CLOTILDE DE VAUX
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seconde vie. Grâce à la généreuse affection qui ne cessa de le posséder depuis lors , il éprouva tellement la puissance du cœur, son invincible suprématie naturelle, que cette excitation constante lui inspira directement le principe affectif de la systématisation finale, les voies logiques de son accomplissement. De suite il reconnut que le grand problème consistait à soumettre l'esprit au cœur, la personnalité à la sociabilité, l'égoïsme à l'altruisme, le monde à l'amour! Et tirant aussitôt des prémisses de la sociologie la notion fondamentale de l'Humanité, il en forma le principe de la régénération politique, désormais instituée en vue de cette existence suprême. De là le règlement et le ralliement des forces humaines, l'unité individuelle et sociale obtenue par la religion démontrée. L'amour pour principe et l'ordre pour base; le progrès pour but : telle est, dès ce moment, la formule essentielle de la réorganisation moderne, que le fondateur du positivisme puisa dans les inspirations de son culte privé, et qu'il sut admirablement développer, sous l'assistance continue de cette même providence morale, dans son immortel Traité de sociologie.
Comme nous l'avons dit précédemment, la dédicace du Système de politique , écrite en 18A6, dans les premiers moments d'un deuil éternel, put seule amener la reprise des grands travaux qu'imposait à Auguste Comte l'accomplissement de sa mission. Et dès l'année suivante, on put apprécier la puissance de cette incubation secrète, où la douleur et l'amour apportaient au génie tant de forces nouvelles. Le préambule philosophique du Cours d'astronomie populaire acquit alors un caractère et un développement qu'il n'avait jamais eu. Dans les douze séances consacrées à cette mémorable introduction, et qui occupèrent les mois de février, mars et avril 18/17, le futur auteur de la Politique positive sut condenser tout le plan de cette immense construction, dès lors arrêtée dans les profondeurs de son génie ; et par cette exposition saisissante, par ces longues
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et puissantes improvisations sur les plus éminents sujets de la science humaine, la nouvelle philosophie acquit déjà la consistance et la dignité d'une véritable religion.
L'auditoire nombreux et recueilli qui suivait ce cours était surtout formé de prolétaires : Auguste Comte fut toujours, on le sait, désireux et fier d'un tel public, et toujours il lui réserva son meilleur enseignement. Or l'exposition de 1847 fut, entre toutes, recherchée des auditeurs populaires; et ce fait nous semble aussi important que mémorable, bien qu'il ait excité les railleries mal inspirées de quelques pédants. Deux cents communistes, attirés par le bruit que commençait à faire la prédication positiviste, à une époque où le peuple cherchait et méditait profondément, s'étaient donné rendez-vous, pour apprécier la nouvelle doctrine sociale, aux séances consacrées à l'exposition des théories sur la propriété et le régime industriel.
Bien qu'une telle démarche n'ait eu d'autre résultat effectif que de provoquer quelques conversions personnelles, elle n'en constitue pas moins un fait historique plein d'intérêt, puisqu'elle témoigne hautement des ardentes préoccupations sociales qui animaient alors le prolétariat. Une presse super licielle et qui comptait sans doute exploiter, sans le comprendre, ce grand mouvement populaire, eut beau mettre tous ses soins à le laisser ignorer, il n'en fut que plus irrésistible quand, en 1848, il vint surprendre tant de gens habiles et mettre un terme à l'expérimentation constitutionnelle. Auguste Comte achevait alors la première partie du Discours sur l'ensemble du positivisme, et ce grand travail, résumé de la prédication religieuse et sociale qu'il avait faite en 1847, l' élevait naturellement au point de vue qui convenait à cette nouvelle situation. Quand éclata la révolte, il venait de résumer les principes philosophiques qui doivent servir de base à la reconstruction de l'ordre moderne et d'indiquer les éléments sociaux qui peuvent concourir à ce grand avènement : l'influence des idées
régénératrices ne pouvant s'excercer assez que par l'alliance des prolétaires et des philosophes, et par l'adhésion des femmes aux nouveaux principes de sociabilité. L'événement qui confondait tant de prétendus sages trouva donc le fondateur du positivisme admirablement préparé : instruit de l'avenir par la méditation continue du passé, il se mit à l'œuvre pour éclairer le présent, et put surmonter victorieusement cette épreuve capitale. Sans s'émouvoir d'un désordre inévitable ni se laisser entraîner par de folles espérances; sans s'effrayer de l'immensité de son isolement ni se laisser imposer par l'entraînement de tout un peuple ; avec l'inflexible conviction du savant et l'intrépide fermeté du citoyen, il sut tracer à cette société chancelante sa route vers l'avenir, fixer le but et organiser les moyens.
Ainsi, le 25 février 1848, au lendemain de la lutte, au milieu du bouleversement général, il publiait un appel qui témoigne autant de la constante unité de sa foi que de la fermeté de sa conduite (1). Le 8 mars suivant, en annonçant la formation d'une association politique dont il se trouvait à la fois le fondateur et le président, il émettait son remarquable manifeste (2). Enfin, le Discours sur V ensemble du positivisme venait, en juillet 1848, fixer définitivement la nature et les principes de la réorganisation moderne (3). Son épigraphe caractéristique : Réorganiser, sans Dieu ni roi, par le culte systématique de ï Humanité, résumait admirablement l'esprit d'une telle œuvre, puisque la double tendance irrécusable des sociétés modernes vers
(1) Association libre pour l'instruction positive du peuple dans tout
V Occident européen. Pari?, 25 février J 848. (Voir aux Pièces justificatives, n° 8).
(2) Le Fondateur de la Société positiviste à quiconque désire s'y incorporer. Paris, le 8 mars 1848. (Voir aux Pièces justificatives, n° 9.)
3) Discours sur l'ensemble du positivisme, par Auguste Comte, auteur du Système de philosophie positive. — Paris, juillet 1848, 1 vol. in-8°, chez
V Daimont, libraire du corps des ponts et chaussées, quai des Augustins, 49.
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une foi positive et vers une activité pacifique, s'y trouvait pleinement consacrée, en même temps qu'elle y était noblement associée à la réalisation des plus hautes aspirations du moyen âge envers l'établissement d'une religion universelle.
Ce grand discours préliminaire, qui établissait les caractères fondamentaux de la synthèse moderne, en attendant le traité magistral auquel il sert d'introduction, allait former le code de la phalange régénératrice dont la Société positiviste devenait le premier noyau. Et l'on peut dire que dès cette époque le positivisme se trouvait à la fois constitué comme école philosophique, comme parti politique et comme secte religieuse.
Mais la société fondée par Auguste Comte, dominée par des obstacles et par des conditions qu'il est aisé de se rappeler, ne put s'agrandir beaucoup ni devenir prépondérante. Si l'on en excepte un écrivain connu, M. Littré, elle n'était formée que d'hommes neufs, sans réputation et sans influence actuelles: des prolétaires, quelques médecins, quelques professeurs, d'anciens élèves de l'École polytechnique, etc. , s'y trouvaient agrégés à des titres divers, c'està-dire avec des degrés différents de conviction et de sympathie. Toutefois, elle tirait de la personne de son fondateur une haute importance, et reçut de lui une direction que nulle autre association de ce genre ne put alors présenter.
S'il est vrai qu'en renversant le régime catholico-féodal, la première partie de notre révolution ait mis à l'ordre du jour la reconstruction de l'ordre social, il est certain aussi que la seconde moitié de ce grand ébranlement doit aspirer de plus en plus à remplacer ce qui a été détruit. Eh bien ! la Société positiviste est la seule qui, dans ce temps et grâce à la direction qui lui fut imprimée par son illustre président, resta sans cesse, au milieu de la divagation générale, dans le véritable sens du mouvement humain ; la seule qui ait reconnu, proclamé, que la reconstruction cherchée
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devait s'accomplir, non pas d'après les principes négatifs qui avaient dirigé la démolition, mais d'après ceux, réellement organiques , que l'ensemble de notre évolution avait fait surgir pour un tel office, et que la philosophie positive a depuis longtemps établis. A ce point de vue, on ne saurait contester que la société formée par Auguste Comte pour assister les premiers efforts de reconstruction, ne mérite dans l'histoire (malgré l'obscurité de son origine et le peu de retentissement de ses actes) une place vraiment importante : car son intervention marque le point de départ du mouvement organique communiqué par le fondateur du positivisme et dont la continuation doit amener la terminaison de la révolution occidentale, par l' avènement d'un état social définitif. C'est pourquoi nous regardons comme essentiel de résumer ici les travaux de cette assemblée.
Dès qu'il eut constitué la Société positiviste, Auguste Comte y exposa sa théorie politique de la transition moderne, et le résumé de cette exposition servit de base aux rapports que nous devons analyser. Deux concernent l'organisation temporelle de la république naissante , tandis qu'un troisième a pour objet de préparer sa direction spirituelle.
Le premier de ces actes est le Rapport sur la question du travail, lu le 24 mai 1848, à la Société positiviste, par un de nos confrères les plus éminents, M. Fabien Magnin, ouvrier menuisier. Auguste Comte a lui-même jugé ce travail, qu'il qualifie de mémorable, et dans lequel, dit-il, le vrai mécanisme industriel se trouve mieux apprécié, en quelques pages, que dans tous les volumes consacrés à la prétendue science des économistes. Je me bornerai donc à dire que le publiciste prolétaire, convaincu que l'imprévoyance sociale est la principale cause des désordres industriels, concluait qu'en attendant une organisation réelle de l'industrie humaine, qui ne peut résulter selon lui que
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d'une régénération préalable des opinions et des mœurs, le gouvernement devait, autant que possible, avec intelligence et sagesse, intervenir pour atténuer les plus criants abus; pour lever les embarras les plus proches, parer aux désordres les plus remédiables, et provoquer surtout, parmi les chefs industriels, des habitudes plus désintéressées et plus sages. Autrement dit, il invitait les gouvernements modernes, et celui de la république française en particulier, à exercer désormais la plus importante de leurs attributions initiatrices, durant la période transitoire qui doit nous élever de l'état de guerre à l'état de paix, en secondant sagement l'industrie, base essentielle du régime futur (1).
Quant au second rapport (2), sans être aussi original par le fond, il était plus important peut-être par son objet, directement relatif à la nature et au plan du gouvernement qui convenait alors à la situation française. 11 fut présenté à la Société le 2 août J8A8, par M. Littré, rapporteur, assisté, pour l'élaboration du projet, par MM. Lafitte, aujourd'hui directeur du positivisme, et Fabien Magnin, précédemment cité. Une exacte condensation des indications qu'avait fournies Auguste Comte relativement à la direction politique de la transition actuelle, fait de ce travail un document très-remarquable, et dont il nous faut rappeler les points principaux.
L'état révolutionnaire de la France et de tout l'Occident se trouvant plus manifestement démontré par l'ébranlement
(1) Rapport à la Société positiviste, par la commission chargée d'examiner la question du travail. Paris, juin 1848.
(2) Rapport à la Société positiviste, par la commission chargée d'examiner la nature et le plan du nouveau gouvernement révolutionnaire de la République française. Paris, août 1848, soixantième année de la grande révolution.
Ces deux opuscules et les suivants sont actuellement en vente chez MM. Dalmont et Dunod, libraires du corps des ponts et chaussées, quai des Aueustins, 49.
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de février, il fallait, après la chute de la monarchie constitutionnelle, établir un gouvernement qui répondît, chez nous d'abord, aux besoins d'une telle situation, et qui pût s'appliquer ensuite à toutes les parties de la république occidentale, à mesure que les circonstances l'exigeraient. Or, la principale condition d'un tel système était, bien évidemment , de régler le présent en vue d'un avenir déter-* miné, tout en tenant compte d'un passé irrévocable. La conception rationnelle de la nouvelle direction sociale ne pouvait donc émaner que de la philosophie positive, puisque seule elle avait su expliquer l'ensemble du mouvement humain et fixer son terme réel.
C'est ainsi qu'Auguste Comte se trouvait conduit à anticiper sur le plan de ses travaux ultérieurs, et à en détacher les considérations relatives à cette politique de transition.
D'après l'étude positive des antécédents et du but, cette situation intermédiaire devait être conçue comme tendant à instituer le régime pacifique et rationnel qui caractérisera l'état final de l'Humanité, et la direction politique correspondante, comme destinée à préparer cette transformation décisive. A une situation transitoire et révolutionnaire il fallait un gouvernement de circonstance, sciemment révolutionnaire, c'est-à-dire temporaire et préparatoire. Et comme le principe fondamental de l'organisation politique, pour l'état final, consiste dans la séparation complète des deux grands pouvoirs sociaux, spirituel et temporel, les fonctions intellectuelles n'y devant plus être exercées par les mêmes organes que les fonctions gouvernementales, et ces deux grandes actions sociales devant rester mutuellement indépendantes, la nature exclusivement pratique de la direction intérimaire s'y trouvait formellement indiquée. Abdiquant donc toute prétention théorique, et laissant aux philosophes le soin de la rénovation spirituelle, un tel pouvoir devait se borner à assurer l'existence sociale par un énergique maintien de l'ordre (tranquillité intérieure, paix
extérieure), et à favoriser le progrès en secondant sagement le développement industriel, et surtout en faisant scrupuleusement respecter la liberté d'exposition et de discussion indispensable à l'avènement d'une nouvelle doctrine générale.
Tel était le caractère essentiel de la dictature progressive, indiquée par la vraie théorie historique, pour franchir dignement l'intervalle qui nous sépare encore du terme définitif où l'Occident aspire depuis tant de siècles.
La nature sociocratique et la destination relative d'un tel pouvoir se trouvant incompatibles avec les habitudes absolues et les prétentions éternelles des gouvernements fondés sur le droit divin ou populaire, ou même résultés d'une transaction quelconque entre ces deux principes, il devait présenter une constitution également étrangère aux formes monarchique, démocratique et parlementaire. Le progrès étant finalement incompatible avec la royauté (puisqu'elle représente le dernier vestige du régime des castes, fatalement théologique, militaire, et par conséquent rétrograde), comme l'ordre est certainement inconciliable avec la démocratie (puisqu' aucun gouvernement réel n'est possible au moyen d'assemblées délibérantes) , la forme républicaine, irrévocablement consacrée, restait ici la condition fondamentale du progrès, tandis qu'une dictature pratique et collective, limitée quant au nombre de ses agents par la nature des fonctions à remplir, y devenait le sûr garant de l'ordre. La devise caractéristique, ordre et progrès, surgissait donc pour indiquer la tendance fondamentale d'un gouvernement pacifique et constructeur, où trois gouverneurs, dirigeant respectivement (avec l'assistance d'une assemblée purement administrative), l'extérieur, l'intérieur et les finances, se trouvaient investis des seules attributions légitimes de l'ancienne royauté, modifiées selon les exigences de l'esprit et de la sociabilité modernes.
Pour donner au progrès des gages irrévocables, tout en
assurant puissamment la permanence de l'ordre, l'action politique, le gouvernement, qui, dans l'état final, doit appartenir aux chefs industriels régénérés, se trouvaient ici déférés, pendant cette transition exceptionnelle, aux plus éminents prolétaires, parmi lesquels devaient être choisis les triumvirs, tandis que Y assemblée, exclusivement chargée de voter le budget et de contrôler son emploi, se composerait naturellement de riches choisis par le suffrage universel convenablement modifié. C'était reconnaître solennellement, sans aucune menace perturbatrice, la plus haute obligation politique de la situation moderne, l'incorporation du prolétariat à la société, et consacrer aussi, sans aucun danger de rétrogradation, la légitimité et la nécessité de l'appropriation des capitaux humains. Car le progrès et l'ordre politiques dépendent certainement de ces deux conditions respectives.
Enfin une mesure décisive, satisfaisant à la double tendance de notre temps vers une activité pacifique et vers une foi démontrable, réduisait l'armée (transformée en gendarmerie) à ce qu'exige le maintien du repos public, et assurait sincèrement la liberté spirituelle, en supprimant le monopole universitaire et théologique par l'abolition des budgets correspondants. « La révolution ne sera « close, disait judicieusement le rapporteur, M. Littré, que « quand les opinions et les mœurs auront été réorganisées « sur les principes de la philosophie positive. Or, tant que « le gouvernement fera enseigner à titre officiel, soit la « doctrine théologique, soit la doctrine métaphysique, il « entravera, autant qu'il est en lui, cette révolution finale. .......... Les trois doctrines sont en présence,
«la théologie, la métaphysique et le positivisme ^ c'est « d'une discussion générale, parfaitement libre, parfaite- <« ment égale, que le jugement définitif doit sortir. »
Telle était la marche rationnelle que devait suivre la nouvelle république pour reprendre l'œuvre de son éner-
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gique devancière, pour continuer le xvme siècle sans le reproduire, et pour nous élever enfin à l'état social entrevu par cette grande époque.
Le dernier rapport dont nous ayons à rendre compte se rattache à l'organisation du nouveau pouvoir spirituel (1). Exécuté d'après les indications d'Auguste Comte, ce travail fut présenté par le docteur Segond (rapporteur), et lu en assemblée le 28 février 1849. Quelques lignes, empruntées à l'introduction dont le président de la Société positiviste l'a honoré, suffiront pour en rappeler la teneur :
« Eclairée, dès son début, par une vraie théorie historique, la seconde partie, nécessairement positive, delà « grande révolution occidentale, peut et doit offrir tous les « caractères essentiels d'une transition organique, toujours « dirigée sciemment vers le régime final qu'indique l'en- « semble du passé. Or, cet ordre définitif consistera suret tout à réaliser convenablement, sur des bases systéma- « tiques et inébranlables , la division fondamentale entre a le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, surgie, au « moyen âge, d'une ébauche, admirable mais prématurée, (( alors incompatible avec l'esprit théologique et l'acti- « vite militaire qui prévalaient encore. Il faut donc, avant a tout, réduire le gouvernement proprement dit à ses vé- « ritables attributions pratiques, dégagées de toute vaine « prétention à conserver la vicieuse prépondérance théo- « rique qu'il dût provisoirement usurper sous la décompo- « sition nécessaire du régime catholico-féodal. Tel est le « principal objet de la conception du nouveau gouverne- « ment révolutionnaire, publiée, en août dernier, par la So- « ciété positiviste, pour constituer la politique exception-
(1) Rapport à la Société positiviste, par la commission chargée d'examiner la nature et le plan de l'École positive, destinée surtout à régénérer les médecins. Paris, mars Î849 (soixante-unième année de la grande révolution ).
« nelle propre à la génération actuelle , en aussi pleine « harmonie que possible avec l'état normal. Il reste dès « lors à compléter l'organisation essentielle de la transia tion finale, en instituant aujourd'hui le noyau caractéristique d'une véritable classe contemplative, capable « d'obtenir graduellement, sur les esprits et sur les cœurs, « le libre ascendant qui dirigera la régénération moderne. ' « Le travail que nous publions maintenant concerne suret tout cette fondation supplémentaire. Par la combinaison « naturelle de ces deux publications, la Société positiviste « aura pleinement caractérisé l'intime alliance entre les « vrais philosophes et les purs prolétaires, unique issue de « la présente anarchie. D'un côté, l'avènement politique « du peuple suscitera les seuls gouverneurs qui puissent « aujourd'hui renoncer sincèrement à toute domination « spirituelle; d'une autre part, la reconstruction des opi- « nions et des mœurs se trouvera confiée, dans tout l'Occi- « dent, à de dignes organes , profondément voués au « sacerdoce de l'Humanité, d'après leur systématique ab- « négation de toute autorité temporelle.
« Quand l'éducation occidentale aura été vraiment ré- « générée, suivant les indications de mon récent Discours « sur V ensemble du positivisme , ce sacerdoce philosophique «n'exigera aucune initiation particulière, sauf la culture « spontanée des vocations ainsi préparées par le régime « commun. Alors, toutes les écoles spéciales pourront et de- « vront disparaître, afin de mieux développer l'instruction «universelle, c'est-à-dire populaire. Mais, au contraire, « pendant le reste du siècle actuel, les efforts systématiques «doivent, sauf l'enseignement primaire, se rapporter exce clusivement à la saine rénovation des hautes études spé- « ciales, soit pour instituer les types préliminaires de la « nouvelle éducation générale, soit pour en élaborer les « organes réguliers. »
Former une classe de théoriciens mentalement et mora-
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lenient régénérés, entièrement consacrés au service de l'Humanité, telle était donc la destination de Y École positive et le but du projet soumis par le rapport correspondant à l'examen du peuple central. S'il eût pu recevoir son accomplissement, la transition se serait trouvée bientôt pourvue d'organes spirituels, comme elle l'aurait été de véritables chefs temporels, par l'établissement du triumvirat proposé.
Pour assurer cette marche, pour consolider cette organisation et rattacher plus étroitement le présent, ainsi régularisé, à l'ensemble du mouvement humain, la glorification du pass/ devenait indispensable. Tel fut le but d'une autre création^ le Calendrier positiviste (1). Cette grande conception, qui témoigne chez son auteur autant de savoir que de puissance mentale, et qui ne pouvait émaner que d'une âme aussi sympathique, est surtout destinée à rallier dans un même sentiment de reconnaissance et d'amour, de profonde et réelle vénération envers des bienfaiteurs et des ancêtres communs, les instincts civiques, patriotiques, humanitaires, spontanément développés par la civilisation occidentale. Exposée par Auguste Comte à la Société positiviste, elle fut bientôt condensée par lui dans une publication mémorable qui présentait la systématisation du culte spontané des grands hommes, d'après la vraie philosophie de l'histoire, et qui préparait, par la glorification des types immortels qui ont le mieux servi à l'évolution générale, l'adoration abstraite de l'Humanité.
(I) Calendrier positiviste , ou système général de commémoration publique, destiné surtout à la transition finale de la grande République occidentale, composée des cinq populations avancées, française, italienne, espagnole, britannique et germanique, toujours solidaires depuis Charlemagne; par Auguste Comte, auteur du Système de philosophie positive, et publié au nom de la Société positiviste. Paris, avril 1849 (soixante- unième année de la grande révolution.) — Voir aux Pièces justificatives, n° 10, la 8e édition de ce Calendrier. 'j
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Le Calendrier positiviste comprend donc la série des ancêtres intellectuels et sociaux de la grande famille occidentale, depuis le début théocratique de nos plus lointains aïeux jusqu'à l'ouverture de la crise finale qui entraîne depuis plus de soixante ans l'élite de notre espèce vers son organisation définitive. Chaque grande phase historique y est représentée par un nombre déterminé de types individuels, tandis que le grand ébranlement qui vint nous .arracher alors au passé et nous pousser vers l'avenir y est solennellement consacré par l'usage exclusivement positiviste qui fait dater l'ère moderne du commencement de la révolution.
« Cette commémoration systématique de tout notre passé « est surtout destinée à développer profondément, chez la « génération actuelle, l'esprit historique et le sentiment de « continuité , afin d'imprimer à la seconde partie de la « grande révolution son vrai caractère propre. L'énergie « de nos pères ne pouvait entrevoir une pleine rénovation « sans leur haine instinctive du régime qui enchaînait leurs <( conceptions. Au contraire, notre essor décisif vers l'a- « venir ne peut désormais reposer que sur une digne glo- « rification du passé dont ils nous ont affranchis. Depuis « leur victoire, cette solennelle justice constitue la seule « condition qui manque encore à notre irrévocable éman- « cipation. L'ordre et le progrès l'exigent également, car « les utopies subversives et les tendances rétrogrades ne « trouvent plus d'appuis vraiment dangereux que d'après « l'entière ignorance des lois fondamentales de l'évolution a humaine. » ( Auguste Comte , Calendrier positiviste , Ire édition, page 11.)
Tels sont les actes principaux directement ou indirectement émanés du fondateur de la Société positiviste, et qui distinguent hautement l'existence de cette assemblée. Inspirés par une sociabilité profonde, éclairés par une science austère , empreints d'un noble civisme , tous tendaient à
diriger le présent, par des voies rationnelles et légitimes, vers un avenir assuré ; tous se recommandaient aux méditations des gouvernements et des peuples par la sagesse des vues et par l'opportunité des moyens. Si d'aussi nobles efforts sont demeurés impuissants contre le désordre de cette époque, si ces enseignements salutaires ont été négligés et sont restés sans écho parmi notre génération, la faute en est à l'abaissement moral et à la faiblesse intellectuelle de ce temps. Oubliant quels faibles commencements ont eu les plus grandes choses, et quel triomphe obtient finalement la vérité, les rêveurs officiels, les empiriques accrédités, tous ceux, en un mot, qui ne s'inclinent que devant l'ascendant matériel et qui n'ont que la religion du succès, purent accueillir ces grandes leçons avec une dédaigneuse et superbe ironie : elles n'en restent pas moins la loi de l'avenir. Quant au présent, nul ne peut mettre en doute ce qui fut advenu si l'action positiviste, franchissant l'enceinte de la petite assemblée, se fût produite dans ces immenses réunions où le peuple éperdu cherchait vainement la lumière, et si l'esprit de l'Humanité l'eût assez profondément pénétré pour que la grande pensée moderne, s'unissant à la force populaire , conquît enfin l'universel ascendant?
Au lieu d'épuiser l'activité d'Auguste Comte, ces travaux préliminaires ne faisaient que le préparer à l'achèvement de son œuvre principale. L'élaboration de la Politique positive se poursuivait, en effet, à travers ces civiques occupations , au point de n'être plus retardée déjà que par des obstacles extérieurs. La dédicace de ce grand ouvrage avait été écrite en 1846, son discours préliminaire en 1848, et son introduction fondamentale se trouvait achevée dès 1850. L'ensemble de l'œuvre, préparé par les expositions hebdomadaires faites à la Société positiviste et par les cours philosophiques de 1849, 1850 et 1851, devait recevoir une pleine réalisation dès que les entraves matérielles
qui y mettaient empêchement viendraient à. être levées.
Pour comprendre les difficultés qui retinrent la publication du traité de Politique, on doit considérer le dénûment de son auteur, et se rappeler que le fondateur du positivisme regardant justement les productions de l'esprit, les œuvres spirituelles, comme appartenant à l'Humanité plutôt qu'à l'individu, avait renoncé, dès cette époque, à tout mercantilisme philosophique et à tout profit résultant de la vente de ses écrits. Repoussant, en son nom et pour ses successeurs-, le bénéfice de la prétendue propriété littéraire, il avait résolu d'affecter invariablement le produit de ses œuvres à l'acquittement des frais d'impression et à la fondation d'un fonds typographique destiné aux publications de l'École positiviste. Mais pour devenir ainsi son propre éditeur, et pour disposer à son gré de la vente ou de la distribution gratuite de ses livres, Auguste Comte devait, avant tout, obtenir la coopération d'un imprimeur, circonstance qui, vu sa constante pauvreté, demeura longtemps un obstacle.
Ce n'est qu'en 1851 que le positivisme se trouva assez avancé pour qu'une digne intervention de son propre public vint écarter ces regrettables difficultés. M. Joseph Lonchampt couvrit les frais d'impression du premier volume de la Politique positive, comme l'avaient fait en 1848, pour le Discours préliminaire, de généreux disciples hollandais, et comme le fit, en 1854, M. Georges Àudiffrent envers le tome final de ce grand ouvrage, M. Thunot, l'honorable et habile imprimeur d'Auguste Comte, n'ayant exigé aucune garantie pour ses autres publications. Nous manquerions à un véritable devoir si, en consacrant ici cette noble protection, à laquelle nous devons la Politique positive et l'institution de notre fonds typographique, nous n'exprimions à son égard la profonde reconnaissance qu'elle mérite.
On doit remarquer enfin que si ces conditions étaient favorables à l'indépendance et à la dignité de la publi-
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cité positiviste, en lui évitant l'avide oppression des éditeurs et le scandale qui résulte trop souvent de la réclame commerciale, elles pouvaient cependant, surtout au début, lui être nuisible par le peu de retentissement qu'elles lui procuraient.
L'obstacle matériel une fois levé, l'entière élaboration de la Politique se fit avec une régularité vraiment imposante, et sa publication s'accomplit avec une remarquable célérité. Le premier volume (depuis longtemps achevé) parut en juillet 1851 ; le second en mai 1852 (la même année que le mémorable opuscule qui résume si admirablement la religion de l'Humanité); le troisième fut édité en 1853, et le dernier en août 1854. Ainsi se trouvait assurée la plus grande tâche d'Auguste Comte, la réorganisation de la société moderne par la religion démontrée, d'après les bases fournies par la philosophie positive. Ainsi se trouvait réalisé, dans son âge mur, le hardi projet de sa jeunesse, quant à la restauration du pouvoir et de l'autorité spirituels.
Inspirée par la résurrection affective dont nous avons parlé, préparée par la rénovation philosophique qui l'avait elle-même précédée, la Politique positive, justement consacrée par son auteur à la mémoire de madame Clotilde de Vaux, constitue la principale création d'Auguste Comte, son œuvre essentielle.
La Philosophie avait accompli, au point de vue réel, la systématisation des idées humaines ; pour construire la foi nouvelle indispensable à l'Occident, pour instituer le sacerdoce définitif, la Politique devait effectuer, d'après les données de la première, la systématisation des sentiments. Elle institua donc la coordination des affections, la théorie
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des devoirs, l'exercice normal de la sociabilité humaine, et prit ainsi possession définitive du domaine pratique. Car on ne peut régler l'esprit et le cœur sans diriger aussi les actes, sans atteindre la vie réelle, sans modifier les mœurs et les institutions, qui sont, au fond, le résultat de nos croyances et de nos affections. Voilà comment la systématisation morale, d'après la synthèse réelle, conduisit à l'institution d'une politique positive ; comment la saine philosophie, émanée de la science abstraite, put aboutir à la vraie religion.
Mais malgré leur indissoluble connexité, ces deux grandes constructions d'Auguste Comte devaient différer entre elles, d'après la distinction même de leur objet respectif, les opinions et les mœurs. Tandis que le caractère intellectuel distinguait la Philosophie, le point de vue moral devait nécessairement prédominer dans la Politique. L'esprit devait prévaloir dans le premier traité pour y établir la supériorité du positivisme sur un théologisme quelconque ; et le cœur dans le second pour manifester la prééminence morale de la vraie religion. Cette différence fondamentale rend compte aussi de la supériorité de la dernière élaboration sur la première, puisque la systématisation affective s'y surajoute à la coordination intellectuelle pour constituer la synthèse universelle.
La Philosophie et la Politique positives devaient en outre développer respectivement le point de vue dynamique ou statique; car, dans le premier ouvrage, il s'agissait surtout d'établir l'existence des lois sociales, la réalité de l'ordre humain et pour y parvenir, il fallait avant tout déterminer la marche du progrès, en ramenant à une évolution invariable l'ensemble des phénomènes historiques, ce qui exigeait la prépondérance de l'appréciation dynamique. Au contraire, dans le second, l'auteur s'adressant à des esprits déjà convaincus de la nécessité des lois sociologiques, et persuadés de leur existence, d'après les
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résultats obtenus par la Philosophie, l'étude abstraite de l'ordre devait y prévaloir sur celle du progrès qui n'en devait paraître que la conséquence naturelle et le complément nécessaire.
Enfin, le mode d'exposition propre à ces deux grands traités ne pouvait pas moins différer que leur esprit général. L'un présente surtout le caractère de recherche et de discussion nécessaire pour tirer d'une science dispersive les éléments de la philosophie réelle: l'autre, uniquement préoccupé de construire la vraie religion d'après des principes déjà établis, prend le caractère dogmatique conforme au régime normal.
Cette différence de forme se rattache surtout à la diversité logique qui constitue le principal contraste entre la Philosophie et la Politique. Tandis que dans la première élaboration, où il fallait prolonger l'investigation scientifique jusqu'à son terme normal (la sociologie), l'auteur avait dû employer exclusivement la méthode objective qui convient seule à une initiation s'élevant toujours du monde à l'homme, il lui avait fallu, au contraire, en vertu même des succès qu'elle avait précédemment obtenus, remplacer pour la systématisation politique, où l'on descend constamment de l'homme au monde, cette marche préliminaire, par la méthode subjective qui peut seule permettre une systématisation universelle. Le rétablissement de la prépondérance normale de cette logique supérieure, enfin régénérée et relevée par le positivisme, correspond.naturellement, du reste, à l'ascendant spontané du cœur sur l'esprit, d'après l'office réel du sentiment envers l'intelligence dans leurs relations ordinaires.
Au lieu donc de suivre de bas en haut les degrés successifs de l'ordre universel, comme avait dû le faire la Philosophie positive, pour arriver à sa connaissance complète par la voie analytique, la Politique institue de haut en bas, et par la voie synthétique, tous les termes de la systé-
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matisation subjective. D'abord suffisamment pourvue de la connaissance des lois générales, elle établit, en vue de l'Humanité et au nom de l'amour universel, le système de l'homme, de la société et même du monde ; elle institue, d'après cette destination suprême, les conceptions scientifiques dont elle était primitivement émanée; elle fixe leur esprit général, leurs limites normales, leurs prétentions légitimes ; en un mot, elle coordonne tout le système d'après le but moral.
Les principaux résultats de cette reconstruction subjective, sont d'abord l'institution de la morale comme science distincte, ajoutée en terme final à l'édifice abstrait. Cette fondation capitale résulte, comme je l'ai expliqué précédemment, de la distinction de l'ordre humain en collectif et individuel. Ce terme définitif, aboutissant nécessaire de de toute science et source de l'art, rapproche autant que possible l'homme de l'Humanité et unit intimement, par son affinité naturelle avec l'art correspondant, la théorie à la pratique. Secondement, la systématisation subjective institue la théorie positive de la nature humaine individuelle, affective, intellectuelle et active, la conception systématique des relations du moral et du physique de l'homme. Cette construction, base de la morale, de l'éducation et de la politique, en démontrant la prépondérance naturelle du cœur sur l'intelligence et l'activité, en élevant la morale au-dessus de toutes les sciences et de tous les arts, provoqua aussi l'avènement du culte avant le dogme et le régime, dans l'arrangement définitif des trois parties essentielles de la religion, conformément à la formule la plus générale qui représente l'existence humaine : aimer, penser, agir.
Enfin, la systématisation finale enrichit aussi la philosophie positive d'une terme préliminaire extrêmement important, qui la complète et lui assure son indispensable universalité. Il s'agit du préambule abstrait qu'Auguste
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Comte a définitivement proposé sous le titre de Philosophie première et comme introduction générale à l'étude de la philosophie positive proprement dite, ou de la hiérarchie des sciences fondamentales, connue désormais sous la dénomination de Philosophie seconde. Cette systématisation initiale, que l'on doit regarder comme la réalisation d'un vœu confusément exprimé par Bacon, et qui satisfait en même temps aux aspirations les plus élevées de tous les vrais penseurs positifs ainsi que des grands métaphysiciens comprend, outre l'institution logique du dogme positif, l'exposition des principes universels, c'est-à-dire des lois abstraites les plus générales, qui sont indépendantes de la nature même des phénomènes, et que l'on peut constater dans chacune des grandes catégories d'événements composant Tordre réel. Voici, d'après Auguste Comte, l'énoncé de ces lois, dont l'étude forme la partie caractéristique de cette philosophie. Elles sont subjectives ou objectives, c'est-à-dire relatives à l'homme ou au monde et forment trois groupes principaux :
I. La première loi consiste dans le principe vraiment fondamental qui prescrit de former partout l'hypothèse la plus simple que comporte l'ensemble des documents à représenter. C'est donc une loi subjective, relative à l'entendement, ou logique. Elle est due, comme les deux suivantes, à Auguste Comte.
La seconde résulte du principe de l'immuabilité des lois quelconques qui régissent les êtres d'après les événements, quoique l'ordre abstrait permette seul de les apprécier. C'est une loi objective.
La troisième, également objective, complète la précédente, puisque les modifications quelconques de l'ordre universel s'y trouvent bornées à l'intensité des phénomènes dont l'arrangement demeure inaltérable.
II. Le second groupe est directement relatif à l'entendement, et comprend trois lois statiques et trois lois dyna-
miques intellectuelles. Quoique le domaine de ces six nouvelles lois semble plus restreint que celui des trois précédentes, elles ne sont pas moins universelles. Car. en réglant l'existence et le mouvement de la raison , elles régissent aussi les objets quelconques de son exercice, sans lequel ils resteraient inconnus.
La première des lois statiques de ce groupe, loi fondamentale établie par Aristote, développée par Leibnitz, complétée par Kant et définitivement formulée par Auguste Comte, consiste à subordonner les constructions subjectives aux matériaux objectifs.
La seconde résulte de ce que, dans l'état normal, les images intérieures sont moins vives et moins nettes que les impressions extérieures. Elle est due, comme les quatre suivantes, au fondateur du positivisme.
Enfin, la troisième prescrit la prépondérance de l'image normale sur celles que l'agitation cérébrale fait simultanément surgir. Sans ces deux dernières conditions, il y aurait folie ou excès de subjectivité, désaccord entre le dedans et le dehors, entre le sujet et l'objet.
Les lois dynamiques règlent l'évolution humaine tant individuelle que collective, c'est-à-dire les mouvements simultanés de l'intelligence, de l'activité et du sentiment.
La première consiste dans l'évolution des trois états, fictif, abstrait et positif, que présente chaque entendement envers des conceptions quelconques, mais avec une vitesse proportionnée à la généralité des phénomènes correspondants.
Par la seconde on reconnaît une progression analogue pour l'activité, d'abord conquérante, puis défensive, et enfin industrielle.
Dans la troisième on étend la même marche à la sociabilité, d'abord domestique, puis civique, enfin universelle, suivant la nature propre à chacun des trois instincts sympathiques.
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Bien que ces deux dernières lois ne concernent pas directement l'intelligence, cependant elles sont réellement indispensables pour caractériser son mouvement. Car elles règlent la relation nécessaire et continue des conceptions théoriques, soit aux opérations pratiques, soit aux impulsions morales, qui constituent respectivement leur destination et leur source.
III* Ce groupe, où domine l'objectivité, est aussi composé de six lois que l'on peut ranger en deux séries égales, d'après leur nature propre et l'époque de leur avènement.
La première consiste en ce que tout état, statique ou dynamique, tend à persister spontanément, sans aucune altération, en résistant aux perturbations extérieures.
Dans la seconde, le mouvement se concilie avec l'exis* tence, d'après l'aptitude d'un système quelconque à maintenir sa constitution, active ou passive, quand ses éléments éprouvent des mutations simultanées, pourvu qu'elles soient exactement communes.
La troisième régit les influences mutuelles en proclamant partout une équivalence nécessaire entre la réaction et l'action, si leur intensité se trouve mesurée conformément à la nature de chaque conflit.
Cette première série de lois objectives, dont l'universalité est restée jusqu'ici essentiellement méconnue, ne fut d'abord appréciée qu'envers les phénomènes mathématiques. Elle provient de la généralisation systématique des trois lois que l'on croit bornées au mouvement matériel, et dont la notion positive demeure profondément altérée par l'alliage métaphysique résulté de l'anarchie académique. Les lois spéciales respectivement instituées par Kepler, Galilée et Newton, ou plutôt Huyghens, pour fonder la mécanique rationnelle, constituent donc les germes scientifiques de ces théorèmes philosophiques, applicables à des phénomènes quelconques. Mais leur systématisation définitive est exclusivement due à Auguste Comte, et elle exigeait, pour s'ac-
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complir, que la positivité fût parvenue à son entière généralité.
La seconde série des lois objectives qui composent ce troisième groupe, se lie à la précédente par une loi encore émanée d'un germe mathématique. Elle consiste à subordonner partout la théorie du mouvement à celle de l'existence , en concevant tout progrès comme le développement de l'ordre correspondant, dont les conditions quelconques régissent les mutations qui constituent l'évolution. Bornée, chez les géomètres, à réduire les questions de mouvement aux problèmes d'équilibre, cette loi ne pouvait être généralisée que par le positivisme, quand Auguste Comte la saisit dans les phénomènes sociaux qui représentent sa principale destination.
La loi suivante consiste dans la règle fondamentale du classement positif des phénomènes et même des êtres, ou plutôt des existences, d'après la généralité objective décroissante. Elle est due à Auguste Comte.
Enfin, la dernière consiste à subordonner tout intermédiaire aux deux extrêmes dont il opère la liaison ; son apparence subjective ne doit pas faire méconnaître son objectivité, car elle proclame autant la dépendance des états que l'enchaînement de leur étude. Bien que Buifon semble l'avoir entrevue, elle doit finalement être rapportée au fondateur du positivisme, comme la plupart des précédentes, qui, toutes plus ou moins soupçonnées par ses différents précurseurs, sont cependant propres à sa grande systématisation (1).
Tel est l'ensemble de ces quinze lois universelles sur le concours desquelles repose la construction finale du dogmepositif, et qui forment par conséquent la partie essentielle
(1) Il est indispensable, pour prendre une connaissance exacte de cette philosophie première, de l'étudier dans le Système de politique positive lui-même, chapitres ITI et IV du dernier volume.
du préambule philosophique indispensable à son étude. On peut donc regarder maintenant comme accompli le vœu de Bacon sur la construction d'une philosophie première, susceptible de guider partout la méditation théorique et même d'assister la raison pratique. Son aptitude systématique fut directement utilisée par Auguste Comte, lorsqu'il institua, dans le tome final du Traité de sociologie, la hiérarchie positive des phénomènes et des conceptions, ou le dogme positif, d'après les principes généraux qu'elle fournit.
Nous devons maintenant analyser en lui-même le Système de Politique positive, ou Traité de Sociologie instituant la Religion de l'Humanité, après avoir avoir résumé ses caractères généraux et ses dispositions essentielles. Il comprend quatre parties principales , quatre volumes.
Le premier contient un exposé général de la doctrine positiviste et une introduction à la fois scientifique et logique. L'exposition préliminaire, qui n'est autre que le Discours sur V ensemble du Positivisme, publié séparément en I8/18, résume successivement l'esprit fondamental de la nouvelle foi, sa destination sociale, son efficacité populaire, son influence féminine, son aptitude esthétique et sa nature religieuse. Quant à l'introduction , elle établit d'abord la nécessité de la logique subjective, sa prééminence intellectuelle et morale envers la construction de la synthèse finale, puis elle procède à la régénération directe des théories scientifiques (cosmologie et biologie) qui servent de base à la science sociale. L'unité encyclopédique se trouvant instituée au nouveau point de vue logique , le tome second peut dès lors aborder la construction directe de la philosophie politique.
Il accomplit cette synthèse principale en établissant la théorie abstraite de Tordre humain, qui, en vertu de sa complication supérieure , offre un résumé nécessaire de l'ordre universel. L'existence sociale y est étudiée dans tous
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ses éléments fondamentaux, et l'auteur y détermine envers chacun d'abord le régime normal qui lui est propre, ensuite la nécessité qui subordonne son avènement définitif à une longue préparation graduelle. Ainsi l'aspect le plus général de l'existence collective, le seul universel, y est immédiatement considéré, et fournit la théorie positive de la religion , envisagée suivant sa double aptitude sociale à régler et à rallier (1). La nature fondamentale et la destination définitive de cette institution y sont donc caractérisées d'une manière complète, ainsi que les diverses phases qui durent successivement préparer son état normal. On comprend l'importance de cette systématisation décisive, qui fournit le principe essentiel de la réorganisation moderne et qui constitue la partie fondamentale du Traité de politique. Toute l'œuvre est là.
Les autres chapitres de ce second volume exposent successivement, et de la même manière, c'est-à-dire dans leur état définitif et leurs mutations successives, la nature du problème humain qui donne lieu à la théorie de la propriété matérielle ; la théorie positive de la famille, comme élément naturel de la société et comme base indispensable de l'essor moral, son état normal et ses vicissitudes, suivant les temps et les lieux ; la transition naturelle de la famille à la société, d'après l'institution fondamentale du langage qui a surgi de la première, et qui s'est développée dans la seconde; la théorie positive de l'organisme social, analysé dans tous ses éléments essentiels , organes et fonctions communs à tous les temps et à tous les lieux ; enfin la théorie positive des limites générales de variation propres à
(1) Cette théorie positive de l'unité humaine, où la religion se trouve enfin distinguée de la théologie, avait été conçue par Auguste Comte dès 1843, et indiquée par lui dans les différents cours publics qu'il fit après cette époque, ainsi que dans le Calendrier positiviste, le Discours sur l'ensemble et le Catéchisme.
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l'ordre humain, qui permet de déterminer les modifications résultées de l'espace et du temps de celles qui sont dues à notre intervention.
Le tome troisième est consacré à la dynamique sociale , comme le précédent à la statique. Il expose la théorie du mouvement ou du progrès humain, et construit la vraie philosophie de l'histoire. Or, tout progrès réel n'étant jamais que le développement de l'ordre, cette dynamique constitue le complément nécessaire de la sociologie statique, qui, considérée isolément, resterait incapable de guider la vie réelle, où son application exclusive susciterait souvent de graves perturbations. De même, il est indispensable de ne pas séparer l'étude du mouvement de celle de l'existence, sous peine de n'arriver à supprimer l'absolu qu'en consacrant l'instabilité. C'est pourquoi ces deux points de vue essentiels, quoique distincts et nécessitant une étude successive, ne doivent jamais être réellement séparés. C'est pourquoi, dans ce volume, les théories dynamiques sont toujours rigoureusement rapportées et subordonnées aux conceptions statiques. Les lois de l'évolution collective se trouvent donc ainsi purgées de tout empirisme, en rattachant l'ensemble du mouvement humain à la constitution même de notre nature, ce qui leur procure une confirmation déductive qui les affermit doublement.
Le premier chapitre de la dynamique sociale, ou philosophie de l'histoire, établit la théorie fondamentale des évolutions, d'après la démonstration systématique des trois grandes lois sociologiques relatives à l'intelligence, à l'activité et au sentiment. Il explique la marche originale résultée des mutations spontanées et successives des populations les plus avancées, et les modifications propres aux civilisations retardées, qui pourraient être désormais soumises à des impulsions vraiment systématiques.
Le second chapitre aborde directement, d'après un tel préambule, l'explication du passé, en commençant par l'é-
tude du fétichisme. Cette indispensable appréciation, à peine indiquée dans la Philosophie positive, est admirablement accomplie par la Politique ; et l'on peut dire qu'elle constitue la partie la plus originale et la plus remarquable de la systématisation historique. Cet état fondamental, le seul qui ne puisse jamais être évité dans aucune initiation humaine, individuelle ou collective, spontanée ou systématique, et dont la prépondérance se fait sentir dans toutes les grandes phases historiques préliminaires, y est exposée avec une puissance et une pénétration vraiment incroyables. Quoique étant le plus important à bien connaître, ce premier âge de l'Humanité était précisément le moins connu et le plus difficile à apprécier ; car, à défaut de renseignements suffisants sur la vie de nos plus lointains prédécesseurs, il fallait, pour s'éclairer sur ses caractères véritables, suppléer par la méditation à la simple observation, en s' aidant des notions acquises sur la nature humaine, et de l'examen philosophique des civilisations les moins avancées. Ce travail fut effectué, nous l'avons dit, avec un plein succès, et l'étude de cette partie de notre histoire, qui arrache à une antiquité mystérieuse ses plus intimes secrets, offre au cœur, encore plus qu'à l'esprit, un attrait irrésistible. Les âmes vraiment humaines ne peuvent contempler, sans une émotion profonde, ce tableau à la fois touchant et solennel de l'existence de nos premiers pères, qui posèrent, au milieu de tant de difficultés et avec tant d'efforts, les fondements de l'état social dont nous jouissons paisiblement aujourd'hui.
Le troisième chapitre apprécie l'état théocratique , qui succéda partout à l'état fétichique, par l'intermédiaire d'une transition astrolâtrique. La théocratie constitue le seul mode durable de l'organisation théologique, dont tous les autres degrés ne sont que des modifications passagères et décroissantes. Ce régime est entièrement fondé sur la grande institution des castes, dont le principe procure à toutes les phases sociales suivantes la seule source de leur
consistance religieuse et politique. La théocratie, ou polythéisme conservateur, offre le premier type de systématisation générale de toutes les forces humaines , et c'est de son action que procédèrent directement tous les progrès ultérieurs de la civilisation. A ce régime initial succède une immense transition, dont la terminaison révolutionnaire se prolonge jusqu'à nos jours. Ce mouvement n'est pas, du reste, commun à tous les peuples, mais il se concentre successivement chez des populations d'élite, la masse dont elles se détachent restant à l'état théocratique, astrolâtrique ou même fétichique.
La transition qui s'étend de la théocratie initiale à la sociocratie finale que vient instituer le positivisme reste donc longtemps organique, puis elle devient de plus en plus révolutionnaire. Sa première phase, que l'on peut regarder encore comme véritablement évolutive, se décompose en trois parties nécessaires, spécialement relatives au développement de l'intelligence, de l'activité et du sentiment, et dont la succession spontanée explique l'ensemble des temps compris entre l'antiquité théocratique et le mouvement moderne. Ce sont : l'élaboration grecque, l'incorporation romaine et l'initiation catholico-féodale , qui se trouvent respectivement appréciées dans les chapitres quatrième, cinquième et sixième du volume en question. Cet enchaînement représente le moyen âge comme étant spontanément émané de l'ensemble de la civilisation antique, et comme constituant la moins durable des trois transitions organiques , celle qui peut, par conséquent, être le plus facilement épargnée aux civilisations retardées.
Cette dernière préparation une fois accomplie, le système théologique et militaire se trouve essentiellement épuisé; sa décomposition ultérieure ne peut donc plus tendre que vers une pure anarchie, devenue cependant inévitable, d'après l'impossibilité radicale d'instituer alors l'état final, dont la nature ne peut même pas encore être connue, vu le
faible développement de la science et de l'industrie. Alors surgit la révolution qui sépare du moyen âge la crise finale où se trouve actuellement engagé l'Occident. Le septième et dernier chapitre du troisième volume de la Politique positive, est donc consacré à l'appréciation des cinq siècles qui constituent la phase révolutionnaire de la transition générale ; et il caractérise les deux mouvements simultanés de décomposition croissante du régime provisoire et d'élaboration graduelle des éléments propres à l'ordre définitif. « Unique issue de ce double mouvement, l'avènement dé- « cisif de la religion universelle devient aujourd'hui le « résultat inévitable de l'ensemble des préparations anté- « rieures et la base indispensable des efforts destinés à « surmonter l'anarchie moderne. 11 constate et complète « l'épuisement connexe du théologisme et de la guerre, « de manière à calmer déjà toutes les sollicitudes, en <i montrant qu'une courte transition nous sépare seule de « l'état normal. Une politique pleinement homogène, fon- « dée sur l'explication totale du passé, nous guidera direc- « tement vers l'avenir, sans craindre le retour d'orages es- « sentiellement dus à l'impossibilité de systématiser la « marche occidentale (1). »
Après cette inébranlable systématisation des lois de l'ordre et du progrès humain dont tous les esprits sérieux comprendront l'importance et le prix, en présence du désordre actuel , le dernier tome du traité de sociologie construit la théorie de l'avenir. Ce complément décisif consiste principalement à caractériser l'état normal avec la précision qu'exige la pratique sociale, ef que pouvait seule procurer une suffisante explication du passé. Cette construction résulte donc de la combinaison des données statiques et dynamiques, par la morale, afin de respecter à la fois, dans
(1) Auguste Comte, Politique positive, tome III, page 622.
la conception de l'état futur, les lois générales de la constitution humaine et la suite essentielle de nos antécédents, rapprochées en vue du meilleur progrès. La considération de l'intelligence et de l'activité prévaut en sociologie, mais leur essor décisif permettant enfin leur vraie systématisation, fait explicitement dominer, en politique, le sentiment, qui constitue le domaine essentiel de la morale. Cette conception systématique de l'avenir est donc caractérisée surtout d'après sa correspondance complète avec la connaissance exacte delà nature humaine, qui proclame l'universelle prépondérance du cœur. Elle est destinée à fonder une politique capable de guider systématiquement la marche spontanée de chaque population vers l'état normal (scientifique-industriel) dont l'opportunité a été précédemment établie, et de caractériser ce système final dans tous ses détails et sa précision. Pour cela, il faut exposer la religion de l'Humanité, guide universel de notre état adulte, dans son ensemble d'abord, puis dans chacune de ses parties essentielles. C'est pourquoi le premier chapitre de ce volume institue directement la théorie fondamentale du Grand-Être, d'où résulte le tableau simultané delà religion universelle et de l'existence normale. D'après cette base systématique, les trois chapitres suivants exposent respectivement : le culte, d'après le tableau général de l'existence affective; le dogme, d'après celui de l'existence théorique; enfin le régime, d'après l'ensemble de l'existence active, de manière à régler les trois éléments fondamentaux de notre nature, le sentiment, l'intelligence et l'activité. Le dernier chapitre vient alors intercaler le présent, entre l'avenir et le passé, par la théorie générale de la transition extrême, pour terminer la révolution occidentale et prévenir sa reproduction chez les autres peuples. Voilà comment ce dernier volume, résumé par une conclusion rigoureuse et suivi de la noble action de grâces qui complète la touchante dédicace de l'œuvre tout entière,
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inaugure irrévocablement la religion positive, d'après son exposition directe, dirigeant une application décisive.
Tel est l'ensemble de cette systématisation sans pareille, qui dépose les générations présentes sur le seuil de l'avenir, qui place son immortel auteur dans l'auguste phalange des grands fondateurs religieux, parmi les plus glorieux bienfaiteurs humains : Confucius, Moïse, saint Paul, Mahomet, et qui même l'élève au-dessus d'eux par la puissance intellectuelle et par le sentiment religieux, puisque la prééminence mentale et morale de la synthèse positive sur toutes les systématisations préliminaires ne saurait être contestée.
Jusqu'ici nous n'avons considéré ce grand homme que comme philosophe et comme fondateur de la synthèse moderne : mais après l'achèvement du Traité de sociologie instituant la religion démontrée, nous le voyons grandir et s'élever tellement, sous l'ascendant moral et la réaction personnelle du nouveau culte, que nous ne pouvons l'envisager désormais que comme organe sacerdotal, comme agent du pouvoir spirituel régénéré, en un mot comme prêtre de l'Humanité. Nous allons donc, à ce nouveau point de vue, rappeler comment le fondateur du positivisme sut accomplir les fonctions essentielles de tout véritable sacerdoce : l'enseignement, le conseil, la consécration et le jugement.
Mais avant de retracer cette phase suprême d'une existence constamment vouée au triomphe du bien et du vrai, nous devons parler d'une institution qui plaça le nouveau Grand-Prêtre dans une situation normale, et assura la liberté de son essor religieux.
Lorsqu'en 1848, l'auteur du Système de Philosophie positive dut renoncer définitivement à l'espérance de recouvrer son principal office à l'École polytechnique, il se trouvait pour ainsi dire sans ressources ; car il avait presque entièrement renoncé à l'enseignement privé des mathématiques pour remplir ses fonctions d'examinateur, et la rétribution qu'il recevait comme répétiteur d'analyse, était loin de pouvoir répondre aux charges et aux nécessités de sa situation domestique. Cette position était donc anxieuse et difficile, surtout si l'on songe aux loisirs dont avait besoin le futur auteur de la Politique positive. En réponse à l'appel adressé par Auguste Comte, en juillet de cette même année, au public occidental (4) , M. Littré prit alors, avec les principaux positivistes qui se trouvaient à Paris , l'initiative d'une souscription destinée à réparer l'iniquité dont ce philosophe était victime et à lui assurer l'existence matérielle que l'on avait voulu détruire. Nous reproduisons à la fin de ce volume, la circulaire rédigée à cette occasion , et adressée à toute personne que l'on présumait devoir s'intéresser à l'injuste détresse du philosophe et de l'homme de bien (2).
Quoique instituée et acceptée à titre de réparation sociale, cette souscription garda pendant plusieurs années, sous la direction de M. Littré, le caractère personnel que les circonstances lui avaient assigné. Mais à mesure que le positivisme grandissait et que son fondateur s'élevait au rôle qui devait finalement lui appartenir, la nécessité se faisait sentir de donner un caractère plus large et une destination plus étendue à une institution primitivement surgie d'une nécessité individuelle (3).
(1) Voir aux Pièces justificatives y n° 6.
(2) Voir aux Pièces justificatives, n° 11 .
(3) Voir aux Pièces justificatives, n« 17, la collection des circulaires annuelles adressées par Auguste Comte à chaque coopérateur du subside posi-
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Dès ses premières circulaires, Auguste Comte avait donné à cette mesure privée un véritable caractère social, et laissé entrevoir la convenance de sa transformation ultérieure ; mais un fait aussi significatif qu'inespéré vint bientôt le confirmer dans cette tendance spontanée. Au lieu d'être alimenté par des souscriptions provenant du milieu où pouvait être appréciée la spoliation, le subside positiviste ne fut réellement composé, même à son origine, que de cotisations émanées de ceux qui avaient embrassé les conséquences sociales ou religieuses du positivisme. Des hommes étrangers au monde scientifique proprement dit avaient seuls reconnu l'obligation morale d'empêcher cette oppression, et Auguste Comte se trouvait assuré qu'on soutenait en lui le rénovateur, et qu'on voulait la continuation de sa grande œuvre.
Lorsqu'eut lieu, en novembre 1852, sa dernière exclusion polytechnique, le patronage qu'on n'avait d'abord institué que temporairement envers lui dut devenir définitif, et cette nécessité prépara directement la transformation de l'institution initiale. C'est ainsi que le subside positiviste, primitivement destiné à subvenir d'abord temporairement, puis bientôt après d'une manière permanente à l'entretien personnel d'Auguste Comte, reçut enfin pour but, en 1854, d'assurer la formation du nouveau sacerdoce.
Auparavant (septembre 1852), une importante simplification avait été introduite dans l'administration de ce noble protectorat : la centralisation des souscriptions qui avait jusqu'alors appartenu à M. Littré, passa, dès cette époque, et pour des motifs que nous devons ultérieurement apprécier, sous la direction d'Auguste Comte, qui dut ainsi se mettre en rapport immédiat avec chaque coopérateur, ou
tiviste. — Cette lecture est indispensable pour bien apprécier le développement religieux du positivisme.
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tout au moins avec chaque centre de coopération. C'est à partir de ce moment que le subside, resté jusqu'alors insuffisant, prit une consistance qui lui permit enfin de répondre au but primitif de son institution. Ce résultat, que peut déjà motiver l'extension du public positiviste, malgré l'épuration de la société et la retraite spontanée de ses éléments incompatibles, se trouve surtout expliqué par la consolidation des convictions, depuis l'entière publication de la Politique positive. Il indique nettement que cette institution avait atteint sa véritable destination en prenant un caractère public et religieux, au lieu de rester simplement personnelle et philosophique. Enfin sa persistance, et même son accroissement, depuis la mort d'Auguste Comte, sont une irrévocable preuve de l'opportunité de cette transformation.
Désormais abrité contre la misère par le libre protectorat de ses vrais adhérents, complètement affranchi de l'influence de ses persécuteurs , et placé dans la situation indépendante et désintéressée qui convient au véritable prêtre , le fondateur du positivisme put développer librement son action et poursuivre sans entraves l'accomplissement de sa mission.
Son enseignement, pendant cette phase sacerdotale, comprend le Cours philosophique sur Vhistoire générale de l'Humanité et la publication du Catéchisme positiviste.
Pour des raisons facilement appréciables, le gouvernement de 1848 avait cru devoir sacrifier aux rancunes de certaines coteries, l'enseignement qu'Auguste Comte donnait gratuitement, depuis dix-sept années, à la mairie du IIIe arrondissement de Paris. Tandis que de tous côtés on détournait de leur destination habituelle des établissements publics, pour les ouvrir à la divagation révolutionnaire, le local consacré par des services aussi anciens et aussi profitables, était retiré à l'auteur du Cours d'astronomie populaire. Et ce n'est qu'en 18A9, sous la Présidence, et par
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l'influence de MM. Viellard et Bineau (alors ministre des travaux publics) , qu'une salle fut accordée de nouveau à l'auteur du Discours sur V ensemble du positivisme, pour y reprendre l'enseignement sociologique.
Bien que progressivement développé, et sans cesse perfectionné, pendant les trois années consécutives de sa durée, le cours sur l'histoire générale de l'Humanité se montra, dès l'origine, aussi supérieur par la nature de son objet et la haute portée de sa destination que par la richesse du fonds, la dignité de la forme et l'énergique loyauté de l'exposition. La foule alors entraînée vers d'autres soins, et toujours empêchée par les mêmes obstacles, ne vint point consacrer par son concours enthousiaste cette dogmatisation sans égale; mais il n'en reste pas moins vrai qu'aucune chaire, aucune tribune ne retentit jamais de leçons plus augustes, de vérités plus essentielles, d'un enseignement aussi profond (1) .
Après une séance d'ouverture concernant la nature philosophique et la destination sociale du positivisme, le fondateur de la religion démontrée développait la théorie complète de l'évolution humaine, exposant successivement les lois intellectuelles et sociales de cette immense progression, d'après leur origine cérébrale et leur manifestation domestique, c'est-à-dire d'après la constitution fondamentale de la nature humaine et l'organisation spontanée de la famille.
A cet imposant début succédait l'exposition historique du développement social, depuis son origine fétichique jusqu'à la transition actuelle. L'antiquité, le moyen âge et la préparation moderne, profondément analysés au triple point de vue intellectuel , moral et social , y apparaissaient dans
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 12 et n° 13? l'annonce et le programme de ces mémorables prédications.
leur enchaînement indissoluble, comme les degrés progressifs par lesquels l'Humanité s'est élevée de la barbarie primitive à la sociabilité finale. Et la religion, guide tutélaire de cette immense évolution , se montrait présidant à chacune des grandes phases de notre civilisation : spontanée sous le fétichisme, inspirée chez nos ancêtres polythéistes et révélée dans le monothéisme, on la voyait s'affermir et s'épurer à sa transformation dernière pour devenir enfin démontrée sous le positivisme. C'est ainsi que cette progression séculaire était finalement conçue comme offrant deux seuls grands régimes systématiques et durables : la théocratie initiale et la sociocratie finale, séparées par une immense révolution, conduisant de l'une à l'autre par les phases successives de l'élaboration grecque, de l'incorporation romaine, de l'initiation catholico-féodale et de la préparation moderne.
En même temps qu'il fournissait une si haute vérification de la théorie d'évolution précédemment exposée, ce grand tableau sociologique embrassant à la fois le temps et l'espace, tous les âges et presque tous les lieux, constituait irrévocablement la vraie philosophie de l'histoire. OEuvre incomparable, puisque nul, avant Auguste Comte, ne put l'exécuter ni presque la concevoir !
Enfin, comme conclusion générale, surgissait la conception normale de l'avenir, réglé par la religion de l'Humanité. Puis un mémorable discours de clôture résumait l'ensemble de la nouvelle doctrine, de manière à présenter dans une seule parole la leçon des siècles écoulés, la loi des âges futurs et le devoir des contemporains. C'est à ce moment solennel que le premier Grand-Prêtre de l'Humanité, interprète auguste de l'élite des morts envers les générations suivantes, osa proclamer, dans ces termes énergiques, l'avènement de la foi et de l'action régénératrices : « Au nom du passé et de l'avenir, les serviteurs théoriques «et les serviteurs pratiques de l' HUMANITÉ viennent
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« prendre dignement la direction générale des affaires terce restres, pour construire enfin la vraie providence, morale, « intellectuelle, et matérielle ; en excluant irrévocablement « de la suprématie politique tous les divers esclaves de « Dieu, catholiques, protestants, ou déistes, comme étant à « la fois arriérés et perturbateurs (1) . »
On sent combien il est difficile de rendre compte d'un enseignement aussi élevé, et de donner une idée convenable de cette exposition où le plus inébranlable civisme relevait hautement une science profonde, une raison transcendante, une auguste sociabilité. La force nous manque pour rappeler le génie de ces hautes leçons, et nous avons été subjugués par leur puissance, sans en comprendre toute la grandeur. Leur souvenir n'a pu s'effacer avec l'âge, et il nous remue profondément encore le cœur, à dix ans de distance, en nous rappelant cette parole vénérable, quelquefois sévère et même terrible, toujours grave et magnanime. Oui, dans ces heures bénies, où s'annonçaient de si grandes destinées, nous avons senti le souffle de l'Humanité, nous avons entrevu sa réalité, sa grandeur, nous nous sommes prosternés devant elle, et le saint enthousiasme de la foi démontrée s'est pour toujours allumé dans nos cœurs !
Telles furent les prédications du Palais-Cardinal.
Un livre admirable, que le fanatisme révolutionnaire a maudit, le Catéchisme positiviste, a résumé cet enseignement auguste ; mais si précieuse que puisse être une telle condensation de la foi nouvelle, pour en répandre les vérités principales, nous devons déplorer à jamais qu'une prédication si propre à la communication des grandes pensées et des plus hautes émotions ait été finalement en-
(1) Cette proclamation décisive ouvre le Catéchisme positiviste, introduction, page l, et se trouve reproduite dans la Politique positive^ t. IV, pages 532 et 533.
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travée. Malgré le protectorat d'un disciple puissant, le fondateur du positivisme ne garda point la liberté de sa parole, et tous les trésors de sa profonde science, de son perfectionnement progressif, furent désormais perdus pour l'enseignement oral. Malgré des instances vainement répétées, Auguste Comte ne désespéra pas cependant de recouvrer cette liberté d'exposition, si indispensable à son office sacerdotal, et toute sa vie il ne cessa d'aspirer à une chaire enfin digne des vérités qu'il apportait. Il fit le plan de leur exposition systématique, etnous nous empressons de rapporter ici ce noble document (1). Il espérait alors reprendre au Palais- Cardinal le cours interrompu de ses prédications sociologiques; mais le Panthéon, consacré par la révolution au culte des grands hommes, aurait-il donc été détourné de cette civique destination, s'il fût devenu le premier temple ouvert à la religion de l'Humanité?
Le conseil, qui, dans tout véritable régime, forme une attribution essentielle de l'office sacerdotal, a surtout pour but d'obtenir que la vie réelle soit toujours instituée d'après les principes transmis et reçus pendant l'éducation. Ainsi, l'influence du pouvoir spirituel sur les jeunes générations qu'il a préparées par l'initiation systématique, ne s'arrête pas à cette première période, mais s'étend à toute l'existence, afin qu'il puisse rappeler sans cesse au but général de l'association humaine, ceux que les suggestions de la vie pratique parviendraient à en écarter. Office tutélaire qui tend à maintenir, par l'ascendant moral, en évitant des divergences funestes, la généralité de vues et la communauté de sentiments dont dépend l'harmonie sociale.
C'est cette haute attribution spirituelle, épreuve décisive et suprême aptitude de la capacité sacerdotale, que le premier prêtre de la religion universelle sut exercer avec tant
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 14.
de grandeur. Son ardente sociabilité tourna sans cesse les lumières de son intelligence et les efforts de son caractère vers la direction de la conduite privée et publique, afin d'engager ses contemporains dans les voies d'un véritable progrès et de les avancer vers le but réel de l'évolution qui s'achève. Sollicitude infatigable et dévouée, pleine de délicatesse et de désintéressement, qui put s'appliquer à tout, sans cependant atteindre aucune liberté respectable, ni blesser aucune susceptibilité légitime.
Pour mieux apprécier ce noble office, nous devons l'envisager sous un double aspect, c'est-à-dire dans son exercice social et dans ses rapports avec les personnes.
Sous le premier rapport. Auguste Comte fit de généreux efforts pour arracher la politique actuelle à l'empirisme qui la domine, pour l'engager clans sa voie normale et définitive. S' adressant à la fois à tous les éléments politiques de notre société, tantôt aux conservateurs, tantôt aux révolutionnaires, tantôt aux gouvernants et tantôt aux gouvernés, toujours il s'efforça de leur faire instituer le présent en vue de l'avenir, d'après les princpes et par les moyens que recommande la connaissance des lois propres à l'ordre et au progrès de l'Humanité. Mais sa sollicitude ne fut pas réduite à susciter l'installation du régime final clans l'Occident européen, elle tenta de préparer aussi l'extension de cette politique régénérée au reste du système humain, en agissant sur les chefs respectifs des peuples qui doivent servir d'intermédiaires à cette noble transmission. Ainsi, tandis que la lettre à M. Vieillard (1) indiquait la conduite des vrais conservateurs, celle à M. Barbes fixait la marche des aspirations progressistes; des conseils importants, adressés aux peuples et aux gouverne-
(i) Voir la lettre à M. Vieillard, sénateur de la république française, dans le tome II de la Politique positive, pases xxv et suivantes de l'appendice de la préface.
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ments (1) , faisaient énergiquement ressortir les véritables conditions de la conciliation fondamentale entre l'ordre et le progrès ; un éminent opuscule , dont le but général était de faire pénétrer la religion démontrée chez les conservateurs dignes de ce nom, se trouvait spécialement destiné à fournir des principes de conduite au parti qui doit diriger la politique occidentale jusqu'à l'installation de sa transition systématique, et reprendre la gestion des intérêts temporels, après l'avènement définitif de ce régime (2). Le manifeste au tzar (3), la lettre à Reschid- Pacha (li) venaient poser les bases sur lesquelles deux grands empires doivent fonder leur régénération intérieure et partager leurs relations extérieures entre l'Occident et l'Orient. Enfin, une démarche de la plus haute importance était accomplie par un jeune aspirant au sacerdoce positiviste, d'après la délégation formelle du fondateur de la religion universelle. Le prêtre du nouveau culte mandait au chef de l'un des ordres religieux qui ont le plus contribué à la persistance de l'ancien, qu'il voulût, de Rome, s'associer à lui pour obtenir l'abolition du budget ecclésiastique et concourir ainsi à favoriser le libre avènement de la nouvelle spiritualité, et à placer l'ancienne dans des conditions d'indépendance et de moralité nécessaires à sa tranformation positive ou à sa digne extinction.
(1) Voir les préfaces des tomes II, III et IV de la Politique positive; et les conseils urgents adressés par le fondateur de la religion de l'Humanité à tous les vrais républicains français : Pièces justificatives, n° 15.
(2) Appel aux conservateurs, par Auguste Comte, auteur du Système de philosophie positive et du Système de politique positive. — Paris, chez Victor Dalmont, libraire, quai des Augustins. 49. Août 1855 (soixanteseptième année de la grande crise).
(3) Lettre à Sa Majesté le tsar Nicolas, tome III de la Politique positive, pages xxix et suivantes de l'appendice de la préface.
(4) Lettre à son excellence Reschid Pacha, ancien grand-visir de l'empire ottoman, tome III de la Politique positive, pages xlvii et suivantes de l'appendice de la préface.
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Cette haute initiative, dont on ne saurait trop apprécier le caractère, et qui devra longtemps fixer la méditation publique, fournit un ensemble imposant de principes et de moyens destinés à éclairer, à raffermir la marche chancelante des sociétés modernes dans leur aspiration vers un état régulier. En même temps, elle assure une gloire durable à celui qui, au milieu de l'anarchie actuelle, sut ressaisir et porter le sceptre spirituel avec tant de vigueur et de majesté. Force de vérité, grandeur morale, fermeté civique, tout se retrouve dans ces nobles exhortations, et tout y conspire pour témoigner de la sagesse et du dévouement qui les ont inspirées. Sans doute, une telle action ne fut point accueillie et ne put réformer le présent ; mais, sans compter les actes mémorables qu'elle a suscités (1), l'enseignement qu'elle a laissé n'est pas perdu : il éclaire, au contraire, les voies de l'avenir pour des générations plus élevées et plus fortes. Enfin, cette conduite magnanime a posé les fondements de l'ordre futur, et fournit partout le type normal que des successeurs empressés devront s'efforcer d'approcher ou d'atteindre.
Cependant ces préoccupations élevées ne détournaient pas le nouveau Grand-Prêtre des soins particuliers de la direction spirituelle, et il fit de constants efforts pour avancer la régénération de ceux qui l'entouraient.
Après le début politique dont nous avons parlé, la Société positiviste, limitée par les conditions défavorables du temps, dut de plus en plus restreindre son action extérieure et se borner à augmenter, au dedans, sa cohésion et son unité. C'est ainsi qu'après l'élimination spontanée des éléments incompatibles qui s'y étaient agrégés dans l'origine, elle tendit à former une véritable famille, où se développèrent
(1) J'ai lé regret de ne pouvoir que mentionner ici les démarches entreprises et les résultats obtenus par Auguste Comte dans des circonstances politiques de la plus haute gravité.
27* ME D AUGUSTE COilft.
les premières intimités nécessaires à toute action collective. Alors s'établit un heureux concours affectif résultant de l'attitude paternelle de celui qui dirigeait ses paisibles réunions, ainsi que de la fraternité réelle et de la vénération croissante de tous ceux qui y assistaient, entre eux, et envers leur illustre président. Auguste Comte s'efforçait, dans ces soirées hebdomadaires, de maintenir une convergence d'idées et de sentiments si difficiles à rencontrer de nos jours, d'épurer les cœurs, d'éclairer les esprits, de prévenir les entraînements irréfléchis, les suggestions perturbatrices, les espérances et les défaillances injustifiables ; de réformer les vieilles habitudes, les anciens errements ; de préparer, enfin, des hommes tels qu'en réclamait l'accomplissement des destinées modernes.
C'est aussi pour concourir à ce grand résultat et préparer intellectuellement la régénération occidentale, qu'il fut amené à faire, dans la bibliographie universelle, un choix d'ouvrages essentiels destinés à remplacer habituellement des livres imparfaits, souvent aussi nuisibles au cœur qu'à l'esprit. Présenté d'abord sous le titre de Bibliothèque du prolétaire au xixe siècle, ce choix systématique reçut finalement celai de Bibliothèque positiviste; et si le premier indiquait mieux la constante sollicitude du réformateur envers 1 immense classe au bénéfice de laquelle doit surtout se terminer la révolution, le second, moins exclusif, montrait une destination plus générale et plus durable.
Au reste, cette collection précieuse, qui condense en quelques volumes le trésor intellectuel de l'Humanité (poésie, science, histoire, religion, morale et philosophie) , offre en même temps un ensemble complet d'études positives, le fonds inaliénable de la pensée collective, où l'on peut retrouver tous les germes, tous les éléments de la synthèse moderne et la confirmation de ses plus hautes vérités. La Bibliothèque positiviste peut suffire aux lectures et à l'étude
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contemporaines, dans tout l'Occident européen, et fournir ses preuves permanentes à la nouvelle foi. En même temps, elle prépare l'avènement de la fraternité réelle des peuples, en popularisant la connaissance réciproque de leur histoire, ainsi que de leurs principaux chefs-d'œuvre esthétiques , scientifiques, politiques et philosophiques. Car elle contient tout ce qui s'est fait d'indispensable et de grand, depuis l'antiquité gréco-romaine jusqu'à nos jours, et met en lumière la coopération de chaque époque, de chaque nationalité, envers l'œuvre générale du développement humain, depuis les synthèses préliminaires les plus éloignées jusqu'à l'immense systématisation qui vient de s'accomplir.
Ceux que l'anarchie actuelle a égarés dans le désordre des lectures incohérentes, et qui n'ont trouvé dans cette ardente investigation que fatigue, erreur, dégoût; ceux qui ont usé leur temps et leurs forces à chercher, sans fil conducteur et sans résultat, le beau, le bon, le vrai, dans le labyrinthe infini des publications séculaires, sentiront l'immense service rendu à notre époque par ce choix systématique que la sollicitude sacerdotale devait seule inspirer, et qu'une si haute intelligence pouvait seule instituer convenablement (1) .
Mais l'influence régénératrice d'Auguste Comte s'exerçait encore, à un degré plus intime, clans ces entretiens familiers que sa bonté accordait chaque jour aux besoins moraux de ceux qui l'approchaient. Nul ne sut se faire, avec plus de générosité et de charme, « tout à tous, » selon la naïve expression de son amie. C'est dans ces instants de douce et bienfaisante communication (moments tant regrettés de nous!) qu'il exerça le conseil, la direction privée, avec autant de charité que de puissance. Ils sont nombreux ceux que sa parole, dans ces heures saintes, a pour
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 16, le catalogue de la bibliothèque positiviste.
toujours arrachés au doute, à l'ennui, à l'irrésolution, aux tourments et aux dangers de la maladie révolutionnaire, à la mort morale, à cette lèpre envahissante de l'égoïsme, qui, de nos jours, dévore tant de natures égarées ! Et beaucoup pourraient témoigner que jamais ils n'approchèrent cet homme auguste sans le quitter meilleurs, plus clairvoyants et plus résolus. Son ascendant fut tel, que plus d'un superbe dut passer, dans ces épreuves secrètes, sous les fourches caudines de la vénération, et courber l'infimité de son irréligion sous le poids de cette irrésistible grandeur. 0 tutélaire influence d'une âme élevée, magnanimité du cœur, splendeur de l'intelligence, héroïsme du caractère, quelle puissance vous est accordée!
C'est par cette action directe, par ces contacts intimes et répétés, qu'Auguste Comte parvint à fonder la famille positiviste, finalement composée de ceux de ses disciples qui, issus des diverses populations occidentales (France, Italie, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne, Amérique) , étaient venus à lui par l'esprit et surtout par le cœur, de ceux enfin que la religion nouvelle avait sincèrement touchés et réellement convertis.
Mais outre ce noyau fondamental d'hommes entièrement dévoués, fortement convaincus, et qui, on doit le reconnaître, formèrent toujours son principal appui, sa providence matérielle et sa consolation, l'action directe du fondateur de la synthèse moderne s'étendit au loin. Après les adhésions religieuses complètes et vraiment actives, après les soumissions intellectuelles inévitables (nul ne pouvant se soustraire à l'évidence de la démonstration qu'il a comprise), les témoignages d'une admiration sincère, d'une sympathie vive et réelle l'accueillirent de plus en plus. De sorte qu'en quelques années son influence s'était notablement accrue, sans même la comparer ici au douloureux et complet isolement dans lequel il passa sa vie jusqu'au temps où surgit la religion de l'Humanité.
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Ainsi, trois nobles Anglais, admirateurs de la Philosophie positive, subvinrent, en 1847, à l'existence de son auteur, ruiné par la persécution académique. En 1853, ce grand ouvrage fut publié en Angleterre, traduit et condensé par un écrivain des plus estimés (miss Harriet Martineau) , à l'instigation d'un autre positiviste britannique, qui, sur le point de mourir, avait provoqué cette importante élaboration, aux frais de laquelle il pourvut généreusement par acte testamentaire. Enfin, vers la même époque, en France, un artiste distingué, que recommande hautement la culture synthétique des trois arts de la forme, M. Antoine Étex, prit une initiative qui mérite à tous égards d'être signalée. Touché par une première connaissance du positivisme , il demanda noblement à Auguste Comte de faire son portrait et son buste, et lui offrit libéralement son œuvre lorsqu'elle fut achevée. Quoique les sympathies de cet éminent artiste ne soient pas devenues des convictions complètes, sa conduite n'en mérite pas moins une vive reconnaissance, puisque nous lui devons une double image d'une grande valeur esthétique, et dont la mort de notre maître a encore augmenté le prix.
Enfin, pour achever de caractériser l'influence consultative qu'Auguste Comte exerça sur son milieu, nous devons rappeler l'usage des circulaires annuelles qu'il adressait à tous les coopérateurs du libre subside d'abord spontanément institué pour lui, et bientôt systématiquement consasacré à l'avènement du nouveau sacerdoce. Ces mandements périodiques annonçaient les besoins et la conduite de la nouvelle direction religieuse , en même temps qu'ils exposaient les progrès de l'Église naissante, reprenaient ses fautes, encourageaient ses efforts, et fixaient sa marche ou sa situation (1).
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 1T, la série complète de ces circulaires.
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La consécration, dans tout culte réel, est, comme on le sait, une sanction religieuse apportée aux principaux actes de la vie domestique par l'intervention sacerdotale, qui les dégage de leur spécialité propre, et leur donne un caractère général en les instituant au nom de la puissance universelle et éternelle, c'est-à-dire en les rapportant au service de la suprême Existence qui fait l'objet de la foi et de l'adoration communes. Elle rattache donc la vie privée à la vie publique, et l'y subordonne de manière à établir une harmonie convenable entre l'indépendance personnelle ou domestique et le concours social, d'où résulte la véritable unité.
Deux seulement des consécrations que la religion finale institue pour sanctifier les actes de la vie domestique, ceux de la naissance et du mariage, furent conférées par le fondateur du positivisme. Devant les nouveaux croyants rassemblés au berceau de leur foi, le premier prêtre de l'Humanité reçut les enfants que des parents positivistes vouaient au service du vrai Grand-Être, et les consacra pour cette noble destination. Ou bien encore, des époux prirent devant lui l'engagement de l'éternelle union qui constitue l'indispensable complément d'une monogamie réelle. Dans tous ces cas, le prêtre consacrait, au nom de l'Humanité, la naissance et le mariage, et signait avec les assistants le contrat de cette obligation morale. Enfin, la proclamation sacramentelle se trouvait précédée d'une instruction détaillée, qui exposait les devoirs résultés de pareils engagements.
Pour apprécier la valeur de tous ces actes, on doit se reporter à ce que nous avons dit du culte positif dans la première partie de cette notice, et se rappeler sa destination réelle, toujours relative au développement affectif et au perfectionnement moral. On sent alors le vrai caractère de ces premières applications d'une doctrine appelée surtout à régénérer le sentiment, et l'importance d'une initiative aussi délicate qu'urgente. En se dégageant assez
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des influences perturbatrices d'un présent anarchique pour s'élever au véritable point de vue moral , on reconnaît bientôt la nécessité sociale de semblables institutions, et l'on éprouve une admiration profonde pour la courageuse sagesse qui les a posées en face de l'irréligion contemporaine comme les pierres d'attente inébranlables d'une prochaine reconstruction.
Mais outre leur efficacité morale, outre leur urgence sociale actuelle et définitive, ces consécrations recevaient de la situation même, et surtout de la personne qui les conférait, un caractère singulier d'importance et de grandeur. Chacune d'elles était un acte d'initiative, un précédent institué, une systématisation profonde, qu'on voyait surgir et se développer. Toute la puissance mentale et morale d'Auguste Comte se condensait dans ces improvisations sacrées, où il développait avec tant de science et de majesté les fondements sociologiques et moraux de ces saintes institutions, et tous ceux qui ont assisté avec une foi réelle à ces célébrations touchantes , en ont ressenti un ébranlement dont le noble souvenir ne s'effacera jamais. La religion ouvrait alors à l'infirmité révolutionnaire les trésors de sa grâce et comblait tant d'enfants prodigues de ses dons les plus chers : la paix du cœur, la sécurité de l'esprit, l'amour, la foi, l'unité! En présence de tant de bienfaits accordés dans le présent et réservés à l'avenir par le plus noble des cultes, les murmures de 1 irréligion s'éteignent et les doutes du scepticisme sont levés.
Enfin, l'acte suprême par lequel le sacerdoce doit, dans l'avenir régénéré, apprécier la valeur de chaque existence accomplie, par un jugement intellectuel, moral, et social, des actes qu'elle a produits, s'éleva, sous le fondateur du positivisme, à une incomparable hauteur, dans la composition du Calendrier. Car la décision qui incorpore à cette admirable hiérarchie plus de cinq cents types d'élite, d'après leur coopération respective à la grande évolution, fournit
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le plus éniinent exemple de l'exercice de ce noble attribut, et la preuve mémorable de l'aptitude sacerdotale à juger les morts d'après l'ensemble de leur existence achevée. Toutefois, Auguste Comte ne borna pas ce jugement au passé, il dut l'exercer aussi sur quelques contemporains; mais ces appréciations, malgré leur haute valeur, ne sauraient figurer ici.
Tout le temps qui ne se trouvait point absorbé par ces grands travaux était consacré à la vie morale par le futur auteur de la Synthèse subjective. Cette culture altruiste, inspirée par le souvenir de Clotilde de Vaux , se trouvait activement stimulée par l'influence d'un affectueux entourage domestique. Éloigné de sa famille par les fatalités de sa mission et surtout par les incompatibilités résultées de son mariage ; abandonné de sa femme ; contraint par ses tendances et par ses travaux de s'isoler d'une société qui répugnait autant à son caractère qu'à ses idées, Auguste Comte se serait vu condamné (surtout après la mort prématurée de son amie) à une solitude absolue, bien amère et bien pesante, sans vie intime et sans foyer, si l'assistance dévouée qu'il rencontra dans une excellente famille prolétaire n'était venue combler ce vide de tous les instants. Mais une telle compensation n'eut rien de fortuit : il était légitime, inévitable même, que celui qui consacra sa vie à l'amélioration du sort humain, qui voua ses plus nobles efforts à assurer l'élévation sociale des travailleurs, et qui savait si généreusement apprécier et honorer les véritables natures prolétaires, fût lui-même accueilli, reconnu, entouré, par les meilleurs d'entre les enfants du peuple.
Sa grandeur d'âme, son malheur et ses chagrins avaient profondément ému la noble servante introduite à son foyer par l'épouse qui allait le quitter; un généreux instinct de protection la retint alors près de lui : et c'est à sa respectueuse affection, à sa charité, que le fondateur du positivisme dut de ne pas être payé de son infatigable dé-
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vouement, par un délaissement universel. Bientôt même, le développement spontané de ces relations touchantes amena leur mémorable transformation, quand le maître fut assez grand pour considérer et proclamer comme sa fille celle qui l'aimait et le servait comme un père. C'est à ce titre, en effet, qu'après des épreuves décisives, Auguste Comte adopta cette excellente personne, et c'est ainsi qu'il put se créer par elle une véritable famille, en étendant son intime affection à son mari et à ses enfants incorporés au foyer commun. Cette adoption magnanime reçut la consécration du temps, une publicité complète, toute l'authenticité dont pouvait la revêtir le fondateur de la religion universelle, et demeure comme un gage solennel de l'alliance entre les prolétaires et les philosophes qui fait la condition essentielle de la rénovation moderne (1) .
C'est au sein de cette famille choisie, à laquelle on doit toujours adjoindre quelques disciples affectionnés, qu'Auguste Comte passait sa vie la plus intime; c'est d après son assistance qu'il put prolonger autant sa carrière ; c'est par son contact bienfaisant qu'il fut pleinement initié aux joies, aux labeurs, aux réalités du foyer. Son génie systématique se retrempait aux sources vivifiantes de la spontanéité populaire, et des conceptions très-élevées furent plus d'une fois le fruit de ce rayonnement sympathique. Lorsqu'on médite les pages sublimes qu'il a tracées sur la vie domestique et sur l'avenir du prolétariat régénéré, lorsqu'on se rappelle la tendre sollicitude dont il était entouré, on sent combien ces nobles serviteurs méritent d'être associés par la reconnaissance publique à la grande existence qu'ils ont si dignement soutenue.
C'est dans ce milieu dévoué, et sous l'inspiration crois-
(1) Voir les conclusions du Traité de Politique positive, les Circulaires annuelles, les Confessions, la Correspondance et le Testament d'Auguste Comte.
santé de sa sainte patronne, que le fondateur de la religion démontrée put mener cette existence exceptionnelle qui l'approcha de plus en plus de la perfection suprême.
Un régime austère et laborieux assurait le développement croissant de cette vie toute spirituelle. Auguste Comte se levait invariablement à cinq heures du matin et se couchait à dix; sa journée s'ouvrait et se couronnait par la prière, qui était pour lui l'heure du plus complet recueilment et de la plus haute élévation, de l'expansion affective la plus tendre, des meilleures inspirations et des plus grandes pensées. Sauf une journée régulièrement réservée, chaque semaine, à une correspondance très-active, le fondateur du positivisme consacrait toutes ses matinées et toutes ses après-midi au travail constant de méditation, d'étude ou de rédaction, qu'exigeait l'élaboration de ses immortels ouvrages. Excepté le mercredi, où il présidait la Société positiviste, toutes ses soirées (de sept à neuf heures) étaient destinées à recevoir, ainsi que Faprès-dînée du dimanche, qui devait faciliter son accès aux prolétaires. Celle du mercredi était également enlevée au travail par une visite hebdomadaire à la tombe de madams de Vaux.
Longtemps avant de connaître son amie, Auguste Comte avait spontanément renoncé aux superfluités nutritives qui jouent un si grand rôle dans l'existence actuelle, au café, au tabac, puis au vin ; et le contact de cette noble femme lui avait apporté la plus importante de toutes les purifications. Sous le rapport spirituel, il avait renoncé de bonne heure aux lectures critiques et dispersives qu'offre la presse contemporaine, surtout périodique, pour s'adonner à la lecture habituelle des chefs-d'œuvre esthétiques. 11 consacrait tous les jours un temps variable à ces lectures salutairer reprenait entre autres chaque année, dans un
ordre constant, la contemplation des plus grandes œuvres poétiques, celles d'Homère, de Dante et d'A'Kempis. Tandis que son âme n'était entretenue que des préoccupations les
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plus élevées et les plus pures, son corps était réduit au plus strict nécessaire : deux repas chaque jour soutenaient son activité; l'un était simplement composé de lait, et l'autre, plus substantiel, bien que rigoureusement mesuré, se terminait par une pratique touchante : Auguste Comte y avait remplacé le dessert par un morceau de pain qu'il mangeait en songeant aux hommes encore si nombreux, hélas! auxquels un travail excessif ne peut même assurer toujours une réparation nutritive aussi indispensable que légitime. Dans ses prières quotidiennes et dans les confessions annuelles qui en sont le complément, ce grand homme s'adressait à son amie comme à la meilleure personnification de l'Humanité; il rappelait toutes les phases, tous les événements de leur trop courte réunion, le charme et le bonheur de ces moments inespérés, la grande transformation qu'ils avaient accomplie ! Pieusement recueillis, ces documents précieux, monuments d'une admirable tendresse , restent pour l'édification du présent et la glorification de l'avenir. Le fondateur du positivisme y a déposé tout ce que sa grande âme avait de bonté, d'exquise tendresse, de délicatesse chevaleresque, de pur et saint attachement. Et ces nobles épanche ments, où la douleur, l'amour, les regrets et la reconnaissance confondent leurs élans généreux, montrent toute la puissance et toute l'élévation de son cœur. Une touchante commémoration retrace dans chaque prière les émotions croissantes d'après lesquelles sa noble bienfaitrice l'avait initié aux plus sublimes inspirations de l'altruisme, et une intime effusion, qui emprunte souvent les formes de la plus haute poésie, couronne cette contemplation sympathique par la proclamation d'une impérissable gratitude envers l'angélique organe de cet intime perfectionnement :
« O amanza del solo amore, o diva, « Non è l'aiTezion mia tanto profonda « Che basti a render voi grazia per grazia.
« C'est uniquement à toi, ma sainte Clo-
« tilde , que je dois de ne pas quitter la vie sans avoir di- « gnement éprouvé les meilleures émotions de la nature « humaine. Une incomparable année fit spontanément suret gir le seul amour, à la fois pur et profond, que compor- « tât ma destinée. L'excellence de l'être adoré permit à « ma maturité, mieux traitée que ma jeunesse, d'entrevoir « dans toute sa plénitude, le vrai bonheur humain : vivre « pour autrui. Voilà le vrai bonheur comme le vrai de- «voir! Toi seule m'enseignas à fondre leurs formules! « Quels plaisirs peuvent l'emporter sur ceux du dévoue- « ment? »
« Cher ange méconnu, ton admirable ascendant ne devint « dignement appréciable qu'en me disposant toujours à « mieux servir le Grand-Être auquel je te sens irrévoca- « blement incorporée, et dont tu m'offres la meilleure perce sonnification. Pendant une année sans pareille, ta douce « impulsion spontanée a profondément facilité le plein es- « sor du vrai caractère finalement propre à ma philosophie, « la systématisation réelle de toute l'existence humaine « d'après la prépondérance fondamentale du cœur sur l'es- « prit en consacrant l'intelligence au service continu de la « sociabilité. »
« Oui, ta mort même consolide à jamais le lien fondé sur « mon affection, mon estime et mon respect. »
« Au milieu des plus graves tourments qui puissent ja- « mais résulter de l'affection, je n'ai pas cessé de sentir « que l'essentiel pour le bonheur c'est toujours d'avoir le « cœur dignement rempli;.... même de douleur, oui même « de douleur, de la plus amère douleur.
« Sagrada es ya mi passion, « La divinizô la muerte !
« Addio, la mia Béatrice! addio, Glotilda ! .addio, Lucia ! addio, a Quella che 'mparadisa la mia mente , addio !
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« Amem te plus quam me, nec me nisi propter te! »
(Extrait des Prières quotidiennes d'Auguste Comte,)
C'est à cette intime adoration, véritable élévation de l'homme à l'Humanité, par l'angélique intermédiaire de la femme, qu'Auguste Comte dut ses plus éminents progrès et le perfectionnement continu de sa puissante nature. Loin d'affaiblir ses forces, cette douce excitation permanente des plus tendres sentiments ravivait son génie et retrempait son caractère, tout en épurant son grand cœur. Et c'est ainsi que son âme put atteindre les hauteurs morales où nos regards éblouis ont peine à l'entrevoir. Dans ce commerce auguste, où il venait épancher dans le sein de son amie, ses pensées, ses projets, ses aspirations, son âme toute entière, il recevait, en retour de son inaltérable affection, des lumières plus vives, des inspirations plus douces, des résolutions plus élevées, et trouvait à cette source féconde l'ascension progressive et la permanente jeunesse d'un génie qui ne faiblit jamais. Travail et prière, création et dévouement continus, civisme et sainteté, tel fut, de plus en plus, le résumé d'une vie dégagée de toute infirmité morale, entièrement consacrée au service de l'Humanité.
La Synthèse subjective, ou système des conceptions propres à l'état normal de l'Humanité, est le dernier effort de cette grande action. Résulté de tous les travaux antérieurs, ce nouveau traité fut commencé par le fondateur de la religion universelle dans les dispositions spéciales où le plaçait l'institution récente de son testament. Et c'est en quelque sorte du sein de la tombe qu'il devait formuler pour la
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postérité ses dernières pensées sur l'exercice normal et définitif de la vie humaine. Cette œuvre linale, dont la promesse avait été faite dans l'opuscule initial de 1822, puis renouvelée dans la conclusion du Cours de philosophie positive et dans celle du Traité de politique, devait comprendre trois ouvrages successifs intimement liés entre eux : le Système de logique positive , ou Traité de Philosophie mathématique-, le Sijstème de morale positive ou Traité de T éducation universelle; et le Système d'industrie positive, ou Traité de l'action totale de l'Humanité sur sa planète.
La Politique formait la base naturelle de cette élaboration complémentaire, qui devait achever la- grande Trilogie positive successivement consacrée à la systématisation des idées , des affections et des actions humaines. C'est pourquoi son auteur souhaitait, en terminant la principale de ces trois élaborations , que la mort ou la misère ne vînt point l'empêcher d'en accomplir le dernier terme, « nil actum reputans , si quid super esset agendum ! »
Ce noble vœu ne fut point satisfait, une mort à jamais déplorable ayant frappé le philosophe au moment où il allait aborder le Traité de Morale positive. Le premier terme de la Synthèse subjective fut donc seul achevé.
Ceux qui ont suivi la marche d'Auguste Comte, et qui ont le sentiment de son œuvre, peuvent seuls comprendre l'étendue de cette perte : le Système de morale devait condenser toutes les pensées, les recherches, les observations et les méditations que cet irrésistible génie avait, depuis tant d'années, accumulées en vue de résoudre le plus difficile de tous les problèmes philosophiques, celui de la nature humaine : et il suffit de jeter les yeux sur le plan qu'il a laissé d'un semblable travail, pour juger du désastre.
L'esprit général et le but de la Synthèse subjective se trouvent résumés dans l'importante introduction qui précède sa première partie, le Système de logique positive. Le
terme moyen de la construction totale, le Traité de morale, devait régler l'harmonie affective, tandis que le premier et le troisième développeraient la prépondérance normale du sentiment sur l'intelligence et l'activité, de manière à établir systématiquement l'unité humaine, en subordonnant le progrès à l'ordre , l'analyse à la synthèse et l'égoïsme à l'altruisme, c'est-à-dire en instituant définitivement l'harmonie des trois éléments fondamentaux de notre nature. Cette synthèse définitive était donc surtout destinée à guider le sacerdoce actuel dans l'accomplissement de la régénération mentale, et à fonder l'enseignement normal , dont elle devait instituer les deux termes extrêmes, la mathématique et la morale. Ainsi, des quatre parties qui devaient composer l'œuvre entière, deux auraient réglé la contemplation la plus simple (logique positive) , puis la plus noble (morale théorique) , et les deux autres l'action la plus éminente d'abord (morale pratique), puis la plus grossière (industrie positive) ; le traité moyen (morale théorique et morale pratique) concernait à la fois l'une et l'autre.
Cette systématisation finale du positivisme devait donc être caractérisée par l'institution de la prépondérance effective du cœur sur l'esprit et l'activité, du culte sur le dogme et le régime ; enfin de la logique des sentiments sur celle des images et des signes. Pour atteindre un tel résultat, il fallait que le domaine de l'idéalisation, qui est invariablement lié au culte, et qui ne doit être cultivé que par la poésie, devînt aussi systématique que celui de la vérité pure* qui fait l'objet propre du dogme. C'est cette nécessité qui amena la combinaison de la fétichité initiale avec la positivité finale et l'annexion de cet état spontané de l'esprit humain au domaine de la raison abstraite. Ce grand résultat fut consigné dans la mémorable introduction du premier volume de la Synthèse subjective et caractérisé par 1 institution de la Trinité positive, où la Terre est présentée comme siège actif et bienveillant du Grand-Être , tandis
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que l'Espace y figure comme siège sympathique des lois abstraites. L'état normal de la mentalité humaine exigeant une combinaison permanente entre le dogmatisme et l'empirisme, entre la raison abstraite et la raison concrète, entre la théorie et la pratique, une telle harmonie ne pouvait être réalisée que par cette incorporation du fétichisme au positivisme, en complétant l'ordre légal, ou le système des lois abstraites, par l'ordre volontaire, ou l'ensemble des exigences pratiques propres à chaque cas ; en maintenant toutefois la constante prépondérance des lois sur les volontés. Mais ce fétichisme systématique, sciemment subjectif, et strictement destiné à l'idéalisation poétique, nécessitait une hypothèse préliminaire sur le monde extérieur ; il fallait considérer les corps que le fétichisme spontané croit vivants et la science, actifs seulement, comme vivants en effet, mais n'étant doués que de sentiment et de volonté, sans aucune intelligence. C'est ainsi que la Terre et l'Espace peuvent être regardés comme favorisant sympathiquement, quoique aveuglément, le développement de l'Humanité, affectueusement , intelligemment et volontairement assistée par ses serviteurs réels et ses libres auxiliaires, de manière à fonder véritablement sur l'amour la conception de l'ordre universel et l'institution de l'harmonie générale.
Il est aisé de sentir la valeur morale et la portée sociale d'une telle conception; mais il est bon, pour qu'elle ne semble pas au premier abord trop éloignée des habitudes actuelles, de la rapprocher de dispositions analogues, spontanément développées dans le milieu contemporain. Ces tendances sont de deux sortes : les unes, philosophiques, sont représentées par le panthéisme proprement dit; les autres, purement esthétiques, sont manifestées par le développement croissant des poésies fétichiques, depuis le commencement de ce siècle. Or, bien qu'on ne puisse considérer l'inspiration finale d'Auguste Comte comme
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émanée d'un tel mouvement, puisqu'il y fut toujours profondément étranger ; bien que ces tendances vagues et empiriques ne puissent, en aucune manière, être assimilées aux constructions systématiques du positivisme, il n'en est pas moins remarquable de voir cette doctrine, d'après sa réalité et son universalité propres, donner finalement aux aspirations affectives des âmes les plus délicates, une satisfaction que l'incompatibilité des doctrines antérieures, théologiques ou négatives, leur avait toujours refusée. Du reste, il ne faut pas oublier que le nouveau fétichisme reconnaît partout sa nature subjective, sa destination purement esthétique et morale, et que jamais il ne saurait altérer la rigueur des lois abstraites, qu'il doit seulement compléter.
Quant au premier terme de la synthèse subjective, le Système de logique positive, ou Traité de philosophie mathématique, le seul achevé, et qui parut en novembre 1856, il institue religieusement la science fondamentale, en lui donnant pour destination principale de préparer l'esprit par des habitudes de clarté, de précision et de consistance acquises dans l'étude la plus simple, à aborder convenablement le domaine sacré de la morale. En outre, une telle étude institue, dès le début de l'initiation mentale, le perfectionnement moral lui-même, par l'habitude de la soumission, qui résulte de l'adhésion nécessaire de notre esprit à d'inébranlables démonstrations, d'où provient le premier degré de la discipline de l'intelligence, qui est certainement l'attribut le plus perturbateur de notre nature.
L'ensemble des lois mathématiques est de plus conçu, dans ce traité, d'après l'institution des milieux subjectifs, comme étant empreint dans un espace sympathique qui le reçoit et qui nous fournit ainsi le premier type d'adoration du destin abstrait qui nous domine. Enfin, l'auteur élucide de plus en plus, dans le courant de cet admirable ouvrage,
à mesure que les diverses théories mathématiques lui en fournissent l'occasion, la connaissance des lois qui régissent l'entendement humain, et dont il a découvert un si grand nombre .
Le second terme de la Synthèse subjective est le Système de morale positive, divisé en deux parties, dont chacune devait successivement paraître en 1858 et 1859.
Après une année de méditation assidue, cette construction auguste, la plus importante de celles qu'eût accompli le fondateur du positivisme, après le traité de sociologie instituant la religion démontrée, allait être abordée, le plan en était tracé et le développement intérieur commençait à s'en faire, quand la maladie, la mort, ravirent fatalement à l'Humanité, l'infatigable serviteur qui a tant fait pour son bonheur et ses progrès.
Ce plan de la morale positive, communiqué par l'auteur à ses plus proches disciples et religieusement conservé par eux, a du être reproduit scrupuleusement ici, comme le seul vestige de cette œuvre admirable, comme l'inappréciable témoignage de son importance et de sa grandeur. (Voir les tableaux ci-contre G et D.)
Cette indication doit sans doute augmenter les regrets en mesurant l'étendue de la perte, mais elle fournit un guide précieux pour l'avenir, et permet d'espérer qu'il se trouvera quelque esprit assez puissant pour exécuter, d'après ce magnifique programme, en suivant ses données et celles qui sont éparses clans le Traité de politique positive, non point l'œuvre à jamais perdue d'Auguste Comte, mais une construction analogue, capable de satisfaire aux besoins de l'Humanité.
Quant au troisième terme de la Synthèse subjective, rien n'en est resté, sauf quelques indications générales et un touchant projet de dédicace. Le Système a industrie positive devait être dédié, comme nous l'avons dit précédemment, au digne industriel qu'Auguste Comte ne cessa d'appeler