SUB CB CÉLÈBRE VIOLINISTE
Si l'on remonte à l'antiquité, on voit, chez des peuples qui n'étaient pas encore policés, la musique opérer des miracles.
De notre temps , la musique , comme l'éloquence, n'a point d'effets consécutifs, d'influences ultérieures. Amphyon, aux accords de sa lyre, ne relèverait plus les murs de Thèbes, et Démosthènes ne provoquerait
pas une déclaration de guerre, quelque entraînement qu'il eût produit. La musique a cessé d'être un moyen, elle n'est qu'une jouissance : cependant il est incontestable qu'elle est parvenue a un très haut degré de perfection ; mais quand les hommes sont réfléchis , ils ne se déterminent plus d'après des impressions, et toute disposition que font naître les arts s'évanouit dès qu'on n'est plus en leur présence. L'enthousiasme, sans être moins réel, est devenu plus stérile k mesure qu'on a plus raisonné la sensation.
Tant que l'art est dans son enfance, il est à la portée des masses, et il peut agir sur elles; arrive-t-il à son apogée, il n'opère plus que sur les initiés aux mystères de sa perfection : ces derniers sont toujours en minorité, et pour eux les prodiges se réduisent à des preuves d'habileté ; le génie n'est plus une émanation divine , mais le produit d'une organisation spéciale; le talent n'est plus un don du ciel , mais un mérite acquis : à là vérité , la sensation n'y perd rien '; elle est toujours émue , mais elle ne Test ou ne veut l'être que par des forces
plus puissantes, par des forces dont Torigine est toute terrestre^ que pèse l'analyse, et que Ton estime en raison du plaisir qu'elles procurent. Déployer ces forces avec toute leur intensité, faire vibrer dans le cœur humain toutes les cordes de la sensi'* bilité, frapper rimagination par tout ce qu'il y a de plus vivant dans la nature , telle est la plus haute prérogative de Part; là se bornent, dans notre civilisation avancée, les prodiges qui sont de son ressort. Ils sont trop rares les êtres à qui il est donné de les réaliser. Nicolo Pao^nini, qui fait le sujet de cette Notice, est sans contredit un de ces privilégiés; c'est Orphée tel que le comporte notre siècle ; c'est l'idéal du musicien exécutant. ^
Entre tous les instrumens , le violon est le seul qui présente cette particularité , que mal joué il peut n'être pas tout-à*lait insup* portable , tandis que joué avec ce degré d'habileté qui ne réalise qu'une perfection d'école , il ^evietit fatigant , notamment pour les personnes douées d'une vraie sensibilité musicale. L'homme qui joue du vio-
Ion est placé entre ces deux écueils ; si' ses études n'ont été qu'incomplètes , il blessera plus ou moins l'oreille; si au contraire elles l'ont initié à toutes les ressources mécaniques de son instrument , sans qu'elles aient eu pour effet de l'identifier avec lui , il produira une harmonie exacte, mais sans charme mélodique, c'est-à-dire une harmonie morte ou une série de sons qui agaceront les nerfs, parce qu'ils ne seront que le produit matériel et borné de la corde et du crin. C'est à ce dernier écueil que commence le triomphe de la plupart des violinistes de notre époque , qui ne tiennent compte que d'une certaine adresse de main , et se contentent de ce genre de talent dont l'unique soutien est dans la perfection du sens externe. Ce sont des hommes que l'éducation a fait ar- . tistes sans qu'il y ait rien de l'artiste dans leur organisation ; l'éducation a pu leur donner de l'art tout ce qui se comprend, mais elle n'a pu leur communiquer ce qui se sent.
C'était un grand problème à résoudre que d'arriver à amener le violon à ne plus faire sentir ce qu'il y a de matériel dans son appa-
reil. On n'atteint pas un tel résultat lorsqu'on n'est pas né musicien. Tartini , Pugnani , Mestrino , Jarnowick , avaient une grande réputation; ils ne la durent pas seulement à une prestidigitation surprenante , mais à la faculté de faire passer leur âme dans la qualité des sons qu'ils obtenaient. L'un des plus célèbres élèves de Pugnani, Viotti , dont on aurait une bien pauvre idée à ne le juger que d'après ce qu'en rapporte un biographe » , qui , pour caractériser son talent , emprunte l'image burlesque d'un archet de coton dirigé par le bras if Hercule ^ Viôtti, l'on peut s'en souvenir, savait foire partager l'émotion qu'il éprouvait : il était éloquent , pathétique, et quelquefois touchant jusqu'aux larmes; et pourtant, de même que Tartini, Pugnani et Mestrino , il s'en fallait qu'il eut deviné toutes les ressources de l'instrument sur lequel il avait une supériorité incontestable. Depuis , en France , Rhodes et Kreutzer, qui semblaient à eux deux s'être partagé l'héritage de Viotti, ont fait preuve d'un mé-
* Voyez rarticle Viotti , daD» la Biographie universelle.
rite justement apprécié, mais sans aller plus loin que leurs devanciers.
Cette gloire était réservée à Paganini« Dans ses mains le violon est devenu un instrument tout nouveau. Poussé par son génie hors des moyens de la pratique enseignée' avant lui, de prime^abord il a placé son point de départ où les autres avaient marqué le but : marchant avec une incroyable audace dans des routes jusqu'alors inconnues, il s'est créé des ressorts et une puissance presque magiques, et , dans la sphère où il est entré , l'instinct d'innovation l'a jeté si loin, que lorsqu'il modifie on croirait encore qu'il invente. Il a tout changé , tout déplacé , tout augmenté , et avec un tel bénéfice pour l'art, qu'il semble l'avoir refait tout entier. Paganini a pris juste le contrepied de la méthode de certains chanteurs qui font de leur organe un instrument : il a fait de son instrument un organe qui rend pleinement ses pensées musicales. Dans sa ' manière il n'y a ni corde ni archet ; son violon n'est que le complément du grand musicien, de l'homme de génie. Ce n'est plus un agent
isolé dont il se rapproche par des moyens factices, c'est, nous le répétons, un organe dont l'articulation fait partie de sa nature.
Quiconque ne l'a pas entpndu , ne saurait ^e faire une idée de ce qu'il est. On ne cqu* çoit pas que les possibilités de la science puissent atteindre juçque4à. Il confon4 à la fois et le cœur et l'esprit ; l'imagination s'y perd. Avant d'avoir été livré aux impressions qu'il produit, on n'y croit pa^j quand on les a éprouvées, on n'y croit plus : ce que l'on a ressenti est plus que du plaisir. Tous les grands violinistes ont un caractère qui leur est propre, ils ne sont jamais qu'euxmêmes; Paganini n'est jamais Paganini, il est tour-à-tour le plaisir, la douleur, le désespoir, la fureur; il parle, i\ pleure, il chante ; les sons ne sont pour lui que des moyens de s'exprimer; et ces éft^ptions, qu'il soulève avec tant d'énergie , il les détruit en un instant par le contraste inopiné d'une âpreté en quelque sorte révoltante, d'une hardiesse qui irrite en ce qu'elle interrompt et changé brusquement la sensation ; mais ce mouvement pénible, il ne le
(8) laisse pas s'achever} ce qu'on éprouve n'est qu'une velléité de mécontentement qu'il réprime à propos , et au moment où l'on serait tenté de lui en vouloir, déjà, de nouveau, il s'est emparé de votre ame , il l'enlace dans un réseau d'or, la captive et semble l'attirer à lui par une force irrésistible.
Paganini n'est point un de ces artistes vulgaires qui s'évertuent froidement à des poses d'une élégance cherchée ; comme tout son organisme se confond avec son instrument, les siennes sont toujours l'effet spontané du sentiment qui l'anime; à l'entendre on les devinerait. Malgré l'impulsion continuelle à laquelle il obéit, il est dans son jeu des caractères assez fixes pour qu'on puisse les décrire. Son archet, qu'il tient dans une direction plus perpendiculaire qu'on ne le fait d'ordinaire , est libre et long, le coup en est franc, net et majestueux : la hardiesse avec laquelle il le fait mouvoir semble en quelque sorte en doubler l'étendue; il y a dans son essor une grâcç, une aisance si décidées^ qu'il plait à la vue en même temps que l'oreille est char^
(9) • mée. Le» sons , dont il parcourt toute l'échelle sans que leur qualité s^altère, sont purs , pleins , ronds , brillans et d'un moelleux toujours merveilleusement approprié aux effets qu'ils doivent produire ; ce sont des perlés qui se détachent ou qui s'unissent pour former des guirlandes enchanteresses. Dans la féconde et lyrillànte variété de son jeu , c'est un forte des plus extraordinaires et sans égal^ opposé ^vl piano le plus léger et le plus suave; c'est dans le dessin A^V adagio une grâce, une douceur d'expression qui pénètrent l'âme et font battre le cœur; c'est dans M allegro^ tantôt une richesse de gaieté , un abandon , une impétuosité de verve qui entraînent; tantôt un badinage spirituel d'une finesse et d'une coquetterie au piquant de laquelle ajoute encore l'usage diXin pizzicato dont la puissance- et les applications heureuses n'appartiennent qu'à lui seul ; c'est enfin un discours poliphonique inoui, qui annonce autant d'érudition que d'audace, et au milieu duquel on distingue un immense staccato des tons les plus aigus aux tons les plus graves*
Il serait impossible de suivre au milieu dés détails d'exécution un artiste aussi neuf qvie Paganini dans sa manière de traiter le violon : toutefois il est des circpnstances de cette exécution dont Toriginalité est assez frappante pour qu'on puisse les signaler. Il faut d'abord remarquer l'agilité et la force qu'il déploie dans le pizzicato^ même sur les volatines prestissimo ,' qu'il obtient moitié avec l'archet, moilié pizzicato , sans jamais ralentir le mouvement. * Depuis quelque temps^ il en est même venu à faire le trillepizzicato f ce qui est prodigieux sans être cependant plus agréable.
Ces moyens àxxjlageolet ou sons d'harmonica, qui, bornés jusqu'à ce jour a un effet des plus mesquins, ont été regardés comme un charlatanisme , Paganini les a tellement agrandis, et il s'en sert avec tant de bonheur, • qu'on est obligé de reconnaître que le premier il en a fait une des ressources réelles du violon : ce qu'il met de grâce et d'expression dans le chant qu'il produit alors, ne saurait se rendre , mais il est des faits matérieb que l'on peut constater : l'un de ceux
dont on ne s'étonnera pas le moins, c'est que non seulement il fait la double corde eny?a* geoietjt avec autant de justesse, de pureté et de vitesse qu^il la ferait en po&îtliptn ordinaire, mais encore qu'il tire J^^, éffete de force extraordinaire de ces ^f^^.que tous les viplinistes n'étaient parvenus qu'à employer dans le /?ia/2;W;md. Quelquefois aussi, au milieu d'unp volatine, il jette à l'improviste une note à^ Jlageolet %l repreftd immédiatement la position naturelle, l^es per-^ sonnes initiées aux procédés àw.: jflégeâlet comprendront ce qu'il y a d'audace et d'adresse dans cette innovation.
Paganini se fait un jeu de ce qui est pour les plus grands violinistes le nec plv^ filtra de la difficulté; ausçi exécute-t-il en double corde avec plus d'aisance et de sûreté qu'on ne le fait sur la corde simple ; il se montre même prodigue de cette espèce de tour de force , auquel il se livre avec une égale facilité dans toutes les positions. On l'a vu in*troduire dans un concerto de Kreutzer un »
duetto cantabile qu'il jouait entièrement suir double corde.