LES GUERRES. — RUINE DU COUVENT DES CARMES
<( L'an 1346 les Anglois prindrent Plouermel et le tindrent jusqu'à l'an 1370. » C'est en ces termes qu'une vieille chronique du xve siècle, citée par Dom Lobineau, raconte cette longue occupation de Ploërmel par les Anglais du parti de Montfort, qui fut la cause de la ruine de tout le pays. Cette troupe était commandée par Benibro, un des plus cruels et des plus pillards, parmi ces brigands. C'est à lui que Beaumanoir disait, en lui portant le défi à la suite duquel eut lieu le célèbre duel que l'on nomme la Bataille des Trente :
« Chevalier d'En gle terre, vous faites grand péchié
« De travailler les pauvres, ceux qui sèment le blé.
m Et la chair et le vin.
« Paix aient dorénavant, car trop ont enduré ! »
Je n'ai point à parler ici du Combat des Trente. M. Pol de Courcy a récemment dit le dernier
mot de l'érudition bretonne sur cet épisode héroïque de nos annales.
Les continuateurs d'Ogée n'ont point été satisfaits du laconisme avec lequel les chroniqueurs ont simplement indiqué la prise et l'occupation de Ploërmel par les Anglais en 1346 (1). Ils écrivent à ce propos : « Ogée dit qu'en 1546, on donna à Bembro le commandement de Ploërmel. Ceci demande quelques explications * Edouard III, roi d'Angleterre, étant venu en Bretagne défendre les droits du comte de Montfort contre Charles de Blois, mit le siège devant cette ville {sic) à la tête d'une armée nombreuse. Les habitants, habilement dirigés par leur maire (il se nommait Perret) tinrent longtemps et opposèrent une résistance héroïque. Enfin, un capitaine anglais Bembro, ayant pendant une attaque remarqué qu'une partie des murailles
(1) Du Paz enrichit ce texte si laconique d'un épisode sur lequel il ne s'étend pas non plus. « Messire Renaud de Montauban succéda à son frère, fut chevalier des plus hardis et renommez de son temps et grand homme de guerre, encore que l'histoire de ce pays n'en fasse point de mention; mais je l'ay appris des tittres, papiers et mémoires que j'ay veus au bois de là Roche. Il gaigna une bataille contre les Anglois partisans de Jan de Bretagne, comte de Montfort PAmaury, en un lieu et parroisse nommé Gourhel, auprès de Ploarmel. » (Du Paz, Histoire Généalogique, p. 547.)
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était complètement dégarnie, s'y jeta avec sa compagnie, l'escalada et prit les assiégés à revers. Ceux-ci furent taillés en pièces; un petit nombre d'entre eux, guidés par le brave Perret, parvinrent, après des prodiges de valeur, à se frayer un passage et à gagner la campagne. Bembro, en récompense de cette action hardie, fut nommé capitaine de Ploërmel. »
J'affirme sans aucune hésitation que cette petite narration est absolument fantastique.
4° Parce que tous les historiens antérieurs, tous sans exception, sont muets sur ces circonstances ;
2° Parce qu'il est très-certain que Ploërmel n'avait point de maire en 1346;
3° Enfin, parce que le nom de Perret donné à ce maire de fantaisie prouve la fraude et la fait toucher au doigt.
En effet, ce nom est historique à Ploërmel, qui fut réellement défendu et sauvé par Jean et Pierre Perret, ce dernier procureur des bourgeois, non en 1346, mais en 1617, comme nous le dirons en son lieu.
Ploërmel eut tout un siècle pour réparer les ruines de l'occupation anglaise.
Les campagnes ressentirent néanmoins à plusieurs années de là le contre-coup des discordes politiques. Qu'on lise ces lettres ducales, dont un vidimus est conservé aux archives paroissiales de Taupont :
« Jehan, par la grâce de Dieu duc de Bretaigne, comte de Montfort et de Richemont, à nos bien amés et féaulx escuier et conseillers Pierre Le Rebours, maistre Jehan Doguet, notre procureur général et le priour des Carmes de Ploarmel, salut : Nos pauvres hommes et subjects les paroissiens, manans et habitans des paroisses du dit lieu de Ploarmel, de Louyeat, Guilliers et Taupont nous ont de présent par supplicacion fait remonstrer les grandes charges et extraordinaires dommaiges qu'ils ont eu et souffert à l'occasion de la grande multitude rassemblée de nos gens d'armes et de trayt qui de tous les pais de nostre part et par nostre ordonnance, pour pourvoir aux pilleries que Jehan de la Roche et aultres avoient fait et fesoient sur les marches de nostre dit pais , se sont assemblés au dit lieu de Ploarmel et par l'espace de quinze jours ou environ ont logé à leurs mesons es dites paroisses et chacune, pris, despensé et desgâté leurs blés, foins, pailles et aultres denrées et estoient tellement qn'il ne leur est demouré comme nuls sommes ne provisions par quoy nous pourrions bonnement nous poier le fouaige et souldaige par nous précédemment ordonné, sans estre du tout reduyts à toute povreté et mandicité. Et nous ont supplié qu'il nous plaise sur ce leur impartir nostre grâce et leur aider à supporter leurs dites charges par leur fesant rabat du dit fouaige ou aultrement
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à nostre bon plaisir, humblement le requérant. — Pour ce est-il que nous, attendu ce que dit est, désirant veu le bon rapport qui nous a esté fait de leur bonne obéissance envers nous, le recognoistre et leur aider à supporter leurs dites charges le plus convenablement que fere se pourra : considérant que vous qui estes demourant au pais et es parties dessus dites estes bien propices à fère et exécuter sur ce notre volonté, par ce que pouvez cognoistre leur estât mieulx que aulcuns aultres de nos officiers, vous mandons et commandons en comettant, si mestier est, que vous alliez et vous transportiez sur les lieux et vous acerteniez au mieulx que fere le pourrez de leurs dites charges et povreté. En vous donnant et donnons povoir et pleine puissance de fere rabat de nos dits souldaiges et fouaiges à chacun des dits supplians, de tout ou de partie à vos égards et selon que charitablement penserez ce devoir estre. Et le rabat et deschairge que leur ferez soubs le signe de vos mains, nous voulons qu'il leur vaille et qu'ils en jouissent entièrement... Donné à Malestroit, le tiers jour de décembre de l'an mil ihicc trente neuf. — Et par ces mesmes présentes mandons à vous nos dits conseillers et commissaires vous acertener du deffault et stérilité des blés qu'ils dient avoir este esdites paroisses, avecques de la mortalité qui y a eu cours, par quoy ils sont diminués du
nombre des estagiers qui souloient estre. Et auxi de ce que les paroissiens de Guilliers dient qu'ils n'eurent oncques nul rabat en celle paroesse ainsi que ont eu les aultres paroesses et à tout ce aiez advertance et considération affin de admoindrir ou accroistre le dit rabat à vos bons égards et sauff à nous par aultre temps sur vos bons raports à leur fere aultre provision, si nous voyons le devoir fere. Donné comme dessus. Et dempuis pour ce que les paroissiens de Monterin, d'auprès Ploarmel qui sont en nombre neuff feus, comme ils dient, nous ont faict telle et semblable complaincte, mandons à nos dits commissaires leur fere pareille provision et rabat selon le fait de nos présentes expédiées le ve jour du dit moys ou dit an : par le commandement du duc et de son conseil. Ainsi signé : par le duc, escript de sa main : par le duc, et en son conseil au quel l'abbé de Beaulieu, maistre Pierre Eder, Yvon de Roscerff, Pierre Ivaytre et aultres estaient . »
Les commissaires : Jehan Doguet, Pierre Lerebours, escuyer, et Jacques Jonnelle, prieur des Carmes de Ploërmel, accomplirent leur mission sans aucun retard. Nous avons leur ordonnance, à la date du 7 décembre 1439, par laquelle ils font rabat de la moitié du « souldaige, » de quarante sous par feu, en déclarant que « si ne fust besoing de nécessité de finance avoir pour le dit souldaige qui touche la garde
et solution du pays ce fust raeson et chose charitable et licite les franchir cette fois du tout. » (1).
En l'année 1465 un nouveau rabat sur les fouages était accordé aux paroisses « de l'archidiaconé de Porhoet en l'evesché de Saint- Malo, où la mortalité despidémie a eu cours, » et l'on voit que le pays de Ploërrnel avait été atteint (2).
En 1487, la ville fut de nouveau ruinée par les Français. C'était au commencement des guerres qui devaient amener la destruction de la nationalité bretonne. Le duc était à Malestroit, avec une armée composée en majeure partie de paysans bas-bretons, accourus avec un patriotisme superbe au secours de leur souve-
(1) Archives paroissiales de Taupont. On Irouve dans l'ordonnance des commissaires cette explication de la levée de boucliers ordonnée contre de Jehan de la Roche « Notre souverain seigneur puis naguère par son mandement et ordonnance a fait venir à Ploërrnel des gens d'armes et de trait pour emploier en la défense de son pays contre Jehan de la Roche et aultres compagnies de gens de guerre qui sont venus de France et passé par les pays de Rretaigne. » Ce Jean de la Roche était un capitaine des marches angevines, partisan déclaré des Penthièvre, comme il se voit en D. Lobineau, p. 593, et qui passa plus tard aux Anglais (ib. p. 613).
(2) Idem.
rain. Charles VIII vint mettre le siège devant Ploërmel. Voici en quels termes cet épisode est raconté par Allain Bouchard, qui était contemporain et presque témoin des événements de ces guerres; car il en tenait le récit, comme il l'atteste, des principaux acteurs (1). « Les gens du Roy de France avecques lequelz chevauchoient en armes les barons de Bretaigne, tirèrent droit à Ploërmel qui est à trois ou quatre lieues de Malestroit. Et fut par les gens du roy la ville de Ploërmel assiégée. Advisé fut que l'armée du duc yroit lever le siège et combattre les Françoys. Et alors qu'il fut question de marcher les Bretons bretonnans furent mutinez et preschez par Messire Maurice du Menech (2) et aucuns autres de Bretaigne qui en leur temps avoient servy le roy Loys en leur disant : « En- « fans advisez que vous ferez : vous voyez que
{i) Voyez notamment le ravissant chapitre intitulé : Comment le comte de Dunoys et Olivier de Coatmen partirent de Nantes, etc. Bouchard dit en propres termes : « et ay ouy reciter depuis audit de Coatmen que une nuyt moult obscure, etc. »
(2) D'Argentré conte que ce Maurice du Menech était d'une taille gigantesque et d'une force herculéenne : « Ceste nation oyant ce soupçon et dict d'un homme de leur pays, non moins grand de courage que de stature, laquelle excédoit la commune proportion des hommes. »
« nostre Duc est mené par les Françoys (1) mieulx « vous seroit estre en vos maisons que de vous « exposer ou danger de la bataille. » Ces parollqs mutinèrent tellement les Bretons bretonnans que quant il fut question de marcher de seize mil n'en demoura pas quatre mil, que tous ne tournassent autre part. Par quoy ne peut le siège estre levé, le quel ne fut assis que par le temps de deux ou trois jours; car tellement fut la ville batue que ceux qui dedans estoient furent contraints à eus rendre. La ville fut pillée et ceulx qui dedans estoient furent prisonniers et mis à rançon. »
Ce récit contemporain, et dont les détails mêmes prouvent la source authentique, a été admis par tous les historiens postérieurs... sauf par les continuateurs d'Ogée, qui affirment que la place résista fort longtemps : c Le siège de 1487 fut signalé, écrivent-ils, par l'admirable défense d'Arthur Gruel, qui, bien que le duc François H fût dans l'impossibilité de le secourir, résista longtemps^ malgré les privations de toutes sortes et les combats incessants qu'il eut à subir. Enfin la place, à demi démantelée, fut enlevée d'assaut, pillée et brûlée; toutes ses anciennes constructions disparurent. Aussi n'existe-t-il à Ploërmel aucun monument anté-
(1) Le duc d'Orléans et les autres de son parti, Dunois, Comrainges, etc.
rieur à cette époque. Deux maisons remarquables par leurs sculptures, et dont les unes, qui sont en bois, présentent des sujets peu honnêtes, sont à peu près tout ce que cette ville offre de curieux aux antiquaires. »
Remarquez d'abord que les deux maisons qui sont ici notées comme ce que Ploërmel offre de plus antique, sont datées, et de beaucoup postérieures. — Celle en bois, dans la rue Noire, porte le nom de J. Caro et le millésime 1586. Celle en pierres, sur la place vis-à-vis de l'établissement des Frères, est de 1605 seulement.
Je donnerai ci-après deux actes de 1511 et de 1513 qui apprennent qu'en 1508 une tour évidemment romane, puisqu'elle était située au centre de l'église Saint-Armel, s'écroula et écrasa le chancel de cette église. Donc, les Français ne rasèrent pas Ploërmel de fond en comble après le long siège de 1487.
Bien mieux : Ogée lui-même écrit qu'en l'an 1488, le duc François, se jugeant incapable de défendre toutes les places fortes de son duché, ordonna de démolir les murailles d'enceinte de Ploërmel : donc elles n'avaient pas été rasées l'année précédente. Bien mieux encore : au verso de la même page, Ogée raconte longuement la destruction du Couvent des Carmes pendant les guerres de la Ligue; donc les soldats de Charles VIII ne l'avaient pas démoli en 1487.
11 est vrai que ce couvent était situé hors les murs.
Quant à Arthur Gruel, il était réellement capitaine de Ploërmel à l'époque du siège. On lit dans les registres de la chancellerie de Bretagne pour l'an i486, cités parmi les Preuves des Bénédictins : « Du 23 décembre « Artur Gruel sieur de Saint-Jéhan institué capitaine de vingt lances. » — Et dans un titre de l'église de Saint- Malo, cité également parmi les Preuves de Dom Lobineau. « Anno 1487 Arturus Gruel miles capitaneus de villa de Ploërmel fecit juramentum super reliquias et Corpus Domini ecclesiœ Maclov. existentes super majus altare in présenta nobilis scutiferi Alani de la Motte domini temporalis de Fontaine capitanei hujus civitatis et ville, et plurimorum burgensium, quod bene de cetero serviret illum principem Franciscum ducem Britannie contra omnes adversarios suos et contra regem Francie et contra omnes barones Britannie. »
Je n'ai point à m'inscrire en faux contre le courage d'Arthur Gruel. Je veux croire qu'il défendit bravement Ploërmel, conformément au serment solennel qu'il venait de prêter; seulement il importait de rectifier cette assertion essentiellement fausse, et qui entraînerait à des erreurs archéologiques très-embarrassantes, qu'après un long siège, Ploërmel fut détruit entièrement en 1487. Il importait de donner
une fois de plus, aux jeunes gens qui s'occupent d'études historiques locales, la mesure de la confiance que doit leur inspirer la lourde compilation d'Ogée.
Ploërmel eut de nouveau un siècle de paix pour réparer les désastres de l'invasion des Français. J'ai dit comment Henri II y avait érigé un présidial qui n'eut qu'une existence éphémère. En 1564, Charles IX logea au couvent des Carmes. Ce fut aussi dans la grande salle de ce couvent que les Etats de Bretagne se réunirent en 1580, pour sanctionner la réformation de la Coutume.
Puis nous arrivons aux guerres de la Ligue.
Ploërmel, où le protestantisme avait jeté des racines, qui avait son pasteur et son prêche dès 1561 et où se tinrent deux synodes en 1562 et 1565, avait trouvé dans l'obéissance officielle de sa magistrature une impulsion toute naturelle vers le royalisme (1). Au début de la guerre, en 1589, le duc de Mer cœur en personne, s'il faut croire Pire, Saint-Laurent, s'il faut croire Ogée, s'empara de la ville, y fit un gros butin et se retira. Les royalistes y accrurent leurs forces et y laissèrent une bonne garnison sous le commande-
(1) On peut lire, dans Crevaîn, l'histoire d'un juge de Ploërmel, mort huguenot, et qui fut enterré en terre sainte. L'évêque de Saint-Malo le fit exhumer et enterrer en un jardin.
ment de François James, sieur de la Ville-Carre, qui eut pour lieutenant un sieur de Cahideuc. Ces deux soudards excités, dit-on, par Pierre Roger, sieur du Crévy, protestant fanatique, formèrent le projet de détruire le couvent des Carmes. Le sieur du Crévy avait pour mobile, outre la haine du sectaire, l'intérêt personnel, car en vertu de la donation de Jean de Derval, il devait sur le Crévy une rente annuelle de quarante mines de blé, et le couvent détruit, les moines chassés, les titres brûlés, c'était pour lui quarante mines de blé de profit net et clair. Deux fois ils mirent le feu au monastère; deux fois les habitants de Ploërmel accoururent à temps et sauvèrent ce monument, orgueil de la cité. Nos huguenots ne renoncèrent point à leur projet, mais changèrent de tactique. Ils exposèrent au prince de Dombes que pour compléter les fortifications de la ville et la mettre en état de défense, il était nécessaire de démolir le couvent, qui d'une part mettait obstacle au tir de la place, et d'autre part offrait un premier abri aux assiégeants. On dressa procès-verbal de l'état des bâtiments pour que le roi indemnisât les religieux, ou fit reconstruire le monastère après les guerres. Trois cents Anglais furent commandés par M. de Guémadeuc, gouverneur de Ploërmel, pour procéder militairement à. la démolition de l'église et de ceux des bâtiments qui subsistaient en-
core ; car pour tâcher de détourner Forage, les Carmes en avaient eux-mêmes démoli une partie. C'était en 1593. On mit à cette destruction une rage impie. L'histoire manuscrite des Carmes contient à ce propos une page inédite qui doit trouver place ici : « L'an 1593, le convent fut ruiné par les gens de guerre sous prétexté de conserver la ville, au grand regret des habitants. A la démolition duquel se trouvent deux choses mémorables de deux soldats de bien diverse affection. Le premier ayant reçu commandement de son capitaine, le sieur de Cahideuc, de mettre le feu dans l'église, respondit qu'il mourroit plutost que brusler l'église de la Vierge Marie. Son capitaine forcené et agité d'une fièvre infernale lui passa son espée au travers du corps : lequel invocquant la bonne Vierge à son ayde, pour l'honneur de laquelle il mouroit, obtint deux jours de vie pour recepvoir les saints Sacrements de l'Eglise, tellement qu'on le peut bien dire martir.
« L'autre soldat, nommé en sa seigneurie La Fleur, comme on avoit descendu les imaiges de la Vierge et de ses deux sœurs d'où elles sont à présent replacées sur le grand autel, escrivit dans le libvre ouvert d'une des dittes sœurs des paroles sales et impudiques ; et la nuit ensuyvant le diable le print en son lit et le porta jusques à la fenêtre de sa chambre prest de le précipiter, sinon qu'il s'écria et ses camarades se le-
vèreat et le prinrent par les jambes et par les cuisses et ainsi fust sauvé pour lors. Mais sitôt qu'il fut recouché, il sapparut à luy une vénérable femme le menaçant. On présume que cestoit sainte Catherine ; car c'estoit la nuit de sa feste. Et de tout à l'heure, il confessa que cestoit punition de son péché; duquel n'ayant fait condigne pénitence comminst d'autres crimes et tua le sieur de Portcaro, pourquoy il fut pendu, le jour de l'an révolu, qu'il avoit escript ces vilaines paroles, confessant que c'en estoit la punition, comme du plus grand crime qu'il eut jamais commis. »
TRANSLATION DES CARMES AU PRIEURÉ DE SAINT NICOLAS. — SUITE DE LA GUERRE.
Les huguenots ne réussirent qu'à moitié dans leur dessein. Leur vandalisme anéantit pour jamais un chef-d'œuvre de l'art breton; mais les Carmes ne furent pas chassés de Ploërmel, et ils sauvèrent leurs archives.
Dès le 18 octobre 1592 la Communauté de ville de Ploërmel présentait requête au roi pour qu'un logement fût assigné aux Carmes. Le prince de Dombes y répondit par une ordonnance qui accordait provisoirement aux religieux soit le prieuré de Saint-Nicolas, soit celui de Taupont. On lit choix de celui de Saint- Nicolas, dont la chapelle et les bâtiments s'élevaient au lieu même où est aujourd'hui l'Hôtelde-Ville. Les Carmes, solennellement conduits par la Communauté de ville et la garnison ellemême y entrèrent le 22 novembre 1592.
Le 21 juin 1595, ils enlevaient les restes des ducs Jean Iï et Jean III du milieu des ruines et
des décombres de leur monastère et les recueillaient dans la chapelle de leur nouvel asile. Nous avons un curieux procès-verbal de cette cérémonie, conservé au portefeuille des Blancs- Manteaux :
« Pierre Mareadé, sieur de Beaumont, conseiller du roy, alloué et lieutenant général de Ploërmel, savoir faisons que ce jour de mardy vingt et unième de juing, l'an mil cinq cent quatre vingt treize, estant audit Ploërmel auroient comparu devant nous les humbles prieur et religieux des Carmes du dict Ploërmel, assistés de Me Julien Baud leur procureur, lesquels nous auroient remontré comme puis peu de temps, à cause des guerres et troubles qui ont eu cours et d'encores régnent à présent, leur couvent des Carmes près ceste ville auroit esté du tout ruyné et démoly tant l'église que maisons et pourpris d'icelluy, tellement que attendant la volonté du roy pour la reediffication dudit couvent, soit audict lieu ou autre endroit qui seroit veu appartenir, ils auroient esté loger dans le prieuré de S. Nicolas dudict Ploërmel, et que. sur la requeste pour eux présentée en ce siège le cinquième du présent mois se seroit ensuivy sentence le dix neuvième dudict mois par laquelle entre autres choses leur auroit esté permis faire ouverture des tumbes et sepulchres tant des defuncts seigneurs ducs de Bretaigne que d'autres fondateurs et bienfacteurs
inhumés et ensepulturés en la dicte église et chapelles d'icelle, et faire transporter leurs corps et ossements en la dicte église et prieuré de S- Nicolas, lieu à présent où les dicts religieux sont retirés et font leur demeure, suivant l'arrêt dernièrement donné au conseil de Mgr le prince de Bombes, lors lieutenant pour le roy en Bretaigne, du dixième de novembre mil cinq cent quatre vingt douze et y font le divin service, selon leurs statuts et anciennes fondations, dotations et constitutions de rente, pour les dits corps et ossements estre mins en terre en tels lieux et endroits honorables qui seront veus appartenir : quelles sentence et permission ils désirent être exécutées en notre présence, requérant à ces fins nous transporter au dit lieu où sont les ruynes du dit couvent, ce que leur avons accordé : et en l'instant en compaignie et présence de nobles gens François James, sieur de la Ville Carre, capitaine commandant en ceste ville, de Gilles de Lezonet sieur de la Porte, conseiller du roy, lieutenant du dict Ploërmel : François Toyart, sieur de la Touche, procureur du roy au dict lieu et des dits prieur et religieux des Carmes, de plusieurs nobles et notables habitans du dict Ploërmel, ayant avec nous pour adjoint Yves le Cadre notaire royal et commis au greffe d'office du dict Ploërmel, nous sommes transportés audit lieu et endroit ou estoit le dict couvent, et dans le grand nef de
l'église vers le haut d'icelle avons veu et trouvé un tombeau assis sur une voûte faicte en pierres, qui est le sepulchre de l'un des dicts seigneurs ducs à sçavoir de Jehan troisième de ce nom, ainsi qu'il apparoissoit encore par l'escrit et epitaphe estant à l'entour du dict tombeau de marbre noir ; et ayant faict découvrir et fouir sous le dict tombeau, entrez en iceluy par la descente et entrée d'iceluy, avons veu et trouvé une longue châsse de plomb en forme carrée, et la dicte châsse tirée hors et faicte ouvrir avons veu les os du corps y étant tout entier et la tête avec des cheveux de couleur jaune et apparoissoient encore dans la dicte châsse grandes quantités des baumes du dict corps. — Ce faict a été faict ouverture de l'autre voulte et sepulchre estant audessus du précédant dans lequel a esté trouvé autre châsse de plomb en forme de bière fort diminuée et brisée et dans icelle des ossements d'homme fort diminués et pourris, et nous a esté dict que cestoit la chasse et ossements du duc Jehan I ayeul du dict autre duc Jean II (I) premier fondateur dudict couvent : occasion de quoy les dicts ossements ont
(1) Il y a ici erreur évidente : c'est de Jean II et de Jean III qu'il s'agit. Le premier tombeau est celui de Jean m, l'autre celui de Jean II. Jean I ne fut pas enterré à Ploërmel, mais à Prières.
esté mins dans l'autre châsse avec ceux du dïct Jehan segond et icelle chasse refermée et portée solennellement et honorablement par les dicts religieux en nostre présence et des dicts dessus nommés et des habitans de ceste dicte ville et forsbourgs, dans le chœur dudict prieuré de S. Nicolas, au quel lieu et endroit la dite chasse et ossements desdicts deux seigneurs ducs ont esté enterrés et faict dresser le tombeau dudict marbre noir et sur iceluy mins le portroict des dits deux ducs de marbre blanc, en bosse avec leurs ecussons et armoieries comme ils etoient de paravant au dit couvent. — Et ce dit jour estant de rechef retourné audit lieu des Carmes a été faict oupverture d'un autre petit tombeau étant audessus des dicts deux tombeaux ci-devant des dits sieurs ducs, en l'endroit du grand candélabre estant en la dite église, au lieu où l'on chantoit l'epistre et y trouvé une petite châsse et dans icelle de petits ossements comme d'un enfant, au haut de la quelle tombe une momie de taille, avec des fleurs de lys et au pied engravé en taille une hermine; et nous a été dit communément que cétoient les ossements d'un fils ou d'une fille des dits seigneurs ducs ou duchesse et n'y avons esté autrement acertenés : les quels ossements presque pourris avec le bois de la châsse ont esté pareillement portés audict tombeau des dicts seigneurs ducs au-
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dict saint Nicolas (1). — Et outre a esté ouvert un tombeau estant plus bas, hors dudict chœur de la dicte église, en la chapelle de Saint Yves, qui est le tombeau et sepulchre des défuncts seigneurs Jehan de Derval et mesdames sa mère et sa compaigne et de Monsieur Bonables son frère et dans le dict tombeau trouvé deux chasses en boys couvertes de gros cuyr boully, qui estoient presque toutes pourries et gastées et dans ycelles chasses des ossements aussy presque du tout pourris en pouldre, et le tout faict porter aussy honorablement par les dicts religieux dans la dite église de Saint Nicolas, au quel lieu au devant de l'autel Nostre-Dame en la neff de la dicte église, du côté dextre, où ils ont du depuis faict rebastir leur tombeau et mins leurs effygies en bosse, l'une de marbre noir et l'autre de marbre blanc. — Et le lendemain a esté pareillement descendu audit lieu et couvent des Carmes et à requeste des dits religieux a esté faict ouverture d'un tombeau et sepulchre qui estoit l'enfeu du Bois de la Roche, appelé le tombeau de Philippe de Montauban, vivant, chancelier de Bretagne, seigneur dudict lieu du
(1) Je ne sais rien de plus sur cette sépulture bizarre où les fleurs de lys s'alliaient aux hermines, et qui cependant était assez ancienne pour que, dès le XVIe siècle, la tradition n'offrît rien que de vague et d'incertain.
Bois de la Roche ; et dans la voulte dudict tombeau, qui estoit grande et spacieuse a esté trouvé une châsse de plomb posée sur barres de fer et une autre châsse de boys à côté sur pierres et boucles de fer et avons jugé que ce pouroit estre la femme et compaigne du dict de Montauban, ayant de longs cheveux encore entortillés et tressés, quels ossements ont esté serrés et mins dans la dicte châsse de plomb dudict de Montauban, et le tout porté en la dicte église dudict saint Nicolas et y enterré en la neff d'ycelle, au côté senestre, et leur tombeau de pierres de grain et effigies en bosse remises sur le dict tombeau. — Dans la quelle église dudict prieuré de sainct Nicolas les dicts religieux font le divin service et les prières accoutumées, comme ils faisoient auparavant en leur couvent. — Davantage les dicts religieux nous ont dict et remontré que en la dicte église ainsy ruynée, il y a nombre d'autres enfeux et sepulchres prohibitifs de seigneurs, gentilshommes et notables personnaiges, qui ne sont enterrés en tombeaux (1) à cause des quels et des fondations et dotations, bienfaits et constitutions de rentes et revenus, ils font pareillement le service et prières accoutumées en la dicte église de saint Nicolas ,
(1) C'est-à-dire, qui n'ont pas sur leur sépulture de tombeaux élevés et monumentaux.
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entre autres des seigneurs de Laval et de Brecellien, de 3Iolac, de Loyat, du Clos Havart Morfouace, Lezonnet, Lavilledené, de Beaulieu, du Clos Haray, de Cambrigo, de la Villemart et autres plusieurs tombes et enfeux prohibitifs à plusieurs nobles bourgeois et habitants dudict Ploërmel, des quels ils en ont les titres et enseignement en leurs Chartres. — De tout quoy avons faict et rédigé le présent nostre procès verbal, qu'avons signé avec les dicts dessus nommés et fait signer à nostre dict adjoint et autant dicelluy délivré à vénérable et discret Frère Julien Pléard prieur dudit couvent pour servir ainsi qu'il appartiendra. » (1)
La première remarque qu'il convient de faire sur ce procès-verbal, c'est qu'il dément absolument le récit d'Ogée, qui écrit que « le dommage le plus considérable fut la ruine des deux riches tombeaux en marbre des ducs Jean II et Jean III, qui furent ruinés par les Anglais qui, en descendant la charpente de l'église, prenaient plaisir à jeter dessus les plus grosses pièces de bois et les plus grosses pierres lors de la démolition des murs. » Du reste, pas n'était besoin de ce texte, les deux statues tumulaires subsistent encore, et on peut les voir aujourd'hui dans l'église paroissiale de Ploërmel. J'en veux dire ici quelque chose.
(1) Blancs-Manteaux, tom. III.
Les statues subsistent seules; les tombeaux de marbre noir qu'elles surmontaient ont disparu, l'un pendant la Ligue, l'autre pendant la Révolution, et ont été remplacés en 1821 par une maçonne en marbre noir et blanc, que M. Pol de Courcy appelle avec tout plein de raison un chef-d'œuvre de mauvais goût.
Les deux statues ne manquent pas de style dans leur raideur; elles ont été gravées parmi les estampes des deux histoires de Bretagne des Bénédictins. Jean II porte une chemise de mailles dont le masque et les gantelets sont rabattus, et par-dessus une longue cotte flottante sans armoiries; on voit sur son écu l'échiqueté de Dreux, au franc quartier d'hermines. Jean III, tête nue comme son aïeul, a les cheveux ras sur le front et flottants sur les épaules, et ceints du cercle ducal ; il porte aussi la chemise de mailles, et par- dessus un vêtement très-court semé d'hermines; son écu est également semé d'hermines et l'échiqueté de Dreux a disparu, justification monumentale, et qu'on n'a pas relevée, que je sache, de ce texte du Chronicon Briocensé : <* Quando factus est dux, noluit portare arma Drocensis comitatus, sed et ipsa reliquit, et plana arma Britannise, id est erminas plenas, sumpsit. »
Au fond du dais finement découpé qui ombrage la tête des princes, on voit un joli basrelief du couronnement de la Vierge. Sous les
pieds de Jean II, un tout petit lion en dévore un autre.
Quelque peu fidèle, au point de vue archéologique, que soit le dessin de F. Jean Chaperon publié par les Bénédictins, il est facile de voir quel était le plan du tombeau, divisé sur chaque face par des colonnettes en arcatures trilobées, servant de niches à autant de statuettes, qui avaient disparu lorsque F. Jean Chaperon dessinait, mais dont les piédestaux subsistaient encore.
Ces tombeaux portaient primitivement ces simples épitaphes : — Cy gist Jehan jadis duc de Bretaigne qui trespassa a Lyon sur le Rhosne le
JEUDI ES OCTAVES DE LA SAINCT-MaRTIN D'HYVER
l'an 4305 priez Dieu pour l'ame de luy. — Cy gist Jehan IIIe du nom duc de bretaigne, vicomte de Lymoges, qui trespassa a Caen en Normandie le dernier jour d'apvril l'an 1341 Priez dieu pour luy.
Au xvne siècle, lorsque, comme nous le dirons plus tard, les Carmes reconstruisirent leur maison et rapportèrent dans leur église les tombeaux des ducs, on ajouta des épitaphes plus prétentieuses et en rimes, qu'Ogée nous a conservées en les prenant naïvement pour des vers du xive siècle : « Auprès du tombeau de Jean III, admiré des connaisseurs, est le tombeau de Jean IL On lit sur ces deux tombeaux quelques vers, en style du temps :