HUITIÈME CIRCULAIRE
Adressée, par l'auteur du Système de Philosophie positive, du Système de Politique positive, et de la Synthèse subjective, à chaque coopéra teur du libre subside spontanément institué pour le sacerdoce de l'Humanité.
Paris, le jeudi 55 Moïse 69 (15 janvier 1857).
Après sept ans de pénible préparation graduelle, le subside positiviste a sensiblement dépassé son minimum normal pendant l'année qui vient de finir. Quoique ce résultat ait encore exigé quelques efforts exceptionnels, principalement dus, comme de coutume, a la munificence hollandaise, il annonce une amélioration durable. Cette indication est spécialement confirmée par la permanence spontanée de l'ensemble des souscripteurs, sauf de rares mutations, dont la plupart sont heureuses. On peut ainsi présumer que les embarras matériels vont désormais cesser d'entraver le développement et l'installation de la doctrine régénératrice, si l'extension du libre protectorat devient assez conforme a celles du sacerdoce et de l'apostolat. Je dois seulement inviter chaque coopérateur a régulariser la conduite financière en réalisant, pendant le premier semestre, sinon la totalité, du moins la moitié, de sa cotisation annuelle.
Le résultat que je viens d'annoncer ayant immédiatement suivi les explications décisives de ma septième circulaire sur la destination sociale du subside positiviste , je suis ainsi conduit à mieux apprécier que je ne l'avais d'abord fait la principale source d'un tel patronage. Quelques souscriptions conservent, le caractère d'une sorte de grâce personnelle, dont je me sens plus gêné que touché; mais cette participation est maintenant minime, et doit graduellement cesser. Presque tous les coopérateurs, et surtout les principaux, ont essentiellement en vue de seconder la fondation du nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale.
Mes soins exceptionnels envers un grand nombre d'élèves privés, pendant une génération entière (de 1816 a 1849), n'ont jamais déterminé le moindre concours au protectorat volontaire. Il en est de même dans le milieu polytechnique , quoiqu'on y puisse pleinement apprécier l'iniquité de la spoliation qui ter-
minâmes dix-neuf années de dignes services (de 1832 a 1851). Je n'ai pas trouvé plus de reconnaissance parmi les nombreux auditeurs des divers cours publics que j'ai gratuitement professés pendant vingt et un ans (de 1831 a 1851). La lecture, très-propagée, de ma Philosophie positive, dont l'édition originale (à mille exemplaires) est depuis longtemps épuisée, et qui fut puissamment assistée d'une incomparable traduction, n'a pas été moins stérile chez ceux qui se sont bornés à ce début. Si ces divers modes d'ingratitude manifestent l'anarchie spirituelle que le positivisme vient radicalement surmonter, ils font également ressortir la nature sociale et le caractère religieux du noble patronage qui seconde la régénération occidentale en combinant la chevalerie et le sacerdoce.
On peut ainsi regarder le subside positiviste comme ayant déjà pris une consistance vraiment normale en 1856, sous le concours spontané de deux influences croissantes, l'une théorique, l'autre pratique. D'une part, la récente terminaison de ma construction religieuse a dès lors produit son effet naturel, en indiquant la puissance sociale d'une doctrine pleinement capable de guider le présent dans la paisible élaboration de l'avenir. En même temps, l'irrévocable accomplissement d'un grave épisode militaire a partout ranimé, surtout chez le peuple central, les aspirations régénératrices ainsi suspendues.
Ces deux impulsions doivent bientôt se développer en se combinant, à mesure qu'on sentira la connexité naturelle entre le perfectionnement social et la tranquillité politique. Déjà les vrais progressistes reconnaissent l'incompatibilité des aspirations rénovatrices avec les perturbations extérieures. Une équivalente appréciation doit davantage prévaloir envers l'ordre intérieur, dont toute altération suspend les dispositions régénératrices en ranimant des sollicitudes aveuglément conservatrices. Le positivisme consolide ces tendances spontanées en les systématisant, puisque le régime de l'activité pacifique repousse tout avènement violent. Il dispose les gouvernés à regarder les commotions politiques comme directement contraires à l'élaboration des questions sociales, dont la vraie solution est principalement religieuse. En même temps, il montre aux gouvernants que la prépondérance normale des aspirations régénératrices constitue la meilleure garantie de l'ordre matériel, en écartant l'agitation métaphysique, d'après l'ascendant graduel des devoirs sur les droits. On peut ainsi reconnaître que toute restriction habituelle de la liberté d'exposition et de discussion tend à perpétuer la si-
PIÈCES JUSTIFICATIVES. ol7
tuation révolutionnaire, en dissimulant l'interrègne religieux qui la produisit et la maintient.
En ce qui me concerne, je dois ici rendre un hommage spécial a la dictature actuelle du peuple central, heureusement qualifiée de socialisme impérial par un éminent positiviste britannique. Si le socialisme parlementaire et démagogique avait momentanément prévalu, je n'aurais point accompli ma construction religieuse avec la pleine liberté dont elle fut dignement entourée, et qui d'avance annule toute tentative oppressive. Mais, quoique mes écrits quelconques , et ceux de tous mes vrais adhérents, aient maintenant acquis une suffisante liberté, je dois toujours demander qu'elle soit convenablement étendue a mes divers adversaires, y compris les plus anarchiques. L'universel affranchissement de la presse, et même de la parole, est désormais indispensable a la réorganisation spirituelle, pour éteindre l'usurpation théorique à laquelle le pouvoir pratique fut de plus en plus conduit depuis la fin du moyen âge. Cette libération exige que, sauf les ménagements convenables envers les personnes, tous les clergés soient maintenant réduits a la condition actuelle du nouveau sacerdoce, en ne vivant que des libres subsides de leurs adhérents respectifs.
Un tel mode, loin de nuire au catholicisme, peut seul procurer a ses vrais organes l'indépendance indispensable à l'efficacité sociale que la foi du moyen âge doit naturellement conserver jusqu'à la fin de la transition occidentale. La situation matérielle où je me suis irrévocablement placé devient aujourd'hui conforme aux conditions communes de la dignité spirituelle. C'est ainsi que le positivisme instituera la ligue religieuse qui doit graduellement surmonter l'ensemble des tendances irréligieuses, en faisant seule converger le catholicisme, l'islamisme, et même le protestantisme. Nulle autre doctrine ne ferait habituellement prévaloir les sollicitudes spirituelles, quand les gouvernants et les gouvernés ne s'accordent qu'à chercher des solutions purement politiques a des questions essentiellement morales. Seul, le positivisme rétablit et réalise, d'après de meilleures bases, l'irrévocable programme universel que le moyen âge posa : régler la vie humaine, tant privée que publique, en subordonnant au sentiment l'intelligence et l'activité, que les modernes ont exclusivement cultivées.
- Graduellement développée par le protestantisme, le déisme, et le scepticisme, la maladie occidentale consiste dans une révolte continue de la raison individuelle contre l'ensemble des
antécédents humains. Résultée de la décadence nécessaire des croyances propres au moyen âge, elle a pour siège primitif la région spéculative du cerveau. Mais sa principale gravité provient de son extension spontanée a la région affective, en surexcitant l'orgueil et la vanité, tandis quelle comprime la vénération, et, par suite, les deux autres instincts sympathiques. Développant à la fois la présomption intérieure et la défiance extérieure, elle a pour résultats caractéristiques, dans les trois parties du cerveau, l'ennui, le doute, et l'irrésolution, que la foi positive fait seule cesser. Loin de se borner aux vrais révolutionnaires, le mal s'étend jusqu'aux plus purs rétrogrades, qui, sans admettre le dogme de l'infaillibilité personnelle, sont involontairement conduits à le pratiquer envers les principales questions habituelles. Ils ont spécialement manifesté cette tendance d'après leur participation croissante au journalisme, qui, résulté de l'interrègne religieux, tend à le perpétuer. Seuls, les vrais positivistes s'abstiennent d'employer activement, et même d'alimenter passivement, une institution radicalement anarchique, dont ils apprécient les ravages intellectuels et moraux, en s'efforçant d'en délivrer l'Occident d'après un digne usage de la liberté spirituelle.
Tels sont les principaux motifs qui, de plus en plus efficaces a mesure que le dix-neuvième siècle se caractérise, doivent involontairement procurer une consistance croissante au subside sacerdotal. L'insuffisance sociale, tant privée que publique, des croyances surnaturelles, fait universellement respecter la morale, toujours démontrable, qui, dégagée des préoccupations célestes, consacre et discipline toutes les relations humaines, suivant les lois qui leur sont propres. Depuis la fin du moyen âge, les âmes émancipées manifestent une supériorité spontanée, non-seulement d'esprit, mais aussi de caractère, en bravant les diverses peines officiellement liées au rejet de l'ancienne foi. C'est ce qui motiva la qualification que le dix-huitième siècle fit habituellement prévaloir a leur égard. Mais celle qui l'avait long-temps précédée indiquait combien la corruption morale se trouvait fatalement liée a l'affranchissement théorique et pratique, d'après la désuétude croissante de la culture affective. Un tel conflit ne pouvait être radicalement dissipé que par la religion de l'Humanité, qui rend au sentiment sa prépondérance normale, tout en développant l'intelligence et l'activité mieux que vous l'impulsion révolutionnaire. Voila comment les dignes positivistes sont les seuls Occidentaux vraiment émancipés dans un
siècle où le besoin de construire impose à tous les sceptiques l'hypocrisie la plus dégradante, a la fois théologique et métaphysique.
Il faut maintenant indiquer les principaux développements, privés ou publics , par lesquels le positivisme a spécialement confirmé son opportunité, morale et sociale, pendant l'année qui vient de finir.
Sous le premier aspect, je dois d'abord signaler l'essor spontané des habitudes religieuses qui, consolidant la véritable unité, peuvent seules assurer la pleine efficacité de la foi régénératrice. Quoiqu'on puisse difficilement instituer le culte intime au milieu d'une anarchie qui souvent altère les types convenables, de dignes positivistes ont déjà recours a ces secrètes pratiques journalières, où j'ai, depuis onze ans, puisé mes principales améliorations de tous genres. Ces fruits décisifs doivent indirectement former le meilleur indice d'un usage peu susceptible de vérification directe.
Quant au culte domestique, seul pleinement appréciable aujourd'hui, l'année 1856 a dignement complété la première application vraiment normale de l'aptitude du positivisme a consolider et perfectionner le lien fondamental. Un second exemple du chaste préambule caractéristique, dont l'année précédente avait déjà fourni le cas initial, a spécialement manifesté la tendance des âmes régénérées vers les habitudes sagement conciliantes qu'exige leur mission sociale. En prévenant de graves conflits domestiques par la préparation catholique du mariage positiviste, un digne couple a noblement témoigné la déférence civique qu'inspire la religion universelle envers tous les cultes locaux et temporaires.
Plusieurs adhésions précieuses , même féminines, ont récemment confirmé la tendance du positivisme à rallier toutes les âmes d'élite par une suffisante conformité de sentiments, de convictions , et de destinations. J'ai spécialement admiré la pleine régénération, personnelle et sociale, d'un jeune révolutionnaire éminent, qui déjà voue au mouvement organique la noble ardeur longtemps appliquée à l'agitation subversive. Cette conversion décisive semble d'ailleurs promettre au positivisme un organe poétique dignement préparé par une éducation encyclopédique.
La même année fournit une seconde confirmation pratique de la noble résolution où mon incomparable traductrice fit spontanément surgir le meilleur type actuel des mœurs littéraires.
Ses deux envois, en 1854 et 1856, ont heureusement acquitté le tiers des frais typographiques du tome final de mon principal ouvrage. Cette scrupuleuse conduite d'une célébrité longtemps indépendante du positivisme constitue la meilleure flétrissurer des deux écrivains dont la réputation est surtout due a la vulgarisation britannique de la nouvelle synthèse.
Vers la fin de 1856, l'évolution positiviste a fait un pas fondamental par la publication du premier volume de ma Synthèse subjective. Dès ce début décisif, ma construction finale a directement caractérisé le complément nécessaire de la religion de l'Humanité d'après l'incorporation systématique du fétichisme convenablement développé. La destination spéciale de ce tome initial constate l'aptitude du positivisme a discipliner l'intelligence, en régénérant la science la plus opposée à toute subordination philosophique. Outre son efficacité normale, cette synthèse mathématique, directement émanée de la religion universelle, doit bientôt produire une réaction indispensable a l'ensemble de la transition organique, en dissipant le dernier prestige spéculatif. Pleinement affranchis de la théologie, et même de la métaphysique, les meilleurs positivistes, surtout théoriciens, restent encore dominés, comme je le fus longtemps, par la science proprement dite. Ils ne peuvent dignement conduire la réorganisation occidentale sans avoir convenablement surmonté ce dernier joug spirituel, plus contraire qu'aucun autre a la juste prépondérance du génie d'ensemble sur l'esprit de détail. Cette émancipation finale doit surtout résulter d'un traité qui prouve, dans le cas le plus décisif, l'inanité de la science empiriquement isolée de son but social, et dès lors réduite à construire une suite de programmes essentiellement irréalisables.
Trois opuscules caractéristiques ont successivement représenté l'année 1856 comme l'époque naturelle où le positivisme, pleinement institué, devait directement inaugurer son ascendant occidental en suscitant un digne apostolat , d'abord pratique, puis théorique. La population centrale, encore préoccupée de vaines tendances politiques, est essentiellement étrangère à cette triple manifestation, due aux milieux où la révolution moderne suscita les trois secousses partielles qui préparèrent la grande crise. En Hollande, en Amérique, en Angleterre, l'insuffisance, pleinement appréciable, des ébranlements préliminaires, dispose les âmes d'élite a mieux sentir l'opportunité de la construction religieuse qui caractérise le vrai positivisme. Sans doute, la régé-
ration occidentale doit finalement trouver son principal appui chez les populations méridionales, où les femmes et les prolétaires, évitant le protestantisme et le déisme, ont davantage conservé les traditions sympathiques et synthétiques du moyen âge. Mais la foi régénératrice devait d'abord être spécialement assistée , pour l'apostolat comme envers le subside , par les dignes types essentiellement émanés des peuples prématurément ébranlés.
Du noble foyer hollandais, qui, depuis dix ans, fournit au positivisme le meilleur patronage moral et matériel, a spontanément surgi le premier hommage public à la religion universelle. Un éminent praticien a pleinement manifesté l'opportunité de la réorganisation théorique en proclamant une digne subordination envers un pouvoir auquel il n'aspire pas. Outre leur puissante réaction sur un milieu sceptique, qui ne résiste que passivement a la foi régénératrice, de tels exemples prouvent que les âmes les plus énergiques doivent aujourd'hui devenir les mieux disciplinâmes, de manière a mériter l'ascendant qui leur est normalement promis.
A l'éminent fondateur de notre église américaine devait naturellement appartenir le précieux opuscule théorique où, vers le milieu de 1856, |la religion positive trouva, sous un titre trop modeste, sa meilleure appréciation actuelle. La situation générale d'un tel pays est directement propre à manifester la nature, essentiellement religieuse, de la vraie solution occidentale, en montrant l'inanité sociale des remèdes politiques les plus prônés par les docteurs révolutionnaires. Dépourvue d'antécédents spéciaux, la colonie universelle doit mieux sentir le besoin de se rattacher à l'ensemble de l'humanité. Ses conservateurs sont naturellement exempts des illusions propres aux nôtres sur l'efficacité politiques des clergés officiels et des armées permanentes. En même temps, ses progressistes peuvent aisément reconnaître que la suppression de ce double joug laisse pleinement subsister les difficultés sociales partout propres au prolétariat occidental. Privés du pouvoir officiel par les lettrés et les légistes, les riches, actifs ou passifs, y doivent mieux apprécier la religion qui consacre a la fois le capital et le travail, tandis qu'elle y peut davantage détourner les pauvres d'une agitation uniquement profitable aux déclamateurs. Tous ces privilèges de la situation américaine recevront un prochain essor, d'après les travaux continus du digne apôtre qui vient de s'y caractériser et du» noble prolétaire qu'il a pleinement adjoint a l'association régénératrice.
Je devais spécialement attendre de l'impulsion anglaise le mémorable opuscule politique où l'un de mes meilleurs disciples, profondément imbu de ma théorie historique, a dignement terminé cette année décisive en inaugurant la diplomatie positiviste par l'application la plus convenable. Chez le peuple où les vues de détail ont le plus entravé les pensées d'ensemble, le positivisme social ne peut immédiatement pénétrer d'après une exposition générale, directement contraire a la confusion officielle des deux pouvoirs. Un régime qui représente l'établissement de la dynastie anglicane comme ayant spécialement préservé ce pays de la grande crise occidentale, doit aujourd'hui repousser toute régénération intérieure. Mais il reste pleinement accessible à la rénovation de sa politique extérieure, actuellement dépourvue d'un plan quelconque. L'anarchie occidentale ayant d'abord affecté les relations internationales, c'est aussi par elles que la nouvelle spiritualité doit maintenant installer son influence sociale. En politique, comme en logique. les principes les plus importants devant d'abord prévaloir envers les questions les plus simples, la diplomatie positiviste ne pouvait convenablement surgir que dans le cas le moins orageux. Tels sont les principaux motifs du précieux opuscule qui tend à régénérer la politique britannique en flétrissant, d'après un rapprochement décisif, l'outrage que subit, depuis un siècle et demi, la plus énergique des nations occidentales.
Moins de deux ans ont donc suffi pour réaliser la prévision finale de mon principal ouvrage, le prochain avènement spontané, parmi les âmes régénérées, d'un digne apostolat positiviste, tant pratique que théorique, qui nous délivre de la dangereuse assistance des littérateurs quelconques. La formation de notre sacerdoce est moins avancée, parce que, avec une difficile préparation encyclopédique, il combine une rare harmonie entre le cœur, l'esprit, et le caractère: sans que je révoque, a cet égard, les espérances propres a ma septième circulaire. Quand il aura suffisamment surgi, son service, public et privé, sera plus moral qu'intellectuel, et recourra davantage a la parole qu'à la presse, malgré la destinée exceptionnelle de son fondateur.
Pour compléter l'appréciation des divers progrès du positivisme pendant la principale année de son installation, je dois maintenant remarquer qu'ils ont tous été naturellement restreints a quelques âmes régénérées, sans aucun concours actif de l'ensemble des vrais croyants. La planète humaine contient déjà cinq cents positivistes au moins, que mes circulaires finis-
sent par atteindre d'après mes volumes. Ainsi, l'exiguïté du subside sacerdotal est surtout due a ce que les quatre cinquièmes d'entre eux n'y prennent jamais part, toute insuffisance personnelle étant d'ailleurs inadmissible envers une cotisation annuelle qui peut se borner a cinq francs. Voila comment la plupart de mes adhérents deviennent involontairement complices de la seule persécution habituellement possible dans un milieu qui met hors d'atteinte la vie, et même la liberté, des vrais régénérateurs. Outre que tous mes lecteurs assidus reconnaissent les obligations sociales des richesses personnelles, tous admettent la division des deux puissances, et les devoirs matériels de la masse active envers l'élite contemplative, nourrie de libres subsides, jusqu'à ce que son budget officiel résulte de la conversion universelle. En considérant l'avènement du catholicisme, ils peuvent tous sentir que mes contemporains seront surtout jugés, individuellement et collectivement, d'après leur conduite envers le positivisme : deux flétrissures personnelles ont déjà prouvé que j'ose, a cet égard, devancer la Postérité. Je dois donc attribuer la coupable inertie de la plupart de mes adhérents a ce que leur conversion n'a point passé de l'esprit au cœur, principale source de la conduite; ce qui fait naturellement espérer une prochaine amélioration, a mesure que la vraie théorie de l'unité leur fera mieux apprécier le sentiment.
Synthétiquement considérée , la réorganisation occidentale doit surtout consister a reconstruire la vénération normale des faibles pour les forts d'après un dévouement exceptionnel des forts aux faibles. Cette abnégation continue ne saurait maintenant émaner que du sacerdoce positif, auquel tous mes vrais disciples, tant pratiques que théoriques, resteront spontanément associés jusqu'à ce que les gouvernements aient librement transféré le commandement aux hommes d'État régénérés. Outre que le patriciat normal ne peut immédiatement surgir, la puissance personnelle qu'il exige l'empêcherait de fournir un type suffisant du dévouement social, propre à stimuler la vénération populaire sans la supposer. Les vrais positivistes ne peuvent donc prévaloir qu'en développant, chez eux-mêmes, pour les exciter en autrui, les trois instincts connexes dont la systématisation constitue le principal privilège de leur foi. Voila pourquoi je dus, a tout risque, au début de ma construction religieuse, refuser toute existence officielle, et même des pensions quelconques, sans retirer aucun profit personnel de mes divers travaux, afin de ne plus vivre que d'un libre subside , longtemps insuffisant. Tous
ceux de mes adhérents qui continueraient à s'abstenir du facile concours imposé par leurs convictions seraient bientôt assimilés aux faux positivistes qui, lettrés ou riches, repoussent la réorganisation spirituelle pour perpétuer l'indiscipline morale. Je puis donc espérer que le subside régénérateur pourra prochainement permettre l'essor systématique du sacerdoce normal et de l'apostolat théorique.
La réorganisation spirituelle est tellement urgente , que le positivisme y devra bientôt obtenir l'appui continu de toutes les âmes vraiment religieuses, qui, surtout féminines, sans partager notre foi, seconderont nos efforts pour préserver l'Occident du matérialisme universel. Elles peuvent déjà sentir combien la vie humaine, tant privée que publique, a besoin d'être systématiquement réglée, dans une situation où l'empirisme politique ne maintient l'ordre matériel qu'en altérant l'ordre moral. Que les vrais positivistes se montrent habituellement dignes d'une telle assistance en élevant leur conduite, personnelle, domestique, et civique, au niveau de leur foi ; les âmes impartiales ne tarderont pas a leur accorder une admiration qui bientôt s'étendra de la personne à la croyance. Ils seront ainsi reconnus les seuls hommes véritablement complets que comporte l'anarchie occidentale, et leur présidence sociale, d'abord religieuse, puis politique, sera dès lors incontestée. Mais cet ascendant nécessaire suscite le danger, déjà sensible, de développer en soi la surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité d'après nos efforts même pour la guérir en autrui, vu l'opinion exagérée que nous sommes ainsi conduits a concevoir de notre propre mérite. Une telle chute doit maintenant déterminer la principale sollicitude de tous les vrais positivistes, qui déjà prévaudraient s'ils étaient assez unis et disciplinés : leurs sentiments seuls retardent le triomphe social d'une doctrine pleinement adaptée a la situation correspondante. Cette entrave sera graduellement surmontée d'après une meilleure appréciation de leur destination et de leur croyance, qui concourent a leur prescrire, par-dessus tout, le perfectionnement moral, seule source de l'unité réelle, et, par suite, de la dignité comme du bonheur.
Il doit aujourd'hui consister principalement a reconstruire la vénération chez les âmes d'élite, seules vraiment disciplinables dans une génération anarchique, qui ne peut être, sinon transformée, du moins dominée, que d'après leur propre rénovation directe. Les dignes positivistes doivent donc fournir l'exemple continu , non-seulement d'une subordination religieuse envers
leur chef spirituel et ses délégués quelconques, mais aussi d'une obéissance civique à toutes les autorités temporelles, quelle que soit leur origine. Au milieu d'une agitation empirique, ils feront systématiquement sentir l'importance de conserver le commandement et la richesse chez leurs possesseurs actuels, qui ne peuvent sincèrement élaborer l'avenir social tant qu'ils restent naturellement préoccupés du présent personnel.
On aurait incomplètement apprécié l'insuffisance spontanée du subside occidental, si l'on méconnaissait les avantages, même intellectuels et surtout moraux, qui jusqu'ici compensèrent les inconvénients, privés et publics, d'une telle détresse. Elle m'a spécialement préservé de l'orgueil, écueil ordinaire d'un pouvoir naturellement enclin a la vanité; son influence extérieure m'a fait mieux juger mon entourage, suivant la naïve remarque spécialement citée dans ma septième circulaire. Je dois même souhaiter que l'accroissement nécessaire du subside sacerdotal ne soit pas plus rapide que celui du service correspondant. Le positivisme est tellement opportun que, a chaque secousse sociale, on a communément supposé qu'il allait bientôt obtenir un grand ascendant, que la confusion des deux puissances dispose a croire plus temporel que spirituel. Souvent le zèle, et quelquefois la souscription, de certains adhérents tinrent à l'espoir d'atteindre ainsi l'élévation qu'ils ambitionnent, ou du moins l'aisance et l'estime qu'ils désirent sans les mériter : si le subside eût été plus large, ils m'auraient peut-être trompé. Quoi qu'il en soit, je me sens assez averti pour oser désormais garantir que le public positiviste n'aura pas davantage a regretter envers autrui qu'a mon propre égard l'usage, toujours responsable, du noble appui matériel qu'il fournit a ma mission sociale. Si le subside sacerdotal dépasse sa destination directe, tant collective que personnelle, j'appliquerai l'excédant a l'utile extension du fonds typographique, qui, par sa nature, comporte une addition quelconque, sans permettre aucune soustraction.
En terminant ma huitième circulaire, je dois spécialement déclarer que la lenteur des progrès sociaux du positivisme est plus imputable aux positivistes eux-mêmes qu'au public occidental et surtout qu'aux gouvernements actuels, principalement chez le peuple central. Forcée d'émaner du milieu révolutionnaire, pour une rénovation plus mentale que morale, la doctrine qui constitue la religion universelle, d'après la subordination de l'esprit au cœur, n'a pu jusqu'ici toucher le sentiment qu'à travers l'intelligence. Plus convenable au Midi qu'au Nord, mieux
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appréciable chez les femmes et les prolétaires que parmi les classes spéciales, elle n'a maintenant converti que des âmes exceptionnellement émanées de situations défavorables , en substituant la conviction a la persuasion. Les résultats obtenus suivant un tel mode font assez sentir quelle sera la rapidité du succès quand la prédication positiviste, enfin devenue plus poétique que philosophique, aura directement pris son caractère normal et sa destination naturelle. Grâce a la noble tolérance du dictateur qui produisit la meilleure sentence du dix-neuvième siècle, la liberté de mes volumes s'étend à mes opuscules, et même à mes circulaires, où la République Occidentale est annuellement proclamée sous le timbre impérial. Une sagesse spontanée a loujours senti que ce frontispice systématique caractérise la prépondérance nécessaire d'une paisible reconstruction spirituelle sur un orageux mouvement temporel. Récemment invoquée pour un besoin exceptionnel, l'occidentalité ne peut normalement renaître qu'en reposant, mieux quau moyen âge, sur la combinaison continue de l'indépendance politique avec la communauté d'éducation, de religion, et de sacerdoce. Salut et Fraternité,
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.) Se le 19 janvier 1798, à Montpellier.
Résumé général des souscriptions pour le subside positiviste en 1856.
! Minimum, 5 fr.
Moyenne, 79 Maximum, 520 {Minimum Maximum ! Minimum, 42 Maximum, 710
Total 73 souscriptions 8,246 fr. | Moyenne, 113 |
N. B. Fondé le 12 novembre 1848, le subside positiviste fournit 3,000 francs en 1 849, 3,300 en 1 850, 4,200 en 1851, 5,600 en 1 852, 7,400 en 1 853, 7,004 en 1854, et 7,056 en 1855.
pûcii it siii -ir.AïivF.fi. MB
Lettres d'Auguste Comte, au docteur Audiffrent, sur la maladie (l).
(Copie conforme.!)
4re LETTRE.
Paris, le samedi 4 4 Frédéric 66.
Mon cher disciple,
Vous faites très-sagement d'aborder a Marseille, l'étude clinique, dès le début de votre cours médical, sans attacher une importance exagérée a la subordination de la pathologie envers la biologie. L'existence et même la structure, ont été si mal étudiées et restent si peu connues, que vous ne gagneriez rien à retarder l'examen direct des malades, jusqu'à ce que vous possédiez sur l'état normal , des notions statiques et dynamiques plus développées que celles qui vous sont maintenant familières. Si nul art, même mathématique, ne comporte réellement une pleine rationalité, celui que vous allez apprendre repousse surtout cette illusion théorique. En comparant la médecine d'Hippocrate avec la nôtre, vous ne trouverez pas le progrès moderne en harmonie avec les acquisitions scientifiques , même après avoir écarté celles qui sont équivoques ou vicieuses. Rien ne pourra jamais dispenser de guider la thérapeutique d'après un suffisant ensemble d'explorations pathologiques coordonnées par une rationalité spontanée. D'ailleurs, les études cliniques sont éminemment propres a signaler les lacunes et les imperfections de la biologie, dont les conceptions qui ne comportent aucune application médicale sont, par cela seul, oiseuses ou vicieuses. Une appréciation pleinement positive dispose à sympathiser avec les praticiens qui dédaignent une culture biologique trop souvent incompatible avec la vue synthétique de l'organisme.
(I) Ces lettres, surtout précieuses en ce qu'elles ébauchent la grande théorie pathologique que devait élaborer le Traité de morale, ont été adressées, en 1854 et 1855, par le Fondateur du Positivisme, à un de ses disciples les plus éminents et les plus dévoués, M. G. Audiffrent, qui a droit à toute notre reconnaissance pour avoir provoqué et mérité une telle communication , et pour l'avoir aussi libéralement transmise.
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D'après une telle considération, vous pouvez dignement accomplir, à Marseille, votre principal cours d'études médicales, en utilisant les avantages d'un milieu plus abondant en malades qu'en médecins; sans regretter les ressources plus apparentes que réelles, qui sont propres a Paris. Le même motif doit ensuite vous déterminer a passer une année, dans l'école de Montpellier, dont l'esprit plus ontologique se trouve compensé par un caractère plus synthétique, et qui vous fera mieux sentir la médecine hippocratique. Mais il faudra venir passer votre dernière année à Paris, surtout afin que votre doctorat émane du foyer le plus accrédité.
Quant à votre grande question sur le classement des maladies végétatives, vous avez judicieusement pressenti sa précocité. Toutefois, je puis, a votre intention, ébaucher sommairement une doctrine qui ne m'absorbera directement, que dans trois ans.
Par une contradiction décisive, le langage indique partout l'irrationalité générale des conceptions pathologiques. Quoique la maladie soit universellement définie par contraste à la santé, le premier mot devient ordinairement pluriel, tandis que le second reste toujours singulier. Cela signifie que les prétendues maladies classiquement distinguées, se réduisent essentiellement à de simples symptômes. Il ne peut au fond exister qu'une seule maladie, consistant a ne pas se bien porter. Or, puisque la santé réside dans l'unité, la maladie résulte toujours d'une altération de l'unité, par excès ou défaut d'une des fonctions en harmonie. Le désordre peut provenir du dehors ou du dedans , quand les limites normales de variation se trouvent dépassées, en un sens quelconque, par l'action prolongée, soit du milieu, soit de l'organisme. A mesure que l'espèce devient plus éminente, et plus civilisée, c'est surtout le second cas qui prévaut.
Chez les Occidentaux actuels, même masculins, la maladie doit donc être habituellement attribuée au centre cérébral, qui domine mieux l'ensemble de l'organisme, et d'ailleurs fonctionne davantage. Les altérations émanés du milieu n'acquièrent ordinairement de gravité que d'après leur réaction indirecte sur le cerveau, par les nerfs, ouïes vaisseaux. Mais on est habituellement trompé sur le vrai siège de la maladie parce que les symptômes affectent rarement les fonctions cérébrales, sauf les cas de grand danger. Ils consistent presque toujours dans les altérations que le cerveau troublé détermine sur les autres organes. Vous pouvez ainsi sentir a quel point la pathologie reste éloignée d'une vraie rationalité, puisqu'elle se trouve ainsi forcée d'ériger ces divers
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symptômes en autant de maladies distinctes, tant qu'elle ne peut diriger l'élaboration, au moins subjective, vers le siège réel.
On ne peut espérer un tel progrès avant d'avoir assez avancé l'analyse du système nerveux, qui n'est jusqu'ici que grossièrement ébauchée, d'après la destination, d'ailleurs confuse le plus souvent, entre les trois sortes de nerfs, sensitifs, moteurs, et nutritifs. Les premiers ont surtout besoin d'une séparation rationnelle envers les nerfs respectifs de la musculation, delà calorition et de l'électrition, vaguement fondus jusqu'ici dans ceux du tact. Vos observations cliniques pourront a cet égard fournir d'utiles renseignements sur une distinction aussi délicate qu'importante sans laquelle les conceptions pathologiques ne comportent jamais assez de précision.
Un tel préambule est ici destiné principalement à vous empêcher d'exagérer, suivant la tendance actuelle, l'importance du classement prématuré que vous me demandez. Puisque les maladies ne sont que des symptômes, il y faut suivre l'ordre essentiel des fonctions correspondantes. Tel est le principe de classement indiqué dans mon volume final, d'après la distinction des trois modes, végétatif, animal et cérébral, de l'existence humaine. Il vous suffira de prolonger cette règle en développant les fonctions correspondantes, pour obtenir un classement raisonnable des maladies végétatives, c'est-à-dire des symptômes du trouble cérébral, d'après la vie de nutrition. Cette existence se compose d'absorption et d'exhalation, dont l'une consiste en élaboration suivie d'assimilation, et l'autre en dépuration suivie d'excrétion. Son ensemble a donc pour centre la circulation, également nécessaire a ces quatre fonctions générales. A chacun de ces groupes d'actes et d'agents organiques, appliquez les variations par excès ou défaut, au delà des limites normales (qui sont mal connues encore); vous obtiendrez le classement demandé, des symptômes végétatifs de l'altération cérébrale de l'unité, chez l'homme et les animaux supérieurs, mais sans négliger jamais l'influence continue du milieu.
3e LETTRE.
Paris, le lundi 9 LUchat 66.
Mon cher disciple,
Votre lettre de vendredi, que j'ai reçue hier, vérifie spécialement votre disposition habituelle à dignement utiliser mes con-
seils pathologiques. C'est pourquoi je dois aujourd'hui compléter ceux de ma dernière réponse, en y joignant quelques autres réponses sur la théorie systématique des maladies.
Le principe que j'ai posé permet de concevoir leur classement rationnel d'aprèsleurs sourcesesscntielles,puisquetoutes résident dans le cerveau. Car cette classification doit dès lors résulter du tableau cérébral. Puisque la région affective domine dans l'état normal , elle doit surtout prévaloir envers ses perturbations , d'autant plus que son exercice est seul continu. Quant aux deux autres régions cérébrales , elles ne peuvent influer que sur les subdivisions, outre leur participation aux symptômes, lorsque le trouble atteint son maximum. Il faut donc rapporter les maladies au sentiment dont l'intelligence et l'activité ne sont que les ministres généraux, dépourvus d'ailleurs de relations directes avec la vie végétative.
On est ainsi conduit a distinguer d'abord les maladies en égoïstes et altruistes, comme les moteurs affectifs, quoique les unes et les autres puissent avoir lieu par excès ou par défaut, le premier cas appartient surtout aux premières, et le second aux secondes. Un insuffisant essor de l'altruisme constitue la source secrète d'une foule de perturbations radicalement méconnues. Telles sont surtout les épidémies qui succèdent aux commotions politiques, comme les affections cholériques survenues dans ce siècle, après la secousse antibourbonienne de 1830, la crise républicaine de 1848, et finalement la crise dictatoriale (1851). La source nécessairement cérébrale de toute grave maladie devient spécialement irrécusable envers ces vastes perturbations, que l'empirisme matérialiste proclame inintelligibles.
De ce bassement général, on peut, d'après le même principe, procéder successivement aux distinctions particulières, en suivant l'ordre normal des instincts, personnels ou sympathiques, dont l'intensité mesure celle des perturbations. Vous pourrez ainsi développer simultanément les deux modes essentiels, l'un rationnel et l'autre empirique, que comporte la classification des maladies, en comparant tantôt leurs sources, tantôt leurs symptômes.
Cette synthèse pathologique conduit dans la pratique a des conséquences générales qui rattachent directement la médecine a la morale. En effet les maladies résultant d'une altération de l'unité, tandis que l'unité repose essentiellement sur la sympathie, il est rigoureusement démontré que le meilleur moyen de se bien porter consiste a développer la bienveillance. La gaieté,
la sécurité que procure l'habitude de vivre au grand jour, chez ceux qui vivent pour autrui, garantit autant leur santé que leur bonheur; par contraste a la belle remarque de Hufeland sur la faible longévité des comédiens, et généralement de quiconque est souvent forcé de dissimuler.
En étendant le principe pathologique hors de notre espèce , il permet aussi d'expliquer la moindre diversité, comme la moindre gravité des maladies parmi les animaux, même les plus rapprochés de nous. Car, privés du mouvement social, ces cerveaux fonctionnent beaucoup moins, et d'ailleurs réagissent moins sur les viscères nutritifs.
Telles sont les sommaires indications que je devais joindre ici a mes aperçus antérieurs, envers une doctrine capitale qui ne m'absorbera directement que dans trois ans, et pour laquelle néanmoins je ne regrette pas les efforts que m'a déjà suscités votre demande ,
3e LETTRE.
Paris, le jeudi \9 Bichat 66.
Mon cher discip)*,
Je dois aussi saisir cette occasion
de vous résumer l'ensemble de mes deux dernières lettres en concluant à l'introduction systématique du point de vue social, tant dynamique que statique, dans toutes les conceptions médiea- |ui ne sauraient autrement devenir assez réelles et rationnel'
La pensée biologique ne peut rester binaire qu'envers les animaux, chez lesquels il suffit de comparer l'organisme et le milieu. Dans notre espèce , on ne doit employer ce dualisme qu'en décomposant le premier élément en individuel et collectif; ce qui rend ternaires les conceptions fondamentales. Pour que les médecins cessent de dégénérer en vétérinaires :
« Entre l'homme et le monde il faut l'Humanité; »
sans un tel médiateur, on ne peut assez représenter l'action récipie des deux éléments du grand dualisme. Car c'est surtout a travers l'Humanité que le monde domine l'homme et l'homme modifie le monde. Quoique l'ordre universel affecte directement chacun de nous, son influence réelle sur l'individu reste surtout indirecte, d'après le poid^ total de l'économie extérieure envers
l'ensemble de nos prédécesseurs et de nos contemporains. En comparaison d'une telle résultante, la propre composante de chacun devient de plus en plus minime. D'ailleurs l'Humanité protège l'homme contre le monde, en même temps qu'elle lui transmet sa principale action.
Il faut désormais écarter la considération de l'homme isolé, comme une abstraction aussi vicieuse en médecine qu'en politique. En constituant le dualisme médical d'après la réaction mutuelle entre le corps et le cerveau, l'existence corporelle reste nécessairement soumise a deux influences continues , l'une extérieure, l'autre intérieure. La première lui transmet l'action du milieu matériel, seul apprécié jusqu'à présent, et la seconde celle du milieu social qui tend de plus en plus à prévaloir.
Après m'avoir hier entendu lire à nos confrères votre lettre de dimanche, accompagnée des réflexions qu'elle me suscite, l'excellent docteur C...., que mes précédentes communications sur la théorie synthétique des maladies avaient beaucoup frappé, me fit spécialement remarquer la tendance caractéristique vers une telle philosophie dans l'école propre a Montpellier, du moins avant son altération actuelle, et telle que la résume le principal traité de Barthez. Cette affinité spontanée constitue la compensation naturelle des inconvénients d'une doctrine ontologique qui néanmoins dispose a la synthèse et détourne du matérialisme si funeste à l'école de Paris , même chez Cabanis et Broussais. Mais une telle tendance ne pouvait devenir décisive que d'après deux grandes conditions successivement remplies par Gall et par moi. D'abord il fallait que Gall eût placé dans le cerveau toutes les fonctions affectives, en éliminant leurs sièges végétatifs, de manière a constituer l'appareil par lequel les morts gouvernent les vivants. En second lieu, l'existence et surtout l'évolution de la société devaient être ramenées à des lois positives, par ma fondation de la sociologie, sans laquelle les aperçus spontanés des spiritualistes de Montpellier ne pourraient acquérir une vraie consistance, ni comporter une efficacité décisive.
D'après la loi d'interposition, le point de vue biologique, en tant qu'intermédiaire entre le cosmologique et le sociologique, ne pouvait être systématisé sans une suffisante institution, nonseulement de la cosmologie , mais aussi de la sociologie. C'est ainsi que la science et l'art tendent partout a se fondre finalement dans la morale qui, théorique, établit la connaissance, et, pratique, le gouvernement de la nature humaine, seul objet définitif de nos saines spéculations.
4e LETTRE.
Paris, le vendredi 14 Moïse 67.
Mon cher disciple,
La théorie synthétique des maladies se
trouve ainsi résumée par la définition sociologique du cerveau comme appareil de l'action des morts sur les vivants. On peut dès lors apprécier combien l'anarchie occidentale constitue une véritable maladie, puisqu'elle consiste surtout dans une insurrection continue des vivants contre les morts, ce qui tend directement a produire un trouble chronique de l'économie cérébrale. Mais vous pouvez mieux lier la médecine a la morale en formulant ainsi la définition subjective du cerveau : Le double placenta ■permanent entre V homme et V Humanité.
Il importe de dire double, afin de distinguer toujours les deux ordres simultanés de relations subjectives, d'une part envers le passé, de l'autre envers l'avenir. Cela fait même ressortir la gravité de la maladie occidentale qui tend a rompre le placenta dans les deux sens
5e LETTRE.
Paris, le dimanche 2! Gullcmberg 67.
Mon cher disciple,
Pour rendre plus précises vos méditations sur l'enveloppe muco-dermique, siège essentiel de la réaction continue entre le corps et le milieu, je vous invite a considérer particulièrement les ganglions sensitifs, et surtout celui du tact, d'après lequel la vie organique affecte directement la vie cérébrale, et par suite l'unité vitale. Quoique son influence soit souvent confondue avec celle des ganglions de la calorition et de l'electrition, l'exploration des maladies permet de la distinguer, et conduit à la regarder comme la principale source des perturbations cérébrales, dues a l'état du muco-derme sous l'impulsion
extérieure. Le corps modifie le cerveau par ces trois ganglions, comme le cerveau modifie le corps par les nerfs émanés de sou organe nutritif. Mais pour concevoir ces relations générales, il faut s"écarter de la routine actuelle, dont la conservation constitue la principale source de confusion dans la thèse noblement exceptionnelle de M. F., qui trop tard averti par moi persiste à réunir l'appareil cérébral a l'ensemble des nerfs, tandis qu'il ne leur appartient pas plus qu'aux muscles. Il n'existe réellement que trois classes de nerfs, nutritifs, sensitifs. et moteurs, qui constituent, si l'on veut, autant de systèmes, respectivement subordonnés aux trois régions du cerveau, lequel ne forme ni l'aboutissant, ni l'origine, des nerfs quelconques, mais un appareil distinct et supérieur, dont les nerfs intérieurs se réduisent, sans enveloppe fibreuse, aux faisceaux passifs a l'aide desquels ses différentes parties communiquent entre elles.
Vous avez pleinement raison de ne pas séparer la pathologie de la thérapeutique, a laquelle toutes ses conceptions doivent directement viser. Au fond, la médecine est toujours restée, comme la morale, rebelle a toute vaine séparation entre la théorie et la pratique, dont les domaines se confondent envers tout ce qui concerne immédiatement l'homme proprement dit, vu la coïncidence entre l'objet et le sujet, d'où résulte que l'abstraction se trouve réduite autant que possible. Elle s'y borne a ce qu'exige la généralité des préceptes, toujours destinés à l'homme en général, sans tenir compte des diversités individuelles, lesquelles doivent finalement prévaloir dans l'application , qui ne saurait ainsi comporter jamais une rationalité complète. Quand la médecine sera rentrée dans la morale, dont elle est normalement inséparable, leur commun caractère synthétique deviendra pleinement irrésistible, et fera sentir comment l'Humanité constitue l'intermédiaire nécessaire entre l'homme et le monde, ou le milieu. Si l'on décompose le Grand-Être, comme va l'indiquer mon opuscule, dans sa trinité chronologique, en trois êtres collectifs (priorité, public, et postérité), on voit que les deux extrêmes se lient directement a l'homme par le placenta cérébral, tandis que le moyen appartient réellement au milieu, qu'il faut ordinairement considérer comme social aussi bien que comme vital et matériel, puisque ces trois influences sont souvent analogues ou connexes, tant en médecine qu'en morale
6e LETTRE.
Paris, le dimanche 14 Shakespeare 67.
Mon cher disciple,
Votre nouvelle question sur l'innervation
ne me semble point assez nettement posée pour que j'y puisse faire maintenant une réponse spéciale. Je vous invite seulement à vous efforcer directement de concevoir le dualisme général entre le corps et le cerveau. Pour cela vous devez regarder le corps comme composé de trois parties, l'une végétative, les visceres^ deux autres animales, active et passive, les muscles (y compris les os) et les sens. Ces trois systèmes corporels sont respectivement subordonnés aux trois régions cérébrales. La liaison s'établit par les trois appareils nerveux, nutritif, moteur et sensitif, dont la moelle épinière et le grand sympathique constituent seulement des moyens de perfectionnement.
7e LETTRE .
Paris, le mardi 23 Bichat 67.
Mon cher disciple,
En outre son développement (1) m'a permis la vérification spéciale de ma conception générale sur la source essentiellement cérébrale de la maladie, au moins dans l'homme, surtout civilisé. Car elle a suscité, comme tous les préambules de mes grands travaux, une crise physique, principalement relative a l'appareil digestif, dont la surexcitation m'a contraint à m'abstenir de dîner pendant treize jours. De végétative, la réaction cérébrale est aujourd'hui devenue animale, et consiste dans une agitation convulsive qui, bientôt dissipée, va me ramener un état pleinement normal, sauf la stimulation durable de la région spéculative, succédant a celle de la région active, d'après une influence primitivement affective; ce qui me représente en petit la marche essentielle de nos
(1) Il s'agit ici du testament d'Auguste comte. (Note du biographe,)
perturbations; en sorte que, comme médecin, vous pourrez utiliser l'incident que je me plais à vous décrire a cette fin. . . .
8e LETTRE.
Paris, le vendredi 7 Charlemasme 67.
Mon cher disciple,
Quant à vos conjectures sur la longévité, je ne dois que vous encourager à les rendre plus fermes et plus vastes en les systématisant davantage. Nous ne sommes , en tout genre, qu'au début du perfectionnement, même envers notre situation et surtout pour notre nature. La longévité, qui suscitait tant de vagues espérances chez Bacon et Descartes, doit nous fournir un ample domaine de conceptions et d'améliorations. Mon père spirituel allait jusqu'à rêver l'extension indéfinie. Quoique la philosophie positive écarte de telles chimères, elle confirme l'espoir continu d'un succès notable et croissant, d'après les progrès du régime humain, complété par l'hérédité.
Ceci me conduit a terminer ma réponse en vous indiquant a cet égard, une conception générale, qui trouvera normalement sa place, en 1858, dans le traité de la nature humaine, où doit consister la première moitié de ma Morale 'positive. Il faut regarder comme la principale imperfection de notre organisme individuel, l'insuffisante harmonie entre le corps et le cerveau. Le cerveau pourrait, je crois, user deux corps , et peut-être trois, si la succession était possible, tant sa constitution est plus stable. Dans la plupart des cas normaux, la statue ne tombe que parce que le piédestal est pourri. Cette discordance ne convientpas seulement aux morts précoces : elle existe souvent chez de dignes vieillards. Après un siècle de durée, le cerveau de Fontenelle ne cessa de fonctionner que faute de base végétative. Vous pouvez dès lors sentir quelle portée comportent nos moyens d'augmenter la longévité, quant ils seront systématiquement dirigés vers l'institution d'une meilleure harmonie entre le corps et le cerveau, par le développement des réactions, à peine ébauchées jusqu'ici, du moral sur le physique.
En fixant a près de deux siècles le maximum de durée compatible avec la constitution humaine, Hufeland n'était inspiré
que d'après des observations purement empiriques sur les meilleurs cas de longévité constatée. Mais, s'il avait été guidé par la conception précédente, il aurait pu faire mieux accueillir son appréciation, en posant la question de longévité systématisée, comme consistant à faire durer le corps autant que le cerveau pourrait naturellement vivre. Ainsi conçue, l'utopie semble finalement réalisable, et même on doit raisonnablement espérer d'augmenter l'intrinsèque longévité du cerveau
Paroles prononcées aux funérailles d'Auguste Comte ,
Le 27 Gutlemberg 69 (mardi 8 septembre 1857), Par le Dr ROBLNET.
Mesdames, Messieurs.
C'est a la postérité qu'appartient la glorification de la grande existence qui vient de finir ; elle ne saurait être assez honorée que dans l'avenir, et vouloir l'apprécier aujourd'hui serait presque une profanation.
C'est donc pour accomplir un pieux devoir et satisfaire au commun besoin de nos cœurs, que nous osons prononcer sur cette tombe sacrée quelques paroles de regret.
La mort, qui nous éprouve si cruellement, n'enlève pas seulement l'objet de quelques affections privées, elle frappe aussi l'Humanité dans ses plus chers intérêts ; et ce n'est point tant un malheur domestique que nous avons a déplorer, qu'une immense calamité sociale ! Ceux de nous qui ont eu le bonheur de partager l'intimité de ce noble mortel, pourront sans doute mesurer, à la douleur qu'ils ressentent, l'étendue de leur perte. Mais qui saurait calculer ce que ce fatal événement apporte de retards et d'écueils a la grande œuvre de la régénération moderne? Le majestueux édifice religieux, récemment élevé par ce glorieux
créateur, se trouve, a jamais peut-être, privé de son sublime couronnement moral! La famille positiviste reste orpheline à son berceau, et la rénovation spirituelle perd en même temps et son moteur et sa direction.
Devant un semblable désastre, tout ami du progrès, tout homme de bien, tout vrai citoyen de la Terre, sent son àme profondément ébranlée, et porte sur l'avenir des regards pleins d*effroi !
Mais la mort n'a rien d'absolu, messieurs ! quand la terre funèbre a dévoré la dépouille mortelle, l'âme se retrouve dans les œuvres quelle a produites, et dans les souvenirs qu'elle a inspirés : c'est ainsi que les grands hommes ne meurent jamais. La fin de leur existence n'est que le commencement de leur immortalité; et ils font plus encore, du sein de la tombe, qu'ils n'ont accompli pendant leur trop courte durée.
Tu es donc immortel, ô maître vénéré ! immortel comme Aristote et Descartes, immortel comme le grand saint Paul, immortel comme fondateur de la Religion de l'Humanité! ta mémoire est éternelle comme tes œuvres ; et ton nom sera béni dès ce jour jusqu'aux âges les plus reculés.
Car ta doctrine, toute d'amour, va toucher les cœurs et gagner les âmes : par elle, l'ordre va renaître dans les esprits bouleversés, l'ardente charité éteindra toute haine, et la douce concorde régnera, après tant d'orages, pour l'accomplissement des plus hautes destinées.
Par elle, la paix s'étendra sur la Terre, séchant partout et le sang et les larmes!
Voilà l'avenir, messieurs ; quant au présent, il reste plein d'amertume et de difficultés!...
Mais si nous voulons remplir notre tâche, et devenir les fils de ce glorieux père, ne nous éloignons jamais de lui : conservons son auguste souvenir au plus profond de notre cœur ; portons a sa mémoire un culte journalier, purifions, agrandissons nos âmes pour l'y conserver religieusement; pénétrons-nous de son esprit, animons-nous de ses généreux sentiments, de son inaltérable civisme, de son intrépide courage ; venons souvent a sa tombe bénie, répéter la formule sacrée de notre sublime Religion :
L'Amour pour principe, El l'Ordre pour base; Le Progrès pour but.
Discours prononcé ponr la commémoration funèbre d'Auguste Comte,
Le 18 Shakespeare 69 (27 septembre 1857), le 3e dimanche après sa mort,
Par le Dr ROBINET,
Désigné, à cet effet, par JIM. P. LAFF1TTE, président des exécuteurs testamentaires, et F. MAGKIN, président de la Société positiviste.
Mesdames et Messieurs (1),
La vie des grands hommes s'offre à la vénération publique sous deux aspects essentiels : l'un, social, embrasse l'ensemble des services rendus a l'Humanité; l'autre, simplement domestique, concerne les actes privés et les qualités personnelles.
Je vais donc essayer ici de retracer sous ces deux aspects, la plus grande existence qui ait encore surgi.
La carrière publique d'Auguste Comte offre deux périodes aussi glorieuses qu'inséparables, répondant a chacune des grandes élaborations qui le placent au premier rang, parmi les bienfaiteurs de l'Humanité. Dans cette phase toute philosophique, bien qu'elle ait été constamment inspirée et soutenue par le plus énergique sentiment social, notre glorieux maître posa les bases de la spiritualité moderne. Rassemblant, par un effort sublime, les éléments épars d'une positivité jusqu'alors incomplète, il sut relier en un seul faisceau, désormais indestructible, les constructions partielles et séculaires de ses plus nobles devanciers, par son incomparable création sociologique.
On sentira de plus en plus, messieurs, qu'un aussi héroïque début dans la carrière philosophique, ne pouvait appartenir qu'à
(1) La première partie de ce discours, consacrée à l'appréciation de l'acte qui privait les positivistes du lieu normal de leurs réunions, en cette triste et solennelle circonstance, ne saurait être reproduite ici. Quant à la cérémonie, elle eut lieu, comme je l'ai dit , chez un de nos frères les plus dévoués , Don José Segondo Flore?.
celui qui s'élançait sur les traces d'Aristote et de Descartes, en portant au plus profond de son cœur l'enthousiasme et le feu sacré de notre immortelle Convention ! — Grâce a lui nous savons aujourd'hui que la sympathie est la noble mère de la synthèse et de la synergie. — Vous connaissez tous, mieux que moi, quels furent les fruits de ce sublime enfantement : la philosophe positive naquit bientôt après la découverte des lois sociales. Observer et raisonner, tel est le principe logique qui éclaira cet incomparable génie pour élever le phare de la positivité, au milieu des ténèbres théologico-métaphysiques ; et c'est a sa vive clarté qu'il dut de jeter les fondements inébranlables de la base philosophique sur laquelle il érigea plus tard notre majestueux édifice religieux. N'oublions donc jamais cet immortel début de la philosophie positive, qui, séparant pour toujours le concret de l'abstrait, et étendant aux phénomènes sociaux l'invincible notion de loi, limita chaque science en la rattachant a ses sœurs par des liens naturels, de manière à former un admirable système universel, embrassant dans son cadre puissant tous les phénomènes et tous les êtres réels. N'oublions jamais que la conclusion de ce traité philosophique, inspirée du même sentiment social, du même civisme qui vivifièrent toute l'existence de notre maître, regardait la restauration de l'autorité spirituelle comme la plus noble tendance des travaux accomplis et comme le but sacré des efforts ultérieurs.
Mais si puissante que fût cette première élaboration, ce n'était jamais qu'une philosophie, et, a ce titre, elle demeurait insuffisante en présence des immenses besoins de la société moderne; car les conceptions religieuses deviennent seules populaires et universelles, tandis que les plus hautes élaborations philosophiques restent profondément étrangères a la masse des hommes.
Pour répondre aux nécessités de la situation occidentale, le génie philosophique devait donc se transformer et s'agrandir, en passant du domaine de l'esprit par celui du cœur, sur le terrain social et religieux
Neuf années de recueillement et d'efforts ne furent pas vaines : et grâce a la tutélaire intervention de la tendresse féminine, cette grande transformation put s'accomplir! Car, vous le savez tous, c'est a l'ange consolateur qui répandit sur la grande existence les trésors de son inneffable affection, les seules joies qui l'aient quelque temps adoucie, que l'Humanité doit surtout cette inappréciable rénovation. L'âme du philosophe, exaltée, régénéré
par ce saint amour, fut enlevée par son immuable compagne jusqu'aux plus sublimes régions de la subjectivité humaine; comme autrefois la suave Béatrice ravit son immortel amant vers les splendeurs de l'idéalisation catholique.
« Les grandes pensées viennent du cœur ; » on le vit bien au début de la construction religieuse qui caractérise la seconde vie de notre maître: sous l'influence de sa rénovation affective, tout s'était ennobli ; le cœur soumettait l'esprit et l'activité à sa douce prépondérance, et la philosophie, descendue d'un trône provisoire, n'était désormais qu'un magnifique flambeau éclairant de sa vive lumière l'auguste morale éternellement assise au sommet de l'échelle des conceptions humaines, comme suprême régulatrice de la science et de l'art. Dès lors aussi le problème social était conçu dans toute sa majesté : subordonner la personnalité à la sociabilité sans sacrifier la dignité individuelle au concours social.
Gloire éternelle à celui qui trouva l'énigme séculaire ; qui sut dégager à jamais la réalité du nouveau Grand-Être et rallier invinciblement, sous cette suprême existence, les pensées, les sentiments et les actes humains.
On sait comment la Politique positive, code sacré de l'avenir, s'empare du domaine social en appuyant la doctrine nouvelle sur l'adhésion des prolétaires et des femmes ; comment elle institue le gouvernement moral du Monde, par leur union continue avec le sacerdoce, seul organe direct et systématique de l'Humanité. On sait par quelle série de créations originales et puissantes cette sublime construction s'élève de son préambule social au tableau synthétique de l'avenir humain : la cosmologie condensée prépare le théâtre ; la théorie cérébrale pose les bases de l'éducation morale, elle ouvre les sources de la grâce; la statique et la dynamique sociales expliquent les conditions de l'existence collective et les lois de son mouvement, elles nous déposent au seuil de la terre promise où nous pouvons entrevoir, au milieu des splendeurs de l'avenir régénéré, la Postérité glorieuse et reconnaissante ! La nous voyons la sociocratie finale exploitant, dans un majestuteux concert, le domaine terrestre, et nous pouvons contempler la religion universelle embrassant a la fois la science épurée, l'art sanctifié, la politique ennoblie, et guidant, par la morale, notre éternelle recherche du bien, du beau et du vrai.
Mais pour mieux apprécier la difficulté d'une telle œuvre et la
puissance de son créateur, nous devons descendre des sublimités où elle transporte les âmes ardentes, au triste monde anarchique et dégradé qui ne put l'empêcher de surgir. Tous ceux que la révolution n'a pas animés de sentiments sociaux ont été perdus par elle! et le grand naufrage de la foi théologique laissant la multitude des âmes ordinaires privée de frein moral, on a vu se développer partout la révolte intellectuelle et le débordement de la personnalité. De nos jours, le désordre des esprits hâtant la corruption des cœurs, menace d'une ruine prochaine les plus antiques et les plus vénérables institutions sociales : propriété, famille, patrie, religion, tout est près de s'anéantir! Et l'homme lui-même sent son individualité se dissoudre sous le ferment de l'irréligion, impitoyable mère du doute, de l'irrésolution et de l'ennui.
C'est à ce moment anxieux et solennel que le Fondateur de la foi positive entra dans la carrière. Sans autres moyens qu'un cœur ardent, qu'un invincible génie, qu'un inébranlable caractère; enrichi par un labeur infatigable de l'héritage spirituel des siècles accomplis, il sut élever l'arche sainte qui porte vers l'avenir le palladium de l'Humanité ! Rien ne put l'arrêter : ni les langueurs de l'isolement, ni les sombres heures de la misère, ni les douleurs du foyer, ni les fatigues d'un travail surhumain , ni les séductions de l'intrigue ou les menaces de la haine , ni les déceptions de l'amitié trahie et de la paternité spirituelle tant de fois trompée! Son âme toute romaine, profondément touchée par le moyen âge et si fortement illuminée par le génie moderne, put s'élever toujours au-dessus du présent, en vivant dans le passé, pour sauver l'avenir. Et l'on peut dire que rien n'égale ses œuvres, si ce n'est sa vertu. Qui de nous, messieurs, ne se sent pénétré d'un saint respect, a la pensée de cette vie austère qui s'écoula dans le travail et l'amertume? Qui de nous n'eût donné sa vie pour ajouter quelques instants de plus a cette précieuse existence ?
Mais la plus cruelle des fatalités qui pèsent sur notre Terre, l'inexorable mort, qu'un acte impie semble avoir ici provoquée, est venue le ravir à notre affection, comme à ses augustes devoirs. Longtemps l'Humanité saignera de cette fatale blessure, et nous ne pourrons assez regretter et pleurer celui qu'elle vient de
perdre
0 vénéré maître, glorieux fondateur et premier Grand-Prêtre de la Religion universelle, régénérateur et bienfaiteur des contemporains et de la postérité! recois par notre bouche les regrets
du présent et les enthousiastes hommages de l'avenir. Ta vie ne fut qu'un acte de dévouement, qu'une création continue, qu'une lutte intrépide, qu'une longue souffrance; et ta mort vint encore nous donner un auguste enseignement. Oh! le plus grand des serviteurs de l'Humanité ! grand par le cœur, par l'esprit et le caractère ; grand par tes oeuvres immortelles ! reçois l'ardent et respectueux tribut de notre amour, de notre dévouement, de notre vénération, et que la douloureuse transformation qui vient de s'accomplir te dépose éternellement dans le sein de l'Humanité.
SZT
Mes souvenirs personnels «l'Auguste Comte.
Nous croirions manquer a un devoir en ne reproduisant pas ici la touchante narration qu'un ancien élève d'Auguste Comte a publiée après sa mort, dans un journal anglais de Dublin, le Pater Noster.
Ne sachant ni le nom ni la demeure de celui qui a tracé ces lignes sympathiques , nous n'avons pu lui demander l'autorisation de les traduire, mais nous sommes convaincus qu'il ne se serait point opposé a leur insertion dans le travail qui nous occupe. En tous cas, l'attachement et le respect qu'elles témoignent pour la mémoire de notre maître, méritent a son auteur la gratitude et la sympathie de tous les vrais positivistes.
(Note du biographe.)
De même que par un chemin détourné, le poëte s'approche dos Champs-Elysées, l'auteur, en cherchant a donner une légère esquisse d'une des plus grandes intelligences de sa génération, se trouve obligé de rappeler quelques circonstances insignifiantes de son obscure existence.
En 4836, le monde était encore nouveau pour moi, ou moi
pour lui.— Algébriquement, sinon autrement, c'est une position identique — j'étais tourmenté de ce que je trouvais d'insuffisant dans l'enseignement privé d'Angleterre, et j'obtins a force d'ardentes prières la permission de venir continuer mes études préparatoires a l'Université de Paris. La, dans chaque branche de l'éducation, dont le plan m'était tracé par une main libérale, je fus confié aux premiers professeurs de l'époque.
J'appris plus tard avec quelles difficultés les leçons d'un d'entre eux avaient été obtenues; mais quoique je fusse bien jeune j'en sentis instinctivement toute la valeur. Ce maître, dont je fus le dernier élève mathématique, était Auguste Comte.
Chaque jour, au moment où l'horloge du Luxembourg sonnait huit heures, quand le frémissement du marteau sur le timbre était encore sensible, la porte de ma chambre s'ouvrait, et alors entrait un homme petit, mais fort, net et propre dans toute la force du terme, frais rasé, sans aucun vestige de barbe ni de moustaches.
Il était invariablement vêtu d'un habit noir irréprochable, comme s'il allait dîner en ville, sa cravate blanche, aussi fraîche que si elle sortait des mains de la blanchisseuse, et son chapeau lustré comme le poil d'un cheval de course.
Il s'avançait vers le fauteuil préparé pour lui au milieu de la table a écrire, plaçait son chapeau sur le coin a gauche, sa tabatière à côté, auprès de la main de papier disposée pour son usage, et alors trempant deux fois sa plume dans l'encrier, il la portait à un pouce de son nez afin d'être sûr qu'elle était convenablement remplie, puis il rompait le silence : « Je vous ai dit que la ligne A B, etc. »
Pendant trois quarts d'heure il continuait sa démonstration tout en écrivant de courtes notes pour son élève lorsqu'il répéterait le problème seul. Puis, prenant un autre cahier placé près de lui, il examinait la reproduction écrite de la dernière leçon. Il examinait, corrigeait ou commentait jusqu'à ce que la pendule sonnât neuf heures. Alors, avec le petit doigt de la main droite, il faisait tomber de son habit et de son gilet la pluie de tabac superflu dont il les «avait inondés; il remettait sa tabatière dans sa poche et prenant son chapeau, il faisait, aussi silencieusement qu'il était venu, sa sortie par la porte que je courais lui ouvrir.
Cet homme silencieux (de peu de mots) était l'Aristote et le Bacon du xixc siècle.
Ainsi, pendant une année je m'assis chaque jour, auditeur peu
attentif, et n'ayant certes pas conscience de la valeur de ces leçons dont je ne puis toutefois jamais oublier la haute portée, bien que les lignes et les courbes qu'elles expliquaient soient encore restées longtemps aussi insignifiantes pour moi que des hiéroglyphes. On pourrait penser qu'un tel professeur, agissant comme un ressort d'horloge, sans aucun échange des plus légères courtoisies de la vie, ne devait inspirer a son élève qu'une crainte répulsive. C'était en vain que j'essayais de rompre la froideur de nos relations et d'établir ces causeries préliminaires auxquelles j'ai trouvé quelques professeurs trop prêts à employer tout le temps de leurs leçons. Il semblait dire qu'il s'était imposé un devoir désagréable et que rien ne pouvait l'en détourner. Deux fois seulement j'obtins la preuve qu'il y avait quelque chose d'humain dans sa nature.
J'étais depuis six semaines sous sa direction et je persistais, avec plus de malice peut-être que d'ignorance, à me servir du plus abominable français antigrammatical, dans mes rédactions écrites. Un matin, il perdit patience à quelque solécisme plus choquant qu'à l'ordinaire, et, posant sa plume, il se tourna vers moi et dit : « Pourquoi persistez-vous a écrire de tels barbarismes ? — Vous savez que je suis étranger, dis-je, comment ferai-je mieux? — Vous pouvez fort bien faire mieux que cela; écrivez comme vous parlez. » Et, reprenant sa plume , il corrigea toutes les fautes de langage. Depuis ce jour, il y eut peu de fautes grammaticales dans mes rédactions.
Une fois encore à cette époque, et sans préméditation, j'encourus sa douce colère. J'étudiais alors très-ardemment, ordinairement treize heures par jour de travail de lecture; c'est une folie que j'ai cruellement expiée et dont je me suis repenti depuis : j'étais rarement au lit avant minuit. Une noire matinée d'hiver, après un travail plus ardent que d'habitude, je m'assoupis a la leçon ; ce n'était pas sans un effort de l'ouïe que je pouvais comprendre le sens ; mais je ne pouvais forcer mes paupières à se tenir ouvertes; je n'osais me lever pour faire quelques tours dans ma chambre, cela eût été une violation de nos habitudes. Je restai donc assis ; et le bourdonnement de la voix et le craquement de la plume me berçant doucement, j'étais aux trois quarts endormi, quand soudain un changement de ton me réveilla, et les mots : « Mais, vous dormez? » ne me rappelèrent a moi-même que pour voir mon professeur sortir de la chambre tandis que j'essayais vainement de le retenir et de l'apaiser. Le jour suivant il résuma la leçon qu'il avait interrompue en voyant mon assoupissement:
mais pas un mot de reproche ne fut prononcé, pas une excuse ne fut admise par le philosophe insulté.
De ce jour je commençai a l'aimer. Si froid, si absorbé qu'il parût, le géant intellectuel agissait presque imperceptiblement sur la jeunesse. Je ne pouvais connaître, encore moins mesurer sa grandeur, mais je commençais à m'intéresser a l'aride science qu'il m'enseignait, et si je l'avais continuée sous sa direction je serais peut-être devenu un mathématicien. J'avais appris à craindre mes maîtres, mais non à les révérer. Si j'avais eu de l'inclination pour quelques-uns, cela avait été en proportion de leur négligence, et je trouvais à demi injuste et tout à fait extraordinaire de me laisser aller à une sorte d'affection pour le plus inabordable et le plus froid d'eux tous. J'étais à cette époque le garçon le moins raisonnable du monde, je ne puis par conséquent supposer que ces sentiments fussent dus a l'attrait de la pure raison sur mon esprit. Je puis seulement penser qu'ils provenaient de la perception instinctive de l'immense tendresse cachée qui remplissait son âme.
Je retournai en Angleterre pour faire mon stage (keep halls) et me consacrer a un autre ordre d'études, taxé par mes maîtres et mes inspecteurs de véritable paresseux, parce que je ne travaillais pas dans leurs livres, et cela fut vrai pendant deux ans avant que je ne retournasse a Paris. Pendant ce temps je m'étais familiarisé avec ce qui avait paru de la Philosophie positive. J'avais appris par ces pages que mon ancien professeur était un grand homme, quoique difficilement encore reconnu comme tel. J'avais senti le contraste de son initiative avec le laissez-faire des autres, et le revoir était un des premiers plaisirs que je me promisse dans cette capitale si fertile en plaisirs pour ses jeunes visiteurs. Le souvenir rempli des nombreuses prises de tabac qui avaient si souvent attaqué mes muscles sternutatoires, je lui apportais une tabatière de Cumnock avec un caillou de Ayrshire dans le couvercle, et je me réjouissais de la voir gracieusement acceptée. Il la prit et la plaça dans un tiroir de sa table à écrire en me disant qu'il avait entièrement renoncé a l'usage du tabac, que désireux de se vouer sans distraction à l'élaboration de sa Politique positive, il ne lisait plus les journaux et se privait de toute superfluité.
Je ne le revis plus qu'en 1851. Il était alors le chef reconnu d'une école philosophique, et généralement respecté, sinon admiré, par tous les penseurs. J'étais troublé en arrivant à sa demeure, et ce ne fut pas sans un battement de cœur que je tirai le
cordon de sonnette. Un vieux gentleman, en robe de chambre avec une cravate noire autour du cou, ouvrit la porte. Je crus de suite avoir mal compris l'indication du portier.
« — M. Comte? demandai-je.
— C'est moi, monsieur, » répondit-il.
Le changement de son aspect m'intimida, et ce fut en hésitant que je me nommai ; cette fois il me tendit la main et me conduisit dans son cabinet. La, il me fut facile de remarquer le profond changement qui s'était opéré dans sa physionomie depuis que je ne 1 avais vu. Il me rappelait maintenant une de ces peintures du moyen âge qui représentent saint François uni à la pauvreté. Il y avait dans ses traits adoucis une tendresse qu'on aurait pu appeler idéale plutôt qu'humaine. A travers ses yeux a demi fermés éclatait une telle bonté d'àme qu'on était tenté de se demander si elle ne surpassait pas encore son intelligence. «—Je ne vous avais pas reconnu, dit-il en ouvrant un tiroir, mais je pense a vous presque chaque jour. Voyez, j'ai encore votre boîte et j'y mets mes cachets, ainsi je me souviens souvent de vous. » Il me parla sans embarras de l'honorable pauvreté a laquelle la dernière révolution l'avait réduit en le privant de son modeste et dernier emploi, et il m'apprit comment le généreux sacrifice de quelques-uns de ses disciples l'avait dispensé de pourvoira son existence matérielle. Il m'honora d'une longue conversation dont chaque mot me remplissait d'une nouvelle admiration. Ce n'était plus ce rigide penseur, régulier et sans passions, comme une mécanique. Il semblait avoir retrouvé sa jeunesse et ajouté quelque chose à son être primitif. Mais ce que c'était et comment ce changement s'était produit, c'est ce que je ne pouvais alors m'imaginer. Il fit allusion aux relations qui avaient donné cette impulsion à ses sentiments. Il parla avec enthousiasme des poètes italiens, de Shakespeare, de Milton, dont il avait appris à lire les ouvrages dans les originaux. Et, ô surprise! prenant sur sa cheminée un petit exemplaire bien usé de l'Imitation, il me dit : « Je lis quelques pages de ce livre chaque matin. »
J'avais toujours pensé que sous le masque de froideur .dont il se servait les années passées, se cachait une nature expansive et de chaudes affections. Je vis cette fois qu'un petit keepsake que je lui avais apporté lui plaisait tant, qu'en m'en parlant quelques jours après, ses yeux se mouillèrent. Je compris qu'au dedans de lui était l'âme la plus aimante, et j'appris dans un livre qu'il me donna comment il avait trouvé et perdu l'affection, l'intimité qu'il avait si longtemps cherchée. L'histoire du pur amour auquel
il dut le dernier développement de ses sentiments affectifs est une histoire étrange, et celle de son héroïne une des plus mélancoliques.
Madame Clotilde de Vaux était la femme d'un homme dont la mauvaise conduite avait amené une condamnation aux travaux forcés a perpétuité. S'il ne fut pas l'original du Maître d'école des Mystères de Paris, sa carrière ne fut que trop semblable a celle si hideusement peinte par le romancier. Cette dame unissait a la jeunesse et a une réputation sans tache des dispositions poétiques et des talents littéraires de l'ordre le plus élevé. Elle vivait dans une mélancolique solitude, ni épouse ni veuve, dans une situation dépourvue d'espérance et incapable d'oubli , quand elle rencontra Auguste Comte, l'homme a la morale austère et aux manières glaciales au travers desquelles elle sut bien distinguer cette secrète attraction dont j'ai parlé plus haut. Leur connaissance se changea bientôt en une amitié qui devint promptement une passion absorbante, quoique pure. Elle lui ouvrit les trésors de la poésie; elle fut la Béatrice qui, développant en lui des trésors d'affection, le guida dans le monde idéal de Shakespeare et de Dante.
Les plus grandes et les plus glorieuses choses, sur terre, Sont souvent l'œuvre d'une faible main.
Ce fut une affection trouvée bien tard et bientôt perdue, car cette dame mourut au printemps de sa vie. Mais son influence ne devait pas s'éteindre ainsi; son image resta a Auguste Comte comme une vision céleste qui devait éclairer le reste de ses jours. Dans elle, il s'imagina avoir entrevu l'humanité portée à cette haute perfection qu'il croyait réservée a notre état final; il l'unit dans ses prières à sa mère et a une servante qui veilla sur lui jusqu'à la fin.
Pour tous ceux qui ont connu Auguste Comte dans ses derniers jours, rien ne peut être plus touchant que tout ce qu'il dit dans la préface de sa Politique positive. Les demi-reproches qu'il s'adresse pour son manque de tendresse (jamais il ne manqua au devoir) envers sa mère, sa vénération pour sa sainte Clotilde et son respect pour l'ignorance sans lumière de sa servante illettrée, offrent une étude psychologique aussi curieuse que touchante.
Dans le commencement de septembre dernier j'allai encore à Paris; aussitôt que je me fus assuré un logement dans ce même
quartier studieux où je l'avais connu, je me dirigeai vers la demeure de mon vieux maître.
Ce fut par un soir d'automne que j'entrai sous la sombre porte cochère de sa maison. Le portier était assis sur le seuil de sa loge raccommodant de mauvaises chaussures dans la demi-lumière. « C'est ici que M. Comte demeure? — Oui, monsieur, répondit cet homme sans lever les yeux de son ouvrage. — Il est à la maison? — Il a été enterré cette après-midi. »
Je n'ai jamais reçu un coup plus fort et plus inattendu; son tempérament et ses habitudes de santé semblaient promettre une longue carrière; et la dernière fois que j'avais causé avec lui il m'avait parlé de l'emploi qu'il réservait a sa vieillesse, quand il ne serait plus capable de travail philosophique; car il avait rigoureusement déterminé l'époque a laquelle il cesserait ce qu'il considérait comme son apostolat (1).