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Notice sur la régence de Tunis

'Origine de Tunis se perd dans la nuit des temps. Cette phrase un peu banale est plus \Taie de Tunis que de beaucoup d*autres villes pour lesquelles elle semble consacrée. On peut dire en eflTet de cette riche cité du continent africain que si Ton met à part les \i nécropoles égyptiennes, die est la ville la plus ancienne de toute cette vaste partie du monde. Les phases si diverses qu'elle a traversées jettent nécessairement quelque confusion dans son histoire. Ucpoque de sa fondation demeure ineonnue: suivant Strabon elle existait déjà avant Carthage qui remonte pourtant à neuf siècles avant l'ère chrétienne.

Le royaume de Tunis faisait partie de cette vaste région atlantique dont la longueur atteint six cents lieues, et que

les géographes orientaux appellent El-Mogreb (l'Occident); mais il est comme impossible de déterminer précisément

quels en ont été les habitants primitifs. On est réduit sur ce sujet aux hypothèses. La Fable nous parle des Atlantes

qui tiraient leur noia de ce mont Allas ([ue la mythologie avait personnifié; des Lotophages dont le principal aliment était le fruit du lotus; des Troj?lodytes qui habitaient des cavernes ou des huttes souterraines, et ne se nourrissaient que d*une espèce de pâte et de terre glaise; enfin, des Garamantes, peuple dont on retrouvait des débris à Tépoque où Taefarinas fit la guerre aux Romains.

Inuuédiatement avant la période punique les habitants de ces contrées paraissent être les Lybiens, qui occupaient le littoral, et les Gélules qui étaient relégués dans les vallées de l'Atlas. — Yarron dit qu'à diverses époques un grand nombre d'émigrants asiatiques se réfugièrent sur les côtes de TAfrique septenliionale, et Procope pense qu'une émigration cananéenne est la souche des populations du conti* nent africain. — Eusèbe et après lui St-Augustin prétendent que les habitants de la terre de Canaan, poursuivis par Josué, se réfugièrent dans cette partie de l'Afrique et que les Carthaginois étaient leurs descendants. — Un historien maure du X1V> siècle, £bn-Khal-Doun, attribue à son tour rorigine des Berbères à un petit-fils de Canaan du nom de Ber.

Quoi qu'il en soit, le pays occupé actuellement par la

Régence de Tunis était, avant lanivée des Phéniciens, habité par les Numides qui, selon Salluste, descendaient

des Mèdes et des anciens Perses, alliés aux Gétules. On leur donnait déjà le nom de Mores ou Maurusiens.

A cette époque les Lybiens, les Gétules, les Numides, les Mores el les Berbères paraissent confondus en une seule nation. — La Grèce, à son tour, avait des colonies dans cette |>artle de la Lybie appelée Paatapole, quand les Doriens y fondèrent Cyrène, les Tyicicns Ulique, et les Phéniciens Garthage. La tradition rapporte que trente ans avant le siège de Troie deux Piiéniciens, Zorus et Cliarcédon, étaient venus s'établir sur les lieux mêmes où fut fondée par Didon cette ville de Garthage qui devait mettre Rome à deux doigts de sa perle.

Tite-Live parle de Tunis (Tunisti) qu'il dit située à environ trois milles de Garthage; elle faisait partie de Tempire carthaginois, et elle eut par conséquent à souffrir durant les guerres avec les Koniains qui commencèrent en 26 4, el se terminèrent l'an 146 avant Ji. G. par la destruction de Garthage , à la chute de laquelle contribua beaucoup Massinissa. Ce roi de iNumidie possédait ce qu ou appelle aujourd'hui le Djérid tunisien, et ses états s'étendaient jusqu'à Cyrène. Son pelit-fils Jugurtha soutint pendant sept ans, comme on le sait, une lutte acharuée contre les Romains, tous les Numides des viOes et des montegnés s'étant ralliés à lui, de même que de nos jours les popula lions arabes et kabyles de l'Algérie se liguèrent, autour de l'Ëmir Abdel-Kader, pour résister aux Français. Mais Jugurtha qui

a laiil <le rapiKu ls «railUurs avec h» dwï arabe moderne, mourut de faim à Rome à T&ge de cinquante-quatre ans, dans un cachot humide et infect où la vengeance des Romains l'avait plongé, tandis qu'Abd-el-Kader, grâce à l'illustre Empereur qui gouverne aujourd'hui la France, termine paisiblement à Broussa son exbtcnce extraordinaire.

Les Romains donnèrent le nom A^AfHea propria à cette partie de l'Afrique septentrionale qui leur fournit si longtemps des blés, des olives, et qui forme actueUement presque à elle seule les étals du Boy de Tunis.

Pendant que César rétablissait Garthage, qui redevint florissante et riche, et reprit bientôt le troisième rang parmi les villes de l empire romain, le roi Juba que ses ouvrages historiques ont rendu célèbre régnait sur la Tunisie méridionale, le Belad-al-Djérid.

Peu de temps après sa mort ce pays lut témoin des exploits du fameux Tacfarinas qui avait soulevé contre Rome toutes les populations maures et numides. Ces tribus semblèrent cependant se fondre ensuite dans l'élément romain, maître de tout le nord de l'Afrique, du Nil à l'Océan. La noblesse romaine avait de nombreux palais et de délicieuses villas dans les environs de Carthage, et on en retrouve des ruines, particulièrement à la Marse, résidence du souverain actuel de la Régence.

C'est à Carthage que se trouvaient les deux Gordiens lorsqu'ils furent nommés empereurs par le sénat, et c'est

Gordien Fatné qui éleva le magnifique amphithéâtre de Tysdrus connu maintenant sous le nom d'Ël-Djem, à peu de distance de Tunis.

Sur le déclin de la puissance romaine un prince africain nommé Firmus ou Thirmus s'empara d'une partie de l'Afrique romaine, et, quoique vaincu par Théodose, Tère de révoltes qu'il avait inaugurée ne prit fin qu'avec la domination des Vandal^. — Mais déjà avant Constantin le christianisme avait pénétré dans ce pays qui eut même ses martyrs, et plus tard des églises florissantes dont le pieux Gyprien, évéque de Garthage, l'admirable Augustin, évéque d'ilippone, et l'éloquent TertuUien furent les flambeaux. Né à Carlhage, TertuUien parle de celle ville, deux siècles après J. G., comme remplie de chrétiens de tout âge et de toutes conditions.

En Tan 429 les Vandales sous Genséric ayant traversé le

détroit de Gibraltar (Djebel-el-Tarik) s'étaient emparés du Nord de l'Afrique, puis d'Uippone après 14 mois de siège, et enfin de Gartliage en 438. Ges farouches ariens qui persécutèrent les chrétiens orthodoxes et pressurèrent les vaincus, se civilisèrent pourtant au contact des Romains. Ils occupèrent les fertiles provinces Àbaritane, Tingitane et Byzacène, dont la dernière au moins fait parlie du royaume de Tunis. Bient6t la Gétulie entière ainsi que la Mumidie dut leur être cédée, et plus tard toutes les Mauritanies et la Tripoiitaine.

Après la mort de Genséric, en 477 à Garthaore, les Vandales s'aiiaibiirent par des lutles continueilej^ avec les Qétules, les Numides et les Maures. Aussi krsque Bëlisaire en 533, à la téte d'une flotte partie de Conslantinople, apparut devant Garthage, la capitale de la Numidie lui ouvrit ses portes; et, les autres cil^s 8*étant également rendues, le général de Juslinien anéantit la puissance vandale en Afrique. — Sous la domination grëco-ti^ntine, les indigènes maures et berbères recommencèrent la lutte contre l'Empire, et les plus belles provinces lurent désolées.

Mais d'autres temps s'ap|)rocliaient pour l'Afrique. — On sait que l'hégire date de Fan 622 après J. G. Or en 647 les Arabes déjà passent en Egypte sous le calife Omar. Puis sous le calife Mohawiah, le premier des Ommiades, Abd- Allah, Tun de ses lieutenants, parti d'Ëgypte a la téte de quarante mille combattants, arrache Tripoli à l'empire de Byzance. Six ans plus tard une nouvelle expédition s'empara de Gyrène, puis une troisième, commandée par Oukbah, de la fameuse ville du Kaïrouan. Celte cité de la Piéjîence de Tunis est regardée comme sacrée, parce qu'elle renferme le tombeau du barbier, Tami et confident du prophète. Les Arabes s'y fixèrent, l'agrandirent et rembelhrent considérablement; elle devint la capitale d'un empire commandé par un calife qui se déclara bientôt indépendant de ceux de Damas et de Bagdad.

Les Maures et les Numides avaient souifert durant des

siècles sous Toppression successive des Carthaginois, des Grecs, des Uoiuaius el des Vandales; aussi accueillirent-ils lés Arabes conquérants comme des défenseurs, au lieu de voir én eux des ennemis de leur liberté. Voici les faits principaux qui signalent cette période.

Hassan le Gassanidc vint du Kaïrouan pour mettre le siège devant Garti|jBge qui fut reprise sur les Grecs, livrée au pillage et détruite de fond en comble, de même qu'elle l'avait été à l époquc de Massinissa, et sous l'empereur Maxenee qui en 312 Tavait réduite en cendres. — Les ruines de Cartilage servirent à embellir Tunis; et, même actuellement, l'on bâtit des palais avec les marbres et les colonnes magnifiques que Toft trouve sur l'emplacement autrefois occupe par celte vaste métropole.

Tunis fit dès lors, et pendant longtemps, partie de Tempire du Kaïrouan. A cette époque les Arabes étaient dans toute leur gloire. Ils faisaient fleurir l'agriculture, l'industrie, les arts, les sciences, la poésie, et se trouvaient sous bien des rapports à la lôlc des nations civilisées. Le Kaïrouan était un foyer de lumière, de luxe et d'érudition; et rAfrique musulmane jouit d'une longue période de paix, de calme et de prospérité.

Avec le Koran la civilisation s'introduisit dans les contrées méridionales de TAfrica propria. Selon Jean Léon l'Africain, des docteurs et des missionnaires musulmans quittèrent, durant le X* siècle, les bords de la Méditerranée

pour aller porter Tlslam aux Nègres des déserts de Tinténmr de TAfrique, et ils firent abolir avec les sacrifices

iiuiuaiiis Tusage dcnlerrcr les peliles filles vivantes, et autres coutumes aussi horribles.

Tunis fourait des soldais aux Sarrasins pour les guerres de Sicile, et en 8^2 elle vengeait la première Garthage; car, pendant que les Arabes Sarrasins faisaient trembler KoiiK' qu'ils iïssiégeaieul, les xVghIabiles faisaient fleurir au Kairouan la jurisprudence, les arts, Tindustrie et le commerce, en même temps quHIs agrandissaient et fortifiaient la ville de Tunis.

Dans le siècle suivant^ l'AlVique, 1 Asie et TEspagne musulmanes furent déchirées par les luttes entre les Ommiades, les Abassides et les Fatimites.

Quant aux califes de Kaïrouan, maîtres de Tunis, ils luttaient contre les Berbères ou anciens habitants du pays refoulés vers les montagnes, lorsqu'un iman célèbre, descendant du Prophète par Falhmé el tondaleur de la puissance des califes fatimites, nommé Obeid-Allah-AboU- Muh.minirii ou Mahadi, s'empara du Kaïrouan, el en chassa les Aghlabites. Ceux-ci demandèrent du secours à Vommiade Abd-er-Rhaman, calife de Gordoue, lequel vint metUe le siège devant Tums dont il s*empara, sans avoir chance de rendre pour cela durable à Tunis la puissance des Ommiades d'Espagne.

En Tan 998 Caïm, calilè laliuiile du Kaïrouan, s'étant

rendu en Egypte dont Tun de ses généraux- lui avait assuré

la conquête, un berbère; nommé Abul-Ageix, auquel il avait confié en son abseuce allaires du gouvernement, chercha à le supplanter, et y réussit. Le calife, pour se venger, accorda la permission aux tribus méridionales de T Arabie de passer en Afrique, avec promesse de leur fournir des secours. Us entrèrent en Berbérie par le désert de Etarca au iioiubre de plus d'un million, ravagèrent la plupart des villes, mirent le siège devant Kairouan, et firent périr Abul- Ageix. Les deux fils de ce dernier pour se soutraire à la fureur des Arabes se réfugièrent, l'un à iiougic, l'autre à Tunis^ et jusqu'en 1140 les descendants mêmes d'Abul- Ageix régnèrent à Tunis duiil ils s'étaient fail reconnailre souverains. Cette ville avait été prise cependant vers l'an 1100 par le glorieux Joussef-ben-Tachefin qui possédait l'Espagne musulmane, le royaume de Fez, l'empire de Tlemcen et tout le pays qu'on appelle aujourd'hui l'Algérie: c'est ce Joussef qui fonda la ville de Maroc. — A la mort de ce grand conquérant berbère, son empire se démembra et se fractionna en petits états.

En 1140 Abd-Allah, natif des montagnes de l'Atlas et chef de la dynastie des Almohades, s'empara de Tunis, et

en chassa les descendants trAbul-Ageix. Après lui les Almohades et les Almoravides, dans le nord de l'Afrique, se disputèrent le pouvoir; puis l'almohade Abd-el-Moumen s étant emparé de toute la partie septentrionale depuis

rOcéau jusqu'au désert de Barca, les princes tunisiens se trouvèrent sous sa dépendance; mais, après la défaite de Mohammed-Abou-Abd-Aliali sou pelil-fils, qui perdit contre les rois de Gastille» d'Aragon et de Navarre la bataille de Tolosa en 1212, les Arabes assiégèrent le gouverneur que cet empereur du IMogreb euUelenait à Tunis : une ilotte commandée par Abduledi, célèbre capitaine de Séville dans TEspagne musulmane, rétablit les affaires de Mohammed Abou-Abd-Allah qui laissa son ûls paisible possesseur de ses états.

Peuilaiil plusieurs siècles la couronne resta héicdilaire dans la famille des Almohades. Les princes de cette dynastie rendirent Tunis très-florissante. Le commerce de cette ville était considtiabks et consistait particulièrement en exportation de blé, huiles, fruits secs, cire, miel, ivoire, corail, alun, poudre d'or, laines, peaux, cuir, maroquins, tapis, étoffes précieuses et autres produits de son industrie. De son c6té eUe recevait d*Europe de l'or, de l'argent monnayé, des bateaux et des navires, des draps, des étoffes de soie, des toiles dltalie et de Rouen, des drogues, des objets de mercerie ou de quincaillerie. — C'est durant cette période qne les Maures expulsés de Sicile par l'intolérance des empereurs d'Allemagne se retirèrent en Afrique, et qu'un graml nombre d'entre eux passèrent à Tunis. — D'un autre côté les Alaures d'Espagne, si chevaleresques et si valeureux, quittèrent cette contrée après la bataiUe de Tolosa dont l'issue empêcha peut-être la conquête de

l'Europe par les Musulmans. Celt^ émigration eut surtout lîeUy soit eo lâ36 Ferdinand III de Gastille ayant enlevé aux Maures Cordoiie et rAndalousie, soit en 140:2 Grenade ayant été reprise sur eux par Ferdinand-le-Calbolique qui^ par ses persécutions, réduisit les derniers débris de la pui^ sance maure â quitter l'Espagne. Ces populations se réfugièrent dans les villes du Mogreb, à Bougie, à Tiemcen, à Fez, à Maroc, et surtout dans l'antique et hospitalière Tunis, où SI' retira en particulier la grande et illustre famille des Ab^cerrages. — Â cette époque Alger n'exista ii pas encore.

Les Maures apportèrent à Tunis, leur industrie et leurs richesses, aussi cette ville devint-elle puissante. Elle étendit considérablement les limites de son territoire, et même pendant quelque temps le royaume de Tunis parait avoir été divisé en cinq provinces distinctes: les provinces de Tripoli, de Bougie, de Constantine, d'Ezzab et celle de Tunis proprement dite. — Cette puissance se trouvait ainsi, de mCine ([ue l'empire de Maroc, Tune des plus considérables du Mogreb.

Cest pendant cette période que se produisirent des voyageurs, des historiens et des géographes célèbres, tels qu'Ëdrisî, dont Roger, roi de Sicile, fit connaître les ouvrages à r£urope vers le milieu du douzième siècle; 1 historien Abulfaradge en 1270; Ibn-al-Quardi, auteur, du treizième siècle; Abulieda, historien et géographe en 1522; Moham-

med-Ibo-BalouU qui lé premier doona en arabe, dans le treizième siècle, des notions sur le centre de l'Afrique, lesquelles set vil eul plus lard à Jean Léon rAfricain, ainsi qu à Mannol de Grenade qui écrivit en espagnol au seizième siècle une description de l'Afrique, et au Vénitien Livio Sanubo; Yakouli, qui vivait vers la lin du X1V« siècle, et Schebab-Eddin-Ahmet, de 1400 à 1430.

A 1 époque dont nous parlons, de nombreuses caravanes de marchands parlaient de Tunis pour se diriger sur la Guinée et sur Tombouctou, capitale d'un état puissant, fondée en 1215 par les Maures.

Le commerce avec Tltalie était considérable: un trèsgrand nombre de Pisans étaient fixés dans les Etats du roi de Tunis qui prenait le litre de roi des Sarrasins d'Afrique; et nous voyons Abd-Allah-Boucoras, qui était en même temps roi de Boujçie, conclure des traités en 1230 avec les Pisans, les Génois, les Vénitiens, et accorder aux chrétiens la permission d'aller et de venir dans tout son empire, d'y vendre, d'y acheter, el d'y établir des foiidouks, des bains, des églises et des cimetières. Toutes les provenances d*Europe étaient soumises à un droit modéré, celles de Pise payaient dix pour cent.

En 1256 le trône de Tunis fut occupé par un prince valeureux, nommé Gahia-Abou-Zakaria , qui était maître aussi de Bougie et de Tripoli, et qui étendait sa dominalion jusqu'à Tlemcen.

De 1250 à 1275, le roi Mohammed ÀboQ-Âbd-Âllah

(Boabdil ) gouverne glorieusement l'empire qui comprenait, outre Tunis, les villes de Bône, Bougie, Tripoli, La Galle, GoUo, Djigelly, Dellis et GhercheL Ge prince, afin de conserver dans sa famille la souveraineté usurpée par les Beni-Hafs^ se donnait comme descendant d'Omar, Tun des quatre premiers califes. Il fit des traités d*amitié et de commerce avec les républiques de Gènes, de Pise, de Venise et de Florence, et avec FAragon, la Provence et la Sicile : or ces traités étaient non-seulement fidèlement observés, mais encore c'était un prince si droit et si humain quil prenait sous sa protection et sous sa garde particulière les vaisseaux de toute nation que la tempête jetait sur les côtes d'Afrique, et il faisait respecter hommes et biens, tandis qu'en Europe, à la même époque, on ne se faisait le plus souvent aucun scrupule de dépouiller les malheureux naufragés.

La dynastie des Beni-Hals ou lieiii Abbès, d'origine indigène, s'occupa pendant une longue période de calme, de tranquillité et de prospérité du bien matériel du pays. Nonseulement on permettait déjà aux chrétiens d'avoir des églises, mais les souverains de Tunis autorisaient l'établissement de couvents et d'ordres monastiques dans Imrs états. Les religieux qui se fixèrent à Tunis en 1271 étaient des Gordeliers et des Dominicains ou frères prêcheurs : il y avail alors en Afrique un nombre considérable de chrétiens qui y ea^erçaient leurs professions, et y pratiquaient

le négoce en pleine sécurité et sous un r^me de tolérance

vraiment remarquable.

Les chevaliers ou seigneurs chrétiens prenaient souvent du service auprès des souverains de Tunis qui entretenaient -

des ti(juj)ei> soldées de Toscans, d'Allemands^ d'Espagnols.

En 1270, le 25 août, comme chacun le sait, le chevaleresque Louis IX, roi de France, venait mourir de la pcsle devant Tunis et sur les ruines mêmes de Carthage.

Tunis, en général, ne se livrait pas comme Al^er à la piraterie: si plus tard elle eut aussi quelques corsaires, ce ne fut que pour se défendre contre les chrétiens, plus bar* bares à cette époque que les Africains, puisque la piraterie était encore un métier chez les Cypriotes, les Catalans, les Siciliens, les Vénitiens, les Pîsans et les Génois.

£n 1390 Charles YI, roi de France, prend le parti des Génois qui avaient une querelle avec le roi de Tunis, et il envoie une Hotte commandée par son oncle, le duc de Bourbon, pour attaquer le royaume. Cette flotte qui vint mettre le siège devant Africa, aujourd'hui Méhédia, cité très-forte alors et très-commerçante, dut bientôt se retirer après de légers combats sans résultat

Vers 1400 Muîey-Bouféri ou Aliou-Férez, qui prit le titre de roi de Tunis et de sultan de toute la Berbérie, réprime la piraterie qui commençait à se pratiquer sur les côtes de ses états; et, jusqu'à Tépoque de la doiriinaliou turque, ses successeurs se montrèrent animés de la plus grande bien-

Teillance envers les Européens, en même temps que stricts

observateurs des traités.

Vers ISOO, deux frères^ Aroudj et Kbeir-el-Din, plus connus sous le nom de Barberousses, flis du célèbre chef Abou-Youccf-Yakoub le/furc, infestaient la Méditerranée de leurs pirateries. En 1505, ils forcèrent le roi de Tunîs de leur accorder le droit de bourgeoisie, et de leur céder les iles de Gherba où ils se fortiûèrent, faisant de là des descentes sur toutes les côtes de la Méditerranée.

Quelques mots sur les Barberousses doivent avoir ici leur place.

L'élément berbère avait perdu de sa consistance, les Arabes s'étaient afTaiblis, et les Espagnols unis aux Portugais avaient profité de ces circonstances pour s'emparer d'Oran en 1509, et de Bougie en 1510. Mais les Algériens, afln de se débarrasser surtout de la garnison que les Chrétiens entretenaient à El-Penon, à portée de pistolet de leurs remparts, forcèrent leur cheik mi^me, Salcm-el-Teumi, d'appeler Aroudj à leur secours. Barberousse qui en répondant à cet appel avait d'autres vues que celles de protecteur, se rendit mai Ire absolu d'Alger, et fit mourir le cheik Salem chez qui, dit-on, il avait reçu l'hospitalité; il fit d'ailleurs sa piaix avec les fils de ce cheik , et rallia à lui les Arabes et les Maures; il n'en échoua pas moins au siège de Bougie où un boulet lui emporta le bras gauche. — Le successeur d'Aroudj fut son frère Kheîr-el-Din, (lui l'avait

remplacé à Djigelly et qui, après des luttes très-diverses, en

parliculier contre les Tunisiens, offrit à la Porte en 1518»

pour consolider sa puissance naissante, de se rejrarder pour le royaume d'Âlger comme son vassal ou Iribulaire. Le sultan Sélim accepta, et accorda le tilre de dey à Kbeir-el- Diu (|ui s'euloura d une milice turque, appelée Janissaires.

C'est donc à cette époque que remonte le droit de su2e* raineté que la Turquie réclamait sur Al^r.

Le sultan successeur de 8ciun, Soliman, dans l'espoir de mieux résister à Gharles-Quint, confia le commandement de toutes les flottes ottomanes à Klicir-el-Din qu'il nomma Gapilan Bâcha ou Grand-amiral. Mais pendant que ce second Barberousse battait les Vénitiens, et jetait Tépouvante jusque dans Borne par ses descentes en Italie, le roi de Tunis, Muley-Uassan, qui se donnait pour le trente-cinquième successeur du fameux Abduledi, redoutant les entreprises de son audacieux et puissant voisin, parvint à exciter du mécontentement dans les tribus de la Mitidja et du Sabel algérien; il ^J^agna môme plusieurs ofliciersdc Kheir-el-Din lequel à son retour en Afrique, pour se venger, s'empara de Tunis dont il prit possession en 1554 au nom du Grand . Seigneur, quoique en réalité il voulût s'en faire le véritable souverain.

Charles-Quint de son côté, crai^rnanl pour ses posses* sions en Italie, résolut d'attaquer ie secpad Barberousse: il arma une flotte de 400 navires et de 25,000 hommes pour aller au secours de Muley-Ilassan, qu'il remit sur le trône en s'emparant de Tunis. Ce dernier, en échange, reconnut

Charles-Quint pour suzerain, et une j^arnison espagnole occupa le fort de la Goulette. Kbeir-el-Din mourut en 1547, après avoir inquiété encore longtemps les Espa^^nols. — Philippe 11 perdît eu 1^08 Tunis dont s'empara le dey d'Alger, cet Àly*Kilidj, qui commandait Taile gauche de la flotte ottomane à U\ ii.i (aille de Lépante; la Goulette fut aussi perdue pour les Espagnols en 1574. Don Pédro de Carroga. gouvernait cette forteresse pour le roi d'Espagne, lorsqu'il se vit assiégé par Sinan Bâcha qui s en empara au nom du sultan Sélim II. On raconte qu'après la reddition de ce fort Sinan Bâcha ayant fait venir devant lui Tex-gouverneur lui reprocha sa lâcheté, lui appliqua un soufflet, et l'envoya prisonnier à Gonstantinople. Don Pédro mourut durant le trajet.

Avec la domination des Turcs s'ouvrit une ère nouvelle pour Tunis. La Porte y envoyait un pacha qui gouvernait de concert avec les deys , lesquels reconnaissaient la suzeraineté de la Turquie. Le divan ou conseil du vice- roi était composé des principaux ofliciers ou chefs des Janissaires, quelquefois maîtres absolus du pays.

Vers 1630 il y avait 4,000 de ces janissaires à Tunis, et leur chef, Kara-Osman, sorti des rangs du peuple (il avait été cordonnier) gouvernait cet Etat, où il fut tout puissant pendant un grand nombre d'aunées. — Après lui, les deys furent à Tunis à peu près ce que les doges étaient à Venise. La forme du j^uuvernement était aristocratique: le

divan était le dépusitaire des puuvoii's; son chef, le dey, était élu par le divan, et à leur tour les membres du divan étaient choisis par le dey.

Le pacha turc, de résidence à Tunis, recevait le tribut pour son maître, le sultan de Gonstantinople. L'état de Tunis pouvait mettre 40,000 hommes sur pied et plus de 12 vaisseaux de lig^e en mer. Il y avait alors dans le pajs environ 12,000 esclaves chrétiens; le commerce continuait à prospérer, el ie nombre des écoles primaires s'élevait à plus de cent — On comptait vers cette même époque plus de 50,000 esclaves à Alger qui se livra de tout temps à la piraterie.

Vers la fin du XVII* siècle, les deys continuaient à être

lioiiiiiits à Tunis sous rintluence de la Porte, et quelquefois d^Âlger, mais le pouvoir des représentants de Gonstantinople avait décliné considérablement. En 1684, le Sultan n'exerçait plus ^ucre qu'un droit de suzeraineté nominale sur le dey Mahmed Icheleby, qui fut dépossédé par deux fîrères, Mahmoud et Aly. — Ceux-d prirent d'euxmêmes le titre de Beys, el c'est de cette année que date le rétablissement de la monarchie héréditaire^ avec Mahmoud qui fui le premier sultan de Tunis. Ces princes ou beys se regardèrent bien d'abord comme dépendant, encore du Grand Seigneur dont ils recevaient le titre de pachas à trois fueues, mais bientôt ils cessèrent de payer tout tribut, et se contentèrent d'envoyer chaque année des présents plus ou moins magnifiques pour le Sultan*

G*est de Tannée que datent les capitulations régulières de Tunis avec la France. Parmi celles de peu de durée

qui avaient précédé, on dtc rélablissemeul d'un comptoir français à La Galle en 15â0, et quelques concessions commerciales à Bône entre Charles IX et Sélim IL — Quant - au traité de 168ô il l'ut conclu, entre le bey de Tunis et la France, par le maréchal d*Estrées. — Les capitulations avec TAnglelerre datent aussi de la même année, mais de quelques mois plus tard; cellesavec la Hollande de peud'années après, tandis que celles avec les autres nations ne re> moulent guère à plus d un siècle.

Ui révolution qui avait donné le trône à Mahmoud et à Aly fit bientôt place à une autre, c'est-à-dire, que le dey d'Alger qui prétendait avoir à se plaindre des Tunisiens, étant venu mettre le siège devant Tunis, s*en empara le 15 Octobre 1689, et mit sur le trône Ahmed-ben-Chouques. Mahmoud-Bey dut s'enfuir, mais pour revenir bientôt après avec des Arabes de l'intérieur: une bataille qu*0 gagna sur Ahmed -ben-Chouques lui rendit sa capitale en 1695.

Son troisième frère, Rainadan-Bey, lui succéda ; c'était un prince excellent, mais qui ne régna que peu de temps: son neveu Mourad, fils d*Âly-Bey, Payant détrôné le fit mourir au milieu d'une émeute populaire. Ce Mourad signala son règne par des cruaiités excessives, et fut assassiné à son tour par Brahim-El-Schérif, le 10 juin 1702. Ce dernier se battit' contre les Algériens, fut fait prisonnier et périt à

Porto-Farina. L'armée élut alors comme bey, en 1705, un homme distin^é, Hussein-ben-^ly, qui a été la lige de la maison actuellement régnante.

Cette dynastie des Hussein-ben-Âly a été très-glorteuse

pour Tunis, car presque tous les princes de celte iamiUe qui se sont succédé jusqu'à nos jours ont été des hommes remarquables ()ar leur caractère, leurs talents, leur sagacité, leur inlelligeuce ou leur générosité.

Hussein-ben-Àly régna d*abord paisiblement D fut longtemps sans enfants; il avait même adopté son neveu Aly- Bey pour son successeur, lorsque ayant épousé une Génoise d'une grande beauté qui avait embrassé Tislamisme, il en eut successivement trois ûls: Maiimoud-Bey, Mabmed et Âly-Bey.

Pour dédommager son neveu qui se voyait par là exclu du trône, Hussein le fit nommer Pacha par la Porte, et dès lors Aly-Bey prit le titre d'Aly-Pacha. Toutefois, trompé dans ses espérances de succession au trône, Aly-Pacha se révolta, 8*enfuit un jour de Tunis, et à la téte d'un parti qu'il s'était fait secrètement il vint attaquer Hussein-ben-Aly. Ayant été battu, il se rendit à Alger dont il engagea les habitants à marcher sur Tunis: ceux«cl remportèrent en 1735 une victoire sur llussein-ben-Aly qui se réfugia au Kauouan, et lutta cmq ans encore contre son neveu; mais Younès-Bey, fils d'Aly-Pacha, ayant surpris Husseîn-ben-AIy conmie il cherchait à se rendre à Alger, Tassassioa.

Âly-Pacha $i cnieUement vainqueur régna quelques années; il s'empara même de 111e de Tabarca, qui appartenait aux LomeUini de Gênes; mais il eut le chagrin de voir la discorde s'élever entre ses trois fils, et il finit par être dé* trôné par le bey de Constantiné qui arriva devant Tunis à la téte de troupes nombreuses, fournies en grande partie par le dey d'Alger, Aly-Tchaouy, qui avait pris cette fois le parti des enfants d'Hussein-ben-Aly. En 1756 nous voyons Âly-Pj|cha étranglé, ses fils mis en fuite, Tunis saccagée et Mahmed-Bey, fils de Hussein, replace sur le trône de son père.

Ge bon prince régna seulement deux ans et demi. Gomme

il moiiriit ne laissant que deux fils en bas âge, Mahmoud et Ismaél-Bey, leur oncle, Âly-Bey, prit en mains les rênes du gouvernement au nom de Mahmoud, Talné de ses neveux; et^ par le fait, Âly-Bey, régna jusqu'à sa mort qui survint en i78S.

Durant cette époque Tunis comptait plus de 150,000 habitanls, parmi lesquels figuraient trente mille Israélites. Son commerce et son industrie étaient prospères.

Dans les années 1769 et 1770 Aly-Bey iaiilit être en pleine lutte avec la France. Diverses causes avaient amené cette rupture. Voici les principales. — L'tledeCorse était en guerre avec Tunis loi'sque la république de Gènes, à qui elle appartenait, la vendit à la France en 1768, deux ans avant la naissance de rem perçu r Napoléon 1 et sous le ministère du duc de Ghoiseul. Cette incorporation, sous Louis XV, de la

Corse au royaume de France amena des difficultés atec

Tunis: des bâtiments corses ayant été capturés depuis que nie était devenue française^ le bey refusait de les rendre. La pèche du corail sur les côtes de Berbérie qui se faisait par la Compagnie Royale d'Afrique, fut une bocuuilc cause de complications entre les deux états. Enfin une altercation violente entre les capitaines de âéu% navires, Tun de guerre,' tunisien, et l'autre de conuiiei ce, français, dans laquelle le capitaine français avait été accablé de coups par le tunisien, motiva rexpédition commandée par le comte de Broves. Le consul de France, M. de Saïrieu, ayant été enlevé de nuit par les siens et transporté à bord d'un bâtiment français, les Tunisiens se fortifièrent, et, chacun achetant des armes, la valeur en tripla en fort peu de temps. En attendant, les bâtiments français bloquaient le fort de la Goulette depuis viugt-H^inq jours, quand un petit vaisseau tunisien ayant voulu y entrer les Français tirèrent sur lui à boulets, et le forcèrent à s'échouer. Alors les négociants français établis à Tunis, redoutant les conséquences de la guerre, sollicitèrent du souverain la faveur de se retirer dans leur pays. Cette aulnrisation leur fut accordée, et ils s'embarquèrent à la Goulette sur des bâtiments de leur nation. Pour préserver leurs intérêts commerciaux, puisque le consul de France n'était plus à Tunis, le bey Aly ordonna que des gardiens fussent établis dans leurs maisons et magasins jusqu'au rétabliss^ent de la paix.

Cependant il se trouvait encore à Tunis plusieurs

capiUmes marchands, dont les bâtiments étaient ancrés à la Gouletle; ils crurent devoir solliciter la même faveur qui venait d'clre accordée aux négociants IVanyais, celle de regagner leur bord, et ils n'éprouvèrent aucune dif» ficulté à roblenir. La conduite du bey tut en ces conjonctures des plus loyales et des plus humaines, car il ne lui vint pas à la pensée de retenir, ni de faire prisonniers des gens venus à Tunis en |)leine sécurité et sur la foi des traités. — L*escadre française, commandée parle comte de Broves, mouilla à la Goulette le 21 Juin 1770. Gomme elle ne comptait pas vingt navires de guerre, on crut devoir parlementer, etiine correspondance s'engagea avec le gouvernement tunisien; mais on ne s'enlendil pas, et l'escadre se mit à bombarder les villes de la côte. Sur ces entrefaites arriva à Tunis un envoyé extraordinaire de la Porte qui aplanit le différend entre les deux puissances; un traité fut signé, et Tescadre rentra en France. Le bey s'engageait à rendre des Corses faits esclaves depuis l'incorporation de rile à la France, à permettre encore pendant cinq ans la pêche du corail, et à faire punir le capitaine tunisien qui avait iVajuié le capitaine IVaiiçais.

Peu de temps après le bey envoya une ambassade en France qui fut reçue avec beaucoup d'honneurs et de distinctions et qui rapporta à Tunis.de riches présents du roi de France.

Aly-Bey avait un fils, nommé Hammouda-Pacha, qui donna de bonne heure des preuves d'un génie extraordi-

naire. Ce jeune prince devint très-populaire. Son père Bt élever pour lui un scconil lit de justice, placé vis-à-vis du sien, où rcnfanl devail juger seul et par lui-même tous les différends que Ton venait lui soumettre.

L'esprit, la hante intellijîencc et la perspicacité du petit prince enchantaient tout le monde; aussi était-il fort rare qu'on en appelât de son tribunal 4 celui de son père, qui copeiulanl élail toujours prêt h réparer ce que les jugements de son fils pouvaient avoir eu de défectueux.

Devenu bey, Ilammouda-Pacha fut un m^nd homme: il gouverna pendant ironte-dcux ms, ol son règne peut à juste titre s'appeler glorieux. 11 administra ses états avec autant de sajfesse que de perspicacité. Il rendait la justice d'une manière toute patriarcale. 11 accueillait avec bonté le plus misérable de ses sujets. — Mais ceux-ci poussant un peu loin leur amour des contestations et des procès, il rendit le jugement suivant qui produisit le plus excellent effet sur la population, et qui mérite d'étrexité comme exemple du tour de son esprit.

Deux Djébélias ou Kabyles du même douar avaient acheté au marché, Tun une poule, l'autre des œufs. Ils s'étaient entendus pour faire couver les œufs, cl partager les poussins^ Mais comme il vint à édore treize petits poulets, ils ne purent s'accorder, cl ils vinrent d'une très-j^rniule distance, avec la poule et ses poussins, exposer leur différend devant le prince en réclamant sa décision. Gelui-cî, après réflexion, donna Tordre de remettre tous les objets d(î la con-

testation à son cuisinier, et d'appliquer à chacun des Djébé-

lias cinquante coups de bâlon sur la plante des pieds, pour leur apprendre à ne pas se disputer pour uu œuf de plus ou de moins, et leur ôter à Tavenir tout amour des procès.

Une autre fois un Maure lui porta phuiile contre un autre Alaure qui, prétendait-il, ne voulait pas lui payer une somme ({ui lui était due depuis fort longtenii)s. Le débiteur, appelé à se jusliiicr, dit avoir bien fait son devoir et avoir porté maintes fois la somme à la maison de son créancier, mais sans avoir jamais pu y trouver ce dernier qui en était constamment absent. Le bey ayant interroge le plaignant et lui ayant demandé s'il av^it quelque endroit lixe où il demeurât au moins quelques beures de la journée, celui-ci répondit que non, et convint qu'il était vrai qu'il ne restait pas dans sa maison, et (]u il ne faisait toute la journée que se promener d'un côté et d'un auti'c. Alors le bey qui comprit que le créancier avait cherché par malice à faire un mauvais parti à son débiteur, le condamna à demeurer quelque temps en prison alin qu'on sût où le trouver pour lui porter son argent; sur quoi le créancier se vit en effet forcé de rester, bien malgré lui, pendant buit jours en prison.

En 1785 le bey Hammouda accueillit avec bienveillance

et disLiaclion von Einsidcl, gcnlilbomme saxon, et d'autres savants allemands qui, encouragés par M' de Gaslries,

ministre de la marine en France, avaient le projet d'aller de Tunis au Sénégal en passant par le Grand Désert. La

peste qui régnait alors à Tunis les força de suspendre et d*abandonner leur projet.

Hamiiiouiia-Paclia mum ut en 1811. Oliiuiaii-Bey, son frère, lui succéda, mais il périt la même année.

A la fin du XVIIl* siècle les nations euiopéennes avec lesquelles Tunis avait des traités étaient la France, l'Anglelcrre, la Hollande, la Suède, le Danemark, TEspagne et TEmpire, sans compter Kaguse el Venise. Le consul général de France avait le pas sur les autres consuls, et le droit de proléger lonl chrélien arrivant à Tunis. Ce beau privi- " lége toutefois n'avait pas une haute importance, parce que ceux des Européens qui n'ont pas de consul à Tunis y suiil pntti'gés par le sounli .nii lui-même, et que la sécurité règne dans ce pays où les étrangers jouissent d'une grande liberté.

Après Ollimau-Bey, 31alimoud, iils de Uammuuda-Pacha, monta sur le trône en décembre 1814. Ce prince régna dix

ans en paix el associa de son visanl son fils aîné au Irône. — ■ Uussein-iiey prit seul les rênes du gouvernement à la mort de son père en 1824.

Ce fut ]);>!' la voioiilé de ( deux princes, en mai 1816, que fut aboli 1 esclavage des chrétiens. Ce fait seul suffirait pour illustrer leur règne qui fut une époque de prospérité. — ilussein-Bey jouit de l'amour de sou peuple el du respect universel qu'il méritait bien. — 11 organisa Tarmée, el appela de nombreux inslructeurs pour la mettre sui un

pied européen. — C'était uu homme i'orl spirituel, et rempli de politesse, de bienveillance et d*affabilité pour les étrangers. Il accueillit un savaul voyageur prussien, le prince de Fuckler Muskau avec toutes sortes de distinctions. Hussein- Bcy mourut en 1835, et suivant les lois du pays qui veulent que ce soit toujours l'ainé de la l'amille qui succède au trône, ^n frère iMoustapha-Bey lui succéda, mais ne régna que deux ans.

A sa mort, en 1837, son iils Ackmed-Bey prit les rênes du' gouvernement C'était un homme excellent, au cœur généreux, plein d'esprit et de talent, ami du progrès, de rinstruction et de la civilisation. Il vint à Paris en 1846. — Ce prince a eu la gloire d'abolir Tesclavage des hommes de couleur, tout autre esclavage ayant déjà disparu antérieurement. En outre il émancipa les Juifs qui, avant lui, étaient tenus dans un état de mépris, d'abjection et de persécution. U fit beaucoup pour les chrétiens: c'est ainsi qu*il donna une maison à Févéque ca11ioliqu&-romain, qu'il paya ses voyages et ses tournées pastorales dans la Régence, et qu'il lui fit don du revenu de plusieurs boutiques attenantes à l*habitation épiscopale. — U se montra juste, tolérant et équitable. Lors d'une grande disette il fit faire de nombreuses distributions de blé aux pauvres, sans distinction de culte, elles Chrétiens et les Juifs reçurent, aussi bien que les Maures et les Arabes, leur part de ces largesses, sans aucune ûiégalité pour les uns ou pour les autres. Il était niagniiique dans ses dons: à l'époque des

iuondations de la Loire sous Louis-Pliilippe, il souscrivit pour 30,000 francs au profit des inondés français.

Il fit de très-riches présents à plusieurs souverains de l'Europe ; il envoya à la reine Vicloria le plus beau cheval que Ton eût pu trouver dans la Régence, la selle en élait éliua'lante de diamiinls, le luois el les clriers étaient d'or massif, et la façon seule du travail avait coûté plus de âO,000 francs.

11 élaU brave et courageux sans être orgueilieu\ ou iaufaron. — Lors des préparatifs de guerre qui se firent au sujet de la rupture entre Tunis et la Sardaigne, il disait: «Si c'était la France ou 1 Angielerre avec laquelle Je fusse en démêlé, je baisserais la téte, mais je résisterai jusqu^à la dernière goutte de mon sang vis-à-vis d'une puissance avec laquelle je suis de taille à me mesurer. » — 11 disciplina l'armée et lui donna Funiforme qu*elle porte actuellement.

Il n'aimait pas condamner à la peine capitale, et ne le faisait qu'avec une extrême répugnance, lorsque la gravité des cas lui semblait l'exiger.

11 était ingénieux el adroit dans la manière dont il rendait la justice, en même temps qu'il était toujours disposé à réparer un oubli ou un jugement précipité.

Une pauvre femme qui vendait des fruits, vint un jour se plaindre à lui de ce qu'on lui volait toutes ses figues sur l'arbre, sans qu'elle eùl aucun moyen d cuipèclier ce larcin. Le bey lui ordonna d'introduire un grain de blé dans cha-> cunc des figues qui lui reslaient à cueillir, elde demeurer en

repos. La bonne femme exécuta Tordre de son Altesse, qui

fitachotor à quelques joui*s de là, et pour son compte personnel^ toutes les figues qui se trouvaient sur les marchés de Tunis. On trouva chez l'un des marchands de fruits les ûgues qui leiiiermaieal les grains de blé, et le voleur fut condamné à une forte amende en faveur de la pauvre femme qui bénit longtemps la perspicacité de son souverain.

Une autre fois un vieillard inconnu vint se plaindre à son Altesse d*une injustice commise par l'un des seigneurs de sa cour. Le bey, sans écouter, donne tort au i)laignant qui se met aussitôt en prière. Que demandes-tu à Dieu? lui dît le prince. — Qu'il te ju^e c^mme tu m'as juj^é, lui répond le vieillard. — Redis ta plainte, répliqua le bey, j'ai peut-être mal compris. Le pauvre homme redit sa plainte, et îe bey lui fit rendre justice.

Ackmed-Bey fut très^pprécié et aimé de tous ceux qui l'entouraient

11 mourut dans la nuit du 50 au ôi mai 1855 après un règne de dix-huit ans»

Son cousin, Sidi Moiiammed-Bey, lui succéda, elle remplace dignement Petit-fils , fils, neveu et cousin des beys c|fii l'ont précédé, il n'est pas moins remarquable qu'eux par sa sagesse, son intelligence, son esprit de justice et d'équité.

Ce prince se fait aimer de son [«niple qu il désire rendre heureux. 11 sait accorder sa protection aux arts, à l'in»

dustrie et à Fagriculture: c'est ainsi qu'il fait creuser à la

Marse un puiis artésien, et si cette première expérience réussitj il est probable que ce genre de puits se multipliera dans la Régence, les eaux jaillissantes manquant beaucoup dans les environs de Tunis. — H vient de donner son autorisation pour rétablissement d'une Ecole des Arts et Métiers dont lin Français, M"^ G.n l)eyron, doit être le Directeur.

Son Altesse prend intérêt à tout ce qui se rapporte aux découvertes de la mécanique ou de l'industrie; elle entretient des ingénieurs et des mécaniciens distingués à son service.

Dernièrement, Mohammed-Bey envoyait en cadeau au Jardin zoologique de Marseille quelques animaux sauvages dont la Direction du jardin avait désiré faire l'acquisition.

Ce prince a assuré la sécurité des habilauls de la ville de Tunis en instituant des rondes de nuit et des patrouilles militaires. Anciennement , il y avait quelque imprudence pour les étrangers à se hasarder seuls dans la partie moresque de la ville après le coucher du soleil.

Les arts sont appréciés à Tunis : le célèbre violoncelliste, Max Baurer, se trouvant dans cette ville et ayant été mandé à la Marse pour jouer devant la cour, son Altesse le récompensa plus largement que ne Favail fait aucun des souverains de TEurope devant lesquels Thabile musicien s*était fait en* tendre.

Le Bey o\o\re rhospilalité de la manière la plus digne et la plus noble. 11 a reçu et accueilli» comme l'avait déjà fait

son prédécesseur, les princes Garamanli qui régnaient autrefois à Tripoli, et en ont élé dépossédés par la Turquie. Il leur a assuré une position à sa cour, où ils sont traités comme des membres de sa famille.

Les étrangers sont reçus dans ses Etals avec toute sorte de courtoisie et de politesse.

Pour les musulm.ins, jamais ils ne s'adressent en* vain au bey; chacun deux est sûr d être écoulé avec bienveillance, et de trouver un père dans son souverain.

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