L. Pinte
VOLLMAN,
Jean Le Grelle,
A. C. Minten.
Pendant quelques années, la Société d’Harmonie appliqua tous ses soins à la mise en vigueur de ses statuts. L’organisation des fêtes d’été et des concerts et bals d’hiver, les répétitions à la Grande Maison aux Gaujf'res, absorbaient complètement les heures d’étude de ses membres.
Ne briguant aucunement les succès du jour, ceux-ci visèrent avant tout à bien consolider les bases de l’institution nouvelle, et à rendre possibles les grandes entreprises qu’ils exécutèrent plus tard. Nous avons vu quelques-uns des programmes des fêtes de cette époque; ces pièces nous ont prouvé cpie nos amateurs exécutaient de préférence les œuvres des compositeurs éminents du temps ; nous y avons trouvé l’indication de morceaux de Grétry, de Boiëldieu, etc.
Une occasion particulière s’offrit, en 1821, à la Société d’Harmonie pour sortir de ce cercle de travaux, et la plaça, d’un seul coup, à la tête des associations d’initiative et d’action.
Autrefois il était d’usage parmi les musiciens de notre ville de célébrer annuellement la fête de leur patronne Ste-Cécile ; néanmoins pendant les troubles qui marquèrent la fin du siècle dernier, cette
solennité avait été négligée, et, depuis la réouverture de nos églises, bien peu de personnes avaient songé à la relever.
Ha Société d’ Harmonie eut la belle idée de rétablir cette léte, en faisant célébrer une messe solennelle dans la paroisse de St-Clmrles- Borromée. M. Jean-Bernard Janssens, le père du compositeur Jean- François-Joseph, remplissait à cette époque les fonctions de chef d'orchestre de cette église; voué au culte des arts, cet homme de mérite reçut à bras ouverts des amateurs dont il appréciait les importants travaux.
Pour rendre cette fête aussi splendide que possible, la Société d'IIarmonic avait fait un appel aux amateurs de la ville, et plus de cent artistes avaient répondu à son invitation ; lu messe à grand orchestre était de Hummel et fut interprétée avec une grande précision. Une symphonie de Rossini, exécutée après le service divin, excita également l’admiration des assistants.
Le premier pas était fait ; les membres de l’Harmonie avaient su mériter l’approbation de leurs concitoyens. Ceux-ci voulurent encourager des efforts dirigés vers un but national, et se firent inscrire en grand nombre parmi les Sociétaires.
Une fête organisée dans le local d’été y attira, le 4 Août 1823, une foule élégante et choisie. L'Harmonie exécuta divers morceaux du répertoire de Pacr, de Wintcr, de Spontini et de Rossini qui furent vivement applaudis; des illuminations et un feu d’artifice embellirent cette soirée dont nos pères conservèrent longtemps le souvenir.
Enhardie par ces différents succès, la Direction organisa quelques jours plus tard une nouvelle fête qui se donna le 17 Août, jour de la grande Kermesse ; on y convia les différents corps de musique des troupes de la garnison, qui, sous la conduite de leurs chefs, rivalisèrent de zèle et de talent; de grands morceaux de musique de Méhul, de Steibelt et de Rossini furent exécutés par les membres mêmes de la Société et les corps de musique réunissons la direction de M. Printz. S. Exc. le Gouverneur civil et les Autorités militaires assistaient à cette solennité artistique, la première en ce genre qui eut lieu à Anvers.
Voyant le beau résultat de ses efforts, la Direction résolut de continuer scs concerts pendant l’hiver. Le 19 Novembre 1823, une soirée musicale réunit ses membres dans la salle de la Société Philharmonique, louée pour la circonstance; les morceaux choisis étaient de Sacchini et de Rossini; l’exécution répondit à l’attente générale.
Gomme nous le voyons, jusqu’ici les membres de la Société d’Har-
nionie avaient consacré, pour ainsi dire, exclusivement leur talent à l'interprétation de morceaux de musique composés par des auteurs étrangers au pays. Comprenant la grandeur de leur mission, ils résolurent de vouer également leurs moments de loisir a l’étude des œuvres de compositeurs nationaux.
La tâche n’était pas facile; à cette époque, il existait dans notre pays une prévention bien injuste contre toute œuvre réputée indigène; les travaux les plus médiocres d’auteurs étrangers étaient applaudis ; des productions méritoires écloses sur le sol natal étaient décriées sans pitié; disons plus, on ne trouvait pas meme un orchestre pour les exécuter.
La Société d’Harmonie résolut d’aller bravement à l’encontre du préjugé qui devait conduire à l’anéantissement du sentiment national, et, pour cette manifestation, elle choisit lu fête de la patronne de la musique; le jubé de St-Charles reçut de nouveau notre Société artistique. " Demain Samedi, dit une note de l’époque, demain jour de la fête de Sainte Cécile, la Société d’IIarmonie fera célébrer une grande messe à l’église de St-Charles-Borroméc. On nous assure que, par une heureuse innovation, la messe qui sera exécutée ne sera ni allemande, ni italienne, ni française, mais qu’elle appartient à l’école belge qui a produit tant de compositeurs distingués. Nous parlerons demain, ajoute la note que nous citons, de cet ouvrage et de cet exemple d’un heureux retour vers la uutionulité. 1 „
Deux auteurs anversois eurent l’honneur d’être désignés pour soutenir, dans une circonstance aussi solennelle, et les attaques de la critique et la gloire de notre École; c’étaient MM. P. J. Suremont, homme d’un talent mur, et Jean-François- Joseph Jansscns, à peine âgé de vingt-deux ans, mais dont les premiers pas dans la carrière avaient obtenu l’approbation de deux illustres compositeurs de France, Lesueur et Boiëldieu.
La messe était de Suremont; jadis on l’avait exécutée a Anvers, même on l’y avait trouvée belle, car elle avait été introduite au jubé sous le nom de Winter; mais on avait décidé qu’elle était détestable, du moment que le véritable auteur en avait réclamé la paternité.
" N’avons-nôus pas entendu ici une messe de Winter? s’écria un écrivain de l’époque. Quelle richesse d’harmonie! disait-on : comme cela est savamment écrit! Voilà le cachet du maître. — Mais quel désappointement! le compositeur est un Belge; M. S s’était couvert
1 Journal (P Anvers.
«l’une enveloppe allemande; adieu, Winter, la science, l’harmonie, les effets; la messe a perdu tout son prestige parce qu’elle est nationale. Pauvres marionnettes ! „
Le motet de Janssens était V In conoertendo en Ré; " par l’effet de cette prévention fatale que nous avons signalée, écrit le même auteur, cette composition n’avait point encore été exécutée ici. L’harmonie eu est pure et brillante et la couleur générale est douce et séduisante. La fugue qui termine ce motet et qui ordinairement ne plaît qu’aux initiés dans les secrets de l’harmonie, a paru très-soignée et d’un bel effet. „
Noblesse obiuje, dit le proverbe, et Janssens voulut prouver sa reconnaissance envers la Société d’Harmonie en lui consacrant les ressources de son talent et sa surprenante activité. L’occasion de donner des marques de son attachement à cette institution ne se présenta que trop tôt.
Au commencement de l’année 182G,dc graves contestations s’élevèrent dans le sein de la Direction au sujet d’une question de principe ; elles amenèrent la retraite de plusieurs membres, entre autres du chef d’orchestre, M. Printz, qui s’en allèrent former une nouvelle Société sous le titre d 'Harmonie de Ste-Ce'cile.
Il ne nous appartient pas de faire le récit d’un différend qui fut porté devant les tribunaux; disons seulement que le choc ébranla la Société et qu’un remède énergique fut employé pour la soutenir. Les membres se souvinrent du talent de Janssens. Peu de temps après, il fut nommé membre de la Direction, chargé de la musique, et M. Valentin Beuder, artiste d’un grand mérite, fut appelé aux fonctions de chef d’orchestre. Une commission de sept membres honoraires fut également instituée; elle était composée de MM. Pcscux, Matthieu Van Brée, Van Dinter, Jean Bogaerts, Henri Simon, Van den Nest et Marcelis.
Sous l’égide de cette nouvelle Administration, un concert fut organisé pour le 20 Mars 182G. On y exécuta un pot-pourri de Kutfner, la Primaoera, cantate de Chérubini, et M. Bender y interpréta, «le mémoire, un air varié qui fut chaleureusement applaudi.
Janssens s’était chargé de la seconde partie du concert; il avait réservé une surprise à ses co-sociétaires. On sait que l’opéra la Dame Blanche avait été représenté pour la première fois à Paris, en Décembre 1825. A l’époque du concert de notre Harmonie, la partition de l’œuvre de Boiëldicu n’était pas encore arrivée à Anvers. Janssens, lié d’amitié avec le célèbre maestro, voulut néanmoins faire* connaître cette belle
création à scs concitoyens. Il se chargea donc de la mission périlleuse de compléter lui -môme l’orchestrât ion manquante. Voici comment les journaux de l'époque rendent compte de la tentative du compositeur anversois : 11 L’exécution de l’ouverture originale de la Dame Blanche n’a rien laissé à désirer et c’est le morceau capital qui, selon nous, fait le plus d’honneur à l’orchestre. Cette symphonie est remplie de ces motifs gracieux, élégants et délicats dont abondent les ouvrages de Boü‘ldi<u. Ces qualités, unies à un chant d’une expression suave et. un peu mélancolique, caractérisent le joli duo du meme auteur. Nous remarquerons ici que les accompagnements de l’orchestre ont été faits par M. Jansscns, qui a fort heureusement saisi la manière de Boiëldicu- Lorsquc la partition sera arrivée, il sera curieux de comparer les deux morceaux. „
" On doit surtout, continue l’auteur de l’article, on doit surtout des remercîincnts à M. Janssens, qui a dirigé la seconde partie du concert avec une grande habileté et qui a lui-même fait répéter tous les morceaux, et organisé cette agréable soirée. „
Quelques jours plus tard, le 30 avril, la Direction prit une décision importante. Le sort déplorable des chrétiens d’Orient avait excité la commisération de leurs frères d’Occident, et l'Harmonie, répondant au vœu général de nos concitoyens, organisa un concert en faveur des patriotes Grecs.
La fête annoncée pour le 21 Mai, fut remise, par suite du mauvais temps, de dimanche en dimanche, jusqu’au 4 Juin. Entretemps la prise de Missolonghi par les Turcs avait fait pousser un cri d’horreur par l’Europe entière. En Belgique, ce furent les arts qui, en eette circonstance, se chargèrent de rendre hommage au courage des Hellènes.
Le 1 er professeur de notre Académie, M. Van Brée, peignit un tableau, la prise de Missolonghi, qu’il exposa pendant deux jours à l’Harmonie, et M. Lesbroussart publia une pièce de vers qui fut mise en musique par M. Haussais de Bruxelles. Des contemporains prétendent (pie l’ode du poète célèbre fut également interprétée par le compositeur Janssens d’Anvers et qu’elle fut exécutée avec succès dans la Société d’IIarmonie, le meme jour où M. Haussons faisait entendre son œuvre à l’Harmonie de Bruxelles.
Pendant h* concert, des Daines firent une collecte en faveur des Grecs; elle fut très-productive, puisque la Direction fut à môme de
verser une somme de IV. 4,935-87 entre les mains de MM. André et Cottier, trésoriers de la Société Philhellénique de Paris.
Malgré l’activité déployée en cette circonstance, ces travaux n’étaient «pie le prélude de l’initiative que la Société d’Harmonie prit dans les premiers jours du mois de Juin suivant ; par une décision, qu’on ne saurait assez louer, elle organisa un concours d’Harmonie entre toutes les Sociétés musicales du royaume. On nous assure «pic Jnnssens ne resta pas étranger à cette mesure, même qu’il fut nommé membre du Jury ; comme nous considérons ce concours comme un de ceux qui ont jeté le plus d’éclat sur la musique belge, nous allons en reproduire le programme.