‹ Notice sur le CambodgeChapitre 2 sur 14 · PASSÉ LÉGENDAIRE · texte numérisé non relu

PASSÉ LÉGENDAIRE

Dans cette terre en forma^tion, appelée dès les temps les plus reculés la terre des Thelok (Kouk Thelôk)^ du nom d'un arbre très-commun, au fruit nutritif, le Cambodgien éleva sa case sur pilotis, sur le bord de son fleuve, près de son grand Lac, dans les forêts aux fruits délicieux. (Les forêts au nord d'Angkor ont cette réputation.) Il était répandu également dans la partie montagneuse qui s'étend au sud entre le fleuve et la mer, partie, paraît-il, appelée plus spécialement Kâmpouchéa, mot que l'on peut décomposer en race, tribu de Kâm. Il reste un vestige de cette appellation dans Kâmpôt, le port actuel du Cambodge. La tribu dé Kâm était peut-être Tune des tribus primitives habitant depuis longtemps déjà ce pays. Favorisée, elle aurait pris une grande extension en recevant la civilisation indoue bien avant l'introduction du bouddhisme, et son état primitif pourrait, en partie, être étudié aujourd'hui sur ses frères peu connus les Kouys et les Sâmrè, encore fixés sur les hauteurs au nord et au sud du grand Lac. Quant au nom de Khmêr, il aurait été apporté par les civilisateurs et, selon les Cambodgiens les plus compétents (si tant est qu'il y en ait), l'expression de Khmêr d'om (khmêr de l'origine) ne désignerait pas une tribu quelconque, de nos jours, à demi sauvage, mais le peuple inconnu et éloigné d'où sortirent ces civilisateurs.

Son initiation à cette antique civilisation donna au peuple de Kâmpouchéa une expansion inouïe, un haut développement artistique attesté parles magnifiques ruines qui couvrent le sol Khmêr, et par de vagues traditions sur les principaux personnages de cette épo-

pée inconnue : Bâutumo Saurivong (le Lotus fils du soleil), le fondateur d'Angkor; Sângka Chahk (le Disque de rassemblée) ; Prèa ket Méaléa (le divin éclat de TOr) ; le favori d'Indra (Préa En), auquel la tradition attribue la construction d'Angkor Vâht; Sdach Komlong (le roi lépreux).

L'apparition de la religion à la morale pure trouva donc le peuple Khmêr constitué, ayant son centre principal près de son grand Lac. C'était la ville d'Indra, Enthipat borey (Indra prastha poura), qui fut appelée depuis Angkor ou Nokor (la Royale?). La ferveur de néophyte de ce peuple lui fit couvrir ses plaines sablonneuses d'œuvres pies, d'édifices religieux, lui fit partout creuser des mares artificielles (sra), pour fournir de l'eau aux besoins de tous, et pour cultiver le nénuphar sacré.

Voici comment une tradition rapporte l'introduction du bouddhisme : Dans le pays du sanscrit était un brahmane de grand talent et de grande science qui, ayant embrassé la religion du Bouddha, connut bientôt les recueils de la Triple Corbeille (Préa Trey Bèy Dâk) comprenant les discours (Préa Saub), la discipline (Préa Viney) et la métaphysique (Préa Apithom). Mais dans le royaume du sanscrit, les exemplaires complets étaient rares. Ce que voyant, ce brahmane ordonna à un Phikou (Bhikhsous, mendiant) nommé Khosa de se rendre au pays de Ceylan (Langkâ Singhala) pour transcrire en entier les divins recueils afin que dans le pays du sanscrit tous les fidèles pussent les étudier. IChosa phikou obéit, et ce travail gigantesque, rapidement achevé, grâce à la puissance merveilleuse de son stylet, il alla prendre congé du chef des bonzes et du roi de Ceylan.

Le roi, connaissant la grande réputation de Khosa phikou, Tinvita à prêcher ; Khosa phikou parla avec tant d'éloquence et de persuasion que ses auditeurs le comparèrent au Bouddha, lorsque, encore dans ce monde, le Maître enseignait la Loi aux anges et aux hommes. Le roi, charmé, l'appela le Bouddha Khosa (PreatPut Khosa), l'élevant ainsi au-dessus de tous les humains. Tout le peuple de Ceylan ratifia par acclamation ce titre glorieux.

Le Bouddha Khosa ayant fait préparer son bateau et transporter à bord les recueils de la Triple Corbeille choisit un jour favorable pour sortir de Ceylan et s'en aller droit au pays du sanscrit.

En ce moment, le divin Indra, le roi des anges (Prea Entrea thi-^ rééch), songeait ainsi : « Dans le royaume d'Enthipat borey règne Prèa Kêt Méaléa; ce prince est sage et ses sujets sont heureux. Seulement ils ignorent la religion du Bov Idha qui met les hommes dans

la bonne voie, et Khosa vogue vers le pays du sanscrit oîi la doctrine est suffisamment connue. » Alors Indra ordonna à l'ange du vent (Prea Pééy) de souffler de manière à porter le navire de Khosa sur les côtes d*Enthipat borey. Le navire, poussé par un fort vent, perdit sa route, et vint s'arrêter au port de Kâmpot, où le vent cessa tout à coup. Préa Kêt Méaléa, prévenu par les mandarins de Kâmpot, sortit, plein de joie, des tours d'Angkor qui lui servaient de palais.

Accompagné de toute sa cour, il descendit en bateau à Kâmpôt, se prosterna aux pieds du Bouddha Khosa, le priant de venir enseigner la Nouvelle Loi à lui et à son peuple. De retour à Angkor, ramenant le saint homme, il changea la destination des tours qui lui servaient de palais. Après en avoir richement orné l'intérieur, il les offrit au Bouddha Khosa, qui les transforma en pagode pour son enseignement. A partir de ce jour, il y eut, dans tout le royaume, un grand élan pour étudier la Bonne Loi, qui, de là, se répandit au Laos et à Siam.

Si cette tradition méritait foi, elle donnerait une date précieuse pour l'introduction du bouddhisme et pour le règne de Preâ Kêt Méaléa. Ce fut entre 480 et 440 (A. D.) que le Bouddha Khosa quitta Ceylan. Mais on sait qu'il aborda sans encombre dans son pays, où il mourut chargé d'années. (V. Barthélemy-St-Hilaire.)

La chute subite de cette civilisation inconnue paraît se dégager de l'étude des monuments Khmêrs dont le degré de perfection est, en définitive, le seul témoignage authentique de cette fabuleuse splendeur, complètement ignorée il y a peu d'années. L'édifice, considéré comme le plus beau, Angkor Vâht, est le moins ancien. Les curieux monuments de Bâti, ceux de Battambîing, de même que Phnom Bachéy (sauf ici la tour centrale restaurée), tous paraissent être de la même époque. S'ils sont moins grandioses que ceux d'Angkor, c'est que l'élite des artistes était à la capitale, et que dans les provinces les ressources étaient plus restreintes. A partir de ces beaux monuments, on tombe sans transition dans les vulgaires et informes constructions modernes.

Les inscriptions qui ont été déchiffrées jusqu'à présent, celles de Phnom Bachéy et de Bâti, par exemple, se rapportent à une œuvre pie dont elles conservent le souvenir. Elles n'ont rien de commun avec rédification du monument, et prouvent uniquement la vénération dont il était l'objet. La tradition, à laquelle nous devons bien recourir, faute de mieux, paraît corroborer l'hypothèse de cette décadence subite et complète, en l'attribuant à la malédiction jetéç sur le royaume en punition d'un crin^e di; Sdaçh IÇomlong.

Longtemps après Prea Kêt Méaléa, régnait un roi qui , devenu lépreux, fut surnommé Sdach Komlong (le roi lépreux). Un Mâha Rosey (mâha rischis, le grand Anachorète), plein de vertu, en eut pitié, et envoya un de ses disciples pour le soigner et le guérir. Ce disciple, après avoir vu le roi, jugea la cure difficile et s'exprima ainsi : « Si le roi veut guérir, redevenir beau et plein de santé, il faut qu'il se laisse ressusciter par moi. » Et, le roi ne le croyant pas, il ajouta qu'il allait faire l'essai de sa puissance à l'instant. Il fit chauffer de l'eau dans une grande cuve, y jeta un chien tout vivant qu'il fit cuire jusqu'à complète désagrégation; et, jetant certaines poudres dans la cuve, il fit reparaître le chien beau et plein de vie. Il invita ensuite le roi à descendre dans la cuve, l'assurant qu'il en sortirait de même beau et plein de santé. Le roi répondit qu'il ne pouvait s'y résoudre n'étant pas encore convaincu. Alors le disciple proposa d'y descendre lui-même, et remit au roi trois espèces de poudres en disant : « Cette poudre-ci, vous la jetterez quand lacoction sera achevée; elle aura pour efifet de me rendre la forme humaine. Ensuite vous jetterez cette autre qui me donnera la beauté, et finalement la troisième me rendra l'intelligence et la vie. »

Puis il descendit dans la cuve. Mais le roi, au lieu de suivre l'ordre prescrit, lança les trois poudres à la fois. Le disciple du Mâha Rosey fut changé dans la cuve en une statue de pierre que le roi lépreux fit jeter sur la montagne voisine. Cette statue avait une attitude chrdkrêng (bras et jambes repliés et écartés). Et depuis cette époque la montagne conserva le nom de Phnom Bakêng. Le Mâha Rosêy, qui avait fixé un délai de sept jours à son disciple, ne le voyant pas revenir, craignit un malheur et se rendit au palais. Apprenant ce qui s'était passé, dans sa sainte colère, il prit une baguette avec laquelle il sillonna une pierre dans la cour du palais, maudissant le royaume du Sdach Komlong, le vouant au malheur et à la décadence et terminant ainsi : « Puisse ce royaume ne redevenir prospère que le jour où cette pierre parviendra d'elle-même à niveler son sillon. » Il se rendit ensuite sur le mont Bakêng, ressuscita son disciple et le reconduisit dans la forêt Hêm Baupéen (hêm, hima, froid, hiver).

Quoi qu'il en soit de cette terrible malédiction, il est de fait qu'aucun peuple ne présente un contraste aussi frappant que le Khmêr dégénéré de nos jours avec le Khmêr d'un passé tel que te révèlent ces ruines grandioses devant lesquelles est constamment ramenée à l'esprit la mélancolique image que Mouhot emprunte au P. Bouillevaux {Voyage dans V Indo-Chine) : « Comparant les teintes que la nuit

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efface dans le paysage à celle de la vie des peuples quand la gloire et Tespérance cessent de lui prêter la magie de leurs couleurs. »

Enfin, nous rapporterons une autre tradition qui raconte le premier échec de cette puissance.

Bien longtemps après Prea Kêt Méaléa, le roi Khmêr, qui régnait à Angkor, était Bautumo Saurivong (qu'il ne faut pas confondre avec le fondateur d'Angkor). Son regard était doué d'une puissance surnaturelle. Ge fut à partir de ce roi que le pays de Khmêr tomba en décadence et que la puissance de Siam devint prépondérante. Un homme prédestiné, le Ponhéa Roung, naquit à Siam (Ponhéa est un titre de peu d'importance, Roung est le Phra Ruang des Siamois, qui était, dit la légende, de médiocre extraction). Encore enfant, il prit l'habit religieux, et, comme disciple, demeura dans la pagode de Vâht Pour.

A cette époque, les habitants de Siam étaient assujettis à porter, dans des vases en plomb, deux fois par mois, l'eau pour la boisson ou pour le bain de Bautumo Saurivong. Cette eau était puisée dans le lac de Kras Ngôi.

Un jour le Ponhéa Roung vit passer les Siamois et leur demanda pour qui était cette eau. Sur leur réponse qu'elle était pour le roi Khmêr, il devina que dans ce royaume était Thomme au regard surnaturel. Mais il demeura silencieux.

Quelque temps après, les Siamois, exaspérés par la corvée à laquelle ils étaient astreints, se soulevèrent et leur armée vint jusqu'à Siem- Réep (i). Averti par ses mandarins, Bautumo Saurivong ordonna de préparer ses éléphants pour le conduire vers Parmée siamoise. En vue de cette armée, il promena ses regards sur elle et la mit en fuite sans que les Siamois pussent combattre. Sitôt que ses yeux à la vertu surnaturelle fixaient un groupe, un corps d'armée, les Siamois de ce groupe, saisis de terreur, couraient et se dispersaient de tous côtés.

Vaincus, les Siamois continuèrent à transporter l'eau jusqu'à Pépoque où Ponhéa Roung, dont la parole avait une puissance surnaturelle, eut atteint ses seize ans.

Alors il ordonna aux Siamois de couper desbambous, de les fendre, d'en faire des paniers phnêk kruoch ( petit panier grossier, à mailles espacées, servant à contenir des œufs, des fruits, etc.) et de se servir de ces paniers pour porter l'eau du roi Bautumo Saurivong. Celui-ci,

(i) Chef-lieu actuel delà province d' Angkor, à quelques kilomètres au sud de ce dernier point. L'appellation de Siem-Réep qui depuis est restée à ce lieu serait exactement traduite par l'expression triviale : Siamois aplatis.

à la vue de ce prodige, s'écria : « Un homme d'une grande puissance surnaturelle est né à Siam ! Siam deviendra florissant. »

Convoquant ses mandarins, il leur répéta ces paroles en ajoutant : c Dorénavant les Khmérs sont destinés à être soumis aux Siams. Gardez-vous donc de commander à ceux-ci, de chercher à leur imposer des corvées I »

Cette seule et unique fois le Ponhéa Roung fit puiser et transporter de l'eau dans ces paniers. Ensuite il défendit aux Siamois d'obéir aux Khmêrs à l'avenir.

Dans le royaume de Khmér, un grand mandarin, Ahksêna rOknha Dêchou, nommé Krâhâm Kâ (Rouge-Cou), excessivement brave, n'avait pas son pareil pour faire la guerre. Voyant que les Siamois ne venaient plus aux corvées comme auparavant, il alla se prosterner aux pieds de son roi, demandant l'autorisation de lever une armée pour les châtier. « Garde-toi d'y aller, répondit le roi ; dans le royaume de Siam est né un homme à la bouche surnaturelle ; tu ne le vaincras pas. » L'Oknha Déchou, très-grand mandarin, fier du pouvoir surnaturel qu'il avait lui-même, de marcher sous terre, n'écouta pas son roi et leva des hommes qu'il conduisit dans le royaume de Siam. A trois journées de marche de la pagode où était le Ponhéa Roung, il fit arrêter son armée et continua seul sa route en s'enfonçant sous terre. Près de la pagode, surgissant à moitié, il s'écria : « Où es-tu, Ponhéa Roung ?» a Je suis ici, répond le Siamois^ que me veux-tu, Oknha Déchou? » « J'ai appris que tu es doué d'une grande puissance, grâce à ta bouche surnaturelle, et j'ai levé une armée pour que nous puissions nous battre. » Le Ponhéa Roung répondit : « Assez! pourquoi nous battre? Tu es venu jusqu'ici, restes-y t et tes hommes là-bas qu'ils y restent tous autant qu'ils sont! » L'Oknha resta enfoncé en terre jusqu'à la ceinture et mourut dans cette position. De même jusqu'à leur mort tous ses soldats furent immobilisés là où ils étaient quand le Ponhéa Roung parla.

Siam devint libre et florissant sous Ponhéa Roung. Le royaume de Khmêr, à partir de Bautumo Saurivong, fut en décadence continuelle, mais il n'était pas encore sous la domination de Siam.

De cette légende, relativement moderne, on peut, en faisant la part du merveilleux, extraire quelques linéaments historiques. Le roi Khmêr réprima une première insurrection des Siamois, insurrection formidable puisqu'elle les avait conduits jusqu'aux portes d'Angkor. Les Siamois ayant trouvé un chef digne d'eux en leur légendaire libérateur, Bautumo Saurivong se lassa de chercher à les réduire. L'iin

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de ses grands dignitaires, plus énergique, voulut poursuivre la lutte, mais, non soutenu, il tomba probablement dans une embuscade et sa mort tut suivie du massacre de son armée.

Pour expliquer ce grand revirement de fortune, Torgueil Khmêr a le surnaturel qui, chez ce peuple enfant, remplace le vocable également commode de trahison, réservé aux démocraties légères et inconséquentes.

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