DE
ANDRÉ-ANTOINE BLANCHETON,
DOCTEUR EN MEDECINE, CHEVAUIER DE LA LÉGION-d’ HONNEUR ET DE l’ordre impérial DE SAINT-WLADIMIR , MEDECIN CON¬ SULTANT DU ROI, ETC.
Le médecin a dans son existence et ses vertus plus d’une analogie avec la femme. Comme elle, ses bienfaits sont domestiques , et ne sortent que rarement de la vie privée ; ils trouvent l’un et l’autre dans cette obscurité leur plus beau lustre, et étrangers à la vie politique et aux vains honneurs, ils mettent leur gloire à adoucir nos peines physiques et morales. Si la femme est un dieu de consolation, le médecin en est le premier ministre, et comme ils font le plus de bien à la société, ils doivent aussi faire le plus d’ingrats.
Si le médecin ne voyait pas dans Tétude de son art de quoi satisfaire le plus et l’esprit et le cœur ; si en étudiant la nature dans tous les règnes, sous tous ses types , la médecine n’ouvrait pas à ses enfants les trésors des sciences morales et naturelles; si elle n’était pas le plus vaste sanctuaire de la pensée et de la philosophie, qui pourrait dédommager le médecin de la longueur, des difficultés de ses études et de l’ingratitude de la société envers la plus noble et la plus généreuse des professions !
Ne cherchez pas dans la notice d’un médecin ces incidents, ces situations dramatiques qu’on rencontre dans la biographie d’un homme d’état, d’un grand capitaine , d’un artiste ou d’un poète célèbre. Toute la vie du médecin se partage entre l’étude et l’exercice de son art, tous ses jours se ressemblent et ne peuvent différer que par le nombre de ses bienfaits.
C’est à Vertaizon, petit village sur les bords de l’Ailier, département du Puy-de-Dôme, que le 3 août 1784, le médecin dont nous esquissons l’histoire vit le jour. Sa famille, comme celle des Asclépiades, exerçait de père en fils la médecine, et son aïeul paternel avait dirigé pendant long-temps le grand hôpital de Clermont, d’où sont sortis tant de savants médecins, tant de chirurgiens habiles. Sa famille considérant la
médecine comme une espèce de patrimoine, dès sa naissance Blanche ton fut destiné à exercer la pr<ffêss'fen‘*dé ses pères , et son éducation médi- •cale çbmmeHi^a dès le berceau. Ce ne fut pas le seul avantag^^sur ses condisciples qu’il tint de ses parents, il fut élevé conformément à la profession qu’il devait exercer, et son instruction préparatoire aurait été profonde et complète, si le volcan révolutionnaire n’était pas venu détruire pour long-temps tout enseignement public , régulier et sévère. Des maîtres particuliers * furent alors chargés d’instruire Blancheton dans les langues de Cicéron, et de Virgile , de Platon et d’Homère. Le jeufie élève était doué de si heureuses dispositions qu’il jouait avec les difficultés, et que ses progrès étonnaient tous ses professeurs. Mais au premier obstacle aux bonnes études que je viens de signaler, s’en joignit alors un autre : le père de notre ami fut inopinément enlevé à sa famille par une maladie aiguë , et laissa une veuve sans fortune , avec deux enfants dont l’aîné était à peine adolescent.
Si l’Italie est la terre classique des beaux-arts, l’Auvergne doit être considérée comme la terre classique de Thistoire naturelle et surtout de la minéralogie et de la géologie. Aucun homme instruit ne peut habiter la Limagne sans chercher à connaître les richesses actuelles de sou
sol et les bouleversements bien anciens des montagnes qui en forment la ceinture. Çarmi les amis de sa famille ,
cheton comptait un ecclésiasti|[‘U‘^ld^es r^-4. pectables , l’abbé de Larbre , et Greise , qui consacraient à Fhistoire naturelle tous les instants que leur ministère n’exigeait point, et après les études classiques, chaque promenade, chaque récréation était une leçon pratique de botanique ou de minéralogie. De semblables amusements auraient conduit leur élève à ta contemplation du premier des sujets d’histoire % naturelle et du plus impôi(jtant, à celle de l’homme, si telle n’avait pas été la olstination de Blancheton. A peine adolescent, il était déjà naturaliste, et il aurait pu indiquer les plantes appartenant à chaque localité, ou donner l’explication des divers cataclysmes de l’Auvergne. Je ne puis pas me rappeler sans plaisir, mais aussi sans regrets, nos courses dans ces plaines fertiles ou sur les différentes cimes de nos montagnes volcaniques, d’où, bien jeunes encore, nous revenions chargés de richesses , et nous étalions av'^ec orgueil à tous les yeux nos laves, nos basaltes, nos domites, le fer spéculaire du Puy-de-Dôme, la baryte sulfatée du Puy-de-Ghatey, l’aragonite de Vertaizon, la chalcédoine du Puy-de-la-Poix et du Piiy-de-Crouel , le quartz améthyste , la
chaux fluatée, le marbre de Nonette, etc., à côté de la digitale à fleurs purpurines, de la gentiane jaune, de l’aconit napel , etc. : plaisirs de notre enfance , votre souvenir sera toujours cher à mon cœur, mais je n’ai plus l’ami, le compagnon qui partageait ces jouissances, et avec lequel il était si doux d’en parler.
Disons avec un médecin philosophe : Qu’elle est grande et sublime cette science qui apprend à voir les traces des temps empreintes depuis la cime des montagnes jusqu’au fond des abîmes, soit dans les amas de végétaux minéralisés, soit dans les couches riches des dépouilles fossiles de tant d’animaux dont les générations innombrables ont été la proie de la mort , et dont les espèces n’étaient pas connues, soit dans le fond des cratères des volcans éteints depuis une époque ignorée par l’histoire , soit enfin dans ces mines profondes, dans les cristallisations régulières, ouvrage de la force qui meut et pénètre tout, qui crée, détruit et recompose, et qui peut seule , au milieu de tant d’étres périssables, donner l’idée de l’éternité et de la toutepuissance.
Blancheton commença ses éludes médicales à Clermont, sous des maîtres habiles et particulièrement sous Bonnet, qui a été un des premiers chirurgiens de son époque. Il fut bientôt atta-
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ché à l’Hôtel-Dieu en qualité d’élève interne , et il remporta dans cette école pratique de chirurgie et à l’école centrale du département plusieurs prix. Mais l’enseignement secondaire dans une province ne pouvait plus suffire à son désir d’apprendre et au besoin de se faire un état indépendant qui put le placer avec sa mère et sa sœur dans une situation plus heureuse. Il arriva à Paris dans les premières années de ce siècle , et en peu de temps il fut nommé élève externe, puis élève interne des hôpitaux civils. Reçu à l’école pratique, il remporta dans les trois classes des prix qui lui donnèrent droit à une réception gratuite de docteur dans la faculté de médecine de Paris. En 1808, il termina ses études scholaires par une thèse dont le titre est : Essai sur V homme J considéré dans ses rapports géogra-phiques: l’on voit dans cet opuscule le germe d’un grand talent qui, jeune encore, savait allier l’agréable à l’utile. En effet, il fallait être doué d’une grande imagination, avoir beaucoup vu ou beaucoup lu, pour placer dans un même tableau tout ce qui appartient à l’histoire de l’homme considéré sous ses rapports médicaux et sociaux , déterminer les races et les variétés de l’espèce humaine ainsi que les influences sur elle des climats, de tous les agents extérieurs physiques, de toutes les formes de l’éducation,
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de tous les degrés de civilisation et des diverses conditions sociales résultant des mœurs, des habitudes , des lois, des croyances ou des rites religieux. Cette dissertation n’était que les premières lignes d’un ouvrage où notre jeune auteur devait considérer son sujet sous ces divers aspects, et ce travail l’occupa toute sa vie.
Le temps des études scholaires et classiques est le plus doux de la vie. L’émulation nous soutient, et l’espoir d’étre bientôt compté dans la société parmi les hommes utiles et distingués augmente notre courage et nous fait marcher avec persévérance vers le but. Jusque là nos inquiétudes n’ont été que légères , nos chagrins et nos tourments que passagers. L’imagination sait tout embellir et nous faire espérer une carrière brillante et glorieuse. Mais lorsqu’il faut en entrant dans le monde prendre une détermination et jeter l’ancre , c’est alors que ces difficultés apparaissent , que la crainte et l’incertitude nous arrêtent entre les illusions dont notre esprit s’était bercé et une réalité sans prestige. Quel est celui qui , à la fin de ses études , n’a pas donné des regrets aux moments si délicieusement occupés par les lettres ou les sciences, par les colloques et les plaisirs de l’amitié, et cjui, forcé de quitter la capitale pour exercer la profession à laquelle il s’est voué , n’a éprouvé nt
regrets sur le passé, ni craintes pour l’avenir? Les sensations du jeune âge sont les plus vives, et restent le plus profondément gravées dans nos souvenirs.
Lejeune médecin éprouve plus que tout autre ces craintes, cet embarras, ces regrets. Aura-t-il assez de talent pour mériter la confiance, paraîtra- 1- il en être suffisamment pourvu pour l’appeler? caria jeunesse, pour laquelle on est d’ordinaire si indulgent, paraît être un défaut réel chez le médecin. Adieu aux lettres , aux beaux-arts , même aux sciences étrangères à toute application médicale, la société exige ces sacrifices et croit que tout le temps, toute l’attention du médecin doivent être consacrés à ses malades , et que c’est au prix du talent qu’il cherche à orner et à enrichir son esprit.
L’exercice de la médecine aux armées était une époque transitoire entre les études scholaires et la pratique civile. Blancheton vit dans ce parti un moyen de n’être plus onéreux à sa famille, même de pouvoir la soulager, d’acquérir de l’expérience, de la maturité, et de payer une dette à la patrie; car la vie du médecin n’est qu’un long dévouement à l’humanité. Mais de quels avantages le médecin militaire ne jouit-il pas sur ses compagnons d’armes! Pour lui il n’y a d’ennemi véritable que la douleur et
îa maladie. On a droit à son intérêt, à ses se» cours dès qu’on souffre et que la fortune n’a pas secondé le courage. Le médecin , dans les rangs qu’il commande, ne voit ni drapeaux, ni uniformes de couleurs différentes; le lit d’hôpital rend tous les hommes égaux et fait oublier leurs passions et leur différence d’opinion. C’est bien ici que le médecin est l’égal des dieux (i). Son ministère est tout de consolation et il n’a qu’à gémir sur la férocité des hommes qui s’entr’égorgent souvent sans motifs, sans savoir pourquoi, ou souvent pour satisfaire la colère, l’intérêt ou l’ambition d’un prince!
En 1B09, Blancheton sollicita le titre de médecin militaire , obtint le grade de médecin de première classe, et fit, en cette qualité, la campagne d’Autriche. Les hôpitaux de Znaïm, Rreins, Bamberg, Bois-le-Duc, etc., lui donnèrent occasion de montrer son savoir, de signaler son zèle, surtout pour combattre et arrêter les ravages du typhus contagieux.
Les talents, le dévouement à ses devoirs , l’aménité du caractère et le brillant de l’esprit
(i) IviTpoç (piXdaofoç iaoôsoç. Mediciis enini philosophus Deo œqualls habetiir. — Hippocr. : de dccenti habitii , aut decoro. — Sect. i, p. ^3. — A.nut. Foesii interpret., etc.
avaient à la fois fait chérir Blancheton par Je soldat, rayaient fait aimer de ses égaux et remarquer par ses chefs. Il dut à ses heureuses qualités la confiance et l’estime du maréchal Masséna, dont il devint bientôt l’ami; et lorsque plus tard ce grand capitaine fut chargé du commandement de l’armée de Portugal , il demanda au ministre de lui donner le docteur Blancheton en qualité de médecin de son quartier-général. Cette campagne fut malheureuse pour les Français. Nos troupes, fatiguées par des marches et des contre-marches , privées de tout sous un ciel brûlant, avaient moins à redouter les dangers des combats que la fatigue , le dénùment et les épidémies de dyssenterie des camps, ou la contagion du typhus nosocomial. Les soins que Blancheton prodigua aux blessés sur le champ de bataille de Bassaco, et son dévouement pour arrêter les ravages du typhus dans les hôpitaux de Torres-Novas, lui firent décerner la croix de la Légion-d’Honneur. Atteint lui-méme par cette maladie désastreuse , il ne dut qu’à l’excellence de sa constitution et à ses habitudes de frugalité d’avoir pu échapper au danger. Sa convalescence fut longue, et ce n’est qu’en rentrant en France et dans le sein de sa famille qu’il put voir sa santé se consolider. De retour à Paris, M. Chabrol de Yolvic, préfet du dépar-
tement de la Seiiie^ nomma Blancheton médecin adjoint pour le traitement des maladies épidémiques, et à ce titre il concourut à arrêter la dévastation que causait dans les communes de Pantin, La Yillette et Bondi, une fièvre de mauvais caractère, résultant des inondations des campagnes par les eaux du canal de l’Ourcq.
Cest dans les épidémies qu’il faut voir le médecin, et alors on connaît jusqu’où peut aller le zèle pour le bien public , et l’oubli de soi-même pour s’acquitter de ses devoirs. Un éloquent biographe a dit qu’à ne considérer les diverses professions de la société que sous le rapport du dévouement avec lequel on les exerce, il n’en est ])oint où l’on trouve une aussi parfaite abnégation de soi que dans celle de médecin. En est-il une en effet où l’intérêt, d’accord avec tous les motifs de considération ou de gloire , exige un si grand empressement à servir les hommes? Qu’y a-t-il de plus beau qu’un ministère dont tous les devoirs se confondent avec ceux de la plus délicate amitié? Le premier besoin des malheureux est d’épancher leur ame; le médecin prête une oreille attentive au long récit de leurs souffrances; auprès d’eux rien ne le rebute : c’est par lui qu’ils seront soulagés, c’est au moins par lui qu’ils espèrent; et, réduit aux simples fonctions de consolateur, il serait encore le plus
généreux des mortels. S'il veille, ce tableau de douleur le suit partout; s’il dort, il le retrouve dans ses songes , et son sommeil ne dure qu’autant que les autres n’ont pas besoin de le trou- .bler. Dans les épidémies il partage tous les dangers; des vapeurs malfaisantes se mêlent à l’air qu’il respire; de tous côtés la contagion l’environne; elle l’atteint, il meurt, et on l’oublie !
Bientôt la victoire abandonnant nos drapeaux, notre patrie devint le théâtre de la guerrë, et par une suite de glorieuses défaites, on vit toute l’Europe coalisée poursuivre les débris de nos phalanges jusqu’au sein de la capitale , et faire expier à la France , par mille humiliations, trente ans de succès et de conquêtes. Le plateau de la balance baissa de nouveau sous le poids de l’épée du vainqueur. Les hordes du Nord ne respectèrent ni le courage malheureux, ni les chefsd’œuvre des arts; la spoliation les accompagnait partout, et elles ne nous laissèrent en échange que la misère, le typhus et une famille étrangère à nos mœurs, à nos habitudes, mais dont je m’abstiendrai de parler, parce que l’infortune a toujours eu droit à nos respects.
Au milieu de tant de calamités, la médecine devait apporter quelques adoucissements. C’est dans nos hôpitaux qu’il fallait la voir aux prises avec la douleur physique, qui paraissait sous
toutes les formes, et avec la douleur morale, si vive chez les âmes généreuses, lorsqu’elle est produite par les malheurs de la patrie. Blancheton vint aussi payer son tribut en soignant et nos blessés et ceux des troupes alliées. Tout aux devoirs de son état , il ne vit encore dans les malades des diverses nations qu’il eut à traiter que des victimes de la guerrei Son zèle et son amour pour l’humanité furent remarqués meme par nos ennemis ; il reçut du chef des Moscovites le ruban de Saint-Wladimir.
Peu à peu le calme se rétablissant et la paix succédant au tumulte des armes, Blancheton se livra à lexercice de la médecine civile; il choisit dans une famille honnête la femme qui , par ses vertus, son esprit et son caractère, pouvait compléter son bonheur ; il n’avait plus de vœux à former , il voyait chaque jour la confiance étendre son cercle , et tous ses instants pris par les malades qui réclamaient ses soins. Une horrible catastrophe arrivée à l’Opéra , en plongeant la famille régnante dans la douleur, fit connaître au chef de l’État et les talents et les vertus du docteur Blancheton, qui donna, dans celte nuit fatale, les soins les plus éclairés et les preuves d’un entier dévouement à une grande infortune produite par un crime affreux dont toute la France fut justement indignée. Ce dévouement
valut à notre ami le titre de médecin consultant du roi , titre qui lui fut conservé par son successeur, lors même que les infirmités du docteur Blancheton ne lui permettaient plus de remplir les fonctions de cette charge.
C’est lorsqu’il était entouré d’une famille qui le chérissait, de tous ses amis dont les sentiments furent pour lui toujours les memes, de nombreux clients qui semblaient aussi être de ses intimes; c’est lorsque la considération, la fortune, les faveurs de la cour arrivaient tour à tour, que Blancheton fut frappé par la plus triste des infortunes. 11 perdit subitement la vue. Dès lors l’existence la plus brillante devint la plus précaire et la plus calamiteuse.
Mais le malheur ne saurait abattre un courage que soutient une grande ame. Si Blancheton perdait avec la faculté de voir une des sources de notre félicité et l’une des conditions nécessaires à l’exercice de son art, sa/ur^/^w^/e fut supérieure à son adversité; son esprit avait conservé toute son énergie et toute sa profondeur, il devint son unique ressource : Blancheton conçut le projet de faire un ouvrage historique et iconographique sur les châteaux du royaume, qui, sous les rapports de leur architecture et des souvenirs qu’ils rappelaient, pouvaient intéresser. Cette conception, si singulière chez un homme frappé
de cécité, fut mise promptement à exécution, et elle était parvenue à sa fin , lorsque son auteur arriva à la dernière période d’une maladie dont la perte de la vue avait formé les prodromes.
Une si noble résolution fut encouragée par tous ceux qui connaissaient les ressources de l’esprit de Blancheton, la souplesse de son talent, la profondeur et la variété de son savoir, et par toutes les personnes qui tenaient à lui par les liens de l’amitié et de la reconnaissance.
C’est en lisant cet ouvrage qu’on sera étonné de l’étendue de son instruction dans les genres les plus opposés et les plus étrangers à son art. Nous avons vu le docteur Blancheton encore enfant se livrer à l’étude de Tbistoire naturelle, nous aurions pu dire qu’il s’appliquait avec la même ardeur à savoir tout ce qui se rattachait aux souvenirs historiques des lieux qu’il visitait ou dont il lisait la description. L’histoire de France , pendant les premiers âges de notre monarchie, avait surtout pour notre ami un attrait particulier, et l’on trouvait chez lui un heureux mélange du sérieux et du positif de l’antiquaire ou de rhistorien , avec le vague, l’indéfini et le vaporeux d’une imagination romantique.
Avec une imagination aussi vive, les heauxarts ne pouvaient pas rester élrangers à Blan-
cheton. I/étiide et une observation attentive lui avaient donné des connaissances réelles en peinture. Le génie et le faire des grands maîtres avaient été le sujet de ses méditations, et il en raisonnait comme un artiste consommé. Quelques éléments de dessin lui suffirent pour se hasarder à saisir un pinceau, et, soit qu’il composât d’inspiration, soit qu’il prît la nature pour modèle , on était étonné de ce qu’il faisait sans jamais avoir réellement appris. C’est ainsi qu’il a laissé plusieurs esquisses et plusieurs petits tableaux à l’huile qui indiquent tout ce qu’il aurait pu faire en se livrant exclusivement à la peinture.
Souvent, lorsqu’une plume lui tombait sous la main, soit par distraction, soit par l’effet d’une préoccupation d’esprit, il dessinait et rappelait sur le papier quelques-unes des principales scènes que les grands maîtres ont représentées sur la toile. Parfois ce genre d’occupation lui fournissait le moyen d’écouter avec patience un conteur ennuyeux ou un malade trop prolixe cjui faisait le récit de ses douleurs. Un des grands talents du médecin est de savoir écouter, et si cette attention ne conduit pas toujours à la connaissance du mal, elle fait souvent acquérir la confiance du malade.
La peinture et la poésie sont sœurs, et il est
difficile de chérir l’une sans aimer l’autre. C’est ce que faisait le docteur Blancheton. Son talent paraît appartenir à l’école de l’abbé Delille; l’on voit dans toutes les pièces qu’il nous a laissées qu’il s’exercait dans le genre didactique et descriptif. Tantôt c’est à sa patrie qu’il s’adresse, et c’est le berceau de son enfance qu’il croit apercevoir dans la profonde nuit dont il est entouré (i); tantôt il se sent inspiré par l’amour de la patrie, et rend hommage à tous ceux qui l’ont illustrée ou répandu leur sang pour elle (2);
(1) « O Limagne enchantée! Auvergne, è ma patrie! J’espérais te revoir au déclin de ma vie;
Mais le flambeau du jour se dérobe à mes yeux:
Que peuvent mes regrets et d’inutiles vœux?
Peut-être pour jamais j’ai perdu la lumière,
Pour jamais elle a fui mon humide paupière. »
(2) «Trois fois la vieille Europe, honorant nos drapeaux, Les aura vus flotter, vainqueurs et sans rivaux.
Qui vous rendit si grands et si dignes d’envie? Français, vous le savez, l’amour de la patrie!
Seul il fait des héros, il enfante l’honneur;
C’est le feu qui dévore et consume un grand cœur :
Il embrasa le votre, ô fils de nos montagnes Et des sites heureux de nos belles campagnes, Daumat, Destaings, Desaix, noble et grand L’Hôpital, Delille, Debelloy, Thomas, profond Pascal,
Illustres dans les camps ou fameux dans l’école,
tantôt, enfin, vivant de souvenirs, il invoque l’illusion pour quelle vienne lui donner les plaisirs dont il jouissait avant d’avoir perdu la vue (i).
Soyez de mon pays l’éclatante auréole;
La gloire et le génie ont signalé vos pas,
Et brillent sur vos fronts au-delà du trépas !!! »
(i) «Accours, Illusion! ta lueur passagère,
Comme ces feux trompeurs errant sur les tombeaux, Fait luire à ma pensée une riante image,
Ainsi qu’on voit l’éclair briller pendant Forage :
Dans le dédale obscur où s’égarent mes pas ,
Et dont la sombre horreur est égale au trépas,
Viens charmer, s’il se peut, ma pénible carrière,
Et du sein de la nuit fais jaillir la lumière!
Que j’admire, aux reflets de ton divin flambeau.
Ce que l’art enfanta de sublime et de beau;
De la grande cité les jardins, les portiques.
Et ses temples rivaux des monuments antiques;
Ces marbres animés , ces créations de l’homme ,
Ces merveilleux débris de la Grèce et de Rome.
Ah ! tu combles mes vœux : il s’offre à mes regards Ce Louvre devenu le temple des beaux-arts,
Cet océan d’azur où se meuvent les mondes,
Ces vastes continents, et l’empire des ondes,
La zone aux cieux brûlants , et les riants climats Où l’amoureux zéphyr chasse au loin les frimas.
Je les vois ces beaux lieux, où, puisant son délire , Virgile s’enivrait aux échos de sa lire ;
Les Alpes, fleurs glaciers, et les sommets blanchis. Où tous les feux du jour sont en vain réfléchis;
Une tendre sensibilité règne dans ces compositions, la plus douce mélancolie se peint dans tous ses vers, où l’on voit la vertu se résigner à l’infortune, et chercher des consolations dans les arts.
Le docteur Blancheton avait aussi concu le plan d’une comédie de caractère et d’une tragédie, et plusieurs actes étaient depuis longtemps achevés; mais sa santé s’altérant de plus
La majesté du fleuve, et les eaux vagabondes De torrents bondissant dans les gorges profondes; Le pâtre et son troupeau, la tour du vieux manoir. Ses créneaux éclairés des feux mourants du soir,
Et la plaine doree où l’épi se balance, '
M apparaissent encor dans l’ombre et le silence.
Mais déjà tout s’efface, et le charme est détruit; Tout se perd à mes yeux dans la profonde nuit; Cependant une voix a frappé mon oreille:
Amitié, tu parais! et ma douleur sommeille;
Que ton langage est pur, qu’il est doux et touchant! Tes plaisirs sont les seuls inconnus au méchant. Viens, enchante ma vie et prolonge mon rêve;
Que, berce de ta main, doucement je l’achève :
Sur cette mer sans bords ou je vogue incertain ,
Par elle je te brave, implacable destin :
Elle offre à mon malheur une heureuse allégeance , Me donne pour soutien l’ancre de l’espérance .
en plus, il fut bientôt hors d’état de composer : le repos devint son premier besoin et son unique désir. On vit la maladie faire des progrès si rapides que , malgré les soins de la médecine et de tous ses amis, elle arriva à un degré qui ne laissa plus d’espoir pour la guérison. Les détonations de l’artillerie pendant les derniers jours de juillet vinrent encore ajouter à ses inquiétudes et à ses chagrins; et, malgré son patriotisme et son amour pour la liberté , il ne vit pas sans une profonde douleur l’expulsion d’une famille à laquelle il était sincèrement attaché par les sentiments de la reconnaissance et par les services qu’il lui avait rendus. Cette commotion finit d’épuiser les forces de notre ami et il succomba le i3 août i83o.
Toute la vie de Blancbeton fut celle d’un homme de bien, il n’a laissé que des amis qui chérissent sa mémoire comme ils aimaient sa personne, et l’un des plus anciens vient, en traçant ces lignes, déposer au nom de tous sur sa tombe un premier tribut de douleur et de regrets.