-ils souvent dans les degrés moyens ou ultimes , tandis crue des intelligences bien inférieures obtenaient les
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premiers numéros? Il y a à cela des raisons morales et intellectuelles, nous ne parlerons que des dernières. Sous l'influence de la direction académique, l'enseignement de l'école qui serait plus justement appelée aujourd'hui monotechnique que polytechnique, d'après l'envahissement croissant des sciences physiques et mathématiques par le calcul algébrique, est devenu tellement vicieux, que la combinaison des signes y remplace presque partout les grandes théories et les conceptions essentielles, et que toute idée d'ensemble et de but y a disparu. Dès lors, les bons esprits, dégoûtés d'une culture aussi aride qu'inutile, s'en éloignent et la délaissent de plus en plus, tandis que les intelligences médiocres, où la mémoire et l'expression l'emportent sur la méditation, fleurissent dans la culture d'une telle déviation. C'est pourquoi M. Comte avait coutume de dire, d'après sa longue et judicieuse expérience, que les premiers sortants de cette école n'étaient, le plus souvent et sauf exception, que des esprits faux ou des intelligences amoindries ; c'est pourquoi il se trouvait, à cet égard, en dissentiment si profond avec ses confrères et ses supérieurs officiels , et pourquoi son enseignement et sa manière d'examiner, quoique meilleurs, ont été attaqués et dépréciés par tous ceux qui devaient en subir l'écrasante supériorité.
L'enseignement ne fut pas du reste entre les mains du philosophe un vulgaire instrument de lucre, un moyen banal d'avancement personnel. En y apportant tous ses soins et cette scrupuleuse moralité qui distingua toujours sa conduite, il sut le rattacher directement à sa grande mission, et de très-bonne heure il aborda la rénovation mentale par la régénération des théories inférieures.
Vers la moitié du siècle dernier l'esprit humain avait achevé ses principales acquisitions mathématiques. Les éléments essentiels de cette grande science se trouvant dé-ô-
ormais élaborés , leur coordination devait bientôt paraître autant accessible qu'urgente. Et c'est vers un tel but que le génie de Lagrange dirigea ses principaux efforts, ses découvertes spéciales ayant toujours tendu à lui faciliter cette grande opération. Cependant, malgré la puissance d'un tel esprit, malgré l'importance de cette mémorable tentative, il faut reconnaître que la systématisation de l'illustre géomètre a réellement avorté. La cause de cet insuccès résulte de ce que Lagrange ne pouvait se placer encore à un point de vue assez général ni assez élevé, la série scientifique n'étant pas encore complétée, et toute systématisation partielle du savoir humain se trouvant, par la nature même des choses, impraticable.
Auguste Comte reprit ce grand problème comme élément de la rénovation mentale qu'il méditait. Maître de tout le domaine positif, d'après la constitution récente de la sociologie, il put, en subordonnant toujours le premier degré de la science universelle à son ensemble, réaliser la systématisation vainement tentée pas son illustre prédécesseur. Quelques mots suffiront pour rappeler ici comment fut effectuée cette grande coordination.
Élémentaires ou supérieures, les études mathématiques ont toutes pour objet la connaissance des propriétés des nombres, de l'étendue el du mouvement. C'est-à-dire que cette science aborde directement, et sans aucun préambule, l'étude de l'existence universelle, réduite à ses phénomènes les plus simples et les plus généraux, ceux sur lesquels reposent nécessairement tous ses autres attributs. 11 n'existe aucun objet, aucun être qui ne présente ces qualités fondamentales, tandis que la nature nous offre beaucoup de corps chez lesquels nous ne pouvons en constater d'autres. Tels sont les astres, par exemple, que leur situation lointaine ne nous permet d'explorer que sous le point de vue numérique, géométrique et mécanique. Ces trois aspects se trouvant réunis, du reste, dans tous les corps qui nous en-
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tourent, on a pu les y découvrir et les y étudier plus facilement que dans les cas astronomiques, après avoir fait abstraction des autres événements qui en compliquaient l'observation. Dès lors, tout corps offrant ces attributs élémentaires, et certains êtres naturels n'en présentant aucun autre, on doit les considérer comme les phénomènes les plus généraux et les plus simples de l'existence universelle, tout ce qui ne comporte pas cette triple appréciation ne pouvant réellement exister que dans notre entendement. C'est pourquoi la mathématique est la science fondamentale, préliminaire, servant d'introduction nécessaire à toutes les autres, dont l'objet est à la fois plus spécial et plus élevé.
Le domaine naturel de cette science une fois reconnu, la coordination de ses trois éléments principaux, et celle de leurs parties respectives, devient une application de la loi du classement positif de nos conceptions, d'après leur généralité décroissante et leur complication croissante. Or, il est certain que les idées de nombre sont plus universelles et plus simples que celles d'étendue, qui sont ellesmêmes plus générales et moins compliquées que celles de mouvement. Car le nombre, indépendant par sa nature des deux autres attributs mathématiques, et pouvant s'appliquer aune bien plus grande quantité d'objets, est, en réalité, le terme extrême de l'abstraction positive, la notion la plus générale et la plus simple que comporte notre entendement. L'ordre mathématique est donc fidèlement représenté par la succession hiérarchique du calcul, de la géométrie et de la mécanique. Et cette progression , qui représente à la fois la marche historique de l'esprit humain et l'ordre didactique qui convient à son initiation, est en même temps conforme à l'ensemble du système abstrait.
Ainsi constituée quant à son domaine et à sa distribution intérieure, la mathématique se rattache à la hiérarchie scientifique par l'affinité de son terme supérieur, la mécanique, envers le second degré de la science universelle. En
effet, l'astronomie qui nous offre l'application la plus directe et la plus complète de la mathématique se confond avec elle par sa base essentielle, le double mouvement de la Terre, et les lois de sa gravitation étudiées au seul point de vue géométrico-mécanique.
Enfin je dois rappeler aussi que l'élément mathématique le plus général, le calcul (surtout algébrique) possède, outre son utilité propre, une importante destination logique, son office essentiel consistant à développer autant que possible notre puissance déductive. Au contraire, sous le rapport scientifique, la science fondamentale consiste principalement dans la géométrie et la mécanique qui instituent réellement la théorie de l'existence universelle , d'abord passive, dans l'étude de la forme, puis active dans celle du mouvement.
Telle est, en résumé, la conception générale qui a présidé à la systématisation de la mathématique. A cette indication trop sommaire, nous devons ajouter quelques détails sur la régénération spéciale de la géométrie analytique, afin de laisser entrevoir à ceux qui ne connaissent point ce travail, la puissance philosophique et la portée scientifique de son auteur.
On peut dire, à cet égard, qu'Auguste Comte est, avec d'Alembert, le seul qui ait convenablement senti et proclamé la haute importance de la rénovation mathématique commencée par Descartes. Cette grande initiative, surtout remarquable au point de vue logique, consiste dans la fondation d'une méthode nouvelle , bien plus que dans l'acquisition de théorèmes jusqu'alors inconnus. Surtout préoccupé de la rénovation mentale, Auguste Comte sut apprécier dignement l'œuvre de ce grand précurseur, et il en fit le premier comprendre la véritable nature. A ce point de vue déjà, la systématisation de la géométrie analytique par l'auteur de la philosophie positive, présente un puissant intérêt,
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Dans cet ouvrage, après avoir hautement reconnu la valeur de l'initiative cartésienne, Auguste Comte introduit systématiquement la division fondamentale entre les spéculations abstraites et les recherches concrètes, en classant les objets de son étude d'après les diverses propriétés générales des différents types géométriques, dont l'appréciation particulière peut être dès lors effectuée d'après la connaissance de ces propriétés elles-mêmes. C'est ainsi que surgit, dans le cas le plus simple, la distinction fondamentale entre l'abstrait et le concret, bientôt appliquée par la philosophie positive à toute la série de nos conceptions réelles, depuis les plus inférieures jusqu'aux plus élevées. Partout l'abstrait étudie les propriétés et les événements : le concret s'appliquant seulement aux êtres.
Les anciens étudiaient courbe par courbe, individu par individu : et la révolution cartésienne a consisté dans la substitution de l'étude générale des propriétés, à l'étude spéciale des êtres géométriques. Toute l'évolution moderne s'est produite sous l'influence de cette conception rénovatrice qui, malgré les efforts d'Auguste Comte pour en faire comprendre la valeur, reste vraiment encore inaperçue , bien qu'elle gouverne tous les esprits.
Le Traité philosophique cV Astronomie populaire, le cours qu'il résume et la systématisation que l'un et l'autre ont élaborée, sont encore une application de la méthode générale de Descartes. Aussi, chacun de ces cours était-il précédé d'une importante introduction philosophique, qui faisait ressortir les caractères essentiels du véritable esprit scientifique , et qui rattachait l'astronomie au système complet des notions positives, en lui assignant son rang encyclopédique, entre la mathématique et la physique auxquelles elle se trouve respectivement liée (1).
(1) Discours sur l'esprit positif, prononcé à l'ouverture du cours d'astro-
C'est ce discours préliminaire sur l'esprit positif qui, prenant d'année en année plus d'importance et d'extension finit, en ajoutant à son caractère philosophique une tendance profondément sociale, par ébaucher, en 1847, la grande construction religieuse réalisée plus tard par le Traité de sociologie.
Quant à l'ouvrage lui-même, après un préambule qui institue l'astronomie comme l'étude céleste de la planète humaine, c'est-à-dire, comme la connaissance positive de nos relations géométriques et mécaniques avec les astres susceptibles d'affecter nos destinées en modifiant l'état de la Terre; après avoir élucidé quelques questions préliminaires, et indiqué les moyens généraux d'observation précise : l'auteur y classe les objets de l'astronomie proprement dite (géométrie et mécanique célestes), d'après les diverses recherches générales dont les astres sont susceptibles, au lieu d'étudier, comme on l'avait fait jusqu'alors, les différents corps spéciaux qui entrent dans la composition du système solaire. Ainsi, il étudie successivement la question générale des distances, des formes, des mouvements, etc. ; et présente, dans un second castrés-important, une nouvelle application décisive de l'abstraction scientifique (1).
De tels travaux, des spéculations aussi vastes, qui avaient pour objet de fonder la philosophie des sciences, et qui parvinrent à ce grand résultat , portaient leur auteur à regarder le monde savant comme le centre normal de son action rénovatrice. C'est pourquoi ses efforts se dirigèrent
nomie populaire. Paris, 1844, un toI. in-8°, chez M. V. Dalmont et Dunod, libraires-éditeurs, quai des Augustins, 49.
(I) Nous devons à l'obligeance de M. Laffitte, les faits et les données essentielles de cette appréciation mathématique d'Auguste Comte, et l'on reconnaîtra facilement, à cet égard, ce que nous avons, de plus, emprunté au Catéchisme positiviste.
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spontanément vers un milieu dont il devait espérer un accueil intelligent et sympathique. Il s'adressa donc, pour faire apprécier et prévaloir plus sûrement ses efforts de rénovation philosophique, aux organes sociaux qui lui semblaient devoir les comprendre et les seconder le mieux. C'est dans ce but qu'il demanda, en 1832, à M. Guizot, ministre de l'instruction publique, qui le connaissait depuis 1824, et qui avait paru apprécier ses premiers travaux, de fonder au collège de France, pour la lui confier, une chaire où serait enseignée l'histoire philosophique des sciences (1). C'est ainsi que, postérieurement, il crut devoir faire appel à l'Académie des sciences de Paris. Mais une triste expérience ne tarda pas à lui faire sentir, dans tous ces cas, combien il s'était trompé.
Convenablement apprécié par la dernière génération de savants dont la France puisse s'honorer, il se vit repoussé de tous, quand cette grande famille intellectuelle vint à s'éteindre sans laisser d'héritiers. Après la mort de Fourier (le géomètre), après celle de Navier, Auguste Comte se trouva en butte à l'animosité de corporations aveugles, où la noble protection de son dernier appréciateur mathématique, M. Poinsot, fut aussi impuissante que le zèle énergique de M. de Blainville, son ami. Du reste, l'isolement que subirent eux-mêmes, au milieu de la foule académique, ces deux hommes éminents, représentants ultimes du grand mouvement scientifique du xvme siècle , confirme assez la déchéance de ce public. Loin de lui conquérir la considération, les encouragements et l'assistance qu'il méritait, l'essor philosophique d'Auguste Comte ne fit donc que provoquer à son égard une répulsion systématique. Et ce déplorable résultat fut surtout amené par la jalousie que
(1) Voir aux Pièces justificatives, n9 6 Us} les faits relatifs à cette demande et au refus de M. Guizot.
suscitait, chez clés individualités étroites, son incontestable supériorité et par les appréhensions que leur inspirait une philosophie qui mettait en évidence les dangers et les vices du régime académique.
C'était une conséquence nécessaire de la systématisation positive d'après la prépondérance de la sociologie, que la juste réduction d'une influence mathématique si longtemps exercée. Les géomètres, habitués depuis un siècle à une domination absolue sur les différents domaines scientifiques, ne virent pas sans émoi leur suprématie définitivement remplacée par celle de la science sociale, et ils accueillirent avec une invincible répugnance la discipline mentale qui les obligeait à respecter désormais chacun des termes élémentaires de la grande échelle dont ils ne devaient occuper que le degré le plus infime, c'est-à-dire le plus éloigné des hautes études sociologiques et morales. Une telle subordination, quoique indispensable et légitime, ne pouvait être acceptée que par des cœurs sincèrement dévoués au progrès ou par des esprits assez puissants pour s'élever du plus humble échelon de la positivité abstraite à son couronnement sociologique : aucune âme de cette trempe ne répondit à l'appel positiviste ! Le monde savant se retrancha derrière la triple barrière de l'intérêt collectif, de la routine académique, de l'orgueil pédantesque : et toutes ses antipathies se concentrèrent au sein cle l'Académie des sciences de Paris, pour écraser le rénovateur. C'est ainsi que le continuateur de Descartes, pour avoir fondé la sociologie et créé la philosophie des sciences, vit organiser par les savants une persécution destinée à étouffer sa voix, en détruisant ses moyens d'existence.
Seul excepté, d'après les exigences du parti théologique, de la réparation qui compensa, pour* tous ses camarades, le dommage résulté de la proscription générale de 1816, il fut, en outre, formellement exclu de l'enseignement public. Écarté plus tard de la même carrière par l'influence du
parti métaphysique et privé de ]a publicité que méritaient ses travaux, d'après le silence concerté d'une presse essentiellement soumise à l'influence de ce parti (1), Auguste Comte n'obtint jamais de la classe intellectuelle à laquelle il appartenait, celle des savants, ni égards, ni protection, ni justice. Frustré deux fois, à l'École polytechnique, de la chaire mathématique à laquelle ses services, son mérite et ses travaux lui donnaient un incontestable droit, il fut dépouillé, sans plus de raison, de ses fonctions d'examinateur en 18M et de son modeste emploi de répétiteur en 1852, à l'âge de cinquante-quatre ans, après dix-neuf années d'un irréprochable service!
Pour accomplir de pareils actes, il fallut violer ouvertement les règlements de l'Académie, abandonner les traditions administratives de l'École, préférer des rivaux dérisoires, combiner, enfin, les déplorables ressources de l'intrigue et de la calomnie (2). Tel fut le résultat des tentatives que fit le fondateur de la philosophie positive pour régénérer les savants. Tel fut l'accueil que reçut d'eux, dans sa patrie, celui dont le génie honorait déjà la France aux yeux de l'étranger. Mais tandis qu'il se voyait ainsi sacrifié par des coteries ennemies, il quittait le théâtre de sa chute emportant de la jeunesse qu'il avait scrupuleusement servie, sans jamais la flatter, et des chefs pratiques immédiats qui avaient pu le connaître, les témoignages les plus honorables d'estime, de considération et de regret (3) .
(1) Voir aux Pièces justificatives , n° 6 bis, l'appréciation de cette influence, par Auguste Comte lui-même, dans la note relative à M. Guizot.
(2) Les détails de cette lutte se trouvent dans les diverses préfaces dont M. Comte faisait précéder ses ouvrages, notamment dans celle du VIe volume de Philosophie positive. Nous reproduisons en outre la lettre qu'il écrivit, en 1840, au président de l'Académie des sciences, et Y appel qu'il fit, en 1848, au public occidental. Voir aux Pièces justificatives, les nos 5 et G.
(3) Nous devons surtout rappeler la lettre du général qui commandait l'Ecole polytechnique en 1S5'>.
Mais si la direction générale des travaux d'Auguste Comte inspirait un éloignement unanime à nos diverses classes spéculatives, il était présumable que leur caractère social les ferait apprécier par des hommes qui semblaient chercher en dehors du monde officiel des éléments de progrès et de régénération. Il n'en fut rien : malgré ses antécédents républicains et sa sollicitude constante pour l'élévation des prolétaires, malgré l'indépendance et la dignité de son caractère, en dépit du civisme et de la haute émancipation de tous ses écrits, il ne fut ni mieux accueilli ni mieux jugé par notre démocratie. Bien qu'il fût connu de tous ses chefs, et qu'il figurât comme Vice-Président parmi les membres les plus dévoués de Y Association polytechnique, dont une des aspirations les plus importantes fut d'organiser un enseignement populaire (1) , il ne put jamais influer, individuellement ou collectivement, sur ce qu'on appelait alors l'opposition républicaine. Ce résultat, qu'on ne saurait attribuer à l'indignité du successeur de Condorcet, s'explique par la profonde divergence d'opinions qui le séparait des membres de ce parti. Parmi les hommes qui marchaient alors, et dans des intentions diverses, sous le drapeau de la révolution, bien peu se trouvaient encore animés par le véritable esprit de son glorieux début. Ce grand mouvement social avait rapidement dévié de sa direction normale, et l'instinct républicain, si suret si puissant à son origine, s'était de plus en plus affaibli. L'édifice féodal une fois renversé et l'indépendance du foyer régénérateur se trouvant assurée, il fallait, suivant l'admirable pressentiment du grand parti qui a réellement accompli cette phase essentielle de notre révolution, instituer un état de choses ré-
(1) C'est comme membre de celte association qu'Auguste Comte ouvrit, le premier, en 1S30, le cours public et gratuit d' astronomie populaire, qu'il continua jusqu'en 1S47, bien que depuis longtemps il fût sépare de la société polytechnique.
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gulier, quoique provisoire, dans lequel une dictature progressive pût maintenir l'ordre matériel indispensable à l'existence sociale et assurer l'entière liberté spirituelle nécessaire à la réorganisation. Au contraire, après la chute de Danton et l'anéantissement de la phalange républicaine, la sanglante et funeste réaction métaphysique de Robespierre vint inaugurer une période véritablement rétrograde en s' efforçant d'instituer l'ordre nouveau d'après les principes négatifs qui avaient présidé au renversement de l'ordre ancien.
Les dangers et les impossibilités d'une telle politique expliquent assez la nécessité des efforts continus exercés par le parti conservateur pour replacer la société sur ses anciennes bases, au lieu de l'abandonner à l'aveugle initiative de ces dangereux progressistes. De là cette série d'oscillations fatales, tantôt rétrogrades et tantôt anarchiques, qui depuis soixante années bouleversent le foyer de la préparation moderne sans atteindre à son véritable but, la conciliation de l'ordre et du progrès. Mais tandis que, cédant aux circonstances, aux nécessités de leur temps, nos conservateurs ont su modifier leurs principes absolus et les plier aux exigences contemporaines, le parti révolutionnaire, trop peu soucieux des leçons du passé, trop ignorant des progrès récemment accomplis, semble s'attacher irrévocablement aux préceptes d'un négativisme suranné. La philosophie de Rousseau et la politique de Robespierre inspirant de plus en plus les sentiments, les pensées et les actes de la démocratie, elle méconnaît chaque jour davantage les saines tendances de la révolution ; et les véritables promoteurs spirituels de notre grande république, Diderot et les encyclopédistes, ses vrais fondateurs politiques, Danton et les dantoniens, sont aujourd'hui sacrifiés, dans la mémoire même du peuple, aux sophistes immoraux et impuissants qui en ont amené la chute.
Pourtant ces citoyens illustres, intrépides apôtres d'une
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liberté légitime et nécessaire, justes contempteurs d'une égalité anarchique, entendaient seuls réorganiser la société sur des bases nouvelles, et sentaient judicieusement qu'une négation complète, écartant également le théologisme et la guerre, devait précéder la transformation moderne, afin qu'on pût librement régénérer l'esprit par la science, le cœur par une morale vraiment humaine, et donner à notre conduite une pacifique et bienfaisante destination (1) . Il y a donc chez nous bien peu de républicains , parmi
(i) C'est peut-être ici le lieu de flétrir la défection de notre siècle envers celui qui Ta précédé. Tout en jouissant des résultats spirituels et temporels obtenus par nos derniers prédécesseurs, on n'a le plus souvent, pour eux, aujourd'hui, que malédictions et blasphèmes! Une littérature coupable, aussi vaine qu'immorale, ne cesse de répandre l'injure et la calomnie sur les libres penseurs, sur les citoyens intrépides auxquels notre France doit une si grande partie de sa gloire et de sa force : et cette lâche prévarication n'est que trop accueillie par un public avide de confortable seulement, et que sa défaillance d'esprit ou de cœur rend de plus en plus incapable d'apprécier les grandes pensées, comme les grandes actions. On oublie tristement, de nos jours, que pour sortir de la corruption résultée de la décadence de l'ancien régime, il fallait saper jusqu'aux moindres fondements de ce système provisoire, et que les hommes illustres, philosophes ou politiques, qui se vouèrent, au prix de tant d'efforts, à cette immense et pénible tâche, aspiraient tous ouvertement à un état de régénération totale, où la pensée ne se repaîtrait que de vérités positives, où l'activité serait consacrée au bien de tous, où la morale (selon le vœu d'un ami du grand Diderot) se verrait inébranlablement assise sur des motifs humains. Malgré tant de témoignages éclatants, qui forment au xvme siècle une irrésistible auréole, les tartufes et les trissotins actuels ne cessent de le profaner : théoîogistes rétrogrades, métaphysiciens inconséquents, déistes hypocrites, révolutionnaires dégénérés, empiriques aveugles ou égoïstes, tous méconnaissent la grandeur de cette mémorable phase du mouvement humain. Incapables de comprendre combien un tel siècle fut grand dans les sciences, dans les arts et dans la philosophie, combien il fut bienfaisant et dévoué, les sophistes modernes ne sauraient non plus sentir qu'il fut avant tout héroïque par ses aspirations et par ses combats. Trop faibles d'esprit et trop glacés de cœur pour entendre cette sainte légende de l'Humanité, ils s'en vont propageant l'ingratitude sociale, ce poison funeste, qui détruit la continuité et provoquée la dissolution. Le positivisme seul, renouant la chaîne des temps et rattachant fortement le xvine siècle au précédent et au nôtre , consacre au nom de l'ordre et du progrès, la grande et indispensable élimination qu'il dut accomplir.
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tant de révolutionnaires. Et c'est ainsi qu'Auguste Comte recueillant presque seul le véritable esprit de la Convention, la direction philosophique et sociale du xvme siècle, se trouvait isolé dans le camp démocratique , sans action sur les chefs, sans influence sur les masses. Résumant, d'après l'inspiration dantonienne, la politique contemporaine, clans l'institution d'une dictature progressive, il devait rester incompris de tous ces rêveurs empiriques qui poursuivaient des systèmes absolus, et projetaient des constitutions éternelles. Aussi le voyons-nous, après l'ébranlement de 1830, rappeler vainement, aux rois et aux peuples, le grand principe de la transition moderne (1), et accomplir, sans plus de fruit, en 1835, sur le parti démocratique, sa dernière tentative personnelle. Figurant au procès d'avril comme défenseur d'Armand Marrast, avec M. de Lamennais, et tant d'autres, il fit de nobles efforts pour combattre , chez ces jeunes hommes , les funestes principes de la métaphysique révolutionnaire , leur déisme incohérent, leur égalité perturbatrice, le dogme fallacieux de la souveraineté populaire. Mais que pouvait, sur des âmes ardentes, imprégnées de négativisme , avides de satisfactions immédiates, de réformes radicales et soudaines, l'austère et inflexible philosophe, qui voulait remplacer l'entraînement des passions par une méditation sévère , par une étude consciencieuse ; qui prêchait la réforme individuelle, une longue et difficile éducation ; qui posait enfin la reconstruction de l'ordre spirituel, celle des principes, comme l'indispensable condition d'une sage et véritable réorganisation sociale.
Une expérience solennelle est venue, depuis, soumettre la
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 7, l'adresse rédigée par Auguste Comte au nom de Y Association 'polytechnique et remise par lui à M. de Montalivet, dans une circonstance assez critique, le 22 décembre 1830, à quatre heures du soir, le jour de Y émeute des ministres,
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politique révolutionnaire à une épreuve décisive : le gouvernement de la France échut, pour un temps, à cette ardente démocratie, et ses principes essentiels furent librement appliqués. On sait, hélas! quel terrible démenti l'impitoyable logique des faits vint infliger au parlementarisme démocratique, et combien ce régime, contre le gré de ses instituteurs, devint funeste à la cause qu'il prétendait
servir Puisse l'enseignement que comporte un aussi
grand revers ne pas être entièrement perdu pour notre génération.
Pour achever de caractériser la lourde pression qui fut, à cette époque , exercée par un milieu dégénéré sur le fondateur du positivisme , nous devons revenir sur l'intrigue instituée contre lui par la presse occidentale (surtout française) , et qu'il a si justement qualifiée de conspiration du silence. Par une entente générale vraiment inouïe, les travaux de ce penseur furent si soigneusement dissimulés, que longtemps on ignora, en Europe et même en France, l'existence de cette vaste systématisation et jusqu'au nom de son auteur. Après les appréciations diverses qui accueillirent, en 1826, les premiers essais d'Auguste Comte, essais qui caractérisaient assez la nature et la force de son esprit, la tendance de ses recherches, un silence concerté, que rien ne put troubler, couvrit le développement progressif de son œuvre ; et la philosophie positive était depuis longtemps achevée, que rien n'en avait encore transpiré, du moins chez nous. C'est ainsi que cette grande construction demeura si longtemps ignorée, malgré l'hommage que lui avaient rendu à l'étranger (notamment en Angleterre) , quelques hommes trop élevés pour se soumettre à de semblables artifices (1) .
fil Voir aux Pièces justificatives, n° 6 bis, 1g passage de la Philosophie positive, relatif au silence de la presse métaphysique, à l'égard du posïti-
Ce n'est que vers 18M, après le signal parti de l'Angleterre, et grâce à l'intervention d'un écrivain assez connu, que la France put apprendre , par la voie de la presse périodique, la grande œuvre récemment accomplie par un de ses enfants. M. Emile Littré, membre de l'Institut, estimé déjà comme érudit et comme littérateur, honoré même comme homme public, pour son caractère et sa fixité politiques, prit enfin sur lui de rompre le silence qui pesait depuis quinze années sur l'élaboration de la philosophie positive, et publia, dans le journal le National, une série d'articles remarquables, où cette philosophie se trouvait dignement appréciée (1). Dans le même temps, d'autres appréciations surgirent, en Hollande, en Italie, en Amérique, et surtout
visme, dans la note consacrée à M. Guizot. Quant aux manifestations qui se produisirent en Angleterre, et qui précédèrent celle de M. Littré,. en France., outre l'appréciation de sir David Brewster, qui parut dans la Revue d'Edimbourg, en 1838, nous signalerons un compte rendu signé F. C, extrait du British and foreign Review, et reproduit par la Revue Britannique , dans son numéro d'août 1843. Cet article est intitulé : les Philosophes français. L'auteur, après avoir examiné les diverses Écoles françaises, adhère formellement à la philosophie positive.
« Une philosophie de l'histoire est chose nécessaire (dit-il). Si la base que M. Comte a posée est bonne, son livre fie Cours de Philosophie positive) sera l'ouvrage le plus mémorable du xixe siècle; il aura fondé une science et fourni la loi qui y préside. M. Comte sera en même temps le Bacon et le Newton de la science sociale.
« Pour nous (dit-il encore), M. Comte est le philosophe qui a montré, de- « puis Bacon, la compréhension la plus vaste et la plus universelle. »
« Ce que nous disons ici (il s'agit du style) après tant d'éloges, nous est « inspiré par notre sincère désir de voir se répandre une docirine qui est la « nôtre, et que nous croyons destinée à être enfin la seule et vraie philoso- « phie. »
(lj Les appréciations de M. Littré, publiées dans ïeNational, de 1844 à 1850, ont été réunies en un volume sous le titre de Conservation, révolution et positivisme (chez Ladrange, rue Saint-André-des-Arts, 41, Paris, 1852). Bien que cette exposition du positivisme soit incomplète à beaucoup d'égards, et même inexacte sur quelques points, elle n'en constitue pas moins une publication pleine d'intérêt.
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en Angleterre, qui toutes saluaient convenablement l'apparition de la nouvelle philosophie (1). Mais ces libres hommages, qui prouvent la puissance de la foi positive, bien que déjouant le silence obstiné de la presse, ne purent modifier ses dispositions. Au lieu du mutisme oppressif qu'avait observé pendant dix-huit ans le journalisme occidental, et qui continue encore à beaucoup d'égards, on vit se développer chez la plupart de ses organes un système de critique et de diffamation qui s'organisa surtout après la mort d'Auguste Comte, en France et en Angleterre, et sur lequel nous aurons à revenir plus loin.
Maudit par les théologiens, renié par les savants, écarté par les métaphysiciens et par les journalistes, incompris des révolutionnaires , profondément inconnu du peuple , Auguste Comte dut se retirer et attendre que l'on vînt à lui. 11 vécut donc, pour un temps, dans un isolement absolu, mais qui ne fut pas, on le verra, sans profit pour l'Humanité.
Au moins recevait-il dans son intérieur l'appui moral, le concours affectif dont il avait besoin pour supporter les peines du dehors? et la compagne qu'il s'était choisie sutelle adoucir, par une identification sympathique, la répulsion d'un monde ennemi? Non! Le mariage qu'il avait contracté dans un moment d'entraînement fatal resta la source de tourments et de regrets bien amers ; les pures et douces joies du foyer n'en devinrent point le fruit, et les affections pleines de charme qui font le prix de la vie domestique ne lui furent pas accordées. Jamais il ne fut encouragé, consolé, soutenu par celle qu'il s'était si généreusement associée, et le poison des chagrins intérieurs se mêla constamment, dans le calice journalier de ses dou-
(1) Je dois signaler à ce sujet, dans la Revue méthodiste publiée à New- York, le cahier de janvier 1852, où l'œuvre philosophique d'Auguste Comte fut si dignement appréciée par un adversaire théologique.
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leurs, au fiel des tribulations du dehors. Que d'heures cruelles dans cette triste cellule où fut achevée la Philosophie positive! quel froid glacial à son foyer désert! Qui pourra dire les souffrances, les sombres pensées, les tentations funestes, tous les dangers, enfin, de ce temps d'épreuve?.... et la magnanimité, la moralité profonde, l'incomparable énergie qu'il fallut à cet homme de cœur pour sortir triomphant, intact, de ce terrible combat?
Mais dans le temps même que se tramait sa perte, et que le monde officiel allait lui être fermé ; dans le temps qu'il achevait, au milieu des plus douloureux déchirements intérieurs, son œuvre philosophique, sa plus pénible épreuve arrivait à son dénoûment. Le 5 août 1842, madame Comte abandonnait volontairement un foyer qu'elle ne devait revoir qu'après la mort, à jamais déplorable, du fondateur de la religion démontrée.
Si l'on embrasse d'un regard la période de quinze années environ, qui répond à l'élaboration de la philosophie positive ; si l'on se représente la difficulté propre de cette œuvre immense, l'importance des résultats qu'elle a provoqués; si l'on se rappelle les obstacles de tous genres, matériels et moraux, privés et publics, qui ne cessèrent d'entraver son auteur; si l'on tient compte, enfin, de son délaissement absolu, du sacrifice complet et volontaire qu'il fit alors de sa personne à sa mission philosophique, on peut se demander quel fut le plus grand en lui de l'esprit ou du cœur?... Assurément, si le plus puissant génie pouvait seul accomplir une aussi vaste opération mentale, il fallait une sollicitude sociale et une énergie au moins égales, pour l'inspirer et la soutenir ; et son immortel auteur nous apparaît comme un géant au milieu de la faible génération qui n'a pu le comprendre, et qui n'a pas mieux apprécié ses grandes pensées que le puissant sacrifice dont toute sa vie fut un exemple.
202 vie d'auguste comte.
Une fois délivré de l'oppression intérieure qui si longtemps avait pesé sur lui, Auguste Comte dut jouir avant tout d'un calme nécessaire. « Après dix-sept années d'intimes souffrances, » il trouvait un véritable bonheur dans cet affranchissement tardif, quoique la satisfaction négative qui en résultait fût incapable de procurer un aliment réel à ses besoins moraux. Longtemps absorbé par un travail excessif et des tourments quotidiens, il avait vu ses goûts esthétiques se réveiller aussitôt qu'il avait abordé le domaine de la sociologie : il put les cultiver librement alors, excitant par là, sans les satisfaire entièrement, des dispositions sympathiques trop longtemps refoulées. Ainsi ébranlée, son âme généreuse et tendre renaissait à la douce espérance et s'exaltait à la pensée d'une félicité prochaine, si la faveur d'un noble amour lui était accordée.
Bien donc qu'il songeât à la grande composition qu'il avait promise, et qui devait reprendre la construction sociale abordée par les premiers essais de sa jeunesse, Auguste Comte se voyait irrésistiblement entraîné vers des relations indispensables à l'unité comme à la plénitude de son existence. Dans une telle attente, d'heureux contacts personnels lui fournirent une occasion décisive, unique peut-être. C'était en 1845 : il rencontra dans une famille bourgeoise où il était reçu une jeune dame dont la distinction fixa pour jamais son cœur. Outre les qualités essentielles qui recommandent la femme, tendresse et pureté, outre les charmes de l'esprit et les grâces du corps, madame Clotilde de Vaux offrait une singulière et touchante conformité de situation avec l'auteur de la Philosophie po-
VIE d'auguste comte. 203
sitive. Pour elle aussi la vie avait déployé toutes ses rigueurs, et le mariage avait été une épreuve fatale! Un événement sinistre, affreux, l'avait séparée de celui dont elle portait le nom, sans qu'elle dût jamais le revoir. Victime innocente et soumise d'une infortune imméritée, elle supportait dignement le poids d'une profonde imperfection légale qui l'attachait, hélas! au réprouvé que la société avait dû rejeter de son sein. Libre moralement, elle ne pouvait civilement s'appartenir.
Moins irréprochable et moins accablé clans son malheur, qui résultait d'une généreuse mais regrettable témérité, Auguste Comte ne se trouvait ni moins libre ni moins retenu envers l'épouse qui s'était séparée de lui, et qu'il ne devait plus revoir. Une telle fatalité, cette fraternité clans le malheur, un égal isolement et un égal besoin d'affection, tendaient déjà à rapprocher ces deux nobles victimes ; mais l'estime et la sympathie que le temps fit surgir entre elles vinrent bientôt les unir par les liens les plus dignes que comportât leur situation.
Dans l'état d'exaltation morale et de tension affective où se trouvait Auguste Comte , le contact de madame de Vaux fut une révélation : il sentit aussitôt qu'en elle était le bonheur auquel il aspirait. Cependant il contraignit longtemps l'explosion de son cœur, et ne découvrit qu'en tremblant son amour. Ses premiers aveux sont pleins de délicatesse et de déférence, et ne furent accueillis que par une réserve imposante, qui commandait plutôt le respect et la crainte qu'une libre tendresse. La lettre qu'écrivit le philosophe, le 2 juin 1845, à l'occasion de la Sainte-Clotilcle, indique assez comment il devait et savait aimer (1).
En août de la même année, M. Comte fut, avec son amie, parrain d'un enfant nouvellement né dans la famille de cette
1 Voirie premier volume de Politique positive, dédicace , page XXXIV
204 Vit D AUGUSTE GOMTL.
daine ; et ce lieu spirituel vint encore resserrer leur union. Il put dès lors la fréquenter plus souvent, plus intimement; et le charme naturel des relations sympathiques, l'attrait réciproque qui rapproche les âmes élevées, le besoin de deux cœurs jusqu'alors privés des jouissances les plus pures et les plus légitimes, engagèrent ces nobles amants dans les voies d'une indissoluble affection. L'inaltérable pureté delà dame, l'énergique loyauté, le respect chevaleresque du philosophe , assurèrent à leur commune tendresse un commerce vraiment auguste qu'aucune faiblesse ne put troubler. C'est ainsi que le fondateur de la foi positive reçut de sa chaste et généreuse amie les dons du cœur, les bienfaits de la grâce, l'investiture et la consécration morales.
Rien, dans notre temps, ne saurait approcher de ces nobles amours; et la grossièreté contemporaine, qui ne peut distinguer de la pure tendresse un instinct perturbateur et grossier, a dû les blasphémer sans les entendre. C'est donc aux plus dignes interprètes du moyen âge, aux sublimes amants de Béatrice et de Laure, que l'on doit remonter aujourd'hui pour comprendre une telle passion.
Et pourtant il y a là un enseignement précieux, la révélation d'un touchant mystère, la condition du bonheur à venir : je parle de la régénération intime de l'homme, de sa transformation morale par la puissance de l'ascendant féminin. Heureux ceux qui peuvent dire avec le poëte :
— « Quella che imparadisa la mia mente ,
— « Ogoi basso peusier dal cor m'avulse. »
A ce point de vue, quelle n'est pas la grandeur de la nouvelle Béatrice ? Elle parait, et le cœur du philosophe est ému, touché : la charité l'enflamme, ses meilleurs sentiments s'exaltent, son attachement, sa vénération, sa bonté s'accroissent; son génie prend un nouvel éclat, son énergie se retrempe à ce foyer vivifiant ! On devait le croire épuisé partant d'efforts, consumé par une existence de lutte et
vie d'auguste COMTE. 20t>
de travail ; et le voilà qui renaît à une autre vie, plein d'enthousiasme, de force et de majesté. 0 miracle du cœur, c'est
à toi que nous devons la religion de l'Humanité
Auguste Comte a laissé de son amour un monument inappréciable : c'est la correspondance qu'il eut avec sa bien-aimée. Et l'on trouve dans ses admirables lettres de si intimes preuves de sa grandeur morale , de la délicatesse et de l'excellence de son cœur, que nous n'avons pu résister au désir d'en présenter ici quelques fragments r
LETTRE
« Avant de reprendre enfin la grande composition que je fus forcé, il y a trois mois, d'interrompre dès son début, j'éprouve, ma chère amie, le besoin d'avoir avec vous une explication définitive sur le vrai caractère général de cette mémorable crise, destinée à exercer une influence si fondamentale sur tout le reste de ma vie, tant publique que privée.
« Déjà l'intime affection que j'ai eu le bonheur de concevoir pour vous peut être regardée comme ayant assez subi l'épreuve du temps, puisqu'elle s'enracina toujours plus profondément à mesure qu'elle s'épura davantage. Le moment est donc venu de vous faire directement apprécier l'éternelle gratitude que je vous dois à ce titre , et dont vous ne pourriez autrement vous former une juste idée. Sans avoir d'abord satisfait à cette douce obligation générale, je ne saurais dignement commencer une élaboration où le cœur n'aura pas moins de part que l'esprit. En même temps, un tel préambule doit tendre à mieux développer, en la caractérisant davantage, la salutaire influence permanente que vous êtes ainsi appelée à exercer, fût-ce à votre insu, sur ce long travail.
« Jusqu'ici c'était surtout de ma vie publique qu'avaient dû émaner les consolations propres à ma vie privée. Voici
maintenant arrivée enfin, grâce à vous, l'heureuse réaction par laquelle, au contraire, mes affections personnelles vont directement perfectionner mon activité sociale. Telle est, ma Glotilde, l'importante explication que je dois aujourd'hui vous exposer convenablement une fois pour toutes, en réclamant d'avance, d'une manière spéciale, votre cordiale attention clans une appréciation aussi difficile, qui, tout en m' efforçant de l'éclaircir autant que possible, ne pourra devenir assez nette qu'après une lecture réitérée. » « Dès l'origine de notre liaison, vous savez que je vous signalai expressément cette grande connexité, dont j'éprouvais déjà le sentiment intime quoique encore confus. Mais les circonstances mêmes au milieu desquelles s'accomplissait cette indication initiale devaient vous disposer à n'y voir alors qu'une sorte d'exagération passionnée. Tout au plus, aviez -vous pu y constater une nouvelle confirmation de la célèbre maxime générale de Vauvenargues, sur la relation nécessaire de l'essor mental à l'élan moral. Cependant, en consacrant à ma sainte Clotilde une délicieuse matinée, dont les suites m'ont été si précieuses à divers titres, et d'où datera toujours le cours régulier de notre sainte amitié, je vous donnai bientôt une manifestation effective du profond caractère qu'avait spécialement pris en moi cette affinité fondamentale. Néanmoins, un tel exemple ne pouvait que préparer, sans y suppléer, l'explication réfléchie que je tente maintenant, et d'après laquelle, écartant des généralités incontestables, mais trop vagues, pour considérer surtout la nature propre de mes travaux, et même la phase actuelle de leur développement total, j'espère vous faire bien comprendre, comme j'en suis profondément convaincu, que l'éternelle affection qui semble seulement destinée à charmer ma vie privée, doit aussi notablement améliorer ma vie publique. En un mot, l'harmonie fondamentale de ces deux ordres d'existence, qui jamais n'avait pu jusqu'ici s'accomplir chez moi, vient de se constituer enfin sur des
bases durables, pendant cet heureux trimestre exceptionnel où votre scrupuleuse amitié a pu craindre, au contraire, d'avoir involontairement troublé le cours général de mes travaux : voilà ce dont il m'importe aujourd'hui de vous convaincre, par suite d'une suffisante appréciation sommaire de ma double vie antérieure. »
« Naturellement voué, presque au sortir de l'enfance, à poursuivre de toutes mes forces l'immense régénération sociale profondément annoncée par mes précurseurs révolutionnaires, j'eus l'avantage de sentir suffisamment, de très-bonne heure, que cette noble destination de ma vie entière exigeait avant tout une forte préparation scientifique. Après avoir complètement satisfait à cette difficile condition fondamentale par une longue continuité d'efforts à la fois spontanés et systématiques , je dirigeai aussitôt mes premiers travaux personnels vers la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, seule base solide d'une vraie rénovation ultérieure de leur système politique proprement dit. Mais le cours même de cette opération initiale me conduisit bientôt à reconnaître, il y a vingt ans, qu'une telle entreprise sociale resterait nécessairement prématurée tant qu'elle serait préalablement soumise à la graduelle initiation mentale que j'avais individuellement subie, et dont j'avais cru jusqu'alors pouvoir ainsi dispenser essen-' tiellement le public. Suivant une telle conviction, je dus donc suspendre, presqu'à son début, ma grande élaboration politique, pour consacrer la première moitié de ma vie publique à la fondation d'une véritable philosophie, base indispensable de tous les travaux ultérieurs de rénovation sociale. Ma crise personnelle de 1826, que le fatal concours des peines morales avec les efforts intellectuels rendit épisodiquement si horrible, fut déterminée par l'établissement de cette intime solidarité, et me conduisit à la conception générale de cette philosophie nouvelle, directement destinée à imprimer enfin au xixe siècle un caractère spéculatif
convenablement distinct de celai du siècle dernier. Outre les immenses difficultés mentales propres à une telle construction, les soins de ma santé et les divers embarras, intérieurs ou extérieurs, de ma situation individuelle, prolongèrent beaucoup la suffisante exécution, d'abord orale, puis écrite, de cette grande entreprise préalable, qui, comme vous le savez peut-être, n'est réellement achevée que depuis trois ans. Sa terminaison me ramenait dès lors, suivant le plan naturel de l'ensemble de ma vie publique, à reprendre désormais , sur cette large et solide base, mon élaboration primitive de la réorganisation sociale, que j'annonçai aussitôt , en effet , devoir constituer directement la destination nécessaire de la seconde partie de ma carrière, après un suffisant intervalle, aujourd'hui accompli, de repos et de préparation. Tel devait donc être le cours général de mon évolution philosophique, inévitablement partagée en deux grandes époques : l'une par dessus tout mentale, où le point de vue social ne domine que comme principale source de la systématisation abstraite, l'autre éminemment sociale, où il s'agit enfin de reconstituer, d'après une saine doctrine préalable, la vie morale de l'humanité. »
« La réorganisation spirituelle des sociétés modernes, où ma jeunesse avait vu une opération unique, se décompose nécessairement en deux entreprises successives, d'après les deux faces simultanées mais distinctes de notre existence morale, suivant que l'on considère la systématisation des idées ou celle des sentiments, double préparation indispensable à la systématisation finale des actions humaines. Si j'eusse persisté à systématiser les sentiments avant les idées, mon essor philosophique, contraire à la coordination naturelle, aurait pris inévitablement un caractère vague et même mystique, finalement dangereux, comme tendant à prolonger radicalement l'anarchie actuelle au lieu de la résoudre. Mais, aujourd'hui que la base intellectuelle est dignement posée, je dois directement tourner mes principales forces
vers la partie morale de ma grande entreprise. C'est ainsi, chère amie, que je suis enfin parvenu, pendant ces trois mois qui peut-être vous semblaient perdus pour mes travaux , à concevoir nettement le caractère qui doit profondément distinguer la seconde moitié de ma vie philosophique. Dans mon ouvrage fondamental, l'esprit de recherche, et même de discussion, devait prévaloir, afin de m' élever graduellement, suivant l'ordre naturel de nos diverses conceptions, au vrai point de vue définitif de la sagesse humaine. Maintenant que j'y suis solidement établi, il ne s'agira plus que de procéder désormais, d'après des principes déjà admis, à une dogmatisation sociale directement destinée surtout à systématiser nos sentiments essentiels. En un mot, je puis maintenant regarder la supériorité intellectuelle du positivisme comme assez constatée, du moins chez tous les esprits d'avant-garde; il me reste donc, dans mon second grand ouvrage , à en constituer aussi la supériorité morale , seule sérieusement contestable aujourd'hui.
« Telle est, ma chère Glotilde, l'unique portion qui puisse jamais être convenablement divulguée de l'importante explication que je vous expose maintenant. Déjà mes plus intimes amis ont reçu l'équivalent d'une semblable appréciation , que je communiquerai bientôt à d'autres, et un jour peutêtre au public lui-même. Mais l'ensemble de l'explication restera nécessairement réservé toujours pour vous seule, vu l'intime éclaircissement personnel qui en constitue l'indispensable complément. Car cette sommaire détermination du vrai caractère propre à chacune des deux grandes parties de ma vie publique indique spontanément une disposition corrélative de ma vie privée , qui pourtant ne comporte, au moins de ma part, qu'un simple examen secret.
« Au début de ma carrière philosophique, où je poursuivis prématurément une immédiate réorganisation morale, j'ai vivement senti combien l'essor des affections tendres importait, non-seulement à mon bonheur personnel,
210 ViE DAUGUSïL COMlt..
mais aussi à la plénitude de mon action sociale, et cette intime persuasion ne contribua pas peu à mon fatal mariage. L'imparfaite satisfaction d'un tel besoin détermina surtout le douloureux caractère de l'orage de 1826, qui, si j'eusse été assez heureux pour trouver alors une Clotilde, ne serait pas devenu, malgré sa gravité propre, plus dangereux que la crise, fort analogue au fond, d'où je sors amélioré à tous égards. Toutefois, la nature, plus intellectuelle que sociale, de mes principaux efforts philosophiques pendant les douze ans environ qui suivirent cet ébranlement décisif, ne dut pas me donner lieu, sauf les pertes de temps et de forces, de déplorer beaucoup, quant à ma vie publique, les tristes lacunes affectives inhérentes à ma malheureuse situation domestique. Mais, depuis trois ans, mon élaboration doit, au contraire, devenir pour tout le reste de ma vie, encore plus morale que mentale ; en sorte que les besoins du cœur, toujours restés si énergiques chez moi, faute d'avoir jamais été convenablement satisfaits, ont dû bientôt acquérir une irrésistible prépondérance. En même temps, par une précieuse coïncidence, une indispensable séparation, d'autant plus irrévocable de ma part que je ne l'ai nullement provoquée, m'a pleinement affranchi d'une intolérable oppression intérieure, heureusement convertie en une simple charge pécuniaire dont mon caractère m'empêche de sentir le juste poids réel. A la vérité, les deux premières années de cette nouvelle situation, pendant l'intervalle naturel entre la fin de ma grande élaboration primitive et le début de la suivante, se sont surtout passées à savourer la sorte de félicité négative résultée pour moi de ce calme inespéré, succédant à une si longue agitation journalière. C'est seulement depuis un an, environ, que l'approche de mon second grand ouvrage essentiel et le pressentiment graduel de son vrai caractère général, ont du m' indiquer spécialement l'importance d'un essor personnel des affections douces, suivant les nouvelles exigences dune élabo-
vie d'auguste comte. 211
ration philosophique où le cœur doit désormais avoir encore plus de part que l'esprit : cette stimulation publique a été d'ailleurs en pleine harmonie spontanée avec l'impulsion privée qui, après avoir assez goûté le simple repos, devait naturellement me faire désirer le bonheur et redouter l'isolement. Telle est, ma très-chère Clotilde, la double disposition intime qui, à votre insu, m'a rendu si pleinement opportun le naïf développement de notre précieuse amitié, à quelques restrictions que puisse l'assujettir l'état préalable de votre propre cœur. Tous devez ainsi concevoir maintenant que je ne cède à aucun entraînement passionné en persistant aujourd'hui, autant qu'il y a trois mois, à considérer ce doux sentiment habituel comme désormais aussi indispensable au perfectionnement de ma vie publique qu'au bonheur de ma vie privée.
« Pour mieux concevoir la vraie relation générale des deux crises qui circonscrivent la seule partie de mon passé public ou privé qui puisse vous intéresser directement, il n'est pas inutile d'y joindre l'indication d'une sorte de crise intermédiaire, à caractère moins prononcé, mais de pareille nature, déterminée, en 1838, par le passage du préambule purement scientifique de ma grande construction philosophique à l'élément sociologique qui devait la constituer définitivement. Quoique dans cette seconde et principale moitié de ce long travail, le point de vue social dut rester surtout spéculatif, et par suite ne pût tendre aussi puissamment qu'aujourd'hui à développer en moi les besoins affectifs, cependant cette époque forme réellement une phase remarquable dans une telle histoire intime de ma double existence. Son principal résultat caractéristique a consisté en une vive excitation permanente de mon goût naturel des divers beaux-arts, surtout de la poésie et de la musique, qui reçut alors un notable accroissement habituel. Vous en sentez aussitôt f affinité spontanée avec ma tendance ultérieure vers une vie principalement affective ;
212 vie d'auguste comte.
et d'ailleurs il influa très-heureusement sur l'amélioration immédiate de mon ouvrage, en tout ce qui concerne l'évolution esthétique de l'Humanité. Dans l'ordre privé, cette époque présente aussi quelque intérêt comme également intermédiaire entre les deux crises essentielles ; car, c'est alors que je cessai, pour la première fois, de solliciter, tout en la permettant encore, une nouvelle cessation d'une séparation provisoire, et que je signifiai ma ferme résolution de rendre désormais irrévocable toute pareille situation renaissante.
« Enfin, il n'est peut-être pas superflu de compléter l'appréciation de ces trois crises personnelles, à la fois mentales et morales, en y indiquant accessoirement un singulier caractère matériel, qui, quoique secondaire, m'a beaucoup servi à perpétuer d'une manière plus tranchée leur souvenir respectif. Un de mes petits secrets philosophiques, dont je veux bien vous faire part, consiste dans ce précepte général, plus précieux qu'il ne semble d'abord : pour consolider et faciliter tout perfectionnement intellectuel ou affectif, il importe beaucoup de le lier à quelque perfectionnement physique, relatif surtout à une amélioration habituelle du régime matériel. C'est de ce principe que dérive au fond tout ce qu'il y a d'essentiel dans la théorie positive des sacrements, dont l'empirisme sacerdotal sentit confusément la portée, comme signes physiques de nos divers progrès spirituels. A ce titre, je puis vous dire que les trois crises essentielles de ma double évolution personnelle, pendant les années 1826, 1838 et 1845, se trouvent pour moi familièrement consacrées par un durable symptôme matériel, en ce que j'y ai été respectivement conduit à l'abstinence définitive, d'abord du café, puis du tabac et aujourd'hui du vin.
« Telles sont, ma chère amie, les diverses indications secrètes qui complètent la partie ostensible de ma difficile explication sur la nouvelle physionomie, à la fois publique
VIE d'augdste comte. 213
et privée, propre à la seconde moitié de ma carrière. Les vrais connaisseurs de la nature humaine soupçonneront bien que l'une des deux portions de cette analyse suppose nécessairement l'autre, mais sans qu'ils puissent réellement la deviner. Ils savent, en effet, qu'on ne peut agir profondément sur les sentiments des autres qu'en y participant soi-même, et que, par conséquent, une élaboration philosophique désormais relative directement à la vie affective exige, dans celui qui l'accomplit, le vif essor simultané d'une telle existence. Après avoir jadis conçu toutes les idées humaines, il faut maintenant que j'éprouve aussi tous les sentiments, même en ce qu'ils ont de douloureux : c'est une irrésistible condition préalable , naturellement prescrite à tous les régénérateurs de l'humanité. Une expansion habituelle de nos principales émotions, surtout de la plus décisive et de la plus douce à la fois, devient donc autant indispensable aujourd'hui à mon second grand ouvrage que mon ancienne préparation mentale dut d'abord l'être au premier. J'espère que, d'après ces aperçus, vous ne pouvez plus conserver aucun doute essentiel sur l'heureuse efficacité philosophique que j'attends de notre éternelle amitié.
a Mon organisation a reçu d'une très-tendre mère certaines cordes intimes, éminemment féminines, qui n'ont pu encore assez vibrer, faute d'avoir été convenablement ébranlées. L'époque est enfin venue d'en développer l'activité, qui, peu sensible directement clans le premier volume, essentiellement logique, de mon prochain ouvrage, caractérisera fortement le tome suivant, et encore plus le quatrième ou dernier. C'est de votre salutaire influence que j'attends, ma Clotilde, cette inestimable amélioration, qui doit dignement écarter les reproches de certains critiques sur le prétendu défaut d'onction propre à mon talent, où quelques âmes privilégiées ont seules reconnu déjà une profonde sentimentalité implicite, en m'avouant
avoir pleuré à certains passages philosophiques, ceux-là même que j'avais, en effet, écrit tout en larmes. A vous seule j'oserai librement soumettre d'avance tout ce que j'ai rêvé pour développer en tous sens la grandeur morale de l'homme, maintenant que vous commencez enfin à sentir combien serait étrange une amitié qui ne comporterait jamais d'entretiens sans témoins. Vous seule pourrez entièrement dissiper une mauvaise honte philosophique de paraître trop sensible, parce que la pureté et la sincérité de mes émotions ne vous seront jamais suspectes , quelque exaltées qu'elles puissent d'abord vous sembler. Il s'agit surtout, au fond, d'incorporer intimement au positivisme, avec des améliorations radicales, tout ce que le système catholique du moyen âge a pu réaliser, ou même ébaucher, de grand ou de tendre : l'éminente supériorité de votre nature morale me garantit que ce qui reste en vous d'esprit voltairien ne saurait vous empêcher de sympathiser dignement avec de telles tentatives, quand elles vous seront familièrement indiquées dans nos doux épanchements.
(( Un célèbre écrivain (M. de Lamennais) , qui connaissait déjà ma triste situation domestique, disait de moi, il y a vingt ans : c'est une belle âme qui ne sait où se prendre. J'espère lui avoir jusqu'ici prouvé que je le sais, s'il a réellement suivi de bonne foi mon développement total. Mais je compte, grâce à vous, l'empêcher désormais de conserver à cet égard le moindre doute sincère. Ne craignez pas, d'ailleurs, ma noble amie, que votre insuffisante instruction préalable vous prive d'exercer assez envers moi cette inappréciable assistance, que je cherchais vainement hors de votre éminente affection. Une douloureuse initiation personnelle a spontanément développé, dans votre rare intelligence, la plus fondamentale de toutes les études, celle de la nature humaine, qui, même à l'état empirique, importe bien davantage à la réalisation d'une telle influence
VIE d'auguste comte. 216
philosophique qu'une vaine préparation scientifique, d'où, en ce qu'elle offre de plus efficace, c'est-à-dire l'éducation mathématique, découle trop souvent aujourd'hui l'altération radicale du vrai régime logique par l'habitude d'un ergotage sophistique résulté d'une irrationnelle tendance à déduire quand il faudrait observer.
« Cette explication fondamentale, où l'esprit et le cœur ont également participé, est elle-même très-propre à caractériser, par le fait, l'heureuse connexité naturelle que j'ai voulu vous y rendre directement familière pour servir de base à la précieuse réaction philosophique que j'attends habituellement de notre amitié. La prochaine exécution d'un ouvrage que j'entreprends, j'ose le dire, dans la plus sainte disposition à saisir partout et à perpétuer dignement les divers mérites de l'ordre antérieur, en rendant toujours une affectueuse justice à tous nos prédécesseurs quelconques, ne pouvant être mieux préparée que par cette secrète dédicace où, en vous témoignant une digne reconnaissance de l'utile amélioration que je vous dois déjà, je place désormais mon essor direct de l'amour universel sous la stimulation continue de notre pur attachement privé.
« Votre ami dévoué,
« A. Comte. »
« Mardi matin 5 août 1845 (midi).
i P. -S. Ma gratitude me semblerait incomplètement exprimée, si, à cette précieuse influence permanente, je ne joignais ici l'indication d'une autre réaction favorable, qui, quoique passagère, doit vous être brièvement signalée. C'est l'aptitude spontanée de votre affectueux dévouement à écarter les graves inquiétudes que ma situation matérielle aurait récemment inspirées à tout autre, et peut-être aussi un peu à moi-même , malgré mes habitudes invétérées d'heureuse insouciance philosophique. Des embarras
216 vie d'auguste comte.
temporaires, inhérents à la petite persécution financière dont nos coteries scientifiques m'ont honoré, n'offrent plus maintenant aucun danger sérieux, quoiqu'ils ne soient pas encore totalement dissipés (1) ; mais ils ont acquis, pendant les derniers mois, un aspect assez menaçant pour m' affecter si je n'eusse pas été délicieusement préoccupé de vous. Or, je puis me rendre, à cet égard, la pleine justice que, grâce à cette éminente diversion, ma crise nerveuse, d'ailleurs très-grave au fond, n'a pas été un seul instant troublée par aucune fâcheuse réflexion sur des difficultés qui devaient pourtant me sembler alors inévitables et prochaines. Recevez-en aujourd'hui, ma Clotilde, mon remerciement spécial. »
LETTRE
« Je vous ai promis, ma noble amie , de vous indiquer sommairement l'ensemble des saines notions philosophiques sur l'importance fondamentale du mariage et de la famille. Une juste impatience me pousse à accomplir cette heureuse tâche plus promptement que je ne l'espérais, afin de hâter l'instant où mes conceptions trop systématiques acquerront, sous votre aimable plume, la grâce et l'onction qui peuvent seules les faire doucement pénétrer chez toutes les intelligences, en les rendant chères à tous les cœurs.
« La nouvelle philosophie sociale se distinguant surtout par son caractère toujours historique et son esprit sagement relatif, je crois devoir vous signaler d'abord la vraie filiation générale des opinions actuelles sur ce grand sujet. Cette seule appréciation préalable suffit pour y écarter
(l) On sait qu'au lieu de se ralentir, comme l'espérait alors Auguste Comte, avec sa longanimité habituelle, cette persécution ne fit que s'aggraver et finit par le priver totalement de ses moyens d'existence.
( Note du biographe.)
VIE d'auguste comte. 217
spontané aient de longues discussions et de stériles déclamations. Elle ne saurait être convenablement indiquée sans la rattacher rapidement à la vraie théorie fondamentale de l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale.
« 11 n'existe, en tout genre, que trois manières de philosopher : l°la méthode théologique, franchement fondée sur des fictions qui ne comportent aucune preuve; 2° la méthode métaphysique, procédant toujours d'après des abstractions personnifiées; 3° la méthode positive, qui part directement d'une exacte appréciation de la réalité. Chez l'individu et clans l'espèce, le premier mode convient seul à l'enfance de la raison humaine, et le dernier à sa pleine virilité ; le second , incapable de rien organiser, n'est destiné qu'à préparer l'émancipation mentale en permettant la transition de l'un à l'autre état. La vulgaire division générale des temps historiques constitue spontanément une sorte d'aperçu empirique de cette marche nécessaire ; car l'esprit de l'antiquité fut éminemment théologique, et celui du moyen âge essentiellement métaphysique, tandis que l'esprit moderne est principalement positif, comme l'indique de plus en plus, depuis cinq siècles, son essor préliminaire.
« Toutes les spéculations humaines, sans excepter les plus simples, ont d'abord surgi sous l'inspiration théologique, pour aboutir finalement à la démonstration positive, en passant par l'argumentation métaphysique. Mais cette marche commune a dû être plus ou moins rapide, suivant la complication croissante des divers sujets de contemplation. Les doctrines sociales devaient donc subir, après toutes les autres, cette transformation fondamentale, dont l'extension à ce principal domaine constitue la seule issue intellectuelle de l'immense révolution qui s'opère maintenant, d'après linitiative française, dans tout l'occident européen. « Pendant le siècle dernier, l'esprit métaphysique a irré-
218 ME d'auguste comte.
vocablement complété l'émancipation préliminaire de la raison humaine, en ôtant à l'esprit théologique l'empire qu'il conservait encore sur les principales notions morales et politiques. Ce salutaire ébranlement préalable était aussi indispensable pour l'ordre que pour le progrès, parce que l'influence religieuse, si longtemps nécessaire à tous deux, avait dû, depuis la fin du moyen âge, devenir à la fois oppressive et impuissante. Mais cet immense service temporaire, maintenant assez accompli, ne doit pas empêcher aujourd'hui de reconnaître la nature purement négative de la philosophie métaphysique, qui dut triompher au xvme siècle, et dont l'influence, quoique radicalement énervée, dirige encore la plupart des esprits actifs. Après avoir abouti partout au doute spéculatif, son génie exclusivement critique devait toujours pousser à l'anarchie sociale, en discréditant les anciennes maximes, sans pouvoir en établir de nouvelles. Succédant à ce déblai nécessaire, la systématisation positive reconstruira bientôt l'ensemble des saines notions sociales, sur des bases vraiment inébranlables, que ne comporta jamais le régime théologique. Mais pendant ce fatal interrègne, notre faible raison se trouve inévitablement livrée aux plus dangereuses fluctuations, d'abord théoriques, puis pratiques, envers toutes les règles fondamentales de la sociabilité.
« En sophisme caractéristique, qui contenait en germe toutes les aberrations ultérieures, a conduit la métaphysique révolutionnaire, chez son plus éloquent organe, à condamner radicalement toute société, en faisant prévaloir la chimérique conception d'un préalable état de nature, qu'un prétendu contrat originaire avait fait de plus en plus dégénérer en existence sociale. Cette dangereuse hypothèse fournissait alors le seul moyen d'imprimer assez d'énergie, soit active, soit même spéculative, pour dégager l' avantgarde de l'Humanité des liens oppressifs d'une organisation caduque, afin de l'entraîner vers une régénération
lola:. moins, de telles conceptions constataient spon-
tanément l'impuissance radicale de l'esprit métaphysique à s'emparer convenablement du domaine social , toujours antipathique à son caractère essentiellement individuel. Sa tendance critique eut trop longtemps, et conserve encore, une véritable utilité politique, en s' appliquant au régime ancien , Mais depuis que cette application est assez complète pour avoir manifesté le besoin d'un système nouveau, cet esprit négatif, désormais privé de sa principale destination, est entraîné, par sa nature absolue, à une activité morale de plus en plus désastreuse, aveuglément tournée contre les bases élémentaires de la sociabilité humaine, de manière à constituer un obstacle direct à la régénération finale, en s' opposant à tout véritable régime quelconque. L'inévitable débordement des utopies anarchiques, bornées d'abord à l'ordre politique proprement dit, s'étend maintenant jusqu'au triple fondement universel de l'existence sociale, la propriété, la famille et le mariage.
c. On cherche vainement à contenir ces ravages métaphysiques en s' efforçant de ranimer l'esprit religieux, dont la tendance, finalement rétrograde, a seule accrédité un tel abus du raisounement. Ces efforts empiriques n'aboutissent réellement qu'à perpétuer et à aggraver le mal, en inspirant à la raison moderne des inquiétudes propres à maintenir l'office transitoire de l'esprit critique, qui, sans cela, resterait livré à son inopportunité actuelle, faute de toute importante application. L'inaptitude évidente des croyances théologiques à conserver leur antique empire intellectuel démontre assez leur impuissance radicale à protéger réellement les notions sociales laissées sous leur dangereux patronage. Il est certain, au contraire, qu'une telle solidarité compromet aujourd'hui de plus en plus toutes les saines maximes morales comme tous les vrais principes politiques, en faisant rejaillir sur elles le discrédit croissant d'un ordre d'idées devenu depuis longtemps incompatible
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avec notre essor mental. Toutes les notions élémentaires sur le mariage et la famille sont tellement conformes aux tendances spontanées des populations modernes qu'elles n'ont, à vrai dire, pour les intelligences actuelles, d'autre tort essentiel que la forme religieuse encore inhérente à leur conception dogmatique. C'est donc exclusivement à l'esprit positif qu'est aujourd'hui réservée la sage consolidation de ces maximes fondamentales, qu'il peut seul dégager des sophismes métaphysiques. L'abus du raisonnement ne saurait être contenu par une philosophie hostile à l'essor final de la raison humaine , mais uniquement par celle qui le développe en le régularisant, et qui, à ce titre, peut seule surmonter désormais d'inévitables discussions.
« Quoique l'esprit positif ait dû surgir d'abord envers les plus simples sujets, il a ensuite étendu graduellement son domaine à des études de plus en plus compliquées. La systématisation directe des notions sociales constitue certainement sa principale destination, qu'il peut aujourd'hui aborder immédiatement, en résultat final de ce long préambule. Son incontestable supériorité intellectuelle devient le gage assuré de sa pleine efficacité morale. C'est à lui seul qu'il appartient de dissiper le fatal conflit qui existe, chez les modernes, entre les besoins du cœur et ceux de l'intelligence. En vertu de sa réalité caractéristique, il doit être éminemment social, puisque tout notre essor spéculatif s'accomplit par la société et pour elle : tandis que l'esprit théologique, naturellement personnel, n'avait pu devenir social qu'indirectement, en fournissant à la sagesse sacerdotale un précieux moyen initial de consacrer les résultats empiriques de l'expérience universelle.
« La saine philosophie conçoit, à tous égards, l'active intervention humaine comme subordonnée à un ordre invariable, spontanément résulté, en chaque cas, de l'ensemble des lois correspondantes. Cet ordre naturel n'est jamais modifiable qu'entre certaines limites déterminées, d'autant
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plus distantes qu'il s'agit d'événements plus complexes. Quoique les effets sociaux comportent, à ce titre, plus de modifications que tous les autres, ils n'en sont pas moins autant assujettis à d'inaltérables lois, dont la découverte y offre seulement plus de difficultés. Il faut toujours s'attacher d'abord à connaître suffisamment cette économie spontanée, que notre sagesse systématique doit tendre ensuite à consolider et améliorer le plus possible. Un tel fondement extérieur peut seul prévenir les divagations et contenir les divergences auxquelles notre faible raison est sans cesse exposée; en même temps, un tel but garantit constamment notre vraie dignité, en assignant à notre judicieuse activité une noble et vaste destination, à la fois individuelle et collective, pour le perfectionnement universel. On comprend ainsi en quoi les institutions humaines sont également naturelles et artificielles.
« En ce qui concerne la famille, et surtout son principal fondement, le mariage, la part de la nature et celle de notre sagesse deviennent aisément appréciables, quand on se place au point de vue convenable. On ne peut douter que l'homme ne soit, comme beaucoup d'autres animaux, et même à un plus haut degré, entraîné spontanément vers l'état de mariage, dont il nous offre toujours et partout la réalisation essentielle, caractérisée surtout par la fixité d'union. La consécration systématique de la société n'intervient ensuite que pour mieux assurer la plénitude et la stabilité de ce lien élémentaire, en dissipant l'irrésolution et en prévenant l'inconstance.
« Cette double nécessité s'explique aisément par une saine appréciation de la nature humaine, envisagée surtout quant à la diversité des sexes. Notre humanité est principalement supérieure à toute animalité en vertu de sa combinaison caractéristique entre la raison et la sociabilité. Or, de ces deux attributs élémentaires, le premier est plus prononcé chez l'homme, et le second chez la femme. De là
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résulte la prééminence naturelle du mariage sur toute autre association quelconque ; puisque les deux sexes se trouvent ainsi placés dans la disposition habituelle la plus favorable à leur perfectionnement mutuel, qui consiste surtout, pour chacun d'eux, à mieux développer par là les qualités qu'il possède moins. Telle est la noble destination sociale du mariage, directement envisagé, et même abstraction faite de la propagation sur laquelle on a trop exclusivement appuyé son appréciation réelle. Pour bien concevoir cette aptitude fondamentale, il faut considérer sommairement l'analyse positive de toute existence humaine.
« Notre vie se compose à la fois de pensées, de sentiments ou penchants, et d'actes. Dans leurs vaines disputes sur la prééminence de l'existence spéculative ou de l'existence active, les philosophes ont essentiellement négligé l'existence affective, qui pourtant imprime seule aux deux autres leur impulsion habituelle, sans laquelle leur exercice s'épuiserait bieutôt en stériles efforts. Sous cet aspect, le positivisme consacre systématiquement l'heureux aperçu pressenti par l'instinct social du catholicisme, qui, à travers ses formes mystiques, proclama réellement l'amour universel comme le vrai mobile central de l'humanité. Les travaux de spéculation, et même ceux d'action, quoique beaucoup mieux adaptés à la plupart des organismes, déterminent communément, par leur persistance prolongée, une intolérable fatigue. Au contraire, les affections bienveillantes peuvent seules persévérer au plus haut degré sans jamais lasser, et leur simple diminution passagère inspire toujours d'intimes regrets. Elles constituent donc la principale base du bonheur personnel, outre leur tendance directe à garantir le bonheur général en poussant chacun à servir les autres, soit par ses pensées, soit par ses actes.
« C'est ainsi que le mariage devient le premier lien de T humanité, en développant spécialement nos facultés affec-
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tives. Après que l'éducation proprement dite a rendu chacun apte à l'action et à la spéculation, il complète cette double préparation élémentaire, par un digne essor de l'affection qui doit animer la vie sociale. En effet, c'est seulement entre les deux sexes, et en vertu de leur diversité caractéristique, d'abord naturelle, puis civile, que peut exister habituellement une entière liaison. Dans le même sexe, l'amitié reste presque toujours exposée à d'inévitables rivalités, qui en altèrent la sécurité avant d'en corrompre la pureté. La concurrence ne peut totalement disparaître que d'un sexe à l'autre, pour donner lieu, par leur union, au plus doux concours, résulté d'une tendance spontanée de leurs moyens respectifs vers leur commune fin. Qu'est-ce, en effet , que le sentiment conjugal , sinon la véritable amitié, consolidée et embellie par une incomparable possession mutuelle ? C'est ainsi que le plus énergique instinct de notre animalité, cessant de nous entraîner à de brutales perturbations, nous conduit à la plus douce harmonie dans cette sainte intimité qui utilise toute l'aptitude naturelle d'un tel appétit à nous dégager de l'égoïsme fondamental. S'il était possible que cette admirable économie n'eût pas encore existé, celui qui nous en offrirait l'utopique avènement serait certainement regardé comme le plus grand bienfaiteur de l'humanité. Auprès de cette notion fondamentale, on néglige bientôt, malgré leur gravité réelle, les inconvénients accessoires ou passagers, et même les dangers exceptionnels , que l'imperfection humaine attache inévitablement à cette première base du bonheur intime, individuel ou social. Quoiqu'on doive, sans doute, tendre toujours à diminuer autant que possible ces maux secondaires, le rétrécissement d'esprit et le dévergondage de cœur propre aux temps de transition anarchique ont pu seuls conduire à en exagérer la considération spéciale jusqu'à méconnaître l'efficacité essentielle d'une telle institution.
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« Sa pleine spontanéité n'est pas douteuse pour celui qui apprécie judicieusement les efforts mêmes que l'excentricité, naturelle ou factice, a souvent tentés contre elle. Les plus rebelles à de tels liens finissent d'ordinaire par en déplorer amèrement l'absence. Toutes les intimités vraiment recommandables qui s'établissent hors de cet ordre régulier tendent bientôt à revêtir, autant que possible, ses principaux caractères, en constituant une affection à la fois exclusive et indissoluble. Quand l'imagination humaine s'est librement élancée à la conception idéale du parfait bonheur, elle a érigé l'éternité d'union en attribut essentiel de ses plus nobles utopies sur la vie future. L'inconstance systématique que tant d'esprits superficiels osent aujourd'hui prôner ne pourrait aboutir qu'à dégrader radicalement, chez les deux sexes, les principaux attributs de l'humanité, en s' opposant à toute profonde moralisation mutuelle.
« Malgré d'incontestables abus, la solennelle intervention de la puissance sociale est habituellement indispensable à la pleine efficacité de cette économie naturelle. Les organisations énergiques, seules susceptibles d'affections profondes, n'ont peut-être besoin d'une telle sanction que pour compléter leur doux bonheur par une noble publicité. Chez l'immense majorité, où tout est médiocre, en bien comme en mal, l'esprit, le cœur et le caractère, chaque vie privée, sans ce frein salutaire, se consumerait bientôt en capricieux essais aussi désastreux que superflus. On aperçoit aujourd'hui cette funeste tendance là où le protestantisme a assez altéré les mœurs modernes pour introduire un usage réel du divorce. Quant aux inconvénients propres à l'indissolubilité, ils sont ordinairement compensés, dans l'état normal, par les mêmes causes qui la rendent nécessaire. Car, l'aptitude à se modifier beaucoup résulte spontanément de cette médiocrité native qui interdit toute tendance très-prépondérante. Une telle faculté ne
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peut alors se développer assez qu'en présence d'une situation vraiment inaltérable. Nul n'a choisi son père ni son fils, et pourtant ces relations comportent une pleine harmonie. Quoique l'union conjugale ne puisse être aussi préparée, le libre choix personnel qui lui est propre tend à compenser cette moindre consistance naturelle, mais seulement quand la consécration sociale a imposé un invincible frein aux caprices individuels. Entre deux êtres aussi divers, y a-t-il trop de toute leur vie pour se bien connaître et s'aimer dignement? La virginité préalable, la fidélité continue et le veuvage final, resteront toujours en honneur, même chez le sexe prépondérant.
« Outre cette indissoluble sanction, la société générale exerce spontanément une heureuse réaction sur le lien élémentaire qui lui sert de base, en assignant aux deux sexes des destinations distinctes, essentiellement conformes, d'ordinaire, à leur nature respective. Quelques séditieuses réclamations qu'excite aujourd'hui cette répartition fondamentale, l'étude positive de l'homme et de l'Humanité démontrera de plus en plus une telle harmonie, sans laquelle d'ailleurs on ne saurait comprendre l'universelle persistance de cette économie. Aucun esprit sérieux ne tentera d'expliquer par le simple abus de la force matérielle, un ordre où l'on voit si souvent la plus frêle créature obéie et respectée, même dans ses caprices, par tant de vigoureux agents. La vie affective étant spécialement prépondérante chez la femme, rien n'est plus sage qu'une constitution sociale qui lui en confie la principale culture permanente, en réservant à l'homme les travaux suivis, soit de spéculation, soit d'action, qui, d'ordinaire, lui conviennent mieux. Si la nature féminine est, en général, moins susceptible de résolutions à la fois énergiques et persévérantes, elle devient par cela même plus modifiable et s'adapte plus aisément à toute invariable situation. L'uniformité de destination se trouve aussi, chez les femmes, en harmonie
■Hl) VIE 1) ALT.LSTE COMTE.
spontanée avec la variété beaucoup moindre de leurs types individuels. Toute saine appréciation de notre nature conduira donc à admirer profondément la sagesse instinctive de l'économie fondamentale qui, dans chaque acte social, réserve communément à l'homme la décision finale, en attribuant à la femme l'influence consultative ou modificatrice. La seule époque où l'intervention sociale des femmes ait été ainsi constituée dignement, sous l'ascendant du principe chevaleresque, indique hautement la noble efficacité que comporte cette apparente restriction. Si, par une impraticable aberration, les deux sexes pouvaient jamais être appelés à suivre indifféremment les mêmes carrières, on peut assurer que cette fatale concurrence, loin de seconder l'essor féminin, le rendrait bientôt impossible, en lui imposant des luttes trop inégales. Une situation impartiale, sans être indifférente, qui dispose à l'observation sans pousser à l'action, est certainement très-favorable au développement, à la fois intellectuel et moral, des facultés propres aux femmes dans le mouvement journalier de l'Humanité. L'absence correspondante de responsabilité pratique, et le droit fondamental à vivre du travail masculin, constituent d'ailleurs d'inévitables compensations habituelles de cette inertie relative, en complétant le régime élémentaire de toute association humaine.
« Telle est, en aperçu, l'appréciation positive de l'institution du mariage, envisagée dans ce qu'elle offre d'essentiellement commun à tous les modes quelconques de sociabilité. Une étude rationnelle des principales variations qu'y apporte successivement l'évolution nécessaire de l'Humanité n'aboutit qu'à éclaircir et à confirmer cette théorie élémentaire; quoique le spectacle inopportun de ces changements ait souvent conduit jusqu'ici , faute d'une véritable doctrine historique, à de très-dangereuses fluctuations, qui disposent encore tant d'esprits irréfléchis à regarder comme radicalement arbitraires les plus saines maximes sociales.
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« Le positivisme constitue spontanément la conciliation nécessaire, si vainement cherchée jusqu'ici, entre l'ordre et le progrès, en montrant que non-seulement l'ordre est, à tous égards, la première condition du progrès, mais que sous tous les aspects sociaux, le perfectionnement humain consiste surtout à développer de plus en plus l'ordre fondamental, qui contient, dès l'origine, le germe naturel de toute amélioration quelconque. C'est ce que l'ensemble du passé prouve clairement quant au mariage.
« Si cette union élémentaire est destinée directement à permettre aux deux sexes l'essor mutuel de leurs facultés caractéristiques, on peut dire que ses variations régulières ont toujours tendu à la mieux adapter à ce grand but. Bien loin de disposer les deux types humains à la vaine égalité qu'on rêve aujourd'hui, le cours de la civilisation développe nécessairement leurs principales différences, surtout mentales et morales, qui sont d'abord peu prononcées, comme nous le montrent encore les rangs inférieurs, où se conserve spontanément, à beaucoup d'égards, l'image de chaque phase antérieure.
« Dans l'antiquité grecque et romaine, le pas principal a consisté, sous ce rapport, à substituer la monogamie à la polygamie primitive. Quoiqu'une superficielle appréciation ait souvent conduit à représenter la diversité de ces deux modes comme essentiellement régie par le climat, un plus mûr examen démontre qu'elle dépend partout du degré de civilisation. Au nord autant qu'au sud, on retrouve tou-, jours la polygamie en remontant assez le cours des âges sociaux : le midi ne manifeste pas moins que le nord la tendance finale de notre espèce vers la vie pleinement monogame, qui prévaudra bientôt chez les plus civilisés Orientaux. Mais, quelle que fut l'importance de ce premier progrès, chez les populations grecques et surtout romaines, il s'y trouvait trop neutralisé, soit par la nullité sociale des femmes chez des nations militaires, soit par l'existence
de l'esclavage domestique, qui maintenait une sorte de polygamie pratique, soit aussi par l'excessif privilège de répudiation conservé aux hommes. C'est pourquoi le mariage y resta encore essentiellement borné à sa destination physique, et les sympathies morales que les modernes y apprécient surtout furent alors cherchées ailleurs, même par les plus éminentes natures.
« A l'admirable révolution accomplie au moyen âge, sous le catholicisme, l'Humanité devra toujours la première ébauche de la vraie constitution normale du mariage propre à notre espèce. La famille n'était constituée chez les anciens que d'après le despotisme presque illimité du chef domestique. Sauf cela, l'État ne s'y inquiétait que des qualités personnelles susceptibles de mieux développer la commune activité guerrière. Par l'initiation catholique, l'Humanité a commencé à sentir l'importance fondamentale de la vie domestique, soit comme la plus convenable à la plupart des hommes chez les sociétés industrielles, soit aussi comme la meilleure école de la vie pleinement sociale. Le mariage a pris, en même temps, la prépondérance qui lui convient dans l'ensemble des liens élémentaires : elle fut alors heureusement représentée par l'innovation spontanée qui obligea la femme à renoncer au nom de son père pour prendre celui de son époux. En ébauchant enfin l'indépendance radicale de la morale envers la politique, cette grande phase a irrévocablement placé dans la famille le véritable centre de la moralité humaine. Un aveugle esprit révolutionnaire peut seul entraîner aujourd'hui à méconnaître cet immense progrès, et à tendre vers l'antique subordination directe de l'individu à l'État, qui ne constituerait maintenant qu'une intime rétrogradation. Pendant cet âge catholique, que la métaphysique protestante ou déiste taxe si follement d'une ténébreuse barbarie, l'éducation sentimentale de notre espèce accomplit le plus grand pas qu'elle ait pu faire jusqu'ici. L'admirable institution de la che-
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valerie vint alors témoigner au monde que, du moins chez les classes supérieures qui servirent ensuite de type universel, l'amour jusque-là si brutal, avait enfin développé la noble nature qui le distingue dans l'humanité. Fréquemment parvenu à la plus exquise délicatesse, il devint capable, par ses moindres encouragements, de déterminer avec persévérance d'actifs dévouements, également favorables au perfectionnement moral, et même physique, de l'un et l'autre sexe. La vraie condition sociale des femmes, la juste liberté de leur vie intérieure, les droits matériels et moraux inhérents à leur situation, et la sage restriction d'une indispensable suprématie, furent alors aussi normalement établis que le permirent la civilisation contemporaine et la nature propre de la doctrine précaire qui servait d'organe imparfait à la sagesse sacerdotale pour diriger l'essor spontané des populations d'élite.
« Sous tous ces aspects , le positivisme, successeur nécessaire du catholicisme, après la clôture de l'interrègne métaphysique, devra surtout accomplir dans un milieu plus favorable la systématisation finale de la morale humaine tentée par le noble régime du moyen âge , en consolidant sur des bases inébranlables et perfectionnant d'après de meilleures inspirations ce que le système antérieur n'avait pu ébaucher qu'avec des croyances passagères, bientôt hostiles au développement naturel de l'intelligence et de la sociabilité. C'est dans un tel changement de principes que doit aujourd'hui consister essentiellement la saine reconstruction philosophique de la doctrine du mariage. L'institution actuelle n'exige d'ailleurs aucune grande innovation spéciale, sauf les précieuses améliorations qu'amènera spontanément la refonte générale de l'éducation et des mœurs. Depuis la fin du moyen âge, l'ascendant catholique , même avant que sa décadence devint ostensible , a radicalement perdu son ancienne aptitude à faire convenablement respecter les prescriptions morales que l'Humanité avait établies sous sa
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direction initiale. Il n'a pu lancer qu'une impuissante ilétrissure sur le dévergondage habituel qui discréditait de plus en plus, même publiquement, toutes les saines maximes conjugales, encore dangereusement adhérentes à des croyances justement déchues. Comment espérer, par exemple, qu'une indispensable émancipation pût maintenir un respect sincère pour la vraie subordination des sexes, quand sa consécration officielle dérivait uniquement d'une puérile fiction religieuse sur l'origine physique de la femme ? La systématisation positive peut seule garantir ces grandes notions, comme toutes les autres conceptions vraiment sociales , aussi bien contre les frivoles sarcasmes que contre les sophismes an ar chiques. Privé du caractère sacré que lui imprima le catholicisme , le mariage n'a pu être réduit que provisoirement, parla métaphysique de nos légistes, à la grossière nature d'un simple contrat temporel. Une véritable réorganisation lui rendra bientôt, suivant un mode plus efficace et plus durable, l'auguste consécration spirituelle qu'exige le premier lien élémentaire de toute société humaine. La même puissance morale qui en dirigera surtout l'usage habituel se trouvera d'ailleurs naturellement autorisée, par la nouvelle conviction publique, à corriger autant que possible ses inconvénients accessoires ou exceptionnels, sans recourir presque jamais, sauf les dispositions secondaires, à une intervention temporelle qui tend à dégrader cette sainte institution, quelque indispensable qu'y soit aujourd'hui son office hétérogène , jusqu'à l'avènement d'un ordre normal.
u Je n'ai pas besoin, ma chère amie, d'indiquer davantage cette sommaire appréciation, que votre esprit et votre cœur développeront sans difficulté, en l'adaptant convenablement à votre noble composition actuelle. La troisième partie de la lettre philosophique que j'eus le bonheur de vous offrir à l'occasion de la Sainte- Clotilde renferme d'ailleurs quelques aperçus directs, que j'ai pu dès lors écarter ici, sur l'avenir
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social de votre sexe sous l'ascendant final du positivisme. « En commençant l'indication que je viens d'achever, je comptais y aborder l'ensemble de la constitution de la famille humaine, qui, fondée par les liens conjugaux, se perpétue par les relations filiales , et s'étend par les rapports fraternels. Mais le sujet principal m'a trop entraîné pour me permettre, du moins cette fois, l'examen des deux autres éléments de cette théorie fondamentale : ils me semblent d'ailleurs beaucoup moins utiles à votre élaboration. Au reste, si vous désiriez, à leur égard, quelques éclaircissements immédiats , vous pourriez consulter avec fruit le cinquantième chapitre de mon grand ouvrage. Sa lecture spéciale, déjà recommandée, vous deviendra, pour l'étude de cette lettre, bien plus facile que ne le suppose votre admirable modestie. Ce n'est point aux savants que je m'y suis surtout adressé , mais à tous les esprits sains qu'animent des cœurs honnêtes, sans aucune autre initiation philosophique que celle qui ressort spontanément de l'ensemble de la vie réelle.
« Adieu, ma cligne amie ; je vous remercie solennellement de m' avoir ainsi procuré la douce satisfaction spéciale de vous servir personnellement sans cesser de poursuivre convenablement ma mission sociale. »
a A. Comte.
Il janvier 1846.
LETTRE
« Quoique la réouverture de mon cours (1) doive désormais diminuer beaucoup la disponibilité de mon dimanche , j'espère, ma très-chère amie, qu'elle ne m'ôtera pas entière-
(i) Le cours d'Astronomie populaire.
(Note du biographe/
%i"À VIE D'AUGUSTE COMTE.
ment le bonheur, dont j'ai si souvent joui pendant les six derniers mois, de m'occuper spécialement de vous ce jourlà. J'aime à vous le prouver déjà en vous adressant ces deux lignes cordiales avant d'aller à ma séance initiale. Votre noble ascendant a désormais lié profondément chez moi l'essor habituel des plus hautes- pensées à celui des plus tendres sentiments. Ne soyez donc pas surprise que je tienne à inaugurer secrètement ce seizième service annuel par un souvenir spécial de ma bien-aimée. Je ne puis voir revenir cette journée sans me rappeler aussitôt combien l'ensemble de mon existence se trouve heureusement changé depuis la dernière réouverture, par la noble tendresse qui m'anime. Cette courte effusion ne peut d'ailleurs que me préparer mieux au ministère que je vais remplir, en faisant spontanément prévaloir la disposition la plus favorable à un tel acte philosophique.
« Le charmant bonjour auquel je n'ai pu répondre avanthier me laissera le souvenir permanent d'une affectueuse expression caractéristique, dont j'éprouve le besoin de vous remercier spécialement , quand vous y avez daigné mentionner votre bonheur de m' acquérir. En effet, c'est bien là, ma Clotilde, le mot qui nous convient mutuellement , pour désigner à chacun de nous sa meilleure propriété. Plus notre intimité se développe et se consolide , mieux je sens journellement que cette chaste union est devenue chez moi la principale condition d'un bonheur que j'avais toujours ardemment rêvé, mais sans pouvoir, hélas ! l'éprouver jamais avant d'avoir subi votre bienfaisant empire.
a Combien je le comprenais hier, par exemple , pendant ces heures trop rapides de tendre contemplation et de libre épanchement que chaque semaine me ramène maintenant dans votre auguste solitude! Quoique je ne vous aie point encore remerciée assez directement de cette incomparable concession, vous savez que j'en sens dignement tout le prix. Chacune de nos deux libres entrevues hebdomadaires a son
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heureux caractère propre. Le jour que je vous reçois, il me semble que je commence enfin à posséder convenablement un véritable intérieur. Mais, quand je viens vous voir, c'est vous-même que j'apprécie surtout. La noble simplicité de votre modeste asile me rappelle plus vivement et vos malheurs exceptionnels et les éminentes qualités de votre cœur comme de votre esprit. Tout ce qui m'entoure y tend spécialement à me pénétrer davantage d'une affectueuse admiration , que ranimerait moins une brillante demeure. Ce contraste involontaire entre votre situation et votre mérite me fait mieux apprécier alors l'aimable résignation qui vous dispose habituellement à attendre sans impatience un plus digne avenir, que bientôt, j'espère, déterminera votre sage persévérance dans une précieuse élaboration.
« Adieu, ma noble et tendre Glotilde, comptez à jamais sur le respectueux amour dont votre cher philosophe se sent aussi fier qu'heureux.
«x\te Comte. »
Dimanche matin, 25 janvier 1846 (10 heures).
« Quoique j'aie très-peu dormi, je suis assez bien portant pour espérer que ma séance m'excitera sans me fatiguer, malgré la solennelle émotion qu'une longue habitude et une pleine conviction ne m'empêchent pas d'éprouver lors de chaque réapparition annuelle devant mon public. L'acte d'adoration que je viens d'accomplir rapidement m'inspire, je le sens, un surcroît de zèle et de confiance pour le devoir qui va m' arracher à vous. »
On voit, d'après le caractère de ces incomparables entretiens, quelles préoccupations, quels sentiments animaient ces grands cœurs; la profonde moralité qui dominait leurs plus secrets épanchements , et le sublime idéal auquel il leur fut donné d'atteindre.
Cependant , Auguste Comte ne devait pas jouir longtemps d'un tel bonheur : après une année de relations exceptionnelles, sa dame lui fut ravie ! Coup affreux, terrible, qui l' ébranla profondément Sa douleur fut immense , telle qu'il n'en aurait pu supporter de plus forte ; et son cœur infiniment sensible, profondément attaché, fut déchiré cruellement. Rien ne témoigne mieux de sa peine et de ses regrets que l'effort accompli pour reprendre à la mort, à l'oubli, au néant, cette douce et angélique personne ! Pour un temps il ne sembla survivre qu'afm d'immortaliser son amie : et c'est à elle que fut dédié son principal ouvrage, sa grande construction religieuse. On ne saurait lire sans émotion la touchante dédicace, qui lui consacre le Système de politique positive, tant elle renferme de larmes et de regrets, de noble résignation, d'inépuisable gratitude :
« Ton admirable modestie (dit cet
« homme illustre à sa bien-aimée), cédant enfin à mon a affectueuse insistance, avait franchement accepté la o juste dédicace de ma seconde élaboration philosophique, « commencée, l'an dernier, sous la naissante stimulation « de la noble tendresse qui, malgré la mort, continuera « d'embellir tout le reste de ma mélancolique existence. « Que ta mémoire sacrée reçoive donc cet hommage so- « lennel d'une reconnaissance convenablement motivée, qui « n'est plus contenue par tes touchants scrupules. »
« A. toi seule, ma Clotilde, j'ai dû ainsi, pendant une « année sans pareille, l'expansion tardive mais décisive « des plus doux sentiments humains. »
« Ceux qui savent que l'essor
« continu des instincts sympathiques constitue la princi- « pale source du bonheur, personnel ou social, respecteront
VIE !>AL"<Jl\STE COMTE. ï'èo
« ici ma solennelle gratitude pour l'ineffable félicité que tu « m'as dévoilée. »
H Après avoir noblement consacré
« la première moitié de ma vie publique à développer le « cœur par l'esprit, je voyais sa seconde partie vouée sur- « tout à éclairer l'esprit par le cœur, sans les inspirations m duquel les grandes notions sociales ne peuvent, acquérir « leur vrai caractère. Mais pouvais-je aspirer à ces nouvelles « lumières si je n'eusse dignement subi l'énergique ascen- « dant du sentiment le mieux propre à dégager l'homme de « sa personnalité fondamentale, en faisant dépendre d'au- « trui sa principale satisfaction ?»
« Toi seule m'as donc permis de développer convenablement cette réaction du cœur sur l'esprit, devenue indispensable à l'ensemble de ma mission ! (1) »
Mais cette manifestation solennelle d'une douleur et d'une reconnaissance infinies, n'est pas seulement un acte personnel, sa portée sociale est immense, puisqu'elle met le progrès sous le patronage de l'ascendant féminin , qui lui semblait fatalement hostile. Motivée sur la participation féconde et décisive qu'eut une noble clame envers la transformation religieuse de la philosophie positive, elle associe intimement la femme au grand mouvement de régénération. Par elle, en effet, son puissant promoteur sentit la force et le charme des affections privées, et leur inestimable prix, comme condition du développement réel des sentiments sociaux. Dès lors il comprit le rôle du cœur, sa prépondérance universelle, et put saisir enfin la véritable grandeur de la femme, sa sainteté, la mission sacrée qu'elle remplit
(t) Voir la dédicace du Système de politiqre positive, tome ïcr, page ilc.
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dans le monde comme épouse et comme mère. Destination suprême dont dépend la terminaison de l'immense révolution qui, depuis tant de siècles, agite l'Occident; l'unité devant se rétablir par l'adhésion du sexe aimant aux principes de la sociabilité moderne.
A ceux qui peuvent comprendre la grandeur de ce résultat, la glorification de Glotilde de Vaux ne paraîtra point exagérée ; et les âmes élevées sentiront toujours l'immensité de son bienfait. Sa gloire fut d'avoir mérité, et d'avoir laissé surgir le profond amour qui ouvrit au philosophe les sources bénies de la grâce, les voies sacrées de la religion! Associée dans le temps, par la vénération des âmes régénérées, à la gloire du fondateur de la synthèse universelle, comme elle lui fat unie, dans l'espace, par la plus pure affection, cette si digne et si touchante femme doit passer dans les plus lointains souvenirs, comme la compagne immuable de celui dont elle a charmé et grandi l'existence, pour le plus grand bien de l'humanité.
L'influence de madame de Vaux, loin de cesser après sa mort, n'en devint que plus intime. Au lieu de laisser s'affaiblir le souvenir de la femme qu'il avait si profondément aimée, Auguste Comte fut amené, par la grandeur de son attachement et par l'extrême tendresse de sa nature, à lui vouer un culte quotidien qui devint à la fois et sa meilleure consolation et la source de tous ses progrès ultérieurs. C'est la réaction mentale et morale de cette salutaire adoration qui suscita le renouvellement spirituel auquel il dut les inspirations et les lumières indispensables à sa nouvelle élaboration, la régénération sympathique qui caractérise sa
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