DE PII. -J. HOUX
pendance s’y refusait, il en avait conservé les plus précieuses traditions, et, de plus, il avait enrichi sa propre pratique de tout ce que sa grande expérience lui avait enseigné et de tout ce que sa vaste érudition lui avait permis d’emprunter aux écoles étrangères; mais un semblable examen m’entraînerait trop loin; revenons à M. Roux.
Nous venons de le voir quitter la Charité et entrer à l’Hétel- Dieu. Il lui fut donc donné, comme à Desault, d’occuper dans sa longue carrière, les deux plus grands hôpitaux de Paris, et lorsque la mort vint le surprendre, à soixante-quatorze ans, elle le trouva tout aussi actif, tout aussi zélé que dans les plus belles années de sa jeunesse.
Commençant toujours la visite de bonne heure, comme il était d’une grande exactitude, il avait le droit d’être exigeant envers tout le monde. Recherché dans ses manières et dans sa tenue, sensible aux devoirs de la politesse, il ne voulait pas (lu’on en perdit l’habiturle à l’hôpital, et il était tellement sévère sur ce point, qu’à moins d’indisposition, il ne tolérait pas qu’on fit son sepice la tête couverte. Du reste, bon et affable, il était en général gai et heureux de se trouver au milieu des jeunes gens, et se laissait aller assez facilement h une causerie familière. D’une grande exigence pour tout ce qui tenait aux pansements, jamais il ne passait le moindre oubli, le moindre défaut de soin, et comme il excellait dans l’art d’appliquer les appareils, il voulait que chacun l’imitât.
Les élèves affluaient à ses opérations, à sa cliniipie, et parmi les nombreux médecins étrangers (pii visitent nos hôpitaux, il n’en était pas un qui ne voulût <;ntendre sa parole si autorisée.
32 VIE ET THAVALX
et être témoin de sa merveilleuse dextérité; aussi étaient-ils assidus à l’Hôtel-Dieu. D’ailleurs son aménité était connue, et tout visiteur était certain d’avance d’être parfaitement accueilli.
Sauf les cas d’urgence, les opérations se faisaient le mardi et le samedi, et jamais il ne commençait sans passer lui-même en revue tout son appareil, afin d’être certain que rien ne manquât.
Plein d’adresse et de sang-froid, excellent anatomiste, ce n’était pas seulement dans les opérations réglées qu’il brillait, c’était surtout dans l’extirpation de ces tumeurs profondes si difficiles à isoler des vaisseaux et des nerfs. Une fois le bistouri à la main, cet homme, si vif, si enclin à donner un libre essor à sa parole, gardait le plus profond silence; c’était le contraire de Dupuytren, qui, tout en opérant, décrivait le procédé.
D’un calme imperturbable dans les moments les plus critiques, jamais il ne se laissa dominer par les difficultés ou les accidents imprévus. Une fois, dans une trachéotomie, le sang ayant pénétré dans les bronches, le malade allait succomber, lorsque, surmontant une répugnance bien naturelle, i\[. Roux appliqua ses lèvres sur la plaie béante , aspira avec force le liquide qui empêchait la respiration, et par sa présence d’esprit sauva ainsi les jours de l’opéré.
Cette habileté, cette adresse, qui lui étaient si naturelles, et dont il devait être justement fier, ne lui inspirèrent pourtant jamais, devant le malade, de ces mouvements d’amour propre aux(]uels auraient pu le porter les adulations du public. Loin delà, considérant l’ampliitliéàtre comme un lieu de douleur, il voulait (jiie chacun s’y tînt avec respect.
Je n’oublierai jamais qu’assistant à une résection de la tête du fémur, quelques jeunes gens, éblouis par la rapidité et le talent avec lequel il avait pratiqué cette opération si difficile, se permirent d’applaudir : indigné, il se retourna vers eux, et, dans quelques mots pleins de noblesse, les rappela aux sentiments des convenances.
On s’est demandé bien des fois comment, au milieu de nombreuses occupations et des devoirs imposés par les hôpitaux, l’enseignement, les Académies, quelques médecins ont fait pour écrire ?
Les uns ont doublé leur temps en l’employant avec ordre et méthode ; les autres, doués d’une organisation privilégiée, ont su concilier tous leurs devoirs, faire marcher de front les travaux de tout genre, sans pour cela se refuser aux exigences de la société; il leur a suffi de vouloir. M. Roux était de ces derniers ; homme du monde dans toute l’étendue de l’expression il ne sacrifiait pourtant jamais rien à ses plaisirs, et le nombre immense de notes , d’observations et même de mémoires trouvés dans ses papiers, atteste le soin constant (ju’il avait de ne point laisser passer un jour, eût-il été en partie consacré à ses amis , sans consigner par écrit les faits les plus importants de son immense pratique.
Aimant les arts et les lettres tout autant ciue la chirurgie, il en causait volontiers. Gritce à son excellente mémoire, il pouvait facilement citer un bon nombre de passages de nos classiques les plus célèbres, et c’était pour lui un vrai plaisir de voir ces goûts se développer parmi les jeunes étudiants.
Convaincu avec raison que l’étude sérieuse des langues an-
Vllî ET TKAVALX
ciennes est indispensable au médecin, il déplora amèrement la mesure qui devait plus tard favoriser, chez les étudiants en médecine, l’abandon de la langue latine.
On devrait naturellement croire, après (æ que je viens de dire de son goût pour la littérature, que sa parole était nette, simple, ne laissant rien à désirer. Eh bien, non ; loin de là : dans la conversation habituelle et dans les leçons, M. Roux prodiguait les épithètes, accumulait les répétitions, et cette manière de rendre sa pensée donnait à son tour de phrase un cachet bizarre. Aussi c’est plutôt dans ses écrits qu’il faut juger l’homme qui savait si bien faire l’apologie des lettres.
Chargé plusieurs fois de rendre un dernier hommage à la mémoire de quelques-uns de ses collègues, il le fit toujours avec une grande noblesse de style et de sentiments.
A deux reprises, désigné pour faire le discours de rentrée à l'Ecole de médecine, il s’en acquitta avec le plus grand succès. Personne devons n’a oublié la profonde impression que fit son éloge de Boyer et de Bicliat, et comment s’inspirant en quelque sorte de toutes les difficultés d’un semblable parallèle, il sut pendant deux heures captiver l’attention d’un auditoire immense.
Mais si M. Roux puisait dans sa volonté assez de force pour travailler, il avait aussi un autre secret : il savait se reposer.
Ce qui avait été d’abord une nécessité pour rétablir sa santé, devint, par la suite, une distraction salutaire et pour ainsi dire une habitude. Tous les ans, aussitôt que les vacances de l’École amenaient la clôture des cours, il partait pour quehjue excursion, visitant tantôt notre beau pays de France, tantôt