DÉPART DES PECHEURS DE L'ADRIATIQUE POUR LA PECHE DE LONG COURS
Les lettres de Léopokl Robert ont appris au lecteur les chagrins profonds et les tracas d'esprit que cet artiste ne cessa pas d'éprouver pendant les années qu'il employa à concevoir et à exécuter son tableau des Pêcheurs, A toutes ces inquiétudes s'en mêlait encore une qui assiège ordinairement les hommes de mérite quand , après un grand effort et un grand succès , ils sentent la nécessité d'affronter de nouvelles difficultés et de se surpasser en quelque sorte euxmêmes.
Lorsque Léopokl Robert vint à Paris, en 1831, cet homme simple de caractère, et qui surtout était artiste au fond de l'âme, fut troublé et presque épouvanté du retentissement de son nom et des louanges bruyantes que l'on prodiguait à ses Moissonneurs et à ses autres ouvrages. Il se réfugiait dans le sein de l'amitié pour entendre parler d'autre chose que de ses peintures, et j'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que c'était lui être agréable que de l'entretenir de tout autre chose que de son art et surtout de son talent.
Quand un artiste médite le projet d'élever son style, d'agrandir sa manière, de passer à un ordre d'idées plus élevées, il aime assez hasarder et mûrir ses essais dans le mystère de son âme. C'était ainsi qu'avait fait
Léopold Robert en composant son Improvisateur napolitain^ lorsqu'il s'éleva jusqu'à la Madone de VArc^ et enfin quand il en était venu à produire les Moissonneurs. Mais après cette dernière production et le succès éclatant qu'elle avait obtenu à Paris , Léopold Robert n'était plus l'artiste solitaire , travaillant mystérieusement dans son atelier; il lui semblait alors que les yeux de toute l'Europe épiaient le moindre trait qu'il traçait sur le papier ou sur la toile. Cette inquiétude , qu'il n'exprime pas précisément dans ses lettres, se fait jour cependant dans plus d'un passage, où il témoigne la crainte de faire une œuvre qui ne réponde à ce que l'on attend de lui. En somme, il sentait qu'il avait fait un chef-d'œuvre et qu'il fallait en produire un second.
Ramené d'abord à l'idée qu'il avait de caractériser les saisons et les principaux peuples de l'Italie, il essaya de composer , pour idéaliser l'hiver , le Carnaval de FenisCj il en fit même un croquis dessiné que possède son ami M. M******®. Mais il ne tarda pas à reconnaître que cette scène, essentiellement burlesque, ne remplirait pas le but qu'il se proposait , et que de plus elle n'était point en harmonie avec la nature de ses idées et de son talent.
Ce fut alors qu'il pensa à choisir les habitants du petit port de Chioggia, situé à cinq ou six lieues de Venise, pour les héros du nouveau drame pittoresque qu'il méditait. Les Chiozzotti sont des gens pauvres ,
ne vivant que de la pèche assez périlleuse qu'ils font sur la mer Adriatique. Cette donnée simple séduisit Léopold Robert, qui, frappé d'ailleurs de l'aspect grand et un peu sauvage des pécheurs de Chioggia , pensa qu'en donnant des sentiments profonds à cette population dont l'aspect est imposant, il pourrait faire une composition neuve pour le fond comme pour la forme.
Plus d'une fois, avant de peindre sur la toile, il essaya son sujet : de toutes ces esquisses préparatoires, il en reste une qu'il a peinte. Elle orne aussi le cabinet de son ami M. M*******", et dont j'en donnerai la description , pour mettre le lecteur à même de juger des améliorations que l'artiste a apportées à sa composition définitive.
Dans cette esquisse, toutes les ligures du tableau terminé se retrouvent , à l'exception du jeune homme qui rassemble les filets sur le devant. Dans l'esquisse, ce soin est pris par l'homme Agé , patron de la barque, qui est assis et occupe le milieu de la scène. D'ailleurs, les belles figures de la femme avec son enfant , de la vieille et des deux jeunes pécheurs qui garnissent la gauche de la composition , sont identiques avec celles du tableau.
Je pense que Léopold Robert a voulu remédier à deux défauts qui frappent dans cette esquisse , quand on la compare à l'ouvrage terminé. D'une part on ne peut pas deviner si les pêcheurs arrivent ou partent,
et de l'autre toutes les figures principales étant placées sur le même plan et sur un terrain uni , presque toutes les têtes sont au même niveau. Cette indécision dans le sujet et l'uniformité dans les lignes du tableau, tel qu'il est dans cette esquisse , ont dû frapper l'artiste ; aussi trouvé-je qu'il a judicieusement pensé et agi en faisant plier les filets par un pécheur sur le devant, tandis qu'il a rejeté le patron sur un plan tout à la fois plus élevé et plus éloigné, ce qui donne de la profondeur à la composition , un mouvement plus vif aux lignes , et enfin ce qui écrit mieux le sujet : le Départ pour la pèche de long cours sur V Adriatique,
Voici maintenant la description du tableau de Léopold Robert , tel qu'il est : A la couleur rougeâtre de quelques feuillages , ainsi qu'à la qualité un peu brumeuse de l'air qui voile le ciel et les lagunes , on peut juger que le départ a lieu à l'entrée de l'hiver. Au milieu du tableau et au sommet de la composition se détache sur des nuées claires, le patron de l'embarcation. Dans sa main droite il tient les instruments de la pêche de nuit, tandis que de la gauche il donne au loin un ordre relatif au départ. Près de lui sont deux enfants, l'un âgé de dix ans et vêtu de sa capote de mer , l'autre plus jeune portant la lanterne et un tableau de la madone. Ce dernier, l'œil attaché sur le patron, semble le suivre pas à pas , dans la crainte d'être laissé à terre et de ne pas faire partie de l'expédition. Le peintre a
donné à ce jeune enfant une expression de désir et d'impatience qui est admirable.
Sur le devant au-dessous de ce groupe, est un jeune et beau pécheur déroulant un énorme filet. Ce personnage, le groupe dont il a été question, et deux ou trois autres marins portant des provisions et préparant les agrès , forment la partie active de la composition ; toutes les autres figures , celles des trois hommes à droite et les trois femmes à gauche, servent à développer ce qu'il y a de dramatique, de touchant , et il faut bien le dire, de si profondément triste dans l'ensemble de ce tableau.
Sur la droite, on remarque un homme dans la force de l'âge. Debout, mais appuyé et tenant sous son bras la boussole , il tourne ses grands yeux noirs vers le ciel. Son regard semble moins chercher ce que présage le vent que l'avenir. Près de lui , un autre jeune homme , son frère peut-être , assis et replié sur luimême , tient des instruments de pèche , et regarde fixement devant lui, mais sans rien voir.
A gauche , vers l'autre extrémité du tableau , est une vieille femme assise. Son regard est penché vers la terre ; et sur les traits de son visage , comme dans toute l'habitude de son corps , est empreint le découragement , compagnon ordinaire de la douleur chez les vieillards. A quelque distance de cette vieille , est une jeune femme tenant son enfant dans ses bras , et plus loin une jeune fdle. La pauvre mère , immobile
lU DESCRIFriON DES QUATRE TABLEAUX
et muette de chagrin , presse son enfant , sans oser lever les yeux sur son mari, sur ses frères et son père. On sent que sa douleur est si forte , qu elle ne peut pas pleurer.
Le peintre a mis un art infini à ménager les mouvements vifs qui se rapportent directement aux apprêts du départ, parce que son idée principale était de rendre le malaise, les angoisses de lame, dont ceux qui partent , comme ceux qui restent , sont accablés au moment de se séparer, à l'instant où leur imagination allonge et grossit la durée et les périls d'une entreprise dont il est impossible de prévoir les résultats. Cette appréhension de ne plus se revoir, ce chagrin sourd et amer, causé par une séparation tout à la fois forcée et volontaire , sont rendus dans le tableau des Pêcheurs^ avec une profondeur, une énergie et une simplicité , qui font de cette scène une composition incomparable.
Quelques critiques ont blâmé Robert d'avoir trop ennobli les habitants de Chioggia , et d'avoir exagéré la douleur d'une séparation passagère. Ce reproche pourrait être fondé s'il était adressé à un historien ; mais L. Robert a voulu être et a été évidemment poète en composant ce tableau. On est donc tenu de l'accepter comme il l'a conçu , puisque l'exécution rend complètement son idée. Aussi , pénétré de la gravité et de la grandeur de cette scène ^ telle qu'il l'a
imaginée, a-t-il mis tout en œuvre pour élever son style à la hauteur de sa pensée. Et cependant , bien que Léopold Robert ait trouvé le moyen de rehausser 1 éclat et l'importance de ces pauvres pêcheurs de l'Adriatique , par la beauté mâle et sauvage de leurs traits , ainsi que par l'élégance tant soit peu orientale de leurs vêtements, il n'a point altéré la vérité. Dans cet ouvrage tout est simple, vrai, naïf même de forme, de couleur et d'expression (1).
J'ai fait observer déjà que les quatre tableaux dont la description précède, indiquent d'une manière précise les phases principales du talent de Robert. Peutêtre ses trois premières grandes compositions , Ylmproifisateur, la Madone de V Arc et les Moissonneurs j par la nature gracieuse des sujets, offrent-ils plus d'attrait que les Pécheurs. Mais ce dernier ouvrage , considéré sous le point de vue de l'art , renferme des qualités plus complètes et plus énergiques que tous les autres. Jamais li. Robert n'a dessiné avec tant de naturel et de vigueur tout à la fois ; jamais il n'a manié le pinceau avec tant d'habileté , et dans aucune de ses productions , il n'a porté son style à la hauteur où il l'a élevé dans ses Pécheurs.
(1) Le tableau des Pécheurs n'ayant pas pu être admis au salon de 1833, M. Paturle, qui en fit l'acquisition le jour même qu'il arriva à Paris, cédant aux vœux du public impatient de voir le dernier ouvrage de Léopold, se prêta à ce qu'on en fît une exposition publique au profit des pauvres dans une des salles de la mairie du deuxième arrondissement de Paris. Le prix d'entrée était fixé à un franc, et en deux mois on compléta la somme de seize mille francs.
Si ces quatre tableaux marquent l'élévation progressive de son talent , ils n'indiquent pas avec moins de précision le progrès incessant des chagrins qui dévoraient son âme. Et en observant tous les petits tableaux qu'il a achevés , entre les plus importants , on saisit encore bien mieux toutes les nuances de gravité , de douleur et de désespoir, à l'aide desquelles il déposait successivement sur la toile l'expression des sentiments pénibles qu'il éprouvait. Léopold Robert n'est pas de ces peintres qui , semblables à un miroir, réfléchissent purement les objets sans en conserver l'empreinte; il était tout à la fois le modèle et l'artiste; il humectait ses couleurs de ses larmes ; et c'était son âme qu'il faisait passer dans le corps de ses personnages. C'est un homme de la trempe du Poussin et de Lesueur, dont les ouvrages sont toujours pris au sérieux , parce que c'est l'âme , la vie même de l'artiste qui y est incrustée.
Quelle direction nouvelle auraient pu prendre les idées de L. Robert , s'il eût vécu plus long-temps ? C'est ce qu'il est difficile de deviner. Cependant le dernier ouvrage qu'il ait fait porte à croire qu'il avait le désir d'épurer et d'élever encore son style. Peu de temps avant de mourir, il paraissait disposé à traiter des sujets bibliques, et fit en effet une esquisse peinte, représentant le Repos en Égjpte. Cette esquisse, que Ton vit au salon de 1836, attira l'attention de tous les connaisseurs , par la simplicité et le grandiose que
le peintre a mis dans un sujet traité déjà tant de fois. Si l'on réfléchit, en effet, à la perfection qu'apportait L. Robert à ses ouvrages par la réflexion, par l'étude et son inépuisable patience , on est autorisé à croire qu'il aurait fait une œuvre admirable , en partant de cette esquisse si remarquable déjà. On peut donc conjecturer que, si Léopold Robert avait eu la force de résister à son désespoir, ramené plus fortement que jamais alors aux sentiments religieux qui ne l'ont jamais abandonné , il se serait résigné à son sort , et aurait donné à ses ouvrages cette teinte de tristesse grave et religieuse qui distingue sa dernière esquisse , et dont on aperçoit déjà quelque apparence dans son tableau des Pêcheurs.
Je m'aperçois , en terminant la description critique des principales compositions de Léopold Robert, que je n'y ai signalé aucun défaut; cependant il s'y trouve des imperfections sans doute. Mais dans le talent comme dans le caractère des hommes qui ont une grande valeur et chez qui les belles et précieuses qualités dominent^ je ne me trouve pas plus disposé à blâmer ce qui s'y mêle de moindre, qu'il ne me viendrait à l'esprit, après avoir admiré un beau visage, de me plaindre de ce que la partie postérieure de la téte n'offre pas la même richesse de détails , le même genre de beauté et la même vie que la face humaine. Dans le monde physique comme dans le monde moral , où tout se compose nécessairement de bien et de mal, de