‹ Notice sur l'uvre et sur la vie d' Auguste ComteChapitre 14 sur 66 · CU · texte numérisé non relu

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le grand Ternaux. Quant au Traité de morale, il aurait été consacré à la mémoire de la vénérable mère du fondateur de la religion démontrée ; et des deux ouvrages qu'il se réservait d'écrire au temps de sa retraite, sa biographie et celle de son amie, enfin un poëme en treize chants sur l'Humanité, ce dernier devait être dédié à son plus ancien et à son principal disciple, M. Pierre Laffitte, président perpétuel de ses exécuteurs testamentaires.

Le fondateur du positivisme ne pat donc remplir complètement la tâche théorique qu'il s'était imposée; mais son œuvre n'en est pas moins entière dans ses dispositions essentielles, et, telle que nous la possédons, elle suffit pleinement au renouvellement humain.

Il nous reste actuellement à raconter comment se termina cette grande existence, par quel déplorable concours de fatalités quelquefois terribles, mais toujours tristes et douloureuses, sa fin se trouva provoquée.

Quoique Auguste Comte ait été primitivement doué d'une constitution robuste, tant de luttes, de travaux et d'émotions n'avaient pu manquer d'user son corps avant le temps. Malgré la tranquillité qu'obtinrent ses dernières années, ses forces physiques présentèrent alors un décroissement prématuré, inversement proportionné en quelque sorte au développement incessant de sa puissance mentale et morale. A cette époque, on peut le dire, il avait réduit à sa dernière limite la satisfation des besoins matériels, et atténué autant qu'il est possible l'activité corporelle au profit de l'exercice cérébral.

Si l'on sent toute la grandeur d'une telle existence, on

en comprend aussi la fragilité; et, bien qu'on pût raisonnablement espérer de voir cette vie si précieuse se prolonger assez pour consommer sa tâche tout entière, on devait craindre sans cesse que le moindre choc ne vînt la briser.

C'est alors, avril 1857, qu'un des plus anciens appréciateurs du positivisme, devenu finalement un disciple dévoué de son fondateur et même son patron politique, M. Vieillard, tomba dans un état de maladie qui dut bientôt inspirer des craintes très-vives à tous ses amis. Profitant d'un rétablissement apparent, M. Comte avait obtenu du malade une entrevue qui fut la dernière et dont la complète intimité avait beaucoup resserré leurs liens. Tout à coup l'on apprit que M. Vieillard était à l'extrémité, et sa mort fut si prompte, que la personne envoyée par M. Comte pour avoir des nouvelles de sa santé rapporta la lettre qui le conviait aux funérailles. Ce coup lui fut très-sensible, et il en éprouva un saisissement profond, malgré lequel il se rendit en toute hâte, et à pied, de la rue Monsieur-le- Prince à la rue Blanche où habitait M. Vieillard.

Il arriva un peu en retard à la maison mortuaire et refusa, par une raison de convenance morale, de monter dans une voiture de deuil pour rejoindre le convoi. 11 ne put donc l'atteindre immédiatement ; et comme les billets d'enterrement indiquaient pour lieu de réunion l'église Saint Louis-d'Antin, il s'y rendit isolément, ignorant que la marche du cortège venait d'être modifiée, la famille de M. Vieillard ayant scrupuleusement respecté son refus de toute intervention ou cérémonie théologique. M. Comte attendait donc que le convoi, qui s'était directement porté sur le cimetière de l'Est, arrivât en l'église Saint-Louis, lorsqu'il fut rejoint et averti de son erreur par un de ses disciples. Tous deux gagnèrent le cimetière rapidement et toujours à pied; ils arrivèrent essouflés, et cherchèrent longtemps le lieu de la sépulture, auquel ils ne parvinrent

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que quand les discours étaient finis et que la foule commençait à se retirer.

Le temps était orageux, la pluie menaçait, M. Comte, harassé de fatigue, dut s'aider d'une voiture pour regagner son domicile. En arrivant il fut pris de malaise et de frisson, la fièvre l'obligea de se coucher, sa nuit fut mauvaise et sans sommeil.

Tel est l'origine d'une indisposition déterminée par une forte émotion morale, suivie d'une grande fatigue physique, et qui amena dans la santé de notre maître un dérangement général caractérisé par de la courbature, par un léger état fébrile, par la perte de l'appétit, par des saburres, de l'insomnie et de l'agitation nocturne.

Cet état dura quelques semaines, du 21 mai aux premiers jours de juin, et s'améliora progressivement, jusqu'au rétablissement complet. Toutefois, bien que ce trouble ait pu se dissiper spontanément, il augmenta beaucoup la faiblesse générale dont nous avons parlé et rendit M. Comte encore plus accessible aux causes de perturbation. C'est ainsi qu'une attaque brutale subie le 13 juin suivant, et dont il aurait en toute autre occasion facilement triomphé, parvint, à le frapper mortellement. En effet, à l'agitation qui suivit immédiatement cette émotion fatale, succédèrent bientôt la fièvre, la prostration des forces, l'inappétence, une très- forte congestion de l'appareil digestif, surtout de l'estomac et du foie, enfin une ictère considérable. En un mot, une perturbation morale violente provoqua une maladie aiguë nettement caractérisée, et qu'on ne saurait, à aucun titre, rapporter à l'existence d'une affection organique antérieure

Envers un tel état, M. Comte institua lui-même, dès le début, un régime parfaitement approprié : le repos, une diète sévère, des boissons délayantes, des bains tièdes, etc. \ mais il ne jugea à propos de recourir à aucune émission sanguine, bien qu'il en ait eu un moment la pensée. Comme

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il arrive le plus souvent en pareil cas, l'effervescence initiale une fois calmée, l'ordre vital se rétablit insensiblement. Vers le milieu de juillet, l'état général s'était notablement amélioré, et tous les appareils affectés, sauf un seul, avaient repris leurs fonctions normales. Les palpitations, l'insomnie, l'agitation, la fièvre avaient disparu; la teinte ictérique était de moins en moins prononcée ; les évacuations alvines (d'abord entièrement décolorées, puis diarrhéiques et bilieuses) prenaient un meilleur aspect; la miction redevenait normale quant à son produit et dans son mode d'accomplissement; enfin, les forces s'étaient relevées au point de permettre au malade de recevoir des visites et de répondre à quelques lettres. Mais l'appétit tardait à reparaître, l'abdomen, surtout à l'épigastre, restait sensible et embarrassé.

A cette époque, le malade s'était mis de lui-même à la diète lactée, qu'il observait rigoureusement-, il y joignait quelques boissons froides et calmantes. Mais il refusa d'employer des moyens thérapeutiques plus actifs et notamment des révulsifs cutanés énergiques, que j'avais été conduit à lui proposer dans le but de diminuer la congestion gastro-intestinale, le moment des émissions sanguines étant passé. Pressé d'achever sa dernière œuvre, il craignait que ces agents perturbateurs ne ramenassent l'état fébrile qui venait d'entraver ses méditations, et il pensait que les efforts spontanés de son organisme, aidés de moyens surtout hygiéniques, pourraient amener la guérison.

C'est alors que se produisit l'accident du 26 juillet, où un vomissement de sang considérable survint, sans effort ni douleur, et amena beaucoup de soulagement dans la partie la plus souffrante . Le malade n'éprouvant plus dès lors qu'une extrême faiblesse, résultée de la perte du sang et de la longue diète qu'il avait subie, fut spontanément conduit à considérer comme une crise salutaire un phé-

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nomène qui pouvait amener un heureux changement dans son état, mais qui constituait cependant un événement très-anxieux ; car une hémorrhagie de ce genre, sans impliquer l'existence d'une lésion fatalement mortelle, résulte le plus souvent d'un état de perturbation profonde; et dans la situation difficile où se trouvait M. Comte, un pareil accident devait être regardé, même dans la meilleure hypothèse, comme une épreuve bien critique, ne fût-ce qu'au point de vue de l'affaiblissement qui allait en résulter.

On comprend que l'institution du traitement était ici chose délicate, car la situation présentait deux indications aussi urgentes qu'opposées : d'une part, il fallait réparer les pertes physiques et soutenir les forces défaillantes; d'autre part, on devait laisser le tube digestif dans l'inaction qu'exigeait le désordre dont il était affecté. L'illustre malade satisfit de lui-même aux nécessités d'une telle position eu gardant d'abord un repos corporel et cérébral absolu, et ne prenant que quelques boissons appropriées; puis il revint progressivement à la première indication, celle de l'entretien des forces. L'alimentation fut reprise avec prudence ; et les boissons nourrissantes, le lait coupé, l'eau albumineuse, les gelées animales, etc., précédèrent quelque temps les aliments proprement dits. Mais aucune médication active ne fut mise en usage.

Malgré l'incertitude et le danger même que comporte toute intervention médicale énergique, je regrettai longtemps que l'on n'ait pas davantage entrepris dans cette voie, et que l'on n'ait point insisté sur l'emploi des astringents, quels qu'aient été leurs inconvénients immédiats. Car, en présence du danger, le désir d'agir est aussi impérieux que spontané, sans être souvent pour cela ni mieux fondé, ni plus efficace. Je dois donc reconnaître que, même alors, je ne prétendais rien affirmer quant au succès d'une intervention thérapeutique quelconque, envers laquelle le temps

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et la réflexion me portent à conserver de moins en moins de confiance, vu la gravité du mal.

Quoi qu'il en soit, les forces se relevant par l'effet d'un régime assez substantiel, et de mieux en mieux supporté, M. Comte commença, vers le milieu du mois d'août, à ne plus s'aliter dans le jour; il reprit sa correspondance et reçut quelques disciples. Cette amélioration apparente, réelle même à certains égards, lui fit penser qu'il était enfin parvenu à une convalescence dont l'amaigrissement et la faiblesse constituaient le seul danger, et qui serait nécessairement très-longue, très-anxieuse, vu le degré d'une telle complication. Or, de bien autres symptômes, auxquels il n'accordait point assez de gravité peut-être, et que son énergie naturelle le portait à considérer comme un simple résultat de son épuisement, ce qui était vrai en grande partie, d'autres symptômes, dis-je, vinrent bientôt nous frapper des plus sinistres appréhensions. Dès les derniers jours de juillet, on avait pu suspecter la formation d'un épanchement abdominal; le 1er août, la présence d'une certaine quantité de liquide dans le ventre était bien évidente, et un peu d'infiltration se montrait aux extrémités inférieures. Ces accidents ne firent qu'augmenter à partir de ce jour et prirent bientôt une intensité effrayante ; toute la cavité abdominale se remplit de liquide, et les parties inférieures du corps, les pieds, les jambes, les cuisses, les parois du ventre même s'infiltrèrent successivement. De telle sorte que bientôt les mouvements étaient devenus extrêmement pénibles, et que la respiration se trouvait entravée ^ jusqu'à ce qu'une nouvelle hémorrhagie gastro-intestinale , nécessairement mortelle , vînt tarir les sources de la vie et mettre un terme à tant de souffrances.

Tels sont les faits principaux de cette maladie funeste. Après les avoir résumés, nous devons chercher à les faire comprendre : et pour que cette explication soit suffisante,

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nous la ferons précéder d'une exposition sommaire de la théorie pathologique que devait contenir le Traité de morale, et qui constitue le dernier bienfait philosophique d'Auguste Comte.

D'après cette conception finale, qui forme le complément indispensable de la théorie positive de la nature humaine, et la base de la systématisation rationnelle de la pathologie, la maladie doit être considérée comme ayant toujours sa source dans le cerveau et principalement dans les organes des facultés affectives -, les troubles de la vie végétative et animale, que l'on a regardés jusqu'ici comme la maladie elle-même , n'en constituant réellement que la réaction corporelle.

On ne saurait nier, en effet, que le cerveau, qui représente le véritable centre de toute vie développée, mais surtout de l'existence humaine; qui forme l'aboutissant de toutes nos impressions et le point de départ de toutes nos réactions; qui, dans l'état normal, stimule la vie de nutrition et coordonne la vie de relation 5 qui constitue le siège de nos passions, de nos conceptions et de nos résolutions, en un mot l'agent essentiel du ralliement et de l'action organiques; que le cerveau, dis-je, ne conserve dans la maladie, en ce qui concerne sa production, sa durée et sa terminaison, un rôle aussi prépondérant que celui qu'il exerce dans l'état de santé. Et puisque la santé résulte de l'harmonie générale du physique et du moral, du corps et du cerveau, d'après l'unité obtenue dans les fonctions de ce grand appareil , par la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité, il s'ensuit que la maladie ne peut provenir que de la rupture de cette unité , quand l'altruisme, oul'égoïsme, sort des limites de son action normale, soit par excès, soit par défaut. Mais de même que dans l'état de santé, l'union entre le cerveau et le corps est indissolublement établie par le système des vaisseaux et des nerfs qui subordonnent le premier à la vie de nutrition

comme à celle de relation, et qui lui permettent de réagir sur elles; de même, envers la maladie, c'est par cet intermédiaire inévitable que le cerveau se trouve affecté par le corps, ou qu'il le domine à son tour. C'est donc ce double lien vasculaire et nerveux, dont la connexité explique la possibilité et le mode des rapports du physique avec le moral et réciproquement, l'action du moral, de l'âme ou du cerveau sur le physique, c'est-à-dire sur le corps (1).

La nouvelle théorie pathologique peut ainsi se résumer dans l'action que le cerveau troublé dans son équilibre affectif (surtout d'après les variations de l'instinct conservateur) vient exercer sur le corps par le moyen des nerfs et des vaisseaux qui, dans l'intimité des parenchymes, leur sont inextricablement unis; l'action cérébrale peut être, du reste, directe et spontanée, ou bien indirecte et provoquée par des influences d'ailleurs extérieures ou intérieures. Autrement dit, le cerveau qui, dans l'état de santé, relie en un seul tout, par sa prépondérance continue, les différentes parties de l'organisme et institue l'harmonie totale, le consensus individuel, manque, dans l'état de maladie, à cette indispensable coordination des actes vitaux; et c'est cette rupture de l'unité normale, cette absence de ralliement et de gouvernement, qui constituent la maladie proprement dite, les actions organiques isolées et fatalement déréglées qui en résultent (exagération ou diminution des fonctions habituelles) n'étant, comme nous l'avons annoncé déjà, que les effets ou les symptômes corporels du trouble cérébral. Tant que le cerveau n'est pas intéressé par le dérangement du corps, il n'y a donc pas véritablement maladie, mais seulement indisposition ou

(1) Le cerveau modifie le corps par les nerfs moteurs et nutritifs ; il est à son tour modifié par les nerfs sensitifs et parles vaisseaux. Ceux-ci peuvent aussi modifier le corps, mais toujours par l'intermédiaire des nerfs, qui provoquent les phénomènes fluxionnaires.

lésion , et le trouble du cerveau ou la maladie résultant surtout de la rupture de l'harmonie morale, par excès ou défaut de l'égoïsme ou de l'altruisme normal , il s'ensuit qu'en définitive la maladie, comme la santé, dépend de l'unité cérébrale, et que, par conséquent, la médecine qui s'efforce de rétablir la santé comme l'hygiène, qui a pour but de la conserver, est étroitement subordonnée à la morale, qui fournit seule les moyens d'instituer et de maintenir une telle unité (1).

Enfin, il est essentiel d'ajouter que l'action des causes perturbatrices, physiques ou morales, est d'autant plus puissante qu'elle s'exerce sur des cerveaux plus développés et dont le degré d'impressionnabilité, comme celui de réaction, est d'autant plus grand, ainsi que le prouve l'observation de la série animale et surtout celle de notre espèce. Mais cette considération ne suffit pas encore pour expliquer, d'après la théorie précédente, l'invasion de la maladie sans cause extérieure directe ou d'après une simple perturbation morale, ainsi que la persistance des désordres corporels, après que l'équilibre cérébral s'est rétabli ; pour le faire comprendre, il est nécessaire que nous ajoutions quelques mots sur la prédisposition morbide, ou sur ce que les pathologistes ont appelé constitution médicale.

La systématisation positive de cette importante notion, introduite par M. le docteur Àudhîrent dans sa thèse inaugurale (2), et conçue par lui, tant d'après une indication

(1) Les limites de cette notice nous interdisant de donner à ce grand sujet tout le développement qu'il exige, nous sommes forcé de renvoyer le lecteur au Traité de politique positive, où est exposée la théorie de la nature humaine, et surtont aux précieuses lettres sur la maladie dans lesquelles Auguste Comte a ébauché le complément pathologique de cette grande théorie, et que nous reproduisons à la fin de ce volume. Voir aux Pièces justificatives, n° 18.

(2) Réflexions sur un cas de névrose de la cinquième paire, et sur les

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d'Auguste Comte que d'après ses propres méditations sur les résultats consignés à cet égard dans les écrits des grands épidémistes , résulte de la considération de la relation directe de l'homme avec son double milieu cosmologique et social, c'est-à-dire de la réaction de ce milieu, dont le second élément devient de plus en plus prépondérant, sur les trois grands appareils cérébral, nerveux et viscéral, qui subissent respectivement son influence. Or l'étude de ces appareils, qui composent le dualisme organique fondamental cerveau et corps, démontre que la constitution qui prédomine aujourd'hui est caractérisée par une grande instabilité cérébrale, par un éréthisme considérable, à la fois nerveux et sanguin; enfin, par une altération des humeurs (surtout du sang), consistant en une diminution de leur plasticité, qui prédispose singulièrement aux troubles nerveux et aux désordres végétatifs : fluxions rapides, suppurations, hémorrhagies et infiltrations. C'est-à-dire que, chez de pareils tempéraments, le défaut d'harmonie cérébrale tenant toujours une porte ouverte à la maladie (ou rupture de l'unité propre à ce grand appareil) , celle-ci se produit brusquement et pour la moindre cause, et que, d'abord cérébrale, elle devient finalement viscérale d'après la violence de ses réactions nerveuses et l'état des parenchymes où elles s'exercent. Cette vue complémentaire de la grande théorie pathologique d'Auguste Comte permet enfin d'expliquer d'une manière positive tous les états anormaux en tenant compte, bien entendu, dans tous les cas, des causes personnelles et de l'idiosyncrasie, ou de l'état particulier de chaque individu (1).

névroses en général, par le docteur Audiffrent ; thèse pour le doctorat en médecine; Montpellier, 1859.

(1) Cette systématisation partielleest due, comme je l'ai dit, au docteur Au^ diffrent, auquel je dois beaucoup pour l'appréciation de cette triste phase de la vie d'Auguste Comte.

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Eli bien , c'est cet état spécial de prédisposition indivis duelle que nous devons déterminer, chez le fondateur du positivisme, avant d'analyser en elle-même l'affection à laquelle il succomba. Quelle était sa situation cérébrale et corporelle quand il fut atteint de la perturbation fatale ?

Auguste Comte était né, je le répète, avec une forte constitution, dont son extrême activité mentale arrêta le développement dans l'âge de l'adolescence surtout; car la concentration intellectuelle est directement défavorable à l'accroissement organique, en troublant et entravant le travail digestif et l'élaboration nutritive. Cette suractivité cérébrale coïncidant chez lui, et de très-bonne heure, avec une vie tout à fait sédentaire, enlevait à son corps la stimulation nécessaire, et plaça bientôt toutes ses fonctions végétatives et animales dans un état de langueur qui ne manqua pas de se compliquer des susceptibilités nerveuses qui se développent en pareil cas. De là ces troubles digestifs continuels qui le tourmentèrent si longtemps. Le meilleur correctif d'une pareille disposition est, sans aucun doute* le repos de l'âme, la modération de l'exercice intellectuel et une activité corporelle suffisante ; mais la situation personnelle et domestique de M. Comte, les besoins irrésistibles de sa nature mentale et morale, les exigences de sa mission, ne permirent jamais chez lui de semblables ménagements; il ne put même avoir, pendant longtemps, un régime nutritif convenable. Des excès de travail incessants, une alimentation insuffisante, à l'âge même où le corps a le plus besoin, une grande irrégularité de régime, les chagrins et les luttes qui furent le triste et constant apanage de sa vie, amenèrent de bonne heure, chez lui, l'arrêt du développement végétatif, la détérioration de sa constitution, cette surexcitation nerveuse à laquelle se joignit bientôt la singulière mobilité iluxionnaire que tous ceux qui l'ont connu ont pu remarquer et qui avait provoqué, dès son enfance, une hémorrhagie pulmonaire à laquelle il faillit

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succomber; puis cette flaccidité des chairs et cette tendance à l'infiltration qui, du reste, paraîtrait héréditaire dans sa famille.

D'autre part, malgré son énergie exceptionnelle, malgré ses vives dispositions spontanées à la vénération et à la bienveillance, par suite même de son entreprise de rénovation, l'équilibre cérébral resta fort instable chez lui jusqu'au moment où la profonde affection qu'il conçut pour madame Glotilde de Vaux , lui permit d'atteindre sa plénitude et son unité morales. Un organisme aussi délicat , une âme aussi sensible à l'impression, aussi prompte à la réaction, exigeait sans aucun doute un milieu social plus stable et moins perturbateur que celui résulté de la décomposition révolutionnaire; mais il y a des fatalités inéludables.

Chacune des grandes compositions d'Auguste Comte fut précédée de crises pathologiques dont les deux extrêmes furent véritablement foudroyantes. La première, résultée de chagrins accablants et des méditations excessives qu'avait exigées la conception de la philosophie positive , aboutit à la terrible maladie de 1826. La seconde, qui survint pendant le travail préparatoire du Traité de politique, se termina après une longue agitation fébrile, par un érysipèle de la face; la troisième consista dans l'exaltation nerveuse qui précéda la rédaction du premier terme de la Synthèse subjective; enfin, la dernière, déterminée par une émotion meurtrière survenue pendant l'excitation résultée de la méditation préparatoire du Traité de morale, termina une existence qui s'était accomplie dans les luttes les plus anxieuses et les plus pénibles contre une organisation corporelle dont la faiblesse acquise constituait une cause permanente d'insurrection. Car, d'après un éréthisme nerveux spontané, accru par cette débilité organique, l'abstraction continuelle exigée par des travaux transcendants, laissait le corps habituellement dépourvu d'action cérébrale régulière, de gou-

vernement, et dès lors accessible à toutes les influences étrangères perturbatrices.

Ainsi donc, à l'époque où nous prenons cette histoire, au commencement de l'année 1857, M. Comte, bien que sa santé ait paru s'améliorer d'après la disparition de ses dérangements gastriques antérieurs, qui avaient cessé par suite du calme moral résulté à la fois de son culte quotidien, de la transformation de sa position sociale et de l'achèvement de son élaboration la plus essentielle (la Politique positive), M. Comte, dis-je, n'en était pas moins dans un état d'affaiblissement progressif très-sensible et trèsinquiétant, où la tendance fluxionnaire se prononçait de plus en plus. L'indisposition qui suivit la mort de M. Vieillard avait encore accru, comme je l'ai dit précédemment, sa faiblesse et sa susceptibilité nerveuse, la tendance aux congestions par conséquent, et l'imminence de tous les accidents qui peuvent en résulter. C'est alors qu'eut lieu, le 13 juin, par suite d'une attaque aussi inattendue qu'imméritée, la violente commotion morale qui vint porter le dernier coup à cet organisme déjà si fatigué. Cette agression brutale et les funestes débats que suscita sa répression, provoquèrent en effet un orage intérieur, une rupture momentanée de l'unité cérébrale, dont le corps aurait, en tout autre temps, surmonté le contre-coup, mais qu'il subit à ce moment d'une manière désastreuse. Le moral réagissant trop fortement sur ce physique débilité, y porta le trouble qui l'agitait, et produisit bientôt l'anarchie organique que nous avons décrite : la fièvre, des congestions rénale, gastro-intestinale, hépatique, l'ictère; enfin, la plupart des dérangements viscéraux qui correspondent à une perturbation profonde de l'harmonie cérébrale. L'unité morale fut bientôt rétablie, il est vrai, et le plus grand nombre des organes végétatifs affectés revint, quoique lentement, à son état normal; mais, ce que l'on pourra comprendre d'après les données théoriques que nous avons fournies plus haut, le tube di-*

gestif (l'estomac et l'intestin grêle surtout), soit qu'ils fussent antérieurement plus affaiblis que les autres parties, ou qu'ils aient été sur le moment davantage frappés, restèrent le siège d'une congestion passive, considérable et persistante. Et c'est cet état d'hyperémie chronique qui donna lieu aux principaux accidents que nous avons signalés, surtout à l' hémorrhagie, à l'ascite, et plus tard à l'anasarque.

Voici donc, en résumé, comment on doit concevoir, selon nous, l'ensemble de cette perturbation générale : le trouble cérébral fut suivi d'un état spasmodique des viscères abdominaux, portant principalement sur le foie et sur le système capillaire abdominal (surtout sur les vaisseaux qui envoient leur sang à la veine porte) ; ce spasme détermina d'abord la résorption de la bile, et l'ictère, qui se dissipa peu à peu, avec le relâchement des conduits hépatiques. Les matières fécales, d'abord décolorées, reprirent alors leur couleur ordinaire, et les selles devinrent même diarrhéiques et bilieuses. Quant au spasme des capillaires, il produisit d'abord les troubles habituels, tels que la diminution ou la suspension des sécrétions normales, puis sa résolution fut suivie d'une congestion intense de ces vaisseaux, aggravée par la faiblesse de leurs parois, qui ne pouvaient opposer à la distension une résistance suffisante. De cette congestion résulta, entre autres, l'empâtement abdominal, les douleurs épigastriques et lombaires, l'ascite, enfin la première hémorrhagie. Après cet accident il y eut nécessairement augmentation de la faiblesse générale, de la laxité des tissus et de l'appauvrissement du sang, comme le témoignent les progrès rapides de l'ascite et l'infiltration de toute la partie inférieure du corps; enfin, la seconde hémorrhagie en fut encore une conséquence , car la congestion gastro-intestinale, toujours passive, dut nécessairement se reformer aussitôt après le premier dégorgement , les vaisseaux se trouvant de plus en plus incapables de

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toute rétraction tonique de leurs parois. Cette seconde perte de sang, quoique peu considérable, amena inévitablement la mort, par épuisement.

Auguste Comte a donc succombé aux suites d'une maladie aiguë, que tout autorise à considérer, dans l'origine, comme un ictère idiopathique ou essentiel ; affection d'abord cérébrale, puis bientôt corporelle, et finalement incurable, d'après les dispositions antérieures du malade; car, au lieu de se dissiper entièrement, après que l'ordre général fut rétabli, le désordre local s'aggrava de plus en plus, sans que les efforts spontanés de l'organisme, ni les moyens thérapeutiques parfaitement appropriés qui furent mis en usage, parvinssent à le dissiper. Tout autorise donc à croire que, vu l'état de faiblesse corporelle antérieur, la réaction cérébrale provoquée par une cause trop intense, fit dépasser de prime abord à ce grand organisme les limites de variation vitale qui lui étaient alors assignées, et que sa destruction devint dès ce moment inévitable, bien que l'affection dont il était atteint ne fût, de sa nature, aucunement incurable, puisqu'elle guérit au contraire facilement dans les conditions ordinaires de la vie.

Tous les faits que nous avons recueillis à cet égard, tous les symptômes que nous avons constatés, et que nous avons précédemment reproduits, confirment pleinement, j'ose le dire, cette manière de voir, qui, de plus, se trouve parfaitement conforme à la théorie positive de la nature humaine, seule source réelle des explications relatives à la santé ou à la maladie. C'est donc avec une entière conviction, et ce n'est point sans autorité, que je repousse totalement ici l'idée d'une affection organique, d'un cancer de l'estomac ou même du foie. Cette opinion, d'ailleurs émise par des hommes qui n'ont point suivi la maladie, qui ne l'ont point observée directement, ni d'une manière complète, et qui sont du reste opposés à la conception positive de l'homme, comme à la nouvelle théorie pathologique, se

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trouve en contradiction trop formelle avec les faits pour qu'il soit possible de l'accepter.

Entre autres symptômes, le cancer de l'estomac et même celui du foie, s'annoncent par un dérangement constant des digestions et par un amaigrissement progressif, bien avant que l'affection soit localement appréciable. Cette lésion est caractérisée, au début, par une marche lente, presque insensible , sans état aigu et sans causes déterminantes immédiates. Plus tard elle donne lieu à des vomissements fréquents de plus en plus caractéristiques, et le plus souvent à des douleurs particulières dans la région affectée, à une tumeur plus ou moins appréciable, à une coloration jaune-paille des téguments, très-différente de la teinte ictérique. S'il se produit des hémathémèses , ce qui n'a lieu pour le cancer du foie que si l'estomac est en même temps affecté, elles ont encore, sous le rapport de la fréquence, de la qualité et de la quantité, des caractères assez spéciaux. Enfin survient l'impossibilité de digérer -, les malades meurent d'inanition en quelque sorte.

Or, dans le cas qui nous occupe, pas de dérangement des digestions avant l'invasion de la maladie, pas d'amaigrissement progressif; au contraire, les dérangements gastriques antécédents avaient, comme nous l'avons expliqué, disparu depuis quelques années, et l'affaiblissement organique auquel nous avons fait allusion donnait plutôt lieu à une sorte d'infiltration et de bouffissure des tissus, qu'au dessèchement observé au début du cancer. Survient la maladie: elle a une cause immédiate parfaitement connue, et prend un caractère général aigu, fébrile, tout à fait incontestable. C'est un ictère simple. Les troubles et les désordres se dissipent peu à peu, mais au lieu d'une convalescence franche et complète, la partie moyenne du tube digestif restant passivement congestionnée, on observe l'inappétence, des douleurs épigastriques et lombaires peu aiguës, un empâtement général de l'abdomen. Du reste, le foie.

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non plus que l'estomac, ne présentent de variations de volume anormales, aucune tumeur, aucun engorgement appréciables (1) . On ne voit non plus, ni les douleurs en barre du cancer gastrique, ni les vomissements qui l'accompagnent toujours. L'hématémèse se produit : elle est trèsabondante, facile, de sang noir, mais nullement altéré; elle amène un soulagement immédiat de l'estomac, l'appétit reparaît et s'accroît peu à peu, les digestions se font, les évacuations alvines qui avaient gardé quelque temps la coloration noire, due au sang versé dans l'intestin, perdent progressivement cette teinte et reprennent quelque consistance ; il n'y a aucune régurgitation d'aliments, de mucosités, ni surtout de matières noires pathognomoniques, de marc de café. La veille de sa mort, le malade avait encore pris et digéré sa nourriture quotidienne ! Sont-ce là, je le demande, les phénomènes du cancer?

On ne peut donc admettre que la double hémorrhagie gastro-intestinale qui survint dans le cours de la maladie d'Auguste Comte, soit due à une affection organique de l'estomac ou du foie, incurable et fatalement mortelle de sa nature. Et l'on doit reconnaître qu'elle eut pour cause la congestion passive qui se forma, suivant le mode et d'après les motifs que nous avons indiqués, dans le réseau capillaire des muqueuses gastrique et intestinale supérieure , ainsi que dans les radicules correspondants de la veine porte. Quant au mode immédiat de production de cette hémorrhagie, que nous qualifierons d'essentielle, faute d'un terme plus convenable, et en donnant à ce mot la signification positive qu'il comporte, il eut lieu sans doute d'après

(l) Ajoutons que les autres viscères, le cœur, les poumons, les reins, etc., soigneusement explorés, ne présentèrent aucun dérangement important. L'urine, d'abord rare et très -concentrée, devint ensuite plus abondante, et resta quelque temps chargée de bile, mais elle ne contint jamais ni sucre ni albumine,

314 vie d'auguste comte.

les efforts spontanés effectués par l'organisme, pour surmonter l'obstacle circulatoire et dissiper la stase sanguine. Il s'agit ici des contractions exercées sur leur contenu par les parois des vaisseaux engorgés, contractions exécutées d'après la tonicité de ces canaux eux-mêmes, et d'après l'excitation exercée sur eux par la partie du cerveau qui préside aux actes intimes de la nutrition , et qui agit dans la profondeur des parenchymes au moyen des nerfs nutritifs inextricablement unis aux plus petits vaisseaux. Ces deux hémorrhagies constituent donc à nos yeux, comme à ceux de l'illustre malade, de véritables crises dont la première avorta, par les motifs que nous avons indiqués, et bien qu'elle ait produit un soulagement momentané, mais dontla seconde fut nécessairement mortelle d'après l'épuisement sanguin qu'elle produisit. 11 n'est pas moins vrai que ces accidents, le premier surtout, auraient pu, dans des conditions organiques moins défavorables, amener une guérison réelle; et nous sommes convaincu que tous les praticiens ont pu observer des faits de ce genre (1) .

Enfin il est indispensable de remarquer que la vigueur cérébrale et l'énergie tout à fait exceptionnelle d'Auguste Comte, tendent également à corroborer cette opinion. D'après tout ce que nous avons dit précédemment, il n'est plus permis de douter du rôle fondamental que le cerveau joue

(1) L'hémorrhagie se serait-elle produite par ulcération simple et non cancéreuse de la muqueuse gastro-intestinale? La facilité avec laquelle cette lésion se développe dans les tissus chroniquement congestionnés, où la circulation capillaire languit, et où un sang appauvri ne répare point assez les tissus, de même que certains symptômes de la maladie, pourraient fournir quelque autorité à une semblable conjecture; mais le retour de l'appétit et le rétablissement des digestions nous la font définitivement écarter. En tout cas, le traitement qui fut suivi aurait été loin de lui être contraire; et cet accident eût-il existé, qu'il ne saurait être considéré que comme consécutif et très-secondaire, malgré toute la gravité qui lui est propre ; surtout, on ne pourrait le regarder jamais comme constituant la maladie elle-même.

vie d'auguste comte. 315

dans la maladie, de l'influence considérable qu'il exerce sur sa production, ses complications, sa marche et sa terminaison. Son action est favorable ou funeste, suivant que l'harmonie générale s'y rétablit plus ou moins vite, plus ou moins complètement, c'est-à-dire suivant que l'esprit et le caractère s'y subordonnent ou non au cœur, et que celui-ci est ou n'est pas suffisamment altruiste. Si l'esprit conserve assez de netteté pour ne point exagérer la situation , si le caractère reste assez ferme pour pousser, soutenir et retenir, si le cœur surtout est ému de sentiments bienveillants, de désirs généreux, la réaction du cerveau sur le corps sera salutaire, il tendra de plus en plus à reprendre le gouvernement organique, le ralliement viscéral, en un mot à rétablir l'harmonie générale qui constitue la santé. Au contraire, si l'intelligence s'affaiblit ou s'égare, si l'énergie fait défaut, si le cœur est déplorablement absorbé par les terreurs d'un aveugle égoïsme, l'ordre cérébral ne peut se reconstituer, et l'anarchie organique s'aggrave de plus en plus. Cependant il est des situations où, malgré toute sa vigueur et son unité, le cerveau ne peut dissiper des désordres végétatifs trop profonds, devenus irrémédiables. Tel fut, hélas! le cas d'Auguste Comte, chez qui une force d'âme, peut-être sans exemple, n'aboutit qu'à retarder au delà de toute attente la destruction inévitable d'un organisme entièrement épuisé. C'est, en effet, par le dévouement et par la volonté seule, par la stimulation puissante qu'exerça sur une végétalité défaillante le noble et énergique appareil qui sert de siège aux attributs de la socialité (le sentiment, l'intelligence et l'activité), que ce grand homme parvint à soutenir aussi longtemps des organes infimes, mais indispensables à toute manifestation supérieure.

Tel est l'ensemble de cette scène pathologique. Quant aux soins nécessités par une pareille situation, ils ne firent pas défaut. Le traitement général de la période

316 YIE D'AUGUSTE COMTE.

aiguë fut parfaitement institué par le malade lui-même, et la médication qu'il suivit pendant la période chronique de cette affection fut aussi d'une remarquable sagacité. La diète lactée fut longtemps la base du régime que choisit Auguste Comte, et qu'il aida, suivant les circonstances, de moyens accommodés à son idiosyncrasie , et répondant aux indications de l'appareil symptomatique. Je crois donc fermement que tout ce qu'il était prudent et rationnel de tenter, dans cette situation extrême, a été mis en usage; et si j'ai regretté sur le moment, et d'après l'anxiété que m'inspirait une telle épreuve, qu'une médication plus active n'ait point prévalu, je rappelle que je n'ai jamais exprimé aucune espérance quant à son succès, et que je ne vois aujourd'hui aucun fondement légitime à cette présomption.

Malgré la sagesse d'une telle conduite, malgré la compétence au moins officielle des hommes auxquels M. Comte demanda les renseignements spéciaux dont il crut avoir besoin, les mêmes personnes qui, sans avoir suivi ni observé sa maladie, conclurent de l'hématémèse à l'existence d'un cancer, taxèrent d'irrationalité le traitement qui fut adopté, et donnèrent à penser que le défaut de connaissance médicale, que l'inhabileté pratique et l'absence de soins suffisamment éclairés, furent pour beaucoup dans la mauvaise issue de cette alfection.

Comme tous ces dires intéressés, qui fournirent au journalisme le thème de railleries odieuses, ont de plus excité les regrets de personnes bienveillantes, mais mal informées, il est de notre devoir de les réfuter ici. Pour cela, il suffira, je crois, de signaler la contradiction manifeste qui existe entre ces diverses allégations; car si Auguste Comte était réellement atteint de cancer, qu'importait le traitement de cette inexorable alfection? Les princes de la science ne la guérissent pas davantage que les médicastres campagnards, et tous les praticiens savent combien il est

VIE DAIGUSTE COMTE. 317

avantageux de ne point tourmenter un tel état pathologique par des efforts thérapeutiques inconsidérés. Qu'ils mettent donc leurs discours d'accord, ceux qui, pour décharger un coupable d'une responsabilité terrible, émettent des assertions aussi incompatibles et aussi injustes, et qu'après avoir, autant qu'il dépendait d'eux, entravé, tourmenté, compromis l'existence du fondateur de la religion universelle, ils ne viennent point reprocher sa perte à ceux qui lui furent toujours soumis et dévoués, et qui s'efforcèrent constamment d'assurer ou de prolonger sa vie.

Mais ce serait peu que d'avoir réduit de semblables imputations, et je dois surtout insister sur la haute initiative que prit Auguste Comte en conservant la direction générale de son traitement, La grandeur d'une telle résolution devait, en effet, échapper à des hommes exclusivement préoccupés de trouver dans sa conduite des sujets de scandale ou de ridicule, et ce n'était point à eux qu'il appartenait de la signaler à l'attention publique.

Ici, comme partout ailleurs, le fondateur du positivisme voulut systématiquement fournir un type de la conduite humaine régénérée , un exemple anticipé de l'existence normale. Il dut par conséquent, dans cette grave circonstance, appliquer courageusement, à ses risques et périls, les principes de conduite qui prévaudront dans l'avenir. A ce nouveau point de vue, la maladie étant toujours individuelle, et ne concordant jamais directement avec les types abstraits construits par la raison théorique, le malade reste le meilleur juge de sa situation. C'est ce qui fut formulé par Auguste Comte lui-même, pendant sa maladie, dans cet aphorisme important : La médecine présente un vice logique essentiel, puisqu'elle est réduite à recourir à des procédés généraux dans des cas spéciaux. Donc, tout malade qui possède les connaissances biologiques indispensables, s'il conserve, au milieu du trouble pathologique, son intelligence et son énergie, doit toujours instituer lui-même l'ensemble

318 vie d'auguste comte.

du traitement qui lui convient, en fournir les indications principales et ne recourir au médecin proprement dit que pour obtenir des renseignements plus exacts sur la valeur des symptômes, ou sur l'emploi particulier des moyens. C'est ce que fit notre maître ; il conserva jusqu'à la fin l'institution, la surintendance et la responsabilité de son traitement, et ne demanda d'avis médicaux que pour préciser la signification de certaines manifestations pathologiques ou de quelques applications thérapeutiques (1) .

Quelle conduite plus ferme, plus digne, plus conforme à ses principes, et aussi plus prudente et plus sage, pouvaitil tenir? Nul ne contestera, je pense, la compétence biologique de l'auteur de la théorie positive de la nature humaine? Nul, sa lucidité constante et son inébranlable énergie pendant la longue maladie qui le conduisit au tombeau? Quoi de plus rationnel et de plus sage alors que son refus de recourir à l'empirisme médical, si souvent incapable de justifier ses moindres prescriptions, et auquel, il faut bien le reconnaître, les insuccès ne font pas défaut? N'en déplaise donc aux susceptibilités pédantesques , en s' affranchissant de cette dernière tutelle provisoire comme

(1) Ces avis spéciaux furent demandés par Auguste Comte à plusieurs de ses disciples médecins : entre autres, à MM* les docteurs Segond, alors professeur agrégé près la Faculté de médecine de Paris , et Audiffrent, de la Faculté de Montpellier, qui le visitèrent à différentes époques. Enfin notre maître voulut aussi, par un excès de bienveillance dont je demeure aussi confus que reconnaissant, me demander particulièrement des avis. Il m'annonça par une lettre du mercredi, 7 Dante 69 (23 juillet 1857), qu'il m'avait choisi pour être son médecin, comme il l'entendait, et comme je viens de l'expliquer ci-dessus. Je le visitai donc plus souvent depuis cette époque, surtout dans les derniers temps de sa maladie; et, bien qu'il se soit toujours réservé le choix des médications qui lui furent appliquées, bien qu'il ait écarté le plus grand nombre de mes conseils, j'ai cru devoir m'honorer, dans ce livre, d'un titre qui ne convient guère à ma médiocrité, je le reconnais, mais qui reste à jamais précieux pour moi, comme étant un témoignage de la trop généreuse affection que daigna m'accorder ce grand homme;

VIE b AUGUSTE COMTE. 319

il s'était affranchi déjà de la théologie, de la métaphysique et même de la science, c'est-à-dire en gardant de chacune d'elles tout ce qui pouvait s incorporer au positivisme ou à la religion finale, Auguste Comte agit normalement, glorieusement, comme un véritable maître!..... Devait-on préférer de lui voir abdiquer, en cette circonstance suprême, et la puissance de son génie, et la majesté de son courage, pour remettre en tremblant, à des inférieurs incompétents, le soin de son existence menacée? L'avenir répondra.

Si, pendant toute sa vie, le fondateur du positivisme avait témoigné de la plus constante énergie, l'exemple qu'il donna durant sa dernière épreuve vint dignement couronner sa carrière. Pendant le temps qui sépara les deux hématémèses, c'est-à-dire du 26 juillet aux h et 5 septembre, temps qui fut si rempli de souffrances, il témoigna d'une patience et d'une force d'âme incomparables. Alors aussi put se montrer dans toute son étendue l'affection de la famille prolétaire qui s'était consacrée à son assistance domestique, et dont le dévouement atteignit en cette circonstance sa plus touchante et sa plus vive expression.

Convaincu de la nécessité de ses derniers travaux, Auguste Comte voulait vivre encore, non pour lui, mais pour autrui, pour ses contemporains et pour ses descendants, pour achever la Synthèse subjective et surtout le Traité de morale, enfin pour assurer plus fortement l'action de la nouvelle doctrine par le choix et l'installation d'un successeur religieux. Rien de grand comme la lutte qu'il soutint alors ; et l'on doit admettre, comme je l'ai dit, que c'est cette force de volonté qui lui permit de résister aussi longtemps. Maîtrisant la douleur, insensible à toute infirmité, jugeant avec sang-froid du danger de sa situation, il put rester impas^ sible, plein de sérénité morale, de vigueur intellectuelle, de confiance et de fermeté. Tels furent son héroïsme et sa foi, jusqu'au moment où la seconde hématémèse vint lui annoncer qu'il fallait se recueillir et quitter la vie. Cette

mâle intrépidité, ce complet renoncement personnel, procurèrent à ses derniers moments une paix profonde, qui jamais ne permit à sa grande âme de faiblir sous le poids des fatalités corporelles.

Dans les derniers jours d'août, et même au commencement de septembre, l'état d'Auguste Comte était demeuré stationnaire , les forces physiques, augmentées par son énergie morale, semblaient se ranimer; et, bien que l'infiltration progressât aux parties inférieures, l'appétit et les digestions se maintenaient encore. Le malade ne s'alitait plus, même la nuit, et préférait s'étendre sur un canapé. Son sommeil était rare, entrecoupé, plus difficile encore sa locomotion. M. Comte passait sa vie dans des alternatives de repos éveillé et de lente déambulation dans son appartement. Il partageait son temps entre ses méditations habituelles, sa correspondance intime et ses visites familières ; il s'entretenait souvent avec sa fille adoptive et son excellent mari, dont l'assistance lui devenait de plus en plus indispensable; enfin, il trouvait dans les épanchements de son culte privé, le soulagement et le repos. Je le visitais, autant qu'il m'était permis, et le souvenir de notre dernier entretien ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Lors de notre précédente entrevue, l'auguste malade, apercevant que je ne partageais point sa fermeté, m'avait invité à lui livrer le fond de ma pensée sur sa situation, et le courage m'avait manqué pour formuler un tel aveu en sa présence. J'avais donc répondu d'une manière évasive; mais sentant bientôt la gravité d'une semblable dissimulation, je lui avais écrit, avec autant de ménagements que possible, combien sa position me semblait actuellement désespérée. « Pardonnez (disais-je en terminant ma lettre), « cher et vénéré maître, une démarche aussi hardie ; mais « je ne crois pas qu'il soit convenable d'abuser un malade « tel que vous. Ce triste expédient, ressource des âmes « faibles, est indigne d'un grand cœur, et si chaque mor-

« tel , avant de rendre à la Terre ses organes corporels , « doit se recueillir religieusement et résumer dans le chant «du cygne une existence qui s'achève, combien cette « grande pensée de la mort ne doit-elle pas être familière « et présente aux méditations du philosophe et du prêtre , « pour qui le passage à l'immortalité doit encore être « un acte de dévouement et d'enseignement social! » (31 août 1857).

Lorsque je l'abordai, M. Comte me parla de cette lettre, qui ne l'avait aucunement ébranlé. Il me reprocha paternellement ma faiblesse, et me rappela que médicalement il avait fait tout ce qui était raisonnable pour écarter la mort; tandis que , par son testament , il avait pourvu , en ce qui dépendait de lui, aux suites d'un tel événement; qu'alors il fallait attendre avec calme l'issue naturelle d'une lutte très-anxieuse en effet , mais dont il ne désespérait pas encore de sortir triomphant. Il m'entretint ensuite d'une entrevue toute récente que sa longanimité habituelle n'avait pu refuser aux instances de M. Littré , et me dit toute la peine que lui avait causée cette regrettable visite. À travers les remontrances, les objections et les critiques qui avaient rempli la conversation de M. Littré, il avait senti la profonde animosité que nourrissait contre lui cet ancien disciple , et il s'était promis de ne plus le revoir.

Laissant alors les préoccupations du présent , son entretien se porta sur les espérances de l'avenir; il me parla du grand travail qu'il achevait et des projets qu'il avait conçus pour hâter l'avènement du positivisme. Puis, s' abandonnant à l'ardeur habituelle de ses épanchements familiers, il éleva la conversation vers les plus hautes régions de l'action religieuse , en contemplant chez nos descendants régénérés tout ce que son génie avait conçu pour la grandeur et l'amélioration de l'homme. Tel je l'avais vu dans ses plus grands jours, au temps des prédications philosophiques du Palais-Cardinal, dans le feu de ses aspirations les plus no-

bles, tel je le revoyais alors. L'ardeur et la majesté de son âme enflammaient son regard , transformaient ses traits et sa voix ! Au lieu d'un mourant , j'avais devant moi le fondateur du positivisme , aussi plein de grandeur et de force que je l'eusse jamais rencontré. Avec un sentiment indicible d'enthousiasme et de douleur, de confiance et de désespoir, j'embrassai pieusement ses mains amaigries; c'était la dernière fois que je devais entendre sa parole.... Je m'en fus éperdu, navré par le spectacle de sa décadence physique, exalté par la puissance de sa nature morale, hésitant entre la réalité corporelle et la splendeur cérébrale. Certes je n'espérais plus que cet organisme épuisé pût triompher des désordres qui le minaient, mais je m'abandonnais à la pensée qu'une âme aussi puissante pourrait soutenir quelque temps encore ses instruments débilités.

La journée du h septembre fut passable. M. Comte put prendre quelques dispositions d'administration domestique } et régla sa dépense avec l'ordre caractéristique qu'il introduisait partout. Mais au repas du soir l'appétit fit défaut ; le malade éprouvait un malaise général, inaccoutumé, une tristesse et des pressentiments involontaires; il dut refuser sa nourriture et s'étendre sur son lit de repos. A neuf heures du soir le désordre s'accrut et présenta tous les signes d'une hémorrhagie interne. En effet, M. Comte s' étant levé pour chercher quelque soulagement , rejeta aussitôt par la bouche une petite quantité de sang. Cet événement plongea dans la consternation l'excellente famille qui, nuit et jour, veillait sur lui. Elle voulait me faire mander immédiatement , mais notre maître , par un regrettable excès d'altruisme, et pour éviter à tous ce dérangement, préféra qu'on attendît au jour. A quatre heures du matin, se sentant soulagé, il exigea que ses enfants , qui depuis si longtemps ne dormaient guère et qui avaient encore passé cette nuit tout entière auprès de lui, allassent prendre du re-

pos. Ils se retirèrent, mais veillèrent à sa porte au lieu de se coucher. Vers cinq heures du matin , ayant entendu quelque bruit, ils entrèrent et trouvèrent l'auguste malade étendu sans forces et sans mouvement près de l'autel chéri de son culte privé. Tandis qu'il offrait à sa noble patronne les derniers actes de sa gratitude, le meilleur et le plus profond de son cœur, un nouveau vomissement de sang l'avait surpris et abattu.

— « M. Robinet avait raison, mes enfants (murmura-t-il d'une voix éteinte), il faut le prévenir; mais faites en sorte de ne point l'effrayer. »

Puis il se fit étendre sur un tapis, la tête posée sur un coussin, devant le canapé où il avait passé la plus grande partie de sa maladie : et, désirant se recueillir, il pria ses enfants de s'éloigner, en se faisant attacher au bras le cordon d'une sonnette, afin d'appeler s'il en était besoin. A sept heures il sonna pour demander quelque boisson : « Voilà, dit-il à madame Sophie, comment je serai dans ma tombe. » Il resta dans la même attitude jusqu'à midi qu'il appela pour se faire conduire à son lit. Gomme il refusa de s'y laisser porter et que sa chambre était assez éloignée, cette translation fut longue et difficile, tant il était entravé, défaillant. « Que je suis donc faible, mes enfants ! » furent les seuls mots qu'il prononça.

Après s'être couché, il eut un peu d'agitation, quelques mouvements automatiques ; il demanda souvent à boire et exprima plusieurs fois son regret de ne me voir point arriver. Enfin, vers trois heures, il voulut parler encore à M. Lonchampt; notre confrère était venu dans la matinée déjà, et m'avait de suite averti par dépêche télégraphique. Mais la fatalité voulut que je fusse absent pour le service de ma profession, et cet empêchement me laissera des regrets éternels

Lorsque M. Lonchampt revint il était quatre heures : Auguste Comte se trouvait plongé dans un abattement dont

Mi VIE D'AUGUSTE COMTE.

il ne sortait, par intervalle, que pour jeter un regard éperdu sur le bouquet de fleurs artificielles, ouvrage et présent de Glotilde de Vaux, qui se trouvait placé en face de son lit. Ce signe de vie fut le dernier! Privées de leur excitant normal, toutes les fonctions de ce grand organisme allaient s'éteindre une à une, lentement, paisiblement; les plus élevées d'abord, les sens, le mouvement, la pensée, l'affection ; puis les plus élémentaires, celles qui servent de base indispensable à nos meilleurs attributs.

Quand j'arrivai près de l'auguste malade il venait de tomber dans un assoupissement profond. Son regard était fixe, sa physionomie calme et imposante; le sourire de la résignation et de la paix intérieure animait encore son visage, mais il s'y mêlait une navrante expression de regret! L'immobilité de la mort s'était emparée de lui. La respiration, très-irrégulière , était à peine sensible; le pouls, intermittent et misérable, annonçait la fin de la lutte. Les enfants adoptifs d'Auguste Comte, assistés de M. Lonchampt, veillaient en silence à son chevet ; ils attendaient son réveil! Je dus briser cette illusion dernière et déchirer ces cœurs si profondément attachés au meilleur et au plus grand des hommes, en annonçant que ce calme trompeur n'était qu'une irrévocable agonie , le prélude inexorable de la mort. Parole cruelle et dont ceux-là seuls qui ont perdu les êtres les plus chers à leur affection pourront comprendre tout l'effet. Nous confondions notre douleur, nos larmes et nos sanglots sur les restes de ce père bien-aimé, quand les cris déchirants de la malheureuse Sophie annoncèrent que le fondateur de la religion de l'Humanité venait de rendre le dernier soupir! (Samedi, 5 septembre 1857, six heures et demie du soir.)

La nuit se passa dans les pleurs et les plus tristes émotions, à veiller près du lit funèbre, à prendre les mesures que nécessitait le fatal événement. Les 6 et 7 septembre furent employés en préparatifs funéraires, sous la direction

de M. Lonchainpt et de la manière la plus conforme aux recommandations de l'illustre défunt. Son corps, laissé jusque-là sur son lit de mort dans l'attitude suprême, fut respectueusement préservé de toute investigation anatomique comme de toute opération d'embaumement, et ne fut enveloppé du linceul et renfermé dans la bière que quand les progrès de la décomposition physique eurent fourni la preuve absolue de la mort. Ceux des disciples d'Auguste Comte qui étaient venus se joindre à ses enfants adoptifs, pour veiller près de lui, accomplirent avec eux ce pieux devoir.

D'après le souhait qu'il avait formulé, pour le cas où il ne pourrait obtenir la communauté de sépulture qu'il regardait comme sa meilleure récompense, le fondateur du positivisme fut placé dans son cercueil la main droite sur son cœur et tenant embrassé le médaillon que Clotilde de Vaux lui avait offert, garni de ses cheveux, en l'appelant le don du cœur. A défaut du cercueil conjugal, un simple cénotaphe portant l'inscription suivante : Clotilde de Vaux, éternelle compagne d'Auguste Comte, née le 3 avril 1815, à Paris, et décédée le 5 avril 1846 à Paris, fut placé dans la bière avec un autre emblème consacrant un vœu filial et un regret bien touchant, ainsi exprimés : A la digne mère d'Auguste Comte, Rosalie Boyer, née le 28 janvier 176!i, àJonquières (Hérault), et dècèdée le 3 mars 1837, à Montpellier.

Les funérailles eurent lieu le 8 septembre : elles furent ce qu'elles devaient être, simples, touchantes, respectueuses. Vu l'éloignement de la plupart des positivistes (quelques-uns étaient accourus de bien loin cependant!), le cortège était peu nombreux. Des voisins et quelques invités s'étaient joints aux disciples proprement dits et marchaient dans l'ordre suivant : les cordons du char funèbre étaient tenus par MM. Fabien Magnin, Auguste Hadery, Martin Thomas et Robinet; les exécuteurs testamentaires suivaient,

346 vie d'auguste comte.

puis les membres de la Société positiviste, enfin les assistants étrangers. Quelques dames accompagnaient, dans les voitures de deuil, la fille adoptive d'Auguste Comte, et partageaient sa douleur.

Le convoi se rendit au cimetière du Père-Lachaise, choisi par notre maître comme lieu de sépulture ; et, suivant son vœu, en passant dans la rue Saint-Antoine, il s'arrêta quelques instants devant l'église Saint-Paul pour consacrer un pieux souvenir. Au champ du repos, le corps fut déposé dans un caveau provisoire, où il devait attendre qu'une tombe définitive fût prête à le recevoir. Au milieu de l'émotion générale, quelques paroles de regrets et de glorification furent prononcées (1), et les disciples du fondateur de la religion universelle se séparèrent après avoir déposé sur sa tombe et sur celle de son éternelle compagne l'hommage funèbre de leur vénération.

Avant de quitter entièrement notre principal sujet pour passer au récit clés événements qui suivirent cette mort funeste, nous devons nous recueillir un instant encore, et jeter un dernier regard sur la vie qui l'a précédée, afin d'en retenir une impression plus forte.

Lorsque surgit Auguste Comte (1820) , l'anarchie et la rétrogradation étaient également discréditées : le régime sanglant de Robespierre avait trop prouvé l'impuissance organique de la métaphysique révolutionnaire ; et la domination militaire vainement tentée par Bonaparte n'avait

1) Voir aux Pièces justificatives, n° 19.

vie d'auguste comte. 327

pas moins démontré l'impossibilité de toute rétrogradation systématique. Gomme après la crise qui termina le xvine siècle, et plus encore qu'à cette époque, la société exigeait une réorganisation instituée en dehors des anciens principes évidemment épuisés.

La reconstruction de l'ordre spirituel était donc aussi urgente qu'indispensable, et il fallait dès ce moment un esprit capable de l'accomplir; car l'Humanité prépare le progrès, elle en élabore tous les éléments, mais la coordination finale dont il résulte à un moment donné, ne peut jamais être effectuée que par un organe déterminé. Ici, l'entreprise était bien difficile, puisqu'il s'agissait, en s' appuyant sur tout le travail des générations antérieures, de changer les bases cle la mentalité humaine. Un génie de premier ordre, tel qu'en possédèrent Aristote et Descartes, était donc avant tout nécessaire ; mais cette rare et précieuse condition ne suffisait pas encore. Il fallait que le sentiment social assistant puissamment un tel esprit, le poussât vers les spéculations générales. Or, parmi les plus grandes intelligences cle cette époque, aucune ne suivait cette voie : Condorcet n'était plus ! de Maistre donnait à sa recherche un caractère rétrograde tout à fait incompatible, et manquait de préparation scientifique; Gall, Broussais, de Blainville, s'occupaient de questions essentielles, mais spéciales. Seul, Auguste Comte, à la fois savant et philosophe, ardemment républicain, aspirait à la régénération sociale. Rappeler l'urgence et la difficulté d'une telle œuvre, la manière dont elle fut conduite et achevée, c'est dire combien un tel homme fut indispensable et précieux, combien il était nécessaire au progrès et au salut cle l'Humanité (1); car l'avènement d'un pareil organe était possible,

(1) Nous avons emprunté les considérations ci-dessus et les suivantes au cours de M. Laffitte sur l'histoire générale de l'Humanité.

d'après les antécédents intellectuels et politiques, surtout d'après les résultats du xvme siècle ; mais on conçoit aisément qu'il aurait pu tarder et même ne jamais avoir lieu. Dès lors, la société occidentale demeurait condamnée à languir longtemps encore dans des oscillations indéfinies entre la métaphysique et la théologie, entre l'anarchie et la rétrogradation, voire même à se dissoudre sous l'action du ferment révolutionnaire, malgré toute compression matérielle. C'est d'après de telles considérations qu'il faut mesurer l'influence et la valeur des grands hommes.

Malgré son admirable unité, la vie du fondateur du positivisme peut se partager en trois phases distinctes : dans la première, qui a surtout un caractère social, il conçoit et proclame la nécessité de la restauration spirituelle ; dans la seconde, principalement philosophique, il construit les bases systématiques de cette nouvelle autorité; dans la troisième, essentiellement religieuse, il institue le culte correspondant au dogme préalablement élaboré.

Comme nous l'avons expliqué précédemment, avant d'ouvrir la première phase de sa vie publique, Auguste Comte s'était préparé spontanément par le culte de la révolution et par l'étude approfondie du système scientifique. Il réunissait donc les deux conditions indispensables à une telle mission, l'aspiration sociale et l'esprit positif; il joignait l'ardeur rénovatrice au véritable génie philosophique.

Dès 1822 il fournit la solution du problème admirablement mais vainement abordé par Gondorcet, en découvrant les lois sociologiques; dès 1825 et 1826 il donnait à cette découverte un grand but social, en la prenant pour base d'une nouvelle autorité spirituelle, destinée à rétablir l'ordre mental et moral dans tout l'Occident européen et par suite à réorganiser les institutions politiques et sociales. Les principes de la régénération moderne étaient posés, il fallait passer à l'œuvre et commencer l'application. C'est alors

que le jeune rénovateur s'aperçut que le dogme de la foi nouvelle n'était ni complet ni coordonné , et qu'il fallait avant tout effectuer cette immense systématisation. Laissant donc pour un temps son entreprise sociale, il consacra patiemment à cette élaboration fondamentale seize années de son existence, et produisit le système de philosophie positive, dogme éternel de la religion finale, où tout le savoir humain se trouve condensé en vue de la sociologie. Phénomène incomparable, inouï, et qui témoigne autant de sa grandeur morale que de sa force intellectuelle.

C'est alors seulement qu'il put reprendre « le hardi projet de sa jeunesse » : fonder la religion universelle et instituer un nouveau sacerdoce. Mentalement, il avait tous les éléments nécessaires; moralement, l'aspiration et l'énergie ne lui faisaient pas défaut. Cependant il est à craindre que, sans le développement d'une affection à la fois profonde et pure dont il avait été jusqu'alors privé, il n'ait pu consommer cette tâche décisive ; car, pour instituer ce dernier terme, il fallait systématiser le sentiment, restaurer la culture du cœur, et pour cela il était indispensable d'avoir aimé profondément, d'avoir éprouvé le bienfait des affections tendres, l'action intime des sentiments les plus purs et les plus délicats. On sait comment Auguste Comte obtint ce bonheur ; il ne pensa plus dès lors que sous la bienfaisan te inspiration de la femme, et produisit son œuvre principale, le Traité de sociologie instituant la religion de l'Humanité. Mais il n'y a pas de religion sans sacerdoce : foncier une religion c'est fonder un sacerdoce, qui a pour but d'en conserver les principes, de les enseigner à tous, et de régler la conduite humaine d'après une croyance commune. Auguste Comte commença le nouveau sacerdoce par lui-même ; il donna, comme nous l'avons vu en toute occasion pendant sa seconde vie, l'exemple d'une existence vraiment régénérée, et agit, par l'enseignement de sa doctrine, sur quelques hommes assez préparés par l'esprit et par le cœur

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pour en recevoir le bienfait. Il renonça à toute possession et bénéfice matériels, à toute fonction temporelle (1), prêcha, conseilla, consacra, en un mot remplit les fonctions spirituelles comme s'il eût vécu dans le régime normal. Et non-seulement il fonda le sacerdoce par lui-même, mais encore il en institua, pour ses successeurs, les conditions essentielles, personnelles, intellectuelles et morales. Dès lors il n'était plus simplement philosophe, mais prêtre dans toute la rigueur du mot, fondateur et premier pontife de la religion finale.

A ce moment d'organisation et de rayonnement spirituels, et quand il s'apprêtait à fournir la foi positive de son plus précieux complément, Auguste Comte mourut. Sa perte est irréparable, car, outre son action directe, elle priva l'Humanité du Traité de morale qu'il allait élaborer, c'està-dire de la construction la plus essentielle qu'il ait pu produire, après l'institution de la religion elle-même.

Toutefois la mort n'a pu détruire ni arrêter son œuvre, et la continuité du mouvement régénérateur s'est maintenue. Nous dirons plus loin comment elle fut assurée ; nous devons actuellement insister seulement sur les attributs puissants et les vertus fondamentales qui permirent à cet homme incomparable de concevoir, d'entreprendre et de consommer sa mission.

Il reste trop de preuves de sa grandeur intellectuelle, des monuments trop imposants de son génie, pour qu'il soit besoin d'attirer l'attention publique sur ce côté nécessairement saillant de sa nature. Laissant donc aux esprits com-

(1) Le renoncement temporel d'Auguste Comte fut proclamé par lui le 27 févrer 1848, en son nom et celui de tous les véritables aspirants au sacerdoce de l'Humanité, dans sa prédication philosophique hebdomadaire, à la mairie du IIIe arrondissement.

Voir la préface du Discours sur l'ensemble du positivisme, qui contient également le récit de la civique démarche qu'il accomplit, dans la même séance, envers M. Arago.

pétents le soin de mesurer eux-mêmes à quel degré de puissance il porta chacune des facultés élémentaires de l'intelligence, quelles furent sa force d'assimilation, sa vigueur créatrice, inductive ou déductive, et surtout sa puissance d'abstraction, j'insisterai plutôt sur les qualités moins connues de son cœur et de son caractère. Toutefois, pour ceux qui ne liront jamais Auguste Comte, je dois ébaucher les principaux traits de sa nature mentale.

Outre ses connaissances concrètes, c'est-à-dire des notions très-étendues sur les arts techniques et libéraux, sur les faits de l'histoire naturelle proprement dite, sur les théories théologiques et métaphysiques ; outre sa profonde instruction historique et une culture esthétique extrêmement riche, Auguste Comte possédait à fond toutes les sciences abstraites : mathématiques, astronomie, physique, chimie et biologie. Il avait donc une capacité encyclopédique, une universalité d'instruction encore plus étendue que celles de Diderot et de Condorcet; et, suivant l'expression d'un praticien judicieux, a aucune science n'eut pour lui de secrets. » C'est sur ce fonds précieux, embrassant tout le savoir humain, surtout abstrait, qu'il exerça sa méditation , de manière à en dégager les lois de la sociologie et l'immense systématisation scientifique qui constitue la philosophie positive. Comme savant, Auguste Comte a donc créé la science sociale, la plus élevée et la plus difficile de toutes les sciences; comme philosophe, il a fondé la philosophie des sciences, accompli la systématisation positive des idées humaines et institué le système de logique qui lui correspond; enfin, comme fondateur religieux, on lui doit la théorie positive de la nature humaine, la systématisation des sentiments et l'institution de la religion démontrable, à laquelle il devait encore donner pour couronnement le traité de morale positive, dont il ne put que poser les bases essentielles.

Voilà pour l'intelligence proprement dite; quant à l'ex-

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pression elle fut ce qu'elle devait être. Auguste Comte écrivit la philosophie et la politique comme on doit écrire toute science, comme écrivaient Clairault, Leibnitz et Bossuet. Ils se méprennent donc étrangement, ceux qui imputent au style de ce philosophe la difficulté qu'ils éprouvent à le comprendre. En présence de conceptions aussi fortes, c'est leur intelligence et leur instruction qui font défaut, mais non pas la parole du maître. Qu'ils se rappellent, avant de critiquer un style aussi substantiel, qu'à vingt-quatre ans Auguste Comte découvrait les lois de la sociologie; qu'alors il écrivait des opuscules dont un seul suffirait pour immortaliser un penseur; qu'à vingt-huit ans, et dans le feu d'une méditation non interrompue de quatre-vingts heures, il arrêtait le plan de la philosophie positive ; que cette œuvre fondamentale fut écrite pendant les loisirs insuffisants que lui laissaient des occupations professionnelles très-absorbantes , et que troublaient encore des déchirements intérieurs ; qu'enfin, l'auteur de la Philosophie et de la Politique positives livra toujours ses manuscrits à l'impression sans les transcrire, sans même y faire de corrections notables. A contempler tant de puissance intellectuelle, on pourrait croire que l'esprit fut ce qu'Auguste Comte eut de plus grand. Cependant, si l'on se rappelle combien ce noble instrumenta besoin, pour s'exercer à un aussi haut degré, d'être inspiré, sollicité, soutenu par le sentiment, on concevra facilement que, chez un tel homme, le cœur dut encore surpasser l'intelligence. Ceux même qui n'ont point connu le fondateur du positivisme peuvent s'assurer de la tendresse de sa nature par le profond altruisme qui respire dans tous ses écrits, et d'après le principe même de sa doctrine : la subordination de l'esprit au cœur, et de la personnalité à la sociabilité. Son âme est empreinte dans les pages immortelles qu'il a laissées, et partout on y retrouve les élans de l'amour le plus élevé. La vénération, qui relie au passé, l'attachement et la bonté, qui rattachent au pré-

sent comme à l'avenir, étaient les sentiments prépondérants de cette nature exceptionnellement aimante, chez qui la suprême qualité du cœur, Y humanité, s'étendait, suivant le privilège des âmes nobles, à tout ce qui est faible, opprimé, souffrant. Cette excellence morale était, du reste, la condition indispensable de la conception d'une rénovation dans laquelle la première obligation de la politique est de se soumettre sans cesse à une morale résumée par la devise vivre pour autrui, et dont la maxime la plus générale prescrit le dévouement des forts aux faibles. Aussi l'amour est-il le principe de la religion positive ; et le sacerdoce qui l'enseigne doit surtout diriger la force morale destinée à épurer et adoucir la puissance matérielle chargée de guider, dans l'intérêt de tous, l'exploitation collective du monde extérieur. Il est donc impossible de ne point reconnaître l'immense charité qui a suscité tant de vues bienfaisantes, la profonde sociabilité qui a fait concevoir et organiser le concours permanent de toutes les forces sociales (actuellement encore si opposées), afin d'assurer la constante élévation de l'homme, la plus complète amélioration de sa situation comme de sa nature : et l'on ne peut s'empêcher de vénérer cette force de cœur qui donne pour but essentiel à la plus haute systématisation mentale d'assurer la délivrance et la rédemption des classes déshéritées, lincorporation sociale de ces immenses et généreuses phalanges de travailleurs, courbés depuis tant de siècles sous le poids de fatalités écrasantes, et qui vont enfin s'élever à une existence véritablement humaine . en recevant l'investiture civique de la religion démontrée.

La sociabilité d'Auguste Comte ne fut pas moindre dans la vie privée : son abord était des plus faciles, son commerce plein de bienveillance et d'aménité. Il appliquait à la pratique des hommes une maxime tout opposée à celle de l'égoïsme bien entendu, et faisait toujours sur ceux qui l'approchaient la meilleure hypothèse compatible avec l'en-

semble des renseignements qu'il obtenait par la fréquentation. Jamais même il ne se départait de ce premier jugement qu'à la dernière extrémité, quand des preuves contraires et certaines le forçaient à le modifier. On comprend à quelles déceptions dut l'exposer cette confiance systématique, à une époque où le dérèglement de l'esprit et la révolte de la personnalité suppriment tous les scrupules et tous les devoirs. Auguste Comte fut donc bien souvent éprouvé dans ses relations intimes, indignement circonvenu, grossièrement trompé, lâchement trahi par ceux-là même qu'il avait le plus libéralement acceptés. Et l'on peut dire qu'aucun de ses ennemis publics ne se porta jamais à des excès comparables à ceux dont se rendirent coupables les hommes qui, sous ce rapport, lui devaient le plus. Mais cette ingratitude note rien à la magnanimité de sa conduite ; et les inconvénients pratiques résultés de son excessive bienveillance ne sauraient équivaloir, en aucun cas, aux avantages moraux de son inaltérable disposition à aimer, à estimer, à secourir, à jeter sans cesse, sur les faiblesses et les infirmités humaines, le voile généreux de la pitié. 11 était si charitable et si bon que le malheur avait souvent recours à lui; et plus d'une fois, malgré sa pénurie, il lui arriva de partager avec l'indigent ses dernières ressources. Dès sa première jeunesse il avait spontanément offert de se désister de toute prétention à l'assistance et même à l'héritage paternels, afin de faciliter l'établissement de sa sœur.

Mais des âmes sincères approchèrent aussi du fondateur de la religion démontrée. Privé de ses véritables amis depuis la mort du vieux citoyen Bonnin et de sa digne fille, il eut, en compensation, des rapports vraiment intimes avec quelques disciples dévoués. A ces hommes aimants et respectueux il prodiguait, nous l'avons déjà dit, dans une noble familiarité, toutes les grâces de son affection, tous les charmes de sa bienveillance : prolétaires, bourgeois, aristocrates.

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tous étaient accueillis avec une égale bonté, traités avec autant de délicatesse et de sympathie. Les femmes surtout, quelle que fût leur condition, étaient pour Auguste Comte l'objet d'égards et de respects que la grossièreté contemporaine a presque bannis de nos mœurs. Son culte pour madame de Vaux en offre le témoignage le plus parfait , et l'institution de sa famille adoptive en fournit une preuve tout aussi décisive.

Quant au caractère, il suffit d'avoir sur l'œuvre d'Auguste Comte une idée très-sommaire pour comprendre quelle dut être son énergie. Ce n'était point assez de sentir et de concevoir le principe de la régénération moderne , il fallait consacrer toute une vie de travail et d'efforts à le dégager des obscurités qui l'enveloppaient, à l'appuyer sur tout ce qui devait lui donner de la force et le mettre en lumière, à le propager et le faire accepter des contemporains. Pour arriver à ce grand résultat, pour s'affranchir des entraves de la tradition et des influences de l'entourage, pour s'abstraire du présent, pour remonter assez haut dans le passé et descendre assez profondément dans l'avenir : que de labeurs, que de persévérance, quelle force de volonté! On ne peut douter qu'Auguste Comte, avec sa haute intelligence et sa forte science, n'eût pu faire, comme et mieux que tant d'autres, sa fortune et son chemin scientifiques. Mais il eût fallu pour cela renoncer à la grande mission qui l'appelait, dont il eut dès l'abord le sentiment secret, et plus tard l'entière conscience. 11 repoussa donc les suggestions les plus légitimes de l'intérêt personnel et les séductions d'un succès immédiat. La certitude des tribulations qui l'attendaient dans la carrière sociale ne l'arrêta pas un instant, et avant que d'y entrer il accepta résolument la lutte ; il épousa la pauvreté, le malheur et l'abandon , sans que rien pût l'ébranler : ni les menaces, ni les actes, ni l'oppression, ni la ruine!

Les sympathies d'une jeune femme également obscure et

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distinguée, le dévouement filial d'une pauvre famille prolétaire, le protectorat dévoué de quelques disciples, furent son unique récompense actuelle , et lui permirent seuls d'achever ses derniers travaux dans le recueillement et la paix.

Ce n'est pas, du reste, dans l'accomplissement de son œuvre seule qu'il déploya cette indomptable énergie, condition essentielle de toute action importante. Comme nous l'avons indiqué précédemment, la vie privée d'Auguste Comte, autant que sa vie publique, fut une lutte dans laquelle il ne faiblit jamais. Et c'est à cette force de caractère que tant de faux appréciateurs de la nature humaine, d'ailleurs souvent intéressés eux-mêmes à porter un tel jugement, imputèrent la prétendue sécheresse et la dureté de son cœur, sans jamais tenir compte des nécessités de sa mission, ni de leur propre indignité. Quand Auguste Comte avait définitivement reconnu qu'une action, une démarche, une pensée, étaient mauvaises ou fausses, il le faisait sentir avec une inflexible fermeté : rien ne lui coûtait alors pour rectifier, pour faire prévaloir le bien et le vrai. C'est cette disposition qui, malgré l'affabilité et la longanimité habituelles de sa nature sympathique, lui suscita, dans le monde et parmi ceux qui le recherchaient dans des vues diverses, tant d'ennemis et de détracteurs. C'est elle qui le fit tant de fois présenter comme insociable et oppressif, par ceux qu'il avait dû reprendre. Chacun ne reconnaissant guère aujourd'hui, surtout envers la vie privée, que sa propre autorité, on comprend que la courageuse action du fondateur du positivisme , toujours préoccupé de régénération morale, dut plus d'une fois blesser à vif cet orgueil intraitable, cette vanité envieuse et vindicative, qui forment le caractère prédominant de la personnalité moderne. De là ces haines implacables, avouées ou secrètes, impudentes ou hypocrites, mais toujours destructrices, qui le poursuivirent jusqu'à la mort , qui le frappèrent au sein du tom=

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beau, et qui, après avoir abrégé son amère existence, cherchent à souiller au moins une mémoire qu'elles ne peuvent anéantir!

Ajoutons enfin, qu'à la splendeur du génie, à la chaleur du sentiment et à la force du caractère, Auguste Comte joignit la combinaison suprême de tous ces nobles attributs, la moralité. Ce résultat éminent est, en effet, trèsdifférent de la sociabilité elle-même, avec laquelle on le confond habituellement. Car la sociabilité consiste dans l'existence et l'exercice spontanés des sentiments altruistes, tandis que la moralité comprend, outre cette base affective, un autre élément essentiel, l'intervention mentale, qui reconnaît et fait comprendre que les bons sentiments doivent toujours subordonner leur essor à la règle commune, aux principes de conduite admis, de manière à faire regarder comme une chose sacrée, l'obligation morale, le devoir. Enfin, un certain degré d'énergie est encore nécessaire pour que cette combinaison puisse s'établir et surtout se manifester. Des individus très-richement doués de sociabilité, peuvent donc manquer de moralité; et réciproquement, des hommes moins favorisés sous le rapport du cœur, peuvent porter la moralité à un très-haut point. Auguste Comte possédait au degré le plus éminent cette qualité propre de l'homme de bien , la religion du devoir.

Aucun philosophe ne fut plus sincère, et il est le premier, le seul peut-être, qui n'ait fait, dans ses écrits ou dans sa conduite, aucune concession à ses intérêts, au détriment de ses convictions. Sans doute, la liberté des temps est ici différente, mais elle n'explique pas seule cette constante véracité; et la courageuse franchise de ses écrits a pour nous sa principale source dans cette moralité profonde qui l'empêcha toujours de rien dissimuler. C'est ainsi qu'aucun organe spirituel n'osa parler avec tant de fermeté, soit au nom de l'ordre, soit au nom du progrès, et toujours en vue

de leur conciliation finale. Ni de Maistre , ni Condorcet, n'eurent à cet égard plus d'ardeur ou d'opiniâtreté, comme le prouve la civique persévérance qu'il mit à flétrir, sous tous les régimes politiques, la déviation révolutionnaire, l'orgie militaire et la mystification parlementaire qui nous ont tant éloignés du but social entrevu par nos derniers prédécesseurs.

Le langage austère qu'il parla toujours au peuple, tout en travaillant ardemment pour son bonheur et son émancipation, en fournit une autre preuve : jamais il ne flatta ses passions ni ses entraînements; jamais il ne fit appel à des sentiments de violence et de convoitise pour assurer le succès de sa parole. Et s'il posa d'une manière inéludable les conditions de la rédemption prolétaire, ce fut toujours en rappelant les obligations morales et les devoirs sociaux qu'elle impose.

Dans une circonstance anxieuse et solennelle, au milieu des civiques alarmes et de la douloureuse perplexité suscitées par un de nos plus graves déchirements sociaux, l'ange modeste qui exerçait, comme fille, au foyer d'Auguste Comte, la salutaire protection de la femme, laissa échapper cette sentence mémorable : « Les philosophes doivent braver les êpées sans en porter. » Tous ceux qui connaissent assez les ouvrages du fondateur du positivisme et qui ont assisté à ses courageuses prédications, sentiront combien cette noble formule résume admirablement l'intrépidité de son action publique, politique ou religieuse.

Ce profond sentiment du devoir ne domina pas moins la \ie privée d'Auguste Comte. S'il commit une faute grave au début de sa jeunesse et quand il n'avait pas encore reconstruit les bases systématiques de la morale humaine, il employa toute sa vie à la subir, à la réparer. Pendant dixsept années, il souffrit avec longanimité les tourments résultés de cet entraînement juvénile ; et quand une sépara-

tion qu'il n'avait aucunement provoquée, vint lui rendre sa liberté morale, il se reconnut encore matériellement responsable, et consacra cette obligation au delà de la mort elle-même. Le reste de son existence offre un semblable caractère d'intégrité. Dans le temps même de sa plus haute élaboration philosophique, il accomplissait avec une probité scrupuleuse les pénibles devoirs de sa fonction spéciale, et apportait dans les moindres actes de la vie privée, la rigueur et l'honnêteté les plus irréprochables (1).

C'est par cette croissante pratique de la vertu, par cette recherche continue du bien, par cette incessante préoccupation du perfectionnement moral, qu'Auguste Comte se dégagea progressivement des infirmités inhérentes à l'homme, qu'il dépouilla graduellement les faiblesses et les vices du siècle, pour s'élever enfin, dans les derniers temps d'une existence toujours vouée au travail et constamment éprouvée par le malheur, au plus sublime état que comporte le progrès humain, la sainteté! Terme auguste et qui peut seul caractériser dignement une action aussi élevée, aussi rapprochée de l'idéal moral. A ce caractère suprême, on doit reconnaître dans le fondateur du positivisme un élu de l'Humanité, et considérer son existence comme la plus grande et la plus complète qu'elle ait encore pu produire, puisqu'au génie d'Aristote il joignit la sociabilité de saint Paul et l'énergie de Junius Brutus, et qu'il confondit dans une seule âme : la sagesse antique, la tendresse chevaleresque et la pureté catholique, la raison et le sentiment modernes.

(1] Voir aux Pièces justificatives, n° 21, Souvenirs personnels d'Auguste Comte.

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