CHAPITRE PREMIER
I^es origines
ÉTABLISSEMENT DES EUROPÉENS DANS LE GOLFE DE GUINÉE. — LES ROYAUMES d'âLLADA, DU DAHOMEY, DE PORTO-NOVO. — LES POPOS.
La Côte du Dahomey, ou Côte des Esclaves, a été visitée dès le treizième siècle par les navigateurs dieppois, génois et portugais. 11 semble toutefois que la priorité doive appartenir aux Français qui firent les premiers des voyages réguliers. En effet, le Père Labat (voyage du chevalier des Marchais, 1725), cite en faveur des marins dieppois le voyage à la Guinée, en 1035, d'un certain Jean Préault dont une chronique ancienne raconte ainsi l'histoire : « Alors Messire Jean demanda aux gens du pays la permission de prendre terre et de bâtir
plusieurs maisons pour y mettre leurs marchandises en sûreté; ce que les chefs lui accordèrent volontiers; et de ce temps commença le commerce entre les navires de Normandie et les hommes noirs. » D’autre part, d’après le même auteur, le géographe hollandais Drapper décrivant les côtes de Guinée, écrit en 1686 : « Le fort de Las Minas est un bâtiment fort vieux, à en juger par les dates et les masures qui y sont attenantes. Sur la batterie des Français , une pierre porte gravés les deux premiers chiffres du nombre de 1300 ; impossible de distinguer les deux autres. »
Quoi qu'il en soit, il faut, pour retrouver la trace d’établissements certains, remonter presque à la fin du dix-septième siècle, époque à laquelle fut créé le fort actuel de Saint-Georges d’Elmina (1682). La date de la fondation du fort français de Ouidah est discutée : quelques auteurs la font remonter à 1670, au moment de la visite que fit au roi d’Ardres, à Olfra, E. d’Elbée, Commissaire de la Compagnie des Indes ; d’autres seulement à 1707.
Au point de vue commercial, les différents comptoirs de la Côte furent rattachés en 1664, ainsi que le Sénégal, à la Compagnie des Indes occidentales (Edit du 28 mai 1664). La Compagnie du Sénégal, succédant à la Compagnie des Indes en 1685, céda ses comptoirs du Golfe de Guinée à la Compagnie de Guinée qui obtint dans cette région le monopole du commerce et de la vente des esclaves. Cette dernière Compagnie fut rétrocédée, suivant arrêt du Conseil du 27 septembre 1720, à l’ancienne Compagnie des Indes qui s’était substituée en 1719 à la Compagnie du Sénégal. Mais par suite de nos guerres avec différentes nations européennes, plusieurs comptoirs, entr’autres le Fort Saint-Georges d’Elmina, furent abandonnés. Il en fut de même pour le poste d’Assinie, fondé en
Pendant tout le cours du dix-huitième siècle, les comptoirs
français du Golfe de Guinée furent tour à tour évacués et repris. Le Fort Français de Ouid-ah notamment cessa d'être occupé militairement en 1797, mais le pavillon dont la garde a été confiée successivement à un ancien sous-officier, au chef du salam (quartier français), et en dernier lieu à une maison de commerce de Marseille, y a constamment été maintenu.
La date précise de la formation en Etats distincts des différentes peuplades établies à la Côte des Esclaves est assez difficile à déterminer. Il semble que dans ces régions, ainsi d’ailleurs que dans tout le reste de l'Afrique, les nationalités (si toutefois ce terme n’est pas excessif) se soient formées petit à petit du mélange des races autochtones vivant à l’état patriarcal avec les tribus venues des divers points de l'Afrique, chassées vers l’Océan par les conquérants noirs et tentées par la fertilité du sol. Nous reviendrons dans un autre chapitre sur la question des races ; mais c’est évidemment de cette manière qu’ont pris naissance les formations territoriales, plus ou moins importantes suivant le nombre des habitants ou l’intelligence des chefs, qui sont devenues, dans les temps modernes, les royaumes du Dahomey et de Porto-Novo dont l’origine est commune. Les Minas (Popos), au contraire, faute sans doute de direction, sont restés à l'état primitif de tribus confédérées, sans cohésion comme sans passé, subissant au gré des événements la loi de leurs voisins plus puissants.
Au commencement du dix-septième siècle, écrit le P. Bouche dans son très intéressant ouvrage : La Côte des Esclaves et le Dahomey (1885), dans lequel ont été puisés la plupart des renseignements qui vont suivre et qui ont été contrôlés sur place, le pays était divisé en trois Etats. Cette division dura encore un siècle ; nous la retrouvons dans la carte du seigneur d’Anville, insérée dans les voyages du chevalier des Marchais (1725).
Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus de
Savi qui ou était la capitale. Au nord des marais de Co était le pays des Foins ou Foys. Le royaume d’Ardra, ou Ardres, s’étendait entre les deux premiers, louchant à la côte par Godomey et Cotonou. La capitale du royaume était Ardres (sans doute Allada) que des Marchais appelle Assena, d’autres Axim, et qu’il ne faut pas confondre avec la ville d’Axim située sur la côte d’Apollonie.
11 convient d’ajouter à ces royaumes celui de Djaquin, dont la capitale était Abomey-Calavi, conquis en 1725 par le Roi du Dahomey.
Royaume d’Allada.. — Le royaume d'Allada fut créé par un nommé Yégou, appelé aussi Adjahouto, originaire du pays des Egbas, et qui, à la suile d’un meurtre, abandonna son pays et vint avec ses femmes et ses esclaves s’établir à Allada.
11 ne prit pas lui-même le titre de roi que commença seulement à porter son fils ou son petit-fils Kopon ou Topon, le premier souverain d’Allada sur lequel on ait quelques renseignements.
Kopon mourut en 1610.
A sa mort, ses trois fils se disputèrent le trône et, après de violentes luttes, le cadet dut se réfugier au Dahomey, l’aîné à Djaquin, tandis que le second, Hounougoungoung devenait roi d’Allada.
Ses successeurs furent :
Lamadjé Poconou,
Bagoué,
Dé-Achara ou Achada, dont le royaume fut envahi vers 1 724 par Guadja-Troudo, roi d’Abomey et qui fut tuépendant la guerre..
A partir de ce moment, Ardres devint une simple province du Dahomey, qu’administrait au nom du Roi un chef féticheur appartenant à la famille royale.
Néanmoins, Bcssa Abadée, appelé aussi Tegbessou, qui régna de 1732 à 1774, refit, à la demande de sa mère, un
roi d’ALLADA
royaume de la province d’Allada et le donna à son neveu Midjo. A la mort de celui-ci, Ardres fut définitivement rattaché au Dahomey et administré jusqu'à nos jours par des chefs féticheurs qui furent successivement :
Deka,
Ganhoua,
Sindjé (de 1845 à 1879), père du roi actuel Gi-Gla.
Royaume du Dahomey. — Le troisième fils du roi d’Ardres, dont nous venons de voir l’histoire, vaincu dans sa lutte contre son frère, traversa la Lama et alla demander asile au roi du pays des Foys. 11 en fut très bien accueilli; le roi, nommé Da, lui accorda un vaste terrain ; il l’entoura d'une enceinte et s'y établit avec ses femmes, ses esclaves et ses partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier frère s’appelait Tacoudounou ; il est le chef de la dynastie dahoméenne.
Voici, telle qu'elle a pu être reconstituée, la liste des rois du Dahomey, qui ont tous porté deux noms différents, avant et après leur accession au trône :
1625. — Tacoudounou s'empare du royaume de Foy et fonde l’empire du Dahomey.
1650. — Adanzou 1er (Onégbaja).
1680. — Vibagée (Acaba).
1708. — Guadja Troudo, ou Troudo-Audati (conquête des royaumes de Juda. et de Djaquin).
1732. — Bessa Abadée (mort le 17 mai 1774) (Tegbessou).
1774. — Adanzou II (mort en 1789) (Pingba).
1789. — Winouhiou (régnait encore en 1791)(Ossou).
|ï{ 1807. — Ebomi (Agonglo).
1816. — Adandozan (Kpon).
1820. — Ghézo (Mandogoungoun),
1858. — Glé Glé (Babadou).
1889. — Béhanzin Ahidjéré (Ivondo), filsjde'Glé Glé, déchu dujrône et banni le 3 décembre 1892.
1892. — Ago-li-Agbo (Groutcliili) , roi actuel.
Le Père Bouche pense, et cela paraît très vraisemblable, que jusqu'à la tin du dix-septième siècle, les Européens, en dehors du royaume d’ Ardres, ne fréquentaient la Côte que pour s’y procurer des esclaves et qu’ils n’y possédaient [tas d’autres établissements. Ainsi qu’il a été dit plus haut, le chevalier d’Elbée visita le Roi d’Ardres à Offra, au mois de janvier 1670, et y fut très bien accueilli. Le roi envoya, la même année, un ambassadeur à Paris. Cet ambassadeur (un certain Mattee Lopez) arriva en décembre ; il fut reçu par le roi et par la Compagnie des Indes. Au nom de son maître, il promit aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient dans son pays la prééminence commerciale.
Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement avec le royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de Juda. C’est à Savi que se trouvaient les comptoirs; toutefois Savi étant trop éloigné de la côte, les Européens se virent obligés d’avoir à Ouidali des entrepôts gardés par des hommes en armes capables d’en empêcher le pillage. Telles furent l'origine et la destination de ces forts dont nous avons signalé l’existence. Rappelons que le Fort français fut bâti à l’époque à laquelle nous sommes arrivés (1671).
Nous avons raconté comment le troisième fils du roi d’Ardres s’était réfugié à Abomey auprès du roi Da, chef des Foys. Celui-ci, plus généreux que prudent, lui accorda une large hospitalité. Tacoudounou, qui avait pris soin d’amener avec lui de nombreux partisans auxquels vinrent se joindre les mécontents d’Allada, et qui s’était établi fortement entre Cana et Abomey, se montra bientôt si exigeant que Da commença à regretter de l’avoir accueilli. 11 finit même par lui dire un jour raconte la légende : « Vous bâtissez partout des maisons, quand vous arrêterez-vous ? Si je vous accorde toujours du terrain, vous en viendrez à bâtir sur mon ventre! » Il ne
croyait pas si bien dire : Tacoudounou protesta tout d’abord de ses bonnes intentions et delà pureté de ses sentiments puis, un beau jour, se sentant prêt, il envahit à l’improviste le palais de Da, s’empara du malheureux prince, et, pour lui prouver qu’il avait bonne mémoire, lui fit ouvrir le ventre. 11 jeta sur son cadavre les fondations d’un nouveau palais qui fut appelé Da borné (en Dahoméen, homé veut dire ventre).
L’histoire d'Adanzou Ier est peu connue. C'est sous son règne, parait-il, que fut instituée la coutume des sacrifices humains.
11 n’y a rien de particulier à signaler sur le règne de Vibagée qui dura vingt-huit ans.
11 n’en est pas de même de celui de Guadja-Troudo ou Troudo-Audati. Monté sur le trône en 1708, il se préoccupa immédiatement de contracter alliance avec ses voisins. Ses avances étant repoussées, il employa la force et s’empara tout d’abord d’Allada (1724).
« De ce premier exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda). dit le Père Borghère, fondateur de la Mission catholique de Ouidah, il n’y avait qu’un pas à faire. Il réclama au roi de Juda un passage libre pour ses marchandises. Ce dernier le lui ayant refusé, il marcha contre lui. Un marais très difficile séparant les deux royaumes et les fétiches ayant déclaré que les Dahoméens ne parviendraient pas à surmonter cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa capitale de Savi et ne songea guère à une résistance sérieuse. Mais l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de Savi le 7 février 1727. La ville fut mise à feu et à sang, et le reste du royaume ne tarda pas à être réduit. »
En 1732, Bessa-Abadée monta sur le trône. Son règne dura quarante-deux ans. Après s'être débarrassé par des moyens radicaux de son frère aîné et de quelques chefs méocntents, il
étendit sa domination à l’extérieur et lutta avec succès contre les dissidents de Djaquin et de .Juda et contre les Popos, les Mahis et les Egbas. En 1741, il s’empara même du fort portugais de Ouidah dont la garnison fut toute entière massacrée (1er novembre 1741). A deux reprises différentes, Ouidah fut de nouveau attaqué par les Minas de Grand-Popo, mais sans succès. Enfin, en 1772, deux ans avant la mort de Bessa- Aliadée, le Dahomey signa la paix avec les Popos et les Mahis.
Les règnes d'Adanzou II, de Winouhiou cl d’Ebemi ne présentent aucune particularité digne d’être signalée.
11 n’est pas de même de celui d’Adandozan.
Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a laissé parmi ses sujets les plus tristes souvenirs. On raconte de lui tant d'atrocités que tout linit par être vraisemblable. C'est à tel point que les Dahoméens rougissent, de le compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il était sans retenue dans l'assouvissement de ses honteuses passions, que les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être un privilège royal, qu'il se faisait un jeu du vol et du meurtre. Il ne mangeait pas de maïs , s'il n'était venu dans un champ jonché de cadavres. Du reste, il surexcitait tous ses instincts brutaux par une ivresse presque continuelle. 11 n'avait guère de l'homme que la figure et le nom.
C’en était trop ! Les sacrifices humains absorbaient tous les prisonniers capturés à la guerre, et les négriers n’y trouvaient point leur bénéfice, parce que la traite leur devenait presque impossible, faute de marchandise humaine.
Deux hommes étaient venus s'établir au Dahomey, où ils ont acquis une certaine célébrité : l'un, mulâtre de Baliia (Brésil), avait nom Francisco-Félix de Souza et exerçait surtout son influence à Ouidah et dans les deux Popos ; l’autre nommé Domingo Martins, jouissait d’un grand crédit à Go-
domey et à Cotonou. Le pretoier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et souvent généreuses; le second mainlenail son ascendant par la ruse et la cruauté. Tous deux s'adonnaient au Ira lie des esclaves. Riches l'un et l'autre, et puissants • cause de leurs richesses, nos deux négiers conçurent lt' dessein de détrôner Adandozan et de faire nommer à sa place son frère Gliézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta à des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans son parti un grand nombre de chefs et de nègres.
Cependant, les agissements ne furent pas tellement secrets qu'il n'en transpirât quelque chose. Adandozan n’osa sévir tout de suite : il crut prudent de dissimuler et d’attendre, donnant à Gliézo, en public, des témoignages d'une feinte amitié. Départ et d’autre, on s’observait, on épiait le moment opportun.
Adandozan voulut user de fourberie. 11 proposait de tuer un esclave sur le legba (fétiche) de Gliézo et de laisser la tête auprès de l'idole, afin de compromettre son frère en lui imputant une action que le roi seul peut se permettre d’après les coutumes du pays.
Gliézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de ce traître projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de tenter un coup de main. Le roi avait mis aux fers un des pages de son frère Ohoué, exerçant sur lui sa cruauté. Gliézo intervint en faveur du page et n’obtint qu’un redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au courant, éclate en plaintes et • ni murmures; on s’agite, on se soulève, on se porte en foule au palais dont on enfonce les portes ; on permet aux femmes do regagner librement leurs demeures ; on massacre ceux qui résistent, on arrive jusqu’au roi et on charge de c-haines ce tigre toujours avide de sang!
Gliézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intro-
AGO-LI-AGBO, roi d’Abomey
nisalion royale : il n'avait plus qu'à battre du tam-tam et à prendre possession du siège qui sert de trône au souverain; Ghézo était roi (1820). 11 envoya ses émissaires dans tout le royaume el partout il fut acclamé avec enthousiasmé. Un soupir de soulagement s’échappa des poitrines; la chute du monstre détestable qui avait nom Adandozan fut saluée de toutes paris par des fêtes et des réjouissances publiques. A peine quelques chefs osèrent-ils désavouer la révolution qui avait eu heu : on les massacra sans pitié aussi bien que leurs partisans. On jeta en prison les enfants du roi déchu «et l'on n'a plus entendu parler ni d’eux ni de lui ! » (C’est ainsi que l'on s'exprime pour dire qu'on fait mourir quelqu'un en secret).
Ghezo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza (d Domingo Marlins qu'il appelait tous les deux ses frères. Il était leur associé pour la traite, et il aimait surtout les conseils de Souza, pour lequel il créa le titre de Chacha lui accordant le premier pas parmi les blancs. Francisco mourut en 1848 et fut remplacé d'abord par son fils Isidore, mort en 1855, et ensuite par son second fils Chico.
Les débuts du règne de Ghezo furent, s’il faut en croire la chronique locale et les récits des missionnaires, consacrés à de sages réformes. Les intentions de ce prince étaient bonnes et il avait le désir sincère de faire oublier les crimes commis sous le règne d’Adandozan, mais il se heurta à la puissance redoutable des féticheurs. « Ce sont eux, dit le P. Borghère, qui ont établi ces lois atroces d’après lesquelles s’immolent des milliers de victimes humaines. Ghezo s’opposa tant qu'il put à ces sacrifices. Bien plus ses principales victoires ont été remportées sans effusion de sang. ..Dans la guerre sa tactique consistait à envelopper l'ennemi peu à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser d’autre ressource que de se rendre... Pour apaiser la soif infernale des féticheurs, le roi Ghezo
avait l’habitude de réserver les coupables condamnés à mort et de les faire exécuter tous à la fois. A ce que tout le monde dit. cette humanité du roi lui coûta la vie. Que cette opinion soit vraie ou fausse, peu importe; toujours est-il constant qu’après sa dernière guerre, au lieu de mettre à mort tous les prisonniers, comme les féticheurs l'exigeaient impérieusement, il en lit don aux personnes qu'il voulait enrichir: c'est alors que le « fétiche » (c’est-à-dire le poison des féticheurs) le tua, comme disent les Dahoméens.
A sa mort, arrivée en 1858, quand il fut question de son successeur, les chefs se trouvèrent partagés en deux partis: les uns voulaient le maintien des anciennes coutumes qui exigent tous les ans l'immolation de milliers de victimes; les autres en voulaient l’abolition. Un prince, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire.
Le successeur de Ghézo prit le nom de Glé-Glé auquel il ajouta dans la suite, à l'époque des grandes guerres avec les Mahis et les Egbas, celui de Kini-Kini (le lion des lions). Il mourut à la fin de l'année 1889 et fut remplacé par Kondo (Béhanzin).
Royaume de Porto-Novo. — - Ainsi que nous l’avons dit, les royaumes du Dahomey et de Porto-Novo ont une origine commune. En 1610, pendant qu'un des fils du roi d’Ardres (Tacoudounou), allait se fixer à Abomey auprès de l'infortuné Da, un autre s'installait da ns les territoires situés à l’Est d’Ardres et y fondait le royaume de Porto-Novo (Adjachéou Hogbonou). La preuve de cette communauté d’origine se retrouve dans ce fait que de tous temps les rois de Porto-Novo oui toujours, dans les cérémonies officielles, fait suivre leur nom du titre de « prince royal du Dahomey » que Tofa porte encore aujourd’hui. Interrogé un jour à ce sujet, au moment de l'expédition de 1892, Tofa répondit : « Je ne sais pas pourquoi
mon cousin Komlo (Léhanzin) veut détruire mon royaume et tuer mes {ions ; nous devrions être lions amis puisque nous sommes enfants des mêmes pères; seulement voilà, lui est un roi guerrier, il vert toujours prendre des gens. Pour moi que le ciel a plutôt créé pour le commerce et l'industrie, je suis très ennuyé maintenant, (l'est pour cela qu'il faut que la France casse le Dahomey et me délivre de Kondo qui ne me veut pas de bien. »
L'histoire des premiers rois de Porto-Novo est assez obscure. A peine la tradition orale en a-t-elle conservé le nom. D'après les indications données par le roi Tofa lui-même et les renseignements recueillis à Aborney et Allada, le fondateur de la dynastie aurait été un certain Até-Aghanliu, descendant de ce fils de Kopon, roi d’Ardres, qui. chassé par son frère, était venu se réfugier à Djéquin. Lors de la prise de ce royaume vers 1725, par Guadja Troudo, roi d’Abomey, Até-Agbanlin vint se réfugier à Porto-Novo « il y a cinq existences d'homme » ce qui correspond bien à peu près au commencement du dix-huitième siècle.
Até-Agbanlin mourut très vieux et eut cinq fils qui régnèrent successivement. Voici d'ailleurs, dans l'ordre chronologique, la liste de ces rois depuis l'exode d'Até-Agbanlin jusqu’à Tofa :
1° Déacpon, tils d'Até-Agbanlin, règne environ cinq ans.
2° Déloucpon, fils d’Até-Agbanlin, règne peu de temps.
3° Déhoudé, fils d'Até-Agbanlin.
4° Démécé, fils d’Até-Agbanlin, prince intelligent et énergique ; il lutta heureusement contre le Dahomey et conquit les villages de l'Ouémé. C'est sous le règne de Démécé que les indigènes prirent l’habilude de faire du commerce avec les européens.
5° Dehoungni. Sous le règne de ce prince les navires com-
Porto-Novo (quartier Est)
mcncenl à venir régulièrement chercher des esclaves sur les plages de' Badagry i' I de PortfflNovo.
(>° I tecbegnon. lils de Déloucpon, lequel avait eu aussi pour lils Déoufon el Ouézé. Decbegnon lil la guerre aux Dahoméens et remporta sur eux plusieurs succès ; il alla même à un certain moment ruiner (fodomey et Abomey-Calavi mais perdit beaucoup de momie. Ce prince a dû régner très longtemps, car dans son expédiliou contre le Dahomey il était accompagné d'un de ses tils né depuis son accession au trône et alors âgé de plus de vingt ans.
7° Déaicpé, lils de Démécé. Règne très court et sans incident digne d’être rapporté.
8° Adjoan, lils de Délioudé. La mémoire de ce prince est très respectée; c’était parait-il un bon roi. Il régna fort longtemps et le commerce des esclaves devint très prospère sous son règne.]
9° Afaton, fils de Déacpon. Prince faible et sans énergie. Il ne régna que très peu de temps et mourut empoisonné par les féticheurs.
10° Déoufon, fils de Déoucpon, père de Sodji et grand-père de Tofa P'1'. Sous son règne, qui fut assez court, il fit sur une grande échelle le commerce des esclaves particulièrement avec les P o r t u ga i s .
11° Tofa Ier, fils de Déhoungni. Régna trois ans environ. Prince très pacifique.
12° Ouézé, fils de Déloucpon. Fit la guerre contre Badagry, où s'ôtaient réfugiés un certain nombre de princes dissidents de Porto-Novo, mais ne réussit pas : les gens de Badagry, au contraire, s’emparèrent de tous les villages voisins de la lagune jusqu'à la rivière d’Adjarra.
13° '.l'ognon, fils de Démécé, sembla avoir hérité quelquesunes des qualités de son père. Intelligent, énergique et possédait le sens de l’organisation, il s’occupa surtout de mettre de
Porto-Novo (quartier Ouest)
l'ordre dans le pays qui en avait besoin, à en juger par le nombre considérable de voleurs et d'assassins qu’il lit arrêter cl exécuter. 11 vécut en paix avec tous ses voisins.
11° Mélii, fils d'Adjoan et petit-fils de Débondé. Régna à peine un an ou deux et fut assassiné par les féticheurs.
15° En 1851, Sodji. fils de Déoufon et père de Tofa, monta sur le trône. Il fil tout d'abord la guerre contre Okéadan, ville importante située à l'Est de son royaume. C'est sous son règne ([ne commença le commerce des huiles et des amandes de palme : la traite des esclaves était devenue très dangereuse et très peu fructueuse à cause des croisières établies sur la côte par les nations européennes. C'est aussi vers cette époque (1851) que les Anglais vinrent s’installer à l'embouchure de la rivière Ougon où il fondèrent la Colonie de Lagos. Après avoir chassé le roi de cette région, Ivosoko, dont les fils habitent encore Porto-Novo, ils firent dès 1853, des ouvertures à Sodji en vue de l'amener à signer un traité de protectorat, mais celuici. rendu circonspect par l'exemple de Ivosoko, refusa de rien entendre. Quelques années après, sous un prétexte quelconque les Anglais bombardèrent Porto-Novo. Les Français venaient à ce moment de s’installer dans le pays et Sodji s’empressa de signer avec la France, par l’intermédiaire de M. Daumas, vice-consul de France à Porto-Novo, un traité de commerce et d’amitié transformé depuis en un traité de protectorat définitif. Sodji mourut le 3 février 1864.
16° Meppon, fils de Tognon, succéda à Sodji le 11 février 1864 et prit immédiatement, au point de vue politique, le contre-pied de son prédécesseur, c’est-à-dire qu'il se prêta de très bonne grâce aux intrigues des agents de Lagos. C’est sous son règne (le 23 'décembre 1864). que se produisit l'incident a la suite duquel l'amiral Laffont de Ladébat fit amener le pavillon français à Porto-Novo et que le protectorat fut momentanément abandonné. Meppon, d'un caractère à la fois cruel et
sournois, n'a pas laissé un très bon souvenir dans l'esprit de son peuple. Quant au lils de Sodji, Bassy, qui devait régner depuis sous le n|n de Tofa, il fut obligé, pour échapper à une mort certaine, de se réfugier tout d’abord de l’autre côté de la lagune de Porto-Novo et ensuite à Lagos, où il attendit les
S. M. TOFFA 11, roi de Porto-Novo
événements. Après avoir régné huit ans, Meppon mourut d’une manière assez mystérieuse, le 28 mai 1872, empoisonné, dit-on, parles féticheurs.
17° Méssy, lils de Guézo, succéda à Meppon, le 4 juin 1872, Ivrogne et paresseux, il disparaissait moins de deux ans après, au cours d'une escarmouche avec les Eghas.
18° Bassy, fils de Sodji, fut nommé roi le 16 septembre 1874, sous le nom de Tofa 11.11 règne encore aujourd'hui.
11 parait intéressant, pour bien faire comprendre comment Tofa esl devenu roi, d’expliquer le mode d’accession au trône des derniers roi de Porlo-Xovo : d'après la coutume du pays, le lits du roi défunt ne pouvait remplacer son père, du moins immédialemcnl. Chacune des trois branches de la famille devait être représentée Successivement sur le trône; c’est de cette manière que ’L’ofa dont les droits ont été, à l'instigation des Anglais, contestés par les parlisans de Meppon, règne légitimement à son tour après Meppon, fils de Tognon et Messv, fils de Ouézé.
Le roi était nommé par les princes des Mattes (c’est-à-dire de la brousse) et par certains cabécères, ou chefs choisis d'avance en raison même de leurs fonctions, pour procéder à l'élection. Les princes des Malles appartiennent à la famille de l'ancien roi ; quand ils lui ont donné un successeur ils sont obligés, leur présence pouvant être dangereuse pour le nouveau roi, d'aller habiter la brousse. Ils ne reviennent à Porto- Xovo que pour l'élection d'un autre souverain et ils ne peuvent y séjourner que si un prince de leur famille est de nouveau élu. Dans ce cas, ce sont les parents du défunt qui vont à leur tour s'établir dans la brousse.
Les chefs ou cabécères qui participent à l'élection sont, par ordre d'importance : 1° le Migan , ministre de la justice et surtout exécuteur des hautes œuvres : 2° le Gogan , chef du protocole. 11 surveille les formes de l’élection et, en cas d'irrégularités. il peut, en vertu de la tradition, opposer son veto et annuler le scrutin ; 2° Y Apologan, ministre de la religion, parrain du roi qu'il consacre; 4° le Méhou , chef de la maison du roi et des guerriers; 5° le Ligna , féticheur du serpent. Viennent ensuite un grand nombre de comparses dont l’ Abazagan, gardien du siège du roi, qui l’accompagné partout où il va ; le Ouf/lncn, chargé d’annoncer la mort du roi ; le M Sogan, chef du cheval du roi ; XAdjagan , qui vient réveiller le loi chaque
Porto-Novo (quartier Sud)
matin et s'informe s'il a. bien dormi, etc., etc. 11 est bon d'ajouter que ees dernières dignités sont maintenant purement honorifiques, heureusement pour les titulaires, car ils devaient autrefois, ainsi que quelques femmes désignées d'avance à cet eilet,- accompagner le roi dans le tombeau. 11 est vrai que dans les derniers temps les mœurs s'étant un peu relâchées, ils avaient obtenu l’autorisation de se faire remplacer par de simples esclaves. La dernière exécution de ce genre,
béticheuses de Grand-Popo
accomplie d’ailleurs secrètement, aurait eu lieu, paraît-il, en LG-), après la mortjde Messy.
Le,', principaux.événements de cette dernière période sont connus ; ils serontracontés en détail dans les chapitres qui vont suivre.
Lrs Po'po.;. Les habitants de Grand-Popo (en Mina Pla) sont en majeure partie desplissidents qui.se sont réfugiés sur la bande de sable^située à l’embouchure du Mono, en arrière de la Louche du roi, pour échapper, comme les gens du vil-
Porto-Novo (quartier central)
l;iot> d’A\ ansouri, sur le lac Xokoué, aux armées du Dahomey.
I .a fondation d'Agoué remonte seulement à l’année 1821. l u i ■ i tI a i 1 1 I Ali x de Sou/a ayant à se plaindre de Gonmagan.
I cm me catho'.i-iue d’Agoui
chef de Pelil I ’opo, excita contre lui une révolte. Georges de Soiiza mis à la. lofe du mouvement réussit à chasser Comlagan. Celui-ci viul s’élahlir avec ses partisans à l’endroit où se Irmive Agoué cl fonda un petit Etat qui a soutenu plusieurs foi ou indépendance les armes à la main.
< i’esl surtout contre Petit Popo qu’Agoué eut à lutter ; mais,
Porto-NovO (quartier Nord)
on 1808. cos querelles qui avaient à différentes reprises compromis l'existence de la ville prirent lin, grâce à l’intervention des missionnaires catholiques. Les négociations engagées îicc sujet sont relatées tout au long dans la correspondance du P. Üorghère, premier supérieur et fondateur de la mission de la Côte des Esclaves.