TROISIÈME PARTIE
Il n'y a qu'an Positivisme :
C'est la Religion de l'Humanité '
Si infime que soit une personne, si peu qu'elle tienne à la terre, la mort ne l'anéantit pas en un instant, et ne brise pas aussitôt les relations qui l'attachaient au milieu où elle a vécu. Mille choses la relient longtemps encore aux survivants : et sans parler des traces plus ou moins durables que le mourant a pu laisser dans la vie publique, il tient à la vie privée, non-seulement par le souvenir et l'affection cle ceux qui l'ont connu, mais aussi par les nécessités et les intérêts qui ont rapport à sa personne, et qui résultent de son passé. Ainsi, la famille et la société doivent pourvoir à sa sépulture, consigner sa disparition, répartir son héritage; et tous ces soins, à défaut d'obligations plus élevées, rattachent pour un temps encore à la vie commune celui que la mort en a séparé.
S'il en est ainsi du moindre des hommes, que doit-ii advenir de ceux que l'importance et la grandeur de leur existence élèvent au-dessus de la foule ? Les honneurs rendus à leur dépouille mortelle deviennent un devoir public, l'exécution de leur volonté suprême une obligation sacrée, et tout ce qui reste d'eux, un héritage précieux et vénéré, que la piété domestique ou la reconnaissance sociale doit recueillir avec respect. Or que le fondateur du positivisme, par sa grandeur intellectuelle et morale, par son auguste caractère, par ses services et ses bienfaits, ait mérité ces devoirs funèbres, nul (parmi ceux qui l'ont connu) n'oserait le contester? Mais qu'il n'ait dû sa sépulture, la réalisation de ses derniers vœux, et la transmission de son héritage qu'aux efforts et au dévouement de quelques disciples, voilà ce que nous devons faire connaître, pour dire ensuite ce que devint son œuvre entre leurs mains.
Rien ne restait indécis, ni dans l'ordre des intérêts publics, ni dans le cercle des affaires privées, après la mort d'Auguste Comte : un testament écrit de sa main, deux années avant ce fatal événement, indiquait avec précision la conduite que devaient tenir ses disciples en cette occurrence et relatait, avec le plus grand détail, les souhaits et les prescriptions que lui inspirait une telle prévision. Il ne pouvait donc y avoir d'incertitude à cet égard pour ceux que des convictions et des sentiments réels rattachaient, à un degré quelconque, au positivisme et à la personne de son fondateur; pour tous, une même obligation, un seul devoir : respecter le vœu suprême et concourir avec dévouement à son entière exécution. C'est pourquoi nous devons résumer ici l'ensemble de ce document.
Le testament d'Auguste Comte comprend sept divisions principales, des additions, une note secrète et des pièces justificatives. D'une manière générale, il a pour objet de développer les trois dispositions fondamentales présentées en 185 h dans l'invocation finale qui couronne le Traité de
politique positive et d'indiquer les moyens propres à assurer leur exécution. Voici le texte de ces dispositions :
(c J° L'ensemble de mes adhérents continuera l'annuité « viagère de deux mille francs indiquée dans ma quatrième « circulaire, afin que j'accomplisse jusqu'à son terme na- « turel l'obligation résultée, dès ma jeunesse, de ma seule « faute vraiment grave ;
« 2° Une annuité viagère, de quinze cents francs, sera « consacrée, par la reconnaissance des vrais croyants, à « la fille adoptive qui m'a voué, depuis treize ans, son in- « comparable assistance ;
« 3° Cette 'éminente prolétaire gardera, pour mon suc- « cesseur, dans son état actuel, aux frais de l'église uni- « verselle, le saint domicile où surgit et s'accomplit l'évo- « lution religieuse du positivisme, dont les rites sacrés « continueront de s'y célébrer jusqu'à l'avènement d'un « temple spécial. »
La première partie du testament, A, institue le corps des treize organes à la fidélité desquels est confiée son exécution. Ces treize mandataires sont choisis par Auguste Comte parmi ses disciples occidentaux, théoriciens et praticiens. M. Pierre Laffltte, directeur actuel du positivisme et qui vivait alors depuis quatorze années déjà dans l'intimité du testateur, est nommé président perpétuel de ce corps, définitivement composé de :
MM. Audiffrent, docteur-médecin, ancien élève de l'Ecole Polytechnique 5 De Capellen (1) ;
(1) M. Richard Congrève, autrefois membre du clergé anglican et professeur distingué à l'université d'Oxford (Wadham collège), déjà membre du Conseil positiviste et de la Société des exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte, a été introduit récemment dans le Corps des exécuteurs testamen-
MM. Le baron Willem de Constant-Rebecque, officier de la marine hollandaise ;
Deullen, banquier;
Don José Segondo Florez, homme de lettres ;
Foley, docteur-médecin, ancien élève de l'École polytechnique, officier de marine démissionnaire;
Auguste Hadery, propriétaire-cultivateur ;
Pierre Laffitte, professeur de mathématiques (président) ;
Joseph Lonchampt, associé d'agent change, ancien élève de l'Ecole polytechnique ;
Fabien Magnin, ouvrier menuisier;
Papot, professeur de mathématiques ;
Robinet, docteur-médecin ;
Le comte Van Limburg-Stirum, officier du génie hollandais.
Dans la seconde partie de son testament, section B, Auguste Comte explique la nature et les conditions d'un tel acte. Irrévocablement lié par l'imprudent et trop généreux contrat qu'il avait souscrit lors de son mariage, il lui était interdit de rien léguer désormais, puisque nul ne peut disposer deux fois d'une même chose (1). MaiSj comme depuis son élimination de l'École polytechnique, le subside positiviste était devenu la source unique où il pût puiser de quoi parfaire l'annuité de deux mille francs qu'il avait volontairement constituée à son épouse, au moment où elle se sépara de lui, M. Comte pensait qu'en assurant à cette
taires pour remplacer, suivant les formes prescrites, M. de Capellen démissionnaire.
(1) Outre une pleine communauté de biens actuels et futurs, réversibles au dernier vivant, son inexpérience et sa générosité lui avaient fait légalement consacrer une fiction trop usitée de nos jours, en reconnaissant à celle qu'il épousait, un apport de vingt mille francs, environ vingt fois supérieur à l'ensemble de ce qu'elle possédait.
darne, après qu'il serait mort, la continuation de cette rente, il obtiendrait d'elle, à la faveur d'une telle mesure, l'exécution de ses autres volontés, d'où la possibilité de tester encore malgré le contrat initial.
La troisième partie du testament, G, contient des recommandations relatives à l'inhumation : refus de toute entrevue ou cérémonie théologique, soit avant, soit après le moment suprême ; interdiction motivée de toute investigation anatomique, comme de toute opération d'embaumement; désignation du lieu de sépulture; indications sur la marche et la composition du cortège funèbre, dont se trouvaient formellement exclus quatre faux disciples , et tout concours individuel ou collectif émané de la veuve, ou de l'École polytechnique. Viennent ensuite quelques indications concernant l'ensevelissement, l'inhumation proprement dite, et l'érection de la tombe.
La quatrième partie, section D, se rapporte au payement des dettes, tant privées que publiques, que le fondateur du positivisme avait dû contracter par suite du dénûment où il fut laissé par ses contemporains. Les premières devaient être immédiatement soldées, après sa mort, par ses exécuteurs testamentaires; voici ce qui est dit à cet égard : « Premièrement, M. Captier, mandataire des fabricants de draps de Lodève, demeurant à Paris (22, rue Neuve Bréda), m'a noblement prêté mille francs le 26 mars 1846. Secondement, mon excellente Sophie et son cligne mari m'ont offert, de la manière la plus touchante, quand ma détresse a commencé , six cents francs , que leurs saintes instances m'ont enfin fait accepter, le 20 octobre 1848. Quoique dans ces deux cas personne n'ait compté faire un placement, j'espère que mes exécuteurs testamentaires y pourront obtenir, en mon nom, de joindre au remboursement de la dette le payement des intérêts simples à cinq pour cent l'an. » — (Testament, page 8 du duplicata.)
Quant aux dettes publiques, elles résultent des frais
d'impression de divers ouvrages, qu'Auguste Comte n'avait encore pif acquitter, d'après le produit de la vente, au moment de sa mort. De plus, il faut y comprendre la somme non évaluée destinée à la publication d'un volume posthume, dont il charge ses exécuteurs testamentaires, et qui devra contenir, outre tout ce qui resterait de la Synthèse subjective, son testament lui-même, ses prières quotidiennes, ses confessions annuelles et sa correspondance avec madame de Vaux, ainsi que sa correspondance générale (1). Enfin, à ces diverses obligations, il faut ajouter les charges plus durables dont le fondateur de la religion universelle a grevé le budget de la nouvelle Église, savoir : la pension de sa veuve ; l'annuité viagère de sa fille adoptive; et l'entretien de son domicile comme siège religieux du positivisme. La cinquième section, E, contient, outre des développements relatifs aux trois dispositions précédentes, des recommandations concernant l'engagement pris par le fondateur du positivisme de souscrire personnellement pour 100 francs par an à l'entretien du clergé catholique, dès que la suppression générale des divers budgets théoriques aura été obtenue. On sait que cette noble promesse fut faite publiquement par lui, en 1851, au Palais -Cardinal, dans la prédication philosophique où il invoqua la suppression du budget des cultes et de l'instruction publique, comme la seule garantie réelle d'une véritable liberté de conscience, comme le moyen le plus indispensable à l'affranchissement et à la régénération du pouvoir spirituel, enfin, comme la condition essentielle du libre avènement de la nouvelle foi et de la digne transformation des anciennes croyances, chaque culte se trouvant dès lors soutenu seulement par les contributions volontaires émanées de ses vrais adhérents. Quant à
^1) La publication de ce volume a dû être ajournée par suite d'e dont il n'est pas actuellement possible de fixer le terme.
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la préférence ainsi témoignée au culte catholique, elle est trop légitimée, je crois, d'après les immenses services sociaux rendus, surtout au moyen âge, par ce dernier précurseur du positivisme, pour qu'il soit nécessaire de la commenter ici.
Après ces dispositions générales , vient la notification des legs particuliers laissés par Auguste Comte aux divers membres de sa famille naturelle ou adoptive, ainsi qu'à quelques-uns de ses disciples. Il lègue son buste à son respectable père ; son portrait lithographie à mademoiselle Alice Comte, sa sœur; il lègue entre autres, à sa fille adoptive, madame Sophie Thomas, le portrait de madame de Vaux, qu'il appelle, en cette circonstance, notre Clotilde; enfin, il laisse des livres ou des objets consacrés par son usage personnel à ses plus intimes disciples. Sauf ces détournements spéciaux, tout ce qui, à sa mort, sera trouvé dans son domicile, meubles, livres, tableaux, lettres, manuscrits, etc. , appartient à ses successeurs sacerdotaux, et doit y être conservé aux frais de l'Église positiviste. Il est aisé de sentir combien le caractère social de ces dispositions ajoutait de prix et méritait de respect à ce saint héritage.
La sixième section du Testament, F, renferme des recommandations ayant rapport aux intérêts publics du positivisme et à sa direction générale. Elle fournit quelques indications relatives à la composition du nouveau sacerdoce; contient la nomination d'un successeur perpétuel comme président de la Société positiviste ; enfin des désignations concernant la formation du Comité occidental, et quelques autres fonctions publiques.
Dans le dernier paragraphe, G, le testateur résume au point de vue philosophique et moral la nature et l'ensemble des émotions suscitées en lui par l'accomplissement de cet acte suprême , qui le dispose à mieux aborder sa grande élaboration finale, la Synthèse subjective.
Commencéledimanche21Frédéric67(25novembrel855), le testament d'Auguste Comte, entièrement écrit de sa main, fut terminé le jeudi 11 Bichat (13 décembre 1855), signé par lui comme fondateur de la religion de l'Humanité, et revêtu de son cachet sacerdotal.
Les additions, toutes postérieures à cette date, furent écrites à mesure que de nouvelles indications se présentaient. Quatre sont relatives à d'autres legs particuliers; deux renferment des modifications secondaires; une troisième exclut encore du convoi funèbre un faux disciple déjà déchu de toute participation au subside sacerdotal; enfin, les deux dernières exposent : l'une, un projet tendant à assurer aux exécuteurs testamentaires la propriété des œuvres d'Auguste Comte; l'autre, un incident qui donna lieu aux explications qu'il crut devoir leur fournir, le dimanche 20 Moïse 68 (20 janvier 1856), sur ses malheurs domestiques et sur la persécution dont il fut l'objet de la part de l'Académie.
Les pièces justificatives annexées au Testament, sont des lettres relatives aux deux sujets précédents; jointes à la note secrète, elles fournissent, pour ceux qui en auraient besoin, tous les éléments de la justification d'Auguste Comte.
Tel est l'ensemble de ce testament, qui, dans les circonstances difficiles où il fut composé, témoigne chez son auteur autant de sagesse que de justice et de magnanimité (1).
(1) D'après le contrat dont nous avons parlé, le testament de M. Comte ne pouvait avoir de valeur légale, en ce qui concerne quelques-unes de ses dispositions. 11 ne lui reconnaissait donc lui-même, à certains égards, qu'une autorité morale; et il est essentiel de remarquer qu'il avait préféré cette solution aléatoire, à toute fiction judiciaire qui aurait parfaitement atteint son but, mais qu'il dut rejeter comme indigne de son caractère.
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Si, dans la vie commune, de semblables actes imposent des obligations réelles, même envers des mourants vulgaires, et dans des cas quelquefois peu dignes : à plus forte raison, le dernier témoignage de ce grand serviteur de l'Humanité devait-il paraître assuré d'un inviolable respect. Hélas ! il n'en fut rien ; après sa mort comme durant sa vie, Auguste Comte fut le jouet de passions hostiles, de fatalités déplorables; et d'indignes entraves furent accumulées pour empêcher l'exécution de ses derniers vœux. On vit alors celui qui, pendant toute son existence, avait travaillé pour la vérité et combattu pour le bien ; celui qui, en un temps d'égoïsme et de corruption, avait toujours donné l'exemple du plus entier désintéressement et de la plus civique moralité; celui qui, par son testament même, témoignait encore de sa complète identification sociale et de son renoncement personnel ; on vit cet homme de bien, cet incomparable génie, outragé, blasphème, trahi! Son héritage
fut dispersé, ses legs particuliers furent vendus à l'encan; la partie la plus sainte de ses dépouilles, les gages affectueux qu'il avait reçus de Glotilcle de Vaux, et qu'il avait sanctifiés par son culte intime, par sa plus tendre affection, furent ravis et profanés ! et ce ne fut que par des efforts persévérants, extrêmes, en opposant l'opiniâtreté du dévouement à l'acharnement de la haine, que quelques hommes dévoués purent en sauvegarder les débris.
Avertie dans la matinée du 6 septembre de la mort de son mari, par MM. Joseph Lonchampt, exécuteur testamentaire, et Bazalgette, membre de la Société positiviste, ma-
3o2 LE POSITIVISME
dame Comte resta quelques jours sans se découvrir. M. Littré se trouvant alors absent de Paris, elle annonça quelle attendrait son retour pour prendre une décision.
Le 12 septembre, quelques jours après les funérailles, cette dame, assistée de M. Littré, se présenta donc au domicile du fondateur de la religion universelle. Elle entra d'autorité dans ce lieu consacré par tant de grands souvenirs, et dont tout semblait l'éloigner. Foulant aux pieds une défense formelle, elle franchit un seuil qu elle n'avait pas passé depuis quinze ans, et qui lui était à jamais interdit. Enfin, pour mieux caractériser sa démarche, elle eut le triste courage d'insulter aux êtres les plus chers à Auguste Comte, sans se voir empêchée par celui qui l'accompagnait. Cette épreuve ne fut point la seule et ne se renouvela que trop souvent, surtout quand madame Comte fit interdire aux positivistes l'entrée de son logement, et qu'elle empêcha la commémoration qui devait y être célébrée par eux pour honorer la mémoire et consacrer la perte de leur maître. Elle occupa donc judiciairement l'appartement sacerdotal, pendant que les disciples repoussés allaient chez un de leurs frères (M. J. Florez) accomplir ce pieux devoir.
Aussitôt, après le retour de M. Littré, madame Comte avait fait savoir qu'elle n'acceptait point le testament et qu'elle userait de son droit. Néanmoins, l'exécution testamentaire, conformément à son mandat, lui avait offert par l'organe de son président, le 9 septembre 1857, de payer toutes les dettes de la succession, d'acquitter toutes ses charges et de lui continuer sa vie durant la pension qu'elle recevait depuis quinze ans de son mari, à condition qu'elle abandonnerait toute prétention sur son héritage et sur la propriété littéraire de ses œuvres. Bien que cette proposition fût matériellement très-avantageuse, puisque l'actif de la succession ne pouvait équivaloir à son passif et que la propriété littéraire se trouvait dans ce cas beaucoup plus onéreuse que lucrative, bien qu'elle fût scrupuleusement
conforme à la volonté expresse du testateur, et qu'elle n'apportât aucun changement clans la position de sa veuve, elle fut, cette fois et toujours, entièrement repoussée. Madame Comte arguait qu'elle ne pouvait accepter sans déshonneur une pension que son mari considérait comme une obligation résultée de la faute qu'il avait commise en l'épousant. Or, depuis 1842, époque de leur dernière séparation, elle avait régulièrement perçu et même réclamé cette annuité, quoiqu'elle ne lui ait jamais été accordée qu'à ce titre. Dès 1851, c'est-à-dire depuis le temps où M. Comte avait perdu sa dernière fonction polytechnique et depuis l'épuration spontanée de la Société positiviste, elle savait pertinemment que cette somme annuelle lui provenait exclusivement du subside sacerdotal. Enfin , elle avait continué de la recevoir après la publication, en 185/i, du dernier volume de Politique positive, contenant cette recommandation caractéristique : « L'ensemble de mes adhérents continuera l'annuité viagère de deux mille francs indiquée dans ma quatrième circulaire, afin que j'accomplisse jusqu'à son terme naturel l'obligation résultée, dès ma jeunesse, de ma seule faute vraiment grave. » La mort d'Auguste Comte n'apportait clone aucun changement à cet égard, et c'est par de tout autres motifs que sa veuve refusait, en 1857, l'allocation qu'elle avait jusqu'alors recherchée. En se portant héritière selon le droit , madame Comte pouvait faire vendre la dépouille de son mari et annuler son testament : c'est ce parti qu'elle adopta sans retour.
Les disciples d'Auguste Comte, ses exécuteurs testamentaires, sa famille acloptive, sa sœur et son respectable père s'unirent pour empêcher ce désastre, et firent tous leurs efforts pour le conjurer; mais sa veuve en poursuivit la consommation avec la plus inflexible rigueur. Une vente aux enchères se fit par son ordre les lundi \.h et mardi 15 décembre 1857, et, je le répète, sans le dévouement que déployées
rent quelques-uns de nos frères, ce que le fondateur du positivisme léguait à ses enfants adoptifs, à sa propre famille, à ses disciples, à la postérité, aurait été perdu sans retour. Tout ce qui lui avait appartenu, ses meubles, ses livres, ses vêtements, fut exhibé, dans ces jours néfastes, pour un encan profanateur. Son domicile fut envahi par la foule des habitués de ventes judiciaires, ses vêtements furent essayés à l'hilarité générale par des brocanteurs facétieux, et toutes ses précieuses reliques se trouvèrent pétries, souillées, par cette gent mercantile et grossière qui, trompée dans l'assurance de sa curée habituelle et se voyant opiniâtrement disputer sa proie, témoignait son dépit par d'ignobles ricanements sur les traces que le dénûment et la misère avaient imprimées à ces restes vénérés.
Ce n'est pas tout : dans une séance de référé demandée par l'exécution testamentaire et qui précéda la criée, madame Comte fit articuler par son avoué, elle présente, qu'elle n'acceptait point le testament de son mari, parce qu'il était l'œuvre d'un athée et d'un fou ! Enfin, elle ne craignit point d'infliger alors à sa mémoire le plus cruel outrage, en taxant de libertinage les relations si touchantes et si pures qu'il avait eues avec madame Clotilde de Vaux et avec madame Sophie Thomas, sa fille adoptive!
La nature morale d'Auguste Comte, sa vie et ses œuvres repoussent assez de semblables imputations pour qu'il nous soit interdit de les apprécier ici, même pour les flétrir. Nous ferons seulement observer, d'après un tel fait, combien notre maître, que l'on a si légèrement taxé d'exagération dans ses jugements envers la personne qui porte son nom, fut, en réalité, retenu et modéré dans ses appréciations, magnanime dans sa justice et dans sa conduite (1).
M) Lire le détail de ces tristes événements aux Pièces justificatives, n° 26, neuvième et dixième circulaires annuelles du directeur du positivisme.
Comme on a pu le voir, madame Comte ne fut pas seule dans cette affaire. Généralement assistée alors , comme avant et depuis, par tous ceux que des antipathies spontanées excitent contre la religion nouvelle, elle fut en outre directement soutenue par l'homme qui résume au plus haut point l'ensemble de ces incompatibilités. Incapable de subir véritablement l'ascendant intellectuel et moral du grand rénovateur, M. Littré (que la philosophie positive semblait avoir un moment éclairé) s'était de bonne heure soustrait à l'influence de son illustre auteur.
Lorsque madame Comte eut quitté le domicile de son mari, les sympathies de cet écrivain lui furent bientôt acquises, et c'est l'ascendant progressif d'une telle liaison, favorisée par ses antipathies naturelles, philosophiques et politiques, qui l' éloigna graduellement de son ancien maître, pour l'engager finalement dans les voies de la révolte et de l'agression.
Après s'être volontairement retiré de la Société positiviste en 1852, M. Littré eut quelque temps encore des relations de convenance avec son président; mais l'insistance qu'il mit à réclamer de lui l'augmentation de la pension annuelle de madame Comte, provoqua une rupture d'ailleurs inévitable (1). Au lieu de solliciter, comme il l'avait fait jusqu'alors, M. Littré exigeait cette fois. 11 voulait que notre maître abandonnât son appartement, ce foyer consacré par la présence et le souvenir de madame de Vaux, ce domicile où avait surgi et où s'accomplissait l'évolution religieuse du positivisme, et que, se séparant de sa famille adoptive, il allât se reléguer dans quelque mansarde, afin
(1) Il est bon de rappeler ici que la souscription instituée pour subvenir à l'existence d'Auguste Comte ne s'élevait pas alors à cinq mille francs, sur lesquels étaient prélevés les deux mille francs affectés à la pension de sa femme. Il faut noter aussi que cette annuité, d'abord portée par lui à trois mille francs lorsque cette dame le quitta, ne fut réduite à deux mille, qu'après sa première spoliation polytechnique.
d'augmenter le confortable d'une existence tout à fait hostile. Et pour le cas où M. Comte n'obtempérerait pas à ces injonctions, il le menaçait de lui retirer son appui moral, son crédit littéraire, c'est-à-dire, selon sa pensée, de lui enlever ses dernières ressources.
La réponse d'Auguste Comte fut ce qu'elle devait être : il ôta , sans hésiter un seul instant , la direction de la souscription positiviste à M. Littré, et la prit entre ses mains. C'est à partir de ce moment que cette institution reçut un développement réel, et qu'elle put satisfaire à sa plus urgente destination, ce qui réduit à néant les prétentions du patronage académique (1).
Plus tard, et pour divers motifs, M. Littré fut poussé à des demandes en réconciliation peu clignes, et qui provoquèrent un rapprochement momentané. Mais, évidemment, de tels hommes étaient trop différents de cœur et d'esprit pour sympathiser et se comprendre; ils devaient renoncer à se voir. C'est ce qui ne tarda point à arriver.
Or, depuis cette époque, et surtout après la mort d'Auguste Comte , l'action de M. Littré , qu'elle restât secrète ou qu'elle se produisît au grand jour, se montra de plus en plus hostile, et il est impossible d'admettre qu'il soit resté étranger à la conduite qu'adopta madame Comte envers le testament de son mari. On se rappelle qu'il l'assista dans toutes les démarches que nous avons signalées, et surtout qu'il ne la désavoua point après la déclaration produite dans la séance de référé. En outre , M. Littré fit un appel public en faveur de cette dame -, sa demande, qui fut distribuée en France et à l'étranger, excepté aux positivistes, parut néanmoins sous le titre de circulaire positiviste, le 1er décembre 1857, dans
(1) Le subside positiviste s'éleva en Î852, à îa somme de cinq mille six cents francs.
APRÈS AUGUSTE COMTE. 3'j7
une revue critique et littéraire qui se publiait alors à Paris (1). Après y avoir jugé à sa manière l'œuvre et le mérite d'Auguste Comte, M. Littré provoquait une souscription destinée à l'entretien de sa veuve. Mais il omettait totalement d'instruire le public que l'illustre défunt avait laissé un testament, et que les disciples désignés par lui pour faire exécuter ses dernières volontés s'étaient constitués en vue de satisfaire à leur mandat. Il omettait de faire connaître que le testateur avait pourvu lui-même, et d'une manière très-explicite, à la subsistance de cette veuve, au payement de ses créanciers, à l'organisation de ses disciples. Il taisait entièrement les propositions faites par l'exécution testamentaire, le refus opiniâtre qui les avait accueillies et les débats judiciaires, alors pendants, qui en étaient résultés! Il laissait donc à penser que le fondateur du positivisme avait disparu sans pourvoir à aucune éventualité, sans former aucune prévision, sans satisfaire à aucun de ses devoirs personnels ou sociaux. Et de l'initiative qu'il prenait en cette occasion, l'on pouvait inférer qu'il surgissait légitimement pour réparer le désordre résulté d'un aussi grave abandon. En outre, clans le préambule de sa circulaire, M. Littré affirmait que dans la distribution du subside sollicité par quelques positivistes réunis en vue de pratiques cultuelles (c'est ainsi peut-être qu'il croyait pouvoir désigner la société des exécuteurs testamentaires), ne se trouvait pas comprise la veuve d'Auguste Comte, qui ne vivait que de la pension annuelle que lui faisait son mari, et qui se trouvait, lui mort, dénuée de tout moyen d'existence. Or, à cette époque, clés propositions souvent réitérées et présentées sous toutes les formes avaient été faites à madame Comte, par l'exécution testamentaire et par ses représentants judiciaires, pour qu'elle acceptât la pension de deux mille francs qui lui était conti-
(1) Voir ce document aux Pièces justificatives , n° 24.
nuée par son mari; une de ces tentatives avait eu lieu Je 9 septembre, deux mois auparavant, en présence de M. Littrê! Et une circulaire émanée des exécuteurs testamentaires avait paru, dès le 9 septembre également (quelques jours après la mort d'Auguste Comte) , portant la notification formelle de la pension qu'il laissait à sa veuve, ainsi que des mesures prises pour la lui assurer (1). Enfin, dans le post-scriptum d'un article nécrologique sur Auguste Comte, inséré le 1er octobre 1857, par un ami commun de madame Comte et de M. Littré, dans la revue même où ce dernier produisait, deux mois plus tard, son inqualifiable dénégation, le directeur de ce recueil consignait en termes formels le refus de cette dame à l'égard de l'annuité qui lui était offerte par les exécuteurs testamentaires de son mari (2).
Eh bien! je le demande, après tant de faits dont il était pertinemment informé, comment M. Littré a-t il pu témoigner, dans un acte public, que la veuve d'Auguste Comte n'était pas comprise dans la répartition du subside sollicité par ses exécuteurs testamentaires? Comment a-t-il osé dissimuler l'existence de ce testament? Comment a-t-il pu prendre sous le couvert du devoir, sous le prétexte du bien, l'initiative d'une souscription qui annulait les dernières volontés du fondateur de la religion universelle, qui foulait aux pieds ses vœux les plus sacrés et les plus explicites ? Comment a-t-il pu affirmer que madame Comte n'avait fait vendre à l'encan l'héritage de son mari, ses legs particuliers, ses dépouilles personnelles, que pour satisfaire à quelques créanciers? Comment, enfin, s'est-il cru dispensé de mentionner au moins les efforts tentés par les disciples d'Auguste Comte pour empêcher ce désastre et pour le réparer?
(1) Voir aux Pièces justificatives , n° 22.
(2) Voir aux Pièces justificatives, u° 23.
Tous ces faits et tant d'autres que nous laissons dans l'ombre, donnent à la conduite de M. Littré un caractère d'hostilité telle, qu'il est impossible de le ranger encore parmi ceux qui reconnurent Auguste Comte. On doit donc, en toute justice, le regarder finalement comme un ennemi privé de ce grand homme, et nous verrons bientôt qu'il ne se sépara pas moins de sa doctrine que de sa personne.
Quant aux anciens adversaires du positivisme, la mort du fondateur, au lieu de les rendre plus scrupuleux et plus dignes, ne fit qu'exciter leur passion. Leur animosité ne connut plus de frein, et dès lors affranchis de la contrainte qu'imposait la personne vivante, ils se portèrent aux plus honteux excès. La grossièreté morale le dispute seule à la faiblesse intellectuelle, dans ces critiques déloyales suscitées par des haines de classes et de partis ou par des rancunes personnelles, et qui, pour se produire avec tout leur ûél9 avaient attendu que la pierre du tombeau se fût appesantie sur la victime ! La diffamation forme le thème habituel de ces diatribes haineuses, et une incompétence radicale s'y joint toujours à une profonde ignorance des principes et des choses critiquées ; quelques-unes même se distinguent par le cynisme de l'insulte, par des bouffonneries crapuleuses, par des railleries aussi lâches que cruelles.
On comprend que, par respect pour la mémoire de notre maître et pour le public auquel nous nous adressons, nous ne puissions flétrir explicitement ici ces attaques inclignes ; nous réfuterons donc seulement les imputations générales qu'elles renferment. Nous avons déjà dit ce qu'il fallait penser de la filiation saint- simonienne du positivisme, et que cette opinion n'était propagée par la critique rétrograde et révolutionnaire que pour l'atténuer et le compromettre; nous devons examiner, en outre, les accusations de matérialisme, de mysticisme, de fatalisme, d'anarchie et de rétrogradation qui sont exploitées dans le môme but.
D'abord il faut remarquer la contradiction de semblables
dires; car tandis que, d'une part, le positivisme est taxé de matérialisme et d'athéisme, d'autre part, on lui reproche d'être mystique : ceux-ci le réprouvent comme doctrine révolutionnaire, et ceux-là comme système rétrograde. Or, comme il ne peut être à la fois l'une et l'autre de ces choses, on doit admettre déjà, comme nous le démontrerons du reste, qu'il n'est ni l'une ni l'autre. Et l'entente unanime de tout ce qui tient à la réaction ou à la subversion pour attaquer en même temps, bien que dans un esprit opposé, le positivisme, témoigne combien il est contraire à ces deux états extrêmes et qu'il assure l'ordre, autant que le progrès, en dehors de toute anarchie comme de toute rétrocession.
Qu'est-ce que l'athéisme? Au fond une doctrine métaphysique qui nie Dieu, mais qui continue d'expliquer l'essence et le commencement des choses, leur état actuel et leur fin dernière, par des hypothèses toujours indémontrables, telles que la rencontre d'atomes élémentaires^ le hasard, une force occulte qu'il appelle nature, etc. La morale de cette doctrine, purement négative, c'est l'intérêt personnel, le régime de l'égoïsme bien entendu. Évidemment, le positivisme n'a rien de commun avec un tel système. Mentalement, il ne fonde aucune théorie sur la négatiou de Dieu : trouvant cette grande et antique conception dans le champ de l'histoire, il la consacre et l'explique comme un des plus grands phénomènes intellectuels qui aient influé sur la marche de l'Humanité. Moralement, on sait qu'il se résume dans la devise affective : Vivre pour autrui. Il est donc entièrement étranger à l'athéisme.
Il en est de même du matérialisme proprement dit, ou du matérialisme théorique particulier à la culture scientifique spéciale et incomplète, lequel consiste à expliquer les phénomènes les plus élevés, par ceux qui le sont moins; la sociologie et la morale par la biologie, ou la biologie elle-même par la physique et la chimie, etc., et
qui prétend appliquer rigoureusement aux spéculations supérieures les méthodes propres aux investigations les plus simples. Or, ce n'est point encore le fait du positivisme qui seul, au contraire, pouvait instituer la réfutation sytématique du matérialisme théorique, et qui a si souvent reproduit cette importante démonstration.
(( Cette réaction normale (delà religion de l'Humanité sur (( les classes théoriques) , dit Auguste Comte dans son der- « nier ouvrage, la Synthèse subjective, ne saurait pleinement « surgir si les deux éléments du public théorique n'étaient « d'abord purifiés du matérialisme fatalement inhérent à « l'ensemble de la philosophie naturelle, et surtout à ses « deux extrémités. C'est pourquoi je me suis spécialement « efforcé, dans toutes les parties de ce volume, de déra- « ciner, à sa véritable source, le matérialisme théorique, « que le positivisme pouvait seul juger et surmonter. J'ai « successivement examiné les trois modes, algébrique, « géométrique, et mécanique, naturellement propres au « matérialisme mathématique, moins actif mais plus tenace « que le matérialisme médical ; le second est trop incon- « séquent pour troubler les esprits assez dégagés du pre- « mier. Malgré cette sollicitude spéciale et continue du « seul philosophe qui pût normalement instituer la théorie c et la réfutation du matérialisme, la malveillance et la <( déloyauté des déclamateurs métaphysiques me sont telle- « ment connues , que j'attends de nouvelles calomnies en « retour de ce service. Un de leurs coryphées assista, pen- « dant mon cours public de 1850 au Palais-Cardinal, à la « leçon directement consacrée au jugement sytématique du « matérialisme -, ce qui ne l'empêcha pas, quelques semaines « après, de reproduire les diatribes convenues.
« Dédaignant ces ignobles attaques, les vrais positivistes « doivent habituellement prouver par leur conduite, privée (( et publique, que la sécheresse aveuglément attribuée à « l'esprit scientifique est seulement propre à sa dégénération
« académique, où la spécialité dispersive entrave la cul- « ture esthétique et l'essor moral. »
Le positivisme, en effet, signale et repousse d'autres formes d'un matérialisme pratique fort en honneur aujourd'hui, et que l'on rencontre même trop souvent chez nos prétendus spiritualistes, savoir le matérialisme du cœur, qui résulte de la prépondérance habituelle d'un égoïsme brutal ou raffiné, dans la conduite individuelle, quand la cupidité, l'intempérance, le libertinage, la violence ou la critique, la vanité et l'orgueil, y remplacent incessamment les sentiments supérieurs d'attachement, de vénération et de bonté. Et aussi le matérialisme des actes, qui consiste à rechercher par la force ce qui ne s'obtient que par l'influence intellectuelle et morale. A chacune de ces tendances vicieuses, le positivisme apporte de puissants correctifs : à la première, il oppose ce principe essentiel, que les phénomènes sociaux, intellectuels et moraux, comme ceux de l'activité, ont leurs lois propres, entièrement distinctes, quoique dépendantes de celles qui régissent l'existence physique, la vie végétative et la vie animale : et qu'à l'étude de chaque grande catégorie de phénomènes réels, ou à chaque science fondamentale, correspond une méthode spéciale qui en permet l'investigation. Envers la seconde, il institue aussi le principe de la subordination permanente de la personnalité à la sociabilité ; la nécessité de la prépondérance systématique du cœur sur l'esprit et le caractère ; la domination habituelle de l'altruisme, comme condition de notre unité. Enfin, au matérialisme actif ou politique, il oppose cette règle fondamentale, que la régénération des opinions et des mœurs doit précéder partout la réforme des institutions. Et c'est parce que le positivisme attaque ainsi le matérialisme, que quelques-uns de ses détracteurs ont cru devoir l'accuser de mysticisme, lui reprochant d'opprimer les phénomènes inférieurs par les supérieurs, ou d'exagérer la prépondérance du sentiment sur
les besoins, au détriment de la nécessité. Or la philosophie qui s'élève par degrés non interrompus de la mathématique à la morale, et qui partout prend l'observation réelle pour base de ses raisonnements, qui reconnaît que les phénomènes les plus éminents sont subordonnés aux plus infimes, sans en résulter jamais, ne s'égare pas à ce point. Elle fixe, au contraire, à chacun des attributs fondamentaux de notre nature, son influence légitime. On n'est point mystique pour reconnaître à la sociabilité le noble rôle qui lui revient clans l'existence humaine, ou parce que l'on subordonne à la morale la politique et même l'économie politique. D'ailleurs, en caractérisant la prépondérance altruiste dans sa principale maxime sociale : Vivre pour autrui, le positivisme consacre normalement l'existence et la satisfaction des nécessités corporelles, loin de les méconnaître comme fit le catholicisme.
Il est également aisé de faire comprendre que la nouvelle doctrine générale n'est pas moins favorable à la véritable liberté, bien qu'on l'ait accusée de l'annuler par un fanatisme écrasant. Sans rappeler ici ce que nous avons dit précédemment de l'immuabilité et de la modificabilité de l'ordre universel, ou des conditions qui permettent la variation tout en maintenant l'ordre, nous citerons seulement, à cet égard, quelques paroles d'Auguste Comte empruntées à son Cours ou Système de philosophie positive et au Catéchisme positiviste :
« La vraie liberté ne peut consister, sans
a doute, qu'en une soumission rationnelle à la seule pré- (i pondérance, convenablement constatée, des lois fonda- « mentales de la nature , à l'abri de tout arbitraire com- « mandement personnel. La politique métaphysique a « vainement tenté de consacrer ainsi son empire, en déco- « rant de ce nom de lois les décisions quelconques, si soua vent irrationnelles £t désordonnées, des assemblées sou- « veraines , quelle que soit leur composition ; décisions
(( d'ailleurs conçues, par une fiction fondamentale, qui ne « peut changer leur nature, comme une fidèle manifesta- « tion des volontés populaires. Mais tout ce culte méta- « physique des entités constitutionnelles ne saurait au- « jourd'hui vraiment dissimuler la tendance profondément « arbitraire, qui caractérise nécessairement toute philoso- « phie non positive. Tant que les phénomènes politiques ne « seront point, à l'exemple de tous les autres, rattachés à « d'invariables lois naturelles, et qu'ils continueront à être « essentiellement rapportés à des volontés quelconques, « soit divines, soit même humaines, l'arbitraire ne saurait « être vraiment exclu des divers règlements sociaux; et, « par conséquent, malgré tous les artifices constitutionnels, « la liberté restera forcément illusoire et précaire, à quelque « volonté qu'on prétende d'ailleurs appliquer notre obéis - « sance journalière. » (Philosophie positive, t. IV, p. 196- 197.)
La femme. — « Avant d'aborder le meilleur domaine « théorique, je dois, mon père, vous soumettre un scrupule « général résulté des objections méthaphysiques que j'ai « souvent entendu faire contre cette extension décisive du « dogme positif. Tout assujettissement du monde moral et « social à des lois invariables , comparables à celles de la <( vitalité et de la matérialité , est maintenant représenté , (( par certains raisonneurs , comme incompatible avec la « liberté de l'homme. Quoique ces objections m'aient toute jours paru purement sophistiques, je n'ai jamais su les a dissiper chez les esprits, trop nombreux encore, qui et laissent entraver ainsi leur marche spontanée vers le « positivisme. »
Le prêtre. — « Il est aisé, ma fille, de surmonter cet émit barras préliminaire, en caractérisant directement la vraie « liberté.
a Loin d'être aucunement incompatible avec l'ordre réel, a elle consiste partout à suivre sans obstacles les lois pro-
(( près au cas correspondant. Quand un corps tombe, sa li- « berté se manifeste en cheminant, selon sa nature, vers le « centre de la terre, avec une vitesse proportionnelle au « temps, à moins que l'interposition d'un fluide ne modifie a sa spontanéité. De même, dans l'ordre vital, chaque fonc- « tion, végétative ou animale, est déclarée libre, si elle a s'accomplit conformément aux lois correspondantes, sans « aucun empêchement extérieur ou intérieur. Notre exis- « tence intellectuelle et morale comporte toujours une équi- « valente appréciation qui, directement incontestable envers a l'activité, devient dès lors nécessaire pour son moteur « affectif et son guide rationnel.
« Si la liberté humaine consistait à ne suivre aucune loi,
« elle serait encore plus immorale qu'absurde, comme ren-
« dant impossible un régime quelconque, individuel ou col-
« lectif. Notre intelligence manifeste sa plus grande liberté
« quand elle devient, suivant sa destination normale, un
v miroir fidèle de l'ordre extérieur, malgré les impulsions
« physiques ou morales qui tendraient à la troubler. Aucun
« esprit ne peut refuser son assentiment aux démonstra-
« tions qu'il a comprises. Mais, en outre, chacun est inca-
« pable de rejeter les opinions assez accréditées autour de
(( lui, même quand il ignore leurs vrais fondements, à
« moins qu'il ne soit préoccupé d'une croyance contraire.
« On peut défier, par exemple, les plus orgueilleux méta-
« physiciens de nier le mouvement de la terre, ou des doc-
« trines encore plus modernes, quoiqu'ils n'en connaissent
« aucunement les preuves scientifiques. Il en est de même
« dans l'ordre moral, qui deviendrait contradictoire si
« chaque âme pouvait, à son gré, haïr quand il faut aimer,
(( ou réciproquement. La volonté comporte une liberté sem-
a blable à celle de l'intelligence, lorsque nos bons penchants
« acquièrent assez d'ascendant pour rendre l'impulsion
« affective conforme à sa vraie destination, en surmontant
a les moteurs contraires.
« Ainsi, la liberté véritable se trouve partout inhérente « et subordonnée à l'ordre, tant humain qu'extérieur. Mais, « à mesure que les phénomènes se compliquent , ils de- « viennent plus susceptibles de perturbation, et l'état nor- « mal y suppose plus d'efforts, que d'ailleurs y permet une « plus grande aptitude aux modifications systématiques. « Notre meilleure liberté consiste donc à faire, autant que « possible, prévaloir les bons penchants sur les mauvais ; « et c'est aussi là que notre empire a le plus d'étendue, « pourvu que notre intervention s'y conforme toujours aux « lois fondamementales de l'ordre universel.
« La doctrine métaphysique sur la prétendue liberté mo- « raie doit être historiquement regardée comme un résultat « passager de l'anarchie moderne. Car, elle est directement (( destinée à consacrer l'individualisme absolu, vers lequel (( tendit de plus en plus la révolte occidentale qui dut suc- « céder au moyen âge. Mais cette protestation sophistique « contre toute vraie discipline, privée ou publique, ne sau- « rait aucunement entraver le positivisme, quoique le ca- « tholicisme n'ait pu la surmonter. On ne parviendra jamais c. à représenter comme hostile à la liberté et à la dignité de « l'homme le dogme qui consolide et développe le mieux « l'activité, l'intelligence, et le sentiment.» (Catéchisme positiviste, Zie entretien; ordre humain, d'abord social, puis moral, p. 104 à 107.)
Enfin , quelques-uns reprochent au positivisme de manquer de sanction, parce qu'il rejette la croyance des an-* tiennes philosophies à la rémunération et au châtiment éternels, au mérite et au démérite, comme mobiles indispensables de la moralité humaine. La religion démontrée délaisse, il est vrai, de semblables moyens; mais abdiquet-elle pour cela toute efficacité sociale? s'abuse-t-elle parce que, convaincue de l'existence spontanée des sentiments bienveillants autant que de celle des penchants égoïstes, seuls admis avant elle pour expliquer la nature morale de
l'homme, elle fonde sur le développement social de l' altruisme, et sur la compression systématique de l'égoïsme, la réformation et le perfectionnement de notre nature ; parce qu'elle veut la justice sur terre , la pratique désintéressée du bien et de la vertu? Il faut le reconnaître, même alors, ce serait une grande et belle illusion! Mais il y a dans cette conviction plus qu'une espérance , et l'on peut être assuré que cette auguste transformation est rigoureusement accessible, qu'elle est inévitable ; car la science réelle, en s' élevant à l'étude morale, a démontré l'existence d'une bienveillance spontanée, que le développement social tend à faire prévaloir de plus en plus. Ce n'est donc point une entreprise chimérique que de diriger dans ce sens le progrès humain , puisque c'est obéir à une loi de notre nature, associer une force qu'on ne peut écarter, et systématiser un mouvement empirique irrésistible. Oui, l'homme peut faire le bien sans arrière-pensée d'égoïsme; ses meilleurs sentiments l'y poussent , et ces nobles instincts pourront désormais inspirer sa conduite. Malheur à ceux qui ne voient de sanction que dans l'appât d'une récompense ou dans la crainte d'un châtiment; qui proclament qu'on ne peut être pur, dévoué, utile, que par intérêt personnel! honte à ceux qui n'évitent le mal que par peur, ou ne font le bien que par convoitise; leur moralité est douteuse, leur vertu bien précaire, et pour eux il n'y a pas de régénération.
Entre le désintéressement héroïque qui suscita dans une âme véritablement républicaine, cette parole sublime : Que mon nom soit maudit, mais que la patrie soit sauvée! et la préoccupation misérable de l'égoïste qui ne comprend et ne pratique le monde qu'au seul point de vue de son salut éternel, la pensée moderne ne saurait hésiter.
Là , se trouvent la sanction et la force de la religion positive.
Gomment donc le positivisme a-t-il pu susciter les reproches auxquels nous venons de répondre? Tout s'explique, si l'on considère que l'accusation d'athéisme et de matérialisme émane exclusivement du journalisme théologico-métaphysique, et que celle de mysticisme provient du journalisme révolutionnaire; car ces divers organes théoriques, ne pouvant réduire par le raisonnement une philosophie qui doit les écarter totalement de la direction spirituelle, cherchent à la perdre ou à l'empêcher de se faire jour en égarant l'opinion sur la nature réelle de ses aspirations et de ses principes. Ils la représentent donc systématiquement aux conservateurs comme étant subversive et aux progressistes, surtout aux prolétaires, comme étant rétrograde.
Eh bien , de telles manœuvres sont-elles légitimes , et pourront-elles finalement prévaloir envers une doctrine qui a dévoilé les conditions réelles de l'ordre humain, les lois naturelles du progrès sooial? Admettra-t-on toujours la compétence et l'impartialité d'écrivains qui n'ont accueilli une élaboration aussi importante que par le sarcasme et la diffamation? Peut-on croire qu'ils aient en vue les intérêts de l'ordre et du progrès en témoignant tant de mépris et de haine à l'égard d'une foi qui conserve, en les améliorant, toutes les institutions essentielles fondées par nos pères et qui font la grandeur et le soutien de l'Humanité ? Était-ce bien le fait de conservateurs véritables que de jeter ainsi l'anathème sur l'homme qui, dans un temps de doute universel, a reconstitué des principes démontrables d'organisation et de gouvernement? Était-ce surtout à des progressistes sincères , ou à des gens se disant tels, de repousser ainsi celui qui a dégagé des profondeurs de l'histoire la loi du progrès humain, fixé le but de notre évolution, légitimé, glorifié les plus énergiques efforts qui aient jamais été produits pour assurer la progression, et qui offrit dans sa personne un des types les plus purs de civisme et d'incorrup-
tibilité? Pourquoi donc s'acharner avec tant de rage sur ce philosophe qui, malgré l'abaissement et le désordre de son époque, a su reconstituer la morale sur des bases positives, restaurer la culture du cœur, systématiser les idées, relever l'autorité spirituelle, consacrer le pouvoir temporel, légitimer la propriété, consolider la famille, en un mot, rétablir partout, sur des bases compatibles avec les exigences de l'esprit moderne, les conditions de stabilité et de développement dont dépend le bonheur social. Et sont-ils des publicistes loyaux, des citoyens intègres, des hommes d'ordre ou de progrès ceux qui se sont ainsi voués à empêcher et retarder cette grande transformation?
Non, le positivisme n'est pas comme ils le prétendent, rétrograde et anarchique ! il ne fonde le progrès sur l'ordre qu'afin de les mieux concilier; il développe le passé en le consacrant; et s'il reprend l'œuvre du catholicisme, il continue aussi la tâche de la Convention , pour résoudre enfin le grand problème qui nous fut légué par le moyen âge , et que posa si glorieusement le xvme siècle (1).
(1) Il est au moins étrange de voir de simples économistes révolutionnaires , qui ont directement contribué à étouffer le sentiment social sous le matérialisme industriel, accuser Auguste Comte d'avoir failli à la révolution, de l'avoir maudite! Lui qui en a le mieux compris et démontré la véritable grandeur, qui l'a inébranlablement rattachée à l'ensemble du mouvement humain, qui a fixé à cette mémorable époque le commencement de l'ère moderne, celui de la régénération finale, et qui a courageusement tiré toutes les conséquences philosophiques, politiques et sociales implicitement contenues dans cet immense événement. La révolution , c'est la république : c'est-à-dire l'élimination complète du régime théologico-militaire, et l'avènement du régime scientifique-industriel ; c'est-à-dire, l'institution d'une foi démontrable, d'une religion universelle, et l'incorpo tion du prolétariat à la société; c'est-à-dire encore, le positivisme. Voilà ce qui confondra toujours la calomnie démagogique.
Il est également indispensable de bien comprendre ce que le positivisme honore et honorera toujours dans le catholicisme, vers lequel on l'accuse de rétrograder : c'est, exclusivement, la période organique et ascendante de
Pour achever l'examen des attaques générales dirigées contre le positivisme, nous devons apprécier enfin la plus subtile et la plus dangereuse de toutes, la tentative annoncée (mais non point accomplie) par M. Littré, pour mettre au courant et rectifier l'œuvre d'Auguste Comte.
Tous ceux qui sont initiés aux choses du positivisme, savent combien fut toujours précaire l'adhésion de cet écrivain. Quoique pourvu, par une étude patiente, de connaissances scientifiques variées, il n'eut véritablement jamais un esprit positif; son intelligence est restée métaphysique,
cette phase religieuse où ont été établis, d'abord, la systématisation morale, nécessairement rnonothéique, qui devait succéder au polythéisme épuisé; et ensuite, le seul lien général que comportât la féodalité, le lien spirituel. Pour plus de précision, l'admiration reconnaissante et le culte des Occidentaux régénérés doit, d'après la religion démontrée, s'appliquer surtout aux véritables fondateurs de ce que l'on a si justement appelé le Catholicisme romain, aux vrais Pères de l'Église, depuis l'immortel saint Paul, jusqu'au grand Hildèbrand. Viennent ensuite les propagateurs spirituels et les soutiens politiques du monothéisme occidental: saint Augustin d'Angleterre, saint Boniface, saint Bernard, etc.; Charlemagne, Alfred le Grand, Godefroi de Bouillon, Innocent III, saint Louis. Là finit le moyen âge, et la révolution commence : c'est-à-dire la décomposition croissante et inévitable du régime catholico-féodal, honorée cependant par les efforts des saint François-d'Assise et des saint Ignace, pour régénérer le catholicisme et retarder sa chute ; par ceux des Fleury et des Bossuet, pour l'accommoder aux progrès intellectuels et aux besoins moraux de la société révolutionnaire. Après quoi, la situation sociale devenant de plus en plus défavorable, et le clergé de plus en plus insuffisant, l'impuissance et l'incompatibilité irrévocable de cette doctrine se caractérisent progressivement, sans que l'on ait à signaler, dans ce mouvement de décadence rapide, aucune manifestation digne d'intérêt. Car la tentative de J. de Maislre, qui a été utile, au point de vue philosophique, en provoquant une meilleure appréciation du moyen âge, surtout catholique, a été très-funeste, au point de vue social et politique, en reconstituant une influence rétrograde, profondément perturbatrice. Aujourd'hui donc, on ne peut voir dans le catholicisme que les restes d'une institution qui rendit, au temps de sa vigueur, des services immenses, et qui maintient encore à un certain degré, les habitudes religieuses, les apparences de la culture du cœur, mais qui n'ayant aucune influencée sur la vie publique, et réglant de moins en moins la conduite privée, ne satisfait plus, depuis longtemps, au gouvernement spirituel de la société.
tout en contemplant des sujets réels, et Ton peut dire qu'il a plutôt manifesté les qualités d'un littérateur érudit que celles d'un véritable savant. D'autre part, les habitudes académiques et parlementaires de M. Littré le disposaient à moins subir encore la régénération morale que la rénovation intellectuelle; jamais donc il n'accepta réellement la religion basée sur la philosophie positive. Cependant, jusqu'alors, il avait paru adhérer à quelques-uns de ses dogmes et les avait vulgarisés sous toutes les formes, de sorte qu'on devait le considérer comme se rattachant au positivisme par certaines manières de voir. Mais, depuis sa dernière manifestation littéraire, qui écarte ou met en oubli les principes logiques et scientifiques les plus essentiels de cette doctrine, force est de le regarder comme irrévocablement séparé et comme retombé pour jamais dans les errements métaphysiques (I).
« Dans l'esquisse de développement que je viens de a tracer (dit M. Littré dans ses Paroles de philosophie posi- « tive, page M), j'ai noté comme quatre degrés successifs: « le besoin, qui est le degré inférieur et premier ; le moral, a qui est le second; le sens et la culture du beau, qui est « le troisième; et la science, qui est le quatrième. J'anti- « cipe ici sur un travail qui m'occupe depuis longtemps a et que je n'ai pas encore publié. On voit aussitôt que je « n'ai pas suivi Auguste Comte dans sa série sociologique. « Lui l'a définie en disant que les conceptions passent par « trois états : l'état théologique, l'état métaphysique et « l'état positif. Cette loi, car c'en est une, fut heureuse- « ment trouvée ; elle détermina le sens de l'évolution et « fonda la sociologie. Mais elle est empirique en ce sens « qu'elle est seulement l'expression abstraite du fait lui-
[1] Paroles de philosophie positive, par E. Littré, chez Adolphe Deïahay(\, libraire; Paris, mars 1850; br. in-S° de 62 pages.
<( même ; Auguste Comte a constaté par l'histoire que nos (( conceptions subissaient cette évolution ; et, transformant « en principe le fait, il y a établi la loi de l'histoire ; fon- « dément définitif si les recherches ultérieures ne vont pas (( au delà , provisoire si sous cette assise elles en mettent « à nu une autre. Je m'explique par un exemple : on n'a (( jamais rencontré d'homme qui ne marchât sur les deux « pieds ; on en tira la loi empirique que jamais les hommes « n'ont marché à quatre pattes; mais si l'on démontre ana- « tomiquement que le trou occipital, placé chez l'homme « autrement que chez les quadrupèdes, ne permet pas « qu'il ait jamais eu une autre marche, la loi, d'empirique, « devient rationnelle. L'avantage logique de cette transfor- « mation est évident; car, dans le premier cas, il était souci lement infiniment probable qu'il n'y avait jamais eu des « hommes marchant à quatre pattes; dans le second cas « c'est absolument certain. Une loi empirique rend d'in- « contestables services; souvent elle est le dernier terme (( auquel on puisse atteindre ; mais, à cause de la défectuo- (( site qui y est inhérente, elle est une excitation continuelle ce à trouver la loi rationnelle qui y correspond. C'est ce que « j'ai fait, je veux dire c'est ce que j'ai cherché à faire. « Pensant que le développement collectif devait reproduire (( dans ses traits essentiels le développement individuel, « j'ai été frappé qu'il n'y eût aucune concordance entre « l'analyse mentale dont Auguste Comte a emprunté les (( bases à Gall, et la loi empirique qu'il avait découverte en (( sociologie. J'ai donc conçu d'un tout autre point de vue « cette même analyse mentale, et, la posant comme point « de départ de l'analyse sociologique, j'ai été amené à une (t loi rationnelle qui, sans toucher à la réalité de la loi « empirique d'Auguste Comte, va au delà, l'explique et en « fait un cas particulier. Donc il me semble que l'histoire (t se partage en quatre âges fondamentaux : le plus ancien « est celui où l'humanité est sous l'empire prépondérant
(( des besoins; le plus ancien ensuite, ou âge des religions, « est celui où le moral, se développant, suscite les premières « créations civiles et religieuses ; le troisième, ou âge de « l'art, est celui où le sens du beau, devenu à son tour, ca- « pable de satisfactions, enfante les constructions et les « poëmes; enfin, le quatrième, ou âge de la science, est « celui où la raison cessant d'être employée exclusivement « à l'accomplissement des trois fonctions précédentes, tract vaille pour elle-même et procède à la recherche de la a vérité abstraite. Le point que je touche ici est impor- « tant; j'y appelle l'attention de ceux qui méditent sur « l'histoire. Aussi n'ai-je pas hésité à donner de ma tente tative un aperçu qui servira du moins d'indication et de « jalon. »
Ainsi, la loi des trois états découverte par Auguste Comte ne serait qu'une acquisition empirique spéciale, qu'un cas accessoire et particulier d'une loi plus générale, celle des quatre âges historiques, récemment inventée par M. Littré. En s' appuyant sur la première, la sociologie positive n'aurait donc trouvé qu'un fondement provisoire; la philosophie de l'histoire serait à refaire; et la synthèse moderne, péchant par sa base même, serait tout entière à reconstituer ?
Heureusement on peut réduire à néant de semblables prétentions et mettre en évidence leur complète inanité. Nous allons démontrer que la conception de M. Littré est aussi dépourvue de valeur logique que de rigueur scientifique; que les lois abstraites établies en sociologie par Auguste Comte n'ont aucun rapport avec cette théorie de circonstance, qu'elles n'en sont un cas ni particulier, ni accessoire; et qu'enfin, la trouvaille de M. Littré ne saurait pas plus infirmer que corroborer la systématisation positive. Pour cela, nous devons un instant revenir sur les éléments de la nouvelle philosophie, que l'auteur des Paroles semble avoir totalement oubliés, ou même n'avoir jamais bien compris.
D'après ces principes fondamentaux, la connaissance des lois concrètes relatives aux êtres nous serait interdite vu son extrême complication, et il n'y aurait d'accessible pour notre esprit que les lois abstraites concernant les phénomènes, c'est-à-dire l'existence. L'abstraction, qui seule permet une systématisation réelle, forme donc le caractère fondamental de toute science, et la recherche d'une loi scientifique quelconque, exige toujours une abstraction préalable des considérations étrangères à son objet propre , obligation qui complique singulièrement l'opération mentale par laquelle s'effectue la découverte. Or, puisqu'une telle élimination se trouve nécessitée par l'étude des faits les plus simples, combien ne devient-elle pas indispensable à l'égard des phénomènes sociaux, qui sont d'une complication si supérieure ? Quand, par exemple, nous ne pouvons découvrir la loi des variations atmosphériques, ni même prévoir rigoureusement le parcours d'un mollusque, entre deux points fixes ou le trajet exact d'un projectile, comment avoir la prétention de trouver la loi de l'évolution d'un peuple déterminé et surtout de l'espèce humaine tout entière?
Il faut donc, en sociologie plus encore qu'en physique et en biologie, considérer séparément chacune des grandes catégories de phénomènes qui composent l'existence correspondante, pour arriver à la connaissance des lois élémentaires qui permettent d'expliquer de tels événements. Les lois sociologiques ne sont donc autres, comme nous l'avons dit tant de fois, que celles des phénomènes primitifs qui constituent l'existence sociale elle-même, celles des faits permanents et communs à tous les états sociaux, dans tous les temps et dans tous les lieux. Il doit donc y avoir au moins autant de lois sociologiques que l'existence collective présente de phénomènes fondamentaux, et comme l'état de société ne peut que développer les attributs essentiels de notre nature personnelle, sans jamais en créer de non-
veaux, il doit nécessairement offrir trois grandes catégories de lois, correspondant au sentiment, à l'intelligence et à l'activité, que manifeste à un moindre degré toute vie individuelle. Les lois sociologiques comprennent donc en définitive l'ensemble des phénomènes élémentaires communs à tous les cas humains et qui se réduisent finalement aux manifestations de ces trois grands attributs.
Or, le sentiment ne fournissant que des impulsions intérieures, comme nous l'avons remarqué déjà, et ne donnant jamais lieu, comme l'intelligence ou l'activité, à des produits extérieurs susceptibles de s'accumuler et de servir de point de départ à de nouveaux résultats (d'où succession, évolution et progrès) , il s'ensuit qu'il n'a pas ou que du moins nous ne pouvons connaître la loi propre de sa progression. Nous n'avons, quant au développement de la sociabilité, qu'une loi résultante, indirecte, consistant dans les variations qu'elle présente, d'après la réaction qu'exercent sur elle les progrès de l'intelligence et de l'activité. Le sentiment devait donc encore être écarté de la recherche des lois sociales, où l'investigation restait finalement limitée aux deux derniers éléments.
Mais il fallait de plus que la découverte de la loi mentale précédât celle de la loi pratique, puisque l'intelligence a plus d'importance dans la vie publique que dans la vie privée, où le sentiment domine ; et que pour agir collectivement, il faut avant tout s'entendre, l'esprit déterminant le mode d'activité qui doit prévaloir dans une situation que lui seul peut apprécier*
Enfin, cette recherche, pour rester posititive et devenir efficace, devait s'exercer sur les résultats extérieurs accumulés par le mouvement intellectuel et n'y considérer que la succession des opinions , d'après les constructions qu'elles ont produites , dans ce qui est commun à tous les cas sociaux, comme à tous les sujets auxquels puisse s'appliquer notre esprit. C'est seulement à ce degré d'abs-
olb LE POSITIVISME
traction et de généralité que l'on pouvait effectuer la découverte fondamentale de la loi d'évolution de l'intelligence humaine.
Telle fut la marche difficile, nouvelle, pleinement scienfique et nullement empirique suivie par Auguste Comte, et qui lui permit de saisir enfin le fait élémentaire, permanent et universel qui constitue la loi de l'évolution mentale. Or un tel fait ne peut s'observer qu'en contemplant un état social assez avancé pour manifester tous les caractères de cette succession ; à plus forte raison ne pouvait-on le découvrir en observant l'individu au lieu de l'espèce. C'est donc inducti veinent, et par la contemplation de l'ensemble de tous les produits de l'esprit humain, dans un temps et dans un espace suffisant, que le génie positif put s'élever à cette grande découverte sans qu'il fût aucunement possible de procéder autrement. Toutefois, une telle loi résultant de la nature même de notre intelligence, aurait pu se trouver déductivement, si sa découverte n'avait dû précéder celle des diverses lois logiques ajoutées finalement par Auguste Comte à la conception fondamentale d'Aristote , et servir de base par conséquent à une théorie systématique de la nature humaine, à la fois affective, intellectuelle et active. C'est pourquoi la faculté d'arriver aujourd'hui, déductivement et en s'appuyant sur la constitution élémentaire de notre esprit, à l'institution et à la vérification de cette même loi d'évolution, en fournit une nouvelle et précieuse confirmation.
Des considérations aussi fortes s' appliquant à la loi d'évolution de l'activité humaine, on ne saurait nier qu'Auguste Comte n'ait établi, pour les trois attributs fondamentaux de l'existence sociale (l'intelligence, l'activité et le sentiment) , les lois abstraites qui la régissent ; que ces lois ne s'appliquent également aux mêmes éléments de la vie individuelle: qu'elles ne comprennent par conséquent tous les cas humains, personnels et sociaux; qu'elles n'expli-
Al'RLS AUGUSTE COMTE.
quent toutes les situations privées et publiques , toutes les civilisations, le passé, le présent, l'avenir, en un mot, l'existence humaine tout entière. Elles sont donc assez générales pour embrasser tous les cas, sans pouvoir jamais rentrer clans aucun d'eux.
Mais puisqu'il n'y a d'accessible pour nous que les lois abstraites, qui établissent les relations constantes de succession qu'affectent entre eux des phénomènes de même nature (ceux, par exemple, de végétalité, d'animalité, d'entendement, d'activité, etc., respectivement considérés); puisque les besoins, le moral, le beau, la science, qui représentent des facultés et des produits, sont des objets tout à fait hétérogènes, la théorie des quatre âges, qui fait simultanément concourir ces différents termes à la formation d'une loi unique de civilisation, au lieu de les considérer isolément pour en tirer les lois abstraites correspondantes dont la combinaison peut seule expliquer l'existence sociale (à condition encore que chaque terme élémentaire soit bien choisi), cette théorie, dis-je, ne peut représenter une succession abstraite, homogène et systématique, une véritable loi. Une telle impossibilité est d'ailleurs indiquée par la contradiction du langage lui-même , puisque , présentée par son auteur comme une loi rationnelle ou mentale, la théorie en question embrasse des considérations tout à fait étrangères à l'esprit, comme le sont les besoins et le sentiment. Il ne peut donc y avoir dans le rapprochement illogique qu'a fait M. Littré de ces termes incompatibles, aucune loi scientifique proprement dite, mais un simple aperçu littéraire, qui reproduit d'une manière beaucoup trop imparfaite, cette pensée d'Auguste Comte • le développement de nos besoins matériels précède nécessairement l'état social, dans lequel seul peuvent se développer suffisamment nos hautes facultés intellectuelles , morales et pratiques, suivant leurs lois particulières.
Par conséquent aussi, la loi abstraite de l'évolution men-
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taie découverte par Auguste Comte, ne saurait rentrer dans l'aperçu de M. Littré. Nos conceptions, en effet, qu'on les considère dans leur ensemble ou dans leur détail, n'ont point passé par l'âge des besoins, du moral, et du beau, comme le pense cet écrivain : théologique, métaphysique ou positive, la philosophie (la foi) a toujours eu pour objet l'explication de l'univers et de l'homme-, elle a toujours consisté dans une recherche purement intellectuelle, profondément distincte de la satisfaction de nos besoins, comme de l'exercice de nos affections et de nos aptitudes esthétiques. De même, pour aucune science (mathématique, astronomie, physique, chimie, etc.), il n'y a eu un âge des besoins, du moral, ou du beau, par la raison qu'il ne peut exister aucune homogénéité entre un besoin et une pensée, entre une inspiration morale ou esthétique et une construction scientifique.
Évidemment M. Littré s'est mépris dans l'institution du problème qu'il a voulu, sans plus de succès que de raison, reprendre à nouveau. Oubliant ou ignorant le principe fondamental, essentiel, de toute philosophie positive, la distinction nécessaire entre le concret et l'abstrait; méconnaissant l'irrationalité de l'étude théorique des êtres; au lieu de méditer sur les phénomènes élémentaires de l'existence sociale, il s'est mis à la recherche d'une loi concrète de la civilisation, non-seulement de tel ou tel peuple, mais de l'espèce humaine tout entière. De plus, au lieu de poursuivre cette loi dans la série historique, il a voulu la déduire de l'analyse mentale de l'individu (1). Or une telle marche est pleinement opposée à la méthode positive,
(1) Les résultats de cette analyse étant autres, nécessairement, pour M. Littré, que pour Auguste Comte, il est au moins singulier que cet écrivain n'ait point songé à les publier ; car toute sa réforme devant reposer sur une telle base, il eût été à propos de faire connaître cette nouvelle théorie de l'âme humaine.
puisque, la loi étant la même pour la société que pour l'individu, les cas sociaux sont beaucoup plus prononcés, et par conséquent plus faciles à saisir, que les cas individuels. 11 ne faut donc pas s'étonner des conséquences singulières auxquelles M. Littré est parvenu.
Le fétichisme et la théocratie ont ébauché, institué même, simultanément, l'industrie, l'art, la science, la politique, la morale, la religion, et déposé dans le domaine social tous les germes essentiels que l'évolution ultérieure devait féconder, pour les rendre propres à constituer l'état final de la civilisation humaine. Les grandes phases historiques qui suivirent ce début, nécessairement préparatoires et transitoires, en conservant le fonds commun, développèrent chacune un des éléments fondamentaux de l'existence normale. C'est ainsi que l'élaboration grecque, principalement intellectuelle, mais tout à la fois esthétique, philosophique et scientifique , fournit un résultat mental aussi essentiel que brillant. C'est ainsi que l'incorporation romaine, sans délaisser les autres aspects de la vie collective (l'industrie, la religion, la philosophie, la poésie, la science), développa d'une manière si prépondérante l'activité sociale; c'est ainsi encore que l'initiation catholicoféodale compléta cette préparation partielle, par la culture directe du sentiment. Après quoi, la phase moderne effectua le double mouvement de décomposition du régime ancien et de recomposition du régime nouveau, qui devait permettre l'avènement de l'état final de l'Humanité, où tous les éléments organiques développés pendant les âges préparatoires seront combinés, sans en exclure aucun , pour assurer sa constitution définitive et sa complète activité. Mais, dans un tel mouvement, jamais la satisfaction des besoins, qui n'est pas moins pressante aujourd'hui que par le passé et qui rentre dans l'étude biologique plutôt que clans l'appréciation sociale, n'a pu caractériser aucune époque véritablement historique. Jamais, chez aucun peuple, le beau n'a
constitué une préoccupation unique, une évolution exclusive. Nulle part, et dans aucun temps, l'âge de la religion n'a cessé; nulle part le développement systématique ou prépondérant du moral ne précéda celui de l'intelligence; dans le cas le plus décisif surtout, celui du noyau européen, où la culture affective, propre au moyen âge, suivit, au lieu de le devancer, le développement intellectuel et social de l'antiquité. Enfin, on ne saurait justement considérer la science comme fournissant la caractéristique de l'âge moderne, l'apanage exclusif de la civilisation à venir. Ébauchée par le fétichisme et la théocratie, admirablement développée par l'initiation grecque , cultivée à Rome, transmise par le moyen âge aux temps modernes qui la constituèrent et la systématisèrent définitivement, elle se trouve finalement incorporée par le positivisme (et comme simple élément) au système universel de la sociabilité normale. Elle sert de base à la philosophie qui constitue la foi nouvelle , mais elle ne détruit aucunement son aptitude esthétique ni sa nature religieuse. Non-seulement elle fournit à la grande synthèse son caractère positif, sa puissance de ralliement , mais elle offre à la culture poétique un champ immense d'idéalisation, et vient s'associer à l'art et se soumettre à la morale pour procurer à la religion une réalité, une force, un charme et une sainteté qu'elle n'atteignit jamais. Au lieu de reléguer dans le passé cet âge de la religion, du moral et du beau, au lieu de le restreindre à l'enfance de l'Humanité, loin de proclamer la déchéance de l'esprit religieux et de le déclarer incompatible avec l'esprit scientifique, la foi positive enseigne, au contraire, que son plus complet développement est réservé à l'avenir, et que l'homme comme la société, deviennent de plus en plus religieux, c'est-à-dire sympathiques, synthétiques et synergiques (1). Le jugement opposé, inspiré
[\) il est essentiel d'avoir toujours présent à l'esprit, ici plus qu'ailleurs.
par l'orgueil révolutionnaire et par la sécheresse académique, peut rester l'opinion de quelques natures sceptiques, de quelques âmes étroites et refroidies, mais il n'est point l'expression du vrai, et ne prévaudra jamais dans la croyance générale, ni dans l'adhésion populaire.
La théorie de M. Littré n'explique donc réellement ni le passé, ni le présent, ni l'avenir de l'Humanité; elle ne s'appuie pas sur un fait universel , permanent , incontestable , coordonnant d'une manière naturelle tous les événements de l'histoire; elle n'explique pas davantage la vie individuelle, qui résulte de l'accord simultané du sentiment ou du moral, de l'intelligence et de l'activité, subordonnés à des besoins continus, mais nullement de l'exercice successif, suivant des phases distinctes, des besoins, du sentiment, de l'intelligence et de l'activité qui constituent la nature physique et morale de l'homme. La loi des quatre âges n'est donc pas plus admissible pour l'individu que pour la société.
Or cette prétendue théorie, déjà injustifiable si on l'examine du point de vue philosophique ou général, n'est pas mieux assurée lorsqu'on la considère dans ses détails, et surtout dans les motifs spéciaux qui l'ont inspirée.
D'abordlaloi d'Auguste Comte consiste, comme toutes les lois scientifiques, dans une relation abstraite obtenue par induction, et résulte de l'observation d'un rapport fixe, constaté entre des phénomènes présentés par l'existence universelle comme dépendant l'un de l'autre. A ce titre elle est aussi rationnelle que celles de Kepler, de Galilée, de Newton, de Mariotte, de Bichat, etc. Rien ne justifie donc l'espèce de défaveur métaphysique que tend à jeter sur elle M. Littré, en la traitant d'empirique. L'expression est d'autant moins propre, et le commentaire ostéologique qu'en
la distinction fondamentale que ia synthèse positive établit entre la religion proprement dite et la théologie.
donne M. Littré est d'autant moins heureux, que la découverte de la loi d'évolution intellectuelle ayant été faite d'après un travail d'abstraction très-prolongé, et non par observation directe, a nécessité des méditations profondes, de très-grands efforts de raisonnement, une concentration rationnelle considérable, un véritable génie en un mot. Il n'est donc point exact de la présenter comme un fait de pure observation empirique, ni comme un aperçu résulté en quelque sorte d'un heureux hasard. Mais il y a plus : Auguste Comte ayant établi plus tard, dans la Politique positive, que le progrès n'est que le développement de l'ordre, et qu'à ce titre les lois dynamiques de la sociologie sont subordonnées à ses lois statiques, a, en même temps, rendu déductive la conception de ces lois, qui n'avaient pu être primitivement obtenues que par induction. Il les a donc établies rationnellement, comme une conséquence nécessaire des lois de l'existence sociale, et comme lois propres de l'entendement. M. Littré n'aurait pas dû ignorer, ou omettre, ce progrès important (1).
Il est encore moins vrai de dire, comme l'a fait cet écrivain, qu'il n'y a aucune concordance entre l'analyse mentale dont Auguste Comte a emprunté les bases à Gall, et la loi empirique d'évolution intellectuelle qu'il a découverte en sociologie. D'abord, l'auteur de la Philosophie positive n'a aucunement emprunté à Gall les bases de son analyse mentale : au contraire , il a toujours et justement signalé la construction de ce philosophe comme étant surtout défectueuse en ce qui concerne l'analyse intellectuelle. Aussi, la théorie qu'il a donnée lui-même des facultés de l'esprit ne résulte point, comme celle de Gall, de l'observation directe et biologique en quelque sorte de l'individu, mais de l'ana-
(1) Voir le Système de politique positive, tome III, Préambule général , et ch. 1er.
après adgustk comte. 383
lyse des produits de l'intelligence humaine dans tous les temps, dans tous les lieux, et sur tous les sujets qui lui sont accessibles. Il y a donc une différence fondamentale entre la marche suivie par Auguste Comte et celle adoptée par son illustre prédécesseur. D'ailleurs celui-ci ne cherche à déterminer que des fonctions et des organes, tandis que le premier s'applique surtout à découvrir les lois de l'existence intellectuelle. Aussi la différence est grande entre leurs résultats respectifs : comme on peut s'en convaincre en comparant, en ce qui concerne les facultés de l'esprit surtout, le tableau cérébral fourni par Auguste Comte et celui qui résume l'analyse de Gall.
Enfin, il y a une concordance si parfaite entre la loi sociologique de l'évolution mentale et les lois logiques individuelles, que la première peut se déduire de la principale loi statique de l' entendement ou de sa disposition fondamentale à faire toujours l'hypothèse la plus simple compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus, et qu'elle figure, à ce titre, parmi les lois de l'intelligence humaine. Partout Auguste Comte signale, pour le sentiment, l'esprit et l'activité, cette identité fondamentale, l'évolution sociale résultant de la constitution individuelle, et reproduisant toujours, sauf des différences d'intensité, la marche spontanée présentée par l'individu. Cette vérité essentielle est établie, rappelée, dans tous ses ouvrages, et l'on a droit de s'étonner, au moins, de rencontrer sous la plume de M. Littré des inexactitudes aussi étranges, aussi inexplicables que celles que nous venons de relever, et qui ne sont malheureusement point les seules infidélités que présentent les Paroles de philosophie positive. Comment lire sans surprise, par exemple, l'énumération des quelques idées dérivées qu'il croit avoir ajoutées au fonds trouvé chez Auguste Comte? A cet égard, on ne peut lui reconnaître en propre que sa théorie des quatres âges historiques , qui ne dérive point, assurément, delà méthode ou de la doctrine positive, et qui
établit, au contraire, le divorce complet de son auteur avec cette grande philosophie.
Mais, si la démarche de M. Littré n'est, intellectuellement, qu'une illusion académique, elle offre plus de gravité quand on la considère du point de vue social. Le positivisme, qu'elle attaque par sa base, n'est pas, en effet, la fantaisie d'un moment, un hochet philosophique inventé pour la distraction de quelques curieux littéraires. C'est une doctrine sociale qui aspire à un grand but, c'est une foi universelle qui commence une entière et bien urgente rénovation, et qui, de plus en plus, doit fournir le fil conducteur de la politique contemporaine pour devenir l'agent de sa régénération. Il y a donc une inconvenance réelle (outre l'irrationalité du fait) , une légèreté bien coupable, à vouloir infirmer ainsi, sans motif social, un système aussi respectable ; à appeler le doute sur ses principes les plus fondamentaux, à condamner dans une brochure de quelques pages, sans fournir aucune preuve, aucun développement, sans énoncer aucun fait, une doctrine appuyée sur tant de travaux, de démonstrations et de découvertes, et sur laquelle repose à cette heure tout l'avenir de l'Humanité!
Du reste, nous sommes forcé d'ajouter que les circonstances au milieu desquelles s'est produite l'attaque de M. Littré, lui donnent un caractère encore plus déplorable. On sait comment et jusqu'à quel point il devint contraire au fondateur de la religion démontrée, et que, de plus en plus, il voulut témoigner contre lui. Les encouragements ne manquèrent pas pour l'enhardir dans cette voie : les faux positivistes qui le suivirent quand il quitta la société fondée par Auguste Comte, les académiciens (métaphysiciens ou savants), les littérateurs et les révolutionnaires l'y provoquèrent à l'envie. Tous d'exalter son mérite et d'en venir à des flagorneries si étranges , qu'au dire d'une presse à la vérité aussi peu désintéressée que compétente
dans cette question , la France compterait peu d'hommes comme M. Littré ; que la révolution n'en aurait guère à lui comparer; qu'enfin il serait, par le génie et le caractère, infiniment au-dessus de son prétendu maître, celui qui a si prodigieusement accru la philosophie positive, et dont le nom signifie tout ensemble : intelligence de premier ordre, savoir infini, suprême moralité !
Pour déjouer cette intrigue coupable, il eût été honorable à M. Littré de réduire, par une courte et modeste déclaration, des exagérations aussi évidentes; de reconnaître qu'il est plutôt érudit que savant, puisqu'il n'a fait aucune découverte ni coordination scientifique ; plutôt écrivain que philosophe, puisqu'il n'a produit aucune théorie réelle sur le monde et sur l'homme, puisqu'il n'a fourni que de simples travaux littéraires (traductions, préfaces, notes et commentaires, articles de journaux et de revues, etc., mais pas un seul ouvrage important, pas une seule pensée originale) ; qu'enfin, au lieu d'accroître prodigieusement la philosophie positive, il n'en a jamais accepté momentanément que quelques aperçus généraux, pour s'y montrer bientôt radicalement hostile.
Mais loin de là : M. Littré s'est gardé de troubler le zèle de ses panégyristes • il a laissé brûler devant ses autels un encens mérité par une autre gloire; enfin, il est descendu dans la voie que l'esprit de parti lui traçait et dans laquelle sa haine personnelle pour le fondateur du positivisme le poussait depuis longtemps. Sa circulaire du 1er décembre 1857 affecte un ton jusqu'alors inusité et qu'il n'eût certainement osé prendre du vivant d'Auguste Comte : elle parle des lacunes de la philosophie positive; pense que ce serait une illusion de croire qu'il ne reste plus qu'à prêcher une sorte de foi , et qu'il y a lieu de mettre au courant cette doctrine, là où elle n'y est pas, de la rectifier où elle pèche. Puis M. Littré fait un nouveau pas : amené à reconnaître qu'en effet M. Comte fut atteint,
en 1826, d'un accès d'aliénation mentale dont il guérit, il ne voudrait cependant pas nier absolument que, sur les derniers temps de sa vie, ce penseur nait éprouvé quelques-uns des inconvénients inhérents au régime mystique auquel il s'était soumis (1). Plus tard, cette première insinuation publique se trouve corroborée : M. Littré distingue assez perfidement les deux moitiés de la vie de son ancien maître, surtout les grandes compositions qui les caractérisent respectivement, la Philosophie et la Politique positives. Il accorde encore à la première son approbation, mais il couvre la seconde d'un silence injurieux. Il se contente de noter en passant, et sans descendre aux preuves, qu'Auguste Comte a manqué la déduction sociale que préparait sa fondation philosophique, et qui reste le travail des générations à venir. En même temps il laisse le journalisme répéter sur tous les tons qu'en prenant à la philosophie positive ce qu'elle a de bon, il avait eu le rare mérite d'éviter les illusions et la chute de son application sociale. Enfin, M. Littré fait savoir qu il prend en héritage cette philosophie positive malgré ses lacunes et ses imperfections, et passant aux rectifications promises, il exhibe sa théorie des quatre âges qui commence pour lui le remaniement, c'est-à-dire une tentative de dispersion de l'œuvre d'Auguste Comte. Après quoi, venant au moment présent, aux délibérations et aux œuvres, et prenant sa plus haute initiative, son plus vaste essor, il annonce que l'action régénératrice doit se borner désormais à se tenir aussi près que possible de l'esprit moderne pour profiter de ses inclinations, pour le conseiller dans ses épreuves, pour l'éclairer sur la vraie signification de ce qu'il veut et de ce qu'il fait.
Yoilà comment le seul homme qui ait eu jusqu'ici, parmi les vulgarisateurs du positivisme, pouvoir de publicité, en-
(1) Journal des Débats, numéro du 29 décembre 1857-
tend rendre compte à ses contemporains de la nature de cette doctrine, de la marche qu'elle a suivie, des efforts qu'ont produits ses véritables adhérents, et des résultats qu'ils ont obtenus !
Certes, Auguste Comte n'avait pas lui-même entrevu jusqu'où pourrait s'étendre une telle défection, lorsqu'il l'appréciait, il y a plus de trois ans, dans une addition de son testament, et qu'il en signalait le principal danger.
M. Littré n'est donc pas et ne fut à aucune époque le représentant du positivisme : jamais cette religion ne toucha son cœur, n'éclaira son esprit ; et son action définitive fut telle, que la première réparation qui doive être faite par l'opinion publique au nouveau culte, est de ne plus considérer un tel adversaire comme son principal patron, de tenir pour apocryphe le prétendu positivisme qu'il enseigne , et de renier, sous ce nom, la soi-disant école qu'il semble diriger; car il serait à la fois trop injuste et trop dangereux de confondre ainsi la religion positive avec les derniers efforts de l'esprit négatif, qui ne lui emprunte passagèrement quelques armes que pour recommencer la guerre de l'incrédulité.
Il ri y a qu'un positivisme : cest la religion de V Humanité! Et ceux-là seuls sont positivistes ou près de l'être, qui acceptent tous ses dogmes et cherchent sincèrement à les appliquer. Il est donc juste que le public cesse de se méprendre aussi gravement à cet égard ; il est urgent qu'il cesse, en dépit du journalisme, de regarder comme les représentants légitimes de notre doctrine quelques partisans inconséquents du régime académique et parlementaire. Il faut qu'il sache que des prolétaires, des patriciens et des bourgeois ont embrassé la foi nouvelle 5 que des femmes, des enfants et des hommes la pratiquent réellement; qu'elle a son siège, son culte, son sacerdoce-, qu'elle eut un saint pour fondateur et qu'elle aura, s'il le faut, ses confesseurs et ses martyrs!
Ceux qui s'attachèrent à Auguste Comte pendant sa vie, et qui sauvegardèrent autant qu'ils purent son existence matérielle ruinée par la persécution académique et compromise par la défection révolutionnaire, se retrouvèrent après sa mort pour assurer ses dernières volontés et continuer son œuvre. Le groupe de disciples qu'il avait choisis pour exécuter son testament, et qui avait à sa tête un président aussi digne que capable, surgissait naturellement pour entreprendre cette double tâche.
L'exécution du testament ne présentait, on le sait, d'autre difficulté capitale que le mauvais vouloir de la seule personne qui pût y apporter obstacle, et qui fit, en effet, tout ce qui dépendait d'elle pour l'entraver.
Après avoir assuré la sépulture d'Auguste Comte et satisfait à toutes les obligations funéraires (soin que personne ne vint lui disputer), l'exécution testamentaire poursuivit l'accomplissement de son mandat : elle s'assura de la jouissance du domicile sacerdotal et se prépara au payement. des dettes, ainsi qu'à l'acquittement des annuités qui lui incombaient- enfin, dès que la vente de l'héritage d'Auguste Comte fut annoncée, elle en décida le rachat. C'est alors que se manifesta, par des sacrifices au moins honorables, la sincérité des adhésions positivistes. En France, en Angleterre, en Hollande, des subsides furent spontanément rassemblés et adressés au président de l'exécution testamentaire, ce qui lui permit d'intervenir avec efficacité (1).
(0 Parmi ees généreux coopérateurs; je dois rappeler notre excellent enn-
La presque totalité des objets composant la succession fut recouvrée et rétablie dans l'appartement consacré; ce qui reconstitua le siège matériel du positivisme, désormais confié, suivant le vœu du fondateur, à la garde de sa fille adoptive. Enfin, la cérémonie commémorative indiquée par le testament eut lieu le troisième dimanche après la mort d'Auguste Comte (1) , et sa tombe fut érigée à l'endroit et suivant le mode qu'il avait prescrits. Ses disciples remplirent donc ses dernières volontés autant que le permirent les circonstances difficiles où ils se trouvaient (2) .
Quant à la continuation de l'œuvre , elle présentait des difficultés plus graves encore : le premier Grand-Prêtre de la religion universelle n'ayant choisi, ni par conséquent désigné, aucun successeur immédiat, s'il était impossible de laisser une vacance dans la direction spirituelle de
frère et ami le docteur Cousin qui, des premiers, offrit ses ressources disponibles.
René Cousin, qu'une mort subite a enlevé, depuis, à l'affection de sa famille et de ses amis, le 31 décembre 1858, était venu au positivisme par une voie bien touchante, celle des tendres sentiments. Dans le deuil profond que lui laissait la mort d'une épouse ardemment aimée, il eut notion du culte si noble et si consolant que la religion positive indique à tous ceux qui ne peuvent et ne veulent oublier. Il écrivit à Auguste Comte pour avoir des explications sur ce culte intime, qu'il institua aussitôt envers celle qu'il pleurait. C'est ainsi qu'il devint positiviste, et qu'il le resta jusqu'à la mort. Le docteur Cousin demeura veuf pendant huit années; il respecta scrupuleusement toutes les obligations de ce noble état, et fut toujours fidèle à la mémoire de sa compagne. Il exerçait avec modestie et dévouement, dans un village de la Brie, le sacerdoce médical, et reçut sur sa tombe la plus douce récompense que puisse obtenir un homme de bien : l'expression des regrets de toute une population attendrie, par l'intermédiaire spontané d'un de ces prolétaires qu'il aimait tant à secourir.
(1) Voir aux Pièces justificatives , n° 20.
(2) C'est surtout au zèle et à la sagesse de M. Laûtte qu'est due l'exécution du testament. M. Lonchampt présida aux soins de l'inhumation, et M. Audiffrent, à qui nous devons en outre la pensée du Conseil positiviste, obtint la concession du logement. On ne doit pas oublier enfin que la possibilité d'agir fut assurée par le dévouement de nos principaux patrons temporels.
l'Eglise naissante, il n'était pas sans danger de pourvoir à sa restauration. La nécessité suggéra le meilleur parti : les positivistes désignés par Auguste Comte dans son testament, comme devant se préparer aux fonctions sacerdotales, se constituèrent en conseil, et décidèrent que le président de cette réunion prendrait, à titre provisoire, la direction du positivisme. Du reste, le provisoire ne devait porter que sur la personne du fonctionnaire, mais nullement sur la valeur des actes accomplis. M. Pierre Lafitte , déjà président perpétuel des exécuteurs testamentaires d'Auguste Comte, et désigné par lui comme approchant le plus de la préparation sacerdotale, fut naturellement appelé par ses confrères à l'occupation de ce poste difficile, qu'il sut accepter avec dévouement. En même temps, notre éminent confrère, M. Fabien Magnin, inaugurait la présidence temporelle que lui conférait le testament. La direction positiviste se trouvait donc suffisamment reconstituée.
Le nouveau chef spirituel eut d'abord à s'occuper du ralliement que pouvait compromettre la mort de son illustre prédécesseur. 11 l'obtint, d'après la fermeté du plus grand nombre des adhésions, par suite des efforts communs que nécessita la restauration du siège religieux, par la continuation des circulaires annuelles, enfin par son ascendant personnel et par l'assistance dévouée et la noble subordination volontaire de M. Richard Congreve, l'un des membres britanniques du Conseil positiviste et le principal représentant de la nouvelle religion en Angleterre. Ce n'est qu'après avoir satisfait aux nécessités les plus urgentes du moment que M. Lafitte put régulièrement aborder l'exercice de l'office sacerdotal. Alors le culte, jusqu'ici limité aux consécrations domestiques, s'agrandit en ébauchant les célébrations sociales réservées à l'avenir. Deux fêtes, qui pourront recevoir quelques modifications ultérieures, mais qui se perpétueront assurément dans le temps, comme elles s'étendront dans l'espace, furent instituées par le
nouveau directeur pour célébrer respectivement la naissance et la mort du fondateur de la religion universelle. Ces solennités touchantes, en rappelant chaque année les vrais croyants au berceau de leur foi, ravivent leurs souvenirs, rapprochent leurs cœurs, élèvent leurs âmes et systématisent, dans un cas profondément senti, la disposition croissante que témoignent de plus en plus les Occidentaux émancipés pour le culte des grands serviteurs de l'Humanité.
En même temps, la pratique du culte privé se maintenait par l'administration d'un des sacrements les plus importants, celui delà destination sociale. Tandis que s'organisait la continuité sacerdotale , une noble ébauche du patriciat avait surgi : un de nos plus éminents confrères pouvait enfin aborder le problème agricole sur une échelle digne de lui. Après avoir lutté longtemps contre un sol avare, avec des forces insuffisantes et dans des conditions trop défectueuses, M. Auguste Hadery se voyait près de succomber et de renoncer à la tâche importante qu'il avait entreprise, quand il fut secouru par une intervention magnanime. Un jeune positiviste anglais dont je regrette profondément de ne pouvoir signaler le nom à l'admiration publique, avait su apprécier la valeur de notre confrère et comprendre la haute opportunité de son entreprise; il lui offrit généreusement les capitaux nécessaires pour la continuer, ou plutôt pour la reprendre sur des bases plus larges et plus convenables. Une somme de 250,000 francs fut volontairement consacrée par lui, à titre de don social, pour former le nouvel établissement agricole de M. Hadery. Nous croyons devoir insister sur le double caractère politique et religieux de cet acte. D'abord il réalise, à un premier et très-remarquable degré , la prévision d'Auguste Comte sur l'institution spontanée de riches artificiels, comme moyen de fournir des chefs industriels régénérés, c'est-à-dire acceptant des obligations sociales, et
comme un procédé parfaitement normal pour recruter à l'origine le patriciat positiviste. Ensuite elle prouve la puissance des convictions déterminées par la nouvelle foi, qui peut inspirer déjà de pareils actes de dévouement, clans une classe que l'on regarde injustement comme nécessairement dépourvue de sentiments sociaux. Mais l'entreprise de M. Haclery étant de son côté une tentative toute civique, accomplie jusqu'ici dans des conditions inouïes et avec une abnégation personnelle véritablement trop absolue, l'intervention que nous venons de signaler surgissait, on peut le dire, envers un cas tout à fait exceptionnel. C'est cette initiative spontanée que la religion positive a dû consacrer, afin de lui assurer son véritable caractère, toute sa grandeur et toute sa portée.
Le 25 Guttemberg 71 (6 septembre 1859) , le lendemain de la célébration annuelle instituée pour la mort d'Auguste Comte, devant les positivistes occidentaux réunis au siège de leur foi, le ministre actuel du culte de l'Humanité a conféré à M. Hadery, propriétaire-cultivateur, le sacrement social de la destination (1). Cette noble investiture fut précédée d'une longue exposition des principes de la nouvelle économie politique, ou de l'organisation réelle de l'industrie moderne. Et après avoir rappelé les devoirs réciproques des entrepreneurs et des travailleurs, des chefs industriels, des riches ou nouveaux patriciens, et des prolétaires ou nouveaux citoyens, entre eux et envers la société, leurs obligations communes envers l'Humanité, le représentant du sacerdoce positif proposa au nouveau chef industriel les conditions essentielles de tout engagement de ce genre :
Vous reconnaissez , lui dit-il , que la richesse , sociale
(1) Voir aux Pièces justificatives, n° 25, la 12e circulaire annuelle du directeur du positivisme.
Le sacrement de la destination a été de nouveau conféré cette année, le 25 Guttemberg 72 (6 septembre 1860), à Paris, à un positiviste anglais.
dans sa source et dans sa destination, doit néanmoins recevoir une appropriation personnelle qui lui assure son entière efficacité reproductrice, et qui permette la digne indépendance du fonctionnaire chargé d'en diriger l'emploi pour le service de l'Humanité?
Vous promettez de ne prélever qu'avec une sage économie ce qui est nécessaire à votre entretien personnel, de manière à employer surtout le revenu de votre capital à l'amélioration des agents du travail et au perfectionnement des instruments?
Vous promettez d'instituer, autant que possible, une digne hérédité sociocratique du capital que vous allez administrer au nom de l'Humanité?
C'est après avoir juré solennellement adhésion et fidélité à ces trois points fondamentaux de toute fonction industrielle que M. Auguste Hadery fut consacré, à titre de fonctionnaire-propriétaire, comme chef agricole, dans la !ie classe du patriciat positiviste.
En même temps que le culte, l'enseignement se trouvait abordé. Le 4 5 Bichat 70 (17 décembre 1858), M. Lafitte inaugurait quant à lui cette grande fonction sacerdotale. Il reprenait le Cours philosophique sur V histoire générale de V Humanité, professé jadis avec tant de grandeur par le fondateur du positivisme. Cette longue prédication hebdomadaire exposant d'abord les lois fondamentales de l'existence sociale au point de vue de sa constitution et de son évolution, fournit ensuite leur vérification d'après l'examen de la série historique, depuis son origine fétichique jusqu'à la dernière crise révolutionnaire, pour en déduire finalement les principes de la réorganisation moderne (1) .
(1) Pour donner une idée exacte du cours de M. Lafitte nous en avons reproduit le programme dans nos Pièces justificatives , n° 26.
Ce cours a été renouvelé cette année (1859-1860), et le Discours d'ouverture qui en indique le but, la destination et le plan, a été imprimé en 1859
On comprend l'importance et la difficulté d'un tel enseignement, et quelle épreuve anxieuse il constituait. C'est donc avec bonheur que nous consignons ici la manière éminente suivant laquelle il fut accompli. Pour posséder pleinement l'ensemble scientifique et logique sur lequel repose une semblable exposition, son esprit général et les connaissances spéciales qu'elle exige ; pour présenter avec méthode et exactitude les lois les plus abstraites et les faits les plus complexes ; pour parler avec une égale autorité sur la poésie, la science, la philosophie, la religion et la politique, il fallait une instruction universelle , un esprit droit et puissant. Or, le civique dévouement avec lequel le nouveau directeur s'est consacré à sa fonction publique, au détriment de ses intérêts privés, le zèle et la sagesse qu'il apporta clans les affaires dont il était chargé, la profonde pureté de sa vie intime nous avaient depuis longtemps appris tout ce qu'on pouvait attendre de lui au point de vue moral. Mais il faut le reconnaître, sa première prédication philosophique fut une brillante révélation. Dès lors on ne pouvait douter qu'il ne remplît les difficiles conditions imposées au prêtre de l'Humanité: le génie abstrait, l'instruction encyclopédique, l'aptitude esthétique , l'énergie, la moralité.
En Angleterre, un autre organe du nouveau pouvoir spirituel, M. Richard Congreve, autrefois membre distingué du clergé anglican, aujourd'hui l'un des apôtres les plus éminents et les plus dévoués de l'Église positive, publiait, en dépit du système d'hypocrisie qui pèse sur son pays, une remarquable traduction du Catéchisme positiviste. Puis exerçant le conseil avec autant de courage, dans une circonstance bien grave, et malgré l'entraînement unanime de l'opinion
(broch. in-8°, Paris, chez Dalmont et Dunod, quai des Augustins, 49). Le {•ours oral de M. Lafttte sera continué en 1860-1861, rue Mp-lc-Prince, ne 10.
dévoyée par les meneurs parlementaires, il rappelait ses concitoyens à la pitié, à la justice, envers les malheureuses populations qu'une politique avide vouait à l'exploitation et au massacre (1) . Dans la dernière grande crise industrielle qui agita le Royaume-Uni, avec autant de dévouement que de sagesse , il offrit aux prolétaires coalisés les conseils éclairés et sympathiques de la nouvelle religion (2) . Enfin il réunit chaque année les positivistes anglais pour célébrer l'anniversaire de la grande naissance (3), et accomplit en 1860, dans un local qui appartient aux sccularistes de Londres, une exposition générale du positivisme.
En Amérique, un autre de nos frères que les épreuves de la maladie révolutionnaire et de l'adversité n'ont pu dérober au sacerdoce positiviste, M. Henry Edger, poursuit avec un dévouement héroïque, dans un milieu profondément anarchique , l'œuvre de la régénération sociale , et accomplit, avec l'autorisation spéciale du fondateur du positivisme, tous les actes essentiels de cette religion relatifs à la prédication et à la consécration. Chaque année aussi l'apôtre des États-Unis, entouré de ses premiers prosélytes, célèbre au delà de l'Océan la naissance et la mort d'Auguste Comte.
Récemment enfin , une noble tentative s'est produite au
(1) lndia, by Richard Congreve. John Chapman, 8, King William street, Strand, London, 1857. — Traduction française, à Paris, chez Dalmont et Dunod, libraires, quai des Augustins, 49.
Voir aussi aux Pièces justificatives, n° 27, la noble protestation de M. Congreve contre le Te Deum chanté à Londres en l'honneur de la soumission de l'Inde.
(2) Voir aux Pièces justificatives, n° 28.
(3) À cette occasion, M. Congreve a fait les deux prédications suivantes : 1. The new Religion in its attitude towards the old; II. The propagation of the Religion of Humanity ; dont la dernière a été traduite et insérée dans nos Pièces justificatives, n° 29.
centre occidental. L'action déréglée de l'Europe menaçant la plus vaste et la plus respectable civilisation spontanée qui se soit produite en dehors de la nôtre, la religion finale, par l'intermédiaire de son seul organe systématique, a dignement élevé la voix. Contrairement à tous les docteurs du libéralisme qui légitiment toujours par de tristes sophismes l'exploitation du faible par le fort, le directeur du positivisme a démontré que ces prétendus barbares méritent à tous égards nos sympathies et notre respect. Pour la première fois, depuis que l'Europe connaît ce vaste empire, il a exposé la nature réelle de son organisation politique, religieuse et sociale, le mystère de son existence et de sa constitution; il a fourni la théorie positive de cette immense civilisation, l'explication rationnelle de cette grande énigme historique. Puis faisant appel aux devoirs résultés, pour l'Occident moderne, de la grandeur même d'un tel peuple, il a formulé, d'après les considérations les plus fortes, la nécessité de l'abstention systématique qui doit caractériser à cet égard, comme dans tous les autres cas, la politique française, pour assurer d'une manière générale l'indépendance, le respect et même la protection des peuples moins avancés (1) .
Or, de tous ces faits il résulte que l'action d'Auguste Comte ne s'est pas, comme on l'a dit, éteinte avec lui ; que la continuité de son œuvre n'est point rompue; que le positivisme survit à son fondateur; qu'il n'a pas cessé de développer son véritable caractère intellectuel et social ; qu'il n'est point un vain système scolastique, une simple utopie révolutionnaire, mais une grande et bienfaisante re-
(1) Cette exposition a été faite par M. Lafitte à son Cours sur l'histoire générale de l'humanité. Elle a été recueillie grâce à une intervention dévouée, et sera publiée prochainement sous ce titre : Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de VOccident avec la Chine.
ligion! Son siège matériel est constitué, ses adhérents augmentent et se rallient des divers points de l'Occident; son subside, quoique trop insuffisant encore, se maintient et pourvoit aux plus urgentes nécessités (1) ; sa direction spirituelle agit ; la corporation philosophique qui la représente se prépare, étudie, s'épure et enseigne; enfin son patriciat s'ébauche et procède à la réorganisation sociale. . Le positivisme aborde donc avec sagesse les deux grandes nécessités delà situation moderne : l'éducation et le travail; il poursuit avec recueillement l'œuvre d'une régénération décisive qui doit s'étendre de l'Occident au reste de la Terre.
(l) Voir aux Pièces justificatives, n° 25 bis, le relevé général des souscriptions positivistes.
Citations relatives à l'appréciation de H. de Saint-Simon.
§ Ier. Préparation et capacité scientifiques de Saint-Simon,
— « Le second ouvrage de Saint-Simon fut publié en 1808 sous le titre $ Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle, 2 vol. in-4°, tirés a cent exemplaires seulement. Cet ouvrage était suscité par le programme de travail que Napoléon assigna a l'Institut : « Rendez-moi compte, avait dit l'Empereur, des progrès de la science depuis 1789, de son état actuel, et dites-moi quels sont les moyens propres a les activer. » Question immense, qui donna lieu à de beaux mémoires publiés par les secrétaires de chacune des classes de l'Institut. Saint-Simon n'entreprit rien moins que de traiter a lui tout seul et a sa manière le sujet tout entier. Son ouvrage est une vaste ébauche, une énorme bouteille à V encre, dont la partie scientifique ne vaut rien : il a lui-même déclaré plus tard qu'il avait renoncé à cette entreprise , parce que, dit-il, « je me suis aperçu que j'avais mal commencé l'exposition de mes idées, et que je n'étais pas encore mûr pour rédiger et contexturer l'ouvrage que j'avais conçu. » [Galerie des contemporains illustres, par un homme de rien; Biographie de Saint- Simon, p. 50.)
— « Si l'Introduction aux travaux scientifiques du xixs siècle mérite, par la grandeur et la nouveauté des vues générales dont le principe s'y trouve déposé, de devenir l'objet des méditations de tout esprit philosophique, il faut reconnaître que la question purement scientifique y est traitée avec une grande faiblesse ; Saint- Simon y critique les théories de l'École sans avoir même pris au préalable le temps et le soin iiécessaires pour se mettre au courant
des sujets dont il entreprend la discussion; il relève, par exemple, chez Newton, une contradiction dans laquelle ce grand physicien n'est jamais tombé ; et dans le second volume, il hasarde une théorie cosmogonique qui contredit sur plusieurs points des vérités incontestables en mécanique. » [Œuvres choisies de C.~H. de Saint-Simon, précédées d'un essai sur sa doctrine, 3 volumes in-12; Bruxelles, 1859. Chez Fr. Van Meenen et Ce, imprimeurs, rue de la Putterie, 33. Introduction, p. xxxvii et xxxviii.)
— « Saint-Simon publia alors ses Lettres au bureau des longitudes, qui ne furent pas saisies davantage. Elles contenaient , en outre d'un examen plus approfondi de l'utilité d'un nouveau système scientifique , quelques observations sur l'importance en physique des idées du vide et du frottement. La critique, à cette époque, dédaignait toutes les idées générales, quelles qu'elles fussent , aussi ne chereha-t-elle point a approfondir l'idée capitale énoncée dans Y Introduction et dans les Lettres au bureau des longitudes, pour la faire accepter et passer dans le domaine public; elle s'en prit justement a ces observations particulières, que Saint-Simon du reste abandonna dans la suite, et qu'il ne produisait que comme hypothèses; car il pensait, lui aussi, que toutes les lois physiques, pour être reconnues vraies, ont besoin d'être vérifiées par le calcul, et il s'était abstenu de vérifier celles qu'il avait énoncées. C'était, de la part de la critique, bien mal comprendre son rôle, car Sai?it-Simon n'a jamais -prétendu faire de science proprement dite: il visait a la philosophie des sciences, et doit être considéré comme un philosophe, non comme un savant ou comme un érudit. » {Saint-Simon, sa vie et ses travaux, par M. G. Hubard; suivi de fragments des plus célèbres écrits de Saint-Simon. Chez Guillaumin et Ce, libraires, rue Richelieu, 14; Paris, 1857. 1 vol. in-12, p. 46 et 47.)
— « Aussitôt que j'eus rompu avec lui (M. de Redern), je conçus le projet de frayer une nouvelle carrière à l'intelligence humaine, la carrière -physico-politique. Je conçus le projet de faire faire un pas général à la science, et de rendre l'initiative à V école française. » (Saint-Simon, Premier fragment sur sa vie écrite par lui-même (1808) ; édition des Œuvres de Saint-Simon, par 0. Rodrigues, p. xx.)
— a J'ai employé mon argent a acquérir de la science; grande chère, bon vin, beaucoup d'empressement vis-a-vis des professeurs, auxquels ma bourse était ouverte, me procurèrent toutes les facilités que je pouvais désirer. » [Ibidem, p. xxi.)
— « De retour de ces voyages, je me suis marié; j'ai usé du ma-
MèGBS JUSTIFICATIVES, 403
riage comme d'un moyen pour étudier les savants, chose qui mé paraissait nécessaire pour l'exécution de mon entreprise; car, pour améliorer l'organisation du système scientifique, il ne suffit pas de bien connaître la situation de la connaissance humaine, il faut encore savoir l'effet que la culture de la science produit
sur ceux qui s'y livrent » {Ibidem, p. xxm.)
— « On voit que je n ai rien négligé, rien épargné pour assurer le succès de mon entreprise scientifique; c'est après avoir terminé tous les travaux préparatoires dont je viens de rendre compte que j'ai pris la plume. »
« J'ai d'abord fait imprimer deux volumes ayant pour titre Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle. J'ai abandonné cette entreprise -parce que je me suis aperçu que f avais mal commencé V exposition de mes idées. Cette expérience ni ayant prouvé que je n'étais pas encore mûr pour contexturer et rédiger V ouvrage que j'avais conçu (i), j'ai pris le parti de publier des lettres (2) où j'ai traité séparément les questions dont les solutions partielles sont les principes que j'emploierai a l'organisation du système scientifique. » [Ibidem.)
% II. Emancipation théologique de Saint-Simon.
— « C'est Dieu qui nia parlé : un homme aurait-il pu inventer une religion supérieure a toutes celles qui ont existé ? Il faudrait supposer qu'aucune d'elles n'a été instituée par la Divinité : Regardez comme le précepte est clair dans la religion qui m'a été révélée , voyez comme son exécution est assurée »
«Je ne m'étendrai pas davantage a ce sujet : tout homme qui croit à la révélation sera nécessairement convaincu que Dieu seul a pu donner a l'Humanité le moyen de forcer chacun de ses membres a suivre le précepte de l'amour du prochain. » (Saint- Simon, Troisième lettre d'un habitant de Genève à ses contemporains, 4802.)
— « A l'époque la plus cruelle de la révolution, et pendant une nuit de ma détention au Luxembourg, Charlemagne m'est apparu et in a dit ; Depuis que le monde existe, aucune famille n'a joui de l'honneur de produire un héros et un philosophe de première
(i) C'est cet écrit que plusieurs des panégyristes actuels de Saint-Simon considèrent comme son œuvre fondamentale, tandis qu'il la regarde lui-même comme une tentative avortée. Noie du biographe.)
2) Généralement désignées sous le titre de Lettres au bureau des longitudes. [ld.)
ligne. Cet honneur était réservé a ma maison. Mon fils, tes succès, comme philosophe, égaleront ceux que f ai obtenus comme militaire et comme politique, et il a disparu. » (Saint-Simon, Prospectus oVune nouvelle Encyclopédie, 1810.)
— « Le conservateur. Croyez-vous en Dieu? « Le novateur. Oui, je crois en Dieu.
« Le conservateur. Croyez-vous que la religion chrétienne ait une origine divine?
« Le novateur. Oui, je le crois. » (Saint-Simon, Nouveau christianisme, 1825.)
— « Oui, je crois que le christianisme est une institution divine, et je suis persuadé que Dieu accorde une protection spéciale à ceux qui font leurs efforts pour soumettre toutes les institutions humaines au principe fondamental de cette doctrine sublime; Je suis convaincu que moi-même f accomplis une mission divine, en rappelant les peuples et les rois au véritable esprit du christianisme. Et, plein de confiance dans la protection divine accordée a mes travaux d'une manière spéciale, je me sens la hardiesse de faire des représentations sur leur conduite aux rois de l'Europe qui se sont coalisés, en donnant a leur union le nom sacré de sainte-alliance ; je leur adresse directement la parole, j'ose leur dire :
« Princes ,
« Quelle est la nature, quel est le caractère, aux yeux de Dieu et des chrétiens, du pouvoir que vous exercez? etc. » (Nouveau christianisme, 1825.)
§ III. Capacité philosophique de Saint-Simon.
— « Le seul moyen pour faire faire des progrès positifs a la philosophie est de faire des expériences. Les expériences philosophiques les plus capitales sont celles qui portent sur des actions neuves, ou sur de nouvelles séries d'actions. Toute action neuve ne peut être classée que d'après des observations faites sur ses résultats ; ainsi, l'homme qui se livre a des recherches de haute philosophie doit, pendant le cours de ses expériences, commettre beaucoup d'actions marquées au coin de la folie. »
«Enfin, il résulte de la nature des choses que, pour faire faire un pas capital a la philosophie, il faut remplir les conditions suivantes :
PIÈGES JUSTIFICATIVES. iOo
« 1° Mener, pendant tout le cours de la vigueur de l'âge, la vie la plus originale et la plus active possible ;
« %° Prendre connaissance avec soin de toutes les théories et de toutes les pratiques ;
« 3° Parcourir toutes les classes de la société, se placer personnellement dans les positions sociales les plus différentes, et même créer des relations qui n'aient point existé ;
« 4° Enfin employer sa vieillesse a résumer les observations sur les effets qui sont résultés de ses actions pour les autres et pour soi, et a établir des principes sur ces résumés.
« L'homme qui a tenu cette conduite est celui auquel l'humanité doit accorder le plus d'estime ; c'est celui qu'elle doit classer comme le plus vertueux , puisqu'il est celui qui a travaillé le plus méthodiquement aux progrès de la science, seule véritable source de la sagesse. » (Saint-Simon, Troisième fragment de sa vie écrite par lui-même (1810), p. xxxui et xxxiv de l'édition 0. Rodrigues.)
— « De tout ce que nous aurons dit dans ce second mémoire, nous conclurons :
« 1° Qu'on peut déduire d'une manière plus ou moins directe l'explication de tous les phénomènes, de l'idée de la gravitation universelle ;
« 2° Que le seul moyen pour réorganiser le système de nos connaissances est de lui donner pour base l'idée de la gravitation, qu'on l'envisage sous le rapport scientifique, religieux ou politique;
« 3° Que l'idée de la gravitation n'est point en opposition avec celle de Dieu, puisqu'elle n'est autre chose que l'idée de la loi immuable par laquelle Dieu gouverne l'univers ;
« 4° Qu'en y mettant les ménagements convenables, la philosophie de la gravitation peut remplacer successivement et sans secousses, par des idées plus claires et plus précises, tous les principes de morale utile que la théologie enseigne. » (Conclusion du second mémoire inséré par Saint-Simon dans son Travail sur la gravitai ion universelle; Paris, 1813. Ce travail avait été dédié par lui a l'empereur Napoléon , et présenté au Sénat conservateur, au conseil d'État, et aux trois premières classes de l'Institut, sous ce titre : Moyen de forcer les Anglais à reconnaître Vindépendance des pavillons, par Henry de Saint-Simon, cousin du duc de Saint-Simon, auteur des Mémoires de la régence; décembre 1813.)
— v Nous conclurons de ce que nous aurons dit dans ce troi-
sième mémoire, qu'il est possible d'organiser une théorie générale des sciences, tant physiques que morales, basée sur Vidée de la gravitation considérée comme loi à laquelle Dieu a soumis l'univers, et par laquelle il le régit. » (Saint-Simon, conclusion du troisième mémoire, dans le même travail.)
— « Enfin, nous sommes certain de faire paraître,
avant un an, notre troisième mémoire qui sera une bonne ébauche d'une théorie scientifique générale basée sur Vidée de la gravitation universelle considérée comme loi générale, unique et immuable à laquelle Dieu a soumis Vunivers, et par laquelle il le gouverne, ébauche suffisante pour donner a la corporation des savants les moyens de faire application de cette nouvelle théorie générale à la science politique. » (Saint-Simon, conclusion générale du Travail sur la gravitation. )
§ IV. Désintéressement et sincérité théoriques de Saint-Simon.
— « Je croyais qu'une somme de 144,000 livres
me suffirait pour pousser mon entreprise a bout, et que /obtiendrais une place scientifique honorable avant de Vavoir épuisée. » (Saint-Simon , Deuxième fragment de sa vie écrite par luimême, 4808.)
— « L'Empereur aurait besoin d'un lieutenant scientifique capable de comprendre ses projets et d'en seconder l'exécution; il lui faudrait un second Descartes. Sous de pareils chefs, les travaux de l'École seraient prodigieux. »
— « Descartes, s'il sortait du tombeau, n'aurait pas à envier le sort d'Aristote : Napoléon, mieux qu'Alexandre, sait apprécier et utiliser la capacité des savants. »
« Les circonstances actuelles sont éminemment favorables pour l'exécution d'un grand projet scientifique. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est bon, tout ce qui est juste, est puissamment protégé par l'Empereur. »
« Faire une bonne encyclopédie est un travail qui exige le concours des premiers savants du globe , vingt ans de travaux et cent millions. Ce projet est digne d'être présenté a l'Empereur. il est la seule réponse convenable a la question qu'il a faite a l'Institut. C'est un fruit provenu du grain qu'il a semé. » (Saint- Simon, Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle, t. II ; Paris, 1808.)
— « La capacité de l'Empereur ne pourra être jugée d'une manière très-exacte que par la postérité ; mais ses contemporains
peuvent en avoir conscience d'une manière plus ou moins forte. L'homme le plus fort, après l'Empereur, est incontestablement celui qui l'admire le plus profondément. »
« Il existe trois actes de hautes dispositions organisatrices napoléoniennes, pou?- lesquels je suis plus exalté <T admiration qiï aucune personne que je commisse : la constitution du royaume d'Italie, l'établissement de la Légion d'honneur, la combinaison des deux établissements scientifiques. » (Saint-Simon, ibidem.)
— a A Sa Majesté l'Empereur.
« Sire ,
a Voici le moyen de forcer les Anglais a reconnaître l'indépendance des pavillons :
« Que Votre Majesté rende le décret suivant :
« L'Empereur décrète :
« 1° 27 sera accordé une récompense de vingt-cinq millions à Fauteur du meilleur projet de réorganisation de la société européenne, etc. » (Saint-Simon, Moyen de forcer les Anglais àreconnaHre l'indépendance des pavillons, placé en tète du Travail sur la gravitation, 1813.)
— « Je connais plusieurs personnes qui croient à la nécessite d'une religion pour le maintien de l'ordre social , et qui sont convaincues que le déisme est usé; que la religion fondée sur le déisme ne peut pas être rajeunie, et qui travaillent, en conséquence de cette opinion, a organiser une religion fondée sur le physicisme. Ces personnes se trompent sur un point essentiel : l'organisation d'une nouvelle religion n'est pas encore possible. Il n'y a d'exécutable que ce que fait le gouvernement : ce sont des concordats entre les différentes sectes déistes. » [Introduction aux travaux scientifiques du xixe siècle, t. II; 1808.)
— a Mon opinion n'est pas autre chose que le résumé des réflexions que j'ai faites sur les dispositions de l'Empereur. »
« Je crois a la nécessité d'une religion pour le maintien de l'ordre social; je crois que le déisme est usé, je crois que le physicisme n'est point assez solidement établi pour servir de base à une religion.
« Je crois que la force des choses veut qu'il y ait deux doctrines distinctes: le physicisme pour les gens instruits, et le déisme pour la classe ignorante. »
" Ma conduite est conforme a mon opinion ; je travaille à per-
fectionner le physicisme; mais je ne publie point mes idées; je ne les communique qu'aux personnes suffisamment éclairées pour envisager les choses de ce point de vue, sans qu'il en résulte aucun inconvénient pour la société; je ne mets point mon ouvrage en vente, je n'en fais point parler dans les journaux, je le fais imprimer, mais je n'en fais tirer qu'un très-petit nombre d'exemplaires; et je ne les place qu'en mains sûres. Enfin, je respecte ostensiblement le déisme, comme étant et devant être encore pendant longtemps la doctrine publique. Je dis que c'est la conduite que je tiens, et je dis vrai ; mais je ne dis pas que je l'ai toujours tenue ; j'en ai suivi une tout a fait opposée, jusqu'à l'époque à laquelle les dispositions de l'Empereur ont fait tomber la cataracte qui m'aveuglait. » (Saint-Simon, ibidem.)
— « Je dis, je crois avoir prouvé que l'idée Dieu ne doit point être employée dans les sciences physiques, mais je ne dis pas qu'elle ne doit pas servir dans les combinaisons politiques, au moins pendant longtemps. Elle est la meilleure manière qu'on aittrouvée de motiver les hautes dispositions législatives. » (Saint- Simon, ibidem.)
— « Je le répète et je le répéterai encore souvent: j'admire les dispositions du gouvernement relativement à la religion. Je suis pénétré du plus grand respect pour la profonde sagesse dont il a donné cette éclatante preuve. J'éprouve pour l'Empereur, cette tendre affection et cette vive reconnaissance dont l'âme du bon écolier se sent voluptueusement agitée pour le professeur transcendant dont il a compris la leçon. » (Saint-Simon, ibidem.)
— « Je dis qu'il existera incessamment deux doctrines bien distinctes : celle des savants, ils seront physicistes; celle du peuple, il restera déiste. Je le dis avec confiance, parce que telle est l'opinion que l'Empereur a manifestée dans ses dernières dispositions. »
— « Peu de jours après, l'Empereur a fondé l'Université. Il a placé a sa tète un philosophe sage, bien capable d'apprécier les travaux des physiciens et de faire passer dans l'instruction de la jeunesse tout ce qui peut y être introduit de physicisme sans troubler tordre social. » (Saint-Simon, ibidem.)
— « Ce n'est plus l'idée Dieu qui doit lier les conceptions des savants, c'est Vidée de la gravitation considérée comme loi de Dieu, pour ne 'point entrer en opposition avec les idées superstitieuses de la classe pauvre, qui, faute d' 'instruction ou de force d'intelligence, ne peut s'élever à la hauteur des grandes abstractions. » (Saint- Simon, Travail sur la gravitation, 4813/
— « Je vois bien clairement que le pouvoir des théologiens passera dans les mains des physiciens et qu'il se revivifiera a cette époque ; mais je ne suis nullement en état de dire quant ce passage aura lieu ni de quelle manière il s'opérera. »
« J'attends que le chef des travaux de l'esprit humain, que le grand Napoléon ait parlé. Ses dispositions seront un trait de lumière qui éclairera mes recherches. » (Saint-Simon, Introduction aux travaux scientifiques du XIXe siècle, t. II, 1808)
« L'idée de partager le corps scientifique en deux classes, l'une chargée du perfectionnement de la science, l'autre chargée de l'enseignement, est sublime. Cette idée trouvée, cette vérité découverte par l'Empereur servira de base à toutes les combinaisons scientifiques que je présenterai. » (Saint-Simon, Introd. aux trav., etc., t. II, 1808.)
§ V. Fixité 'politique de Saint-Simon.