‹ Notice sur le CambodgeChapitre 1 sur 14 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

i« ASPECT GÉNÉRAL.

La France, qui semble appelée à ressaisir dans Tlndo-Chine Tempire colonial qu'elle laissa échapper au siècle dernier dans une presqu'île voisine, a pris possession, il y a quinze ans, des bouches du plus grand fleuve de cette Indo-Chine. Appelé Mé Kong {mère des fleuves) par les Laotiens, Tonlé thôm [grand. fleuve) par les Cambodgiens et Cambodge par les premiers Européens qui le connurent, du nom du royaume qui occupait ses embouchures, ce fleuve a sa source présumée au cœur même de l'Asie, sur les hauts plateaux du Thibet. La partie inexplorée de son bassin, de la source aux frontières septentrionales du Laos, ne doit être qu'un long et étroit boyau, vu le graiid nombre de chaînes et de cours d'eau qui, du Thibet, divergent dans toutes les directions.

L'attention publique, au début de la conquête, vivement portée sur le bassin moyen du Mé Kong, détermina l'audacieux voyage de la commission présidée parle digne et regretté commandant De Lagrée. La conclusion des explorateurs fut qu'il fallait chercher ailleurs le chemin de la Chine.

Peut-être les difficultés inhérentes à une première tentative, les

nombreuses souffrances éprouvées par les voyageurs, influèrent-elles sur cette conclusion. Peut-être aussi la prochaine ouverture du Song Koy, quels qu'en soient les résultats, fera-t-elle reconnaître au bassin du Mé Kong l'importance qu'il mérite, non-seulement pour l'exploitation de ses propres richesses, supposées à bon droit si nombreuses et si variées, mais aussi pour la sécurité complète à donner à notre position au Tong-King, ou même comme voie de communication directe avec la Chine. Voie certainement moins difficile et moins dispendieuse que celle que les efforts persévérants des Anglais vont créer de la Birmanie au Yunan.

Dans sa partie explorée, le fleuve, vers le i8* degré de latitude nord, obliquant fortement vers l'est, s'éloigne de la chaîne occidentale qui continue à descendre au sud vers la mer, puis s'infléchit au sud-est en suivant la côte orientale du golfe de Siam, jusqu'aux environs de Hatien oîi ses sommets coniques, disséminés dans toutes les directions, en partie émergent de la plaine alluvionnaire, en partie ont leur pied encore baigné par l'Océan.

La chaîne orientale, serrée entre le fleuve et la mer de Chine, envoie à l'est de nombreux et courts contre-forts qui font de la côte de l'Annam un rivage, étroit, déchiqueté, coupé de nombreux golfes, baies ou rades. Cette chaîne descend également au sud et finit au BinhTuân en faisant surgir à l'ouest ses derniers pics à Baria et au cap Saint-Jacques.

Une ligne, tirée de ce dernier point à Hatien, déterminerait l'entrée d'un golfe qui, aux premiers âges de l'époque géologique actuelle, pénétrait au nord-ouest, occupant la plus grande partie de ce qui forme aujourd'hui le bas bassin du Mé Kong, c'est-à-dire la Cochinchine française et le royaume du Cambodge. Ce golfe a été comblé par les alluvions charriées par le fleuve, dont l'action s'est combinée avec celle du soulèvement lent mais incessant de toutes ces régions. Aujourd'hui l'alluvion déborde et fait pointe dans la pleine mer par la presqu'île boueuse de Camau {Tûk Khamau, eau noire).

Le fleuve, après avoir reçu, principalement sur sa droite, les grands affluents de son bassin élargi, se précipite du Laos dans le Cambodge, en suivant la direction de la méridienne, puis il tourne brusquement au sud-ouest, comme pour tomber perpendiculairement dans le golfe qu'il a comblé. Mais avant de se heurter à la chaîne occidentale qui longe le golfe de Siam, il tourne a,u sud-est suivant le thalweg de cette grande vallée pour aller se jeter dans la mer par six grandes embouchures.

Un peu au-dessous du coude à partir duquel il prend cette direction définitive, il se divise d'abord en deux branches principales : le fleuve oriental ou antérieur, et le fleuve occidental ou postérieur. Au point où a lieu cette bifurcation, au cœur du Cambodge, vient se réunir au fleuve, en lui faisant figurer un X, un autre bras ou plutôt un autre fleuve qui remonte au nord-ouest et sur lequel nous aurons à revenir. Ce point remarquable est appelé par les Français : les Quatre- Bras. Les indigènes lui donnent une désignation pâlie qui a la même signification : Châdo Muhk (quatre voies).

C'est sous ce nom que les Portugais ont pu connaître la capitale actuelle du Cambodge, Phnom Penh, assise sur cette magnifique position commerciale.

Un ancien lit du fleuve, ou tout au moins de l'un de ses bras, est indiqué par une dépression qui, de la riche île de Kâ Sutin, descend à Banain et occupe la corde de Tare que décrit actuellement le fleuve en s'arrondissant à Touestvers Phnom Penh. Al'arroyo qui passe par cette dépression, les Cambodgiens donnent encore le nom de Tonlé Tauch (petit fleuve).

Chaque année, le fleuve, gonflé par des pluies diluviennes, inonde toute cette contrée qu'il semble vouloir restituer à Tempire des eaux. Seuls les endroits les plus élevés forment des îles de plus en plus rares dont la superficie diminue selon la force de la crue. Les rives du fleuve, sur une largeur de plusieurs centaines de mètres, sont, en général, plus élevées que l'intérieur du pays, et, par suite, inondées en dernier lieu.

De nombreuses tranchées naturelles mettent en communication le fleuve avec les plaines par un double courant, vers l'intérieur quand les eaux s'élèvent, de juin à septembre, et vers le fleuve quand elles baissent, d'octobre à février.

De février à juin, la plupart de ces communications sont à sec et deviennent des routes , portant ainsi tour à tour la charrette ou la jonque de l'indigène. Dans celles qui, plus profondes, sont encorenavigables, a lieu généralement un double courant quotidien dû à l'influence de la marée. A la fin de la saison sèche, cette influence se fait légèrement sentir jusqu'au grand Lac d'un côté, jusqu'aux rapides de l'autre. L'inondation complètement retirée, des lacs, des plaines marécageuses, des mares occupent les parties les plus basses et donnent de l'eau aux habitants.

Le fond de l'ancien golfe, moins directement exposé à l'action alluvionnaire du fleuve, a formé un réservoir de beaucoup plus coiisidé-

rable. Sa longueur dépasse cent vingt kilomètres. C'est le grand Lac qui se relie au Mékong par un fleuve également de plus de cent vingt kilomètres de longueur^ et d'une largeur de quatre à cinq cents mètres. Par cette voie magnifique qui complète les Quatre-Bras et rebrousse chemin de Phnom Penh en se dirigeant au nord-ouest, Tinondation élève le niveau du réservoir d'une dizaine de mètres environ, et couvre au loin les plaines basses et marécageuses, couvertes d'herbes, de brousses, de palétuviers qui entourent le Lac dont elle double et triple la superficie, donnant en abondance l'espace et la pâture à des quantités inouïes de poissons de toute espèce.

Aux basses eaux, toute cette gent aquatique se voit ramassée, concentrée, accumulée dans le Lac proprement dit, dont la profondeur est réduite à un mètre, à o m. 60 cent. même. Alors, de mars à juin, a lieu rindustrie remarquable de la pêche, si abondante, que jusqu'à présent les filets, le sel, les jonques, paraissent insuflisants à pécher, à saler et à emporter le poisson. Outre l'énorme consommation du royaume, l'exportation s'élève, selon les chiffres officiels, à 7,600,000 kil.^ donnant à la couronne un revenu annuel de 208,000 fr., soit le dixième de la valeur à Phnom Penh. Cette exportation est fournie presque entièrement par le grand Lac ; le produit de la pêche dans les autres lacs ou dans les cours d'eau est consommé, en grande partie, sur les UqxM.. Le grand Lac et le fleuve qui le relie au Mékong portent, en cambodgien , le nom commun de Tonlé Sap (fleuve d'eau douce).

L'inondation n'a lieu, dans toute sa force, qu'au Cambodge. Plus bas, en Cochinchine, affaiblie par ses nombreuses irrigations naturelles, ayant plusieurs larges débouchés sur l'Océan, elle perd peu à peu sa violence, se contentant de donner au jusant une supériorité considérable sur le flot. En remontant le fleuve pendant les basses eaux, on voit les rives s'élever progressivement depuis Sadec où elles dépassent à peine le niveau des hautes marées jusqu'aux rapides o\i le fleuve est encaissé de plus de douze mètres. Cette hauteur progressive indique, dans tout ce parcours, le dénivellement dû à l'inondation qui remplit le lit du fleuve jusqu'aux bords.

La partie montagneuse du sud, encore peu connue, paraît détacher un puissant rameau qui serre le Lac près de Pursat, et dont un prolongement à l'est traverse le fleuve de Tonlé Sap à Compong Chhnang, et ferme la gorge du grand Lac dont il sépare le bassin de celui du fleuve Tonlé Sap. Ce dernier bassin s'étend au nord par les arroyos de Stung Chînît et de Muk Kompul qui lui servent à inonder, le

premier les provinces de Compong Soai , en partie, de Barai et de Préy Kedèy, le second celles de Muk Kompul, de Kâng Méas, de Chœûng Préy, et de. Compong Siem. Une autre ramification de la chaîne méridionale, détachée de Kâmpot, va s'épanouir au nord et au sud du canal de Chaudoc à Hatien.

Le bassin du grand Lac et celui du fleuve Tonlé Sap sont séparés du Laos et du fleuve Tonlé Repou, c*estrà-dire du bassin moyen du Mékong, par une suite de montagnes peu élevées, ou plutôt de hauts plateaux qui se dirigent de l'ouest à Test en suivant à peu'près une ligne parallèle à l'équateur.

Presque toutes ces montagnes, et principalement celles de Pursat, sont admirablement propres à l'exploitation et à la culture de la vanille, de la gomme-gutte, du cardamome.

Page 1