POUR JEAN III
L'autre, de qui tu vois leffigie marberine
Portant un écusson semé de mainte hermine,
C'est Jean, tiers de ce nom, et fils du duc Artus
Et qui, sage, unissant les royales vertus
Et la dévotion de son aïeul et père,
Fut plein d'un saint amour pour ce monastère.
En retournant de Flandre, où contre les Anglois
L'avoit mené le roi Philippe-de-Valois, Il se vit investi d'une âpre maladie Qui le fit trépasser à Caen en Normandie ; Ici, près son aïeul, sont inhumés ses os, Son ame vive au ciel en éternel repos. »
Les deux statues tumulaires des dames de la maison de Derval, Aliénor de Chateaubriand et Jeanne de Léon, gisent aujourd'hui dans le cloître des Carmes, dont le couvent est une propriété particulière. Ces sculptures, trèscurieuses, spécimen remarquable de Fart en Bretagne au xive siècle, mériteraient un autre sort. De ces deux statues, l'une est en marbre blanc et représente une femme encore jeune; la tête est ceinte d'un cercle à fleurons très-petits et très-bas, les cheveux sont nattés et le voile revient en béguin sur le menton. Un manteau léger, retenu par une simple attache, recouvre une robe sans taille, à plis tombants, très-gracieux. L'autre est en marbre noir, fort mutilée, et figure une femme plus âgée ; le béguin remonte du corsage. Toutes deux ont les pieds appuyés sur des chiens.
Le très-beau tombeau en kersanton de Philippe de Montauban, d'une exécution inférieure à celle des tombes de Derval, est également relégué dans le cloître désert des Carmes. Le chancelier, dont le dévouement à la duchesse
Anne a rendu le nom historique, dort à côté d'Anne du Chastellier, sa femme. Le chancelier, tête nue, est armé de toutes pièces; à sa tête deux petits anges; à ses pieds deux lions. Anne du Chastellier porte une coiffure tombante comme la duchesse Anne; sa robe, à corsage très-long, avec une litre de boutons carrés, a des manches larges au poignet, étroites à l'épaule; une chaîne suspend un Agnus Dei à son cou; une autre chaîne entoure sa taille, tombe jusqu'aux pieds et se termine par une croix. L'écu de Montauban, chargé de sept macles, est supporté par des lions ; l'écu du Chastellier, également supporté par des lions, porte, si je ne me trompe, trois alérions placés 2 et'l. (1)
Autour du tombeau, des statuettes charmantes figurent des pleureurs et des pleureuses en costume monastique ; sur le chanfrein de la dalle tumulaire, on lit l'épitaphe suivante :
« Ci gist haut et puissant seigneur Philippe de Montauban, baron de Grenontille, de Bazoges et de Sens, vicomte du Bois de la Roche, chancellier de Bretagne, fondateur de ceste cha-
(1) Guy Le Borgne donne aux Du Chastellier, vicomtes de Pommerit, dont était issue la dame de Montauban, d'après Du Paz, un blason d'or à neuf roses ou quintefeuilles de gueules. Encore un problème héraldique que je livre à plus savant que moi.
telle, qui décéda a vennes le premier jour de juillet 1514. Priez Dieu qu'il lui face pardon. » (1)
La place de ces beaux cénotaphes est toute marquée à côté des statues des ducs dans cette belle église de Saint-Armel que l'on restaure avec un zèle et une intelligence auxquels je suis heureux de rendre un complet hommage. Il serait digne du patriotisme du propriétaire des Carmes, puisque l'église du monastère n'existe plus, de les offrir à la fabrique. Il faut que de pareils monuments soient accessibles au public; il ne faut pas qu'ils quittent Ploërmel. (2).
Cependant que les Carmes s'installaient à Saint-Nicolas, les Ligueurs, comme pour narguer les huguenots et les politiques qui avaient sollicité la démolition d'un couvent pour sauvegarder une forteresse, faillirent s'emparer de Ploërmel. C'était le 21 avril 1594, jour du Vendredi-Saint, et à l'heure de l'office : Jean Perret, sieur du Pas aux Biches, lieutenant de Ploërmel, avait quitté le sermon pour une affaire pressée, quand de sa fenêtre, qui donnait sur le jeu de
(1) Ogée, qui rapporte cette épitaphe à l'article Néant, a lu Rennes. La pierre porte très-certainement Tannes.
(2) Les portes de l'enclos des Carmes m'ont toujours été ouvertes avec la plus gracieuse bienveillance, et le vœu que j'exprime ici doit seulement montrer combien j'ai apprécié cette faveur.
paumé, il vit six paysans d'allure suspecte qui avançaient sur le pont et qui allaient atteindre la porte; en y regardant de plus près, il découvrit d'autres hommes cachés dans le jeu de paume et jusque sous le pont. Il donne aussitôt l'alarme, et va de sa personne se poster près de la poterne. Pierre d'Esquier et Pierre Perret, sieur des Crpslais, sénéchal, se mettent à la tète du peuple qui accourt en masse ; la garnison a le temps de revenir de sa surprise, et l'ennemi est repoussé en laissant deux cent cinquante hommes tués, hlessés ou prisonniers.
En reconnaissance de cette victoire, le clergé et le peuple, où le huguenotisme avait fait peu de ravage, improvisèrent une procession autour de la ville délivrée, et chaque année la même cérémonie religieuse se renouvela jusqu'à la Révolution. La Révolution l'a supprimée, aussi bien qu'une autre fête populaire dans laquelle on représentait annuellement la légende de saint Armel, mise en vers sous forme de tragédie par Messire Baudeville, prêtre et maître d'école à Ploërmel à la fin du xvie siècle. Il est vrai que pour compensation, le xixe siècle a doté gratuitement Ploërmel d'un Pardon .... d'opéracomique.