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Pert»nti€, que nous sachions, n'avait en»coté obtenu une suite d'accords à trois pa^r*ties simultanées : c'est particulièrement dans les points d^prgue que Paganini emploie ces effets, dans un moûTement on ne peut plus rapide , et l'on y remarque -june multitude de dissonnances les plus comj^liquées sans que la justesse ni l'intensité éprouvent la moindre altération.
Paganini, toujours admirable, ne l'est jamais plus que lorsqu'il se passe du soutien de l'orchestre, et se fait entendre sans l'accompagnement d'aucun instrument; c'est en ce moment que se manifeste toute la puissance de sa main miraculeuse et tout le prestige de ce jeu poliphonique dont il a seul le secret : il faut l'entendre lorsqu'il l'exécute sur les quatre cordes; pendant que son archet soutient un chant ravissant, d'autres doigts, par un accompagnement varié et arpégé , forment sans interruption tantôt une basse, tantôt une harmonie complète.' L'étonnante fusion des sons arpégés avec ceux produits par l'archet, excite l'admiration des plus grands maîtres. Il ter-
( 13) mine habituellement par- une foule d'arpèges dont riqcroyable vélocité et l'active et véhémente promptitude de son archet le mettent hors d'haleine.
. Nous sortirions des bornes que nous nous sommes imposées, si nous énumérions tout ce qui tient du prodige dans l'exécution de Paganini ; aussi ne parlerons-nous pas de cette infinité de richesses, auparavant inconnues, qu'il a acquises à son instrument ; telles sont ces gammes d'octaves, ces ressources chromatiques inusitées, ces sons voilés et mystérieux , ces chaînes de trille$ doubles et simples , ce trille double avec une troisième voix en pizzicata , enfin ces coups d'archet dont il tire un si grand parti, et auxquels on n'avait pas même songé avant lui. Nous nous tairons également sur une multitude d'autres moyens dont le mérite serait très imparfait à nos yeux si , bien que l'exécution en fût miraculeuse, leur application ne satisfaisait pas le goût le plus délicat et le plus sévère.« Ainsi, nous ne fatiguerons pas le lecteur par des détails techniques qui auraient d'abord le défaut
( ÏM
d'être fastidieux, ensuite celui d'être incom-* plets; permis à certains professeurs allemands, k M. Guhr, par exemple, de prétendre nous enseigner les procédés de Paganjini dans une Nouvelle Méthode de Fiolon.
Nous ne pensons pas que le public fut bien plus instruit, quand nous lui aurions annoncé, avec M. Guhr, que la supériorité de Paganini peut se formuler comme il suit :
« Paganini, dit le clairvoyant M. Guhr avec une ingénuité presque comique , diffère principalement des autres violinistes :
a lo Par sa manière d'accorder l'instru* ment;
a 2'' Par un maniement d'archet qui lui est tout-a-fait particulier ;
a 3<> Par l'emploi des doigts de la main gauche dans les passages chantans ;
« 40 p^r l'emploi fréquent des sons harmoniques ;
« 50 Par l'idée de réunir au violon les effets simultanés d'une mandoline, harpe, ou tout autre instrument à cordes pincées,
( là)
de telle sorte qu^on croit entendre deux ar«tistes difFérens^. »
On conviendra qtf il ne fallait pas une bien grande perspicacité pour surprendre des secrets de cette nature ; et pourtant M. Guhr se vante d'avoir long-temps observé, et avec la plus grande attention, le jeu de Paganini; il est, assure-t-il, parvenu à découvrir la clef de plusieurs effets qui paraissaient à la
' Nous avons connu, à Paris, un observateur de la force de M. Guhr; c'était un des habitues du théâtre de Madame Saqui ; détermine à formuler le' talent de cette célèbre acrobate , il avait fini par découvrir :
a A® Que madame Saqui danse avec les pieds;
« 9° Qu'elle danse tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ; .
« 3" Qu'elle est beaucoup plus légère sans balancier qu'avec un balancier ;
« 4° Qu'elle s'enlève plus haut quand la corde est tendue que lorsqu'eHe ne Test pas ;
« S» Que dans la walse sur deux cordes , elle passe idtemativement de l'une à l'autre , ou se meut simultanément sur les deux. »
On voit que dans le mode d'observer, il y a une grande analogie entre l'amateur du boulevard du Temple et l'auteur de la Nout^elle Méthode de Violon selon Paganini.
( 16) première audition autant d'énigmes aux gens de Part. Malheureusement le livre de M. Guhr prouvera au publie qu'il n'a rien découvert; c'est une mystification conçue dans un intérêt purement mercantile, et contre laquelle il est de notre devoir de prémunir les personnes qui cultivent la musique.
Nous nous garderons donc bien de reproduire les naïvetés du professeur allemand, mais nous ne pouvons nous dispenser de parler de ce maniement spécial de la quatrième corde {sol\ à laquelle Paganini peut réduire son instrument. Sur cette corde unique , il est arrivé à exécuter des morceaux entiers avec plus de perfection qu'on ne pourrait le faire en utilisant tous les moyens du violon. Il rend ainsi, avec tout ce qu'elle a d'onction et de grandiose, la prière de Mosë, si sublime dans sa simplicité, et parvient, par la vérité et par la profondeur de ces a^cens, à arracherdes larmes à tout l'auditoire, A l'aide des trois octaves qu'il y obtient en joignant \ç> flageolet y il fait chanter alternativement la basse , le soprano et le ténor, et porte le pathétique à son comble dans
le magnifique majeur qui termine cette prière céleste. Et qu'on ne pense pas que cette exécution sur la quatrième corde soit excessivement restreinte^ Paganini en a fait une de ses plus admirables ressources par la diversité de ses applications.
On ne se figure pas combien il a augmenté et perfectionné les procédés techniques pour se rapprocher de la voix humaine.
Déjà, dans lé morceau précédent, rien ne manque à l'imitation ; mais bientôt cette imitation , il sait la rendre multiple en imprimant au son une sorte d'oscillation , pendant laquelle, on croirait entendre deux violons. On sait , par exemple , que pour parvenir à une expression de douleur, on prend simultanément la même note sur deux cordes différentes {^P unisson) ;, jusqu'ici ce n'avait été qu'une indication isolée, qu'un accent transitoire ;Paganini , avec des sons de cette nature , est parvenu à former des* phrases entières de chant , dont l'effet, tant il est doux , pénéti^ant ;et pathétique , rappelle ces belles voix de femmes dans lesquelles on dit qu'il y a des larmes. V adagio
C i8 ) de Paganini respire presque toujours une mélancolie profonde; par intervalle il est empreint d'une amertume misanthropique ^ mais sa teinte générale est celle de l'élégie. Enfin c'est tour à tour, dans ses élans éneiv giques ou tendres, la douleur de Thomme et de la femme, sans que jamais dans l'expression il y ait rien de cette exagération ni de ces traditions banales,Vest-a-dire dettes lieux communs que l'école confond encore avec la science. ^
C'est Ik le cachet de la plupart des com^ positions de Paganini; ainsi que Goethe, il se plait souvent à heurter le sentiment qu'il a excité en interrompant une période suave par un irait d'une àpreté fantasque. Il n'est pas rare non plus qu'à la manière de lord Byron, il trouve une inspiration terrible, pleiae de cet esprit ss^tanique qui réveille l'idée des anges déchus.
Paganini n'a point de juge plus sévère que lui-même; aussi n'est-il presque jamais satisfaitde son exécution : il la croit tou<^ jours au-dessous de ce qu'elle devrait être.
Selon lui , > il s'en faut qu'il ait feit valoir
( Ï9 ) toutes les ressources du violon , qui , assure* t-il, pepveat encore dépasser ce qu'il en a fait coqnaître. •
Il n'est point, de passage si difficile dans lequel il tranaig^ ayec la mesure; bien dififé^ rent en ce point de la plupart des grands instrumentiste^, qui pensent sauver leur habileté en recourant à l'expédient d'une mer sur<e complaisante j jamais il n'ouvre ni ne 'serre le mouvement pour faciliter l'exécution. Fidèle, aux proportions mathématiques les. plus rigoureuses, il ne. s'en écarte pas, et ne fait rien hors de la valeur du temps.
Celte loi, qu'il observe comme à son insu, loin d'étôufiSer sa verve, en. régularise au contraire l'essor, eu lui donnant une vigueur nouvelle. Cette précision qu'il apporte dans la stricte observation de la mesure , on ta retrouve dans la qualité du son, qu'il rend pur comme l'or; depuis qu'il donne des concerts , en ne se souvient pas qu'il ait fait une note fausse ni même douteuse : il s'est
tellement identifié avec son instrument, que chez lui ce n^est plus le travail qui apparaît, mais le sentiment qui résonne et se
déploÎQ av€c l'éloquence qui lui est pro" pre. , .-;
Semblable aux gra<ids chanteurs italiens^, Paganini aborde constamment la note avec un aplomb imperturbable. Son style esi d'une inépuisable variété, et bien qu^origi^ nal, il repose sur tout ce que l'école ità'lienne a produit de plus parfait, et pourtant il est lui et lui seuL Si nous n'avions k proposer aux chanteurs l'exemple de la belle et noble manière de madame Pastà, qui a porté dans le discours lyrique Téloquenbe la plus vraie , la plus soutenue et la plus variée en même temps , Paganini serait le seul sujet d'étude <Jue nous devrions leur indiquer. Quelle fermeté, quelle assurance dans i'attaque! rien d'indécis, rien de lavé, rien de glissé ; Paganini plante la note > et la force véritablement a prendre racine ,
' Planter la soté ^ pianiare hene la nota , est une expression consacrée^ en Italie. Salieri ne cessait de repeter à ses élèves ^ lorsque , pour faire de l'expression ^ il leur arrivait de glisser le son au lieu de l'attaquer franchement : « Plantez donc la note^ et laissez ce miaulement « aux Français. •
(21 ) sans qu'elle iomb^ ou eimpiéte sut* celle qui
Presque tous les instrumèûti&tes ont des inôrceaux favoris., du genre de ceux que les Italiens appellent /x^^^z/ di baùle; le nombre des morceaux de Paganini est infini. A Berlin , il en a joué plus de vingt , dont plusieurs étaient différens de ceux qu'il avait fait entendre à Vienne ; la plupart étaient de sa composition. Là, con^me toujours, il s'est montré universel datfs son exécution , et Ton a pu se convaincre qu'il embrassait tous les genres avec la même supériorité. Il exécute dans la perfection la musique la plus sévère, et généralement celle des compositeurs les plus savans qui aient écrit pour le violon. Presque partout il a joué du Viotti, du Rhodes, du Kreutzer; mais ce que beaucoup de monde ignore , c'est qu'il montre la même prééminence dans les quatuors de Beethoven , qui excluent l'individualité du violiniste, c'est-à-dire, ces mouvemens rapides et cesi caprices qui, suivant les détracteurs de Paganini, constitueraient seuls l'es&ence de son talent. La musique de Bee-»
thoyen, comme on le sait, est celle qui, par sou harmonisation restreinte , laisse le moins de liberté à l'exécutant ; ce n'est plus Boccherini , dont la simplicité , autorisant toute espèce d'essor, est si propre à faire briller la médiocrité^ et surtout ces gens dont la réputation ne se fonde que sur un coup d'archet pesant et massif.
Beaucoup de personnes se vantent de lire la musique k première vue; quelle que soit leur force en ce genre { nous ne leur conseillons pas de se mesurer avec Paganini ; il ne la lit pas , s'il en connaît l'auteur, il la sait d'avance. Dans ses pérégrinations musicales, il lui arriva pltisieurs fois, lorsqu'il séjournait dans une ville, de faire mettre sur l'affiche qu'il exécuterait à première vue,, le soir même de XcLcademia^ tel concerto qu'il plairait aux professeurs de lui présenter # Un jour, à Milan , il fit un appel de ce genre : Rolla , chef d'orchestre de la Scala , célèbre violiniste, se chargea d'y répondre; il composa un concerto tout exprès , et l'apporta au moment où Paganini paraissait devant le public. Paganini s'empare aussitôt du mor-
ceau; soit inadvertance, soit préméditation de sa part, le cahier se trouve posé sens dessus dessous sur le pupitre ; on imagine* rait qu'il s'empressa de le retouri\er, mais feignant de ne pas même y prendre garde , et comptant pour rien Ténormé difficulté de lire au rebours , il joua immédiatement, comme s'il eût été depuis long-temps fami* liarisé avec cette musique qu'il voyait pour la première fois.
Peu importe à Paganini l'instrument pour lequel une musique a été écrite; on l'a vu quelquefois entrer dans iin salon , saisir une quinte qu'il trouvait sous sa main , et sans y être préparé jouer ainsi une partie de violon avec des exercices que K ramer avait faits pour le piano. Paganini joue indistinctement sur tous les violons , bien qu'il se serve habituellement d^unGuarnerius; mais, ce qui paraîtra étrange, il le monte avec des cordes plus minces q^^'on ne le fait de coutume. Dans un des concerts qu'il donnait en Allemagne, la malveillance s'avisa de substituer un mauvais violon à celui sur lequel il devait jouer; peut-être quelque
envieux espérait-il que pris au dépourvu, Paganini perdrait une partie de ses avantages; mais il n^en fut pas moins brillaqt que de coutume , et Ton ne put pas même soupçonner qu^n lui avait changé son instrument.
Un accident assez fréquent est la rupture des cordes du violon ; Paganini ne s'en inquiète pas le moins du monde : une d'elles vient- elle à casser, il n'en continue pas moins a exécuter, sans aucune transposisition , tout ce qui est écrit pour les quatre cordes. Lorsque, par suite de la distension, son instrument se désaccorde, il sait encore trouver dans son exécution le moyen de déguiser cet inconvénient. Parfois , sans s'interrompre , il monte plus haut la quatrième corde (sol); il s'j prend avec tant d'agilité, qu'il est impossible de y en apercevoir. Cet expédient, il ne l'avoue pas; pour en être instruit, il a/allu que le £ait nous fût rapporté par un artiste long-temps admis dans son intimité. L'avantage que Paganini retire de cette innocente supercherie est d'élever le sol à des notes qui sont hors de
sa portée ; il fond ainsi dans son jeu des sons de la quatrième corde avec des notes ^ qui , par leur essence^ appartiennent k la troi* sième ou à la seconde : en sorte que tout en exécutant, il tend et détend quand bon lui semble. Dans le point d'orgue ou coronella^ il recourt à des feintes, à Faide desquelles^ il promène de surprise en sur* prise , il pique et irrite l'attention de son auditoire, et quand il l'a commandée au plus haut degré, il l'entretient par une succession de choses imprévues qui provoquent des transports d'enthousiasme.
Les plus grands artistes sont encore k s'expliquer comment Paganini obtient cette multitude d'effets prodigieux; aucun d'eux n'a f^u même concevoir son double flageole t^ non plus que cette imitation métallique qui rend k s'y méprendre le son d'un timbre, avec lequel il /dialogue , au moyen du flageolet simple. Quelques uns se sont résolus a l'in terroger. Un soir, que les premiers instrumentistes de Vienne se trouvaient réunis chez lui , l'excellent quartétiste Schuppan-- • zigk ^ elMayseder, auquel le yiolon e^ le
piano sont redevables de compositions &i gracieuses , le pressaient de questions au sujet de ses procédés. « Montrez-nous donc, lui dit Mayseder, comment vous obtenez dans le bas du manche ces sons à^ flageolet que nous ne trouvons, que près du chevalet, et ces staccato-pizzicati que vous faites de la main gauche sans le' secours deTarchet, et ce^ piizicati à^nne force et d'une vitesse san^ égales. » J^aganini n'aime pas a faire connaî* tre ses grands moyens d'exécution : Mio caro , répondit-il à Màyseder , ognano ha suoi segreli. — Je suis loin d'en disconvenir, re* prit le violiniste allemand , mais vous pouvez publier les vôtres sans danger; je vous garantis qu'on n'ei> abusera pas. »
Il serait beaucoup trop long de signale^ tous les morceaux dont se compose unréper* toire que Paganini étend encore chaque jour. Nous nous bornerons à quelques citations. On remarque d'abord entre ceux qu'il exécute sur la quatrième corde ^ la Saonate militaire ^ la Prière de Mosê, dont . nous avons déjà parlé , l'hymne populaire d'Haydn, Serba oh Dio, Francesco AugustOy
Pair de Mozart , Non pia andrai, où il déploie une audace d'archet inimaginable ; enfin l'air de Weîgle, Pria che Pimpegno, où, entre mille choses étonnantes, il fisiit des octaves rompues d'une telle vitesse qu'on les croirait doubles cordes j et que certaines personnes ont imaginé que sur cetle corde unique il produisait deux sons à la fois.
Dans ses concertos, dont le premier est en mi-bémol j on ne, doit pas omettre V adagio appassionato y qui est d'un chant grandiose et des plus pathétiques. Jamais oh ne porta l'expression aussi loin ; il y est déchirant. L'historique de ce morceau mérite d'être connu. Paganini sortait du théâtre où il venait d'entendre Demarini, premier tragédien de Fltalie. Ce grand acteur avait été sublime dans une scène de prison où , après avoir récapitulé ses malheurs, il suppliait la Providence d'y niettre un terme en le débarrassant du fardeau de la vie. Paganini se mit au lit encore sous le coup des émotions qu'il venait d'éprouver ; il lui fut impossible de se livrer au sommeil : désespérant de goûter le repos, il se lève et trouve sur son violon
( 28 ) des expressions qui lui servent à épancher tpi^te cçtte sensibilité qui brûlait son amè. yoilà de l'inspiration , voilà ce génie qui tourmente et produit.
Ce n'est pas la seule fois qu'une occasion a donné naissance à des chefs-^l'œuvre. Cette invitation à\la w aise que les Allemands ' regardent comiQe une des plus belles compositions de Weber , n'aurait jamais vu le jour si ce musicien célèbre n'eût été engagé dans lés liens du mariage. Il assistait à un bal avec sa femme. Madame Weber aimait la danse ; il crut s^apercevôir qu'elle agréait plus particulièrement les assiduités d'iin jeune et beau cavalier. Cette remarque éveilla en lui un sentiment de jalousie/ mais il sut le maîtriser assez pour le concentrer en luimême. Cependant Madame Weber, ne soupçonnant pas que son innocente prédilection puisse affliger un mari qui lui est cher , ne manque pas une walse , et toujours avec le même cavalier. Weber n'y tient plus ; son agitation, qu'il s'efforce de cacher, est extrême ; il est furieux , mais intérieurement ; enSn il a pris un parti : sans mot dire il s'é-
cfaappe du bal , rentre chez lui ; et , tandis que l'intrépide Walseuse ne s'inquiète pas de son absence, lui, poussé par le démon qui Tobsède , ^'assied à son piano et confie au papier toute la fougue psycolo'gique d^une àine froidement ombrageuse.
Il est des contrées où les volcans jettent des flammes ; il en est d'autres où ils ne lais^ sent échapper que de la fumée !
Mais revenons au premier concerto de Paganini. On y trouve encore un âuperhe récitatif obligé , dans lequel il arrive a une illusion CQiliplète. Lé deuxième concerto, en si diès€ mineur y est celui qui renferme ce rondeau si original, où il établit un dialogue entre un tiknbre et \eftageolet de son violon. Dans le troisième » qui est en mi dièse y il s'est plu à accumuler des difficultés que l'on croirait insurmontables. Sous, ce rapport , c'est sa composition capitale ; peut-être est-elle moins riche et moins gracieuse en chants que ses autres productions.
On estime particulièrement, parmi ses morceaux de mezz(H:arattere j un larghetto
avec polonaise ; puis les variations sur le rondeau de la danse des Sorcières du ballet de Figano [le Nozxe di Benevento)^ où, à l'originalité de Pair primitif, il ajoute une multitude de traits d'une singularité , d'une audace dont on ne peut se faire l'idée* L'air varié sur le thème de la Molinara, à violon seul, sans orchestre, tient tellement du merveilleux, qulon ne saurait en décrire l'effet» Il a arrangé dernièrement de la sorte et avec le même bonheur^ le God save the King , où d'un bout à l'autre on distingue deux parties réelles, et jusqu'à trois durant une variation entière, c'est-à*fdire, siqiultanément, le chant complet,- un tremalù pi:or duisant l'effet d'une harpe, enfin une basse continue formée avec le pizzicato^ qu'il ol>^ tient au moyen du pouce. Cette incroyable complication est i;avissante.
Rossini, dont la compétence en matière <le musique est presque toujours irrécusa- J>le, professe pour Paganini la plus haute admiration, et n'hésite pas à le déclarer le plus grand des violinistes. « Pour celui-là, lui a-t-on entendu dire, lorsque le bruit se ré-*
paodait qu'il allait venir à Paris , je ne sais pas ce qu'ils pourront lui reprocher. »
Nous ne le savons pas non plus. Cependant quelques envieux ont accusé Paganini de manquer d'intensité. Cette accusation tombe à faux : un son est toujours asst&z intense quand il est rendu dans les proportions exigées de plénitude et de rondeur; Paganini peut être gracieux, suave, mais ces qualités n'excluent pas chez lui la force quand elle est nécessaire. Il n'est pas d'orchestre si formidable qu'il né puisse dejofirner, non-seulement par les moyens ordinaires, mais lûéme avec cette corde unique de soi, la plus sourde par sa position bassef dans l'échelle du violon. Dira-t-on que ce n'est pas là de l'intensité? Dans la Prière de Moïsei, pour la citer encore, où pendant le majeur iVe&t accompagné d'un orchestrey^r^^V^ m^ , sans en excepter la grosse caisse, il domine l'enr semble de toutes ces forces comme le ferait le chœur le plus vigoureux. Ce volume de déploiement qu'il concilie avec l'onctueuse majesté de l'expression, remue au dernier point non-seulement tous les artistes, mais
toute la. masse des auditeurs. Certes, voilà de rintensité, si jamais il en fut ; ici, la preuve est d'autant pluspéremptoire quela Prièrede MoUe est un chant d'une simplicité et d'une pureté exquises , et que Paganini ne se permet pas d'y faire la moindre addition. Le fait qui suit n'est pas moins concluant.
Lorsqu'on préparait à Rome la première représentation de Matilde di Shahran^ le chef d'orchestre tomba malade le jour,méme de la répétition générale. Rossini, qui n'avait affaire, qu'à des musiciens fort médiocres, ne savait comment le remplacer; Paganini ayant appris son embarras, vint amicalement lui offrir de les diriger : l'offre , comme on le pense bien , - fut acceptée avec reconnaissance, et dès l'instant même, sans aucune préparation, il se mit en devoir de comniuniquer à cet orchestre inhabile les intentions dé l'auteur ainsi que sa manière propre de les rendre, saisissant de première vue tous les mouvemens , et bornant toutes ses instructions à des exemples, car il n'avait pas le loisir de s'interrompre pour faire des recommandations verbales : le mouve-
ment avait-il besoin d'être ralenti ou accéléré, pour l'indiquer il prenait la partie du premier violon une octave plus haut qu'elle n'était écrite, et cela avec une telle prédominance , que ^ faisant entendre au^tessus de tous les instrumens jusque dans le plus fort des ^ortissime , il donnait l'impulsTon à laquelle tout , autour de loi , obéissait comme pM* enchantement. Cette seule épreuve suffit pour qu'à la représentation on remarquât dans l'orchestre un ensemble irréproc&able, une vie et une chaleur à laquelle on n'était pas dccoutumé. Pa^aninî avait opéré un^ véritable métamorphose; elle confondit d'é* tonnement tous l,es maîtres et Rossini luimême, qui ne raconte jamais cette circonstance san» une vive émotion de plaisir.
C'est alors qu'il fout voir comme sa physionomie s'anime ; ses yeux pétillent , il semble y être encore.
En voici assez au sujet de l'intensité, à moins que nous ne placions ici surabondamment cette observation, qu'un son assez* fort pour qu'on puisse l'entendiré parfaitefment jusque dans les cotrlotrs des immenses
salles d'Italie,, de liai Scala de San Carloy etc., où la profondeur des loges est excessive, a certainement une portée très énergique-
Si Ton a dit que Paganini manquait d'in^ tensité , c'est qu'il n'a pas cet archet bruyant et massif qui n'accuse qu'une vigueur mécanique ; chez lui, la force est l'élan d'une àme de feu, elle ne sort jamais des conditions de l'art, et il y a toujours en arrière le sentiment qui la produit ; ce n'est pas seulement ce jeu de la main qu'on peut acquérir par un long travail , c'est la situation qui se dessine avec . sa couleur, c'est la passion qui s'exprime avec les accens les plus pittoresques.
Au surplus, les gens qui font parade de cette intensité de matérialiste ne l'obtiennent que dans un mouvement peu accéléré , ce qui rend leur jeu pesant , et prouve de reste qu'elle est exceptionnelle.
On a vu Paganini se servir de la quinte comme d'un violon, et obtenir les effets les plus brillans; un instrument plus ingrat encore acquiert entre sçs mains des ressources prodigieuses : Paganini est à peu
( 35 ) près sur la guitare > ce qu'i} est sUr le vio«lon. Les quatuors qu'il a composés pour guitare, violon, violoncelle et quinte, sont délicieux. Il y joue alternativement la par> tie de violon et de guitare ; celle-ci est suspendue à son cou , et le violon , en attendant qu'il s'en serve, repose entre ses ge^noux ; il change d'instrument avec tant de rapidité, qu'à peine les intervalles sont-ils perceptibles pour l'oreille. Ces quatuors enchanteurs, il ne les a jamais fait entendre en public, parce qu'il n'attache aucun prix à son talent de guitariste , qu'il regarde comme trop au-dessous de lui; ce sont des jeux dont il réserve le plaisir a ses amis.
Kossini et Paganini sont deux hommes que la conformité des goûts et beaucoup d'analogies musicales ont souvent rapprochés. Depuis qu'ils se connaissent, ils se sont voué une amitié durable. Non seulement Rossini s'attacha le célèbre Génois, mais encore il ne put l'entendre sans se passion-
* Juliani , le plus habile guitariste de notre époque ^ s'a pas le même genre que Paganini.
net pour son talent. Ce fut au point que, pendant cinq mois sans discontinuer^ il essaya de reproduire les effets miraculeux que Paganini obtenait sur le violon , et que souvent même il y parvint pour certaines^ parties^ Lorsque Ton considère que M» de Beriot, que les plus grands artistes s'accor» dent à reconnaître le premier violiniftte finançais % n'^t parvenu qu'à forcé de temps et de patience à jouer des études de Paganini y
* No«B loi cotmaîasalis un mai, M. Mazas, qai habile ritalie depuis quinze ans. Personne ne s'est plu» £Eimiliarisé que lui av«c le jeu de Paganini ; personne n'a mieux étudie ni mieux apprécie ses procèdes ^ dont il s'est approprie les plus faciles. IVI. Mazas^ qui a eu de fréquentes occasions d'entendre Paganini et de l'accom* pagner dans les concerts^ est assez modeste pour ne pas oaer se comparer à un homme dont il regarde la fcrce comme incomaensurable ^ il $e borne à le prendre pour modèle^ et s'estime heureux chaque fois qu'il fait un pas. sur les traces du maître ipi'on ne pourra jamais suivre que de loin. M. Mazas est un agréable compositeur. Ses concertos ont en général plus d^originalitc que la musique de M. de Beriot, dans laquelle les amateurs out cru reconnaiire beaucoup de passages empruntera Paganini.
on peut être surpris qu'uti musiciefii hors de la spécialité , ait eu un succès plus réel et plus prompt; mais la surprise cesse q«iand on songe que Rossini est un de ces hommes complets, pour qui toutes les supériorîtés sont accessibles. Il n'a appris aucun des in^ trumens , et il joue de tous. Dans la conversation, il montre un esprit subtil et élevé; il s'exprime avec élégance et pureté dans presque toutes les langues de l'Europe, qu'il a étudiées en courant; il serait littérateur au besoin , et il est poète dès qu'il lui en prend la fantaisie. Lorsqu'il habitait la villa de Barbaja, sur le mont Pausylipe, la beauté des siles ; leur aspect enchanteiH*, lui inspi** rèrent tout à coup le goût de la peinture; sans la moindre pratique du dessin, sans aucune notion de perspective, il reprodui-»
sit, en peu de temps, avec une grande vérité de disposition et de coloris , les paysages qui charmaient ses regards* Ainsi la magie d'une nature séduisante avait improvisé cheis lui une puissance d'exécution qui déji» était de l'art. Et comme le Connége, il aurais pu s'écrier; « Anch^io êenopktor. Moi auBSi,
je suis, peintre.» Plus tard, on l'a vu àPa* ris profiter du séjour du savant Roselini , pour se livrer avec ardeur à l'étude des hyé* rogliphes, qu'il déchiffrait et écrivait déjà couramment après un travail de quelques semaines.
Qu'on nous passe la digression ; elle est , ce nous semble , assez naturelle. Ce ne sera pas la dernière fois qu'à propos de Paganini nous aurons l'occasion de parler de son illustre ami. Un compositeur célèbre , M. Meyerbeer, le seul des grands maîtres allemands de notre époque qui ait reconnu la spécialité modulatrice de la voix, en s'appliquant.à faire du chant proprement dit^ a subi le même charme que le Cygne de Pésarre. Il était à la veille de quitter Florence pour se rendre à Naples , où il se proposait de faire représenter un de ses ouvrages.
Cette ville qu'il ne connaissait pas encore lui offre un double attrait ; il est impatient de jouir du plus beau ciel qu'il y ait au mondes mais il vient . d'entendre Paganini , et déjà il ne songe plus ni à Naples ni à son opéra. Pa*< ganini parcourt toute la Toscane;, il ne 1q
( 39 ) Quitte plus , il le sUit partout et parvient a Fentendre dix-huit fois sans pouvoir se séparer de lui. Dans un pays où il n'est personne qui ne soit musicien ; où Ton fait de la musique à chaque instant du jour , et où par conséquent l'on doit être peu avide de concerts, il voiten toxis lieux Paganini attirer la foule et exciter un enthousiasme universel. A Milan , dans un seul séjour , il donne dix-neuf concerts de suite, et l'on ne se lasse pas d'y revenir. En Allemagne, où une multitude de préventions s'élevaient contre lui, ce sont les mêmes triomphes. A Vienne, de malheureux artistes vendent jusqu'à leurs vêtemens pour pouvoir assister aux concerts de Paganini; les salles ne sont plus assez vastes pour contenir la multitude. On se recueille d'avance , et dès les premières mesures, oùse décèle toujours la forcedu virtuose, c'est un embrasement ; on l'écoute avec un silence de feu. A Berlin, où les préventions étaient plus fortes encore , les mêmes circonstances se répètent, et l'adieu qu'il reçoit à son dix-huitième concert est une invitation de ne pas s'éloigner sans retour. Berlin est
le foyer de la cabale anti-roâsitiiennie, et l'ofi y était averti que Paganini est rosainîste; il est d'ailleurs une des coloones de cette école vocale que la ligue a prise en aversion ; on a juré de Timmoler. Ses adversaires se transportent en niasse dans la salle ; à son entrée, Paganini est accueilli avec nue froideur marquée ; il débute par un soto maestose. A peine a-t-il parcouru dix mesures , toutes les dispositions sont changées ) une révolution soudaine s'opère : ce sont des trépignemens qui tiennent de la fureur , des applaudissemens sans fin; les hommes s'élancent sur les banquettes ; de toutes les loges les dames jettent leurs bouquets sur le théâtre ; enfin l'explosion est générale, c'est l'effet d'une étincelle qui vient de tomber au milieu d'un magasin de poudre.
ADresde, à Francfort, à Leipzig , àBreslau, à Prague , à Stutgard , il échauffe avec le même succès les têtes et les cœurs des froids habitans du nord. Pour les Italiens, Paganini n^était que le roi des violons passés, présens et futurs ; les Allemands, qu'il précipite dans le délire, renchérissent sur cette expression^
Paganini n'est plus un roi , c^est ua dieu'.
A Varsovie, les â///(^/^<îw^? polonais, le jour de son départ, se réunissent au nombre de quatre-vingts dans une hiaison de plaisance, à une demi-lieue de la ville , et lorsque Paganini vient à passer , ils font arrêter sa voi^ ture et le sollicitent vivement de leur accorder encore quelques instans* C'était un banquet auquel ils le conviaient; on y porta de nombreux toasts à l'artiste incomparable, et, au moment de se séparer, Ëlsner, le directeur du Conservatoire , lui présente au nom des assistans une tabatière d'or avec cette inscription : f^Al cavalière Nicolv Paga» nini, gli ammiratori dél suc talento. Yarsavia, 19 luglio 1 829. » Paganini fut tellement ému, qu'il ne put trouver une seule parole pour exprimer* sa reconnaissance ; il se contenta d'approcher la tabatière de ses lèvres.
Paganini, chez qui on vient de voir le type de la plus parfaite exécution , est aussi un grand compositeur. Ses concertos ne
' Les journaux allemands ont appelé Paganîni le Diêudu Violon.
sqnt pas des élucuhrations stériies où la.com^ binaison est péniblement élaborée*. Dans son œuvre, il n!y a jamais rien de fortuit ni de prémédité , c'est toujours de l'inspi*ration, et de l'inspiration spontanée. Comme l'extrême difficulté est son habitude ,. qu'il est familiarisé avec elle, qu'elle est pour ainsi dire de son essence , elle Lui fournit sans effort des élémens de sa musique. Tout autre se la préparerait; elle lui vient naturellement, se classe comme une conséquence de ce qu'il écrit, et comme une suite obligée ' de son discours. Si ce discours est gracieux, léger, badin, elle se fond avec ces caractères ; est-il grave , pathétique , touchant, solennel? elle se conforme encore à toutes ces gradations.. Ainsi l'unité est toujours conservée , mais cette unité est vivante ; partout il y porte la chaleur inépuisable d!une imar gination pure et féconde en beautés, et cette ardeur de sentiment qui transforme tout en un langage énergique de l'ame : c'est la fraîr cheur, c'est la vivacité de la jeunesse, c'est sa fougue aussi, parfois c'est sa douce naïveté; ce sont des traits d'une humeur farouche ,
d*un caractère de sauvagerie qui surpren nient et retrempent le moral. Dans ses accords, il parcourt réchelle de toutes les émotions , de toutes .le$ dispositions d'esprit ; depyis les gémissantes langueurs jusqu'au désespoir, le plus violent , depuis l'allégresse 1^ plus joye\ise jusqu'aux caprices les plus désordonnés , il n'est rien qu'il ne puisse reproduire avec cette teinte poétique qui donne à ses compositions ce charme indicible auquel il est impossible de résister , ce charme qui , q\ielque divers que soient les hommes, opère sur eux comme l'onde bienfaitrice et enivrante du Léthé , par laquelle se dissipent tpus les noirs soucis , toutes les angoisses de la douleur , tous les regrets, tpus les chagrins de la vie réelle : c'est un baume réparateur , un bienfait auquel personne ne se refuse. Aussi peut-on, à juste titre, appliquer à Pagànini ce que le docteur Burney a dit en parlant du devin Farinelli :
a. Il subjuguait tous ceux qui l'entendaient -, les savans , les ignorans, ses amis et ses ennemis. » Pagànini subjugue et il console., Parmi les grands peintres, il n'en est point
avea qui Pa(;aniûi ait plus de ressembUnce que le Corrége : c^est la même manière de s'inspirer , la même vivacité de coloris , la même vigueur dan[s la distribution de la lumière et du clair-obscur. Dans leur ardeur impétueuse^lepeintre et le musicien arrivent avec une égale audace jusqu'aux derniers confins de l'originalité ; l'un et l'autre s'aventurent avec la confiance de ce tact interne qui les préserve de s'égarer, et les rend encore maîtres du sentiment, alors qu'ils semblent s'abandonner a lui. Aussi sont - ils dignes tous deux d'être les fondateurs d'une ^cole classique. L'art de Paganîni est em* preint d'un merveilleux romanticisme ; ses inspirations sont des écbos de la nature. On y retrouve ïa matinée du printemps , la nuit d'été; de riantes perspectives s'ouvrent à travers les contours variés de mille arabes* ques, un hymne célèbre le retour du jour :
te sont des fleurs , c'est le papillon qui voltige , quelquefois ce sont des fantômes qui s'échappent de l'Érèbe; enfin ce sont , si l'on veut, dçs cadres remplis à la Rossini, et ce dernier a si bien compris l'espèce de con-
fonniié qui existe «ntre cette manière de ooa<;evoir et la sienne ^ <ju'on Ta entendu dire : «Véritablement, il est heureux que Pa-ganini ne se soit pas livré exclusivement à la composition lyrique , il serait devenu un rival bien dangereux. »
Les compositions de Paganini abondent tellenreot en motifs charmans , que nos faiseurs de contredanses ne tarderont pas sans doute à se mettre à l'affût de s^ inspirations , qui seront pour eux une mine inépui^*^ sable. Cette fois, du moins, la mode sera d'accord avec le goût. Dans ces échaMiK Ions , il n'y aura plus, coimme de coutume, qu'une oi^re de l'esprit du compositeur; mais ce n'est pas La que les connaisseurs iront chercher Paganini: ils voudront jouir de ses œuvres dans leur entier, ils aimeront à le suivre dans ses artifices de mouvemens, dans la multiplicité de ses transitions si habilement ménagéis, dans ses modulations si heureuses et si nouvelles , et dans cette
instrumentation où il y a tant d'aptitude^ tant d'occurences imprévues , tant de complications ingénieuses, où les ressources
de chaque instrument sont employées avec le savoir consommé du grand maître. Cette musique turque ^ dont l'usage exige une grande connaissance de la portée acoustique , il en tire le plus gr apd parti , en la faisant toujours concourir au but harmo"* nique. On aurait tort de juger les compositions de Paganini d'après ses premiers essais, où pourtant on remarque déjà des éclairs, d'un génie véritable; ces produc^ lions de sa jeunesse ne sont pas comparables à celles où l'on retrouve toute la maturité de son talent. La plupart du temps, ce sont des bluettes qu'il abandonnait sans, prétention; on pourrait en avoir recueilli unetfoule , car dans l'obligeance de son caractère , Paganini n'était pas avare de ces preuves de sa fécondité : il les prodiguait même pour des
' La grosse, caisse , les eimballes , la caisse roulante, le chapeau chinois, le triangle, l9petite clarinette, etc., forment ce que Ton appelle, en Italie et en AUemargne, la musique turque. Les Italiens la nomment aussi la Banda, En France , du moins dans les rëgimens , c'est la petite musique y par opposition à la grande, qui est l'harmonie.
fêtes particulières. Lorsque le général Millot commandait à Gêne^, Paganini, qiii venait journellement chez lui, composait quelquefois pour ses réunions toute là musique d'une soirée, contredanses, intermèdes, etc. Il est fâcheux que des soins plus importans aient empêché le général de conserver ces premiers gages d'un si brillant avenir. Paganini a dans son répertoire une foule de morceaux célèbres, bien qu'ils soient inédits. Il ne les publie pas, dans la crainte de leur faire perdre l'attrait de la nouveauté, lorsqu'il les exécute. Ses quatuors pour premier et second violons, quinte et violoncelle , sont connus en Italie depuis quinze ou dix-huit ans.
Quoiqu'il paraisse d'ordinaire attacher peu de prix à ses compositions , des per* sonnes admises dans son intimité l'ont entendu parler avec une grande prédilection d'un concerto , dont il y a quelques mois il n'avait achevé que le premier allegro. «Il renfermait, disait -il, des effets neufs et des difQcultés prises dans une sphère toute autre que celle qu'il a àè\k
( 48 j parcourue. » Il comptait ae pas le terminer avant de quitter TA^lemagne. Pour la pre-^ mière fois, il se montrait si content de ce qu'il avait fait , que ses amis , dont la curiosité était vivement excitée, le sollicitaient de le leur faire entendre; en vain ont-ils réitéré leurs instances. n.Lo vogUo sverginare Pariai. Je ne le déflorerai qu'à Paris » , répondait-il ; et il a été inexorable. On suppose toujours aux hommes de gé* nie une existence à part', tout à fait diffé^ rente de celle des autres hommes. Il y a quelque réalité dans cette supposition, mab bien rarement il est donné au vulgaire de se figurer cette existence teUé qu'elle est; presque toujours il la conçoit sous le point de vue le plus bas , dans des ridicules ou des monstruosités. On aurait fort à faire si l'on voulait raconter tout ce qu'il a imaginé sur le compte de Paganini, sur ses apparitions, sur ses absences, sur ses amours.
Suivant l'une de ces versions, il aurait, comme on dit, fait de nécessité vertu , et son talent ne serait dû qu'aux loisirs d'une longue captivité. Paganini , dans un accès
tle jalousie, aurait empoisonné sa femme.
Il n'est pas besoin d'affirmer que ce crime n'est quUmaginaire ; Paganini n'a jamais empoisonné personne : cependant on peut trouver une source à cette horrible accusa* lion ; une méprise y a donné lieu: Paganini 'étant k Milan, y donnait des concerts en même temps qu'un fameux violiniste polonais ; ce dernier, qui malgré son talent ne faisait pas fortune , fut arrêté pour dettes ; à peine fut-il en prison , que Ton découvrit qu'il s'était défait, par le poison, d'une femme avec laquelle il vivait. Bientôt le bruit se répandit qu'un célèbre violiniste venait d'être jeté dans les cachots; et comme Paganini était plus connu que le coupable , on pensa naturellement que c'était lui. L'erreur s'accrédita et fut propagée par la malveillance ; elle devint d'autant plus difficile à détruire, qu'k cette époque , en Italie , les moyens de publicité étaient on ne peut plus restreints. Depuis , cette fable , colportée par l'envie , a été répétée en Allemagne. Elle précéda Paganini à Vienne, et elle y avait indisposé contre lui bon nombre de crédules habitans,
Cette calomnie p]:enait à son insu une certaine consistance , lorsquUl en fut averti par une allusion indirecte quefit un journaliste. Sentant alors le besoin de couper court à de pareils propos , il provoqua des informations de la part du gouvernement autrichien, et leur résultat démontra jusqu'à l'évidence* ce qu'il y avait d'absurde dans l'imputation. Les autorités étant convaincues, il ne lui restait q^u'à détromper le public. C'est ce qu'il fit dans la lettre suivante, que les journaux de Vienne donnèrent en même temps en allemand et en italien :
« Paganini s'empresse de témoigner sa « reconnaissance au rédacteur de l'article « inséré le 5 avril dans la Theater Zeitung « ( Journal des Théâtres ) ; mais , en le re- « merciant de ce qu'il a dit d'obligeant à « propos de son premier concert, donné « devant le respectable et très savant pu- « blic de Vienne, il croit que quelques « expressions, faisant allusion à des bruits « calomjiieux répandus dans le vulgaire , a nécessitent de sa p^rt une déclaration
(il )
authentique et formelle. Il proteste donc, autant dans Fintérêt de sa réputation et de son honneur, que dans celui de la vérité, que jamais, en aucun temps et en aucun lieu, sous tel gouvernement que ce puisse être , il n'a été contraint, pour un motif quelconque, à une existence différente de celle qui convient à un homme libre , à un citoyen honorable et fidèle observateur des lois. C'est ce qui résulte du témoignage de toutes les au* torités sous la protection desquelles il a su vivre libre et avec honneur pour lui , pour sa famille et pour l'art qui lui procure l'avantage de paraître en ce moment devant un public aussi connaisseur «t aussi bienveillant que celui de Vienne^ le « premier devant lequel il a l'honneur de « se présenter depuis sa sortie d'Italie.
« Vienne, 10 avril 1828.
« NiGOLo Pagànini. »
Lorsqu'on annonça dans la capitale de l'Autriche le premier concert de Pagànini,
C0ua: d'entre les Yiennoiâ qui ne le connais-' salent pas, s'attendaient à retrouver dan»
sa personne quelques indices caractéristiques des antéeédens qu'on lui attribuait»
Son apparition dut excîter leur surprise.
Paganini esl un homme de quarante^ cinq à quarante-six ans , d'une taille ^u-rdesfius de la moyenne; sa constitution est grêle , et son attitude est celle de la langueur' Bien que modeste, sa démarche n'est dépourvue ni d'aisance ni de noblesse. De longs cheveux noirs et bouclés ombragent sa téta et font encore ressortir la pâleur mélancolique de sa figure. Son nez est proéminent; et dans l'ensemble, son visage maigre et alongé offre l'aspect de ce que les médecins appellent le masque hypocratique.
Quoique petits, ses yeux sont vifs, perçans et pleins d'expression, et sa physionomie, qui , sans avoir rien de désagréable , ne prévient pas d'abord, devient attrayante dès qu'elle s'anime. Il a des apparences maladives, et, en effet, depuis plusieurs années , il est en proie à une affeiîtion de poitrine qu'il doit à la prédisposition liatu-
(53) relie de cet organe ,. qui chez lai est très
resserré.
Avec une organisation débile^ Pafgaâini est un des exemples les plus frappant de la force presque surhumaine qui réswlte de l'exaltation produite par le géûie^ Au moment où il saisit le violon, il semble qu'une étoile descende sur lui, et* lui apporte le feu divin. Soudain il échappe à
sa faiblesse ,* une existence nouvelle se ma-
nifeste en lui, c'est un autre être, et durant l'action musicale , sa Vigueur est plus que quintuplée. Après avoir achevé un grand morceau, il manifeste exactement lés mêmes jsymptômes qu'un homme livré à un accès d'épilepsie; sa peau livide et froide est couverte d'une sueur abondante; on ne sent plus le.pouls, et si on l'interroge sur un sujet quelconque, même sur l'état où il se trouve, il ne répond pas, ou s^il répond , c'est par monosyllabes et presque toujours à contre-sens de la démande. La nuit qui suit ses concerts, il ne peut dormir et reste dans une agitation qui se prolonge quelquefois pendant deux ou trois jours.
Ces observations nous ont été communi* quécs par le docteur Bennati , qui a été appelé à donner des soins à Paganini pendant son séjour à Vienne.
On croit généralement que Paganini a les doigts d'une longueur démesurée ; ceci est encore une erreur r ses mains sont dans la proportion de sa stature, et plutôt petites que grandes , seulement elles sont sèches , et les doigts, parfaitement conformés, en sont très effilés. La main gauche a une mobilité et une forme pfesque uniques , et du pouce, dans le sens opposé a Tarticulation , il fait une courbe des plus arquées. On sent que cette espèce de dislocation , qui s'opère sans efforts, ne peut être que le résultat d'une longue habitude; aussi Paganini s'y est-il exercé dès la plus tendre enfance, sous la direction de son père , qui était lui-même un yioliniste très distingué'. Ce fiit de lui
' On a prétendu que Paganini est dis d'un portefaix génois, et que l'artiste sou homonyme n'était que son père adoptif. Cette origine est une pure fiction ; elle serait vraie , qu'elle ferait honneur à l'homme qui , parti de si bas ^ est parvenu à s'immortaliser.
qu^ll reçut les premières leçons ; il devint ensuite ^lève de RoUa, dont il mit si bien à profit les conseils , qu'à Page de huit ans il donnait des concerts^ et qu'à douze il se livrait à la composition. Bientôt il fut nommé chef d'orchestre à Lucques ; il avait alors quatorze ans. De là il se rendit à Naples , où il obtint uii succès extraordmaire. On assure que ce fut la princesse Élisa, sœur de Bonaparte, qui lui suggéra l'idée de composer un concerto sur la quatrième coi]||^, après qu'elle l'eut entendu en obtenir des sons merveilleux. On ajoute qu'elle eut beaucoup de peine à lui persuader de tirer parti de son talent.
On a dit et l'on a écrit que Paganini était un misanthrope, ou plutôt un égoïste indiffé* rent au sort de ses semblables ; nous savons de bonne source que toutes ces assertions sont fausses. Paganini est un homme doux et sociable, il est ami sincère^ et montre la plus grande tendresse pour un fils, âgé de .quatre ans, qui l'accompagne toujours. Sa conversation est pleine de naïveté ; et bien qu'il n'ait pas contracté les formes élégantes
du beau mande, il ne dément jamais cette bienveillance qui se peint dans sa jAysianomie et dans le son de sa voix. U parle notre langue imparfaitement; néanmoins il sait trouver l'expression convenable» Les per* sonnes qui ont eu souvent occasion de le voûr, lui trouvent de l'esprit naturel ; il connaît la littérature classique de son pays/cependani il ne s'en occupe pas ; toutes ses facultés sont concentrées sur la musique, principalement sur le violon. <||ioique bizarre sous plusieurs rapports, il est simple dans ses goûts comme dans ses mœurs : autrefois il eut une vie très dissipée , il aima les femmes et fut jeté dans une suite d'aventures amoureuses qui le rendirent long-temps insouciant sur son avenir; plus tard il reconnut le besoin de l'assurer plus solidement. On prétend qu'il ne ménagea pas assez cette transition su* bite , qu'il eût pu effectuer sans tomber dans une sorte de contraste ; en quittant un ex* tréme, il n^est pas toujours aisé de prendre le milieu. Désormais Paganini est entré dans une carrière 4e régularité qui rendra impos* sible toute supposition romanesque»
Mais ce ne sont pas seulement lès actions de la vie privée de Paganini qui ont donné lieu k des récits mensongers, liong-temps , en Italie, on s'est plu a lui attif ibuer toute espèce dé débauches de ce talent qui se retrou¥è«dans toutes les circonstances, souvent même avec les conditions les plus bizarres ou les plus extravagantes. Il faut convenir que quelques saillies de jeunesse ont ]pu jusqu'à un certain point accréditer tout ce qu'on a voulu lui prêter d'extraordinaire. En effet, dès les premiers temps qu'il parut, il poussa fort loin la forfanterie d'un certain genre de difficultés dont toutefois il se gardait bien de tirer gloire en public. Ce n'était qu'en présenéb de ses amis et dans des réunions particulières, qu'il se livrait à ces jeux d'une souplesse et d'une agilité singulières. Ainsi, dans certaines occasions, il se plaisait à prendre les positions les plus grotesques, il pla^ çait son violon sur la tête , sur le dos, sur la hanche, sur le pied, sur le genou, en avant, on arrière, en le tournant dans tous les sens, et quelquefois même sans lui donner de point d'appui. Dans ses attitudes cherchées
OU contraintes, tout en se détraquant, il affectait déjouer les difficultés dans lesquelles ses rivaux ciDyaient voir leur triomphe.
Au milieu de ces écarts d'un talent qui ne connaît point de limites , il se créait souvent des difficultés plus^andes que celles qu'il semblait braver , et il s'en faisait encore un jeu. C'était en quelque sorte des défis continuels que sa prodigieuse facilité portait à tous les violinistes passés, présens et à venir. Cette présomption était bien permise à un âge où l'amour de l'art, chez un grand artiste, doit toujours emprunter quelque chose du désordre et de la fougue des passions.
Quelquefois aussi les défis de de genre ont été directs , piais c'est lorsqu'ils étaient provoqués. On conte à ce sujet une anecdote assez piquante. £n 1817, tandis que Paganini était à Vérone , le chef d'orcjiestre du grand théâtre de cette ville , Valdabrini , violiniste fort habile, s'avisa de dire que Paganini n'était qu'un charlatan , qu'à la vérité il excellait dans quelques morceaux d'un répertoire à lui, mais qu'il y avait tel côn-
certo de sa composition qu'il serait incapa*> ble d'exécuter. Paganini apprend ce propos et se hâte de faire dire à Yaldabrini qu'il essaiera volontiers de reproduire les inspirations^du chef d'orchestre de Vérone : cette épreuve , qui était un puissant attrait offert au public , il voulut la réserver pour son dernier concert. Le jour de la répétition est fixé ; Paganini ne manque pas d'y venir, mais moins pour se préparer que pour se conformer à l'usage établi; la musique qu'il y exécute n'est pas celle qu'il se propose de faire entendre ; selon son habitude il improvise sur les mouvemens de l'orchestre, et jette en forme de remplissage * une multitude de passages délicieux que son imagination enfante avec une spontanéité incroyable. Ce n'est point une froide répétition , c'est un premier concert qui pour les assistans laisse encore imprévues les merveilles de la représentation* Avec Paganini il faut presque toujours s'attendre à des surprises de ce genre ; les musiciens appelés à l'accompagner en sont eux-mêmes tellement déconcertés , que l'instrument leur
échappe d^étonnement ; ils restent ébahis , oubliant dans l'admiration la tâche qui leur est prescrite.
Qu'on se figure le désappointement de Yaldabrini en entehdant tout autre chose que sa musique; aussi, la séance terminée, s'approchant de Paganini: « Mon ami, lui dit-il , ce n'est pas mon concerto que vous venez d'exécuter, je n'ai absolument rien retrouvé de ce que j'avais écrit. •— Ne vous inquiétez pas , mon cher, lui répond Paganini ; au concert vous reconnaîtrez parfaite-^ ment votre œuvre; seulement alors , je vous demande un peu d'indulgefnce. » Le lendemain, le concert eut lieu; Paganini commença par jouer plusieurs morceaux de son choix, réservant celui de Valdabrini pour terminer la soirée. Tout le monde s'attendait à quelque chose d'extraordinaire ; les uns croyaient qu'il allait changer les moyens et les effets d'orchestre, d'autres qu'il reproduirait les motifs de la musique de Valdabrini, en y faisant à sa manière les additions les plus brillantes; personne n'était dans le secret. Paganini paraît enfin ; il tient
( ei )
à la mam une canne de jonc : chacun se de^ mande ce quUi veut en faire ; tout-à-coup il saisît son violon , et se servant de la canne comme d'un archet, il joue d'un bout à Pau*' tre le concerto que son auteur ae croyait exécutable qu'après de longues études; non seulement il rend les passages les plus difficiles , mais encore il y introduit des varia-> tions charmantes , sans cesser de déployer un seul instant cette pureté , cette grâce , cette intensité et celte verve qui caractérisent son talent.
Il est à présumer que la pla^anterie ne ' fut pas du goût de Yaldabrini, et quelqiï^ bonne opinion que l'on puisse avoir de Messieurs de notre Conservatoire, nous pensons, qu'aucun d'eux ne se souciera d'offrir à Paganini l'occasion de la renouveler. On a«dû déjà remarquer que le rédacteur du seul journal musical qu'il y ait en France, M. Fétis, qui, en vertu des principes infaillibles de l'école à laquelle il appartient, avait accusé Paganini de charlatanisme, vient, toujours en vertu des mêmes principes , de le proclamer un grand violiniste. Au sur-
plus y Paganini parait aujourd'hui dédaigner ces badinages d'un temps dont il aime sans doute à se souvenir, mais qu'on ne lui rappelle pas sans lui déplaire. Aussi, l'interroget-on sur quelque particularité de ce genre , presque toujours il s'abstient de répondre, et s'il ne garde pas le silence^ il change im* médiatement la conversation.
Tous les artistes qui , sans avoir entendu Paganini, ont voulu se mesurer avec lui, n^ont pas tardé à se repentir de leur témérité. Nous regrettons de dire qu'il est arrivé *k notre excçUent violiniste Lafond, de faire, en ce genre une bien cruelle expérience. Il était à Milan, où, pour son début en Italie, il se proposait de donner un premier concert. Averti que Paganini est dans la ville , il s'empresse d'aller le voir, et, soit politesse, soit espoir de se préparer un triomphe, il l'invite instamment a lui servir dé second dans un morceau à deux parties concertantes. Paganini accepte, mais au moment de la répétition , le malicieux Génois se garde bien de donner à ses moyens tout leur essor; k peine note-t-il la musique :
Lafond était pleinement rassuré. Cependant le public , qui encombre la vaste salle de la Scaluy est iùipatient de décerner les applaudissemens au vainqueur. Lafond se fait entendre le premier: l'auditoire lui témoigne sa satisfaction; mais vient le tour de Paganini : alors, ce sont des transports universels ; ce n'est plus ce jeu agréable dans lequel il n'y a qu'une perfection relative, c'est une puissance d'archet qui soulève , émeut et ravit à la fois. Paganini prend en doubles cordes plusieurs phrases que son antagoniste s'estimait heureux d'obtenir sur une corde seule; certains passages que celui-ci avait exécutés en dixièmes, il les reproduit en quatorzièmes et en seizièmes. Enfin son exécution est tellement foudroyante, que Lafond, qui à juste titre pouvait tirer gloire d'un fort beau talent , ne doute plus dès ce moment que l'audacieux Génois ne puisse arriver à l'impossible ; aussi n'essaya-t-il pas de contester sa défaite, et, laissant alors le champ libre à un rival si redoutable, il renonça à prolonger son séjour en Italie. Nous devons dire à la louange de Lafond, qu'il ne
montre aujourd'hui aucun dépit de cette aventure , dans laquelle il fut probablement moins battu que ne l'auraient été les plus vains de tous ses confrères. Il y puisa, d'ailleurs , la conviction de la nécessité de modifier son genre ; et tous les connaisseurs ont remarqué que depuis cette époque son style est devenu plus large et plus nourri. Quant à ce qui lui est advenu avec Paganini , lors* qu'on l'interroge à cet égard , Lafond 9voue franchement le fait; et ce n'est jamais sans une admiration exprimée dans les termes les moins équivoques , qu'il parle du premier violiniste du monde.
Nous terminerons ici cette esquisse^ Peut* être la malveillance et l'envie, qui s'irritent de toutes les supériorités, s'efforceront-elles de découvrir des intentions laudatives dans une série d'observations purement esthéti* ques ou sentimentales. Ces gens pour qui toute transcendance signalée et démontrée est une insulte faite à leur médiocrité, ne verront sans doute dans Paganini qu'un de ces aventuriers lyriques, qu'un de ces météores errans dont l'engouement seul peut faire
un astre. Incapables de comprendre les arts dans ce quUls ont d'idéal et de sublime , ils revendiqueront pour des idoles de convention le tribut de gloire qui n'appartiei^ qu'au génie^ Ib traiteront de déclamations les paroles mesurées qui ne cariactérisent que très faiblement encore les manifestations d'une prééminence des plus exceptionnelles que l'on connaisse; ils appelle-^ ront rhétorique la justice et l'impartialité. Dieu nous garde de plaire à ces âmes paralysées ! leur désapprobation nous est acquise; elle nous distingue, et nous la réclamons. Mais il est un appui dont nous sommes jaloux , et qui , nous l'espérons , ne manquera gas à nos opinions , celui de cette jeunesse d'élite assez éclairée pour ne pas se laisser imposer, par la mauvaise foi , les sentimens de la routine; celui des littérateurs , des poètes , des artistes , et de l'amateur, que n'aveugle point le préjugé ou que la coterie n'a point parqués dans ses étouffoirs. Vous tous chez qui la faculté de sentir n'a point été émoussée, vous dont
l'oreille n'a point été pervertie, allez eii-
tendre Paganini , et ses accords laisseront dans votre Âme des souvenirs qui ne s'effaceront jamais, tant vous aimerez k les nourrir; allez, et vous confesserez qu'il est des merveilles qu'on ne peut raconter MUS lies affaiblir.
TTPOGRAPHIB DE J. PINARD, IHPBIHIUR DU ROI,
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