JEAN II. ■ — LES CARMES
Pour compléter la cité de Ploërmel, fondée par un moine, agrandie par la féodalité dans cet immense mouvement de restauration nationale qui suivit les invasions normandes, il lui manquait une abbaye ou un grand monastère, en attendant les institutions municipales qui ne devaient éclore que beaucoup plus tard. Ploërmel dut ce nouveau bienfait aux mêmes princes de la Maison de Dreux. Jean II, fils et successeur de Jean-le-Roux, n'étant encore que comte de Richemont, avait accompagné son père aux croisades et avait amené avec lui deux religieux Carmes. Il les logea provisoirement dans un prieuré situé au faubourg de Ploërmel, sur la route de Josselin, et que l'on nomme aujourd'hui Y Hôpital d'en bas. Ogée dit de bonnes choses de cet établissement des Carmes, qui acquit une importance majeure. Il avait évidemment des notes rédigées par les Carmes eux-mêmes, et peut-être un curieux ouvrage du
commencement du xvne siècle dont le manuscrit inédit est conservé aujourd'hui aux archives d'Ille-et-Vilaine, et porte ce titre : « Fondation du Convent des Carmes de Rennes et des autres de l'Observance y encommancée l'an 1604, le jour de la S1 Jean Baptiste et de ceux nouvellement fondez et bastis depuis létablissement d'icelle, qui faict veoir beaucoup de choses mémorables des pais villes et lieus où sont bastis les dits convents, le tout diligemment et fidellement recueilly par les plus anciens Pères de l'observance. » Je ferai de nombreux emprunts à ce manuscrit, dont le lecteur reconnaîtra aisément le style naïf et vieilli. « Lancienne cronique dit que c'est le premier convent des Carmes qui ait esté fondé en toutes les Gaules et d'Argentray dans son histoire de Bretaigne (L, IV, ch. 32) n'en dit guère moins. — Ce convent a de belles prérogatives ; car oultre celles de l'antiquité et leur immédiate venue du mont Carmel, ils ont porté leurs habits barrés à Ploermel depuis leur établissement (1271) jusques en l'an 1285. » On sait, en effet, qu'après la conquête de la Terre-Sainte par les Mahométans, les Carmes furent obligés de barioler leur cape blanche de larges bandes bleues, la couleur blanche étant exclusivement réservée aux scheiks et aux marabouts. Les Carmes introduits en Europe par saint Louis et par Jean II y apportèrent d'abord leur costume oriental ; à
cause de quoi la porte de Paris, située près de leur premier établissement, s'appela lontemps la porte des Barrés, ce nom leur ayant été donné par le peuple. Ce fut en 1285 que le pape Honorius IV leur donna le vêtement plus monastique qu'ils ont porté depuis lors. — Ogée raconte qu'en s'établissant au prieuré de l'Hôpital, les premiers Carmes bretons bâtirent une chapelle, dans les murs de laquelle ils creusèrent six cellules; l'autel était au milieu, selon la règle qu'ils avaient reçue du patriarche de Jérusalem. Ces six cryptes subsistent encore dans les bâtiments inférieurs de l'hôpital, devenu propriété particulière ; elles sont ogivales, très-simples, et peuvent bien remonter effectivement au xme siècle; mais leur médiocre profondeur ne les distingue en rien des enfeux que l'on retrouve dans toutes nos chapelles et dans toutes nos églises. Ogée dit encore que les Carmes, pour prendre possession du sol breton, plantèrent trois croix de pierre « en forme de celles du saint Sépulcre de Jérusalem, » que l'on voyait de son temps. Je n'ai pu retrouver aucune de ces croix, et de toutes celles que j'ai vues dans la banlieue de Ploërmel, aucune, si ce n'est celle qui se trouve à l'entrée de la route de Loyat, ne remonte au-delà du xvie siècle.
J'ai dit que le séjour des Carmes à l'hôpital d'En bas n'était que provisoire « d'aultant que le lieu estoit auguste, et, par conséquent, malsain.
le comte de Richemond leur fist bâstir au hault du mesme faubourg, près les murailles et la porte d'enbas de la ville un beau et somptueux monastère avecques une grande et magnifique église et un pourpris contenant pour le moins le tout ensemble sept journaulx ou environ. — Oultre est à remarquer que leur bon prince fondateur ne fut duc jusques en Tan 1280, et le quinzième an après leur venue et régna seulement jusques à l'an 1305 selon l'ancienne cronique de Brètaigne, qu'il fut tué à Lyon sur le Rhosne, retournant du voiaige de Rome où il fat arresté par le Roy de France Philippe Le Bel pour voir le couronnement du pape Clément V, où il fut accablé avec plusieurs aultres seigneurs sous la ruisne d'une vieille muraille qui tomba sur eux. Il vescut encore quelques jours devant que de mourir, et fut son corps apporté enterrer au convent des Carmes à Plouarmel, qu'il avoit fondé et faict bastir. Il estoit aagé de soissante et seix ans, quand il mourut et deux ans devant il fonda le convent pour vingt et cinq religieux. L'acte de fondation est du jeudy devant Pasque Fleury 1503, par lequel il donne cent francs monnoye de rente ; et pour voir la simplicité de l'idiome, nous mettrons icy partie de l'acte (1). « A tous ceux qui
fl) Il va sans dire que nous laissons à l'auteur du manuscrit, que nous transcrivons sur une copie écrite
ces présentes lectres veront et oront Jan duc de Brètaigne, comte de Richemont, salut en Nostre Seignour Nous faisons sçavoir à tous que nous en l'onour de Dieu et de sa sainete31ère, et pour le salut et remède des armes de nous, nos antecessours et de tous nos amys ayons fondé et faict une yglese de l'ordre de Nostre-Dame-du-Carme, en nostre ville de Plouarmel en la diocèse de S. Malo et avons donné et donnons en pure et perpétuelle aumosne es frères qui là sont et seront à faire le service de Nostre Seignour en la dicte yglèse et des queulx frères y doilt avoir jusques à vingt et cinq demourants d'icy en avant, le lieu et la place où la dicte yglese, les maisons et les édifices que nous y avons faict faire sont séants, ô tous les édifices et tout le pourprins d'environ dont les dicts frères entreront en pocession et saisine. Amprès donnons et octroyons ausdits frères de nostre aumosne pour la dicte yglèse et les dicts édifices maintenir et pour le vivre et soustenance d'iceux pouvres frères cent livres de monnoye courant en Bretaigne, lesquels ils auront et prendront à tousjoursmais chaincun an à la feste de la Nativité de Nostre Dame sur toutes nos rantes et levées de nostre dicte ville de Plouarmel. » Le reste de
par M. Quesnet, archiviste d'Ille-et-Yilaine, la responsabilité de la lecture de cette charte; évidemment rajeunie en plusieurs de ses termes.
l'acte est que faulte aux reeepveurs de paier au jour assigné, y estans doubment appelés ils doibvent paier de leur propre, chaque jour, cinq sols d'intérêtz, et enfin l'amortissement de tout ce qu'il avoit donné. »
Cette donation fut confirmée par Jean ÏI dans son testament :
« Comme je ay fondé la meson de N. D. des Carmes de Ploarmel en l'honneur de Dieu et de sa sainte Mère et pour le salut de moy de mes antecesseurs et mes successeurs, as frères de laquelle meson je ay donné e donne à perpétuité le lieu et la place ou l'Eglise, les hostiez et les ediffices de la dite meson siéent, ô tout le clos et le pourpris dont les dits frères sont en possession, sans que je ne mes hers i puissent jamès mettre nul débat ne nul empeschement as ditz frères ne à leurs successeurs; se il avient que l'Eglise, les hostiez, les ediffices et les nécessitez de la dite meson ne soient bien parfaites avant ma mort, je lèz mil livres de tournois à parfaire et affenir les dites choses par les mains de mes executours, et si les mil livres ne souffisoient à ce fere, je vueil et ordenne que mes executours mettent ce que mestier sera outre les mil livres à accomplir les dites choses bien et parfaitement le plus tost que ce pourra estre. Item je lez pour Dieu et en aulmones as frères de la dite meson xxx liv. chacun an à toujoursmès pour achater lours robes, les quelles xxx livres
je vueil et ordeniie leur estre payées ehascun an après ma mort à la Nativité de S. J. B. par la main de celui qui recevra les rentes de Ploarmel (1). Et s'il avient que je mieurs au Reaume de France ou en celuy d'Angleterre ou aillours par deçà les monts, je eslis ma sepoultoure en l'Eglise de la ditte meson à la quelle église je les les dous meilloures paires d'aournement à Prestre, à Diacre et à Sous-Diacre de ma chapelle que je porte ô moy, et une croix d'argent dorée o tout le fust de la Sainte Croiz qui i est, et le pié, le calice et un des messiez qui sont en ma dite chapelle. » (2).
C'est dans Ogée aussi que je retrouve la description de l'église bâtie par Jean II et qui fut détruite entièrement pendant les guerres de la Ligue, ainsi que je le dirai dans un autre chapitre. C'était un édifice magnifique et comparable aux plus riches cathédrales. « Il avait cent soixante-deux pieds de lisse franche, non compris les chapelles, sur vingt-huit pieds de largeur. » Il est aisé de comprendre que le plan général affectait la forme d'un tau. « Aux deux côtés du grand autel étaient deux chapelles ; »
(i) Dans un codicille, le duc explique qu'ayant de son vivant fait assiette de cette rente, ce legs est annulé. Le gardien des Carmes de Ploèrmel est un des exécuteurs testamentaires.
(2) D. Morice, Preuves J, 1185 et seq.
au-dessous de celle de droite, une crypte, dédiée à saint Gildas. Le chœur, qui mesurait trente-trois pieds de largeur, était rempli de soixante-quatre stalles, placées sur deux rangs superposés et enrichies d'ornements de toute sorte. Le maître-autel était environné de quatre colonnes de cuivre, supportant de petits anges, et auxquelles pendaient les voiles du sanctuaire ; une suspension en forme de crosse, comme celles de Bégard (1), de Bon-Repos (2) et de Saint-Pol de Léon, surmontait l'autel et renfermait les saintes Espèces. Des statues de marbre remplissaient le chœur et les chapelles; c'étaient, au maître-autel, celles des trois Maries, celle de Notre-Dame de Recouvrance dans la chapelle de droite, celle de sainte Barbe dans celle de gauche ; dans la crypte, celle de saint Gildas ; dans le chœur, les tombeaux de Jean II et de Jean III, dont nous reparlerons; dans les chapelles, ceux de deux femmes de la maison de Derval, et celui du sire et de la dame de Montauban. Le cloitre était formé de soixante-douze arcades, et ses voûtes étaient décorées de splendides peintures. Dans les bâtiments du monastère, il y avait un logement pour le Duc.
M. de la Borderie a retrouvé, parmi les pièces des comptes des exécuteurs testamentaires de
(1) Au Musée de Saint-Brieuc.
(2) Dans l'église du Quillio.
Jean II, les quittances de plusieurs des artistes qui concoururent à la construction des Carmes de Ploërmel. Ce sont : Deryan le Maçon, de Vannes; Hervé le Compaignon et Nicholas le Grant, maçons; Loranz le Vitrier, de Redon, verrier ; Pierre Le Bourdieuc, de Vannes, serrurier (1).
C'était vraiment une fondation royale : les moines avaient le privilège de moudre leur grain franc aux moulins du Duc; ils étaient exempts des péages sur la Loire et sur la Vilaine, et des droits d'entrée de ville. Jean III leur donna des lettres de confirmation en 1318; Jean IV fit de même en 1565 et le roi Charles VIII en 1492. Dès l'année 1500, par sa bulle du 28 septembre, Boniface VIII avait permis aux religieux d'enterrer dans leur église et dans leur cimetière tous les fidèles qui y demanderaient la sépulture. Ce fut une précieuse ressource pour la maison, d'autant que, grâce à la rapide dépréciation des valeurs monétaires, la fondation de Jean II, qui n'était que de cent sols par tête de religieux, eût été bientôt insuffisante. « Tost apprès, quelques bons seigneurs et dames y en firent d'aultres, des quelles suit le sommaire. »
Dès le mois de novembre 1509, Guillaume de
(1) Voir le texte de ces quittances et les notes de M. de la Borderie aux Pièces justificatives.
Beaumont et Jeanne, sa femme, donnaient pour une messe hebdomadaire dix quartiers de seigle, mesure de Ploërmel valant vingt mines, à prendre sur leurs dixmes en la paroisse de Taupont.
Par testament du troisième dimanche de Carême 1537 (1558), Jean de Derval, pour deux messes par jour, pour lui, Aliénor de Chateaubriand sa mère, Jeanne de Léon sa femme, et Bonable de Derval son frère, donnait quarante mines de seigle sur la maison du Crevy. Par codicille ajouté à ce premier testament, le mardi d'avant l'Assomption Notre Dame, l'an N1558, il donnait les sommes nécessaires pour bâtir une chapelle, où il élisait sa sépulture, près de sa mère et de sa femme.
Isabeau de Bretagne, épouse de Guy XIX, comte de Laval, donna quinze livres monnaie sur la recette de Brécilien pour une messe hebdomadaire.
Iolande d'Anjou, comtesse de Montfort, fille du roi René, donna mille livres monnaie pour une messe de Requiem, qui doit être célébrée entre Prime et la messe conventuelle. Les religieux sont tenus d'avertir le peuple par le son de la grosse cloche, qui sonne d'abord douze gobets, séparés par l'intervalle de temps nécessaire pour réciter Y Ave Maria; puis on fait la sonnerie à toute volée au moment où la messe commence (1441).
Philippe de Montauban, vicomte du Bois de la Roche, et dernier chancelier de Bretagne, donna vingt-cinq livres monnaie de rente, outre cent écus une fois payés, pour une messe chaque vendredi, et pour sa sépulture dans l'église.
t II y a encore quelques petites, sous les quatre escus de rentes, qui est peu pour le présent, combien que fust beaucoup quand elles furent faictes; car on ne bailloit que vingt deniers pour messe, ce qui ne faisoit bien cent sols par an pour une messe par sepmaine. Nous nous en taisons pour éviter prolixité. Dieu face pardon à ceux qui les ont faictes et bénisse ceux qui fidellement les acquittent. »