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Les origines de notre ville se perdent dans des temps dont le souvenir n'est guère parvenu jusqu'à nous. Tout ce que nous savons , c'est qu'elle a été une des cités gauloises qui , à une époque où les tribus germaniques menaient encore dans leurs vastes forêts une vie presque barbare , offraient déjà un commencement d'une civilisation remarquable à beaucoup de titres. Elle portait alors un nom qui lui venait de sa position sur 1T11 et non loin du Rhin : elle s'appelait Argentorat , mot celtique qui veut dire ville à l'endroit où l'on passe l'eau. Située d'abord dans le district des Médiomatriciens , elle fut occupée au premier siècle avant notre ère , par les Triboques qui , avec d'autres peuplades germaniques , avaient fait une invasion dans la Gaule. Par la conquête de César, Argentorat devint ville romaine ; sa situation sur la frontière lui fit bientôt acquérir une importance , qui lui est restée pendant de longs siècles. Une légion romaine , la huitième (Âugusta) , stationnait à proximité d' Argentorat , et en partie , peut-être, dans
la ville même I . Suivant les anciens itinéraires, Strasbourg, une des principales villes de la province, appelée la Germanie première ou cis-rhênane , était au quatrième siècle le point de jonction de plusieurs chaussées militaires qui , de l'intérieur de la Gaule , conduisaient en Germanie et en Helvétie. A la même époque elle était la résidence d'un comte romain, préposé à l'administration militaire du district {Iraclus) de Strasbourg ; ce fonctionnaire , désigné comme un personnage considérable (vir speelabilis), avait un palais dans la ville. Celle-ci était un municipe , c'est-à-dire qu'elle était admise à tous 1rs droits de la cité romaine , et elle était fameuse en outre par sa grande manufacture d'armes de toutes espèces.
Une ancienne tradition rapporte que, déjà dans le premier siècle, le christianisme fut. prêché à Argentorat, et d'après une autre , qui n'est guère plus authentique , cette ville eût êu* dès le quatrième siècle le siège d'un évêque. Toutefois il est hors de douto que Strasbourg fut converti de bonne heure a l'Évangile, et qu'une église, celle de Saint-Pierrc-le-Vieux, fut fondée au quatrième siècle en dehors des murs de la ville. Cependant à cette époque le christianisme ne put pas encore jeter des racines profondes dans le sol ; les invasions des barbares , de plus en plus fréquentes et formidables , en détruisirent i cs germes naissants. Dans une incursion des Allemans Argentorat fut pillé; mais la grande victoire qu'en 357 Juli en yo,^ porta sur cette tribu germanique , entre les collines de Jj u bergen et le Rhin , les chassa de nouveau de notre v 0 i S j A cette époque notre ville était entourée de murs 9 ép^^ '
i Le plus grand nombre des tombeaux de cette légj 0 été trouvés dans les environs de la porte Nationale » ^ 0| H dant on en a découvert un tout récemment da ns | a Pen * Dôme. rUe u '«
peu près de 3 m ,60 , et formant un quadrilatère assez régulier ; ces murs, dontçà etjà on retrouve encore les fondations , partaient de remplacement occupé aujourd'hui par l'église de Saint-É tienne , et sous les Romains, sans doute, par le castel du comte ; ils longeaient un des deux bras de 1*111 , en se dirigeant vers le bâtiment qui renferme aujourd'hui les archives ; tournant ensuite à angle droit vers le coin nord-ouest de la place du Temple-Neuf, ils revenaient, par un angle pareil , à l'autre bras de la rivière. Les Romains avaient en outre des établissements en dehors de cette enceinte, sur les bords de l'Ill, aux alentours de Saint-Thomas et le long de leur grande route venant de l'intérieur et suivant la direction de la Grand' rue actuelle. L'établissement de Saint-Thomas était sans doute fortifié.
Mais déjà le pillage des Allemans nous prouve combien ces murs et ces forts étaient impuissants à défendre les villes romaines, abandonnées par l'Empire qui s'écroulait de toutes parts. En 407 les Alains , les Vandales saccagent une seconde fois Argeotorat; mais ces bandes impatientes ne s'arrêtent guère ; se poussant les unes les autres, elles pénètrent dans l'intérieur des Gaules , laissant le chemin ouvert à d'autres qui ne tardent pas de les suivre. Parmi celles-ci sont aussi des Francs , membres de la puissante confédération des hommes libres, qui était la moins barbare parmi les barbares de la Germanie. Ces Francs s'établissent dans notre province et y introduisent leurs lois et coutumes.
Le flot de barbares qui, en 407 , passa sur l'Alsace, y ravagea tout ; les anciens habitants se retirèrent dans les montagnes, ou furent réduits en servitude; et les nouveaux étaient encore trop peu habitués au séjour des villes, pour songer à les rétablir. Cependant il paraît qu'Argentorat ne fut ni en-
tièrement détruit ni entièrement abandonné , car en ce cas , comment les Huns "d'Attila auraient-ils pu, en 451 , le saccager de nouveau ? Sans doute, des Francs avaient bâti leurs chaumières dans la contrée fertile autour de la ville ; quelquesuns s étaient peut-être établis dans l'enceinte même des murs; peu à peu , dans le cours de ce siècle , ils s'habituaient à vivre dans des villes ! .
En 494 les Allemans s'emparèrent momentanément de l'Alsace ; mais après leur défaite par Clovis , en 496, ils se virent forces de se soumettre au roi des Francs , qui devint ainsi maître de tout ce qu'ils avaient possédé dans la Gaule. Clovis et ses successeurs relevèrent peu à peu le vieil- Argentorat do ses ruines; bientôt la ville reparait comme ville fortifiée ; Clovis, dit la tradition , construisit une pauvre église en bois et en terre là où s'élève aujourd'hui notre cathédrale; au sixième siècle déjà , les rois austrasiens avaient dans la proximité de la ville, sansdoulc sur l'emplacement occupe aujourd'hui par l'église de Saint-Thomas, un palais où ils vinrent quelquefois séjourner ; dès l'an 700 la ville agrandit son enceinte , en enclavant en ses murs l'église de Saint-Pierre-le-Vieux , autour de laquelle s'étaient élevées des habitations nombreuses , et en 721*, le duc d'Alsace, Adalbert, construisit un palais royal curlis regia) , hors de l'enceinte, là où s'éleva plus tard un village dont le nom de Kônigshofen perpétua le souvenir de cet antique château. Cependant encore au huitième siècle l'ancienne ville n'est -pas entièrement rebâtie ; des ruines couvrent encore ça et là le sol , et le fondateur de l'abbaye de Saint-
i V. Grandidier , Hist. de la prov. d'Als. , p. 271 et suiv. Ermoldcs Nîgellcs, qui vivait au neuvième siècle , dit positivement que les habitants de Strasbourg et de l'Alsace étaient des Franc*.
Etienne, le même duc Adalbert que nous venons de citer, peut encore parler, vers 717, de la solitude qui règne en celle partie de la ville.
Devenue ville franque, Argcntorat changea aussi de nom; dès le sixième siècle il s'appelle Slratcburg, Slralisburg, Strazburc. On a cru que cela signiûait ville sur la grande roule (Bury an der Slrasse) ; mais le mot strati appartient au dialecte franc et veut dire argent , de sorte que le nouveau nom n'est qu'une traduction maladroite du mot Argenlorat, que les Francs, qui ne connaissaient pas la langue celtique , croyaient être d'origine latine 1 .
Apparemment ce n'est que dans cette période que l'on peut placer l'origine de l'évèché de Strasbourg ; il est impossible d'en fixer d'une manière précise l'époque de la fondation. Les évêques mentionnés par plusieurs historiens comme antérieurs à saint Arbogast (vers 673) sont plus que douteux. Cependant , quelle qne soit l'origine de l'évèché de Strasbourg , il est certain qu'il fut de bonne heure un des plus riches et des plus importants de la monarchie (Vanque. Déjà Dagobert II donna à saint Arbogast le Haut-Mundat 2 avec la ville de Ruffach {/?ubiacum); et en 773 Charlemagne confirma à Heddon , qui éta-
1 M. Strobel, Geschichte des Elsasses. t. I, p. 79. — Bernhard Hbrtzog, dans sa Chronique. 1. VIII, p. 40, cite aussi les noms de Silberstadt et de Silberthal, qui ainsi que ceux d'Argentina et même û'Argentaria, sont nés du même roalenlendu.
'-District considérable dans le Sudgau (Sundgau). Mundat m ont de Munusdatum ou de immunitas i; l'un Cl l'autre nom désignent les privilèges accordés aux évêques sur le districl ainsi appelé. Le Bas Mundat, dans leiVontyau, fut cédé à l'abbaye de Wissembourg.
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Mit à Strasbourg la première école , la possession de la vallée "de la Bruche K En même temps l'évéque de Strasbourg jouit déjà de différents privilèges ; il a le droit de monnaie et de péage , il nomme les fonctionnaires préposés à ces clwses èpiscopales , comme les appelle la bulle adressée en 774 par Adrien I à Heddon. Sous les rois francs , Strasbourg , la principale ville du duché d'Alsace 2 , est une ville royale et palatine , gouvernée par des comtes royaux (gravio, grafi, qui exercent la juridiction suprême. Mais bientôt ces comtes disparaissent , pour faire place à l'évéque; celui-ci , le principal représentant de la morale et de l'intelligence au milieu de peuples qui commencent à peine à se discipliner, acquiert aussi sur eux la principale autorité ; dans cette période tumultueuse , où tout ordre , tout bien-être naissant étaient sans cesse remis en jeu par des guerres et des invasions , il succède en quelque sorte au défenseur que l'Empire romain avait encore donné à chaque cité ; les grandes propriétés territoriales dont les rois le dotent , lui donnent en outre un ascendant, dont il ne tarde pas à étendre les limites ; il finit ainsi par devenir le premier magislrat de la ville, mais sans en être jamais le seigneur.
Au neuvième siècle Strasbourg , « cette ville si grande a » était déjà renommée pour ses richesses {«diviliis pollens») ; elle faisait un commerce considérable avec les Frisons et les peuples maritimes, auxquels ses bateliers apportaient par le Rhin les vins des Vosges et les productions de la plaine. Suivant une ancienne tradition , ce furent des bateliers strasbour-
1 Confirmée aussi en 816 par Louis-le-Débonnaire à l'évéque Adeloch.
2 « Caput ducalus Ahatiœ. »
3« Tammagna urbs. » Erm. Nig. carmina, chez Peuth, monum. , t. II, p. 516 et suiv.
geois qui les premiers tirent du Rhin une voie commerciale. Ce commerce (Je notre ville eut de bonne heure d'importants privilèges; en 775 Charlemagne permit aux marchands strasbourgeois de trafiquer librement dans tout l'Empire, sans être soumis à aucune espèce de péage , excepté dans trois endroits assez éloignés de la ville 1 . On conçoit que la richesse du pays et la prospérité naissante des habitants ont dû développer chez ceux-ci un certain esprit de fierté et d'indépendance, qui à cette époque , il est vrai , ne se prononçait encore que par des habitudes bruyantes. Un prêtre d'Aquitaine, Ermold dit le Xoir (Nigellus) , vivant vers 825 à Strasbourg , où l'avait exilé Louisle-Débonnaire, se plaignait dans ses élégies, de ces Francs turbulcnts-et belliqueux qui troublaient incessamment ses méditations.
Louis-le-Débonnaire et ses fils séjournèrent plusieurs fois à Strasbourg , où ils habitaient le palais construit par le duc Adalbert 2 . C'est près de Strasbourg qu'en 842 Louis-le-Gertnanique et Charles-le-Chauve prononcèrent contre Lothaire leurs serments si fameux dans l'histoire des langues romane et teutonique. Par le partage que l'année suivante les trois frères firent entre eux , l'Alsace qui , dès le commencement du septième siècle avait formé un duché particulier , échut à Lothaire ; lorsqu'on 870 les états de ce dernier furent partagés entre Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique , elle fut réunie au royaume d'Allemagne ; vingt-cinq ans plus tard , en 895 , elle revint au royaume de Lorraine. Dans la guerre que se
1 Confirmé par Louis-le-Débonnaire en 831 ; en 840 par Lothaire ; en 873 par Louis-le-Germanique ; en 953 par Otton-le- Grand ; en 984 par Olton III , etc.
2 «In palatio regio », 856, Louis le-Gerroanique.
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firent au sujet de ce pays Charles- le-Sim pie et Conrad , roi 'l'Allemagne, Strasbourg fut incendié et pille par les Lorrains, en 912. Après avoir été un continuel sujet de discorde entre les rois de France et d'Allemagne , la Lorraine et l'Alsace furent définitivement réunies , en 925 , au royaume de Germanie ; l'évéque de Strasbourg , Richwin . fut un des premiers qui se déclarèrent pour Henri I. L'année suivante noire province fut jointe au duché de Souabe ; l'on sait comment ce duché de Souabe et d'Alsace finit en 1268, par la mort ira tfique du dernier des Hohenstaufen.
Nous avons déjà fait remarquer qu'à Strasbourg l'évéque était devenu de bonne heure le premier magistrat. Quoi qu'on en dise, il n'est guère certain qu'après les invasions % l'organisation et l'administration municipales romaines aient continué à subsister dans noire ville. Les Francs, en Rétablissant dans le pays, y établirent aussi leur législation , qui y élait en vigueur du temps de Charlemagne 1 ; plusieurs traces de ces lois se reconnaissent dans les codes , qui dans la suite furent promulgués à Strasbourg. La juridiction, d'abord confiée aux comtes royaux, avait passé entre les mains épiscopales. Il y avait dans la population une nombreuse classe d'hommes obligés à de certains services envers l'évéque : c'étaient ceux que les Charles de cette époque appellent les hommes, les « leule » de l'évèché; parmi eux se trouvaient aussi les marchands. Les hommes libres , qui étaient à la téte de la population , se montrèrent de bonne heure impatients de l'extension que prenait le pouvoir épiscopal. En 904 déjà il y eut à Strasbourg des troubles contre l'évéque Baldram , et il fallut la présence de
1 II est dit dans une charte de Charlemagne , donnée à l'abbaye de Honau : « Secundum legem Francorum. » Gràndidibk , Hist. de l'égl. de Strasb. , t. II, p. cviu , n° 64.
DE LA VILLE DE STRASBOl R(i
l'empereur Louis IV pour rétablir la concorde. Mais celle-ci ne lut pas de longue durée ; en 913 les querelles renaissent : l'évêque Otbert, obligé par les habitants de quitter la ville , essaye en vain de les intimider par l'interdit ; ses adversaires le poursuivent jusque dans son château de Rothenbourg dans les Vosges , où ils le mettent à mort.
Dans ce siècle obscur il faut franchir un espace de soixante années , avant de retrouver une époque importante pour l'histoire de notre ville; il nous faut arriver jusqu'aux temps de l évêque Erchambauld. Ce prélat distingué était à la fois législateur et poëte , et les historiens aiment à rappeler sa piété. Un de ses principaux soins fut d'étendre et de consolider les droits épiscopaux, au détriment de ceux de la cité ; cependant il lui revient la gloire d'avoir le premier réuni en un code les anciens usages , et de les avoir complétés par des dispositions nouvelles, « afin d'assurer la paix dans la ville et d'y empêcher les tumultes et les violences*.» Erchambauld demanda à plusieurs reprises la confirmation de ses droits aux empereurs qui s'empressèrent de la lui accorder; c'est ainsi qu'en 974 Otton II lui confirma le droit de battre monnaie dans toutes les terres de l'évèché. Le même empereur lui accorda, en 982, un privilège bien plus important , en élévant au rang de droit exclusif un état de choses qui existait , il est vrai , depuis longtemps , mais qui ne se fondait sur aucun titre légal : nous voulons parler du droit de rendre justice à Strasbourg, et de la défense « qu'aucun duc, ni comte , ni vicaire , ni aucun autre pouvoir judiciaire n'ait à Strasbourg un tribunal , si ce n'est la personne que l'évêque aurait choisie pour être son avoué 2 . » L'empereur
1 Voy. cette législation chez M. Strobbl , 1. 1 , p. 212 et suiv.
2 Confirmé en 988 par Ottoo III.
renonça ainsi au droit de nommer cet avoué lui-même , comme
11 le faisait pour d'autres villes ; cependant il se réserva la justice haute , et l'avoué de l'évêque ne put exercer ses fonctions qu'après avoir reçu l'autorisation impériale ». De cette manière l'évêque fut placé à la téte de la juridiction , et se trouva possesseur de la plupart des droits que jadis avaient eus les comtes , mais il ne devint nullement seigneur territorial de la ville, comme il l'était â Ruffach et ailleurs; nulle part les empereurs ne lui font concession de leurs droits seigneuriaux sur Strasbourg.
C'est sans doute en vertu de ce privilège impérial , qu'Erchambauld rédigea la plus ancienne des législations de Strasbourg que nous possédions. Ces lois curieuses , faites pour une époque où les mœurs étaient encore barbares , où il fallait à chaque instant réprimer des pillages, des vols , des meurtres , ne sont pas moins barbares dans plusieurs de leurs dispositions 2 , mais en revanche elles contiennent déjà des garanties précieuses pour les droits et les propriétés des habitants. L'espace nous manque pour parler avec détail des articles sur la forme des procédures , les amendes, les peines , les péages, le commerce , la fabrication et le cours des monnaies , quelque vive lumière qu'un pareil examen dût jeter sur l'état des mœurs à cette époque ; nous devons nous borner à indiquer
1 L'art. XIII du susdit code dit : « Personne n'a le droit de juger en cette ville , si ce n'est l'empereur ou l'évêque , ou ceux que celui-ci aura délégués. »
2 Les supplices qu'elles ordonnent sont : «dampnalio pellis et pili, schernoder villen ,» écorcher ou piler ; le poing coupé; crever les yeux; la castration; la décapitation, < ci cœterœ penœ omnes pro varietate criminum» (et toutes les autres peines, selon la variété des crimes .
DE LA VILLE DE STRASBOURG. i 1
ce qui résulte de ces lois sur les classes de la population , sur les droits de l'évêque et les fonctionnaires qu'il instituait.
Outre le clergé , il y avait alors à Strasbourg trois classes d'hommes , sans compter les serfs : l°les ministérielles (Dienstleutc) de l'évêque , ses grands vassaux qui avaient de lui des terres à titre de fief ; ils constituaient la haute noblesse , les chevaliers de cette époque; les chroniques les représentent comme ce nobles et belliqueux». Les minisièriaux faisaient partie de ce qu'on appelait la famille (Gesinde) , familia, de l'évêque, qui , à ce qu'il parait, comptait aussi parmi ses membres des artisans et des cultivateurs 1 . Elle se composait en général des fidèles de l'évêque , dont les ministériaux étaient les plus considérables ; il fallait être de la famille épiscopale pour pouvoir obtenir un office quelconque , pour être employé à la monnaie et pour pouvoir faire la banque ; on n'était pas sous la juridiction du prévôt , mais immédiatement sous celle de l'évêque ; on ne payait pas de péages et on était affranchi des corvées. Plus tard ces fidèles de la famille furent aussi appelés Hausgenossen. 2° Les burgenses (die burgere) , les bourgeois , hommes libres , propriétaires de terres allodtales ou sujettes à personne , auxquels il faut ajouter les marchands ; ils ne tardèrent pas à former aussi une espèce de noblesse ; sous Erchambauld, ils étaient encore tenus de rendre à l'évêque certains services 2 . 3° Les métiers (ambaht) , déjà divisés en corporations , ayant leurs maîtres nommés par un officier épiscopal, et obligés envers l'évêque à différentes corvées et redevances.
1 Art. 52 : «Tout membre de la famille de l'évêque qui vend dans la ville des ouvrages de ses mains ou des denrées de son cru y ne payera aucun droit. »
2 Les marchands , par exemple , quand ils voyageaient dans l'évêché, devaient porter les messages de l'évêque à ses vassaux.
L'évèque nommait quatre fonctionnaires qui formaient ensemble l'administration de la ville : 1° le prévôt (Scullelus , Schultheiss) , chargé de la juridiction civile sur tous les habitants , à l'exception de ceux qui appartenaient à la famille de l'évèque ; il avait aussi la juridiction criminelle , mais seulement par délégation de l'avoué. Dès la fin du treizième siècle cette charge fut donnée en fief à une branche de la famille des Zorn , qui en prit le nom (Zorn-Schultheiss) ; à la même époque les évêques durent promettre au magistrat de ne jamais la donner à un seigneur puissant ; l'autorité du prévôt déclina à mesure que la liberté de la ville fit des progrès. 2° Le Bourg grave , en quelque sorte le préfet de la ville, qui nommait les maîtres des corporations , jugeait les délits commis par les artisans dans la pratique de leurs métiers , et percevait différents droits sur certaines denrées. Plus tard cette charge devint également un fief 1 ; la révolution de 1332 anéantit la juridiction du bourggrave sur les artisans. 3° Le pèager, qui déterminait les mesures, percevait les péages, et avait en outre, conjointement avec le bourggrave, l'inspection des ponts de la ville. Cet office épiscopal ne fut abrogé qu'en 1604. 4° Le maître de la monnaie , pour présider à la fabrication de la monnaie épiscopale et pour juger les faux monnoyeurs.
Outre ces quatre officiers nommés directement par l'évêque, il y avait un avoué (advocatus, Vogt), entre les mains duquel se trouvait la justice haute et criminelle (Bluibann). De même que dans les municipes romains , le défenseur de la cité était nommé par l'universalité des citoyens , cet avoué était élu par les chanoines de la cathédrale , les ministériaux et les bourgeois ; l'évêque se bornait à le confirmer ; jusqu'au douzième siècle il
1 De là la famille des Burggraf.
recevait de l'empereur le droit de ban que l'Église ne pouvait conférer. Cette dignité devint peu à peu très-importante , surtout par les terres que les évèques cédaient aux avoués à titre de fiefs. Le magistrat strasbourgeois , craignant pour son indépendance,' obtint dans la suite l'engagement formel de ses évèques de ne jamais conférer l'advocatic à un empereur, à un roi , ou à une personne quelconque d'une condition élevée. En 1249 l'évèque Henri l'accorda en fief aux seigneurs de Lichtenberg , desquels Rodolphe de Habsbourg l'acheta en 1283. Depuis ce temps ce ne fut plus qu'un titre; la ville exerça elle-même la justice criminelle ; elle finit même par acheter l'advocatic pour deux mille florins d'or.
Pendant plusieurs siècles cette législation continua à être en vigueur; renouvelée et modifiée à différentes reprises , elle fut abrogée de fait au quatorzième siècle ; l'évèque , il est vrai , conserva l'ombre de ses droits, mais perdit son autorité réelle sur la ville.
Le onzième siècle , après s'être ouvert sous de tristes auspices pour Strasbourg , présente peu de faits qui soient dignes de remarque , hormis un seul , la reconstruction de la cathédrale. En 1002 , dans la guerre entre Hermann , duc de Souabc et d'Alsace, et Henri, duc de Bavière, qui tous les deux se disputaient le trône impérial , et dont le premier avait pour lui l'Alsace , tandis que Strasbourg et son évêque Wernher s'étaient déclarés pour le second , notre ville fut prise et pillée par les soldats de Hermann ; ils incendièrent même la cathédrale, mais ils furent repoussés pas les gens de l'évèque. Celui- . ci rendit son nom célèbre dans l'histoire de notre cathédrale ; en 1015 il commença la reconstruction de l'édifice incendié une seconde fois en 1007. Le reste de ce siècle n'offre plus rien qui ait un intérêt général ; car à quoi servirait l'énumération
des visites faites à notre ville par la plupart des empereurs germaniques, quand ces visites sont demeurées sans conséquences ? Cependant dans cette période obscure parait s'être continué en silence un travail d'émancipation civile, dont la lin du siècle nous présente quelques effets remarquables. Sous Tévèque Otton , et de son consentement , on fit des changements importants à la législation d'Ercbambault ; à côté du prévôt , on créa un maître et douze conseillers (Rallûte) pour exercer la justice municipale; ils devaient être choisis annuellement tant parmi les bourgeois {cives) que parmi les minislériaux de l'évêque. Ce conseil devait jurer de garder l'honneur de l'évêque , du chapitre et de la ville , de protéger tous les citoyens , riches et pauvres, et déjuger tout selon la vérité. La nouvelle loi créa en même temps des échevins (Schôflel) pour servir de témoins dans toutes les transactions des citoyens entre eux , dans les ventes , les baux , les prêts , etc. Ce* code fut le premier code municipal de Strasbourg 1 , eu ce qu'il constate la part que prirent désormais les habitants à l'administration de leurs affaires ; par là il contenait aussi les germés de toutes les libertés postérieures. Quant au reste , il fut principalement un code pénal, destiné à réprimer les violence dont cette époque grossière nous fournit encore tant d'exemples °-,
C'est ainsi que nous voyons notre ville tendre de pl Us e plus à se rendre indépendante ; désormais les empereurs f aV(K
1 Publié pour la première fois par SI. Strobbl, t. I n et suiv.
2 Les principales punitions sont le bannissement et l'am eri( | une peine particulière est réservée à ceux qui trom D e * mesurant te vin : elle consistait dans le schuppfen , ^,
le coupable était plusieurs fois jelé et retourné ^^ij*
risèrent ces tendances pour se créer dans les villes des appuis contre le pouvoir ecclésiastique et les hauts seigneurs de l'Empire. En 1119, Henri V, auquel les Strasbourgeois s'étaient plaints d'avoir été frustrés depuis de longues années du droit civil et commun , les affranchit d'un impôt sur le vin qu'ils avaient à payer au fisc épiscopa) , et que l'empereur qualifia d'illégitime, d'abusif et de tyrannique. Ce fut là la première charte impériale en faveur de la ville contre une prétention des évêques. Dix ans après (en 1129), Lothaire II confirma aux Strasbourgeois, qu'il appela « ses fidèles citoyens » , le droit de ne pouvoir être traduits devant d'autres tribunaux (thinch) que devant ceux des juges de la ville ; et nous venons de voir que ces juges n'étaient plus seulement les officiers épiscopaux , mais le maître et le conseil choisis par les habitants. De plus, par ce privilège , Strasbourg fut affranchi de la juridiction des deux landgraves d'Alsace, ainsi que de celle du Landvogt, qui dans la suite fut préposé aux villes impériales de la province.
En 1197 la paix "dont Strasbourg avait joui depuis assez longtemps, fut un instant troublée. Philippe, duc de Souabe cl d'Alsace , ayant été élu empereur après la mort de Henri VI , plusieurs états se prononcèrent contre lui pour Olton de Brunswick. Comme Philippe avait contre lui le pape, l'évêquc de Strasbourg refusa de le reconnaître"; Pévêcbé fut envahi et la ville assiégée ; mais un traité , par lequel l'évêque et Stras-
bourg firent leur soumission, mit promptement fin à cette guerre. L'empereur Philippe se montra dès lors très-favorable à notre cité ; il n'accorda pas seulement à ses habitants l'immunité de toutes les charges pour leurs biens situés en Alsace, il les prit aussi sous la protection spéciale de la majesté royale; ce fut là un privilège infiniment important , attendu que Phi-
lippe reconnut ainsi la ville comme ville immédiate de l'Empire (en 1205) 1 . Cette position de Strasbourg à l'égard de l'Empire augmenta singulièrement son importance, en même temps qu'elle donna une nouvelle force aux sentiments indépendants et courageux des habitants. Affranchis de la tutelle épiscopale , ils ne sont pas seulement les juges dans leur ville : ils la gouvernent aussi par eux-mêmes. Dès la fin du douzième siècle les burgenses ont leur sceau particulier 2, et les empereurs correspondent directement avec les maître et consuls de la ville*. Les évèques s'efforcèrent naturellement de défendre leurs anciennes prérogatives : ils virent à regret le* régime municipal se consolider et le pouvoir du magistrat s'accroître, et crurent peut-être en arrêter les progrès en se fondant sur leurs droits expirants. En 1214 une contestation grave s'éleva entre les bourgeois et l'évèque Henri de Veringen , au sujet de plusieurs de ces droits ; les deux partis en appelèrent à l'empereur Frédéric, et celui-ci, quoiqu'il vint de reconnaître dans ses chartes le sénat de la ville, termina pourtant la cause en faveur de l'évèque ; il prescrivit que sans l'assentiment de celui-ci , il ne devait y avoir à Strasbourg ni conseil ni tribunal séculier, et que personne ne devait occuper le communal (Âllmende) de la ville, à moins qu'il ne l'ait reçu des mains de l'évèque, lequel le tient de l'empereur. Cependant peu d'années après , Frédéric II , ayant besoin de l'assistance des villes , prit Strasbourg de nouveau sous sa protection spéciale et lui confirma tous ses anciens usages et privilèges 4 .
" En 1211 Otton IV confirme tous les privilèges et franchises de la ville.
?En 1200, A s. dipl.i. I, 309.
3 En 1212, ib , t. I, 322, 323.
* Le 11 janvier et le 11 septembre 1219.
C'est aussi du temps de cet empereur que ftorissait parmi les Minnesœnger de l'Allemagne Golfried de Strasbourg , dont l'épopée chevaleresque sur Tristan et Isolde , quoique tirée de sources françaises et inachevée , l a mis au premier rang des poètes allemands du moyen âge. Nous voyons là une preuve qu'au milieu des mouvements qui agitaient continuellement notre cité, le sentiment poétique et l'amour du beau n'y furent jamais étouffés.
Dans les premières années de ce siècle, Strasbourg s'agrandit considérablement en détendant du côté septentrional ; depuis Saint-Pierre-le-Vieux jusqu'à la porte des Juifs , en longeant la rivière, un grand nombre de maisons furent ajoutées à la ville. Bientôt après on entoura de murs une partie de la rive droite de 1*111 , notamment les alentours de Saint-Nicolas. A cette époque le mur d'enceinte comptait déjà trente-cinq tours.
Si nous voyons les habitants de Strasbourg, jaloux de leur indépendance , faire tous les jours des progrès dans leur émancipation civile et politique, il y eut aussi de bonne heure beaucoup parmi eux qui aspirèrent à l'indépendance religieuse. Dès l'année 1212 on découvrit dans la ville un grand nombre d'hérétiques, dont plus de quatre-vingts furent brûlés, après avoir subi l'épreuve du fer rouge 1 . A leur tête se trouvait un prêtre nommé Jean , et parmi eux étaient des nobles , des femmes , des ecclésiastiques. La plupart d'entre eux appartenaient à la secte des Vaudois ; cependant il y avait aussi des Frères du libre esprit, dont les doctrines panthéistes étaient
1 L'endroit où le supplice eut lieu , conserva pendant longtemps le nom de Ketzergrube (fosse des hérétiques). Au treizième siècle il est aussi question du Kczzerbiiliele (colline des hérétiques), à côté du gibet.
beaucoup moins pures que celles des Pauvres de Lyon >, et qui se nommaient d'après leur chef Ortlieb de Strasbourg , les Orllibiens. Malgré ces supplices , les principes de ces différents adversaires de l'Église romaine ne furent pas extirpés ; déjà en 1230 les bûchers se dressent de nouveau à Strasbourg : on brûle entre autres Jean Gulden , un des plus riches bourgeois de la ville. Toutefois, malgré une bulle de Grégoire IX, adressée aux dominicains de Strasbourg pour stimuler leur zèle dans la recherche des hérétiques 2 , il n'est plus fait mention de condamnations pour cause d'opinions religieuses pendant tout le reste de ce siècle : la ville était trop occupée d'autres affaires ; d'ailleurs elle n'eut pas seulement à soutenir une lutte mémorable contre un de ses évèques, elle eut de graves démêlés avec les moines inquisiteurs , les dominicains euxmêmes.
Dans la grande lutte de Frédéric II contre la papauté, lorsque l'empereur fut excommunié en 1228 par Grégoire IX, Tévèque de Strasbourg se déclara contre lui et entraîna la ville à imiter son exemple. Mais le roi Henri , fils de Frédéric , dressa son camp autour de Strasbourg; la ville, craignant l'animadversion impériale, se réconcilia incontinent, et en 1230 l'empereur lui pardonna de s'être séparée un instant de sa cause. Cependant dans les nouvelles querelles entre Frédéric et le pape , Strasbourg , quoiqu'il eût reçu dans l'intervalle d'éclatantes marques de la laveur de l'empereur 3 , se laissa
1 Appelés par corruption dans nos contrées Powerdelemi ou rowerlemi; on nommait ainsi les Vaudois.
2 En 1233. Msc.
3 En 1236 il coaûrma tous les privilèges de Strasbourg; il affranchit notamment les bateliers slrasbourgeois du droit de
de nouveau dominer par la crainte d'être excommunié, et embrassa le parti du compétiteur de Frédéric. Toutefois , peu rassurée sur l'avenir, la ville se fit donner en 1246 la promesse du pape que celui-ci ne traiterait avec l'empereur qu'à condition de la comprendre aussi dans la paix ; d'ailleurs, dans la même année , Frédéric lui-même lui renouvela l'assurance de son entier pardon. Comme elle resta dès lors fidèle aux Hohenstaufen , elle fut mise en interdit, dont elle ne fut relevée qu'en 1252. Dans cette époque de troubles, Strasbourg prit part à différentes ligues pour la défense commune et le maintien de la paix publique, notamment à la grande ligue rhénane de 1255.
Pendant ce même temps on sentit aussi la nécessité de revoir la législation pénale et civile de notre cité. Il paraît que le magistrat ne se souciait plus beaucoup de faire exécuter les anciennes lois épiscopales , et que l'évêque attribuait les désordres résultant de cette négligence à l'esprit despotique et arbitraire du conseil. De nouvelles lois furent alors promulguées en 1249 par les plus sages de la ville, du consentement de l'évêque Henri de Stahleck. Dans ce code on est frappe de la décadence du pouvoir épiscopal à côté des progrès de la puissance du magistrat 1 . Un article qui y est inséré pour réprimer
naufrage ou de varec (Grundruhre). Déjà en 1196 Henri VI leur avait donné ce droit; il fut renouvelé en 1310 par Henri VII , en 1323 par Louis Y). - La même année , il accorda sa protection aux marchands strasbourgeois voyageant dans l'Empire , et en 1237, à l'occasion d une guerre entre l'évêque et le comte de Leiningen, à laquelle la ville ne prit aucune part, il assura les Strasbourgeois de sa protection spéciale. 1 Voyez M. Strobkl, t. I , p. 548 et suiv.
les vexations auxquelles les bourgeois de la ville étaient exposés de la part des nobles de la campagne (les Landesherren) , fait aussi pressentir les luttes qui ne tarderont pas à éclater entre les deux classes de la société d'alors.
On le voit, jusqu'à présent la puissance manqua aux évcques pour entraver l'émancipation des Strasbourgeois; ils finirent par se plier à la force des choses, et plusieurs d'entre eux se montrèrent même très- favorables à la ville ; c'est ainsi qu'en 1 243 Berlhold de Tecke affranchit de tout impôt et service les biens que les Strasbourgeois possédaient dans plusieurs villages de son comté, et que Henri de Stahleck permit, en 1252, au magistrat de racheter l'impôt du vin (Bannwein) moyennant quatre cent marcs d'argent. Mais en 1260 un évêque énergique et entreprenant , Walther de Geroldseck , déclara une guerre ouverte aux franchises des Strasbourgeois. Lorsqu'il célébra sa première messe dans la cathédrale , l'abbé de Sa i ni - G al) avec mille cavaliers , celui de Murbach avec cinq cents , et beaucoup de seigneurs et de barons , vinrent assister à cette solennité. Jaloux de l'ancienne autorité temporelle des évêques de Strasbourg, et refusant de comprendre le progrès des temps , il se crut assez fort pour- reprendre ses prérogatives perdues et pour faire prévaloir son pouvoir exclusif. Il contesta aux habitants le droit d'instituer leurs magistrats et d'administrer la ville sans demander sa permission , et contrairement aux anciens privilèges de l'Église de Strasbourg. Mais ses réclamations ne furent plus écoutées ; la discorde devint si profonde, qu'on saisit les armes. Les bourgeois commencèrent par détruire le château épi s co pal de Haldenburg, près de Mundolsheim ; l évêque alors mit la ville en interdit, et la quitta suivi de tout son clergé et des nobles qui tenaient des offices ou des fiefs épiscopaux : le seul chantre du chapitre , Henri de Geroldseck, ami des Strasbourgeois, et
quelques prêtres restèrent dans la ville. Walthcr , qui a des alliés paissants , rassemble une armée ; il campe dans levoisinage de Strasbourg , mais des hostilités décisives n ont pas encore lieu : on fait une trêve jusqu'après la moisson. Dans 'intervalle l'évêque envoie des manifestes dans la ville pour soutenir la légitimité de ses prétentions : il tente même d'inspirer aux classes pauvres de la méfiance contre le magistrat , qu'il représente comme despotique et avide de richesses 1 . Mais ces moyens n'eurent aucun succès ; la ville , animée de cet esprit belliqueux qui toujours l'a distinguée , se prépara à la guerre , et se fortifia par une alliance avec le comte Rodolphe de Habsbourg , qui , figué d'abord avec l'évêque , venait de quitter son parti pour des motifs personnels ; Colmar et Bâle promirent en outre des secours. La trêve étant expirée , il y eut un engagement entre les deux partis à Breuschwickersheim, où périrent beaucoup de Strasbourgeois ; des villages furent brûlés , des champs et des vignes dévastés. La guerre se traîna ainsi pendanldeuxans. Le 9 mars 1262 les Strasbourgeois firent une sortie et abattirent la haute tour de l'église de Mundolsheim ; à cette nouvelle , l'évêque réunit ses forces et s'avança vers la ville à la tête de cinq mille fantassins et de trois cents chevaliers. Quand ils voient briller au soleil les lances ennemies , les Strasbourgeois postés à Mundolsheim et commandés par le vieux chevalier Reinbold Liebenzeller , se préparent au combat ; le tocsin sonne dans la ville , et bientôt la bourgeoisie , conduite par Nicolas Zorn, accourt pour se réunir à ceux qui attendent l'ennemi près de Hausbergen. La bataille s'engage
1 Voy. M. Stbobbl , t. II , p. 9. — Voy. aussi Godofrbdi ab Eksningbn relatio de conflictu in Husbergcn , publié par M. Strobel, Strasb. 1841.
par un de ces combats singuliers , si fréquents au moyen âge , entre un chevalier de l'évèque et Marx d'Eckwershcim , chevalier strasbourgeois. La mêlée devient générale ; l'habile disposition des archers de la ville , commandés par deux honorables bourgeois , Hugues Kùchenmeister et Henri d'Ache procure aux citadins la victoire. Walther de Geroldseck , après avoir vaillamment combattu de sa personne, est obligé de prendre la fuite. Près de soixante-dix nobles sont tués ; les Strasbourgeois , disent les chroniques, ne perdirent qu'un seul des leurs. Ils firent leur entrée triomphale dans la ville , en menant au milieu d'eux soixante-seize seigneurs prisonniers, liés avec les mêmes cordes que ceux-ci avaient destinées aux bourgeois.
L'évèque, profondément affligé de cette défaite aussi complète qui nattend ue , consentit à une trêve et releva même la ville de l'interdit. Néanmoins , comme il ne put se résoudre encore à céder, la guerre continua, guerre de ravage et de dévastation , comme elles se faisaient toujours à cette époque. Un arrangement négocié par les envoyés de Févêque avec la ville, au couvent de Saint- Arbogast , quoique l'empereur Richard , présent alors à Haguenau , en eût garanti l'exécution (1262, 21 novembre), n'eut pas de meilleur effet; Walther garda sa rancune : il mourut dans les premiers mois de 1263 , comme on prétend , brisé par le chagrin.
Les Strasbourgeois, après avoir découvert une tentative d'évasion des seigneurs prisonniers , avaient rendu la liberté à la plupart d'entre eux , sous condition de ne plus combattre contre la ville et de l'assister même contre l'évèque. Après la mort de celui-ci , le chapitre fit également sa paix , et rentra dans la ville. Sur le vœu des habitants , il élut alors le chantre
1 « Zwei erbere burgere. »
Henri de Geroldseck , qui débuta en donnant au magistrat des lettres reversâtes, par lesquelles il reconnut à la ville le droit d'élire seule son magistrat, de faire des alliances et de se donner des lois , et de disposer à son gré du communal ■ . Strasbourg demanda en même temps aux autres villes de l'évèché de ne jamais reconnaître un évêque que du consentement des magistrats strasbourgeois 2 , et de ne lui obéir qu'autant que ceux-ci lui obéiront; elle s'engagea de son côté à veiller à ce que chaque évêque maintienne les droits et biens de ces villes.
Avec la transaction entre le magistrat et l'évcque Henri commence une nouvelle ère dans l'administra tion.de Strasbourg. Jusque-là les lois épiscopales avaient été en vigueur , au moins en apparence ; mais désormais la ville est formellement affranchie de l'autorité de l'évèque; elle jouit sans contestation de la possession de son propre gouvernement; elle est vraiment une ville libre , un État souverain , bien que l'évcque ait conservé ses officiers et plusieurs de ses anciens droits, comme ceux de la monnaie et du péage.
Les empereurs , loin de défendre l'autorité épiscopale de plus en plus chancelante , garantissent à la ville la jouissance des fruits de son importante victoire. Déjà avant la mort de Walther , l'empereur Richard avait confirmé les droits et immunités des Strasbourgeois dans une charte adressée à leurs magistrats , dont par conséquent il reconnaissait l'autorité 3 , et dans la charte qu'il publia trois jours après , et où il promit
M263, fia avril.
2 « De ipsorum voluntate et mandato. » Alt. dipl. , t. I , p. 447.
3 Le 18 novembre 1262.
de veiller à l'exécution du traité de Saint-Arbogast , il prit la cité avec tous ses habitants sous sa protection et sous celle du Saint-Empire , l'entourant simplement de la tutelle impériale* , et ordonnant en même temps au bailli impérial de Haguenau d'assister la ville envers et contre tous. L'empereur Rodolphe de Habsbourg , l'ancien ami et capitaine des Strasbourgeois , ne fut pas moins favorable à leurs libertés. Il déchargea leurs biens d'un impôt qu'ils avaient à payer aux empereurs 2 ; il confirma tous leurs anciens privilèges 3 , et les affranchit de la juridiction du landgrave de la Basse-Alsace*.
La ville de Strasbourg employa ce temps de prospérité intérieure , à laquelle sa bonne harmonie avec l'évêque Henri contribua puissamment , à consolider son organisation; en 1276 elle compléta sa législation par différentes lois destinées à réprimer les délits contre les propriétés tant privées que communales. A l'extérieur elle assura sa tranquillité par une ligue faite en 1278 avec différentes villes d'Alsace et du Rhin. En même temps elle acquit de plus en plus les droits que conservaient encore les évêques. En 1298 Conrad de Lichtenberg, que la ville avait puissamment secondé tant de son argent pour la construction de la cathédrale , que de ses armes dans différentes expéditions militaires , lui accorda pour dix ans sa mon-
1 Le 21 novembre 1262. Als. dipl., 1 , 444. « ...ipsamquesimpliciter nostra et sacri imperii tuitione vallamus , regia fide interposita...»
2 Precaria, erste Bitte, impôt que levaient les empereurs lors de leur avènement au trône, en 1274 et en 1277.
3 En 1278. Renouvelé par Adolphe en 1293 ; par Albert en
* En 1284.
naie. En 1300 l'évêque Jean engagea également la monnaie moitié au magistrat , moitié à plusieurs habitants de la ville , pour 150 marcs d'argent et pour un espace de six ans.
A cette époque le magistrat essaya aussi de prescrire des lois administratives aux couvents de la ville; mais il n'y parvint qu'après une longue et vive querelle avec tous les pouvoirs de l'Église. Les moines de l'ordre de Saint-Dominique s'étaient de bonne heure fait beaucoup d'ennemis dans notre ville ; leur ardeur implacable à rechercher des hérétiques et à les condamner, avait irrité les habitants. En 1232 , deux ans après que plusieurs Strasbourgeois eurent été brûlés , le sire Heintz de Mûlnheim tua d'un coup d'épée le dominicain Droso , inquisiteur fougueux , qui cherchait ses victimes principalement parmi les familles les plus riches. Le magistrat se vit alors obligé d'enjoindre aux frères prêcheurs de se tenir désormais plus tranquilles , et d'instruire les gens au lieu de les faire brûler.
Cependant ils acquirent peu à peu des domaines et des revenus considérables ; en 1254 ils construisirent leur vaste couvent et leur église. Mais les moyens que ces moines mendiants employaient pour s'enrichir n'étaient pas toujours très-honorables : ils circonvenaient les mourants pour tes déterminer à leur faire des legs , même au détriment des héritiers légitimes ; ils vendaient des biens sous la condition qu'ils devaient leur revenir après la mort de l'acheteur; ils recevaient comme novices des enfants , évidemment pour s'assurer de leurs richesses. Le magistrat , devenu attentif à cette manière d'agir, défend alors aux dominicains , ainsi qu'aux moines des autres ordres , d'user de ces moyens attentatoires aux propriétés et aux droits des citoyens. Les frères mineurs , tant pour conserver l'amitié de la ville que par jalousie contre les domini-
cains , se soumettent à la décision du magistrat 1 ; les frères prêcheurs , au contraire , le refusent avec tant d'obstination , qu'en 1286 la population exaspérée se porte en tumulte vers leur maison , en brise les portes , et enferme les moines après les avoir insultés. Peu après , ils quittèrent la ville , et portèrent plainte de tous côtés , tant contre ce traitement violent que contre ce qu'ils appelaient les prétentions injustes du sénat. L'Église embrasse leur cause ; l'évêque de Ratisbonne , conservateur des privilèges de l'ordre de Saint-Dominique, enjoint au doyen et à l'écolàJLre de Saint-Thomas de sommer les magistrats de donner satisfaction aux moines, de révoquer les édits faits contre eux, et de les rappeler dans la ville, sous peine d'excommunication 2. Le légat apostolique en Allemagne , Jean de Tusculum , après avoir plusieurs fois menacé les Strasbourgeois , les frappe de l'interdit (5 septembre 1287). Mais la ville proteste , elle en appelle au pape , comme n'ayant pas été citée ni entendue en sa défense. Elle se soucie peu des nombreux mandats du légat, qui va jusqu'à invoquer contre elle une croisade des puissances temporelles , et à interdire aux villes de l'Alsace et du Rhin tout commerce avec la cité excommuniée 3. Le 28 juillet 1288 le pape Nicolas IV l'excommunie de nouveau solennellement, sans pouvoir l'ébranler. Plusieurs membres du clergé s'étaient mis du côté de la ville ; les mineurs n'avaient pas interrompu le service divin dans leur église. Pendant deux ans la ville continue de résister ; un essai de réconcilier les deux partis , fait à Col ma r par les seigneurs
alsaciens assemblés , demeure sans succès. Ce n'est que par
1 Le 10 juillet 1283.
2 24 mai 1287.
3 8 décembre 1287.
l'entremise de l'évèque Conrad qu'un arrangement semble devenir possible. Les moines , fatigués de leur exil , consentent à traiter avec la ville , et , pour donner une preuve de leur bonne volonté , demandent au pape le rappel de l'interdit. Nicolas IV s'empresse de l'accorder (12 mai 1290). Les deux partis choisissent pour arbitre Tévêque, au jugement duquel ils s'engagent à se soumettre ; la ville , conûante en son bon droit , n'hésite pas à donner cette promesse. Cependant Conrad prononce que les moines ne peuvent s'engager ', sans péché, à souscrire aux articles exigés. Le magistrat, étonné de celte décision, s'y oppose formellement , et refuse de la manière la plus absolue de s'y soumettre. Il parait aussi qu'il réussit à maintenir son droit , et que l'évèque Conrad , qui de tout temps avait vécu en bonne harmonie avec la ville, parvint à empêcher des querelles ultérieures.
Cependant ces privilèges, ces franchises dont jouissait Strasbourg , n'étaient pas encore complets : la constitution intérieure était encore toute aristocratique. Les nobles , non contents de composer seuls le conseil , opprimaient l'artisan , le maltraitaient , lui refusaient presque toujours le salaire qu'ils lui devaient pour ses travaux. Si un artisan voulait jouir des fruits de son industrie , il était obligé de se mettre sous le patronage d'un noble , et le plus souvent cette protection précaire ne s'acquérait qu'à prix d'argent. Mais la classe nombreuse des métiers avait appris à connaître sa force ; son industrie , son commerce l'avaient élevée et enrichie ; sa présence dans une foule de batailles avait fortifié son courage en lui donnant en même temps la conscience de ce qu'elle pouvait. C'est ainsi qu'elle avait gagné en force ce que les nobles en avaient perdu par leurs incessantes querelles, leur orgueil démesuré et leur vie souvent dissolue. On comprend donc sans
peine l'irritation avec laquelle les artisans devaient supporter lés vexations des nobles ; ils n'attendaient qu'une occasion pour faire éclater leur vengeance. Èn 1308 , du temps de la récolte , un certain nombre d'artisans sont réunis à un repas ; échauffés par le vin , ils se souviennent du mal que notamment le prévôt Nicolas Zorn leur avait fait ; ils se lèvent à grands cris , prennent leurs armes et se mettent en marche pour surprendre le prévôt et ses amis , réunis à la curie de la Haute-Montée ; mais les nobles accourent à leur rencontre , et après un combat à l'entrée d'un des ponts du Fossé-des-Tanneurs , les plébéiens sont vaincus : plusieurs d'entre eux sont tués , d'autres bannis à jamais de la ville. Cette victoire de la noblesse raffermit pour quelque temps son pouvoir ; mais son triomphe ne sera pas de longue durée : car , outre la croissante prospérité matérielle des artisans , l'anarchie qui dès le commencement du quatorzième siècle désola l'Empire, contribua beaucoup a hâter l'émancipation des bourgeois dans les villes. L'Alsace ressentit profondément les tristes effets de cette anarchie. Elle fut le théâtre de fréquentes querelles, où Strasbourg joua souvent un des principaux rôles. L'importance politique de la ville et sa réputation militaire engagèrent beaucoup de seigneurs à faire des alliances avec elle , alliances qui l'obligèrent plusieurs fois à prendre part à des guerres intestines. Souvent, dans le cours du quatorzième siècle , elle fit aussi des expéditions pour son propre compte, tantôt contre des seigneurs qui attaquaient ses droits , tantôt contre des chevaliers qui , suivis de bandes de brigands, infestaient le pays, et dont elle démolissait les châteaux forts , tantôt même contre des villes de l'Alsace ou de la rive droite du Rhin. Le besoin de paix et de sûreté publique se faisait si vivement sentir, et on pouvait si peu compter sur la protection efficace du chef de l'Empire , que des alliances
nombreuses furent conclues par des évèques , des seigneurs , des villes de l'Alsace, de la Suisse , des bords du Rhin , pour se promettre protection mutuelle , assistance en cas de guerre et aide contre les brigands : et dans ces alliances , dont la plus étendue fut celle de 1345 , notre ville occupa constamment un des premiers rangs 1 .
L'élection simultanée de Louis de Bavière et de Frédéric d'Autriche au trône impérial , en 1314 , trouva la noblesse de Strasbourg divisée en deux partis : les deux familles les plus puissantes, les Zorn et les Miilnheim se poursuivaient d'une haine implacable. Aussi à la nouvelle de la double élection, les Zorn se déclarèrent pour Frédéric, les Mulnheim pour Louis. Dans ces circonstances, le sénat prit prudemment le parti de ne se prononcer encore ni pour l'un ni pour l'autre des deux compétiteurs; l'archiduc d'Autriche, lorsqu'en janvier 1315 il vint à Strasbourg , fut reçu avec honneur, mais simplement comme hôte de la ville , et non pas comme roi : ce qui fit que tous les deux , voulant se rendre la ville favorable , lui confirmèrent ses privilèges à peu de jours d'intervalle. Cependant l'évêqnc avait embrassé le parti de Frédéric ; le magistrat au contraire , qui dès le commencement penchait vers Louis , finit par se déclarer ouvertement pour lui , en le recevant en 1320 en ses murs avec tous les honneurs dus à un roi ; le vaillant empereur lui en témoigna aussi en mainte occasion sa bienveillante reconnaissance. La ville de Strasbourg lui demeura fidèle , même après son excommunication ; révoque s'empressa de publier les bulles lancées contre lui par Jean XXII
1 De 1301 à 1345 on compte plus de douze de ces alliances , appelées Slœdtebiinde . Landfrieden ; celle de 1345 s'intitulait Landetrettung (ligue pour le salut du pays\
(1324) , mais le magistrat , dans l'intérêt de la sûreté de la ville et de l'honneur de l'Empire, refusa constamment de les publier à son tour.
Au milieu de ces divisions , les sectes hérétiques, profitant de l'anarchie universelle , apparaissent de nouveau sur le Ihéâtre de notre histoire. Les Frères du libre esprit, appelés aussi Beghards, condamnés maintes fois par des papes et des synodes, se montrent, vers 1317, en grand nombre en Alsace et à Strasbourg. Portant un costume particulier , ils parcouraient la ville et le pays , pour mendier leur subsistance et pour répandre en même temps leurs doctrines , dont les principales étaient que Dieu est tout ce qui est , et que l'homme parfait peut faire tout ce qu'il veut sans pécher. L'évèque Jean condamna ces doctrines insensées et ceux qui les professaient, mais sans parvenir à les exterminer ; car en 1335 l'évêque Ber~ thold les condamne de nouveau , et en 1366 les inquisiteurs découvrent un grand nombre de Beghards dans le diocèse strasbourgeois.
Toutefois, aussi longtemps que vécut l'évêque Jean , il n'y eut pas de rupture ouverte entre la ville et lui ; le sénat trouva même le temps de procéder à une révision de la législation de Strasbourg. Douze prud'hommes furent choisis pour recueillir et mettre en ordre les lois et statuts des siècles antérieurs ; ils se rendirent dans le couvent de la Trinité , sous serment de ne pas en sortir avant d'avoir accompli leur travail. Celui-ci , achevé dans l'espace d'un mois , fut adopté par l'universalité des citoyens. Le code municipal (Sladlbuch) que les douze avaient rédigé , et qui se composa de 497 articles , demeura dès lors la base de la législation strasbourgeoise , bien que dans la suite il fût plusieurs fois modiûé et augmenté. *
Sous l'évèque Berthold de Bucheke, qui en 1328 fit son
entrée à Strasbourg , accompagné de six cents gens d'armes , es choses changèrent de face. Berthold se déclara franchement l'ennemi de Louis V, et se mit aussitôt à faire la guerre à ses partisans en Alsace. Mais la ville tint peu de compte de ces dispositions de son évéque ; et tandis qu'il guerroyait dans la province , il s'accomplit à Strasbourg des événements qui modifièrent de fond en comble la constitution et la forme du gouvernement de la ville.
Le 20 mai 1332 , une nombreuse société de nobles se trouva réunie à un banquet » dans le jardin de l'hôtel d'Ochsenstein 1 ; après le repas , les dames et les jeunes seigneurs se divertirent par la danse , lorsque tout à coup une rixe violente s'éleva entre plusieurs membres des familles de Zorn et de Mûlnheim ; les épées sont tirées , les valets prennent fait et cause pour leurs maîtres , et bientôt le sang coule : deux des Mùlnheim et sept des Zorn tombent percés de coups. L'autorité s'efforce en vain de calmer la fureur des combattants ; la rue , la place voisine sont le théâtre d'un tumulte général. La bourgeoisie , témoin de ce sanglant combat , irritée de ces rixes perpétuelles, et craignant de nouveaux désordres par l'arrivée des nobles des environs appelés par les deux parties à leur aide réciproque , s'assemble et tient conseil ; aussitôt les mesures les plus propres à assurer la sûreté de la ville se présentent à l'esprit des bourgeois : ils réclament du magistrat la garde et l'administration de la ville; déjà on ne peut plus icur refuser ce qu'ils demandent, et on leur remet les clefs des portes, le sceau et la grande bannière. Cependant ce n'est pas tout ; les bourgeois , dans l'intelligence de leur force , sentent que le moment est venu de prendre des mesures plus
1 Aujourd'hui l'hôtel de Marmouliers, rue Brûlée.
énergiques encore , en un mot , de s'emparer du gouvernement de la ville.
A cette époque, et encore longtemps après, les habitants de Strasbourg étaient divisés en trois classes : 1° les clievalier s , en partie les anciens ministérielles de l'évêque , en partie aussi des bourgeois ayant obtenu des fiefs impériaux , ou possédant des terres libres hors de la ville, et se nommant depuis le douzième siècle d'après ces terres (les Landeslurren) ; ils se distinguaient en chevaliers proprement dits et en ècuyers ou varlels (milites et armigeri, Rilter und Knechte ou Edelknechte); ces derniers étaient dans l'origine des fils de chevaliers , servant chez d'autres en qualité de pages ou d'écuyers. Ces chevaliers formaient la noblesse de la ville ; ils étaient répartis entre un certain nombre de curies {Trinksluben) , où ils s'assemblaient soit pour délibérer , soit pour se livrer aux plaisirs de la table. 2° Les bourgeois proprement dits (les anciens burgenses, die burgere) , les riches propriétaires , dont les propriétés étaient libres , et qui par conséquent ne devaient à personne des services féodaux ; on comptait aussi parmi eux les marchands et différents importants industriels , comme les bateliers , les bladiers , etc. Ce n'est que parmi eux et les chevaliers qu'on choisissait les membres du sénat. Les chevaliers et les bourgeois étaient désignés sous le nom commun de Constoffler (constabularii) 1 . 3° Les artisans, divisés en tribus; du temps d'Erchambauld , il y en avait onze, qui
1 Les constoffler étaient tous ceux qui n'étaient pas simples artisans, et qui primitivement avaient seuls le droit d'entrer au sénat. Dans les anciennes chartes il est dit : « Rilter, Knehte, burgere und antwergliite» ; ou bien : «beyde. Constoffler und nantwercke.»
peignent parfaitement les besoins des habitants au neuvième siècle : les selliers , les pelletiers, les gantiers , les cordonniers , les maréchaux , les meuniers , les tonneliers , les gobeletiers , les fourbisseurs , les fruitiers et les marchands devin. Dès 1263 il n'y avait plus que dix tribus ; celles des pelletiers , des gantiers , des gobeletiers et des marchands de vin étaient remplacées par celles des peintres, des charpentiers et des tanneurs. Le bourggrave épiscopal nommait à chacun de ces corps un maître ou échevin particulier. Jusqu'en t334 cette classe des habitants n'avait aucun représentant dans le conseil formé de vingt-quatre membres uniquement pris dans la noblesse , et de quatre maîtres qui présidaient alternativement le sénat.
Dans ladite année 1334 tout cela change ; les artisans, maîtres de la ville, abolissent à jamais cette constitution aristocratique ; un nouveau conseil est formé, dans lequel l'élément démocratique prédomine , au point que le chef des tribus devient le chef et le représentant de toute la cité. On augmente le nombre des corporations d'artisans, en détachant de la classe des Constof/ler plusieurs professions. Le nouveau conseil se compose de vingt-cinq artisans, de quatorze bourgeois et de huit chevaliers , tous choisis annuellement ; à la tête se trouvent Yammeister, le maître des métiers 2, et deux steUmeister, élus à vie. C'est à ces magistrats et d'abord à l'ammeister , que les habitants sont tenus de jurer obéissance et fidélité; eux
1 Le Schœffenmeisier , mentionné dès le treizième siècle , n'avait point entrée dans le sénat ; il n'avait qu'à convoquer les échevins des tribus , quand le conseil voulait conférer avec elles.
2 Atnmcister ou Ammanmeisler vient de l'ancien mot allemand amma, travail , dont amman, ouvrier. Voy . M. Strobf.l, t. If, p. 350.
jurent à leur tour de conserver et de défendre les droits et l'honneur de la ville. Cette constitution démocratique resta la même dans ses principes essentiels, jusqu'à la révolution française , et fit pendant tout ce temps la force cl la grandeur des Strasbourgeois : preuve admirable de la sagesse et de l'esprit de liberté qui animait nos pères.
Le nouveau conseil fut à peine constitué qu'il prit les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité de la ville et pour éviter les rencontres des familles ennemies. On fit le procès à ceux qui avaient pris part au tumulte; plusieurs en furent bannis. Cette révolution fut si décisive , qu'aucune résistance ne s'y opposa ; aucune réaction ne fut tentée par la noblesse vaincue; tel fut même l'ascendant du nouveau pouvoir qu'il put ordonner aux Zorn et auxMûInheim de suspendre les hostilités, et leur prescrire dans la ville des limites respeclives qu'ils ne pouvaient franchir impunément. L'évèque et l'empereur eux-mêmes ne s'opposèrent pas à ce changement mémorable; tous les deux, au contraire, n'interrompirent pas un instant leurs relations avec la ville; l'évêque lui vendit sa monnaie pour six ans (en 1332) , et lui engagea bientôt après ses péages (en 1338) ; l'empereur lui donna l'important privilège d'avoir une foire annuelle (en 1336).
Pendant que cela se passait , Strasbourg était sous le coup de l'interdit , à cause de son attachement à Louis V ; on vient de voir que la ville ne perdait pas son temps à s'en affliger. Les membres du clergé eux-mêmes n'avaient pas tous obéi au siège apostolique ; ils s'étaient divisés comme en beaucoup d'autres lieux ; la majorité , il est vrai , avait cessé de remplir ses fonctions , mais les dominicains et les cordeliers les avaient continuées. Toutefois l'empereur, ayant publié son célèbre manifeste de 1338 , où il se déclara ouvertement contre le pape , ces
moines firent aussi leur soumission , laissant le peuple sans culte : sur Tordre du magistrat , ils quittèrent alors la ville ■ . Il ne resta, pour instruire et pour consoler les fidèles , qu'un petit nombre de prêtres courageux , qui prétendaient que dans les querelles des grands il est injuste d'excommunier aussi le pauvre peuple , et que l'opposition que fait l'empereur régulièrement élu aux prétentions illégitimes d'un pape, ne constitue pas une hérésie : parmi ces prêtres se trouvait notre compatriote, le prédicateur si éloquent et si profond , Jean Tauler (f en 1360).
L'évèque Berthold continuait toujours sa guerre contre les partisans de Louis en Alsace ; la ville de Strasbourg n'y prit pas plus de part qu'aux démêlés de l'évèque avec ses ennemis personnels. Mais lasse enfin des troubles qui désolaient le pays , elle somma Berthold de rendre hommage à l'empereur. Abandonne de ses amis et voyant ses ressources épuisées, il finit par y consentir. Après la mort de Louis V, il s'empressa de se déclarer pour Charles IV, en s'efforçant d'y déterminer aussi Strasbourg et les autres villes de la province. Notre cité ne reconnut le nouvel empereur qu'après qu'il lui eut promis de faire révoquer l'interdit (1348). Le magistrat , demandé par l'évèque s'il voulait l'absolution , répondit oui , tout en protestant de ne jamais considérer Louis de Bavière comme un hérétique. La ville néanmoins ne fut déliée de l'interdit que plus tard ; encore en 1350 elle envoya des députés à Avignon, pour réclamer l'absolution, mais sous la condition expresse* de -ne rien promettre qui fût contraire aux droits de l'Empire ou aux libertés et à l'honneur de la ville.
1 « Do soltent su ouch fiirbas singen oder aber m der stat springen,» dit Koenigshofen , p. i2S.
Nous venons de nommer Tannée 1348; cette année, ainsi que la suivante , sont des époques tristes et sombres dans notre histoire, marquées autant par d'épouvantables catastrophes envoyées par le Tout-Puissant , que par des violences inouïes commises par les hommes. Une maladie, que les peuples effrayés n'appelaient que la mort noire, sortit du fond de l'Orient, se répandit sur l'Europe entière et la plongea pour longtemps dans la désolation. Des inondations , des tremblements de terre , des famines furent ses précurseurs. Après avoir dépeuplé l'Italie et le midi de la France , la peste , dont ni les mers ni les montagnes n'arrêtaient la marche impitoyable , vint aussi fondre sur nos contrées. Les sages parmi les nations ne trouvaient d'autre cause à cette terrible nécessité que la volonté divine ; la grande masse , au contraire , plus prompte à imaginer des causes , imputa la mortalité à la haine des Juifs contre la chrétienté. Déjà depuis plusieurs années les Juifs étaient persécutés plus vivement que jamais; l'Alsace vit plusieurs violentes émeutes contre eux. En 1338 l'évéque Berthold , quoiqu'il eût lui-même sévi durement contre les Juifs de sa ville de Ruffach , se ligua avec Strasbourg et différents seigneurs et villes de la province , pour s'opposer à une bande de brigands qui pillaient le pays sous prétexte d'être chargés par Dieu de l'extermination des restes du peuple d'Israël. La même année le magistral de Strasbourg prit ces derniers sous sa protection spéciale pour cinq ans. Mais en 1 348 , à l'approche de la peste , où en tous lieux la frayeur populaire répandait le bruit que les Juifs avaient empoisonné les sources , le magistrat de notre ville fut impuissant de les protéger plus longtemps ; de tous les côtés arrivèrent des rapports sur leure prétendus crimes , sur les aveux que la torture leur arrachait, sur la manière comment ils étaient châtiés; l'irrita-
tion des Strasbourgeois fut au comble : le magistrat résista en vain ; en vain il fit même mourir quelques Juifs sur la roue ; le peuple , furieux de sa résistance , prend les armes , force la maison de l'ammeister , et l'accuse d'avoir pris de l'argent des Juifs. Les nobles /jaloux du pouvoir du sénat plébéien , s'empressent de profiter de cette occasion pour le faire tomber , et se joignent indignement à la populace. Les deux stettmeister et l'ammeister , pour prévenir l'effusion du sang , se désistent de leurs fonctions , et le lendemain tout le sénat imite leur exemple. A peine un nouveau sénat est-il formé , que la fureur populaire , détournée un instant des victimes qu'elle se destinait ; éclate dans toute sa violence, et puisqu'elle ne trouve plus de résistance de la part des magistrats , elle peut s'assouvir pleinement. Le 14 février 1349 , plus de deux mille Juifs sont arrachés de leurs maisons , traînés vers leur cimetière 1 , où un immense bûcher les attend ; ceux qui ne consentent pas à se faire baptiser, périssent dans les flammes. Comme ils étaient riches, et que beaucoup de nobles leur devaient de fortes sommes , les contemporains ont déjà dit que la cause de leur mort a été l'avarice des chrétiens 2 . L'argent qu'on trouva chez eux fut partagé par le sénat entre les artisans ; beaucoup
1 Là où est aujourd'hui l'hôtel de la Préfecture ; de là le nom de rue Brûlée'.
2 Après avoir dit que le magistrat confisqua les biens des Juifs , Koknigshofbn ajoute : « Daswas ouch die vergiftdie die Juden dœttete.» (Ce fut là le poison qui causa la mort des Joifs, p. 296). — Un contemporain, le bourgeois de Strasbourg, Rdlm an Merswin dit également : « Wilt du wissen was die iuden ertote ? Du soit wissen daz es tet der eristenheite grit. » (Veuxtu savoir ce qui tua les Juifs? Sache que ce fut l'avarice des chrétiens. Le livre des neuf rochers, Msc.)
craignirent d'y toucher, et le donnèrent à la fabrique de la cathédrale.
Cependant le magistrat , appréhendant des suites fâcheuses de cet acte de vengeance barbare , fit une ligue avec différents seigneurs et villes , qui lui promirent aide et assistance dans le cas que Strasbourg serait molesté à cause des Juifs tués (le 5 juin 1349). Toutefois l'empereur, dont le ressentiment avait été le plus à craindre , accorda aux Strasbourgeois un entier pardon (le 12 septembre) 1 .
Sur ces entrefaites , la mort noire , dont les premiers symptômes s'étaient déjà fait sentir en 1348, fit son invasion dans la ville ; des ulcères , accompagnés de maux de tête et d'une lièvre ardente, enlevaient les malades dès le troisième jour. En une seule semaine il mourut 1712 personnes. On creusa d'immenses fosses pour y entasser les cadavres , auxquels les cimetières ne suffisaient plus. Sans la présence de quelques moines courageux, l'interdit eût privé les mourants des dernières consolations de l'Église. On dit qu'il mourut à Strasbourg seize mille personnes, le tiers de la population.
Dans les jours où la maladie faisait ses plus terribles ravages , il arriva près de Strasbourg une troupe d'hommes qui se fla-
1 Voy. sur tous ces faits M. Strobel, I. II, p. 257. — Les Juifs étaient Kammerknechte de l'Empire, c'est-à-dire ils payaient une contribution au fisc impérial. — En 1369 le magistrat de Strasbourg permit do nouveau à quelques familles juives d'habiter la ville, pour un tribut annuel ; en 1375 on fit un statut spécial sur les intérêts qu'il leur était permis de prendre , etc. L'empereur Wenceslas les ayant proscrits en 1388, ils furent à jamais bannis de la ville, où ils ne revinrent qu'en 1789.
gcllaient eux-mêmes pour fléchir la colère céleste. Quinze jours après la Saint-Jean , ils vinrent à la plaine des Bouchers ; une foule innombrable sortit de la ville pour assister au spectacle de leur expiation. Ils chantent alors un lay (leis) plaintif, se prosternent à terre , se relèvent , font solennellement le tour de la plaine en se flagellant et en chantant de touchantes litanies. La cérémonie finie, un d'entre eux, un laïque, lit une prétendue lettre écrite par Jésus-Christ , contenant des plaintes sur l'impiété des hommes et des menaces de châtiment ; il raconte ensuite l'histoire de la mort noire et de la marche des flagellants à travers l'Europe. Le peuple pleura et se lamenta; profondément contrit, il suivit la procession des pénitents qui se rendirent dans la ville précédés de bannières , et chantant leurs lays et portant des cierges allumés. La population s'empressa de les héberger ; après avoir vécu pendant plusieurs jours de l'hospitalité des habitants , ils quittèrent la ville pour porter ailleurs leurs expiations fanatiques. D'autres troupes les suivirent; chaque semaine il en vint deux ou trois cents , cela dura près de trois mois. Mais on finit par se lasser de ces hôtes , dont beaucoup n'étaient que des vagabonds ; la découverte de la fausseté de plusieurs miracles qu'ils s'attribuaient, fit considérablement baisser leur crédit; elle clergé s'étant vivement déclaré contre eux , le magistrat défendit rentrée de la ville à toute nouvelle troupe , et l'évêque Berthold proscrivit la flagellation dans tout son diocèse.
Nous avons déjà dit qu'à Strasbourg le tumulte contre les Juifs s'était aussi combiné avec une émeute contre le magistrat, et qu'on choisit un nouveau conseil. On ne sc'contenta pas de cette élection , on fit aussi dans la constitution elle-même un changement qui devait assurer à la noblesse, liguée momentanément avec le peuple , plus d'influence dans le gouver-
nement de la ville, mais qui en réalité tourna au profit du principe démocratique. La constitution de 1334 avait institué un ammeister et deux stetlmeister à vie ; maintenant on nomma quatre stettmeister , dont chacun devait présider pendant trois mois , et qui , ainsi que l'ammeister , n'étaient élus que pour un an. En 1372 il y eut de nouveau un changement dans l'intérêt de la noblesse : on décida que les stettmeister devront administrer pendant dix ans; mais l'épreuve n'ayant guère réussi , on revint après les premiers dix ans (en 1382) au mode de 1349. Peu après, en 1385 , le magistrat fut obligé de sévir contre trois de ses membres qui avaient abusé de leur influence .pour s'arroger un pouvoir despotique ; ils furent bannis de la ville.
Jusqu'à présent Charles IV s'était constamment montré favorable à Strasbourg. Il lui avait confirmé toutes ses franchises et immunités et lui avait même accordé plusieurs privilèges nouveaux. Lorsqu'en 1349 les Strasbourgeois avaient barré le Hhin , à cause de certains droits de péage accordés par l'empereur à différents seigneurs riverains , et contraires aux intérêts ' de notre ville , Charles ne s'y était pas opposé , et la navigation ne fut rouverte qu'en 1351, après que les nouveaux péages eurent été abolis. Cependant il arriva des circonstances qui refroidirent beaucoup la bonne volonté de l'empereur envers la ville. Les libertés dont celle-ci jouissait n'en avaient pas seulement fait un objet de jalousie pour beaucoup de ses voisins; mais depuis longtemps elles avaient aussi engagé une foule de nobles à demander le droit de bourgeoisie à Strasbourg. La ville", loin de refuser ce droit, s'était toujours montrée très-disposée à l'accorder, afin de faire embrasser ses intérêts
i En 1356 et en 1368.
à un plus grand nombre de défenseurs puissants. Ces bourgeois qui , tout en jouissant des franchises de la ville , continuaient à résider dans leurs terres, étaient appelés Ausburger, bourgeois forains , fauxhourgeois " . Outre ces Ausburger , il y avait encore une autre classe d'hommes , qui donna lieu à d'interminables contestations. C'étaient les Pfalburger, c'està-dire des sujets de l'Empire , de l'évèché ou de quelque autre seigneur , qui savaient se procurer le droit de bourgeoisie dans la ville , et qui alors le faisaient valoir au préjudice du seigneur auquel appartenaient les localités où ils résidaient. Dans la suite, ces deux noms de Ausburger et de Pfalburger furent fréquemment confondus : ce qui ne contribua pas peu à embrouiller les discussions. Déjà en 1308 l'empereur Henri VII avait déclaré nul le droit de bourgeoisie des Pfalburger 2; mais la querelle ne devint vive que lorsque l'évêque Jean de Lichtenberg , successeur de Berthold , se fut plaint auprès de Charles IV de la facilité avec laquelle Strasbourg recevait de pareils bourgeois , en enlevant ainsi à l'évèché beaucoup de ses gens (Lùte). L'empereur annulla à plusieurs reprises, notamment par la bulle d'or de 1356 , le droit d'avoir des Pfalburger , en n'accordant la bourgeoisie dans une ville qu'à ceux qui y sont sédentaires. Cela excita à un haut degré l'animosité du magistrat de Strasbourg contre l'évêque. La ville prétendit, comme elle le fit encore souvent dans la suite, qu'elle n'avait jamais reçu des Pfalburger, mais seulement des Ausburger; ce qui était, comme elle le disait, un de ses anciens droits ; elle ne
1 Les bourgeois qui habitaient la ville, s'appelaient ingesessen burgere, bourgeois sédentaires.
2 En 1190 déjà Henri VI défendit aux sujets de se faire recevoir bourgeois dans une ville , au détriment de leur seigneur.
se soumit pas aux injonctions impériales , maigre les guerres avec plusieurs seigneurs de l'Alsace , qui portaient les mêmes plaintes contre elle: et bien qu'en 1372 Charles IV lui eût aussi défendu les Ausburger, elle n'en continua pas moins d'en recevoir. Cependant , en vertu de cet ordre impérial , le magistrat somma les nobles résidant à Strasbourg de faire leur déclaration s'ils voulaient être bourgeois ou non. Toutes les fois qu'ils avaient besoin de l'assistance de la ville ou qu'il s'agissait de jouir de ses privilèges , les nobles invoquaient leur droit de bourgeoisie , tandis qu'ils le niaient quand la ville réclamait leurs services. La plupart se déclarèrent maintenant bourgeois et jurèrent fidélité au magistrat; un seul , Jean Erbe , refusa ; banni pour dix ans , il envoya un cartel à la ville et se ligua avec plusieurs chevaliers ennemis de Strasbourg. Une guerre désastreuse s'ensuivit; Erbe et les brigands qu'il avait enrôlés, ravagèrent le pays. Il fut cependant forcé de faire sa paix avec la ville , qui maintint son décret de bannissement. Elle fit dans la suite avec plusieurs de ses évêques 1 des transactionsau sujet des Ausburger résidantdansles terres de l'évêché, mais ne se désista jamais de ce qu'elle prétendait être son droit.
Dans ces temps de troubles universels , notre ville n'eut pas seulement à combattre des ennemis intérieurs : d'autres ennemis , plus redoutables , menacèrent à cette époque Strasbourg et ravagèrent l'Alsace. Ce furent ces bandes de maraudeurs anglais , français, allemands qui , après le traité de Brétigny, dévastèrent ce qui était encore à dévaster en France , et dont quelques-unes se jetèrent ensuite sur la Lorraine. Enguer-
i Déjà en 1368 avec Jean de Ligny ; en 1380 avec Frédéric de Blankenhcim , etc.
DE LA VILLE DE STRASBOI RG. 43
rand , sire de Coucy , enrôla plusieurs de ces compagnies franches , pour soutenir ses prétentions à son héritage maternel en Alsace , en Brisgau et en Argovie. Une grande terreur se répandit dans notre province à la nouvelle de l'approche de ces Anglais. Dès 1362 Strasbourg entra contre eux dans une ligue de beaucoup de seigneurs et de villes. Ils ne descendirent en Alsace que trois années après , sous la conduite du chevalier Arnauld de Servole 1 , dit l'ardu prêtre ; ils vinrent jusque sous les murs de Strasbourg , où s'étaient enfuis les habitants consternés des campagnes ; les Strasbourgeois qu'ils provoquent insolemment au combat , le refusent; après quoi ils s'éloignent en dévastant et en pillant la contrée. L'empereur rassemble enûn une armée contre eux, à laquelle se joignent près de Strasbourg les troupes de l'évèque et de la ville ; mais il ne les poursuit que mollement, de sorte qu'ils ont tout le temps de se retirer par la Haute-Alsace et de la ravager en route. En 1375 ils reparurent , conduits maintenant par le sire de Coucy lui-même ; cette fois la ville ût une sortie contre eux , mais sans qu'il s'engageât de combat ; après avoir traité le pays comme lors de leur première visite , ils le quittèrent pour envahir la Suisse.
Cette anarchie continua , elle arriva même à son comble sous l'empereur Wenceslas. Notre ville jouit tantôt de la faveur de ce prince arbitraire et capricieux , tantôt elle fut l'objet de sa colère. En 1379 il lui confirma sa foire-, et un an après il révoqua tous ses privilèges , dans une circonstance où le magistrat n'avait fait qu'user de son droit , ce que Wenceslas pouvait le moins souffrir ; toutefois il les lui rendit quelques mois
1 Koenigshofen l'appelle , en traduisant le nom , Springhirze .
2 Pour la Saint-Martin; elle fat transférée par l'empereur Sigismond à la Saint-Jean d'été.
plus tard (en janvier 1381). Les villes et les seigneurs de l'Empire formèrent de nouveau des ligues pour se défendre mutuellement ; Strasbourg prit part à la plupart de ces alliances . notamment à celles de 1381 et de 1385 ; cette dernière fut jurée par cinquante-deux villes. Cependant les guerres intestines continuelles prouvent assez combien ces alliances furent impuissantes pour maintenir la paix , aussi longtemps que le gouvernement était livré à un homme comme Wenceslas. Notre ville eut un grand nombre de pareilles guerres à soutenir contre des seigneurs , contre des villes , contre des châteaux servant de repaires à des brigands ; d'autres fois elle envoya ses troupes au secours de ses alliés , comme dans la guerre des villes souabes contre le duc de Wurtemberg et les puissants seigneurs ligués avec lui. Dans cette guerre, dont l'Alsace eut beaucoup à souffrir, Strasbourg fut assiégé par le duc Robert ; on se provoqua réciproquement au combat , mais comme on ne put tomber d'accord sur les conditions de la bataille, l'ennemi se retira en brûlant les villages. La paix générale jurée à Eger en Bohême , en 1389 , rétablit pour quelque temps l'ordre dans l'Empire ; des alliances particulières conclues la même année, et auxquelles participa notre ville , devaient assurer la tranquillité générale.
Cependant le temps n'était pas encore venu pour Strasbourg de déposer les armes ; une nouvelle guerre se prépara , suscitée contre la ville par son évôque.
Frédéric de Blankenheim , nommé à l'évêché de Strasbourg par le pape, était irrité contre la ville à cause de la part qu'elle avait prise à la guerre si désastreuse pour notre province , contre le duc de Wurtemberg et ses alliés. Il n'attendait pour faire éclater son courroux qu'une occasion , qui aussi ne tarda pas de se présenter. Bruno , sire de Rappoltstein , Ausburger
de Strasbourg , qui , en 1369 , avait combattu sous les drapeaux du roi de France contre les Anglais , retenait prisonniers plusieurs sujets de l'Angleterre , entre autres son ancien ennemi personnel , le chevalier Jean Harleslon , qui avait commis des brigandages dans ses terres en Bourgogne 1 . Malgré les ordres et les sollicitations qui lui venaient de toutes parts de mettre Harlestonen liberté, il refusa de le relâcher sans une forte rançon. La ville de Strasbourg , bien qu'elle eût vivement exhorté le sire de Rappoltstein de céder aux instances du roi d'Angleterre et aux ordres de l'empereur, fut rendue responsable de la résistance de son bourgeois et mise au ban de l'Empire. Bruno de Rappoltstein , homme remuant et aventureux, au lieu de venir en aide à la ville , proscrite à cause de lui , rendit la liberté à ses prisonniers , et se joignit aux ennemis de Strasbourg. Ceux-ci , ayant à leur tête l'évêque Frédéric et le landvogt impérial en Alsace , avaient formé contre la ville une vaste conspiration. Strasbourg n'en eut connaissance que lorsque l'ennemi s'approchait déjà de ses portes. Le 5 septembre 1392 l'évêque lui déclara la guerre au nom de l'empereur. Ce fut encore une guerre de ravages et d'incendies ; cependant les mesures énergiques prises par le magistrat pour la défense de la ville, déjouèrent toutes les tentatives de l'ennemi, il n'y eut pas un seul combat décisif, si ce n'est la belle défense du pont du Rhin par les Strasbourgeois. Dès le 1 er janvier 1393 on lit un arrangement provisoire ; mais ce n'est que le 4 février que la ville fut relevée du ban ; elle paya trente-deux mille florins à Wenceslas qui , de son côté, lui confirma tous ses droits; elle obtint notamment la conservation du pont du
l Voy. l'intéressant récit de cette guerre chez M. Strobel , t. UI , p. 1 et suiv.
Rhin , qu'en 1388 elle avait fait construire sur pilotis. La même année 1393 , Frédéric de Blankenheim échangea son évêché contre celui d'Utrecht, dont le titulaire, Guillaume de Diest , passa à Strasbourg. Mais ce dernier ne put prendre possession de son diocèse, qu'après une guerre avec Burkard de Lutzelstein que le chapitre avait élu à la dignité épiscopale. Guillaume de Diést, homme turbulent, dur et dissipateur, causa à la ville de nombreux et longs désagréments. Son avènement s'ouvrit, il est vrai, sous d'heureux auspices pour la liberté de Strasbourg ; car, en 1395, le magistrat fit avec lui une transaction amicale , par laquelle l'évêquc promit, pour lui et ses successeurs, de respecter les droits et franchises de la ville , et de n'exercer aucune juridiction civile sur ses citoyens, tandis que la ville lui assura l'immunité de tous ses biens et de ceux de son clergé, ainsi que l'exemption de la juridiction municipale de Strasbourg. La paix dura ainsi dix ans. Mais , l'évêque ayant dissipé les revenus de son église , et aliéné ou engagé beaucoup de biens de l'évêché , le grand-chapitre indisposé déjà contre lui , parce qu'il lui avait été imposé contre son gré , se ligua avec la ville pour lui déclarer la guerre ; ils envahirent ses domaines , occupèrent ses châteaux , et le firent lui-même arrêter. Aussitôt une plainte fut portée au concile de Constance ; le *nagi s irat , sommé de remettre l'évêque en liberté , refuse, et Vi nler ^ dit est prononcé sur la ville, malgré son appel au pape j . et au concile mieux informé. Ce n'est que par l'interce Ss de l'empereur Sigismond que l'interdit fut levé, et l»^* n définitivement délivré; mais ce procès coûta à la ville d es s mes énormes. Guillaume se retira à Saverne , gardant utle , . profonde contre les Strasbourgeois. Deux ans après il Sa j s « ae empressement une occasion de leur faire sentir sa yen&n
Plusieurs fois déjà il a été question des fréquentes querelles que le magistrat de Strasbourg avait avec les nobles, qui abusaient de leur qualité de Ausburger. En 1419 le sénat renouvela son statut de 1372; la noblesse, blessée dans son orgueil par la sévérité des bourgeois qui voulaient mettre de Tordre dans leurs affaires , cherche aussitôt à exciter des troubles ; mais comme cela ne réussit pas, beaucoup de nobles quittent la ville , et forment à Haguenau une association pour la défense de leurs prétentions 1 ; le magistrat , de son côté , dresse une longue liste des violences, des excès de tout genre commis, depuis de longues années, par les nobles contre les personnes et les propriétés d'artisans , de femmes , de bourgeois , d'ecclésiastiques de Strasbourg , et, en 1420 , il bannit ceux qui ont quitté la ville et renoncé ainsi de fait à leur droit de bourgeoisie. Dès le commencement de celte querelle l'évèque Guillaume avait embrassé la cause des nobles. Les deux partis se ravagent leurs domaines respectifs; cependant après de longs pourparlers , ils conviennent , en 1422 , de prendre l'archevêque de Ma yen ce et Bernhard , marggrave de Bade , pour arbitres ; ceux-ci proposent d'abord un traité à la ville et aux nobles , et ensuite un autre à la ville et à l'évèque ; les deux sont adoptés et la paix rétablie. Les nobles qui voulurent rentrer en ville , recouvrèrent le droit de bourgeoisie sous condition de jurer lidélité au magistrat. L'évèque conûrma tous les droits de la ville, il lui céda même à jamais celui de frapper monnaie, et s'engagea à ne plus aliéner les biens de l'évêché sans le consentement du chapitre ; la ville lui assura ainsi qu'à son clergé l'immunité de tous les impôts. Cependant il parait que Guil-
1 Celle association prit le nom de vereinigte rillerschaft usser Slrasburg.
laume ne s'était soumis qu'à contre-cœur à cette transaction ; car dès 1427 il se plaignit de ce que la ville s'était arrogé certains anciens droits épiscopaux , et la guerre recommença ; elle dura deux ans ; comme Guillaume n'y éprouva que des échecs , il consentit de nouveau à faire la paix, aux mêmes conditions qu'en 1422.
Après cette guerre , la dernière que Strasbourg eut à soutenir contre ses évêques 1 , la ville put jouir de quelques années de repos. Elle employa ce temps à consolider ses libertés , et à se les faire conflrmer par le chef de l'Empire 2 . L'empereur Sigismond visita plusieurs fois Strasbourg qui lui avait rendu de grands services 3 . Il lui accorda le privilège d'établir des péages à son gré 4 , et l'affranchit , en 1435 , de la juridiction des tribunaux auliques et provinciaux, en lui donnant pour arbitres dans ses contestations les villes de Bàle , de Wormset d'Ulm 5 . Par sa transaction avec l'évêque Guillaume , la ville avait obtenu un droit précieux , savoir que les évêques devaient désormais jurer de garder ses droits et privilèges. En même temps elle accrut son domaine , elle acheta différents villages et seigneuries , et d'autres se mirent sous sa protec-
1 Les démêlés avec revèque Robert en 1447 fuient de Irop courte durée pour avoir beaucoup d'importance.
2 Déjà en 1400 par l'empereur Robert.
3 En 1417 Strasbourg lui fournit des sommes considérables pour lesquelles il lui engagea plusieurs villages. Il visita la ville entre autres en 1414; à cette année se rapporte l'anecdote des dames strasbourgeoises qui, dit-on, conduisirent l'empereur en dansant par les rues de la ville.
* En 1433. Renouvelé en 1566 par Maximilicn II ; en 1582 par Rodolphe II.
S Austrœgalgericht; Auslrag , transaction , convention.
tion ; c'est ainsi qu'elle acquit dans ce siècle les seigneuries de Wasselonne et de Marlenheim, et dans le siècle suivant celles de Barr et de Dorlisbeim. Dès la fin du quatorzième siècle , la ville elle-même s'était considérablement agrandie , en enclavant dans l'enceinte de ses murs les grands terrains occupés aujourd'hui par les faubourgs de Pierre , de Saverne et le faubourg National ; à celte époque ces terrains consistaient encore en grande partie en champs cultivés ; an Marais il y avait même encore des bruyères et des marécages. Au commencement du quinzième siècle on ajouta encore à la ville Ja kmtenau et tous les terrains sur la droite du quai des Pécheurs ; ce fut le dernier grand agrandissement de Strasbourg.
Dans ces temps (en 1420) mourut à Strasbourg le chanoine de Saint-Thomas , Jacques Twinger de Kœnigsliofen , continuateur de la fameuse chronique alsacienne que le prêtre Frédéric Closener avait composée dans le siècle précédent , et qui est le plus ancien livre d'histoire en langue allemande. Deux autres historiens strasbourgeois , Mathias de Neuenbourg et Albert de Strasbourg, avaient vécu dans le cours du quatorzième siècle.
La paix dont jouissaient nos ancêtres après la transaction avec leur évéque, ne fut cependant que de courte durée. Elle ne tarda pas à êlre interrompue de nouveau. La grande lutle nationale entre la France et l'Angleterre touchait à sa fin ; les gens de guerre inoccupés , Français et Anglais , notamment les débris de la faction des Armagnacs , se réunirent en bandes, pareilles à celles des Anglais qui au siècle précédent s'étaient abattues sur nos provinces ; elles se précipitèrent vers les Vosges, se grossissant en route d'une foule d'aventuriers et de chevaliers avides des richesses des citadins. Dès l'année 1438 une terreur générale se répandit en Alsace ; on commençait à peine
à oublier les Anglais de 1376 , et voilà que le pays se trouve de nouveau menacé ! Une grande ligue est formée en 1439 contre ces écorcheurs, entre la ville de Strasbourg , plusieurs seigneurs et villes impériales de l'Alsace , et l'évêque Guillaume de Diest , qu'on accusait pourtant de les avoir secrètement appelés pour se venger des Strasbourgeois. Conduits par le sire de Fénélrange {Finslingen) , ces Armagnacs ou arme Gecken (pauvres faquins) , comme on les appelait dans nos contrées, descendent des Vosges , et commettent dans le pays des horreurs inouïes. Ils s'avancent jusque vers Strasbourg ; mais , quoiqu'ils repoussent plusieurs sorties, ils craignent d'entrer dans la ville et s'éloignent. Pour rendre l'analogie entre cette guerre des Armagnacs et celle des Anglais plus frappante encore, ils reparurent une seconde fois quelques années après. Charles VII , occupé de la pacification et de la réorganisation de la France, lança ces bandes de maraudeurs vers ses frontières de l'Est , sous les ordres du dauphin , sous prétexte d'envoyer des secours à l'empereur contre les Suisses, mais en réalité pour s'en débarrasser. Après la bataille de Saint-Jacques près de Bâle, en 1444, les Suisses ayant abandonné le siège de Zurich et s'étant retirés dans leurs montagnes , les Armagnacs tombent sur les alliés de la France; l'Alsace est envahie et ravagée par eux , comme si elle eût été pays ennemi ; plusieursde leurs bandes s'approchent de Strasbourg , sans pouvoir y entrer; la ville envoie à diflèrentes reprises des troupes au secours des campagnes , attendant eh vain que l'empereur prenne des mesures énergiques contre ces hôtes malencontreux ; Strasbourg fait encore, en 1446, des alliances pour sa défense; ses hommes d'armes parcourent le pays, tuant tout Armagnac qu'ils rencontrent sur leurs pas; enfin ils se retirent d'euxmêmes de nos provinces , en y laissant de tristes souvenirs.
Cependant , chose digne de remarque , au milieu de ces rumeurs , Jean Hûltz pose , en 1439 , la dernière pierre de l'admirable flèche de notre cathédrale , et tandis qu'il achève ainsi , au moment où le moyen âge touche à sa fin, le plus beau monument que cette période ait produit, Jean Gutenberg i vente, au pied même de ce monument, Yart merveilleux qui marque une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité. Toutefois , à l'époque dont nous parlons , cet art n'était pas encore compris dans son immense importance. Gutenberg ne recueillit de ses efforts que des dégoûts ; on connaît le procès qu'il eut à Strasbourg avec les héritiers de son associé Dritzehn ; mais on sait aussi qu'il ne se rebuta point. Toujours gêné dans ses finances, exploité par ceux avec lesquels il était réduit à s'associer , incapable de payer ses dettes et poursuivi par ceux qui lui avaient prêté de l'argent 1 , il ne demeura pas moins fidèle à la tâche de sa vie ; et si les contemporains l'ont méconnu , la postérité reconnaissante a payé sa dette à sa mémoire.
Après les troubles des Armagnacs, Strasbourg reçut de l'empereur FrédéricIII différentes faveurs ; en 1451 il exempta la ville de la juridiction des tribunaux secrets, ainsi que de celle du tribunal aulique de Rotweil, et l'année suivante il lui confirma tous ses anciens privilèges. Néanmoins la conduite de cet empereur ne fut pas toujours égale envers notre ville ; ce prince de petit cœur, comme l'appelait Commines, vou-
1 Le chapitre de Saint-Thomas lui avait prêté quatre-vingts livres; il en paya les intérêts pendant plusieurs années, mais comme il cessa de le faire en 1458, le chapitre le cita en 1461 devant la chambre aulique de Rotweil. (Toy. le document dans tes Nouveaux détails sur la vie de J. Gutenberg, Strasb. 1841 ).
lant remplacer par de la présomption ce qui lui manquait de grandeur et d'énergie , adressa à plusieurs reprises des demandes à nos pères , que ceux-ci , forts de leurs anciennes libertés , crurent devoir lui refuser. C'est ainsi qu'en 1458 il réclama des Strasbourgeois un tribut annuel (slalslûre); ils le refusèrent , attendu que leur « ville était une ville libre de l'Empire ,» et que comme telle elle ne devait aucune espèce de contribution à aucun empereur ni roi. Frédéric dut se contenter de cette réponse. En 1471 il confirma l'antique droit d'asile i de la ville, en lui permettant de recevoir des proscrits en ses murs ; deux ans après , quand il vint lui-même à Strasbourg , il voulut qu'on lui rendit hommage en lui jurant le serment de fidélité : mais on refusa encore 2 . Nous arrivons à la dernière grande guerre à laquelle notre ville prit part avant la réformation ; c'est celle de Charles-le-Téméraire. En 1474 Strasbourg entra dans une vaste ligue, formée contre l'ambitieux duc de Bourgogne , par l'archiduc d'Autriche, le duc de Lorraine , l'évêque de Strasbourg , les cantons et villes suisses et beaucoup de villes et seigneurs de l'Alsace. La guerre s'engagea dans la Haute-Alsace , où Pierre de Hagenbach , gouverneur du duc de Bourgogne dans le Sundgau, exerçait ses cruautés. Strasbourg fit des armements considérables ; pour mettre la ville en meilleur état de défense , on démolit plusieurs couvents et un grand nombre de maisons. Les troupes de la ville , commandées par Guillaume Herler , forent présentes à toutes les batailles mémorables où Charles fut vaincu , à Granson , à Morat , à Nancy. En 1475 Strasbourg avait aussi en-
1 II est déjà exprimé daus le Code municipal du onzième siècle.
2 En 1552 Strasbourg refuse la môme chose à Charles V.
voyé un détachement au camp impérial devant Neuss dans l'ancien archevêché de Cologne , assiégé par Charles-le-Téméraire; le commandant de ce corps, Philippe de Mûlnheim , réclama et obtint l'honneur de porter la bannière de l'Empire , le premier jour où elle fut confiée aux villes. Strasbourg continua dans la suite à jouir de cette prérogative; quant à sa propre bannière , la ville avait le droit de la faire porter près de l'aigle impériale ; elle avait en outre, dès le quatorzième siècle , séance et voix aux diètes de l'Empire.
Dans Je cours de ce siècle , la ville s'étant agrandie et ayant gagné en importance politique , le sénat institua successivement différents collèges qui se partagèrent l'administration des affaires. Dès 1418 on augmenta le corps du magistrat de vingt-et-un assesseurs; en 1433 fut institué le collège des Treize » , auquel on confia la direction des affaires militaires , la correspondance et les négociations secrètes avec les états de l'Empire ; il statuait aussi sur les appels des sentences du sénat; en même temps on créa le collège des Quinze, chargé de la conservation de la constitution et des lois de la république, de l'inspection et de la censure de tous les fonctionnaires, de la police des tribus, de l'administration du trésor, de la monnaie , des péages , des greniers publics , des moulins , des puits , des marchés, etc. La composition du sénat fut plusieurs fois modifiée et toujours dans un sens démocratique ; la modification la plus notable , avant 1482, fut faite en 1416 où l'on décréta que les membres plébéiens du sénat auraient seuls le droit d'élire l'ammeister , et que les stettmeister, nommés jusqu'alors uniquement parmi la noblesse , pourraient aussi être pris parmi les artisans. Ce n'est qu'en 1482 que la constitution
1 Der XIII. geheime Ralh
de notre ville fut définitivement arrêtée. Le nombre des sénateurs fut fixé à trente , dont deux tiers des artisans , un de chaque tribu , et un tiers de la noblesse. Ce sénat se renouvelait chaque année par moitié ; les membres sortante n'étaient rééligibles qu'après deux ans. A la tête de la ville se trouvait l'ammeister pris parmi les plébéiens ; quatre steltmeister nobles présidaient , chacun à son tour, le sénat. Le nombre des tribus, qui successivement s'était accru jusqu'à vingt-sept, fut fixé désormais à vingt ; chacune élisait (dès 1433) un collège de quinze notables ou êchevins (Schœffen) , présidé par un de ses membres (Oberherr) ; elle avait en outre un tribunal ou syndicat particulier, présidé par un tribun (Zunftmeister). Toute l'organisation de la bourgeoisie reposant sur celte division en tribus, qui n'étaient plus de simples corporations de métiers ! , mais de véritables sections de la commune , exerçant des droits politiques, les savants , les ecclésiastiques, etc., furent obligés , dans la suite , de se choisir une tribu et de s'y agréger 2 . De cette manière l'ancienne distinction entre bourgeois et artisans s'effaçait de plus en plus ; il n'y eut plus réellement que deux classes de citoyens, les nobles et les l>ourgeois. La commune était représentée par l'assemblée des trois cents échevins, jointe à tous les corps du magistrat ; cette assemblée sanctionnait les lois et statuts proposés par le conseil.
Cette constttution fut la même jusqu'à la révolution. Elle était jurée chaque année, lors du renouvellement du sénat au mois de janvier , par la bourgeoisie entière réunie devant la
1 Des métiers très-divers étaient quelquefois réunis en une seule tribu , comme, par exemple, les meuniers et les barbiers.
2 On les appelait Zudiener.
cathédrale 1 . Elle maintint les trois collèges ci-dessus mentionnés; seulement celui des vingt-et-un fut réduit de nombre, quoiqu'il conservât son nom ; les trois collèges , dont les membres étaient nommés à vie , formaient ce qu'on appelait Yadminisiralion permanente (das beslœndig Régiment). Le sénat avec les assesseurs constituait le grand conseil {die Herren Rœlh und XXI) ; c'est entre ses mains que se trouvait , outre le gouvernement et l'administration de la ville , la juridiction criminelle et civile, à l'exception de quelques cas réservés au petit conseil, composé de six nobles et de douze bourgeois choisis parmi les échevins , et traitant ce qui concernait les testaments , les contrats, les dettes , etc. ; la police , la direction des ventes publiques , l'administration des impots , l'inspection des fortifications , la juridiction matrimoniale , etc. , étaient conûées à autant de collèges et de tribunaux inférieurs, choisis soit parmi le conseil et les XXI, soit parmi le corps des échevins.
Sous l'empire de cette organisation si sage et si vraiment démocratique pour cette époque, puisque chaque citoyen , excepté celui qui était noté d'immoralité, pouvait parvenir au conseil , la ville devint de jour en jour plus puissante ; sa prospérité fit des progrès rapides , et Strasbourg présenta l'exemple d'une république libre à l'intérieur , indépendante et respectée au dehors 2 ; au commencement du seizième siècle , Érasme ,
1 Le jour où cela se faisait s'appelait le Schwœrlag, jour du serment, et la charte le Schwœrbrief.
2 En 1490 Frédéric III déclara que la ville n'était pas soumise à la juridiction épiscopale , mais qu'elle relevait uniquement de l'Empire. Ce privilège ne ût que constater ce qui existait depuis longtemps. — En 1508 Mnximilien I donna à la ville un privilège très-important, celui de pouvoir frapper de la monnaie d'or.
qui n'admirait pas facilement , disait qui I avait vu à Strasbourg une réalisation de la république de Platon , une monarchie sans tyrannie, une aristocratie sans factions, un démocratie sans tumultes , des richesses sans luxe , de la prospérité sans ostentation.
Les dernières années du quinzième siècle n'offrent plus dans notre histoire que peu de faits dignes d'être cités. C'est à cette époque (vers 1490) que se formèrent dans notre ville les premières sociétés de ces artisans-rimeurs , appelés Meislersœnger, qui récitaient en public leurs vers rarement fort poétiques, et dont les derniers représentants à Strasbourg célébraient encore leurs fêtes peu de temps avant la révolution française. Ce qui est plus important, c'est que la seconde moitié du siècle qui nous occupe , vit paraître à Strasbourg les premières impressions de bibles allemandes ; que Jacques Wimpheling fonda dans notre ville la première société littéraire en Europe , et que nos pères s'associèrent avec ardeur au grand mouvement scientifique qui signale cette époque. Jouissant en repos de leurs libertés ,* ils se préparaient pour ainsi dire à entrer dans la période de la réforme , si riche en événements. Tout çtait disposé dans notre cité pour assurer à cette grande révoluti 0n religieuse un accueil empressé et un succès durable. Depui s longtemps les guerres fréquentes qu'ils avaient soutenues p 0Ur s'affranchir de l'autorité temporelle de leurs évêques , avaient accoutumé les habitants à n'accorder aussi dans les choses spi rituelles qu'une confiance moins humble et moins illimitée aux chefs de leur Église. Souvent en outre ils avaient à se plaint! d'un clergé qui se vouait avec plus de zèle aux affaires et aux richesses de ce monde qu'aux devoirs de son ministère et ne craignait pas de troubler la foi des fidèles par le triste s m* lacle de ses propres discordes. Pendant six ans, d e Ï45t à
1467, une querelle de ce genre divisa le clergé séculier de Strasbourg et les moines mendiants des différents couvents de la ville. Le clergé séculier avait immodérément élevé les taxes qu'il fallait payer pour être enterré en lieu saint 1 ; les moines , au contraire , se contentaient de ce qu'on voulait leur payer , et vantaient la vertu particulière de leur absolution , aûn de s'attirer un plus grand nombre de pratiques. La jalousie des curés fit alors naître une querelle , que d'autres motifs vinrent encore envenimer. L'évêque s' étant déclaré pour le clergé séculier, le magistrat embrassa la cause des moines ; de violentes récriminations furent échangées de part et d'autre ; la ville elle-même se divisa , jusqu'à ce qu'enfin le pape donna raison aux moines, et que le plus ardent de leurs adversaires, Jean Kreutzer , curé de la cathédrale , fut banni de la ville. Cependant la protection qu'en cette circonstance les magistrats accordèrent aux moines mendiants et surtout aux dominicains, enhardit ceux-ci à faire des démarches qui inspirèrent des craintes sérieuses à la ville; on fut obligé de leur défendre la chaire de la cathédrale , qui resta vide jusqu'en 1478. En cette année , sur la proposition de l'ammeister Pierre Schott , homme aussi savant et éclairé que pieux , le magistrat appela à Strasbourg Jean Geiler de Kaisersberg ; renommé comme théologien et comme prédicateur (mort en 1510). Il obtint la chaire de la cathédrale ; c'est même pour lui que fut érigée celle qui excite encore aujourd'hui notre admiration , et du haut de laquelle il prêcha avec un courage intrépide contre les vices et les folies de toutes les classes de son siècle. En même temps Sébastien Brant, notre grand poëte satirique (en 1521) , publia sa nef des fous (Narrenschiff) , dont les vers hardis servirent
i On appelait ces taxes le ulttmum voie (dernier adieu).
de texte à toute une série de prédications de son ami Geiler. Plus d'une fois celui-ci annonça hautement devant ses auditeurs le besoin d'une réforme, en exprimant sa conviction qu'elle ne tarderait pas d'être faite. D'ailleurs le terrain pour cette réforme était aussi préparé par les lumières que répandaient dans la ville des savants distingués ; il ne l'était pas moins par les adversaires de l'Eglise romaine , que plusieurs fois pendant le quinzième siècle celle-ci avait à combattre à Strasbourg. Dès l'année 1400 1 on avait découvert , surtout parmi les ouvriers, une commune vaudoise qu'on appelait les Winkeler, et dont la plupart avaient été bannis , quoique les inquisiteurs eussent demandé leur mort. Un sort plus cruel fut réservé à Frédéric Reiser , originaire de la Souabe , qui , convaincu d'avoir été à Strasbourg à la tête d'une association secrète également vaudoise , fut brûlé en 1458. Les magistrats ne donnèrent qu'à regret leur consentement à celte exécution ; ce fut aussi Ja dernière dans notre ville. Cette facilité qu'eurent les adversaires de Rome de réunir à Strasbourg de nombreux partisans , et la répugnance des magistrats de leur appliquer des peines sévères , laissent prévoir déjà l'empressement avec lequel la réformation sera accueillie dans cette ville éclairée et avide d'indépendance.
Les principes du courageux moine de Wittenberg trouvèrent de bonne heure de l'écho à Strasbourg. Le premier qui se prononça décidément pour la réforme, et qui la prêcha dès 1521 avec autant de succès que d'ardeur , fut Mathieu Zell , de Kai- sersberg, curé de la cathédrale. Bientôt il eut pour compagnons de son œuvre Wolfgang Capiton, de Haguenau, prévôt du chapitre de Saint-Thomas, Martin Bucer, de Sélestat, plus tard doyen du même chapitre, et Caspar llédion, originaire
1 Voy. Das heimliche Buch. fol 125. Msc.
du margraviat de Bade. Le magistrat de la ville , à la tète duquel se trouvait uu homme d'un grand caractère, Jacques SturmdeSturmeck, ne tarda pas à s'emparer du mouvement; il prévint par sa fermeté et sa modération des troubles , qui ailleurs ont accompagné la séparation de la nouvelle Église d'avec l'ancienne. Il s'opposa aux excès des anabaptistes dont le fanatisme trouva peu de partisans dans la ville , et dans les malheureuses guerres des paysans , il chercha plusieurs fois à calmer la fureur des révoltés.
Malgré les menaces de l'empereur et du pape , les prédicateurs et les magistrats de Strasbourg continuèrent à réformer, et déjà en 1529 l'assemblée des échevins abolit la messe , « jusqu'à ce qu'on leur prouve qu'elle est une œuvre agréable à Dieu. » Ce qui donne un caractère particulier à la réformation de notre ville , c'est qu'elle se combina dès le principe avec un perfectionnement remarquable de l'instruction et des études ; Jean Sturm , un des hommes les plus savants de son époque , fut appelé pour fonder une école d'où est sortie plus tard l'université de Strasbourg , si longtemps et si justement célèbre. Les biens et les bâtiments ecclésiastiques furent affectés au service de l'enseignement , qui lui-même fut confié , non-seulement aux théologiens que nous venons de citer et à d'autres de nos compatriotes non moins distingués , mais aussi à de savants étrangers , qui étaient venus chercher dans la ville hospitalière un asile contre les persécutions.
En 1530, Strasbourg qui avait adopté l'opinion de Zwingli, présenta à la diète d'Augsbourg une confession particulière , signée aussi des villes de Constance , de Lindau et de Memmingen 1 ; cette confession ne fut pas lue publiquement , et ne
1 C'e9t pour cette raison qu'elle a été appelée la Télrapolitaine (confession des quatre villes;.
dînera du reste que fort peu de la confession des autres Étals protestants. Pour la défense de la doctrine que nos pères avaient embrassée avec tant d'ardeur , ils firent dès 1529 une alliance avec Berne , Zurich et Bàle ; deux années après ils entrèrent dans la ligue de Schmalkalde. Dans la prévision des guerres avec l'empereur, ils s'appliquèrent aussi à ménager la France, en réitérant à plusieurs reprises l'expression de leur dévouement à François I er , qui de son côté ne négligea rien pour témoigner sa bienveillance à ses « très chers et gratis amys» les 9trasbourgeois.
Lorsqu'éclata la guerre de Schmalkalde , Strasbourg envoya son contingent à la confédération évangélique ; mais peu après elle s'en sépara pour faire sa paix avec Charles V. En 1548, forcée de se soumettre à l'intérim , elle restitua aux catholiques , aux termes d'un traité particulier fait avec l'évêque Érasme, la cathédrale, les églises de Sain t-Pierre-le- Vieux , de Saint-Pierre-le-Jeune et de la Toussaint; les autres églises avec leurs biens furent laissées aux protestants. En 1559 l'intérim cessa, jet les catholiques furent obligés de rendre leurs églises au magistrat.
Strasbourg envoya aussi ses députés au concile de Trente ; parmi eux était le célèbre historien de la réforme , Jean Sleidan. Les princes protestants, alliés au roi de France, ayant déclaré la guerre à l'empereur , Strasbourg fit également ses préparatifs ; la ville fut mise en un meilleur état de défense , le nombre des soldats fut augmenté , et pour agrandir les fortifications on démolit un grand nombre de maisons. Les armées impériales envahirent l'Alsace et la ravagèrent ; la ville elléméme souffrit beaucoup dans ces troubles. Ce n'est que depuis le traité de pacification générale de 1555 , qu'elle put jouir sans obstacle de la conquête de sa liberté religieuse. En 1580 , Stras-
bourg signa la formule de concorde , destinée à clore les livres symboliques des protestants d'Allemagne.
Nous n'avons esquissé qu'en peu de mots l'histoire de l'établissement de la réforme dans notre ville ; l'espace nous aurait manqué pour raconter avec détail les épisodes variés , les incidents curieux qui donnent à cette histoire un intérêt si particulier ; du reste , le récit du développement de la réformation strasbourgcoise , de la part prise par nos ancêtres à tous les débats théologiques et politiques de cette époque , du rôle qu'ils ont joué aux diètes et aux colloques, rentre dans le domaine de l'histoire ecclésiastique, plutôt que dans le cadre d'une notice comme celle que nous avons entrepris de tracer ; ce cadre exclut encore davantage l'histoire des querelles aussi stériles que peu charitables entre les théologiens luthériens et les calvinistes de notre' ville , querelles qui se terminèrent par la proscription du calvinisme.
Toutefois il ne faut pas se représenter nos pères comme étant préoccupés des controverses théologiques , au point d'avoir perdu ce goût pour les plaisirs , que même le tumulte des guerres n'avait pu étouffer. Ils aimaient avec passion les divertissements, et un de leurs plaisirs les plus chers était de se réunir sur une grande pelouse i hors la ville et devant la porte des Juifs , pour s'exercer au tir de l'arbalète. Ces exercices étaient ordinairementdes occasions de réjouissances populaires. En 1576 la ville annonça une grande fête de ce genre , et y invita ses anciens et fidèles alliés les Zurichois ; cette invitation amena un événement assez curieux pour mériter une mention en ces pages. Les Zurichois , se souvenant de l'appui qu'en mainte circonstance les Strasbourgeois leur avaient accordé,
1 Appelée le Schiesrain, aujourd'hui le Gontades.
voulurent montrer à ceux-ci avec quelle vitesse ils pourraient au besoin voler à leur secours. Cinquante-quatre des principaux citoyens s'embarquèrent sur la Limmat à deux heures du matin , et il n'était pas neuf heures du soir , que leur a vaisseau fortuné » aborda déjà aux quais de Strasbourg. Ils apportèrent une bouillie de millet , préparée à Zurich et conservée chaude jusqu'au moment de l'arrivée en notre ville. Le pot d'airain , qui contenait ce mets , est encore conservé à notre bibliothèque. Les hardis voyageurs- furent dignement fêtés par les Strasbourgeois , qui gardèrent longtemps le souvenir de l'amitié de Zurich. Ce voyage fut chanté 1 par un des principaux de nos vieux poëtes , Jean Fischart (mort en 1 589), qui s'est acquis tant de renommée par sa spirituelle traduction de Rabelais. Dans le même siècle avait vécu un autre poëte strasbourgeois, le docteur Thomas Murner (mort en 1536) , plus célèbre par ses curieuses satires dans le genre de Sébastien Brant , que par ses pamphlets injurieux contre la réformation.
Une quinzaine d'années s'étaient à peine écoulées depuis la joyeuse et pacifique expédition des Zurichois , que les Strasbourgeois durent se préparer de nouveau à des expéditions plus sérieuses. En 1592 mourut l'évêque Jean de Mandcrscheid qui , après quelque résistance , avait consenti à jurer de respecter les droits et les libertés de la ville. Les chanoines protestants, au nombre de dix- sept, élurent alors pour administrateur de l'évêché , avec le titre de landgrave d'Alsace , le jeune marggrave George de Brandebourg. Le magistrat, prévoyant de graves dissensions , mit aussitôt la ville en état de défense , en même temps qu'il envoya des troupes pour prendre possession des villes et des châteaux épiscopaux. Sur ces entrefaites ,
l Das g'iickhaft Schiff, poërae descriptif et didactique.
m LA VILLE DE STRASBOURG. 63
les sept chanoines catholiques, réunis à Saverne, élurent le cardinal Charles de Lorraine , qui , à son tour , ût parcourir le pays par ses gens d'armes et dévaster le domaine des Strasbourgeois. Plusieurs endroits , Barr entre autres , furent brûlés dans cette guerre courte , mais ruineuse. Le magistrat s'adressa à Henri IV pour qu'en reconnaissance des services que la ville lui avait rendus , il vtnt à son secours contre le duc de Lorraine. De son côté , l'empereur envoya des députés pour négocier une trêve ; dans les premiers mois de 1593 fut conclu un arrangement provisoire , dont Henri IV se rendit garant 1 . La paix définitive ne fut faile qu'en 1604 ; George de Brandebourg renonça à ses prétentions à l'évêché, et l'évêque catholique reconnut toutes les libertés de la ville et jura de les maintenir. Par ce traité, renouvelé en 1620, Strasbourg obtint la cession de tous les restes d'anciens droits que l'évêque pouvait encore avoir sur la ville.
Lorsqu'au commencement du dix-septième siècle de nouveaux dangers menacèrent l'Église prolestante , et qu'en 1608 fut formée l'union évangélique, Strasbourg entra dans cette confédération qui bientôt eut à combattre la ligue catholique. La guerre se porla aussi en Alsace ; ce fut le prélude de la guerre de trente ans, qui devint si calamiteuse pour notre province et notre ville. Dès 1619 le magistrat prit des mesures dictées par une sage prévoyance ; il garnit les remparts de calions , il recruta des troupes , il agrandit et répara les fortifications , auxquelles travaillèrent tous les habitants sans distinction. Cependant en 1621, Strasbourg, mécontent de l'inaction des princes protestants , fit sa paix avec l'empereur , qui , pour
iEn 1595; Kbntzingbr, Documents tirés des archives de Strasbourg, t. I , p. 184.
lui témoigner sa faveur , érigea son académie en université. Nous ne suiv rons pas notre histoire à travers toutes les chances de cette triste époque ; il ne faudrait parler que de misères publiques, de disettes, de ravages des campagnes, de commerce ruiné. En 1632 les Suédois vinrent en Alsace; Strasbourg s'allia aussitôt avec eux t dans l'intérêt de sa sûreté ; néanmoins la ville eut beaucoup à souffrir dans la guerre que se livraient dans son voisinage les Français alliés aux Suédois et les Impériaux. Intimidée par quelques revers des troupes françaises, et préoccupée du soin de sa conservation, elle entra en 1636 en négociation avec Ferdinand Iï , afin d'obtenir qu'on respectât le système de neutralité qu'elle se proposait d'adopter ; mais le temps n'était plus où les empereurs favorisaient les villes et avaient intérêt de ménager leur indépendance , de sorte que sa neutralité ne valut à notre ville que des vexations des deux partis. Par la paix de Westphalie , Strasbourg conserva , il est vrai , sa qualité de ville immédiate de l'Empire , sa constitution, ses franchises, sa religion, ses domaines; mais la plus grande partie de l'Alsace ayant été cédée à la France, la position de la ville entre deux ennemis puissants devint d'année en année plus critique. Elle voulut maintenir sa neutralité , mais elle ne put satisfaire ni le roi de France ni l'empereur. Lorsqu'en 1672 éclata la guerre de Hollande , et que les armées de Turenne vinrent sur le Rhin et en Alsace , Strasbourg prit encore des mesures pour assurer sa défense ; plusieurs fois les armées belligérantes se livrèrent des combats dans les environs de la ville ; la contrée fut ravagée , surtout par les Impériaux ; les paysans se réfugièrent à Strasbourg , où se montra bientôt une terrible disette et où l'on fut obligé d'augmenter exlraordinairement les impôts. En 1675 le magistrat promit à Turenne de garder la plus stricte neutralité , ce qui lui attira de la
DE LA VILLE DE STRASBOURG. 6ô
part de l'empereur de durs reproches ; l'empereur , s'il eut voulu garder la ville , eût mieux fait de lui envoyer des secours. La paix sembla de nouveau assurée par le traité de Nimègue (1678) ; néanmoins le sort de Strasbourg élait aisé à prévoir. Louis XIV créa les chambres de réunion pour réunir les dépendances des places qui par ce traité lui avaient été cédées ; une de ces chambres fut établie à Brisac pour les villes d'Alsace. Strasbourg, en sa qualité de propriétaire de différents bailliages situés dans les districts cédés au roi , fut sommé de
lui jurer fidélité ; mais le magistrat refusa. Menacé alors par la France, il implora les secours que l'empereur lui devait : celui-ci ne fit que de vaines promesses. Louis XIV fit approcher de nos murs une armée, sous les ordres du baron de Montclar, et accompagnée du ministre Louvois. Épuisée dans ses ressources , sans aucun moyen de résistance , abandonnée par l'Empire , menacée de toutes les horreurs d'un siège , la ville capitula en 1681 ; elle déclara vouloir se mettre sous la protection française, et ouvrit ses portes aux armées du roi. La capitulation , préparée par des intrigues et des négociations secrètes , et signée à lllkirch , le 30 septembre , garantit et confirma aux Strasbourgeois leurs institutions et franchises , leur liberté religieuse , leurs propriétés civiles et ecclésiastiques : seulement la cathédrale, qui jusqu'à présent avait servi aux protestants, fut rendue au culte catholique. \jk ville perdit ainsi , outre le rang honorable qu'elle tenait dans l'Empire , son indépendance extérieure dont jadis elle avait été si fière et qu'elle avait su maintenir intacte au milieu de tant d'orages. Mais si , au moyen âge , c'était une belle chose d'être une ville libre impériale, il n'est pas moins précieux , quand les anciens temps ne sont plus, de faire partie d'un grand pays et d'un grand peuple. Du reste , Strasbourg que fit-il autre chose en
passant à la France , que de revenir à cette Gaule à laquelle il avait appartenu dans l'origine , et dont les révolutions du moyen âge l'avaient séparé ? Çà et là éclatent dans l'histoire des témoignages d'une sympathie entre la France et Strasbourg , dont peut-êlre on ne se rendait pas toujours complètement raison. Dès le quatorzième siècle, Froissart aime à parler de «la belle, bonne et riche cité de Strasbourg;» en 1 455 Charles VII écrit à ses « treschierz et grans amis les bourgeons et habilans de la ville de Strasbourg , » et leur rappelle « la singulière amour et affection que lousiours vous avons cognai avoir à nous et à la maison de France 1 ; i> nous avons déjà parlé des relations entre notre ville et François I er ; celuici aussi rappelait à la ville que jadis elle avait été un des plus anciens séjours des rois francs C'est surtout depuis le commencement du dix-septième siècle que ces rapports entre Strasbourg et la France devinrent plus fréquents; depuis Henri IV, auquel le magistrat fournit plusieurs fois des secours en argent , il y eut des résidents français en notre ville.
Quinze jours après la capitulation , le 14 octobre , Louis XIV vint à Strasbourg 3 ; peu de jours après (le 20 octobre) l'évêqut François Egon de Fûrstenberg fit son entrée et prit possession des églises restituées aux catholiques. Le roi fit commencer immédiatement la construction d'uue citadelle ; il en confia les travaux au célèbre Vauban qui les termina en peu d'années ; un juge royal fut spécialement préposé à la citadelle, ainsi qu'aux autres fortifications nouvelles. En 1697 l'empereur renonça formellement , par l'art. 16 de la paix de Ryswick , à lotîtes ses prétentions sur Strasbourg.
* AU. dip}.. t. II, p. 388.
2 Ibid. , p. 454.
3 H vint une seconde fois en 1683.
Tout en laissant à la ville sa constitution et en ménageant en apparence ses Kbertës, Louis XIV exerça tous les droits de souveraineté sur elle ; différentes modifications furent successivement apportées à la juridiction , par suite des nouveaux rapports avec le pouvoir royal. La bourgeoisie élisait, comme par le passé , son magistrat , et jurait devant la cathédrale de maintenir et d'observer la constitution, mais ses privilèges reçurent insensiblement de graves atteintes; Louis XIV cherchait à contrebalancer l'autorité des anciens magistrats , afin de consolider la sienne , ce qu'il fit surtout en créant de nouvelles fonctions , dont la plus importante fut celle de préteur royal (dès 1685); ce fonctionnaire, nommé toujours parmi les hommes dévoués au roi , avait le pouvoir d'assister à toutes les assemblées municipales , et devait empêcher que rien n'y fût arrêté qui pût être contraire aux intérêts du roi. Ces atteintes aux privilèges de la ville engagèrent un certain nombre de familles à se retirer en Allemagne ; plusieurs l'avaient déjà fait immédiatement après la capitulation.
La liberté religieuse, garantie par tous les traités, était respectée , mais à regret. La révocation de l'édit de Nantes (1685) ne fut pas, il est vrai , enregistrée au conseil souverain d'Alsace ; cependant les protestants de Strasbourg étaient exposés à des vexations fréquentes. Les moines de toutes les couleurs avaient fait leur rentrée dans la ville ; parmi eux se distinguaient les jésuites par leur ardent prosélytisme. Par ord re du roi , on promettait des avantages , des pensions , des places à ceux qui abjureraient ; plusieurs , et parmi eux des hommes distingués sous tous les autres rapports , eurent la faiblesse de se laisser séduire par ces intrigues 1 . En 1686 le magis-
1 Gomme, par exemple , le premier préteur royal , le savant Ulric Obrecht. .
trat fut invité à assistera la procession de l'Assomption ; mais il s'y refusa : Tannée suivante le roi ordonna que les charges du magistrat et tous les emplois dépendant de la ville , fussent désormais occupés alternativement par des catholiques et des protestants.
Dès lors notre histoire ne présenle plus que peu de faits d'un intérêt général ; la ville n'a plus d'existence politique particulière ; quoiqu'elle conserve ses privilèges , elle suit et partage les destinées de la France. Le dix-huitième siècle ne nous offre donc que peu de choses à dire. Le procès du préteur royal François-Joseph Klinglin qui , pendant une administration de plus de vingt ans , avait indignement dilapidé les finances de la ville et s'était rendu coupable des concussions les plus scandaleuses (1725 à 1752) ; l'alarme répandue à Strasbourg par les habitants des campagnes, cherchant un refuge contre les excès commis par les Croates de l'armée impériale , dans la guerre de la succession d'Autriche 1 ; la visite de Louis XV en 1744 , et les fêtes splendides qu'on lui donna et qui ruinèrent les finances de la ville et des particuliers ; la vente pour sept cent cinquante mille livres de biens communaux , afin de payer les dons gratuits exigés par le gouvernement royal : voilà à peu près ce qu'il y a de plus marquant dans notre histoire au dix-huitième siècle avant la révolution. Celle-ci ouvre une nouvelle ère dans l'existence de notre ville.
Louis XVI ayant pris la résolution de convoquer les étatsgénéraux , Strasbourg demanda et obtint d'y envoyer deux députés. A cet effet on élut l'ammcister Jean de Tûrkheim et M. Schwendt , syndic du directoire de la noblesse de la
1 Dans nos contrées on a appelé celte invasion le Pandurenlœrm (troubles causés par les Pandourcs ou Croates).
Basse-Alsace. Ils devaient présenter aux états les vœux de la commune , consignés dans le Cahier des vœux du tiers-état de la ville de Strasbourg. On était encore à délibérer sur ces matières, lorsqu'arriva la nouvelle du 14 juillet. Alors la populace crut imiter la glorieuse prise de la Bastille , en faisant quelques essais d'émeute , et en pillant l'Hôtel-de- Ville (22 juillet). Aussitôt les citoyens se formèrent en garde nationale, pour la défense de la sûreté publique. On se réunit en aasemblées populaires , étrangères encore à celle époque à l'épouvantable fanatisme qui plus tard les domina. L'assemblée nationale ayant demandé un don patriotique, les Strasbourgeois donnèrent neuf cent dix-sept mille huit cent quinze francs. Bientôt ils Grent un sacrifice d'une toute autre importance : le 18 mars 1790 ils élurent , d'après la loi française, de nouvelles autorités municipales , dont le premier maire fut Frédéric de Dietrich. L'antique constitution fut ainsi abolie , et la ville entra dans le droit commun. Sans doute cette constitution avait fait la force et la gloire de Strasbourg ; mais ce qu'elle garantissait aux citoyens , n'était encore qu'une liberté en quelque sorte politique ; la liberté civile, la liberté moderne lui était encore presque inconnue. Du reste dans les derniers temps de la république de Strasbourg , une aristocratie puissante donnait lieu par son arrogance et l'ascendant despotique qu'elle s'arrogeait , à des plaintes journalières ; depuis longtemps la bourgeoisie ne supportait qu'en murmurant les manières hautaines dont messieurs du conseil et leurs employés avaient coutume de la traiter. Un changement était donc généralement désiré; l'ancienne constitution s'était survécu à elle-même, et Strasbourg put la sacrifier sans compromettre sa liberté.
Par ce grand acte d'abnégation patriotique , qu'on a ridiculement appelé une innovation lîberticide , le régime du pri-
vilége , de la franchise , et par conséquent du monopole cessa , pour faire place au régime de la liberté et de l'égalité pour tous. Ce n'est que depuis ce jour que Strasbourg est réellement devenu une ville française ; il s'associa désormais à tous les malheurs comme à toutes les gloires de la révolution ; ses fils lurent présents à toutes les batailles de la République et de l'JJnipire, où ils ont dignement soutenu la réputation guerrière*de leurs ancêtres ; plusieurs d'entre eux , après avoir commencé comme simples soldats , sont arrivés aux plus hautes dignités militaires; tels sont les Kléber, les Kellermann , le Schaefer , etc.
Le 13 juin de la même année 1790, Strasbourg célébra une fête de fédération de la garde nationale strasbourgeoise avec la garnison de la ville et les gardes nationales des départements voisins ; ceux de nos vieillards qui se souviennent de cette magnifique journée , où vingt mille hommes , réunis dans la plaine des Bouchers, jurèrent de vivre libres ou de mourir , n'en parlent encore toujours qu'avec une profonde émotion. Une nouvelle fête eut lieu l'année suivante , pour célébrer l'acceptation de la constitution nouvelle. Peu de temps auparavant , Strasbourg avait complété l'abrogation de son ancien ordre des choses, en supprimant les tribus.
Cependant la révolution marche à grands pas; bientôt la modération est proscrite à Strasbourg comme ailleurs ; le club des Jacobins , composé en grande partie d'étrangers , finit par s'emparer de tout. Le maire Dietrich , accusé d'intelligence . avec les ennemis de la nation, est conduit à Paris (11 novembre) , malgré une pétition signée de quatre mille citoyens ; renvoyé devant le tribunal criminel de Strasbourg , acquitté par celui de Besançon , il est néanmoins exécuté dans la capitale ; après la chute de Robespierre , la convention répare jusqu'à un
certain point ce crime , en réhabilitant la mémoire de ce vertueux citoyen (23 août 1795).
Après la mise en accusation de Dietrich , des commissaires de la convention étaient arrives à Strasbourg ; ils déposèrent le nouveau maire , Frédéric de Tûrkheim, et comme aucun honnête citoyen ne voulut accepter ces fonctions , ils les confièrent à Monet, jeune fanatique de vingt-quatre ans, natif de la vallée de Cluse en Savoie. L'audace des Jacobins s'accrut alors ; la chute des Girondins la porta au plus haut degré d'exaltation ; Strasbourg fut mis en état de siège et livré à un ivrogne, appelé le général Dièche ; la guillotine fut dressée en permanence sur la place d'Armes ; le règne de la terreur s'établit en notre ville , qui en ces mauvais jours ne démentit pas on instant ni son calme ni son patriotisme. La France étant envahie, Strasbourg envoya à la défense de la frontière ses jeunes hommes , et parmi eux des savants , qui plus tard se sont acquis dans diverses carrières de belles réputations de science et de vertu . Au bombardement de Kehl (12 septembre 1793) , se distingua la garde nationale strasbourgeoise. Malgré ces preuves de patriotisme, les fanatiques ne voyaient dans les citoyens de Strasbourg que des aristocrates ou des suspects ; un comité de surveillance et de sûreté générale, avec Monet pour président , fut alors établi par les représentants du peuple (8 octobre) ; ce comité reçut la mission de rechercher les suspects et de les punir. Peu de jours après (24 octobre) suivit la création du tribunal révolutionnaire, de terrible mémoire , composé de Tanin , ex-prêtre , comme président , de Wolf et de
« Tels furent F. H. Redslob , docteur et professeur en théologie; Gœpp, pasteur à Paris ; le médecin Heisseissen : Lamp, professeur au gymnase , etc.
filavel, comme assesseurs, et d'Euloge Schneider, ancien vicaire épiscqpal , comme commissaire civil. L'existence de ce tribunal n'est marquée que par des condamnations journalières, des amendes exorbitantes , des déportations , des exécutions. Les plus honorables citoyens furent enfermés dans le bâtiment de l'ancien séminaire, et Dieu sait pour quelles causes ! Pour enseigner aux Strasbourgeois trop modérés ce qu'on appelait alors les vrais principes révolutionnaires, quatrevingt-dix terroristes arrivèrent en notre ville, où ils formèrent une société de propagande ; ils furent logés au collège et nourris aux frais de la ville. Un des plus furieux agitateurs fut le Jacobin Teterel, de Lyon. Le 31 octobre, Saint-Just et Lebas décrétèrent un impôt de neuf millions sur les riches, à payer dans les vingt-quatre heures; ceux qui ne purent s'en acquitter, furent enfermés ou exposés à la guillotine. Depuis quelque temps déjà les églises étaient fermées et servaient de magasins ou d'étables ; le 21 novembre la cathédrale fut profanée par la fêle de l'Etre suprême ; quatre jours après on abattit du magnifique édifice un grand nombre de statues , et comme par sa hauteur il insultait à l'égalité , Teterel fit la motion inouïe de l'abattre jusqu'au niveau des maisons environnantes; on se contenta de le coiffer d'un énorme bonnet rouge.
Le 15 décembre , l'homme qui s'est rendu le plus tristement célèbre dans cette histoire, Euloge Schneider, fut arrêté luimême, sur l'ordre de Monet qui le craignait; conduit à Paris , il fut décapité. Toutefois ce ne fut pas encore la fin de la terreur à Strasbourg; le tribunal révolutionnaire continuait à rendre ses arrêts , et la société populaire à délibérer sur le sort des nombreux détenus. Sur la proposition d'un certain Richard, de Metz, on décida la mort de tous ceux qui étaient enfermés comme suspects : ils étaient au nombre de deux mille I Mais
faute de tomber d'accord sur les moyens d'exécution , cette décision demeura sans effet.
Enfin Robespierre tombe. Aussitôt un représentant du peuple , Foussedoire , est envoyé à Strasbourg pour épurer l'administration ; il se contente de révoquer de leurs fonctions Monet et quelques autres terroristes. La confiance publique n'est rétablie que par Bailly qui succède à Foussedoire comme commissaire de la convention ; les sages mesures qu'il prit lui attirèrent la reconnaissance générale. Les églises furent rendues au culte (10 mars 1795) ; la loi du maximum fut abrogée , les sociétés populaires supprimées ; la sécurité rentra dans les familles ; le commerce et l'industrie purent se relever de leur ruine. A cette période d'angoisses et d'orages , l'Empire fil succéder pour notre ville une période de paix et de prospérité. Par suite du blocus des ports français par les Anglais, ainsi que du système continental , le commerce de Strasbourg fleurissait comme il ne l'avait encore jamais fait ; l'enthousiasme guerrier étaii à chaque instant excité par les armées traversant la ville soit pour se rendre dans les capitales étrangères , soit revenant de l'une ou de l'autre de nos grandes batailles ; notre ville , heureuse et fière , présentait comme un air de fête continuelle, et les acclamations dont elle salua Napoléon à son retour d'Austerlitz , furent sincères et spontanées. L'impératrice Joséphine , pendant le court séjour qu'elle fit en nos murs , était aimée de tous. Marie- Louise , lors de son passage en 1809 , fut également reçue avec pompe : on croyait voir en elle un gage de paix.
La prospérité de Strasbourg tombe avec l'Empire. Lors de la première invasion , la ville fut bloquée par les alliés , du 6 janvier au 13 avril 1814, où l'on annonça le retour des Bourbons. La seconde invasion amena un second blocus , du 28 juin
au 15 septembre 1815; différents combats, glorieux pour ies troupes françaises , furent livrés dans les environs de la ville ; la garnison ût deux sorties heureuses, auxquelles nos gardes nationaux prirent une part honorable. Lorsqu'après la paix le général Rapp voulut, sur l'ordre du gouvernement, licencier les troupes sans leur payer la solde arriérée, une insurrection militaire éclata contre lui, conduite avec une intelligence et une modération remarquables par Dalouzzi , sergent au 7 e léger ; aucune violence ne fut commise; Dalouzzi défendit sévèrement tout excès , tout désordre. Le général fut gardé en son palais; le conseil municipal fut convoqué; et les citoyens, invités à fournir les sommes nécessaires pour payer l'arriéré, le firent en peu de temps. Dalouzzi se démit alors de son commandement, tout rentra dans l'ordre , et les bataillons de l'empereur se laissèrent paisiblement licencier. Dalouzzi , qui avait encouru la peine de mort, fut gracié, en considération de l'ordre admirable avec lequel il avait tout dirigé.
Les armées étrangères occupèrent encore pendant deux ans la France ; un corps considérable stationnait dans notre province ; pour comble de malheur les blés vinrent à manquer , de sorte qu'une disette extraordinaire signala chez nous les premières années de la Restauration. Peu à peu Strasbourg se releva ; mais fidèles à leurs principes , les Slrasbourgeois ne jouirent jamais de la faveur des Bourbons. Charles X vint, il est vrai , les visiter en 1828 ; il faut dire aussi qu'il fut reçu avec beaucoup d'enthousiasme , mais cet enthousiasme était provoqué par ce que le roi avait promis , plutôt que par ce que jusque-là il avait tenu. On conçoit avec quels vifs transports Strasbourg salua la Révolution de juillet , et revit flotter sur les tourelles de la cathédrale nos drapeaux tricolores î En vérité , ce furent de beaux jours ! Une année après , Louis-Phi-
lippe vint à son tour visiter notre ville; il s'est convaincu par ses propres yeux du patriotisme des habitants et du dévouement qu'ils ont pour un roi qui garde les libertés du peuple et qui veille à son honneur et à sa prospérité. Quelques tentatives d'émeute furent promptement réprimées par la modération et la fermeté de la bourgeoisie et de l'administration ; la tentative de Louis-Napoléon (30 octobre 1836) entraîna à peine quelques artilleurs.
Aujourd'hui la ville , attachée sincèrement aux institutions qui régissent la patrie commune , jouit en paix des bienfaits que ces institutions lui assurent. Sous son administration municipale , elle a fait depuis 1830 de beaux progrès ; elle a été embellie et assainie sous le rapport matériel , et dotée de plusieurs établissements d'une haute utilité ; une nouvelle ère de prospérité va s'ouvrir pour son commerce par les voies nouvelles qui lui sont ouvertes; une ligne de fer la rattachera bientôt au centre du pays ; et tout nous fait prévoir un avenir , où Strasbourg reprendra le rang qui lui convient comme intermédiaire de la France avec l'Allemagne , s'il plaît à la Providence de réaliser ces prévisions.