PREMIÈRE PARTIE
L'amour pour princi Et l'ordre pour base Le progrès pour but
Tous les travaux d'Auguste Comte eurent le même but, celui de relever l'autorité spirituelle déchue en Occident depuis la fin du moyen âge, en la rétablissant sur des principes compatibles avec les exigences de l'esprit moderne. Les motifs théologiques de la conduite humaine étant épuisés, il sentit profondément, dès l'abord, et de plus en plus, la nécessité de leur substituer des motifs humains, et d'établir enfin la morale et la politique sur des bases rationnelles inébranlables.
Cette grande pensée domina tellement ses efforts, qu'il
(1) Outre la donnée dogmatique et souvent même la forme du langage toujours empruntées aux ouvrages du fondateur du positivisme, surtout à son opuscule principal, le Catéchisme, j'ai beaucoup pris encore, pour cette partie de mon travail, au cours particulier de Philosophie première professé par le directeur actuel, M. Pierre Laffitte.
OTXYRF. i> AUGUSTE COMTE.
ne perdit jamais de vue le but social auquel il aspirait, pendant la longue et difficile élaboration qu'il dut accomplir, pour s'assimiler les matériaux de cette immense reconstruction, pour les féconder et les coordonner. C'est ainsi que, par uu labeur incessant, par une méditation non interrompue, et sous l'influence d'un altruisme croissant. il put s'élever de la simple science, par la plus noble philosophie , à la sublimité de la religion ! C'est ainsi qu'après avoir étudié le monde afin de connaître l'Humanité, et celle-ci pour mieux pénétrer le mystère de l'homme, il put, en embrassant la réalité sous tous ses aspects, instituer une synthèse universelle, qui toujours inspirée par l'amour et subordonnée à la connaissance de Tordre, aboutit partout au progrès. C'est ainsi, enfin, que le positivisme est une religion , la science ou la philosophie n'y concourant que comme moyen de discipline et de ralliement.
Mais la religion , qui jusqu'à ce jour nous est apparue sous le voile impénétrable du mystère, comme l'auguste fille des dieux, peut-elle s'être ainsi transformée sous nos yeux, par la seule puissance du génie de l'homme? Question redoutable, que suscite le caractère sacré de la systématisatisation positive, et à laquelle nous devons avant tout satisfaire.
Qu'est-ce que la religion ?
En étudiant les différents systèmes de ce genre dans ce qu'ils offrent d'essentiel et de radical, on voit que tous ont un même but, l'unité humaine. Pour l'instituer et la maintenir, tous s'efforcent de développer dans les esprits et les cœurs une croyance et une affection communes, en faisant surgir de l'étude du monde la notion d'une puissance prépondérante, que nous devons aimer, connaître et servir, d'où résulte, dans la vie publique comme dans la vie privée, la convergence et l'harmonie de tous les attributs de notre nature (sentiments, pensées et actes), qui constituent la condition nécessaire de l'unité.
Mais si le but religieux fut partout identique, il n'en fut pas de même du moyen général employé pour l'atteindre; et la foi, qui toujours reposa sur l'explication de l'ordre universel, varia nécessairement suivant les temps et les lieux. On ne comprend pas, de nos jours, le grand spectacle du monde et de l'homme, comme on l'entendait au moyen âge ou dans l'antiquité; et, sous ce rapport, les différents dogmes nous offrent des divergences aussi nombreuses que profondes. Mais ces variations se trouvant réglées par des lois actuellement connues, et marchant dans un ordre réel vers un terme nécessaire, on ne saurait les considérer comme étant définitivement contradictoires. La contemplation rationnelle d'une telle évolution permet, au contraire, d'affirmer qu'il n'y a jamais eu qu'une religion, laquelle a passé, sous des formes diverses, par des âges successifs , pour atteindre sa constitution finale : « D'abord spontanée, puis inspirée, et ensuite révélée, la religion devient enfin démontrée (1) . » Voilà donc comment la synthèse positive est en même temps religieuse : c'est qu'elle représente le dernier terme de l'évolution commencée par le fétichisme, systématisée par la théocratie, continuée par le monothéisme, et consommée par le positivisme. Impliquant mieux l'ordre universel par le système des lois naturelles que par celui des volontés surnaturelles, elle en dégage la notion d'un Etre -suprême, l'Humanité, qui explique et résume le monde, qui assure l'harmonie individuelle et collective, et qui remplace partout l'ancienne souveraineté : Exlimtis Diis, Deoque,successit Humanitas!
Cette exposition sommaire, qui nous permet de définir la religion, un système d'explication universelle, réglant l'amour et la foi, le sentiment et la pensée, pour diriger la
{i) Auguste ComUu Politique positive, t. II, c. ], page 7, théorie générale de la religion, ou théorie positive de Tuniié humaine.
conduite et obtenir l'unité, nous montre en même temps que l'on ne doit plus l'identifier avec la théologie, puisque dans son état définitif et permanent, elle cesse d'être fictive pour devenir positive. Et, grâce à cette distinction fondamentale, qui sépare à jamais la religion proprement dite des procédés intellectuels (c'est-à-dire des dogmes) qu'elle dut employer suivant les temps et les lieux, pour obtenir le ralliement humain, nous pouvons exposer les caractères propres à son état final, sans paraître impie ni utopique aux lecteurs non préparés.
Le mot religion, d'après son étymologie, n'offre aucune solidarité nécessaire avec les divers systèmes de croyances successivement ou simultanément institués pour atteindre le but qu'il désigne. « En lui-même, il indique l'état de complète unité qui distingue notre existence, à la fois personnelle et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que physiques, convergent habituellement vers une destination commune. Ainsi, ce terme équivaudrait au mot synthèse, si celui-ci n'était point, non d'après sa propre structure, mais suivant un usage presque universel, limité maintenant au seul domaine de l'esprit, tandis que l'autre comprend l'ensemble des attributs humains. La religion consiste donc à régler chaque nature individuelle et à rallier toutes les individualités; ce qui constitue seulement deux cas distincts d'un problème unique (1).» Et comme cette complète harmonie ne peut jamais être entièrement obtenue par l'individu ou par la société, vu la complication de semblables existences, cette définition caractérise surtout le type immuable de perfectionnement vers lequel tend de plus en plus l'ensemble de notre espèce.
Quand on considère l'immense difficulté d'un tel problème, quand on réfléchit à la presque impossibilité de
(1) Auguste Comte, Catéchisme posidiiste, page 2.
maintenir une telle unité en présence de conditions, de besoins et d'impulsions qui tendent sans cesse à la détruire, on sent profondément l'importance et la grandeur de la tâche religieuse. Et c'est le prix qu'on attacha toujours à cet état d'harmonie qui concentra l'attention sur la manière de l'instituer, au point de faire prendre le moyen pour le but, et de transporter le nom de religion à tout système d'opinions mis en usage pour obtenir cette précieuse unité. C'est ainsi que chaque croyance fut entraînée à s'attribuer exclusivement cette qualification générale, et que la multiplicité comme la rivalité des diverses fois purent longtemps empêcher de reconnaître la complète identité du but auquel chacune d'elles aspirait. « Mais quelque inconciliables que semblent d'abord ces nombreuses croyances, le positivisme les combine essentiellement, en rapportant chacune à sa destination temporaire et locale. Il n'existe, au fond, qu'une seule religion, à la fois universelle et définitive, vers laquelle tendirent de plus en plus les synthèses partielles et provisoires, autant que le comportaient les situations correspondantes. À ces divers efforts empiriques, succède maintenant le développement systématique de l'unité humaine, dont la constitution directe et complète est enfin devenue possible d'après l'ensemble de nos préparations spontanées. C'est ainsi que le positivisme dissipe naturellement l'antagonisme mutuel des différentes religions antérieures, en formant son propre domaine du fonds commun auquel toutes se rapportèrent instinctivement (1). »
Au reste, le mot religion représente exactement les attributions respectives du sentiment et de l'intelligence, envers toute synthèse de ce genre. Car, pour que l'unité existe, il faut un lien affectif qui combine, dans chaque individu, des impulsions morales multipliées et naturellement diver-
1) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, page 3.
8 U^CVRE D AUGUSTE COMTE.
gentes, et un lien intellectuel qui le rattache au monde extérieur, comme à la société, par la connaissance de l'ordre universel : double ralliement auquel participent nécessairement le cœur et l'esprit. L'état religieux estdonc caractérisé par une intime harmonie entre l'extérieur et l'intérieur, l'homme étant lié au dedans de lui-même par l' amour , et relié au dehors par la foi. Mais nos pensées et nos actes étant toujours dirigés par nos affections, l'unité suppose avant tout un sentiment auquel nos divers penchants puissent se subordonner. Sans la continuité d'une telle prépondérance, l'harmonie humaine deviendrait impossible, car le centre de nos impulsions morales serait sans cesse agité par d'intimes conflits. Eh bien ! le positivisme enseigne que cette suprême influence ne saurait appartenir qu'à l'amour (1), l'institution comme le maintien de l'état religieux ou synthétique dépendant finalement de la subordination permanente de l'égoïsme à l'altruisme, ou de la personnalité à la sociabilité. C'est à ce prix seulement que l'on peut obtenir l'harmonie intérieure qui permet à l'intelligence d'éclairer assez le sentiment pour lui laisser atteindre sa plus haute destination.
Mais comment obtenir la première condition religieuse, l'unité morale, puisque nos penchants personnels, plus nombreux et plus énergiques que nos sentiments sociaux, tendent sans cesse à la dispersion ? Ce perfectionnement intime
(i) Pour ne laisser aucune équivoque sur ce terme général, nous dirons que l'amour, ou Valtruisme , représente ici l'ensemble de nos instincts sympathiques, ou de nos sentiments sociaux : l'attachement, la vénération et la bonté; de même que le mot égoîsme désigne la totalité de nos penchants personne!», savoir l'instinct conservateur, l'instinct sexuel, l'instinct maternel ou éducateur, ceux de destruction, de construction, d'orgueil et de vanité. L'ensemble de ces impulsions affectives élémentaires constitue notre nature morale proprement dite, ou ce qu'on appelle vulgairement cœur; et rame elle-même, résulte de la combinaison de ces facultés affectives avec nos fonctions intellectuelles et actives de manière à comprendre à la fois le cœur, l'esprit et le caractère.
LA KELIGlOrs DE L HUMANITE.
constitue, en effet, la plus haute difficulté, comme le principal objet des efforts religieux. Cependant, si l'on considère que, vu leur intraitable concurrence vers une satisfaction respectivement exclusive, les instincts personnels sont radicalement impropres à constituer aucune harmonie intérieure, même chez un être isolé, puisqu'une telle unité exigerait non -seulement l'absence de toute impulsion sympathique, mais encore la prépondérance absolue d'un seul égoïsme; si l'on considère que l'altruisme peut régler toute existence, individuelle ou collective, sans exiger l'entier sacrifice des penchants contraires à sa nature, et qu'il consacre la juste satisfaction des instincts personnels, en tant qu'indispensables au développement matériel dont dépendent toujours nos attributs les plus élevés, on reconnaîtra facilement que la bienveillance, l'amour, peuvent seuls pacifier notre cœur, y éteindre la concurrence et l'orage, et y maintenir l'harmonie que nous avons représentée comme la condition indipensable de l'unité.
Mais quelque nécessaire que soit cette condition morale, elle resterait insuffisante si l'esprit ne nous faisait reconnaître au dehors une puissance supérieure, à laquelle nous devons toujours nous subordonner. Notre premier lien intérieur ayant été préalablement fondé par l'amour, la foi résultée d'une semblable notion peut, dès lors, nous relier à l'existence qui nous domine, nous y soumettre, et nous la faire aimer. Car l'état sympathique nous dispose à mieux subir la loi du dehors, dont la connaissance réagit à son tour sur le développement de l'altruisme. De sorte que les deux conditions générales de la religion tendent naturellement au même résultat, et qu'elles y concourent d'autant mieux que l'ordre extérieur devient, comme dans le positivisme, l'objet du sentiment intérieur.
La condition intellectuelle de la religion n'eut jamais qu'une même destination, celle de concevoir et d'expliquer l'ordre universel qui domine l'existence humaine, afin de
déterminer nos relations envers lui. La foi positive aborde donc aussi ce grand problème, et consiste dans l'explication réelle du monde et de l'homme. Écartant partout la recherche des causes, elle expose seulement les lois effectives des phénomènes, leurs relations constantes et naturelles de succession et de similitude ; de sorte que le dogme, dans l'état final de la religion, consiste dans l'existence démontrée d'un ordre immuable auquel sont soumis les événements de tous genres, physiques, intellectuels et moraux, d'après leur assujettissement constant et général à des rapports invariables ou lois. Et si l'explication religieuse put arbitrairement varier, tant qu'on la déduisit de causes surnaturelles, nécessairement imaginaires, il n'en est plus ainsi dès qu'elle reçoit pour base le système général des lois naturelles ; car l'inébranlable réalité de ce majestueux ensemble lui procure une force et une fixité qu'aucune autre foi n'atteignit jamais, et qui lui assurent autant la permanence que l'universalité.
Enfin, loin d'être oppressif envers l'activité humaine, le dogme positif lui devient favorable en lui apportant une règle salutaire et un noble but; car l'ordre universel n'est immuable que dans ses conditions fondamentales, toutes ses dispositions secondaires pouvant être modifiées par une sage intervention. Sous une pareille croyance, notre action conserve donc un champ immense, où elle peut s'exercer librement, d'après les lois qui la dominent et la régissent, sans jamais l'annuler. Elle peut même revêtir un caractère auguste si, s' élevant d'une étroite et grossière agitation au but religieux qui lui est assigné, elle veut consacrer ses efforts à l'amélioration commune. C'est en transformant ainsi la personnalité primitive des travaux humains en une noble coopération sociale, que la foi démontrée consacre une activité que la dernière synthèse provisoire regardait encore comme opposée à notre intime perfectionnement. Ici, la vie active devient la garantie de la moralité : et les be-
soins matériels, qui semblaient devoir nous séparer toujours, vont aussi tendre à nous unir, « car l'amour se développe mieux d'après des actes que par des vœux (1). »
La synthèse finale satisfait donc mieux qu'aucune autre aux conditions essentielles de la religion ; nous allons montrer qu'elle sait aussi procurer au cœur ces affections élevées, dont le développement fut toujours le plus auguste apanage de cette suprême institution.
Tant que le positivisme fut restreint à son'ébauche philosophique, il devait paraître incompatible avec toute culture affective, car son initiation mentale, d'abord réduite à l'étude de l' ordre matériel , ou même vital , ne pouvait que dévoiler des lois indispensables à notre activité, sans fournir aucun objet direct à notre amour. Mais il n'en est plus ainsi depuis que la connaissance de l'ordre humain est venue compléter l'investigation positive. Dès lors, la science ouvre un vaste champ à nos plus nobles affections, et se résume dans une conception générale aussi favorable à notre cœur qu'à notre foi. La sociologie condense en effet l'ensemble des conceptions positives dans la notion d'un être immense et éternel, l'Humanité, qui représente l'ordre universel, et de qui nous tenons toutes les conditions de notre existence, de notre développement et de notre félicité. Elle nous montre l'élite de notre espèce guidant ses masses immenses, depuis l'origine des premières associations humaines, pour élever progressivement l'homme de l'isolement et de la bestialité primitifs à l'état de perfectionnement qui doit caractériser un jour la sociabilité finale. Elle la représente comme le seul Être -suprême qu'il nous soit donné de concevoir avec plénitude, d'aimer avec justice et de servir avec efficacité. Autour de cette providence réelle, nos affections se concentrent donc aussi spontanément que nospenséeset que nos
(1) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, page 22.
actions, etsa seule idée inspire directement ia formule sacrée du positivisme : V amour pour principe, et l'ordre pour base; le progrès pour but ! Car la lutte séculaire de l'Humanité contre l'ensemble des fatalités auxquelles elle est soumise offre au cœur, aussi bien qu'à l'esprit, un meilleur spectacle que la toute-puissance arbitraire d'une divinité capricieuse : et si les êtres fictifs que dut employer provisoirement la religion pour systématiser nos idées purent inspirer de vives affections humaines , à plus forte raison pourronsnous vénérer et chérir une puissance plus accessible à nos sentiments et à nos pensées, d'après une identité de nature qui n'empêche point sa supériorité, et qui permet à notre activité de la mieux servir.
C'est ainsi que le positivisme, en remplaçant par une conception réelle l'ancienne explication du monde et de l'homme, en substituant irrévocablement l'Humanité à Dieu, consomme l'évolution religieuse commencée depuis quarante siècles, et réalise les plus nobles souhaits du moyen âge, et même de l'antiquité, envers l'établissement de l'unité humaine. Ainsi perfectionnée, la religion atteint son état définitif, où les trois grandes parties de notre existence, aimer, penser, agir, se trouvent aussi profondément combinées qu'elles peuvent l'être, et davantage qu'elles ne le furent jamais. La synthèse finale, pour délaisser absolument les procédés intellectuels du théologisme, n'en conserve donc pas moins le caractère religieux, et témoigne hautement que cette foi initiale ne constitue point essentiellement la religion, qu'elle n'en est que la forme préliminaire , le premier âge en quelque sorte , et que celle-ci, dans son état complet, dans sa maturité, doit devenir entièrement démontrable.
Mais ce serait peu que de comprendre la possibilité d'une telle transformation, il importe surtout d'en reconnaître l'urgence.
Pour montrer que la fonction générale du ralliement
LA RELIGION DE LHrMANJTK. 13
humain, la religion, ne saurait être supprimée dans l'organisme social, il suffirait, sans doute, de rappeler ici le désordre actuellement résulté du ralentissement de son action; il suffirait de retracer la divergence fatale des opinions contemporaines, l'altération des mœurs et l'abaissement du caractère, l'antagonisme croissant des classes et des personnes , Y affaiblissement de tous les liens sociaux , et les symptômes menaçants d'une dissolution possible ! Mais sans tirer avantage d'un aussi grave enseignement, nous devons résumer seulement le rôle social de cette grande institution , les services qu'elle a rendus , les résultats qu'elle a produits, et qui témoignent assez de son importance, de sa légitimité, de sa nécessité.
Aussi loin que le souvenir puisse s'étendre et remonter dans le temps, il nous représente la religion présidant à la constitution et au développement de l'Humanité. C'est elle qui rapproche les familles et les tribus fétichiques en nations astrolatriques ; c'est elle qui fonde les grands empires théocratiques ; c'est elle qui, de cette masse immense, détache les populations d'élite chargées de préparer successivement l'état final de la sociabilité humaine; c'est elle enfin qui vient instituer ce régime définitif, en associant et coordonnant toutes les forces antérieurement développées. Ses différents âges sont marqués par des acquisitions essentielles, par des bienfaits généraux, qui constituent les grandes étapes du progrès, et sa maturité nous apporte le complément de cette action tutélaire, en combinant, pour le bonheur commun, tant de résultats précieux.
La religion est donc ce qu'il y a au monde de plus auguste et de plus grand, puisqu'à chaque époque elle s'efforce de systématiser, autant qu'il est possible pour le temps et le lieu, les sentiments, les pensées et les actes humains , afin de réaliser la double harmonie dont dépendent notre grandeur et notre félicité. L'art lui doit ses plus sublimes inspirations, la morale son essor spontané et sa
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culture systématique, la science a reçu d'elle ses premiers éléments et sa constitution finale, la philosophie sa force et sa grandeur, la politique sa consécration. Gardienne éternelle des indispensables lois de l'ordre, organe du progrès, la religion nous prit aux mains de la barbarie pour nous élever, à force de sollicitude, de dévouement et de sagesse, des misères de l'animalité à la noble condition d'hommes. Et de nos jours, pourvue de forces nouvelles, assurée d'une foi plus vraie, enrichie d'une morale plus généreuse et plus pure, renouvelée dans tous ses éléments, elle surgit au milieu de la plus profonde anarchie, pour ramener dans le monde la paix et l'unité (1).
Poursuivre sans relâche le bien, le beau et le vrai ; perfectionner sans cesse la connaissance et l'explication de Tordre universel; en déduire la foi et le devoir communs; en vulgariser les principes, les faire pénétrer dans tous les esprits et dans tous les cœurs ; régler, d'après ce code général, la conduite privée et publique ; réunir toutes les volontés, combiner tous les efforts pour assurer l'œuvre finale du perfectionnement humain ; en un mot, instituer et consolider sans cesse le ralliement essentiel dont dépendent l'existence et le développement sociaux : tel fut toujours et tel sera de plus en plus l'office sacré de la religion.
(l) 11 suffira } je pense, pour donner à ces propositions toute l'évidence qu'elles comportent , de rappeler ici quelques noms et quelques faits : les chants immortels d'Homère, de Dante et de Milton, les travaux de Phidias , les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange, les hymnes sacrées de Mozart et deRossini ; l'initiation théocratique de la science, sa culture cléricale, et sa récente systématisation religieuse; la morale antique, les méditations d'Aristote sur ce fonds précieux de la sagesse sacerdotale, la création de saint Paul, l'immortel traité d'A Kempis, Bossuet, Leibnitz, Auguste Comte ! enfin, l'essor fétichique et la constitution théocratique, l'initiation grecque accomplie sous le patronage des dieux de l'Olympe, l'incorporation romaine présidée par Jupiter Capitolin, la fondation de Charlemagne et le règne occidental des Papes, et, comme couronnement de ce majestueux ensemble^ la fusion universelle des peuples par le culte de l'Humanité.
Il y a donc une injustice profonde, une aberration bien funeste, un fatal aveuglement à représenter une telle institution comme l'organe systématique d'une exploitation criminelle, comme un instrument nécessaire d'obscurantisme et de rétrogradation. Erreur d'autant plus menaçante, qu'à n'en plus douter, le salut du monde dépend, à cette heure, du rétablissement de ce gouvernement suprême, puis que l'état social dépendant du règlement et du ralliement humains, il ne saurait y avoir de société sans religion ! Aberration d'autant plus évidente, que cette réprobation dangereuse provient de la confusion manifeste que l'esprit moderne établit encore entre une théologie temporaire et cette fonction éternelle. Sans doute, l'évolution religieuse s'est souvent accomplie à travers le sang et les larmes, et chacun de ses pas essentiels a provoqué de douloureuses collisions. Oui, ses phases principales ont offert, après un état de splendeur progressive et bienfaisante , une marche décroissante et rétrograde nécessitant leur transformation. Oui, le monothéisme occidental a atteint depuis longtemps cette limite fatale ! Mais l'excellence de la religion n'est point infirmée par cette imperfection passagère dépendant des fatalités de l'ordre humain et des tâtonnements inséparables de tout mouvement empirique. Pour lui rendre son caractère, sa grandeur, son efficacité personnelle et sociale, il suffit de la séparer enfin, et pour toujours, de sa dernière forme provisoire, d'un théologisme longtemps actif, mais irrévocablement déchu. Il faut la reconnaître et l'acclamer sous sa forme nouvelle, sous les traits augustes et définitifs que lui confère sa transformation systématique. Alors elle pourra reprendre, parmi les institutions qui assurent la conservation et le développement de l'Humanité, l'ordre et le progrès des sociétés, l'essor et la dignité de l'homme, le rôle suprême qui lui est assigné par les conditions immuables de la vie universelle, en réglant par l'amour et ralliant par la foi.
16 ùFJJYP.E d'auguste comte.
Mais il n'y a pas de propriétés sans corps ni de fonctions sans organes. Plus un organisme est compliqué, plus le travail vital y est divisé, plus aussi les instruments destinés à l'accomplir sont multiples et spéciaux. Si donc le ralliement général qui est le but de la religion, sa destination nécessaire, constitue la fonction la plus élevée du plus grand organisme connu, est-il possible d'admettre qu'un acte aussi capital puisse s'accomplir désormais sans instrument déterminé ? Nullement. Et si le positivisme démontre qu'il n'y a pas de société sans religion, il affirme avec une égale autorité qu'il n'y a pas de religion sans sacerdoce. La tâche du xixe siècle et sa principale difficulté n'étaient donc pas seulement d'effectuer la transformation positive de la religion, mais aussi de rétablir son action sociale en instituant ses organes nécessaires. C'est pourquoi la fondation d'un nouveau clergé est, après l'élaboration de la doctrine nouvelle, la première nécessité de ce temps; c'est pourquoi la haine du prêtre, autant que le scepticisme religieux, reste un obstacle fatal à la réorganisation moderne! Puissent ces conclusions, aussi importantes que rigoureuses, être profondément méditées par ceux qui cherchent sincèrement, en dehors du théologisme et de la guerre, les conditions d'une régénération véritable.
Au reste, la nécessité d'une religion et d'un sacerdoce est tellement sentie par l'instinct populaire, l'action religieuse est si indispensable à l'existence sociale, que, malgré la désuétude évidente de la théologie, l'ancien culte persiste, même chez les natures affranchies du dogme, et persistera , jusqu'à ce que la foi nouvelle ait généralement surgi. Et qu'enfin , malgré l'aversion des esprits actifs envers toute discipline morale, envers toute direction spirituelle, ils se laissent cependant gouverner par une classe incapable et même indigne d'une telle fonction, mais qui n'en constitue pas moins une sorte de clergé métaphysique exploitant, sans responsabilité aucune, à côté de l'ancien
sacerdoce, l'anarchie résultée de la décomposition révolutionnaire.
Pour sortir de cette situation critique , pour terminer les débats entre la rétrogradation et l'anarchie, pour concilier finalement les besoins de Tordre et les exigences du progrès, pour satisfaire, en un mot, à la nécessité du ralliement humain, et à l'urgence du renouvellement complet de cette haute direction, la lutte entre la religion et l'irréligion doit cesser : la première doit reprendre ses droits, recouvrer son action normale et terminer l'interrègne spirituel, par l'installation d'une foi démontrable, appliquée par un sacerdoce compétent et respectable, à l'institution d'une politique rationnelle.
La théologie et la métaphysique ne seront éliminées, l'ancien régime ne sera détruit, la révolution ne sera close, que quand les opinions, les mœurs et les institutions auront été régénérées par l'action du positivisme, et que le culte de Dieu sera définitivement remplacé par celui de l'Humanité.
C'est surtout par le dogme que la religion diffère, dans son état définitif, de ce qu'elle fut dans ses préparations antérieures.
Tandis que la foi théologique expliqua toujours le monde et l'homme par l'intervention divine, multiple ou unique, la foi positive, au contraire, enseigne que tous les événements propres au monde ou particuliers à l'homme, se produisent d'après des relations invariables appelées lois. La différence la plus fondamentale entre le théologisme et le positivisme résulte donc de l'incompatibilité que l'arbitraire
et la fluctuation des volontés surnaturelles, offrent nécessairement avec l'immuabilité des lois naturelles. C'est pourquoi nous devons résumer ici cette notion de loi, qui est le fondement essentiel de la nouvelle foi (1).
Dans la multiplicité infinie d'êtres et de phénomènes qui se présentent à son observation, l'esprit humain ne distingue d'abord que des corps spéciaux et des résultats uniques dont il n'entrevoit pas de suite la complexité. Ce n'est qu'au bout d'un temps plus ou moins long, qu'il parvient à décomposer chacun des êtres qu'il voit, chacune des actions qui le frappent, et à séparer par une opération mentale toujours délicate les éléments qui concourent à chaque effet, les parties qui composent chaque tout. Cette opéraration est l'observation abstraite, qui a pour résultat la connaissance analytique des corps , celle de leurs propriétés ou des événements qu'ils présentent, et qui substitue finalement l'étude de l'existence à celle des êtres. Ainsi, l'étendue, le mouvement, le poids, la température, etc., la composition matérielle, et tant d'autres circonstances dégagées par l'observation abstraite de l'étude des êtres surtout inférieurs, représentent l'existence physique. Les phénomènes de la vie végétative et animale, constatés chez des êtres plus compliqués, composent l'existence vitale ; enfin les événements offerts par les peuples, qui sont des êtres plus élevés encore, constituent l'existence sociale. Et c'est d'après l'étude des relations réciproques qu'ont entre eux les phénomènes nombreux qui composent les différents modes d'existence reconnus par l'observation abstraite, qu'un degré plus élevé d'activité mentale, la méditation, institue finalement les grandes constructions csientifiques qui établissent les rapports constants et géné-
(1) C'est dans cette appréciation, surtout^ que je me suis aidé du cours particulier de Philosophie prennes, professé, on 185$, par M. Pierre LafïUte.
raux que ces diverses catégories d'événements affectent entre elles, c'est-à-dire les lois qui les régissent.
L'avènement de l'abstraction dans la logique humaine apporte donc un changement immense dans l'exercice de la pensée, et constitue un progrès capital. C'est elle qui, séparant à la longue la notion de force et de prépondérance de la connaissance des corps extérieurs dont l'ensemble forme le monde, et qui, surtout au début, dominent si manifestement l'homme, institua le passage du fétichisme au théologisme, par l'invention des dieux. Alors, la volonté, et même l'activité, furent enlevées à la matière, pour être attribuées à des agents extérieurs, entièrement subjectifs, et respectivement préposés (dans l'esprit de l'homme) au gouvernement de chacune des grandes séries de phénomènes fournies par l'étude du monde, désormais considéré comme un instrument inerte entre les mains de maîtres absolus. C'est l'abstraction encore, mais plus forte, et basée sur des observations complètes et multipliées, qui fonda l'étude des lois et prépara le régime positif, quand de vigoureux penseurs eurent substitué, d'abord dans les cas les plus simples, et ensuite envers les plus compliqués, la recherche des relations effectives des phénomènes réels, à celle de leur cause productrice, enfin reconnue comme étant fatalement inaccessible. Dès lors, au lieu de contempler des êtres, des individus, dont la nature complexe interdit la connaissance suffisante, l'esprit positif ne poursuivit que l'étude des divers événements que présente l'existence, soit physique, soit vitale, soit morale, c'est-à-dire la connaissance des influences élémentaires qui déterminent l'action concrète. C'est ainsi qu'il put arriver indirectement, par l'analyse, à la connaissance de l'existence universelle et même de l'ensemble des êtres qui la manifestent, en instituant sur les résultats de l'observation abstraite, émanée elle-même d'un premier degré de savoir concret, nécessairement empirique et spontané, des constructions générales
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ayant pour objet les relations réciproques de ces événements, ou leurs lois.
Par exemple, pour le fétichiste, le ciel est un tout, un être immense, qui dispense, au gré de ses passions, le chaud, le froid, la pluie, les frimas et la foudre. Cet être est considéré comme le distributeur intelligent et volontaire, comme la cause directe de tous les phénomènes atmosphériques : on le prie, pour le rendre propice, ou pour conjurer sa fureur. C'est l'état concret de la raison humaine. Pour le théologiste (polythéiste, monothéiste, ou métaphysicien), le ciel n'est plus un être tout-puissant, doué de passion, d'intelligence et de volonté, pourvu de la force suprême : c'est, au contraire, un appareil inerte, dont les principaux attributs et toutes les manifestations appartiennent à des maîtres omnipotents , multiples ou uniques, hiérarchiques ou indépendants, mais qui sont partout la cause immédiate des événements célestes. Le maître des dieux tient en main la foudre vengeresse : des divinités moins puissantes dispensent la lumière du jour, et celle de la nuit, la chaleur vivifiante, les ténèbres, et les ombres ; chaque élément du système a son directeur ou son dieu, qu'on adore et qu'on implore, dans telle ou telle situation. Plus tard, c'est un maître unique qui gouverne toutes ces choses ; et plus tard encore, la personnalité divine s' effaçant de plus en plus sous le travail de l'abstraction, les entités et les forces remplacent les différents dieux ; et le ciel n'est plus que la représentation abstraite des anciens agents surnaturels, ou la désignation collective des phénomènes autrefois rapportés à leur influence, suivant que l'esprit est plus près de l'état fictif, ou de l'état réel. Telles sont les dispositions générales de la raison abstraite dans son premier développement, c'est-à-dire daus l'état théologique, et dans la transition métaphysique qui n'en est qu'une atténuation. Enfin, aux yeux de la science, le ciel résulte d'un ensemble de corps naturels, observés, déterminés, doués de pro-
prié tés constantes et rigoureusement analysées, dont ils sont le siège inséparable ; ces corps présentant une série d'événements actuellement connus , et réglés par des lois , ou relations immuables, que le travail de l' homme est parvenu à découvrir. L'observation a dérobé au firmament ses principaux secrets, l'expérimentation reproduit à son gré ses manifestations les plus redoutables, la prévision nous dévoile, avant qu'ils soient accomplis, tous ses événements essentiels, et nous aide à prévenir les maux qui pourraient en résulter. Au lieu de supplier le ciel, nous cherchons à le mieux connaître pour le subir plus avantageusement, c'est-à-dire pour obvier à ses effets funestes, et pour utiliser ceux qui sont favorables. C'est l'état positif de la raison humaine, dans lequel, au lieu d'y admirer aveuglément la gloire d'un maître capricieux et tout-puissant, l'homme affranchi ne contemple, dans les espaces et les corps célestes qui entourent la terre, que la grandeur des génies bienfaisants qui lui en ont appris la véritable nature.
Le fétichisme, partout initial et spontané, a donc institué les observations concrètes, les connaissances empiriques qui forment la base indispensable de toute évolution mentale. Le théologisme qui, intellectuellement, est surtout caractérisé par l'introduction de l'abstraction dans la logique humaine, a tiré de ce premier savoir, les observations abstraites ^ et la science a élaboré, d'après ce second travail, les constructions partielles dont le positivisme forme aujourd'hui un système universel. Or ce résultat définitif devait être nécessairement très-long à obtenir, puisque la découverte des lois suppose des observations extrêmement nombreuses, qui ne pouvaient être faites au début. En attendant qu'elles fussent complètes, et que l'élaboration des lois devînt possible, il fallait lier les résultats successifs dus à cette immense investigation : il fallait surtout secouer la torpeur initiale de l'esprit humain, en lui offrant l'appât d'une recherche qui lui promettait des avantages et des ré-
sultats infinis. De là la nécessité du régime de la causalité absolue, d'ailleurs exigé par notre tendance fondamentale à trouver en nous le lien de nos observations extérieures, ou, ce qui revient au même, à expliquer le monde d'après l'homme. Le positivisme ne pouvait donc surgir que longtemps après le théologisme, qui devait émaner lui-même d'une longue préparation fétichique, et servir d'intermédiaire entre ces deux états.
Ainsi, le caractère essentiel le plus général des lois réelles, c'est l'abstraction. Vu la complexité naturelle des êtres, nous ne pouvons les connaître assez directement, et l'analyse est indispensable pour arriver à ce résultat. Les lois concrètes qui certainement déterminent leur action, sont trop compliquées pour que nous puissions arriver à les découvrir, et les lois abstraites qui régissent les divers degrés d'existence qu'ils présentent, nous sont, au contraire, assez connues, pour expliquer convenablement l'activité dont ils jouissent. Par exemple, comment étudier d'emblée l'atmosphère ? comment constater ses lois, sans analyser les conditions'diverses d'où elle résulte ? 11 est bien certain que l'on ne connaît réellemement à cet égard que les événements de l'existence physique générale, qui s'associent pour constituer un tel ensemble, dont les lois propres ou concrètes nous restent assez ignorées pour empêcher toute prévision sur la succession des phénomènes correspondants, c'est-à-dire du temps. Il en est de même, à plus forte raison, pour les êtres plus compliqués, et la zoologie, l'anthropologie, sont encore moins susceptibles de nous livrer leurs lois concrètes, et de permettre des prévisions, que la météorologie, ou la géologie, etc. Tandis que l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, et la sociologie même, qui étudient, chacune à leur point de vue, l'existence et non les êtres, nous dévoilent ses lois réelles, et nous permettent de véritables prophéties, à l'égard des phénomènes qui font leur objet. L'abstraction est donc la
source de toute science, de toute construction générale, de toute coordination véritable, et toute recherche théorique vraiment rationnelle et positive doit s'appliquer à l'étude des existences, en abandonnant celle des êtres à l'investigation pratique, selon ses besoins. Philosophiquement, il n'y a d'accessible et même d'indispensable pour nous que les lois abstraites, sans lesquelles nous ne connaîtrions suffisamment aucune existence, ni même aucun être.
Ce premier caractère des lois naturelles étant assez établi, nous dirons qu'elles consistent toujours en une notion inductive, à laquelle parvient notre esprit, en dégageant ce qu'il y a de commun à toutes les relations constantes que l'expérience a établies, pour les diverses catégories de phénomènes réels. La relation concernant la succession et la similitude que les phénomènes affectent entre eux, il y a donc des lois de succession et des lois de similitude.
Les premières expriment une relation invariable entre des événements de nature distincte, relation qui permet de prévoir les variations de l'un d'après celles de l'autre. Ainsi, on a découvert, en physique, que les volumes occupés par une masse donnée de gaz, à une température constante, sont en raison inverse des pressions qu'ils supportent. Eh bien, le rapport inverse du volume à la pression est ici la relation constante qui existe entre les deux phénomènes variables, volume et pression. Si le volume augmente, la pression diminue, ou réciproquement, mais le rapport ne varie jamais. En réalité, le volume dépend de deux conditions, de la pression et de la température : et pour établir la relation exacte, on est obligé, dans la pratique, de décomposer la relation générale en ses éléments, et de chercher séparément et successivement les variations correspondant à différents degrés de température et de pression, ou de ne considérer que l'une d'elles. Ce qui montre qu'une véritable loi ne concerne réellement que deux phénomènes en relation réciproque. C'est ainsi que la loi
de la chute des graves n'exprime que le rapport constant qui existe, pour un corps qui tombe, entre l'espace parcouru (ou la hauteur), et le temps que dure la chute ; ce qui est rendu par cette formule : Vespace parcouru croît proportionnellement au carré du temps.
La seconde espèce de lois établit les rapports de similitude qui existent entre les phénomènes observés, et ne sert qu'à étendre l'application des lois de succession, en faisant rentrer tel événement d'abord supposé distinct, dans tel autre, plus général, dont les lois de succession sont déjà connues. Par exemple, Newton en constatant que la pesanteur n'est qu'un cas particulier de la gravitation, établit une loi de similitude, la pesanteur ayant été regardée jusqu'à lui comme un fait de nature distincte. La découverte des lois de similitude n'est donc qu'un travail de coordination, précédant l'application des lois de succession, qui permet de les étendre à de nouveaux cas, et dès lors d'introduire également pour eux la prévision, qui n'est possible que d'après les lois de succession.
Une loi est donc, en définitive, la relation invariable existant entre deux phénomènes de nature distincte, d'après laquelle l'un varie au moyen de l'autre, avec un degré d'intensité dépendant des circonstances au milieu desquelles l'action s'accomplit. Elle représente la constance dans la variété.
Or il est indispensable de remarquer que la variation ne porte que sur l'intensité des phénomènes, et jamais sur leur arrangement (succession) , ni sur leur nature proprement dite (similitude). Ce qui établit en même temps, eu égard à l'ensemble des lois, et l'immuabilité de l'ordre universel dans ses dispositions fondamentales, c'est-à-dire quant à la permanence de nature et de relation des phénomènes, et sa modificabilité, en ce qui concerne ses dispositions secondaires, ou l'intensité de variation des divers événements. Ainsi, la loi d'évolution mentale est immuable
en ce qui concerne la succession des phénomènes intellectuels, qui se fait toujours en passant des fictions théologiques aux abstractions métaphysiques, pour arriver aux conceptions positives : mais elle est modifiable en intensité, la succession pouvant s'opérer avec des vitesses extrêmement variables, suivant les conditions où elle s'accomplit. Jamais l'état positif, pour un ordre déterminé de conceptions, n'a précédé l'état théologique, ou l'état métaphysique, etc.; et la succession reconnue s'applique à nos idées quelconques. La rapidité du mouvement intellectuel peut seule varier.
Comme il en est de même pour toutes les lois abstraites, leur immuabilité fondamentale et leur modificabilité secondaire, établissent sur une base inébranlable, les conditions de l'ordre et du progrès, celle de l'existence et du mouvement, et rejettent du régime normal de la raison humaine toute vaine espérance d'action absolue, toute abdication d'intervention efficace, enfin tout système d'optimisme ou de fatalisme. Une telle conviction élève, en la réglant dignement, la portée dévolue à l'intervention de l'homme, et lui ouvre la carrière qui lui convient le mieux. Les lois naturelles étant conçues comme de simples faits généraux, qui ne comportent aucune explication, mais qui servent de base à toute explication rationnelle (telles sont la loi de Kepler sur la nature spontanément rectiligne et uniforme du mouvement, celle de Bichat sur l'intermittence des fonctions de la vie animale, celle d'Auguste Comte sur l'évolution intellectuelle et pratique, etc., etc.); ces lois, dis-je, au lieu d'enchaîner notre action, lui fournissent une direction nécessaire, et le véritable but de la vie normale est de reconnaître exactement cet ordre prépondérant, pour s'y soumettre avec dignité et le modifier sagement, d'après cette donnée essentielle : le progrès est le développement de l'ordre.
On peut comprendre ainsi toute la différence qui existe
26 œuvre d'auguste comte.
entre l'état théologique et l'état positif, d'après l'impossibilité de concilier les lois naturelles avec les volontés surnaturelles, le relatif et l'absolu. D'où l'exclusion définitive de l'intervention divine, d'après l'avènement universel du régime des lois. « Que deviendrait cet ordre admirable, qui rattache graduellement nos plus nobles attributs moraux aux moindres phénomènes matériels, s'il y fallait interposer une puissance infinie dont les caprices, ne comportant aucune prévision, le menaceraient toujours d'une entière subversion (1)? » Au véritable point de vue théologique, l'agent humain est passif dans la main de Dieu : toute son activité se borne à rechercher la cause première de la fatalité qui le domine, et à trouver le meilleur procédé pour se rendre favorable, par des supplications, des offrandes et des louanges intéressées. Destiné pour un monde invisible qu'il désire et qu'il redoute sans cesse, il ne doit chercher sur cette terre que des occasions de salut personnel, et s'y maintenir étranger. Pour le positivisme, au contraire, l'homme est doué d'une activité spontanée, d'une efficacité réelle : il constate l'ordre qui l'entoure, pour instituer ses rapports avec lui, pour se soumettre à ses fatalités immuables, et utiliser ses dispositions modifiables. Au lieu d'une puissance arbitraire et impénétrable, à laquelle il serait fatalement asservi, il reconnaît un ordre extérieur invariable, mais compatible avec sa destinée, sans cesse amélioré par une intervention tutélaire qu'il remercie sans lui rien demander, qu'il glorifie sans arrière-pensée d'égoïsme. En elle est tout son avenir, comme son présent et son passé; citoyen de la terre, il tourne vers l'Humanité, que seule il peut et doit servir, toutes ses aspirations et tous ses efforts.
La notion de loi fut introduite dans le monde, en ce qui
(1) Auguste Comte. Catéchisme positiviste , page 93.
concerne l'Occident, par l'école pythagoricienne ; elle marqua le début de l'évolution scientifique. Une telle acquisition devait nécessairement résulter et de l'ordre extérieur que manifeste le monde et de la constitution intérieure qui rendait notre cerveau propre à saisir une telle harmonie. D'après les lois logiques qui lui sont propres, l'esprit humain est parti d'une première observation indue tive, faite sur les relations constantes les plus simples, celles de la succession d'après laquelle les unités numériques s'engendrent les unes les autres, pour étendre ensuite cette notion de succession régulière, à tous les phénomènes, d'après la tendance fondamentale de notre intelligence à former toujours l'hypothèse la plus simple, compatible avec l'ensemble des renseignements obtenus. Or ce qui n'était d'abord qu'une hypothèse hardie, qu'une généralisation subjective prématurée, s'est lentement et incontestablement vérifié , à mesure que la science s'est accrue et que, par des travaux séculaires, elle a objectivement démontré , pour tous les ordres de phénomènes, ce qui n'était dans l'origine qu'une illumination du génie théorique.
G'est cette grande notion, graduellement étendue par l'esprit positif à toutes les catégories d'événements réels, qui les a successivement enlevées à l'interprétation théologique ou métaphysique, pour mettre hors de doute que tous sont assujettis à des lois, soumis à des relations invariables de succession et de similitude. Les événements physiques furent d'abord soustraits à cet empire, puis les phénomènes vitaux, et enfin ceux de l'histoire. G'est le génie d'Auguste Comte qui a complété et coordonné la grande élaboration commencée dans l'antiquité par Thaïes et Pythagore, pour en constituer le système philosophique qui embrasse aujourd'hui, dans une admirable hiérarchie, toutes nos conceptions réelles sur l'ordre universel, depuis les plus simples, celles qui sont relatives aux
propriétés des nombres, jusqu'aux plus compliquées, celles qui concernent les phénomènes sociaux et moraux. Enfin, c'est ce vaste ensemble qui constitue le dogme de la religion démontrée.
Quelle peut être la nature d'une semblable synthèse? Ce que nous avons dit de la nécessité de l'abstraction; ce que l'on sait de l'irréductibilité objective des lois réelles, qui sont des faits généraux incapables d'être expliqués par d'autres plus universels, et qui servent eux-mêmes d'explication à tous les faits secondaires qu'ils dominent, nous montre que ces grandes relations étant nécessairement multiples, il est impossible de les ramener extérieurement à l'unité, ou d'en trouver une qui comprenne et explique l'ensemble des autres. Et non-seulement on ne peut faire une série continue des êtres qui composent le monde, s'engendrant directement les uns les autres sans aucune interruption , de manière à remonter par exemple des derniers au premier qui en serait le générateur absolu; mais encore une telle opération n'est réalisable ni pour les existences, ni pour tous les phénomènes, ni pour les lois. Objectivement, il y a entre tous ces éléments de l'ordre général des intervalles infranchissables ; et sans parler de l'abîme qui sépare éternellement la nature morte, le monde inorganique, de la nature vivante et animée , il s'en faut que pour les termes particuliers qui composent chacun des deux grands éléments du dualisme philosophique, on soit parvenu à établir de semblables rapprochements. Les lois naturelles, comme les phénomènes et les êtres qui les manifestent, sont objectivement multiples, irréductibles, et toute synthèse extérieure, objective et absolue se trouve fatalement irréalisable. Comment donc ramener à l'unité l'ensemble de ces lois, de manière à former un tout des conceptions et des connaissances positives , une échelle continue des existences et même des êtres qui sont l'objet réel de nos méditations? Voici
de quelle manière le positivisme a résolu ce problème.
On sait déjà que le dogme fondamental de la religion démontrée consiste dans la conception d'un ordre immuable, auquel sont soumis les événements de tous genres ; mais il faut ajouter que cet ordre est à la fois objectif et subjectif, c'est-à-dire qu'il concerne en même temps le monde contemplé ou l'objet, et le sujet contemplateur, l'homme ou l'Humanité. « Des lois physiques supposent, en « effet, des lois logiques, et réciproquement. Si notre en- « tendement ne suivait spontanément aucune règle, il ne « pourrait jamais apprécier l'harmonie extérieure. Le monde « étant plus simple et plus puissant que l'homme, la régu- « larité de celui-ci serait encore moins conciliable avec le « désordre de celui-là. Toute foi positive repose donc sur «cette double harmonie entre l'objet et le sujet (1). » Dès lors aussi, toute loi résulte d'une observation extérieure et d'une conception intérieure, d'un élément objectif fourni par le monde, et d'un élément subjectif fourni par le cerveau, d'un rapport saisi au dehors de lui-même, par l'esprit, d'après l'harmonie qui existe entre la chose appréciée et la fonction appréciatrice. Dans toutes nos conceptions, donc, le monde fournit la matière, et l'esprit détermine la forme ; et c'est cette disposition fondamentale qui permet finalement d'instituer l'unité théorique.
Il y a trois sortes de lois abstraites : les lois physiques, les lois intellectuelles ou logiques et les lois morales. Les premières, concernant l'existence physique, expriment les relations constantes de nombre, d'étendue, de mouvement, de poids, de caloricité, d'électrition, etc., de composition et de décomposition matérielle, de vitalité inférieure, végétative et animale. Les secondes, concernent les dispositions fondamentales et les variations essentielles de l'entende-
(t) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, page 14.
ment humain. Enfin, les dernières sont relatives à la sociabilité. Par exemple, elles établissent comme condition de l'existence morale, la prépondérance habituelle de l'altruisme ; et, au point de vue du développement affectif, la progression indirecte du sentiment par les degrés : domestique , civique et religieux. La saine culture théorique , c'est-à-dire l'étude positive du monde et de l'homme, surgit naturellement de la contemplation de l'ordre physique, plus simple et plus indépendant, et l'on put de bonne heure y établir des constructions durables ; tandis que, vu sa complication supérieure et son extrême dépendance, le domaine moral n'a pu être jusqu'ici qu'empiriquement cultivé, et que son étude n'a pu fournir encore aucune conception systématique. Cependant, si la connaissance des lois physiques constitue la base de nos opinions réelles, le terme des méditations humaines réside certainement dans l'ordre moral, qui en est l'objet à la fois le plus important et le plus élevé, et l'unité du système ne peut s'établir que par la liaison de ces deux domaines extrêmes. Or, cette liaison s'opère par l'intermédiaire du terme sociologique, dont la constitution positive est essentiellement caractérisée par les lois intellectuelles, puisque des trois éléments qui composent l'existence sociale, le sentiment, l'intelligence et l'activité, l'intelligence se trouve naturellement prépondérante, en ce qui concerne la vie publique. En effet, le sentiment ne fournit, relativement à l'existence collective , que des réactions intimes qui, vu leur opposition réciproque, s'annulent envers l'espèce, bien qu'elles soient très-importantes à l'égard des individus; de plus, il ne produit aucun résultat, aucune accumulation extérieure, capable de déterminer et de mesurer une succession; enfin, l'esprit seul, dans une situation donnée, trace à l'activité la. marche qu'elle doit suivre et réagit sur le sentiment, pour le modifier dans le même sens. L'intelligence peut donc seule caractériser assez l'évolution sociale,
la succession historique, et les lois de l'existence collective peuvent se réduire finalement aux lois logiques. Ce sont donc, en définitive, ces grandes relations mentales qui nous dévoilent le principe de la coordination générale des lois abstraites, et qui nous permettent d'établir la liaison nécessaire du domaine physique et du domaine moral, par l'intermédiaire du domaine logique.
Pour le démontrer, il suffira de rappeler ici les principales lois intellectuelles:
1" Le monde extérieur fournit à l'esprit humain les matériaux objectifs de ses constructions subjectives (Aristote, Leibnitz, Kant, Auguste Comte) .
2e L'esprit humain est forcé de prendre toujours en luimême les liens subjectifs de ses impressions objectives, nécessairement incohérentes (Auguste Comte).
3e Toute conception théorique passe par trois états successifs : théologique, métaphysique, positif (Auguste Comte) .
4e Nos conceptions théoriques se développent suivant la généralité décroissante et la complication croissante des phénomènes correspondants (Auguste Comte).
Les deux premières, en établissant les bases de notre constitution mentale, fournissent le principe logique de la systématisation légale et déterminent son caractère nécessairement subjectif. La troisième établit les conditions du mouvement intellectuel, le terme normal et réel de toute évolution mentale, et par conséquent la nature positive de la synthèse finale. Enfin, la dernière fournit le moyen d'instituer dans tous ses détails la hiérarchie des lois abstraites, l'échelle des existences, et même, à un certain degré, celle des êtres correspondants. Subjectivement envisagée, elle offre le principe de la filiation réelle de nos conceptions abstraites, tandis qu'objectivement considérée, elle permet le classement des phénomènes. Elle établit donc une corrélation véritaleble, une harmonie profonde entre nos observations et nos conceptions, entre la raison con-
crête et la raison abstraite, qui permet d'instituer une systématisation universelle.
En résumé, toute synthèse objective ou extérieure est impossible, vu l'irréductibilité respective des êtres, des phénomènes et des lois : il n'y a de réalisable qu'une synthèse subjective, qu'une coordination générale des existences entre elles par rapport à la plus élevée de toutes, l'existence sociale ; qu'une systématisation du monde et de l'homme par rapport à l'Humanité, qui contemple l'ordre universel, l'institue et l'explique, afin de l'améliorer. Cette existence suprême, dévoilée par la sociologie, est donc le principe subjectif de la systématisation positive, comme le terme objectif de l'investigation scientifique. C'est pourquoi nous devons résumer ses principaux caractères, avant d'exposer dans sa constitution intime la hiérarchie fondamentale des sciences abstraites, ou le dogme de la religion démontrée.
La notion de l'Humanité, spontanément ébauchée par la concordance de trois aperçus isolés respectivement dus à Pascal, Leibnitz, et Condorcet, et qui spécifient successivement la convergence des efforts du passé, la dépendance de l'avenir envers le passé, enfin l'unité des contemporains, fut systématiquement instituée par le fondateur du positivisme, d'après sa découverte fondamentale des lois de l'évolution sociale. Il définit d'abord l'Humanité, l'ensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents, ce qui établit l'unité, l'éternité, et l'immensité relatives de ce grand organisme. Mais le mot ensemble annonce que l'Humanité ne comprend pas indistinctement tous les hommes, et seulement ceux qui peuvent figurer dans une telle collection, d'après leur coopération réelle à l'existence commune. Bien que tous naissent enfants de l'Humantié, tous ne deviennent point ses serviteurs, un trop grand nombre restant toujours à l'état de parasites: ce sont les oisifs, honte et fardeau de notre espèce, et qui n'en font réellement pas partie. Au contraire, il faut adjoindre les
LA RELIGION DE l'hUMANITÉ. $5
espèces sociables qui rendent à l'homme des services volontaires, dont il ne saurait véritablement se passer ; car toute libre coopération habituelle à l'accomplissement des destinées humaines érige l'être correspondant en élément réel de cette existence composée, et lui donne un degré d'importance proportionné à la dignité de son espèce et à sa propre efficacité. C'est pourquoi Auguste Comte a finalement défini l'Humanité : l'ensemble continu des êtres convergents.
Il faut considérer ce vaste organisme comme doué d'une activité spontanée, entretenue seulement et limitée par l'action du monde extérieur, mais n'en résultant aucunement, et s' exerçant d'après des lois qui lui sont propres. L'Humanité vit et se développe par elle-même, sans autre influence que celle du milieu qui l'entoure et des lois qui lui sont particulières; la nature de son évolution, toujours naturelle et spontanée, dépend essentiellement de son organisation, de son mode de vitalité. Le Grand-Être d'une part, et d'autre part la terre, qui lui sert de théâtre, avec l'espace où elle se meut, tels sont les seuls objets réels accessibles à notre savoir, et qui ne laissent place à aucune intervention extérieure ou surnaturelle.
L'élément constitutif de ce grand organisme est la famille, l'homme isolé ne représentant qu'un animal, ou une abstraction irrationnelle, dont l'Humanité ne saurait résulter. Elle ne peut provenir que d'êtres homogènes, collectifs par conséquent, et dont la famille forme le type le plus simple et le plus intime. C'est la réunion des familles qui engendre successivementla cité, la patrie, et plus tard l'Humanité. Dans l'association civique, type collectif plus élevé que l'élément domestique, les classes représentent les divers organes qui exécutent les fonctions nécessaires à la conservation et au développement du Grand-Être ; mais ce n'est que par l'association religieuse, par l'Église, qu'il peut arriver aune complète unité. Alors les plus hautes fonctions
de l'Humanité assurent une harmonie qui n'était jusque-là déterminée que par le concours actif nécessaire à la satis* faction de besoins moins élevés.
Quand on cherche à se représenter l'Humanité , l'attention se porte d'abord sur ses organes actuels, sur le concours des générations présentes, sur la solidarité, en un mot, bien plus que sur la continuité. Cependant celleci est naturellement prépondérante, car l'essor social ne tarde guère à dépendre davantage des services accumulés dans le temps, par les générations successives, que des efforts exercés dans l'espace, par les familles coexistantes. Quiconque réfléchit sur ce qu'il doit aux autres, peut se convaincre aisément qu'il a plus reçu de ses prédécesseurs que de ses contemporains. Il en résulte que la vraie sociabilité, c'est-à-dire l'état de coopération efficace et permanente à l'amélioration de la situation humaine, consiste plus dans la continuité que dans la solidarité, et que la série des ancêtres l'emporte de plus en plus, à ce point de vue* sur la masse des contemporains. D'où cette loi fondamentale de l'ordre humain : les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts, qui représentent la meilleure portion de t Humanité.
Chaque vrai serviteur du Grand-Etre présente, en effet, deux existences successives, l'une qui constitue la vie proprement dite, est temporaire, mais directe; l'autre, qui ne commence qu'après la mort, est permanente et indirecte. La première étant nécessairement corporelle, peut être qualifiée d'objective, tandis que la seconde, provenant des résultats accomplis pendant la vie réelle, et ne s' exerçant directement, par le souvenir ou la tradition, que dans l'esprit ou le cœur des survivants, pour modifier indirectement leur activité, mérite le nom de subjective. Elle constitue la seule immortalité réelle de l'homme, sa perpétuité relative étant proportionnée à l'importance des services qu'il a rendus et à la grandeur des souvenirs qu'il a laissés. Ainsi, la vie objective
ou corporelle d'Homère, d'Aristote, d'Archimède, de saint Paul, de Charlemagne, de Dante, etc. , fut limitée à un point bien restreint de l'espace et du temps, tandis que leur vie subjective, incorporelle et permanente, s'étend indéfiniment dans ces deux sens, d'après l'influence croissante de leurs œuvres et de leurs actions, et constitue une immortalité aussi réelle qu'immatérielle. Telle est la noble perpétuité, exclusivement subjective, que le positivisme reconnaît à l'âme humaine, c'est-à-dire à l'ensemble des facultés morales, intellectuelles et pratiques qui caractérisent chaque serviteur de l'Humanité. De là aussi le but de notre vie, sa règle et sa destination normales, qui consistent à vivre d'abord objectivement pour autrui, afin de vivre ensuite subjectivement dans autrui et par autrui.
La population humaine se compose donc, en réalité, de deux masses distinctes et nécessaires, dont la proportion varie sans cesse, d'après la prépondérance croissante des morts sur les vivants. Dès lors, si dans toute opération réelle l'action et le résultat dépendent nécessairement de l'élément objectif, ou des vivants, l'impulsion, la règle et les moyens émanent surtout de l'élément subjectif de cette population, ou des morts. Ainsi, dans notre temps, la substitution du régime positif au régime théologico-militaire éliminé, doit résulter, quant à son institution définitive, des efforts de l'élite occidentale actuelle, tandis que l'impulsion, la direction et les moyens d'une telle transformation proviennent des prédécesseurs théoriques et pratiques qui l'ont graduellement préparée. La succession sociale, ou la vie de l'Humanité, doit donc se comprendre de la manière suivante: Les contemporains (le public, ou la population objective) , libéralement dotés par les prédécesseurs (la priorité, ou premier élément de la population subjective), transmettent gratuitement aux successeurs (la postérité, ou second élément de la population subjective) l'ensemble du domaine humain : les accumulations matérielles, les
Hf) OEUVRE I> AUGUSTE COMTE.
acquisitions intellectuelles et morales, les institutions politiques, sociales et religieuses, etc., mais en ajoutant de moins en moins, en proportion de ce qu'ils reçoivent. Tel est le caractère les plus général de l'existence sociale, d'où le devoir permanent , pour les vivants, de rendre à l'Humanité tout ce qu'ils peuvent, ce qui n'équivaut jamais qu'à une infime portion de ce qu'ils ont reçu.
Mais quoique l'Humanité constitue toujours envers un serviteur isolé, envers l'homme actif, le principal moteur d'une opération quelconque, physique, intellectuelle ou morale, elle ne peut cependant jamais agir que par des organes individuels. C'est pourquoi les vivants, malgré leur subordination croissante envers les morts, restent indispensables à leur action. Or, en analysant cette participation collective du public à l'élaboration sociale, on la voit résulter définitivement d'un libre concours entre des efforts purement individuels. De sorte que, finalement, le développement et même la conservation du Grand- Être, dépendent des libres services de l'ensemble de ses enfants, quoique l'inaction de chacun d'eux, considéré isolément, soit ordinairement susceptible de compensation.
La solidarité est donc, avec la continuité, mais moins qu'elle, la condition fondamentale de l'existence et du développement de l'Humanité. Que la continuité vienne à se rompre, et le Grand-Être n'existe plus; que la solidarité s'affaiblisse, et son évolution s'arrête, ses progrès et sa conservation même sont menacés. On sent dès lors toute l'importance du maintien de ces deux états pour assurer la perpétuité de la grande existence. On sent toute l'importance de l'harmonie publique et de la coopération individuelle, la nécessité du respect du passé, puisque la cessation du concours et la rupture de la filiation pourraient détruire le Grand-Être indispensable à chacun de nous. Toujours fondée sur une libre association de volontés indépendantes, son existence composée tend à se dissoudre
dès que la discorde s'établit entre ses organes objectifs ou directs, c'est-à-dire entre les vivants. Cette nécessité fondamentale de l'harmonie sociale, consacre donc essentiellement la prépondérance universelle et continue du cœur sur l'intelligence et l'activité, de la sociabilité sur la personnalité, de la vénération sur l'orgueil et l'insubordination, et présente l'amour comme la condition première de sa permanence et de son perfectionnement.
En résumé, l'Humanité est un être bien réel, dont la nature composée fit longtemps méconnaître l'existence, aujourd'hui scientifiquement établie : c'est le seul vrai Grand- Être, le seul véritable Être-suprême î immense , puisqu'il couvre le monde; éternel, puisqu'il embrasse à la fois le passé, l'avenir et le présent; tout-puissant, parce qu'aucune action intelligente ne peut se comparer à la sienne. C'est de l'Humanité surtout que dépendent nos destinées : c'est elle qui nous protège contre les fatalités extérieures ou intérieures, qui nous défend contre le mal physique, qui nous fortifie contre le mal moral. C'est elle qui diminue pour nous le poids des imperfections naturelles et qui en adoucit l'amertume; c'est elle dont l'action tutélaire, seule providence de notre terre, nous éleva graduellement des misères de l'animalité aux charmes et à la grandeur de la vie sociale. En elle est notre appui, en elle est notre force , en elle notre consolation , notre espérance et notre dignité î Elle est la raison de notre devoir, la condition de notre bonheur, et le salut du monde dépend de son avènement immédiat.
Après avoir expliqué la nature abstraite de la synthèse positive et le caractère subjectif de son principe essentiel, nous devons rappeler comment il sert à instituer la systématisation de nos opinions réelles sur l'ordre universel, social, vital et cosmologique, c'est-à-dire exposer la construction de l'édifice abstrait, qui constitue le dogme positif.
Cette vaste coordination, qui a pour but définitif et pour règle permanente la connaissance systématique de l'Humanité, n'élabore et ne perfectionne la science universelle que pour développer davantage la notion, le service et le culte du Grand-Être, qu'elle regarde comme l'objet prépondérant de notre amour et de notre foi. En un mot, elle ne constate l'ordre général, résumé par cet Être-suprême, que pour déterminer la nature et l'étendue des relations ou des devoirs qui nous rattachent à lui. C'est pourquoi la systématisation positive place la morale en tête de la hiérarchie des sciences abstraites qui constituent le dogme de la religion démontrée. Cette science qui, dans sa partie théorique , institue la connaissance systématique de la nature humaine, tandis que dans sa partie pratique elle formule les règles destinées à la perfectionner, les préceptes de l'art humain, cette science, dis -je, est à la fois la plus complète, la plus compliquée et la plus directement utile de toutes celles qui composent la série fondamentale des connaissances humaines. Outre les éléments des autres sciences qui influent sur sa constitution, et s'incorporent à son objet, elle considère, en effet, les réactions
intimes du moral et du physique de l'homme, écartées en sociologie, comme trop spéciales et trop indirectes. Par exemple, en étudiant la loi d'évolution de l'activité humaine, on ne tient aucun compte des réactions morales, qui deviennent prépondérantes si, au lieu du cas sociologique, on passe à une question de morale individuelle.
Mais le positivisme ne recherchant jamais que la loi, pour mieux diriger une activité essentiellement sociale, fait reposer la science morale sur l'étude de l'existence collective, ce qui implique la nécessité de connaître la société avant d'étudier l'individu qui doit la servir, ou de posséder la sociologie avant d'aborder la morale. De même, l'étude systématique de la science sociale suppose la connaissance des lois vitales; car les peuples sont des êtres vivants, et si les conditions essentielles de la vitalité venaient à changer, les phénomènes sociaux en seraient profondément modifiés. La sociologie suppose donc et institue au-dessous d'elle la biologie. Mais tous les êtres vivants sont des corps, et, comme tels, ils sont soumis aux lois les plus générales de l'ordre matériel, sans que leur spontanéité en soit annulée ; d'où la subordination de la biologie envers la cosmologie qui étudie la planète humaine sous l'aspect physique, et comme théâtre des plus hautes fonctions vitales, sociales et morales.
Voilà comment la notion systématique de l'Humanité permet d'instituer subjectivement, c'est-à-dire par rapport à elle-même, les degrés fondamentaux du savoir réel, la coordination générale de nos conceptions sur l'ordre universel, d'abord humain, puis vital et cosmologique. Les termes successifs de cette hiérarchie essentielle sont, d'après leurs connexions décroissantes avec le principe qui l'institue, d'après leurs rapports de moins en moins directs avec l'étude de l'Humanité : la morale, la sociologie ou science sociale, la biologie ou science de la vie, enfin la cosmologie, qui comprend la chimie, la physique, l'as-
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tronomie et la mathématique. Cette échelle spéculative permet du reste une autre marche, et peut conduire, par une ascension également systématique, de la mathématique à la morale. On peut donc descendre ou monter ses degrés successifs, suivant qu'on se place au point de vue subjectif ou objectif, c'est-à-dire selon qu'on rapporte la série fondamentale à nos conceptions, à nos constructions abstraites, ou bien aux phénomènes qui leur servent de base. De plus, la complication des événements qui sont l'objet de ces constructions, correspondant à celle des êtres où on les étudie, la hiérarchie théorique coïncide avec celle de ces êtres eux-mêmes, ou tout au moins avec celle des propriétés qu'ils manifestent, c'est-à-dire des existences. Ainsi, la filiation logique des conceptions positives, d'après leur degré de généralité décroissante et de complication croissante, correspond parfaitement à la série des divers degrés de l'existence réelle, d'abord physique, puis vitale et sociale, et même à celle des êtres où elle est observée, puisque les phénomènes les plus compliqués sont partout subordonnés aux plus simples, et que chaque existence particulière peut être étudiée chez des êtres distincts, de moins en moins généraux et indépendants, à mesure qu'ils sont plus développés et plus élevés. Par exemple, l'existence mathématique, quoique universelle, peut être considérée surtout dans les astres qui ne nous présentent que cette manière d'être. L'existence physique, bien que propre à tous les xorps terrestres, s'offre seule, avec l'existence mathématique, chez ceux que nous appelons inorgaganiques; l'existence biologique, dont sont doués tous les êtres vivants, est la plus élevée que le plus grand nombre d'entre eux présente; enfin l'existence sociale, plus compliquée que les précédentes, est le degré de vie le plus développé qu'offrent les peuples ; tandis que l'existence morale, qui renferme un élément de plus que toutes celles préalablement envisagées, ne se rencontre réellement que chez
LA RELIGION DE LHUMAMiÉ. il
les individus humains. La hiérarchie théorique comporte donc véritablement un double aspect, et concerne également nos conceptions et les existences qu'elles considèrent , de manière à démontrer pleinement l'harmonie réelle qui existe entre le monde et l'homme, entre l'objet et le sujet.
Que l'on monte ou que l'on descende cette vaste échelle, la morale apparaît toujours comme la science par excellence, la plus élevée, la plus complète, et qui rattache directement, par sa destination principale (qui est d'améliorer l'agent humain), l'ensemble de nos connaissances réelles, au principe essentiel de leur coordination. C'est ce point de vue moral, cette prépondérance générale et permanente de la science qui lui correspond, qui introduit dans le nouveau domaine théorique la discipline et l'unité nécessaires à sa constitution, en prescrivant de restreindre chaque phase encyclopédique au développement qu'exige l'institution du degré suivant, et réservant au génie pratique toutes les études de détail indispensables à l'action concrète. Chacun des deux procédés spéculatifs (objectif et subjectif) que nous venons d'indiquer, offre en elfet des inconvénients que doit écarter leur direction systématique : le danger de la marche ascendante, ou objective, consiste précisément dans la spécialité dispersive inhérente au caractère analytique qu'elle possède, surtout à son début, et qui mène à l'athéisme, au matérialisme, à la sécheresse du cœur et à l'orgueil. C'est pourquoi la prépondérance du but social et moral doit être sans cesse rappelée et maintenue dans un tel mode d'investigation. Au contraire, la science morale, d'après sa position encyclopédique, ne se trouvant guidée et limitée par aucune autre science préalable, serait exposée à des divagations arbitraires et au mysticisme, si elle n'était directement réglée et contenue par sa relation immédiate avec la conception coordinatrice, la notion du Grand-Ètre , dont elle doit assurer le service continu. Tel est, sous l'aspect moral, le principal attribut
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de la hiérarchie encyclopédique, toujours dominée par le point de vue social.
Sous l'aspect logique, celui de la méthode, elle indique la marche nécessaire de l'éducation théorique, et l'essor graduel du vrai raisonnement, qui doit s'exercer toujours sur des objets réels et qui développe successivement, en mathématique, l'aptitude déductive ; en physique, l'induction, d'après l'observation et l'expérimentation ; la comparaison en biologie , et la filiation en sociologie. L'ensemble de ces divers procédés intellectuels compose la méthode objective ; comme la combinaison de la logique des sentiments, des images et des signes, constitue la méthode subjective; et de ces deux méthodes générales, respectivement affectées à l'analyse et à la synthèse, résulte la logique positive, instrument complet seul propre à instituer et perfectionner la systématisation universelle. Enfin, la marche rationnelle de l'initiation positive est naturellement tracée par ce double classement de nos conceptions et de nos observations, et doit se faire d'après leur degré de généralité décroissante et de complication croissante, ce qui prépare et fortifie le sujet, à mesure que l'objet se développe et présente plus de difficulté.
Sous l'aspect scientifique, celui de la doctrine, la série encyclopédique représente l'ensemble de l'ordre universel, où chaque degré se superpose au précédent d'après cette loi objective, seule véritablement générale, que les plus nobles phénomènes sont partout subordonnés aux plus grossiers, mais sans jamais en résulter cependant. Tout en restant impuissante à constituer l'unité extérieure vainement poursuivie depuis Thaïes jusqu'à Descartes, et dont le positivisme démontre l'impossibilité comme l'inanité, cette grande loi établit donc entre nos doctrines abstraites, un lien objectif inséparable de leur coordination subjective ; ce qui conserve intact le caractère purement logique de la synthèse positive, tout en faisant ressortir, en ce qui la
concerne, la suffisante harmonie du concret et de l'abstrait, des lois physiques et des lois logiques, qui doit caractériser l'état normal de la raison humaine.
Ajoutons, pour terminer ce qui a rapport aux propriétés générales de la hiérarchie des sciences abstraites, qu'au point de vue pratique, elle montre l'ordre réel comme étant de plus en plus modifiable, à mesure qu'il présente des phénomènes plus compliqués. D'où il résulte que l'art moral, qui a pour objet les phénomènes les plus complexes, est aussi celui qui peut le plus modifier. En même temps l'échelle théorique fournit le principe de la subordination encyclopédique des arts, qui coïncide essentiellement avec celle des sciences.
Après cet exposé sommaire des principes logiques et scientifiques qui concourent à la formation de la série fondamentale des sciences abstraites, ou à la construction du dogme positif, il convient de présenter rapidement les aspects essentiels de cette immense systématisation, afin de donner de la foi démontrable une idée suffisante, quoique générale. Pour cela, nous suivrons la marche objective, où l'esprit s'élève, par une ascension continue, des choses les plus simples aux plus compliquées.
Dans ce cas, la mathématique, parce qu'elle étudie l'existence la plus simple, constitue le premier degré de la science universelle. Elle repose, en effet, sur la notion la plus abstraite qu'il nous soit possible de retirer de l'observation des êtres et des phénomènes, celle de nombre, qui, de toutes les idées positives, est certainement la plus générale et la plus simple. L'étude mathématique ne suppose donc aucune autre science, elle ne dépend d'aucune investigation abstraite plus élémentaire, et par conséquent préliminaire ; elle aborde directement le domaine réel. Par la connaissance des lois de Y étendue et du mouvement, qui constituent avec celles des nombres le domaine naturel de ses recherches, et qui sont successivement moins gêné-
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raies et plus compliquées, d'après l'élévation de leur objet respectif, la mathématique institue la notion positive de l'existence universelle, dans son degré le plus élémentaire, celui que tous les êtres possèdent nécessairement, que quelques-uns offrent seul, et en dehors duquel rien ne peut se manifester à nous. Tout ce qui ne comporte pas la triple appréciation du nombre, de l'étendue et du mouvement, n'existe que dans l'entendement humain. Voilà comment la loi du classement objectif des phénomènes d'après leur généralité décroissante et leur complication croissante, établit la mathématique comme terme fondamental de la hiérarchie scientifique, en même temps qu'elle détermine sa coordination intérieure d'après l'étude distincte et successive du calcul, delà géométrie et de la mécanique, correspondant au nombre, à l'étendue et au mouvement qui forment leur objet respectif.
L'existence physique étant moins élémentaire et moins universelle que la précédente, mais plus simple et plus générale que l'existence biologique, et surtout que l'existence sociale, son étude est nécessairement intermédiaire entre la mathématique et les autres degrés de l'ordre universel. C'est pourquoi les sciences qui ont sa connaissance pour objet précèdent l'étude systématique de l'ordre vital. Elles ont pour but commun l'investigation de la planète qui sert de théâtre à l'existence vitale et sociale, et se partagent ce domaine d'après ses différents degrés de complication. Par exemple, l'astronomie n'étudie la terre que sous son aspect le plus général et le plus simple, c'est-àdire dans ses relations géométrico-mécaniques avec le milieu céleste, tandis que la physique proprement dite et la chimie la considèrent en elle-même, et y recherchent des propriétés de plus en plus spéciales. Ainsi se trouve constitué l'édifice complet de la cosmologie, par la superposition graduée de l'astronomie à la mathématique, de la physique à l'astronomie, et de la chimie à la physique.
V astronomie, en tant que consistant essentiellement dans la connaissance du double mouvement de la terre et dans celle de la gravitation planétaire , vient immédiatement après la mathématique. Elle s'unit à cette science par sa base mécanique, et reçoit d'elle son véritable essor, puisque, sans l'assistance continue du calcul, de la géométrie et de la dynamique, elle ne pourrait faire aucun pas. A ce point de vue, elle n'est, en quelque sorte, que l'application de la science préliminaire à l'étude d'êtres qui ne comportent réellement que la triple appréciation du nombre, de l'étendue et du mouvement, à savoir les astres. Cependant, outre qu'elle aborde directement l'étude de l'ordre matériel, l'astronomie donne déjà plus d'importance au raisonnement inductif qui était à peine sensible en mathématique, où la déduction est presque exclusivement employée.
Quant à la physique, qui se lie à l'astronomie par l'étude de la pesanteur, où gravitation terrestre, laquelle n'est qu'une extension de la gravitation planétaire, elle a pour objet des phénomènes évidemment plus compliqués et moins généraux, puisqu'en astronomie, on n'étudie que la gravitation considérée dans les cas célestes, en négligeant les considérations qui font l'objet des investigations de la physique, savoir : les effets de la pesanteur à la surface de la terre, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, la lumière, le son, etc. Au contraire, son domaine est moins spécial que celui de la chimie qui, au lieu de considérer les propriétés extérieures de la matière, procède à son analyse intime, à la recherche de sa composition moléculaire, et consiste essentiellement dans la découverte des relations constantes qu'affectent entre eux les phénomènes de combinaison et de décomposition.
Au point de vue logique, l'accroissement n'est pas moins évident: la mathématique a surtout développé le raisonnement déductif, qui permet l'essor astronomique, d'après une base inductive encore très-faible mais en physique,
l'induction reçoit un plein développement, et cette science, tout en se servant de l'instrument déductif, fonde en outre l'expérimentation.
La chimie n'ajoute à l'appareil logique qu'un procédé secondaire, la nomenclature ; mais son importance est surtout scientifique, puisqu'elle permet de concevoir l'économie fondamentale de la nature en constatant chez tous les êtres réels, vivants ou inertes, organiques ou inorganiques, l'identité finale de composition matérielle.
De cette homogénéité de substance, et de l'étude de la composition matérielle, résulte le lien qui unit, par l'intermédiaire de la chimie, la cosmologie à la biologie, ou l'étude de la matérialité à celle de la vitalité, la nature morte au monde vivant. La base essentielle de l'étude des êtres vivants, c'est-à-dire l'ensemble des lois relatives à la vie végétative, repose, en effet, sur la connaissance des phénomènes chimiques; et la subordination des fonctions de l'animalité proprement dite, envers celles de la végétalité fondamentale, achève d'établir la coordination des objets de la science biologique, d'après leur complication croissante et leur généralité décroissante.
En outre, la biologie, qui, scientifiquement, constitue l'intermédiaire indispensable pour lier la cosmologie à la sociologie, l'ordre extérieur à l'ordre humain, enrichit la logique positive d'un procédé très-important, la comparaison. De plus, elle accomplit une élaboration véritablement décisive par l'institution de la série animale, qui permet de relier entre eux tous les êtresvivants, depuis les plu s infimes jusqu'à l'homme, qui est le type suprême de l'étude biologique. Cette immense hiérarchie ne peut, du reste, être que subjective, et ne comporte pas une pleine réalité extérieure, puisque, sans parler d'autres obstacles, la fixité des espèces démontre l'impossibilité de former une série objective des êtres vivants, procédant les uns des autres sans aucune interruption. Or, comme leur connaissance réelle
exige leur classement suffisant, la méthode lève seule cette difficulté, en établissant la nécessité logique et le caractère subjectif d'une telle construction, ce qui permet en même temps de l'effectuer par soustraction des types rebelles, et par addition hypothétique des termes qui manquent. C'est ainsi que la biologie, philosophiquement cultivée, établit une transition graduelle entre le monde extérieur et l'Humanité, entre la science profane, qui comprend la cosmologie ou l'étude de la terre, et la science sacrée, qui embrasse l'existence sociale et morale avec les lois de la vitalité pour préambule.
La sociologie se trouve subordonnée à la biologie par la nature même des êtres qu'elle considère, à savoir les peuples, dont la vitalité et les nécessités animales dépendent intimement des lois communes à tous les êtres vivants. Elle reçoit donc, par cet intermédiaire, tout le poids des lois de l'ordre extérieur, et dépend par là, scientifiquement et logiquement , de toutes les sciences qui la précèdent; tout comme les êtres qui manifestent l'existence sociale, sont subordonnés aux fatalités biologiques et cosmologiques.
La sociologie étudie l'existence sociale sous F aspect intellectuel et pratique surtout. L'intelligence et l'activité sont, en effet, les éléments déterminants, les agents caractéristiques d'une telle existence, où l'influence du sentiment, quoique réelle, est trop indirecte pour être considérée comme efficiente. Outre que le sentiment ne produit pas, comme l'intelligence et l'activité, de résultats extérieurs capables de s'accumuler et de donner lieu à une succession appréciable, ses impulsions diverses, opposées chez les individus, se détruisent essentiellement envers les peuples, comme nous l'avons déjà remarqué : c'est pourquoi ses réactions intimes ne peuvent être convenablement appréciées que par rapport à l'homme, et non point dans la société -, c'est pourquoi la morale qui les prend pour objet de
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ses spéculations, est une science encore plus compliquée et moins générale que la sociologie.
L'étude sociale, comme toute autre étude positive, se décompose en statique et dynamique, suivant qu'elle considère les conditions d'existence , la constitution fondamentale de la vie collective, ou bien l'évolution essentielle de ses principaux éléments.
Au point de vue statique, la sociologie considère le Grand-Ètre, l'Humanité, comme étant, à l'instar de tout homme quelconque, mais à un degré bien supérieur, poussée par le sentiment , éclairée par l'intelligence et soutenue par l'activité. D'où trois éléments fondamentaux de l'ordre social : le sexe affectif, ou les femmes; la classe contemplative, ou le sacerdoce ; et la force pratique, ou les hommes actifs. Ce dernier élément constitue la base nécessaire de toute économie sociale : car les besoins permanents, résultés de la constitution corporelle de ses agents directs, imposent à l'Humanité une activité matérielle qui domine tout l'ensemble de son existence et qui devient le principal stimulant de l'intelligence ou de l'activité , puisqu'elle ne peut se développer réellement que par une coopération croissante , où les résultats , surtout matériels , dépendent plus du concours des générations successives que de celui de familles coexistantes. Cette nécessité pratique devient donc finalement la règle essentielle de la continuité et de la solidarité qui sont les plus décisifs, comme les plus nobles , des attributs du Grand-Étre.
Pour concevoir assez la nature et la constitution de la force pratique, dont l'activité est nécessairement égoïste à l'origine, et que l'essor collectif parvient seul à rendre altruiste , il faut reconnaître sa décomposition habituelle en deux éléments principaux, lepatriciat et le prolétariat, qui exercent la grande fonction de l'entretien matériel, avec la personnalité et la sociabilité respectives qu'exige sa principale énergie. Le premier conserve et répartit les trésors
matériels de l'Humanité; le second les prépare et les renouvelle perpétuellement. Quant à la classe contemplative, elle a pour fonction normale de conserver, d'accroître et de transmettre les acquisitions intellectuelles. Son principal office est donc l'enseignement, par lequel elle s'efforce de systématiser les résultats de la raison abstraite , de manière à la tenir constamment en harmonie avec la raison concrète , à laquelle elle doit servir de guide. C'est alors seulement que la science atteint sa véritable destination , qui est de fournir le prolongement systématique du bon sens vulgaire, et qu'il existe un accord suffisant entre la pensée populaire et la raison théorique. Enfin , au sexe affectif revient nécessairement, d'après l'excellence et la supériorité spontanée de son organisation, l'influence morale. La femme est naturellement, surtout comme épouse et comme mère, l'institutrice de l'homme : elle suscite et développe son altruisme languissant ; elle neutralise sans cesse, par sa douce influence affective, son égoïsme prépondérant, et sa brutalité native.
La combinaison la plus générale des quatre éléments fondamentaux de l'ordre social que nous venons d'indiquer et que l'on peut classer ainsi, d'après leur dignité croissante et leur prépondérance décroissante, patriciat, prolétariat, sacerdoce et sexe affectif, consiste dans la réunion des trois derniers , en un pouvoir modérateur, dont les femmes représentent l'élément moral, le sacerdoce, l'élément intellectuel et le prolétariat l'élément actif, la puissance effective. Ce pouvoir général , qui n'est autre que l'opinion publique inspirée par la morale, systématisée par une foi commune et assistée par l'action populaire, a surtout pour destination de modifier sans cesse, d'adoucir, d'éclairer et de contre- balancer îa puissance pratique, la force matérielle, résultées de la richesse et appartenant au patriciat. D'après cette combinaison des quatre éléments sociaux, l'existence collective normale consiste dans l'ex-
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ploitation altruiste de la planète humaine par le double élément pratique, sous la direction de la sagesse sacerdotale et d'après l'inspiration féminine. Le patriciat, le prolétariat, le sacerdoce et le sexe aimant, associent leurs efforts pour accroître l'héritage matériel , intellectuel et moral, qu'ils ont reçu du passé, afin de le transmettre religieusement à la postérité. Dans cet état normal de civilisation ou de sociabilité , leur action combinée substitue naturellement à la pourvoyance fictive du théologisme, la seule Providence réelle de notre Terre, celle de l'Humanité, à la fois matérielle , sociale, intellectuelle et morale , suivant qu'elle émane des patriciens, des prolétaires, des prêtres ou des femmes.
Enfin , l'analyse sociologique nous montre que les éléments fondamentaux de l'existence collective forment trois autres combinaisons essentielles , moins abstraites , dont la complication croissante prépare et assure la constitution morale de l'Humanité. La première de ces associations est la Famille, combinaison intime et élémentaire qui constitue le degré fondamental de l'existence sociale où s'élaborent toutes les dispositions nécessaires à la vie publique. La seconde est la Cité, réunion politique suscitée par la nécessité du concours indispensable à l'exploitation matérielle et limitée par les conditions même d'une telle opération. Elle fournit, avec ses dépendances territoriales, le type réel de la Patrie, et constitue le deuxième degré de la vie collective. Enfin vient l'Église, ou association religieuse, seule susceptible d'universalité, puisqu'elle rattache par un lien spirituel général, les agrégations secondaires et primaires résultées des nécessités civiques et domestiques.
Tel est l'ensemble des dispositions fondamentales de l'organisme social, ou des lois de l'ordre humain, révélées par l'étude statique de la sociologie. Voyons quelles sont, au point de vue dynamique , les principaux résultats de cette science, c'est-à-dire quelles sont les conditions du mou-
LA UÊLIGION DE L HUMANITE. bl
vement collectif, les lois du progrès humain, les degrés essentiels de l'évolution qui caractérise les destinées successives du Grand-Être. Ces mutations fondamentales se résument, pour l'intelligence (qui est l'élément prépondérant d'une telle progression , comme pouvant seule reconnaître la marche qui convient à une situation donnée), dans son passage constant et universel par trois états successifs : théologique, métaphysique et positif. Et pour l'activité (second élément de l'action dynamique), dans sa progression, également permanente et générale , par trois degrés correspondants : la conquête, la défense et le travail. Quant au sentiment , il manifeste aussi une succession réelle , mais elle est indirecte, et résulte de la réaction de l'intelligence et de l'activité sur la sociabilité qui , sous leur influence , passe successivement par les phases domestique , civique et religieuse. De sorte que la sociologie dynamique ou philosophie de l'histoire , nous présente le mouvement humain comme parti du fétichisme initial et spontané , seul universel, pour aboutir à la sociocratie finale, par l'intermédiaire théologico - métaphysique , essentiellement révolutionnaire et nécessairement transitoire. Une telle ascension confirme donc pleinement le principe le plus général de la sociologie positive : le progrès ri est que le développement de V ordre , puisque cette immense évolution aboutit à développer chacun des éléments essentiels de l'état social pour assurer définitivement , dans le régime normal ou positif qui caractérise la maturité du Grand-Être , leur harmonie générale et leur complet avènement.
Quant à la morale, dont le but est de connaître la nature humaine, afin d'instituer son perfectionnement systématique, elle est naturellement la seule science complète, puisque seule elle n'écarte de son investigation aucun point de vue essentiel et qu'elle ne néglige aucun ordre de phénomènes, comme le font nécessairement les sciences qui lui servent de base. Chacune d'elles, en effet, ne parvient à
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établir les lois qui la concernent qu'en écartant volontairement toutes les propriétés supérieures à son domaine particulier, où elle n'incorpore que les attributs inférieurs. « La « cosmologie établit d'abord les lois de la simple matéria- « lité ; puis la biologie construit sur cette base la théorie « de la vitalité; enfin la sociologie subordonne à ce double a fondement l'étude propre de l'existence collective. Mais, « quoique cette dernière science préliminaire soit nécessai- « rement plus complète que les précédentes, elle n'embrasse « point encore tout ce qui constitue la nature humaine, « car nos principaux attributs ne s'y trouvent point assez « appréciés. Elle considère essentiellement dans l'homme u l'intelligence et l'activité, combinées avec toutes nos pro- « priétés inférieures, mais sans être directement subordon- « nées aux sentiments qui les dominent. Ce développement « collectif fait surtout ressortir notre essor théorique et « pratique. Nos sentiments ne figurent en sociologie, même « statique, que pour les impulsions qu'ils exercent sur la « vie commune ou les modifications qu'ils en reçoivent. « Leurs lois propres ne peuvent être convenablement étu- « diées que par la morale, où elles acquièrent la préponte dérance due à leur dignité supérieure dans l'ensemble « de la nature humaine (1). » C'est la plénitude synthétique de cette science finale, qui ne peut rester étrangère à aucun aspect du savoir réel, qui lui confère, dans le système des conceptions positives, la prépondérance nécessaire, et qui lui subordonne, dans l'ordre que nous avons indiqué, tous les différents domaines scientifiques.
Au point de vue objectif, la morale suppose également la sociologie, puisque l'homme qui est l'objet de son étude dépend intimement de l'Humanité, et qu'il est nécessairement moins général et plus compliqué que la société dont
(1) Auguste Comte, Catéchisme positiviste, pages 122-123.